archive | Architecte RSS pour cette section

La Parole et les nouveaux Thermes

 

Yves Bergeret

 

Cet article, qui occupe une place centrale dans le groupe (sur ce blog) de publications intitulé Architecte, se lit en italien grâce à la traduction du poète et philosophe Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/16/la-parola-e-le-nuove-terme/

*

 

 

 

Les analyses que je présente ici servent de base anthropologique et poétique à la conception d’un nouvel ensemble thermal avec l’architecte Dario Lo Bello, dans le cadre d’une thèse à l’université d’architecture de Venise. Cet ensemble sera à construire à Termini Imerese, sur la côte nord de la Sicile. Nos premières séances de travail en novembre 2019 ont porté principalement sur ce renouvellement profond de la conception du futur établissement. Depuis, la dimension anthropologique et poétique de ces analyses revient constamment dans notre travail. On peut consulter à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/01/26/parcours-lustral-aux-nouveaux-thermes/  le récit des plus récentes séances de travail à Venise ce mois de janvier 2020 et les premières maquettes.

 

 

 

 

Lorsqu’en Europe vers la fin du dix-neuvième siècle la confiance enthousiaste en la science et dans un « progrès » qu’elle serait supposée entraîner a fortement développé la médecine, les eaux à capacité thérapeutique ont été prises en considération : les bains de mer et leur iode, et à nouveau (après l’Antiquité) les sources minérales et leurs vertus moins nettement déterminées. On construit alors dans le style historiciste de l’époque de splendides stations thermales, comme Vichy, Evian, Aix-les-Bains, Karlovy Vary, Marienbad, etc. On construit des établissements de bains de mer. Sur la côte de la Manche, le tout neuf Grand Hôtel de Cabourg devient immédiatement par la magie de Proust le Grand Hôtel de Balbec. Or il se trouve que dans les Thermes ici en projet il se produit un déplacement et même un dépassement de l’acte thérapeutique.

 

Le « colloque singulier »

 

En médecine rationaliste occidentale le soin repose, sauf épidémiologie, sur l’individu. L’individu savant d’une science d’ailleurs de plus en plus complexe et raffinée écoute dans le strict huis clos de son cabinet l’exposé oral fluctuant que lui déroule l’individu souffrant. Ecoute / oralité. Dans la pudeur irréductible de l’éducation européenne, qui puritainement réprouve la nudité (la Genèse décide, au moment de l’expulsion d’Adam et Eve de l’Eden, la honte à en éprouver), c’est dans le huis clos du cabinet médical que la nudité est neutre. L’acte médical suit un rite rigoureux que parfois les médecins nomment « colloque singulier » : le médecin écoute attentivement, complétant assez souvent l’écoute par une palpation et une auscultation, qui est encore écoute – puis il s’assied de l’autre côté de son bureau et fige dans l’écrit une décision comme processus de guérison : telle maladie/telle liste de traitements. En fait ce n’est pas une conversation entre deux personnes isolées, ce qu’aurait laissé croire l’étymologie de « colloque singulier ». C’est oralité souffrante face à écriture d’une autorité décidante et, parfois, léger retour dans un bref dialogue oral pour quelques explications. Les mots sont très clairs : le médecin « prescrit » et « ordonne » sur une « ordonnance » rédigée souvent à la limite de la lisibilité comme s’il fallait ne pas partager le savoir et son autorité. Peu de semaines après la souffrance a disparu.

 

L’animisme

 

La cure thermale ne pratique pas ce rite. Même au temps du scientisme triomphant des années 1900 où l’on sait aisément comment, outre toute réelle souffrance physique, une classe sociale riche fatiguée venait, en groupes, « prendre les eaux » pour retoucher son maquillage dans les grands hôtels thermaux. Avec ses propres paramètres la médecine rationaliste ne valide que très prudemment le thermalisme. Pourtant depuis le début du siècle précédent il ne cesse d’être pratiqué. Car la cure thermale appartient à une des strates les plus profondes et universelles des pratiques humaines. Elle s’inscrit dans l’ineffaçable animisme. L’animisme est conception empirique du monde et du mode de relation incessante de la personne au monde. Sans avoir aucunement besoin d’une transcendance démiurgique qui entraîne distance et séparation, l’animisme pense et vit en immanence un continuum d’interactions. Ce continuum rend secondaire la limite entre intérieur et extérieur, privé et public, visible et invisible ; au contraire, d’une manière particulièrement fertile et moderne, il considère des interactions très efficaces et incessantes, en tout sens. La substance du monde, dont la personne est un élément parmi d’autres, est une turbulence permanente dont d’éventuels déséquilibres ou même crises se rééquilibrent par des rites, en particulier des sacrifices. Les polythéismes grec et romain le montrent très bien. Celui de Koyo également. L’immense majorité des peuples ont développé et développent leurs civilisations dans cet animisme actif et toujours performatif.

