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Oraison (récit d’une vie de Samori Touré, par Romain Poncet)

 

 

Voici le prologue d’un texte à la fois récit, étude historique et roman d’un jeune professeur et chercheur en histoire. Ce texte évoluera probablement un peu : la rédaction de ce grand récit est activement en cours. Il est logique que le Carnet de la langue-espace propose à ses lecteurs de s’y intéresser. Pour deux raisons.

 

D’abord, dans cette période de puissantes migrations contre lesquelles se dressent les racismes et les populismes européens les plus barbares, il est nécessaire de redire avec Carène, après Carène, que les migrants du Sahel portent en eux et dans leur parole même, outre une anthropologie particulièrement riche, un corpus populaire de personnages réels qui ont amené à repenser en profondeur le monde et les relations entre ses terres sud et ses terres nord. Thomas Sankara, Kwamé N’Krumah, Franz Fanon, Patrice Lumumba, par exemple. Samori Touré est de ceux-là, vers 1900. Leurs puissances symboliques, politiques et populaires pour encore à présent une grande partie de la jeunesse africaine sont parties constituantes de cette langue-espace là.

 

Ensuite il est important qu’un jeune historien français s’attache à redonner toute sa place à Samori. Et cet historien, Romain Poncet, nous montre ici que le langage littéraire, voire poétique, convient parfaitement aussi à la recherche historique. Yambo Ouologuem n’est pas seul. Très loin de faire le caniche savant de la francophonie ou le bon élève de la classe qui brigue des prix littéraires, Romain Poncet porte à incandescence son écriture pour l’efficacité de sa recherche. J’invite le lecteur à suivre l’évolution du grand projet de Romain Poncet.

 

Yves Bergeret

 

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A la fin de l’avant-dernier siècle, la République Troisième réfugie ses rêves dans l’au-delà de ses frontières d’Europe. L’un d’entre eux, pas le plus brillant, pas le plus accessible, porte le nom de Soudan.

Ce nom et ce rêve n’existent aujourd’hui qu’à l’état de spectre décomposé sur les frontières du Mali, du Niger, du Burkina et de la Côte-d’Ivoire.

Le Soudan français accoucha la dernière mystique militaire du XIXe siècle : celle d’un sabre rédempteur porté dans les Ténèbres, du Haut-Sénégal jusqu’aux rives du lac Tchad, par quelques fils de Marianne.

 

Mais au milieu de la symphonie française, un refus de vingt ans : Samori Touré, bâtisseur d’un empire épousant la boucle du Niger, finalement jeté à bas en 1898.

 

 ***

 

ORAISON

 

 

Samori.

Trois syllabes inconnues des trente années de ma vie. Ton nom ne m’a pas manqué.

Le poète évoquerait un syndrome de « membre manquant », une nostalgie sans cause précise.

Je ne suis pas poète.

Je ne connaissais pas Samori. Le hasard m’a placé sur la route de ce nom, de ces sonorités sèches autour des trois lettres plus froides, m-o-r. Un nom avant une réalité vieille de plus d’un siècle.

 

Pour la majorité écrasante des êtres qui furent ses contemporains, Samori est un nom. Comment ce nom fut-il prononcé par ceux qui le dirent ?

Il faudrait pour répondre les pages transparentes d’une Bible et les centaines de volumes d’une encyclopédie de l’ancien temps.

