Archive | octobre 2020

Grandes calligraphies du dialogue (1)

Yves Bergeret

le 30 octobre 2020

Cet article se lit en italien, dans une magnifique traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/11/01/grandi-calligrafie-del-dialogo-1/

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2004 : c’est la cinquième année qu’au fil de mes longs séjours dans cette région au sud du Sahara je parcours les montagnes de grès et les plaines de sable qui les entourent. Les formes des montagnes, tabulaires et isolées, sont épurées, géométriques, falaises verticales et lisses, quelques cimes crénelées ; souvent de très profondes entailles, des gorges même où une végétation basse, noueuse et épineuse, entrave tout passage, sauf celui de l’eau dans les deux mois de la saison des pluies. Je sais, à peu près, lire géologiquement et climatologiquement une montagne. Je sais, depuis mes jeunes années d’alpiniste très aventureux, lire les « lignes de parcours » d’une montagne, falaise, arête ou crête : de loin je peux estimer si, comme on dit, « ça passe » et avec une escalade de quel niveau de difficulté technique.

Je porte en moi le savoir et les souvenirs de mes ancêtres alpins ; ce savoir et ces souvenirs me permettent de pressentir comment une montagne n’est pas un stade athlétique voué à la prospérité d’un fabricant d’articles fluorescents de sport, mais est un village vertical d’énergies sacrées et de volontés animistes que certains jours les rites apprivoisent. Je suis poète donc sais écouter ce que dit la montagne, qui a bien assez de vigueur pour envoyer promener d’un bon coup d’épaule les breloques des déguisements sportivo-mercantiles. J’écris depuis des décennies le poème de la montagne. Ce poème est particulièrement dense et actif dans ces montagnes du désert, là-bas, dans le foisonnement des langues qui, y vivant, parlent et disent le désert.      

C’est la cinquième année que j’apprends à écouter puis connaître ce que disent ces montagnes de grès. Aucun occidental n’y va. Je me suis présenté aux habitants des lieux, sédentarisés ou nomades, disant toujours que je venais pour essayer d’écouter la parole particulièrement intense de ces montagnes si audacieuses, car c’est mon métier d’écouter, d’essayer de comprendre et d’écrire ce que j’entends.

Or, né dans ces montagnes du désert, on sait la parole qu’elles disent, on est sans écriture et on la retient scrupuleusement dans la mémoire. On retient scrupuleusement les rites du dialogue avec elle. Parfois sous le couvert d’un auvent de roche, sur le mur de terre face à la petite porte d’entrée de la maison, on peint un signe, deux signes, trois. Signes, pas vraiment, juste l’ébauche d’une première jeune et audacieuse nomination.

Avec six « poseurs de signes » d’un village en haut d’une montagne tabulaire, et on n’accède au village qu’en escalade, je parcours depuis cinq ans leur montagne puis peu à peu les montagnes voisines. Jamais je ne serais parti seul sur le haut plateau pétri de rites et de présence à perpétuité d’ancêtres mythiques ; j’ai toujours attendu que les « poseurs de signes » me conduisent vers où ils le décident ; et ils me mènent de plus en plus loin. « Viens aujourd’hui nous allons à Xxxx au bord du très profond ravin où le responsable des rites les plus graves est seul à pouvoir descendre ; depuis cinq ans que tu es là, tu peux accéder sans péril ni pour toi ni pour nous au bord de ce gouffre vert et brun. Les esprits ne seront pas courroucés de ta venue ». 