 

Le parcours lustral

 

A la différence du « colloque singulier » et de son extension dans la médecine hospitalière alitée avec thérapie mécanique, chirurgicale ou chimique, la cure thermale n’a pas lieu (locution verbale statique) dans le huis clos d’un cabinet ou d’une chambre d’hôpital. Elle se déroule (verbe en dynamique spatiale) dans un bâtiment vaste, souvent accompagné d’un jardin : on marche, même malgré un handicap on se déplace. La cure est longue, plusieurs actes par jours pendant de nombreux jours. On parcourt un espace ritualisé et validé comme intense, à demi sacré. Avec d’autres patients et quelques accompagnants on opère une procession lustrale jusqu’au péristyle du « téménos » puis jusqu’au « naos » qui peut également être un « bois sacré » ou, justement, la source mythifiée. C’est ensemble que l’on marche, que l’on accomplit son parcours piétonnier régénérescent, exactement comme la communauté sort une fois par ans les reliques de son saint patron pour lustralement purifier de ses affaiblissements récurrents le quartier et même la ville. Ainsi chaque début février Catane en Sicile se lave-t-elle et pendant trois jours d’énorme folie populaire, en dizaines de milliers d’adeptes, accomplit de longs parcours de rue avec énormes statues de bois, cierges très lourds et châsse des reliques de la Santa Agata, pour finir ce rite profondément animiste sur la place la plus haute de la vieille ville que significativement tous se réapproprient sous le nom de « piazza borgo », face au monstre à l’imprévisible et sacrée violence volcanique, l’Etna.

 

L’espace tactile

 

Dans le vaste bâtiment thermal, la semi-nudité est ordinaire et non pas neutre par secret suspensif d’un huis clos. Elle est même sacralisante : à l’antique, certes, et surtout ensemble dans les divers bassins d’eau curative et autres salles humides. Toute la peau est concernée par l’arrivée et l’action des vapeurs, de l’humidité, des suintements, de la boue, des jets et remous de l’eau. Car le continuum animiste est sonore et tactile, avant tout. Alors que la vision a besoin de distance pour ne pas « voir flou », donc a besoin de séparation et d’émergence de ce qui serait transcendance.

 

Parler ensemble

 

Dans le bâtiment thermal, la communauté des patients en marche sort du huis clos individualiste, parle d’abord timidement puis en confiance, souffre ensemble, éprouve peu à peu quelque mieux-être. La cure est parfois longue : les temps d’attente, les journées lentes de surcroît offrent d’ouvrir ensemble quelque frivolité orale, quelque conversation labile déjà moins frivole où se redécouvre la fluidité rebelle des « veillées » et où se rallume la flamme d’une parole animiste qui peut même être intense, comme magistralement la montre Dostoïevski en son Joueur.

 

Toucher du souffle de la bouche, toucher de la plante des pieds

 

Ainsi s’opère peu à peu dans le déroulement spatial et temporel de la cure thermale une réécriture voire une désécriture de soi : on sort en effet de l’enserrement muet de l’écrit et de l’« ordonnance » médicale pour rejoindre l’oralité atavique, par une immersion dans le continuum animiste du monde. Je rappelle combien il est important dans le rituel de l’orthodoxie de baiser, marchant de l’une à l’autre, certaines icones de l’iconostase : les lèvres touchent sensuellement et affectueusement le frémissement sacré accessible juste là, à travers la couche de peinture posée sur le bois comme un voile léger ; geste profondément animiste dans un monothéisme pourtant sourcilleux.

 

Je rappelle aussi combien le piétinement est signifiant. L’initié vaudou piétine jusqu’à les effacer les signes vévé tracés dans une couche de farine répandue au sol du hounfor, le temple ; chaque signe vévé, tout symétriquement géométrique soit-il, appartient à un loa précis, un esprit invisible à capacité précise. Lorsque le piétinement a opéré l’effacement, après le sacrifice d’un coq et divers gestes et incantations, le loa se saisit du corps et de la gorge de l’initié qui entre en transe et propose aux questions inquiètes des participants les réponses curatives du loa. De même suis-je toujours étonné de l’abondance d’images à piétiner dans les mosaïques au sol des Grecs et des Romains. La plante des pieds est aussi une oreille pour écouter l’arrivée des êtres invisibles souterrains, est aussi une bouche pour boire l’eau surnaturelle, je pourrais dire la sève, qui jaillit intarissable des espaces souterrains.

 

 

Fil narratif choral

 

 

Dans le bâtiment de la cure thermale on marche sur la diversité vitalisante du monde, sur la jubilation complice de l’énergie de vivre. On retrouve dans le parcours lustral le bourdonnement du monde en vie, le long murmure de la vie.

 

En fait le parcours lustral de la cure est dans la proximité discrète mais indéfectible d’un chant choral et d’une litanie performative. Le déroulé du parcours est intrinsèquement celui d’une longue phrase, d’un récit ample et profond, bien sûr animiste. Comme la volonté de guérir ou de moins souffrir propulse, oui j’emploie à dessein ce verbe, le patient vers la cure, il est bon qu’en quelques endroits de ce parcours-chant profond, un accent épique se laisse entendre ; ou qu’à tout le moins, une formulation performative de cette parole se laisse entendre. Il est bon aussi que, jouant sur les contradictions du statut de l’écriture, ce parcours-chant soit lisible du début à la fin sur les murs en une séquence progressive de quelques aphorismes poétiques bien sûr performatifs : allant même plus loin que le Gnothi seauton, « connais-toi toi-même », inscrit à l’entrée du temple de Delphes d’une manière peut-être trop prédictive alors que le parcours lustral de la cure demande en contre-point une parole progressive dans la dramaturgie d’une guérison espérée.