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« Samory », articulé par le brave lecteur du Petit Journal encombré de sa pipe, qui ponctuait d’un rire glouton ce nom d’épouvante – et un brin pénible pour l’orgueil de la République Troisième ;

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« Samori ! Samori ! », comme le criaient avec excitation les gamins de Kankan, à la parade de sa troupe de cavaliers, vêtue d’apparat, avant les silences plus sévères des audiences aux requérants venus de tout l’empire ;

– – –

La voix des capitaines, des militaires, des Jacquin et Gallieni, des Combes et Archinard, tous lancés sur ses talons, oscillant peut-être entre mépris, colère contenue et découragement – en fonction des circonstances – « Samory… »

– – –

Les soldats de troupe, eux, y mêlaient haine et terreur, au cœur des batailles, « Samory !!!! »

Mais après avoir crié, susurré, rugi, dans la rue, les forêts, à l’Assemblée « Samory ?! », le nom cessa de se dire et dans l’hexagone raccourci du siècle d’après, au bout de ses crimes et aventures non-repentis, l’exclamation devient immuable : « Samori ? »

 

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Et Samori est image. Sur les clichés militaires, après sa capture en 1898 ou dans la solitude du Moyen-Congo jusqu’en 1900, cet homme rigide, droit, entouré d’officiers et de tirailleurs tout aussi rigides et désordonnés, ne ressemble pas à un homme en propre.

Il est l’image du captif, dépourvu de souplesse. Son visage ne laisse rien paraître, quand son visage apparaît sur les photos baveuses et sans contraste que les apprentis reporters aux armées tirent tant bien que mal en ces circonstances.

 

 

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Samori devient l’Inconnu, une figure saisie par l’histoire et ses phrases bien ordonnées. Comme tous ceux que la fatalité a portés sur le chemin de la France, on l’affuble d’adjectifs qui ne sont pas de sa langue.

Sa lutte désespérée le fait héros. Sa défaite le bâillonne. Il est celui qu’on raconte, comme les autres vaincus. Il est dit.

 

On raconte : le Mandingue se livrait au négoce des esclaves – les dévorait –, comme tout colporteur prospère. Les petits profits de la vente de kola ou d’objets en fer forgé ne pouvaient étancher toujours son appétit.

La chair contrainte, dissimulée dans l’ombre des cases ou par les lueurs grises de l’aube, au bord des chemins, allant au point d’eau, ces corps longs recelaient la vraie source des grandes fortunes.

 

L’émir aspirant recourut aux assauts, détruisit les villages fortifiés jusqu’aux fondations. La guerre naquit en son âme aux mêmes sources que l’ambition, vieux fleuve humain que certains s’efforcent de remonter au prix du sang des autres et qui se noient toujours à mi-chemin dans un rouge familier. La soif d’or s’étanche de moins en moins à mesure que l’horizon s’élargit.

 

Le colporteur se fait général. La chasse aux esclaves, puis la chasse aux peuples. Premier chapitre du conte de l’Afrique-excèsde-nuit.

 

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Et on dit après : voilà ce règne contrarié par l’irruption de plus puissants chasseurs de peuples, aveuglés de bons sentiments, parlant de poudre et de bibles, menant sans relâche la poursuite à leur ennemi, étranger chez lui, soudain, face à ces nouveaux maîtres.

 

Enfin, la capture, l’infamant contact des parjures et forgerons de vérités. Rien d’inédit, pas même sa fin de déporté. Samori n’aura pas de consolation posthume. La chaîne ne s’arrête pas à son cou, elle cliquette devant et loin encore derrière.

A peine reconnaît-il, depuis sa cellule du Gabon, le bonnet de Behanzin ou le dos fier de Ranavalona, tous deux jetés aux portes de la mer d’Algérie, qu’il sent dans son dos les regards déterminés de tous les sans-noms, sans-pays encore, alignés loin jusqu’au prochain siècle, déplacés, déportés, décampés, tous refoulés par la main inflexible qui l’emporta, lui, loin de Guinée, pour crever des poumons sous l’Equateur.

 

Même sa fin, de la défaite jusqu’à sa mort, seconde et définitive, n’est pas inédite. Répandue dans tout le lointain royaume de l’opinion, Samori a cessé d’être un homme de sang et de nerfs.

Les rotatives modernes l’ont pressé jusqu’à le travestir en papier couleur pour les suppléments illustrés du Petit Journal. Les fibres des héros, pour notre temps élargi, empruntent tout au bois broyé, pas grand-chose au modèle.