Dembo, un des six « poseurs de signes », me dit ce matin du 13 août 2004 qu’après notre très longue marche de ces deux derniers jours, l’ascension de deux montagnes, deux traversées de la plaine de sable, après notre nuit à la belle étoile sur le sable devant la maison de Yacouba dans le village de « captifs » de Peul dans la plaine, il désire dire avec moi « notre grand voyage ». Il me demande d’inventer d’abord le bref poème, me demande que je le dise à voix haute puis que je le calligraphie : afin qu’il puisse poser à son tour ses propres signes nés de ce même « grand voyage ». De mon sac à dos, je sors un grand papier chinois à calligraphie (148 cm de haut, par 93 cm), le déplie sur le sable que nous avons soigneusement aplani. Contre les bourrasques du vent brûlant je leste les bords du papier avec quelques pierres. Nous nous mettons au travail. J’écris : « Marchant de l’aube au soir j’ai enjambé générations et villes jusqu’à la pointe de la parole », calligraphiant en parcourant la surface de la feuille deux colonnes de mots dans le bord supérieur gauche puis le bord inférieur bas. L’aphorisme est bien le sens de ma vie non seulement dans ces montagnes du désert, mais aussi dans les espaces plus lointains européens, africains, latino-américains.

Dembo vit dans la très dense épaisseur rituelle et ancestrale de l’espace de son peuple, les Toro nomu ; les responsabilités auxquelles il a été initié et qu’il exerce sont d’autant plus grandes qu’il stabilise et refonde, par ses chants d’une grande beauté mélodique et rythmique, cet espace animiste dans des moments critiques où tout pourrait s’effondrer et il n’y aurait alors plus que chaos mortel et non pas permanence de la dynamique animiste : ce que Dembo chante, ce sont les chants d’enterrement et de circoncision, passages périlleux que franchissent les êtres, de la vie corporelle à l’autre état de la vie qu’est la mort, et de l’âge asexué à l’âge de la maturité sexuelle masculine. Je regarde Dembo poser ses signes en gris sombre et en rose. Il peint au sol, accroupi ou debout incliné. Il se penche sur le sol. Il voit de haut la feuille. En Europe le chevalet et l’accrochage au musée entraînent à sentir les peintures comme étant verticales. Ce n’est pas le cas ici.

Dembo peint d’abord en rose. Il insinue d’abord par le « bas » (dénomination européenne) de la feuille entre les deux colonnes de mots la large forme dotée de tentacules intérieures, étranglée en isthme ensuite pourvue d’un torse, d’un cou et enfin d’une tête complexe avec un énorme œil unique. Non, ma description ici cherche l’anthropomorphisme et la forme d’une silhouette verticale ! Je reprends : Dembo et moi avons marché et escaladé ces deux derniers jours ; lui est le veilleur sacré des mouvements de transition et de métamorphose de la vie et leur ordonnateur. En regardant de haut le microcosme de la feuille étalée au sol il consigne le double rythme de la marche, de lui et de moi, plus ou moins proches sur le sable et la roche au fil des heures, partis du même lieu et arrivant ensemble autour de ce que j’ai d’abord pris pour un œil cyclopéen et qui devient alors un nombril de la pensée partagée ou une bouche qui va chanter en deux voix à l’unisson le chant de notre « grand voyage ». Deux voix : le déroulement du signe graphique et la succession des lettres ; le chant : l’œuvre visuelle, ce poème-peinture sur papier que je vous présente ici.

Puis Dembo installe dans l’angle « supérieur droit » de la feuille des formes plus petites et closes sur elles-mêmes où, grâce à maints autres dessins de lui, je suis habitué à reconnaître une sorte de plan, vu du ciel, des montagnes proches de nous. Puis il « descend » une ligne de peinture rose sur le pli médian de la feuille, la remonte quinze centimètres à gauche puis cinq centimètres encore plus à gauche fait redescendre en zigzagant la ligne rose pour qu’elle se close sur elle-même.

Enfin Dembo prend la couleur gris sombre et la déroule au long des lignes de la couleur rose. Dembo ne fait jamais couvrir le rose par du gris. Il les fait se côtoyer. Elles aussi elles marchent ensemble sur le microcosme de la feuille, comme lui et moi avons marché ensemble dans le désert. Le « chant » de notre « grand voyage » est plus clair et plus ferme, plus performatif s’il est proféré en écho de lui-même, dans l’assurance de sa gémellité.