 

Le « bois sacré », la source

 

De même, pour éviter toute monotonie dans ce lent et progressif retour, difficile pour un Occidental, à la parole du continuum, il est à prévoir dans le parcours des moments de suspension du mouvement choral de la parole. Mais suspension positive et créatrice. C’est la fonction de « bois sacré » qui doit être rendue par l’architecte et respectée par chacun. Dans cette « forêt des masques », dans ce « lucus », dans ce « dawin » tel celui de Koyo, le souffle se suspend. Non pas dans le vide ! Car le fil narratif s’y démultiplie, car la densité sacrée animiste est si élevée qu’elle est mal perceptible à oreille humaine ; lieu de très haute « pureté », où l’on n’entre que rarement, mais que l’on admire, le long duquel on marche en en respirant la paix profonde : elle irradie d’une lumière d’or, peut-être onirique. L’établissement thermal offre, doit offrir ce « bois sacré » en toute visibilité et pourtant inaccessible. De même la source thermale est le centre d’une polyphonie dont le murmure et les voix se laissaient peu à peu entendre dans le parcours préalable : par exemple la source jaillit au fond d’une grotte après plusieurs passages par l’ombre et par la lumière.

 

Les vues lointaines

 

Vers la fin du parcours lustral, et seulement vers sa fin il me paraît adéquat que cette régénérescence de la santé et de la paix intérieure ouvre, comme en un visionnaire voyage chamanique, vers un ou des lointains visibles, lointains certes mais à nouveau désirables hors tout huis clos par un corps moins ou même plus du tout dépressif : un horizon marin, une montagne élevée.

 

*

 

 

Dans le monde

 

Ces considérations générales viennent de mes observations en Europe pour ce que l’on peut comprendre des Cultes à Mystères, en particulier ceux d’Eleusis, pour ce que l’on saisit nettement grâce à Virgile dans le sixième chant de l’Enéide lorsqu’Enée en désarroi pénètre dans l’antre profond où délire la Sibylle. Pour ce que l’on peut comprendre dans les processions de fête patronale et les pèlerinages à capacité thérapeutique comme celui de Lourdes.

 

Elles viennent plus encore de mes observations multiples hors d’Europe où l’animisme et l’oralité sont beaucoup moins étouffés : les chants de meule de la femme qui mout en accompagnant d’un chant sa rotation du broyeur sur la pierre dormante de sorte que la farine mêlée de parole chantée et la parole chantée mêlée de farine sont ce qui nourrit efficacement l’enfant croissant et la famille. Chez de multiples peuples, Pygmées Aka tout aussi bien que Huli de Nouvelle Guinée ou Toro nomu de Koyo et, bien sûr, jeunes mères d’Europe occidentale, les chants prophylactiques de lavage de nourrisson par la mère attentive à ce que l’eau mêlée de parole et la parole mêlée d’eau protègent et soignent l’enfant.

 

Observations des multiples rites thérapeutiques par restabilisation de l’ordre accidentellement défaillant du monde animiste, donc créant souffrance : outre les innombrables rites par transe de possession, ce rééquilibrage s’opère par un acte de recomposition, à l’écrit ou à l’image, du « chapitre » endommagé du récit du monde : sur un grand rouleau de cuir en Ethiopie animiste ; au sol avec des sables colorés en pays Navajos ; en mandala ou tanka, au sol ou sur tissu, en pays d’Himalaya. Dans leurs propres cultures ces thérapies par narration montrent leur efficacité : le récit performatif soulage, allège, guérit. Il est poème en acte.

 

Yves Bergeret

 

 

*****

***

*

 

Parcours lustral aux nouveaux Thermes

 

Séances de travail du 21 au 25 janvier 2020

pour le projet architectural, anthropologique et poétique de construction d’une station thermale

Les lecteurs et lectrices qui savent l’italien sont invités à lire à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/01/27/per-chi-dice-che-la-poesia/ l’introduction qu’Antonio Devicienti propose à cet article; il remarque qu’ici la poésie, loin de s’enfermer dans une tour d’ivoire sait aller dans le réel, sait même le prendre à bras-le-corps. Elle ne se lamente pas. Elle sait nous rendre espoir.

*

 

Dario Lo Bello, jeune architecte de l’université de Venise, et moi nous sommes réunis pour deux premiers ateliers à Paris en novembre (quatre séances) puis en décembre 2019 (quatre séances également). Ce dialogue de création, conjuguant poésie en espace, anthropologie animiste et création architecturale, s’inscrit dorénavant dans le cadre d’une thèse à l’Université d’Architecture de Venise, thèse dirigée par la Professeure Serena Maffioletti ; je suis co-directeur de la thèse.

 

Le sujet concret de la thèse porte sur la conception et la réalisation d’un établissement thermal à Termini Imerese, sur la côte nord de la Sicile, entre Palerme et Cefalu, autour d’une source thermale connue dans l’Antiquité et à haute capacité curative (surtout en pneumologie, gynécologie, rhumatologie). Le futur établissement thermal sera d’un type entièrement repensé par l’apport anthropologique et poétique dès le départ même de sa conception.

 

Pour un troisième atelier de cinq séances je me suis rendu à Venise ce mois de janvier 2020, en particulier pour une longue séance, qui a été essentielle, avec la directrice de la thèse et, bien sûr, Dario Lo Bello, le 22 janvier.

*

 

 

Mardi 21 janvier : présentation, démontage explicatif et remontage explicatif de la maquette de la station thermale.

 

 

 

L’établissement thermal se situera dans la pente sud d’une colline au bord de la mer, sur une parcelle trapézoïdale boisée légèrement inclinée de 8000 m² qu’encercle sur trois côtés une route montante. Sur le côté ouest a été bâti dans un style éloquent fin dix-neuvième un grand hôtel thermal dans un parc ; hôtel à présent abandonné et vide.