La capture de Samori, le suicide empêché de Samori, enfin la mort de Samori, placardés en Unes, livrés au lectorat avide de « nouvelles du monde », ont dépossédé le chef de guerre de lui-même, le réduisant à des images.

 

Images à dormir debout, auxquelles aspirent les foules de la République, trop occupées à noyer leur temps dans un travail frénétique et dans l’exercice d’une parcelle de souveraineté dérisoire.

Où rêver ? A quel moment ? L’image-spectacle d’un lieutenant Jacquin, saisissant au collet l’infâme Samory qui s’échappe au galop, voilà un rêve épique à frais modéré ! Et qui mieux est, un rêve tout à fait communicable, excellent combustible de fierté nationale. Samory, te voilà, gibier de patriotisme !

Sur tes os, bientôt mêlés à tant d’autres, la France bâtit son autel, si haut qu’elle oublie bientôt l’origine de ce tumulus d’où il lui semble contempler l’horizon du monde par la seule grâce de ses idées généreuses…

 

Samori, je t’ai même vu sur un T-Shirt à gare du Nord, un jour d’octobre. Blason sur la poitrine d’un de ceux qu’on étouffe sur le seuil des gendarmeries, offert à des milliers d’yeux qui te voyaient sans te reconnaître.

 

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Combien d’années vécut Samori ? Que disent les photographies du guerrier. Déjà, sur le gris et blanc du Journal des Voyages, les rides soulignent son regard disparu. Il trône par terre, droit, le visage énigmatique, comme soutenu par un sourire de gêne ou pénétrant – qui peut le dire ?

Le public applaudit : quel ennemi ! Quelle prestance ! La France trouvait le temps de s’enorgueillir à l’issue de dix-huit années de massacres : la victoire autorise le passage de l’exécration à un état d’âme plus magnanime.

 

Cet homme unique, cet empereur figé dans son abaissement, pouvait enfin être ce que la République une et indivisible poursuivait partout en Afrique de l’ouest : le tesson manquant au miroir de sa puissance.

 

Capturé une seconde fois par l’objectif, le voilà sans histoire ; Samory ne peut plus être plus que cette silhouette vénérable. Il n’y eut pas de Samori robuste, insaisissable, dans la force de l’âge.

Qui oserait évoquer un Samori ambitieux et rétif à la lumière française ?

Et Samori n’a pas fréquenté le domaine de l’enfance. Il sort tout armé de l’œil de son premier ennemi français, en l’an 1882.

 

En fait, il n’y a pas de Samori avant la capture, pas vraiment.

Deux fois prisonnier, cent fois. Prisonnier du filet tissé maille après maille, à force de mots pour enfants et pour leurs pères, de rhétorique politicienne, d’analyses très rigoureuses…

Le filet sans fin qui s’imprime sur tous les papiers pour dire ce que fut Samory, pour raconter l’adversaire, pour le priver des mots qui furent les siens et ceux des siens et du moindre des esclaves qu’il envoya sous terre, les mains disloquées.

 

Dès l’instant fatidique – l’éruption de magnésium, les quelques secondes immobiles – Samori entre dans sa longue captivité. Dans les recoins de l’hexagone, on peut étaler les rapports, sobres ou spectaculaires, de sa résistance. Les braves citoyens de France dévorent les pages des journaux, où l’on frissonne à la mention des longues courses dans la jungle du Liberia ou à l’évocation de la ronde des busards, qui indiquaient sans cesse aux troupiers tricolores la direction prise par le cortège du tyran malinké.

 

On tirait sur sa cigarette avec délectation et l’on murmurait dans un souffle : « l’émir félon », quand un autre, à la veillée ou sous ses draps, soupirait : « Samory tyran nègre. » Protégée par des milliers de kilomètres, certaine de la dépossession de son effroyable ennemi, la France jouissait du spectacle en toute quiétude.