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Dans ces mêmes journées d’il y a quinze ans, où nous avons tant marché, escaladé, marché, un soir nous sommes arrivés à un replat non dangereux pour nous allonger et dormir. Yacouba était aussi avec nous. A l’aube suivante, le 15 août 2004, Yacouba me dit qu’il souhaite « dire avec moi le mouvement de la nuit ». Car elle n’est pas l’immobilisation dans l’obscurité ni la léthargie dans le sommeil. La nuit fait tout bouger un peu : hors du strict contrôle des rites, des êtres invisibles étranges et puissants remodèlent le visage du monde. Malheur à qui se trouve pris dans l’énergie des doigts géants du mouvement : ses os craqueront, son âme fuira, et, si le corps reste debout, il ne sera plus qu’une épave errante et privée de parole. La nuit, insistent Yacouba et tous les « poseurs de signes », le danger est très grand, on évite de se déplacer, on s’allonge les uns près des autres afin de se protéger mutuellement en dormant. La nuit on laisse tout le champ libre pour le tumulte des esprits voraces.

Mais Yacouba est d’accord avec moi que aussi la nuit est belle et qu’y ouvrir par moments les yeux non seulement émerveille mais peut-être aussi élabore un pacte amadouant avec la violence obscure des choses. « Voilà, me dit Yacouba, oui, c’est exactement cela. Yves, déplie un grand papier (140 cm de haut, par 68 cm) et nous allons dire ensemble le mouvement de la nuit dernière. Commence, toi, avec les mots de ton poème ». Je répartis à l’encre de Chine, en rythme sur la surface blanche, qui a presque l’envergure d’un corps humain endormi les genoux un peu pliés, les mots de l’aphorisme que je crée : « La nuit grandit, la montagne s’allonge et la falaise luit en riant ». Oui la lune distord et recompose les formes, oui le ciel étoilé voyage beaucoup plus loin que le ciel diurne, oui la falaise de grès devient gris argenté, oui l’eau de sa cascade brille de joie en tombant. Et même rien ne tombe car la nuit est elle-même le très grand génie qui soulève tout dans sa paume et on ne peut savoir si le rire est celui du génie, celui de la lueur de la lune sur la falaise, celui du scintillement de la cascade ou tout cela à la fois.

Yacouba se saisit du pinceau et dépose sur la feuille étalée au sol, très minutieusement, du gris sombre. Sans la moindre hésitation. Lui aussi part du « bas » de la feuille, à gauche, et trace une courbe au dessus à droite de mon troisième membre de phrase. Puis le pinceau remonte, seul dans le blanc disponible et calme. Puis un angle obtus et voici une longue diagonale jusqu’à un triangle qu’il trace, tout « en haut » de la feuille ; dans le lexique de signes graphiques que Yacouba s’invente ces mois-ci, je suis habitué à entendre Yacouba me « lire » ce signe ou comme une hutte de paille d’un « captif de Peul » dans le désert ou comme la montagne isolée et pointue qui nous fascine tous à une trentaine de kilomètres au sud, qui se nomme Yuna Koyo ; nous avons réussi à y grimper et à y accomplir sacrifice puis création de poèmes-peintures sur des pierres que nous avons dressées au sommet et précisément à ce moment-là a surgi sur nous une tornade effrayante. A droite du triangle de la hutte ou de la montagne effrayante, l’ombre de celles-ci. Puis le trait gris redescend par le centre de la feuille et s’en va en diagonale à droite avant de tourner en bas pour rejoindre son point de départ et boucler, lui, aussi, notre « grand voyage ».