 

 

 

 

Le nouvel établissement sera partiellement en hypogée. On y accède en marchant par un long plan incliné ouvert puis fermé, commençant par une fontaine murale d’accueil. On monte ce plan de pente douce pour gagner la salle d’accueil. Ensuite, sauf à la fin même du parcours thermal, on ne cesse de descendre, plan à plan. Vestiaires et douche initiale. Puis on accède, plus bas, à une grande piscine commune lustrale. Entourée de quelques salles closes de soins spécifiques. Plus bas, accès à une piscine d’eau chaude, puis à des bains de vapeur. Tout est basé sur la parcours curatif, bien sûr initiatique et lustral (avec aménagements spécifiques pour les curistes à mobilité réduite). Quatorze ou quinze « sections » sont prévues dans ce parcours, les « sections » étant sous couverture de forme variée et éventuellement avec à la voute un oculus pour qu’afflue ponctuellement la lumière naturelle ; les liaisons entre « sections » sont sous couverture plate horizontale. A trois reprises on longe, voire pénètre dans des jardins « bois sacrés », faisant jusqu’à 8 mètres sur 10, où afflue une lumière naturelle zénithale. Enfin on atteint en profondeur dans le « corps de la colline » la source thermale elle-même ; ainsi qu’une fontaine où boire le verre de l’eau réparatrice.

 

 

 

 

Puis le curiste remonte par un autre plan incliné doux. A l’issue de celui-ci il trouve d’autres salles fermées de soins spécifiques ; s’il le désire il sort du bâtiment pour monter encore un peu par un sentier dans un jardin ménagé en pente supérieure nord-est où coule une autre fontaine de l’eau thermale.

 

 

 

 

Enfin on traverse (par une passerelle [non encore déterminée]) tout l’espace jusqu’aux vestiaires. Face à la salle d’accueil on trouve alors un « complexe culturel » qui ne pouvait être remarqué à l’arrivée deux ou trois heures auparavant (cafeteria, galerie d’art, salle d’exposition, bibliothèque, deux ou trois petites salles de travail et de lecture [ce type de complexe culturel manquant actuellement à la ville]. Enfin on sort du bâtiment par le plan incliné initial.

 

 

*

 

 

Mercredi 22 janvier : séance de travail avec la Professeure Serena Maffioletti. Cette séance a été capitale par son dynamisme, son ouverture intellectuelle, sa fertilité d’imagination et de contre-propositions. La directrice de thèse a suggéré à l’étudiant de nouvelles étapes de travail. La soutenance est fixée au 29 ou 30 juillet 2020.

 

 

*

 

 

Jeudi 23 janvier : à la suite de la séance de la veille, Dario Lo Bello a réalisé au crayon, à l’encre et au pastel sur calque (de 33 cm de large par 310 cm de long) la figuration du fil narratif du parcours thermal que fera le curiste dans l’édifice, avec croquis spécifiques de certaines « sections » de ce parcours. Les croquis spécifiques devant être dessinés avec précision dans les jours à venir.

 

 

*

 

 

Samedi 25 janvier : Dario La Bello et moi avons inséré sur le rouleau de calque un à un les aphorismes poétiques que j’avais créés en décembre 2019 justement pour mettre en place sur le plan anthropologique, thérapeutique, psychologique et poétique ce « fil narratif – parcours thermal » ; je les avais écrits sous la forme d’une séquence cohérente dans les quatre dimensions que je viens de dire. J’avais remis, à l’aide d’une longue explicitation orale dans ces quatre dimensions, cette séquence à l’architecte à Paris, après l’avoir écrite sur un carnet de travail avec collages. C’était le 10 décembre 2020. On peut lire cette séquence de 39 aphorismes sur ce blog à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/12/14/la-source-thermale-pres-de-la-mer/

Ces poèmes très courts seront inscrits en hauteur sur les murs, aux emplacements adéquats, comme accompagnement des curistes, exhortation, louange, parfois ouverture de leur imagination vers des horizons plus heureux, autrement dit comme lente litanie performative et lustrale.

 

 

*

 

 

Dimanche 26 janvier : avec Dario Lo Bello, bilan, synthèse et mise en perspective ultérieure ; tout en effectuant nous-mêmes parcours de trois heures, en quelque sorte lustral lui aussi, de toute la partie nord de la lagune de Venise en vaporetto : en passant le long du Lido par le gigantesque chantier encore inachevé des écluses du projet Moïse afin de gérer les flux marins excessifs pour la ville fragile de Venise, puis en changeant de vaporetto à Punta Sabbioni ; retour par les îles centrales de Burano et Murano. Lumière déclinante, vent glacé. Rude parcours depuis le chantier des écluses géantes (au succès non confirmé) jusqu’à l’horizontalité permanente des lieux, jusqu’à l’entêtement des pêcheurs et des habitants des îles.

Avec l’espace, opiniâtrement et précisément dans sa dimension humaine, dialoguent architecture, anthropologie et poésie.