 

Et cette silhouette impénétrable, drapée dans son burnous, on s’amusait à l’admirer. On se voulait beau-joueur, plus fair-play que les rivaux du nord de la Manche qu’on s’enorgueillissait d’avoir toujours laissé tirer les premiers.

 

D’une voix peut-être un peu trop forte, on parodiait la grandeur d’âme des moustachus galonnés, des Lamy et des Archinard, des Dodds et des Gallieni ; le patriarche, tout en répandant quelques gouttes de gros rouge sur la nappe cirée, psalmodiait : « Aux hommes d’honneur, généreux dans la victoire, impassibles dans l’épreuve. »

 

Mieux encore : on se prenait à souhaiter l’apparition de ton image, Samori, jusques au cœur des cauchemars. Mêlée aux divagations d’un esprit en sommeil, ta face immobile arrachait des cris et des sueurs…

 

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Comme il était délicieux de se tirer de l’inconscience pour se trouver protégé du Mal par des draps chauds.

On s’épongeait le front en riant et la nuit retrouvait son silence.

 

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Les années passèrent et passent encore. On ne digère pas les cauchemars aussi vite et bien que le rôti du dimanche. Que pouvait-on donc faire de toi, prisonnier, puis mort en détention, puis enterré avec les honneurs par trois sous-officiers sous vingt centimètres de terre ?

 

Il arriva ce qui arrive aux songes dérangeants : plus personne n’en parla plus et, parce que d’autres émois occupaient les regards du bon peuple de France, chacun crut de bonne foi t’avoir oublié.

Et vraiment, personne ne te voit ! Vois comme il faut que l’on parle de toi ! Ton nom ne suffit plus à évoquer la fureur de vingt années ; les raisons de la guerre sont trop lointaines, nul ne peut plus les nommer, ni situer son théâtre…

 

Ta cruauté d’Epinal et ton appétit d’esclaves sont à peine accueillies par des : « ah bon ? »

Te voilà loin Samori, deux fois prisonnier, et aujourd’hui deux fois exilé. Hier maintenu loin de la Guinée en plein Equateur, aujourd’hui relégué à l’arrière-plan des mémoires, chassé du domaine imaginaire vers la cellule fétiche de la mauvaise conscience – où la mémoire française relègue à l’envi les scories de son prestige.

 

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Comme un regret mal assumé, on croise par hasard les traces de ton existence. Pas tout à fait de ton existence : du passage de ton ombre sur les rues de la capitale. On trouve dans certains cartons de brocante les imprimés dont tu formes l’unique sujet, et qu’on emporte pour une somme qui excède rarement cinq euros, montant tacite qui te hisse au-dessus du prix du papier.

 

Le chineur sait qu’il acquiert un haillon d’histoire, tombé et recueilli par quelque collectionneur mort depuis deux générations. Les bords du journal ont durci et foncé, mais peu importe : la gravure conserve toutes ses couleurs.

 

En rognant les marges au cutter, elle servira d’ornement au mur d’un salon ou d’un bureau, entre deux rayonnages de livres. « Capture de Samory par le lieutenant Jacquin. »

 

 

 

Un écho de gloire, une scène enlevée, bien faite pour édifier le lecteur et lui réjouir la vue. Fachoda cuisait encore sur l’échine des petites foules nationalistes quand le lieutenant et ses hommes firent savoir par télégramme que le chauvinisme français n’avait pas capitulé sur tous les fronts.

 

Ce fichu nègre en avait fini de cavaler à tous les vents. La France et son armée démontraient enfin qu’elles savaient être fidèles à leur promesse. Car on l’avait juré, toujours plus amèrement : Samori serait vaincu et couvert de chaînes. A cet unique objectif, tout sacrifier. Telle était la promesse faite à Marianne.