Or Yacouba trace trois lignes grises strictement parallèles, sur certains plis de la feuille. Elles semblent compartimenter l’espace déterminé par le grand tracé gris. Elles semblent surligner ces plis, comme si elles devaient matériellement accompagner, valider et sacraliser le voyage que, pliée dans mon sac à dos, la feuille du poème-peinture va faire pour être exposée en Europe. Elles semblent, si je regarde l’œuvre disposée verticale au mur d’un musée, être des barreaux d’une échelle géante qui donne accès, depuis les mots « luit en riant », à la montagne de la tornade ou à la hutte du « captif » dans le désert.

Mais qui gravit l’échelle, qui monte vers le cocon de sa vie ou vers la périlleuse montagne sacrificielle ? Yacouba, qui chemine sans fin et comme Sisyphe veut se croire heureux ? ou moi, qui d’étape en étape, de séjour en séjour, d’épreuves initiatiques en épreuves initiatiques, gagne le cœur de l’identité d’un homme du désert et/ou la montagne sacrée sacrificielle où la foudre de la tornade va dévorer sans fin mon foie ? Car poète je vole pour les hommes et les femmes au ciel son feu et en fait la pensée créatrice et rebelle pour toutes les femmes et tous les hommes ; car Yacouba, s’enhardissant dans l’acte démiurgique de poser les signes se révèle lui aussi un Prométhée voleur de feu et libérateur tant de l’humanité que de sa propre personne hors tout asservissement brutal de la féodalité ?

Yacouba lave son pinceau et à présent prend de l’ocre, pour doubler, beaucoup plus discrètement que Dembo ne l’a fait, ses lignes grises ; mais surtout pour poser des petits cercles très réguliers qui vont presque tous deux à deux : traces de ses pas dans le désert ? gémellité de nos marches, de lui et de moi, par les roches et les sables ? gémellité de nos langues ? gémellité du tracé graphique et de la métaphore poétique ?

En plein centre de la plaine striée de nos doubles itinéraires ou à mi hauteur de l’échelle Yacouba trace une forme ocre mystérieuse, aussi pudique que sensible : un long nez et deux yeux d’un visage, sans doute que non…une balise de la surface sableuse et rocheuse que nous avons parcourue ces jours-ci, je ne crois pas…un ravin profond que nous aurions côtoyé en haut d’une montagne, je n’en suis pas sûr… Je sens plutôt que Yacouba a rendu visible ici la prémonition, à mi parcours, de ce que vont être la montagne sacrificielle et/ou la hutte de vie figurées en gris sombre tout « en haut » : car tout est gémellité, tout se prépare, est en répétition dramaturgique d’un acte fondamental. Cet acte fondamental c’est, dans la fluidité de la parole en dialogue, l’accueil de l’autre dans la maison originelle et/ou en haut de cette montagne sacrificielle où la personne humaine saisit dans le feu du ciel l’instrument de sa liberté.

Yves Bergeret

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Les Herbes parlent

Poème créé par Yves Bergeret à Briançon le jeudi 22 octobre 2022 sur sept diptyques de Canson C 180 g de format déplié 24 cm de haut par 32, en double exemplaire, avec encre de Chine et acrylique.

Poème à la mémoire de Samuel Paty, homme de tolérance, torturé à mort près de Paris le 16 octobre 2020.

On lit ce poème en italien dans une traduction aussi claire que dynamique, du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/10/24/le-erbe-parlano/

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Elle est née dans l’adret du sommet de six mille mètres.

Elle a entendu dans son alpage

discourir lumineusement,

dialoguer amoureusement,

rivaliser d’énergie au cœur de la vie

les hautes herbes sombres et claires

qui lui ont indiqué le chemin.

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Elle a traversé la forêt amazonienne.

Sur la rive de l’océan elle a rencontré le jeune homme

dont l’herbe à dix pointes bleues lui avait dit

l’âme libre et profonde comme l’aube.

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Ensemble ils ont traversé l’océan.

Certains disent qu’ils l’ont traversé à la nage.

C’est possible car elle lui a fait boire une décoction

de l’herbe à sept racines rouges

et elle l’a bue avec lui.