 

 

*

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

La Source thermale près de la mer

 

 

 

Les poèmes et proses de la Catégorie Architecte, sur ce blog, font partie d’un dialogue de création entre l’architecte italien, de Venise, Dario Lo Bello, et Yves Bergeret, poète lecteur d’espace. Ce dialogue de création prend en particulier depuis trois mois la forme d’un atelier de travail (en alternance à Paris et à Venise, pour le moment) afin de concevoir et de construire un établissement thermal, remettant en « vie thérapeutique, culturelle et anthropologique active » une source d’eau chaude minérale dans le sud de l’Italie. Cette source donnait lieu à une intense activité thermale animiste dans l’antiquité gréco-latine ; cette activité a été reprise pendant quelques décennies en particulier lors de la vogue naissante des bains thermaux ou marins vers la fin du dix-neuvième siècle mais avait fini par s’assoupir.

 

Le processus culturel paramédical de la cure thermale mérite une approche renouvelée et réouverte, que ici l’architecte et le poète proposent ; ils aimeraient parvenir à une réelle densité poétique dans l’espace construit, densité proche de celle, admirable et dans le tout autre registre, lui méditatif et sensoriel, des Thermes de Vals, bâtis par Peter Zumthor, dans les Grisons en Suisse.

 

Les poèmes et esquisses ici publiés font partie des étapes de réflexion vers la création de cet établissement thermal du sud de l’Italie.

*

On lit en italien l’ensemble de cette publication, traduit avec autant de sensibilité que de profondeur humaine, par le poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2019/12/22/la-sorgente-termale-vicino-al-mare/

 

***

 

 

 

 

 

1

 

39 aphorismes

écrits sur un petit carnet le 10 décembre 2019 par le poète

et que celui-ci a remis à l’architecte.

 

 

1

L’enfant est le mystère promis à la source.

Il est son regard vertical

qui marie la pierre et l’eau.

On pourrait même l’appeler le fils du vent.

*

 

2

Le vent allège l’homme de la plaine.

Le vent libère l’homme du rivage.

*

 

3

La vie attise la vie, la vie attend le vent.

*

 

4

Le rêve est à l’angle de la source.

*

 

5

La source est ma profonde fenêtre ouverte.

*

 

6

J’aime la pierre et l’herbe

que le vent marie.

*

 

7

Près de la source j’entends le baiser de la pierre.

*

 

8

Toute pierre tourne dans mon cœur,

dit la fontaine.

*

 

9

Fontaine, tourne ma douleur,

mes hanches aussi,

sur un chariot d’or.

*

 

10

Fontaine ou source, je n’ai jamais fini d’entendre

jusqu’à l’aube le chant de ma mère.

*

 

11

Silhouette et reflet, l’eau descend par mes épaules,

chevelure dénouée, mains libres.

*

 

12

La porte est lavée, le vent brille.

*

 

13

La porte est lavée, c’est le vent qui chante ce bonheur.

*

 

14

La porte est sensible, le vent n’oublie jamais

le bonheur, la guerre s’enfuit.

*

 

15

L’enfant est le mystère que promet la source.

*

 

16

L’enfant incline le donjon

et lui donne porte et balcon de théâtre.

*

 

17

J’aime le sol et le toit que le vent marie.

*

 

18

Au balcon, j’allie l’espoir et le ciel.

*

 

19

Vent, mon robuste ami.

Source, ma citadelle d’amour.

*

 

20

Source, ma propre espérance,

ma ville aiguë à mille fenêtres amoureuses.

*

 

21

Source glacée, ma tarentelle.
Source tiède, mon ombre de vie riante.

*

 

22

Ici la vie me prend en considération

et m’associe au pacte du vent et de l’eau.

*

 

23

A l’aimante vie je réponds

et bâtis l’instable.

*

 

24

A chaque étage de ma vie la source est venue

dans un salut et un dialogue : ombre amicale.

*

 

25

Tendres visiteuses en toute saison

discrètes vaguelettes près de la source,

apprenez-nous le chemin du dialogue.

*

 

26

A chaque gorgée d’eau de la source

un théâtre de rédemption enchante

ma mémoire et ma gorge.

*

 

27

Peut-être une jarre d’eau de la source,

peut-être un ruisseau de nostalgie et de joie

de ma gorge à ma taille.

*

 

28

Chaque pierre de ma maison est une gorgée d’eau

du bonheur que je te donne.

*

 

29

A la fontaine on se parle.

*

 

30

J’ai vu que le vent incline sa tête vers la source.

*

 

31

La maison entoure le bonheur,

le vent essaime le bonheur,

la source habite en haut du toit.

*

 

32

Prudence, mon robuste ami le vent,

n’assèche pas la source !

*

 

33

Vent, fils de la source, lance un pont

entre eux et nous !

*

 

34

Dans la source le vent, oui,

m’a montré ton miroir.

*

 

35

Près de le source le vent m’a dit

comment respirer,

je marche près du bois mystérieux.

*

 

36

J’ai marché au bord du bois sacré

où chaque pas est une gorgée d’eau des dieux.

*

 

37

Ma maison sera mon plus beau sommeil,

notre fontaine sera somptueuse et sombre

comme le chant du vent à minuit.

*

 

38

Mon corps est double âme,

le vent de minuit, l’eau de midi.

*

 

39

Mon corps t’attend, double âme,

double belle porte,

pierres lavées dans la source.

 

*

 

2

 

 

Marchant vers la source thermale

 

 

Poème en quatre strophes créées en exemplaire unique par Yves Bergeret le 12 décembre 2019 sur papier chinois à double épaisseur 220 g, chaque strophe sur un diptyque ou un triptyque de 21 cm de haut par 16 par volet, avec collages (entre autres, cartes géographiques de 1818 et 1880, minute de notaire de 1567, dessins d’architecte imprimés sur calque en 1970 et enfin photos de peintures rupestres de Namibie), encre de Chine et acrylique.