 

Pour la tenir, on ménageait, on attaquait, alternativement, sans souci de parole engagée. Les pistes se décoraient de villages calcinés, les jungles étaient fendues, brûlées les savanes, mitraillés les rebelles car la terre est à la France mais aucun de ces sauvages ne le concevait.

 

Samori, tu n’auras jamais su que la guerre te harcelait aussi dans ce camp de réserve insaisissable, inconcevable, qu’on appelle l’opinion et qui sèche les veines de son ennemi jusqu’à lui arracher son nom.

Samory Touré, Almamy de Ouassoulou.

 

Te voilà réduit à l’épaisseur d’une page de journal, te voilà mutilé et réécrit. Samory. Sans titre, jeté à terre, effacé, dispersé par le silence de ton adversaire, à la parole bancale.

 

 

Romain Poncet

 

 

 

 

 

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Sur le concept de langue-espace, par Antonio Devicienti

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En réfléchissant à l’engagement artistique d’Yves Bergeret, il ne peut pas ne pas être évident au moins un élément, fondamental pour moi  : son ample et profonde culture de matrice française (et donc européenne) évolue avec détermination vers un dépassement de l’eurocentrisme et en direction d’un dialogue (pas simplistement théorique ou de façade) avec des cultures tenues jusqu’ici aux marges par nous Européens et Occidentaux.

Au moment où Yves va vivre dans le village de Koyo (où habitent les Toro Nomu, l’ethnie dogon la plus orientale, dans le nord du Mali, contrainte il y a un demi millénaire à se sédentariser là par l’ethnie islamisée des Peul) il accomplit une immersion totale et nécessaire dans une culture et dans la langue qui lui est propre ; il doit y entrer sur la pointe des pieds, quasi en demandant permission par crainte de perturber, il doit acquérir la confiance et l’estime de ces gens. Ce n’est pas facile ni n’arrive en peu de temps.

Mais cela arrive.

Nous n’oublions pas qu’il est français, descendant direct des colonisateurs. Il est aussi un homme et un poète qui, nourri de Montaigne et de Rimbaud, de Char et de Frénaud, amoureux de Bach et de Vladimir Holan, a la volonté déterminée de repenser ses propres culture et écriture en venant se confronter aux cultures subsahariennes d’une ex-colonie française.

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C’est ainsi qu’il rencontre (et pas à pas reçoit leur confiance) les chanteurs de Koyo. J’imagine ou essaye d’imaginer ces moments. Yves entre en contact avec une culture essentiellement orale, encore profondément animiste malgré les fréquents (et pas toujours pacifiques) contacts avec les gens de religion islamique ; les signes visibles de la culture dogon sont les peintures pariétales, les masques rituels, les tissus et des maisons très pauvres dans des villages disséminés entre désert et haut plateau. C’est une civilisation dans laquelle la ritualité scande et emplit de signification chaque acte humain et dans laquelle le cultivateur ou le pasteur est aussi chanteur et possède les connaissances nécessaires pour célébrer les divers rites de naissance, de circoncision, de passage, de sépulture… On comprend alors aisément comment Yves Bergeret a appris à connaître une civilisation dans laquelle se poursuit une concordance millénaire entre rite et chant, parole poétique et existence – en fait ne s’y vérifie pas la fracture entre performance spécifiquement poétique et existence aussi bien communautaire qu’individuelle.

Mais ce n’est pas tout : le chant parvient même à narrer les faits de la journée – et le chant connecte l’univers des hommes à celui des esprits, tandis que la peinture pariétale probablement rend (rendait, étant donné que souvent son interprétation s’est perdue) visible la présence de ces esprits.