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Ils ont touché terre en Bretagne.

Ils ont cueilli les graines d’un genêt doré,

les ont mâchées et ont vu qu’ils chevauchaient

un animal de muscle et d’acier.

Ils sont arrivés dans ma vallée

et m’ont appris la parole des herbes.

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A un carrefour bruyant

un monstre furieux a arraché leurs deux têtes,

les a broyées, a jeté les lambeaux

aux chiens errants.

De ce côté-là du carrefour s’est creusé un gouffre noir

d’où montaient cris et hurlements de douleur.

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J’ai pris l’herbe claire et bleue qui s’appelle Frater-

et sa jumelle qui se nomme -Nité.

J’ai pris l’herbe claire et rouge qui s’appelle Dial-

et sa jumelle qui se nomme -Ogue.

J’ai pris l’herbe claire et jaune qui s’appelle Clar-

et sa jumelle qui se nomme -Té.

De leur lente décoction malgré les vents confus

j’ai badigeonné et pétri leurs cous.

Leurs têtes ont repoussé et ils ont parlé.

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Tous deux se sont longuement embrassés.

Ils ont parlé jusqu’au lendemain

et ont vu que ce côté-ci du carrefour déroulait

une route menant tout de suite à la place centrale.

Ni le dogme ni la violence ni l’ignorance

n’y avaient pignon. Mais tous les murs, tous les bancs,

tous les pavés du sol, toutes les humbles herbes du square

étaient nos oreilles et nos cœurs, nos yeux et nos vies.

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Argent, poigne de fer sur la conscience collective, de HE Haonan (2)

Yves Bergeret

Cet article se lit en chinois, traduit par HE Haonan, à cette adresse : https://hehaonan.cargo.site/Argent-poigne-de-fer-sur-la-conscience-collective

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HE Haonan a fait un bond en avant. Sa nouvelle œuvre porte le titre signicatif qu’on vient de lire. Elle est encore un disque à double face, qui a, non plus 33 centimètres de diamètre, comme les quatre Visages que l’on a connus au début de cette année ( lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/01/10/visages-oeuvre-de-he-haonan/ ), mais un mètre de diamètre. Sa technique : acrylique, collages, feuille d’argent, feuille de cuivre, sur recto et verso.

La Terre est peut-être quand même un disque plat. Ou aurait été tellement écrasée qu’elle serait devenue telle. Disque bien rond, comme la pleine lune. Face unique, semble dire HE Haonan, figée peut-être. Cernée de vertèbres assemblées, en argent, qui forment une mécanique d’une parfaite régularité pour quand même faire tourner du meilleur rythme la planète. La faire tourner comme une roue dentée. Le bord extrême du disque est une alternance, elle aussi en argent, de pièces de monnaie, qui sont soleil, planètes, soleil, planètes. La chaîne qui encercle la Terre et donc l’humanité est l’argent, l’argent de la finance, si habile qu’il est à multiples vertèbres, serpent mort dont il ne reste que la colonne vertébrale et serpent non mort qui enchâsse et étrangle la Terre, mais pas trop pour qu’elle produise toujours plus et multiplie sans fin… l’argent. Dans l’Antiquité grecque et romaine on pensait la terre un disque plat, entouré d’un anneau de flot perpétuel appelé Océan. La pratique humaine contemporaine, dit HE Haonan, encercle la Terre dans le lien infini et indémontable de l’argent.

Occupant tout le disque de la Terre se déploient en vert ou en beige de très hautes montagnes et des plateaux d’altitude : l’Himalaya. Le massif de montagnes épiques où est né HE Haonan. Il a repris ici la cartographie satellite fournie par Google Maps, dans une version où la toponymie apparaît uniquement en caractères chinois. Cette sinisation de la toponymie fait frémir. Le tiers supérieur, beige, est le Sinkiang avec le désert de Gobi et, entre autres, sa population ouïghour, martyrisée, « rééduquée » et sinisée comme l’on sait ; et au sud du Sinkiang le Tibet, lui aussi broyé et martyrisé, que Victor Segalen avait toute sa vie voulu, en vain, parcourir et connaître de ses propres yeux.