 

 

1

 

 

 

 

En suivant le ruisseau

j’ai trouvé le chemin

où j’avais laissé mon enfance.

Je marche dans le ciel.

Toutes les herbes que mes jambes écartent

sont mes oiseaux du matin.

 

 

2

 

 

 

 

Ma silhouette et moi marchons en paix.

Je marche moins voûté.

Le vent du repos caresse mes arbres

ou est-ce le chant de la source ?

 

 

3

 

 

 

 

Une forêt pousse dans mon corps.

Mes pas résonnent dans la futaie.

Dans ma main le rameau d’or

ne tremble pas.

 

 

4

 

 

 

 

Source mon amie,

dis-moi ce qu’a rêvé le dieu

qui a pétri l’argile.

 

 

*

 

Puis ces quatre strophes en forme de récit d’une déambulation lustrale amenant jusqu’à la source thermale sont reprises le 14 décembre 2019 ; en écho de ces strophes l’architecte dessine au crayon et au pastel les esquisses-matrices de quatre lieux du parcours futur des curistes dans l’établissement thermal, l’entrée-accueil, deux couloirs avec larges baies vitrées donnant sur un paysage boisé, l’espace devant la source ; ensuite le poète compose les quatre brefs poèmes ci-dessous et les écrit directement sur les esquisses-matrices ; ces brefs poèmes pouvant être plus tard écrits en grand format et en italien sur les murs de ces quatre lieux.

 

 

 

 

1

 

 

 

 

Bienvenue, dit la source, à toi qui portes une douleur,

bienvenue, viens en marchant à ton pas.

Remonte le cours de mon eau,

viens trouver dans l’éclat de ma lumière

la jeune flamme de ta vie,

astres intimes du même ciel.

 

 

2

 

 

 

 

Avance, je te prie, haute est ta vie

comme la marée salée du monde,

avance, toi qui as porté une souffrance

grâce à l’iode et au sel.

 

 

3

 

 

 

 

Mille branches, cent rayons de soleil,

heureuse brume blanche,

tout sourit à ton léger rameau d’or,

qui est le fils de ton âme.

 

 

4

 

 

 

 

Ecoute jubiler doucement la source,

écoute tes pas encore humides

remonter vers le sable sec et la paix de plein vent.

 

 

*

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Triple voix de l’architecte

 

Ces modalités du Nouveau Portrait de l’architecte, sont ici dites en trois poèmes, créés par Yves Bergeret à Veynes le 27 novembre 2019, en double exemplaire sur quadriptyques de Gerstaecker Aquarelle 300 g de 25 cm de haut par 65 cm, à l’acrylique et encre de Chine.

Ce groupe de trois poèmes se lit en italien, dans une traduction dynamique et sensible du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/01/architetto-ii-iii/

 

 

1

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Dembo Guindo qu’il a fait sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis derrière la montagne,

je la pousse

vers un certain accomplissement

qui sera notre maison commune.

J’appelle, j’appelle la parole

comme un plat de riz,

comme un plateau où poser nos verres,

comme dans une mer fourbe

le pont d’un bateau.

 

 

2

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Yacouba Tamboura qu’il a fait aussi sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis la robustesse de la pluie

depuis la grande tête luisante du ciel

jusqu’à vos pieds dans le sable.

Je suis les veines très rapides

où coule la parole

qui sait dissoudre

les ricanements des meurtriers.

 

 

3

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Alguima Guindo qu’il a fait sur le thème de ses propres lignées d’ancêtres, à Koyo le 14 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis le passé dans le chant,

le passé qui agglutine les montagnes.

Mais le chant, je dois bien le reconnaître,

est la pluie douce et bienfaisante

qui libère la pensée dormante des grottes

et me fait accoucher de moi

en une source d’eau tiède

aussi sacrée que mon nom futur.

 

 

 

 

*****

***

*

Nouveau portrait de l’architecte

 

Portrait en trois poèmes créés par Yves Bergeret à Veynes le 21 novembre 2019, en double exemplaire sur quadriptyques de Gerstaecker Aquarelle 300 g de 25 cm de haut par 65 cm, à l’acrylique et encre de Chine. 

Il se lit en italien, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/01/architetto-ii-iii/ , grâce au talent de traducteur du poète Francesco Marotta.

 

 

Son premier portrait, au tout début de 2019, se lisait sur ce blog à cette adresse :  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/01/04/architecte/

 

*

 

 

1

 

 

 

 

Je m’enjambe

jusqu’à ma naissance perpétuelle.

 

Dans ma main tient le soleil.

Je ne prends pas feu

mais, voyez-vous, je rebondis

au delà des montagnes obscures.

 

Je m’enjambe

jusqu’à ma naissance future

et j’arrive et m’incarne

en pensée qui découvre et bâtit.

 

 

2

 

 

 

 

Mon corps est meuble,

sable dans l’estuaire.

 

Les vagues du large

aiment le sable.

Le sable a peur puis non.

 

Un rocher dans l’estuaire

c’est mon contrejour

qui cristallise la parole,

heureuse comme le félin des sables

avec une forêt de coraux à son flanc gauche,

à son flanc droit les épisodes à foison

d’une légende plus qu’humaine.

 

 

3

 

 

 

 

Mon âme a la forme d’un pont

juste en amont de l’estuaire.