Yves Bergeret a ainsi l’occasion de connaître une civilisation dont l’horizon culturel et cultuel est encore unitaire (même avec des vides dus à une transmission interrompue ou fragile des connaissances) et à l’intérieur de laquelle la parole rythmée et chantée est un mode d’expression connu de tous. Il s’agit d’un contexte culturel qui en Europe survit ou a survécu tel un vestige (j’utilise ici une expression particulière d’Ernesto De Martino) – on pense aux rites de la Tarentèle à Salente, par exemple, que De Martino relie aussi aux rites nord-africains (élément fort intéressant) et, à travers ceux-ci au vaudou haïtien.

Il se produit, on le comprend bien, que Yves Bergeret, poète européen et en tant que tel profondément conditionné par une culture de l’écriture et de la rationalité des Lumières entre en contact avec un univers vivant, vivace et cohérent de l’intérieur qui peut renvoyer et s’apparenter à toutes les expériences culturelles, cultuelles et sociales qui ont caractérisé l’aire méditerranéenne (mais pas seulement), saharienne et subsaharienne depuis des millénaires.

L’expérience au Mali devient pour Yves une vérité  déflagrante : c’est l’absence totale de quelque trait littéraire que soit chez les chanteurs dogon et, comme Yves lui-même le dirait, c’est la justesse de leur expérience ( en elle, je le redis, coïncident chant, récit, ritualité, la communauté même ne perçoit pas le chant comme distinct de la vie même qu’elle vit, mais au contraire comme nécessaire et de la même substance qu’elle) – juste est pour Yves (mais le concept est déjà présent chez Char) toute expérience qui implique la parole, à condition que cette expérience soit en toute évidence nécessaire et possède sa cohérence interne propre, en restant cohérente aussi avec le système culturel et social d’appartenance.

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L’expérience du nord du Mali amène le poète à dire un adieu définitif au bon confort et aux autres habitudes mentales des poètes européens  ; Yves Bergeret vit avec la communauté et y est accueilli, la langue-espace plus qu’un concept est (et il est bon de le souligner) une expérience, un itinéraire et un apprentissage physique et mental  : les espaces qu’Yves expérimente au Mali sont vastes et essentiels, nus s’il s’agit des hauts plateaux et du désert, mais aussi tout aussi essentiels quand il s’agit des espaces intérieurs (habitations et lieux pour les rites) – de telle manière que la parole chantée (toujours orale) donne continuité à une civilisation qui se contente (ou doit se contenter) de très peu d’objets (ceux essentiels à la survie) et qui introduit, et réciproquement, à un patrimoine culturel énorme, complexe et raffiné, dont la sauvegarde est confiée à la mémoire et à la transmission de génération en génération, exactement comme dans la civilisation paysanne jusqu’à quelques décennies à peine, par exemple, ou dans de nombreuses occasions aujourd’hui encore dans les communautés Rom et SintI.

L’espace est donc aussi cette profondeur mémorielle et cette appartenance de la parole à toute la communauté ; pour un poète lettré comme Yves Bergeret il est une plongée dans l’acte du chant, une recherche des racines de la poésie contemporaine, une action expérimentant directement ce qui devait être « action poétique » dans les temps homériques et pré-homériques.

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C’est le griot et devin Soumaïla Goco Tamboura qui l’introduit, non, le terme exact est l’« initie » aux connaissances et aux modes du chant. Soumaïla vit au village de Nissanata où sont concentrés les « esclaves » (tous nommés Tamboura) soumis depuis un demi millénaire à l’ethnie peul – le village de Koyo lui est interdit et lui-même ne sait pas de qui il est « esclave » ; il est privé de transmission ininterrompue et claire de rapports sociaux et de notions culturelles. Le rôle de Soumaïla Goco Tamboura à l’intérieur de la communauté est, à nos yeux d’Européens, particulier et complexe  ; d’un côté il est craint et soumis à une série d’interdits ou de tabous, d’un autre côté il est essentiel à la communauté  en tant que chanteur (en langue peul) et devin – Soumaïla Goco Tamboura cherche à passer de la parole «  fluide et volatile  » de la culture peul de sa région (la culture, rappelons-le, qui l’avait asservi) à la parole «  stable et fondatrice  » des Toro Nomu, ce qui fait comprendre combien peuvent être différentes et parfois opposées des communautés, même très peu nombreuses, qui vivent pourtant très voisines depuis des siècles.