Les plus hauts sommets de l’Himalaya partagent le disque terrestre en deux. Au sud le fond de carte est vert, d’abord le Népal et, à l’est, ambigu ici entre le beige et le vert, le Yunnan, région sous autorité chinoise dont précisément HE Haonan vient. Plus au sud seraient les contreforts indiens de l’Himalaya. Mais on les voit à peine, submergés qu’ils sont par des flots d’immondices et de déchets, bouts de papier, morceaux d’emballage, taches de peintures et autres macules. HE Haonan dit que ce sont les déchets que l’argent laisse partout où il travaille, partout où il passe. Ils s’accumulent sur l’Inde où la majorité de la population se débrouille pour survivre dans le désastre de gaspillage et de pollution du consumérisme.

Mais les déchets sont partout, sur tout font palimpseste, même par-dessus le désert de Gobi, en haut du cercle ; car, dit HE Haonan, rien n’échappe au contrôle et au pouvoir de l’argent. Celui-ci est si puissant et si décervelant que l’effigie assise en majesté sur un trône noir un peu au dessus du milieu du disque est vide, creuse, non-signifiante. Figure raide et dévaluée, inerte et vidée de son sang, elle n’est plus que l’accomplissement du geste de déverser la corne d’abondance ou peut-être bien d’ouvrir la boîte de Pandore, d’où comme gouttes d’urine d’un chien ou pluies de pétales parodiques tombent des pièces de monnaie des mêmes multiples couleurs qui posent un maquillage désordonné sur les déchets partout.

Le disque terrestre a-t-il un centre, et donc une rotation claire ? Non. On ne peut parler ici de la roue du grand voyage et de l’éternel retour, ni de la roue des réincarnations ni de la Grande Année platonicienne. Car le moyeu de la roue n’existe pas, ni le centre du cercle ; il aurait pu exister. Mais HE Haonan l’a décalé, de peu. Et en raison de ce peu rien ardue est la rotation. Ce centre décalé c’est la petite effigie rouge d’un homme debout de profil : lui au moins est en couleur, au pied de l’effigie creuse complètement déshumanisée. Cet homme regarde vers l’est, vers le Yunnan, vers Gemgma où HE Haonan est né. Et voilà alors que cet homme monochrome vire au mauve et qu’il incline le buste tandis que sa silhouette encollée sur la carte géographique pivote de 90 ° vers la droite. Et il pivote encore en s’asseyant sur lui-même et en baissant la tête tout en devenant ocre-jaune. Et il pivote encore, devenu bleu, étendant les bras devant lui et appuyant les mains le sol. Et il pivote encore, devenu vert, prosterné au sol. Puis il pivote encore et sans fin, dessinant en fait une spirale sur tout le disque. Cette présence humaine est-elle le mouvement non clos sur lui-même, contraire à la monstrueuse colonne vertébrale de l’argent qui emprisonne tout le disque ? Est-elle le rite d’une prière musulmane traditionnelle qui est refusée si cruellement aux Ouïgours ? HE Haonan me dit qu’il a plutôt pensé ici aux rites de la prière processionnaire du bouddhisme tibétain, qui, moulins à prières aidant, parcourt l’espace du monastère et de la montagne proche ; pourtant, ajoute-t-il, le rite de prière est lui aussi, si ce n’est déjà éradiqué, en perte de signification et tout simplement d’humanité car ces petites figurines priantes sont inexpressives, sans visage ni parole.