Chaque rive est brume

apte à toute forme à toute fuite

à tout fortin,

propice aux champs ou aux palais,

complice du puits ou de la scierie.

Chaque rive a trop querellé

la solitude morose de l’autre.

Je trace dans l’air le lien.

Sous mon arche coule la duplice vie

que j’unifie dans le mouvement

du trait qui nomme.

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Marées du Marché, Catane, en Sicile (avec Dario Lo Bello)

 

Poème en deux parties, créé par Dario Lo Bello, peintures, et Yves Bergeret, strophes, sur la place du Grand Marché de Catane le matin puis l’après-midi du 30 juillet 2019, en deux exemplaires sur quadriptyques de Fabriano Rosaspina 285 g, en format 35 cm de haut par 100 cm.

 

 

 

 

1

Marée haute

 

 

 

Marée haute refluant,

s’en vont en ruisselant

entre les minuscules crêtes les acheteurs,

les filles aux grands sacs à la main

pleins de fruits tristes et somptueux.

 

Entre les minuscules crêtes remontent et s’en vont

les petits vents taiseux lyriques,

grincent puis crient les voix des sans-voix.

 

Grands sacs barques presque

tandis qu’énormes les parasols

épuisés nerveux

aident les petits vents à officier

dans l’épicentre de Catane assoiffé

et nous à graver parole claire

dans la pierre noire.

 

 

 

 

2

Marée basse

 

 

 

 

Sur la place vide

à grand bruit

balayeuse et benne

tournent à deux,

valse lente.

 

A grand bruit

elles creusent dans le passé

sous le présent désert,

ouvrent le passé

comme fraise de dentiste

le passé cactus sec âcre.

 

Les cris des balayeurs et du souffleur

traversent tout l’estran,

cris frères des sternes des morts

 

qui picorent les miettes infimes de l’Histoire,

 

les miettes sont graines,

la place est port,

les façades sont contrevents,

le vent dans le vide dresse le passé

comme le bateau qui naît dans ta main.

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Architecte

 

 

Ce poème a été écrit du 18 décembre 2018 au 4 janvier 2019. Le 18 décembre j’en réalisais à Veynes, près de Die, la première partie, modifiée depuis, sur trois quadriptyques de Hahnemühle 250 g de format 17,5 cm de haut par 100 cm, en deux exemplaires. Le 23 décembre j’ai dû aller à Romainmôtier dans une forêt du Jura suisse, juste en contrebas de la frontière ; là une petite abbaye romane clunisienne du onzième siècle avec un narthex dont une partie des voûtes porte des peintures à fresque très effacées, peut-être simples sinopies ; en voici mes photos, étranges. Le 25 décembre je réalisais à Beaune, en Bourgogne, une seconde partie de ce poème, modifiée ensuite, sur trois quadriptyques Canson 200 g de format 25 cm de haut par 64 cm, en trois exemplaires. J’ai continué à créer et travailler à Die ce poème, jusqu’à ce 4 janvier 2019.

 

YB

Ce poème se lit en italien, dans une splendide traduction, naturelle, hautement inspirée, et profondément réfléchie, véritable re-création, du poète Francesco Marotta ; on trouve cette traduction à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/05/17/architetto/

En outre on peut lire une traduction de Gianluca Asmundo, sicilien, architecte (Université d’Architecture de Venise) et poète et architecte , à cette adresse :  https://peripli.wordpress.com/2019/01/08/184-yves-bergeret-architecte-architetto-traduzione-di-giovanni-asmundo/

*

 

 

 

 

Avant, bien avant l’enfance

 

Juste après le moment décisif

il a du pied repoussé son île

hors les mondes de la violence aveugle,

jusqu’à bien au-delà de l’archipel des petits volcans.

De l’un d’eux allait le cordon ombilical de la mer,

c’est lui qui l’a noué.

*

 

Enfance

 

Quelques générations plus tard

il avait considéré la longue couche minérale

par dessus le feu originel.

Il avait considéré la crémeuse couche atmosphérique.

Ils les avait nouées l’une à l’autre.

Car la roche peut se travailler et même se briser

avec une plume, une épine ou un remords.

Car l’atmosphère, quant à elle, s’effile,

se tresse ou se dilapide dans l’amour

qui est le feu d’enfance des hommes,

qui est l’ombre d’errance des hommes.

 

Nouer roche et vent, c’est main

de très jeune architecte.

Dénouer roche et vent l’un de l’autre,

c’est rire juvénile ou sauvage d’architecte

qui incline pour le bien des hommes la pesanteur

et les loge puis s’en va sans se retourner,

en larmes parfois, ou riant,

et toujours seul sur ce rivage blanc

qui s’éloigne encore

de l’archipel des petits volcans.

 

Les petits volcans noirs sur l’horizon…

oui, ce sont certains hoquets.

Mais finalement la mer remue à peine.

 

Croyez-moi, il ne perd jamais de vue son île

qui devra rester assez calme

pour qu’il puisse s’allonger entre les vignes

et boire le lait des étoiles.

*

 

 

 

Jeunesse

 

Dans la nuit il sait voir avec ses yeux sombres

et surtout avec ses autres yeux, nefs d’humanité et

velours de respect lumineux.

A cette lumière il a vu, bien plus loin que sa science.

Or ce qu’il a vu c’est qu’au centre de son île

est non pas un tumulte de collines féodales,

mais une plaine. Plaine il est vrai cernée

de batailles, de racisme et de vendettas.