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Le lien avec Yves s’approfondit, Soumaïla Goco Tamboura demande avec insistance à l’ami occidental des feuilles quadrillées (le griot vit dans une situation de pauvreté absolue – dans une rhétorique primaire on pourrait affirmer que ses vraies richesses sont ses connaissances et sa voix d’une beauté extraordinaire, même si justement Soumaïla affirme plus d’une fois sa «  volonté d’apprendre  »). Yves lui offre deux cahiers d’écolier et le chanteur remercie l’ami en lui rendant (ou mieux, comme Yves lui-même s’exprime, en lui décrivant et offrant les feuilles couvertes de dessins géométriques très colorés qui représentent les «  génies  » et le système cosmologique qu’il chante durant les rites, et qu’Yves Bergeret apparente aux figurations reconnaissables sur les tissages du village – Soumaïla Goco Tamboura est lui-même agriculteur et tisserand et insiste sur cette dernière définition et justement nous Européens, je le rappelle, employons cette image de «  la parole tissée  » -le texte- dans la littérature …) Yves Bergeret se lie d’amitié avec cet homme qui donne vie, le poète français le comprend bien, à une extraordinaire tentative de syncrétisme culturel et religieux. Et Soumaïla Goco Tamboura perçoit la nécessité et le plaisir d’initier l’ami Yves en recourant, de manière exceptionnelle à la visualisation picturale d’un univers religieux, symbolique et moral, lequel inclut aussi les métiers de la communauté – le forgeron, le charbonnier – et qui jusqu’alors avait trouvé expression presque exclusivement dans l’oralité – bien que les peintures pariétales reconnaissables dans les grottes et qu’avec les autres chanteurs de Koyo Soumaïla Goco Tamboura cherche à déchiffrer présupposent un temps où la culture de Koyo s’exprimait aussi à travers la peinture pariétale dont la signification est perdue. Et si nous pensons aux autres chanteurs avec lesquels Yves entre en contact, personnes qui connaissent les rites de la circoncision et de la sépulture, nous notons la proximité et l’opposition seulement apparente entre les deux fonctions exactement comme cela se produisait dans la civilisation pré-indoeuropéenne du bassin méditerranéen – et nous voici réfléchissant aux figures appartenant ou ayant appartenu à notre même horizon spirituel et culturel (les accabadoras  sardes, les  macàre  de Salente, les  serpari  de malte et de Sicile…).

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«  Langue-espace  » exprime alors clairement cet état  où l’espace-temps ( le chronotope) est de fait, dans la perception de la communauté, unité inscindable.

Mais Yves est contraint d’abandonner le Mali  : sa sécurité personnelle, en tant qu’occidental, est en danger, la région est la proie des incursions de bandits touareg et de tribus de foi islamiste – Soumaïla Goco Tamboura lui-même va mourir durant un conflit avec ces «  islamisateurs  ».

Aujourd’hui Yves Bergeret repense à son expérience malienne, continue à la rendre part vivifiante de son expérience poétique, éthique, existentielle. Lui-même a l’habitude de peindre des grands formats sur papier qu’il installe à l’intérieur d’espaces où il lit à haute voix ses propres textes, souvent accompagnés de musique. L’espace du texte est donc, non pas l’espace plat et inanimé de la page, mais celui pluridimensionnel du Baptistère de Poitiers, par exemple, ou des espaces à ciel ouvert de Noto Antica ou des églises hypogées de Chypre.