Cette plaine est blanche

et inclinée.

L’inclinaison est le penchant des hommes vers l’eau douce

et surtout vers l’honneur du partage.

Ainsi partage-t-on le plat de mil et de riz.

 

Le partage, c’est un feu léger qui crépite

allant scissipare sous les montagnes,

sous les craintes, dans les veinules

de la peau de la parole.

Merci, parole, ma peau, notre peau

qui nous berce, qui nous aime et nous endort

sur des vagues lentes :

elles sont en mouvement

vers…

*

 

 

 

Apprenti

 

Comme toutes les îles

la sienne soulève sa proue

dans le sens d’un destin.

C’est là que la mer brise ses vagues

contre des falaises blanches.

Il peut croire que c’est sa foi d’architecte

qui a dressé les falaises blanches en propylées.

Avec elles le vent joue de l’orgue.

 

Après les propylées, là où le vent sèche

le sel des embruns sur ses lèvres et ses épaules,

douze larges marches blanches sont à monter.

Mon ami l’architecte est intelligent :

il commence à quitter le temps des mythes,

il sait très bien que ce n’est pas lui qui a dessiné

ces marches dont chacune a six siècles.

Six siècles de haut. Dans les ajoncs

et les croûtes de sel.

Lui, avec son front pensif, une équerre à la main

et une table inclinée à dessins,

est juste l’élégant développement.

Il inspire et mesure la gîte de l’île.

Il trouve que moi le poète je suis

son maquillage, je veux dire celui de l’île,

loquace, masque mal attaché

derrière le crâne ; le vent me secoue,

voilà mon bredouillement sacré.

*

 

 

 

Age adulte

 

Au centre de notre continent violent

que lacère et flagelle encore plus ces années-ci

un autre vent, de haine et de bourrasques tueuses,

dans une forêt très pentue sous une frontière

est revenu l’architecte. Je l’entends au travail : il hausse

et hausse et hausse des voûtes à contre-pente.

Et c’est là que lui et moi découvrons des lignes ocres

sur les voûtes même, traces laissées jadis sur les pierres,

comme des échos, est-ce par les troncs ébranchés

des arbres quand ils descendaient en cahotant

dans la pente, et l’humidité était

la sueur du bûcheron invisible,

du bûcheron luttant, du marcheur clandestin.

*

 

 

 

Dans la pente obscure sous la frontière

les lignes tracent des silhouettes sur les voûtes

qui nous crient des noms d’îles puis qui

se retournent parfois comme pour nous donner congé.

 

Nous, partir aussi ? impossible !

L’architecte, c’est lui qui retient les voûtes

par les quatre coins et prévient leur retombée.

 

Moi, le poète, j’emprunte aux pierres leur sève blanche

et au vent les graines merveilleuses des langues

des quatre angles du continent

et de celles de l’autre côté de la mer

pour faire de mon poème une barque.

Une barque à votre disposition. Son bois :

rien que sève et graines. Le poème bat, comme des ailes,

il avance comme l’impatience des

silhouettes à redevenir humaines.

 

L’architecte retend les voûtes.

D’une cité notre, d’os et de bois.

Elle monte dans la forêt obscure sous la frontière,

jette sur la peau de chacun

un décalque ridé de l’île inclinée.

*

 

 

 

Là-bas l’île inclinée, prompte à glisser

vers le fond de la mer ou dans le silence noir,

prompte à rebattre le ressac des guerres,

demande que l’architecte soit son père.

Me demande à moi, poète aux doigts

déjà gourds sur les cordes et aux paumes calleuses

sur la peau du tambour, d’orner, de soulever,

de lever la volonté des bâtisseurs ;

mais moi je veux d’abord, je veux avant tout

chercher ici une clef de porte basse

pour entrer dans une cave de mi-pente

et là tenter de mouvoir la pente,

la pente et l’inclinaison

vers plus de fraternité, tu en conviens,

cher architecte.

*

 

 

 

En désordre

 

Voilà, l’architecte a pris une montagne grise,

une autre montagne violette,

trois rivières limpides,

une branche très sèche surgie de l’omoplate du ciel

et aussi a carrément prélevé les éraflures

qu’en passant elle a laissées ocres

et même certaines encore sanglantes

sur la peau de sa mère.

Il a posé en désordre

ces éléments les uns sur les autres.

Le souvenir de sa mère s’est approché de lui,

puis s’est appuyé sur cet empilement asymétrique.

Sur lui les voyelles se sont écrites à l’envers,

tête en bas. L’architecte est très fier.

L’asymétrie sera sa nouvelle peau.

 

Lui et moi remarquons la rivière :

l’eau est une, les galets sont millions.

Les reflets hésitent entre les deux.

Hésiter est déjà oser.

*

 

 

 

Tempête

 

Froid très vif, vent brut.

Si brut que sur les sommets la neige fond.

L’eau de la neige, les gens privés de sens

en cherchent avec l’énergie du désespoir

la source.

*

 

 

 

Avec ses poings ronds le vent glacé

creuse dans la chair,

creuse dans le sable,

creuse, il n’y a plus de sable.

 

Allez, architecte, dresse mur, lève paravent,

sinon il n’y aura plus de terre non plus.

 

Sur le paravent

surtout ne suspend pas un miroir.

Mais trace un mot, une parole ouverte,

pose une image claire,

un signe net

et le vent tueur comme la hyène

retournera, oreilles basses, dans son sable noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*