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La « langue-espace » ne relève pas d’un poète sédentaire et reclus en lui-même : les «  poseurs de signes  » sont nomades par hérédité anthropologique et par choix (ne nous trompons pas sur leur appartenance à une communauté sédentaire ou sédentarisée  ; ces personnes chantent un univers extrêmement mobile, polythéiste, qui reste reconnaissable dans ses traits saillants.

Et souvent Yves l’a démontré dans les faits – parmi les migrants qui approchent la rive italienne se trouvent des poètes provenant des régions intérieures de l’Afrique, cette fois contraints de se faire nomades et d’entrer, avec leur français appris à l’école et avec leurs nombreux dialectes-langue maternelle, dans le dialecte sicilien et dans l’italien qui sont les langues qu’ils rencontrent sur la rive opposée  ; et Yves appartient à la poésie de la migration par caractère personnel, par choix culturel et éthique. Encore ces jours-ci il en revient à prendre en main les pages de l’ami griot, à en découper des dessins, à les coller dans les petits carnets sur lesquels il écrit des poèmes brefs ou des aphorismes, auxquels il joint ses figurations de couleur  ; et il le fait souvent pendant ses promenades passionnées dans les environs de Die, le village adoré des Alpes françaises où il vit de longues périodes de l’année – mais, poète-explorateur, Yves est capable de la même propension à aller vers les gens et les lieux en Normandie, en banlieue parisienne, en Sicile intérieure, dans les Antilles françaises… La «  langue-espace  » est telle si elle naît de la bouche des gens (une amie serveuse de bar à Gentilly, les migrants en transit à travers la Sicile, des amis peintres et sculpteurs, des vendeurs au marché) et si la poésie continue les leçons apprises auprès des chanteurs et artisans (souvent analphabètes ou semi-analphabètes) du nord du Mali.

L’expérience humaine et artistique d’Yves Bergeret est significative et innovatrice justement parce qu’elle met en discussion depuis des décennies le mode tout européen et occidental d’écriture et de conception de la poésie, et démontre avec son travail silencieux et opiniâtre comment un lieu apparemment minuscule et tout à fait périphérique est en mesure d’exprimer des univers complexes et très raffinés de sens et d’imagination. Le voyageur occidental accepte le devoir de se confronter au colonialisme dont, qu’il le veuille ou non, il est l’héritier, puis de le dépasser en offrant à sa propre culture d’origine des horizons capables de la reconduire à sa propre origine éloignée ou perdue.

Si Yves Bergeret écrit des poèmes à l’aube du troisième millénaire, il le fait justement à l’intérieur d’un espace où dialoguent la très cultivée culture analphabète et agro-pastorale des chanteurs dogon et l’également très cultivée culture alphabétisée et industrialisée d’un francophone, d’un Européen. Il le fait en préparant soigneusement, comme un rite, les couleurs et les encres, en posant sur des carnets (dont il note avec précisions les dimensions) les traces de poèmes et d’aphorismes, fidèle au lien désormais inscindable avec la nature qui est cycle des saisons et du temps.

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L’expérience d’Yves Bergeret est une expérience humaine et culturelle qui tisse des liens avec de multiples expériences de lieux divers de la planète, qui veut ramener l’acte poétique à sa complexité originelle ; oralité de la parole-chant, signe, danse, musique. C’est l’espace qui chante, c’est la couleur qui enveloppe, c’est la parole écrite qui tend à abandonner la page bidimensionnelle, c’est l’improvisation, c’est la mémoire, c’est un nouveau mode de penser la géographie, de penser l’Europe.

23 juillet 2016

Antonio Devicienti

[Les photos ont été prises à Koyo et Nissanata ; les oeuvres sur petite plaque de métal et papier sont de Soumaïla Goco Tamboura ; celles sur pierres dressées, tissu et sur murs intérieurs en terre sont des peintres-paysans Toro Nomu de Koyo – sur certaines d’entre elles on voit des aphorismes du poète français.]

[On consultera le blog très intéressant, en italien, de l’auteur : https://vialepsius.wordpress.com/ ]