Au verso soudain le chaos bariolé de la destruction, de la corruption, de la dérision de tout et à tout moment pour la seule prospérité de l’argent dévoile sa structure. Le recto est une folie grinçante baroque, un tourbillon d’impuissance hystérique qui éclabousse les yeux des spectateurs, de nous qui regardons, et qui arrive même à rejeter vers un arrière-plan presque à l’infini les massifs des très hautes montagnes. C’est ici que l’on voit clairement que HE Haonan s’intéresse de très près aux pratiques et à la conception du groupe pluridisciplinaire Forensic Architecture : prendre les outils visuels de la représentation du réel, cartographiques par exemple, et en montrer tous les biais sophistiqués qu’un pouvoir, voire une tyrannie, utilise pour masquer ce qu’est ce réel et même pour le transformer dans l’esprit des gens et finalement le transformer, ce réel lui-même, complètement. Le recto du disque : c’est la turbulence foisonnante et dionysiaque de la rage de l’argent. Le verso : c’est l’envers de ce décor, le tressage puissant et parfaitement architecturé qui permet à l’argent de tout tenir d’une poigne de fer, avec une efficacité ordonnée, maîtrisée et glaçante, le circuit informatique centralisé qui contrôle et gère tout. Il est centralisé dans la puce centrale qui est une sorte de roue de feu blanc tournant sur elle-même. Or si on regarde bien on retrouve dans cette puce centrale une ronde de douze personnes monochromes se tenant par la main, vues de haut, semblant peut-être ne pas tourner. Attendant. Attendant quoi ? HE Haonan me dit que ces douze personnes en cercle sont celles qui, du monde entier, de toute civilisation, ont toujours espoir de résister et d’un jour réussir, car unis, à repousser la tyrannie.

Ce n’est pas une chaîne de vertèbres d’argent qui encercle le verso du disque. C’est une chaîne de signes à la feuille d’or ; lettres latines pour dire en anglais « Bank of » / Banque de, mais on ne sait pas de quoi. Et caractères chinois : 每一秒狂欢的掌声和定时炸弹一同拍响。数字在虚无中增殖.« A chaque seconde claquent des salves d’applaudissements de carnaval et de bombes à retardement. De sa propre force le chiffre sans fin augmente dans le néant ». Ce verset est un extrait d’un poème que HE Haonan a écrit au printemps dernier pendant le confinement de résistance à la pandémie.

Yves Bergeret

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6 quadriptyques Par Veines et Racines de l’Arbre Coule le Sang, à Koyo

Ensemble de six quadriptyques sur le thème de tiwa tiégu ling = « par les veines et les racines de l’arbre coule le sang », thème donné par les « poseurs de signes », créé à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, par Yves Bergeret et les six « poseurs de signes » du village, à Koyo même, sur la grande dalle des sacrifices de Bonodama, le 3 août 2008.

Les « lectures » des dessins à l’encre ont été transmises au poète le jour même par chacun des « poseurs de signes » tour à tour ; elles sont transcrites ici telles quelles.

Publication aujourd’hui en commémoration de la Maison des Peintres de Koyo, aux murs de briques de terre et au toit terrasse de terre et branchages, couverte d’admirables peintures murales à l’intérieur, entièrement détruite, comme d’autres maisons de terre du village, par les orages et pluies exceptionnellement violents de l’«hivernage» (= saison des pluies) de cet été 2020.

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On lit en italien l’ensemble de cette publication grâce au poète Francesco Marotta, en cliquant sur ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2020/10/09/tiwa-tiegu-ling/

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Également en italien on lit un article lumineux d’Antonio Devicienti sur la pérennité de la première Maison des Peintres bien au delà des ravages des intempéries, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/10/10/scritto-42/

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1 quadriptyque avec Hama Alabouri Guindo

volet de gauche : “ nous tous, peintres et poète, en train de travailler en ce moment à l’abri de l’auvent de roche à Bonodama ”, la grande dalle des sacrifices proche du village de Koyo ;

1er et 2ème volets de droite : les racines-veines de l’arbre avec des oiseaux petits qui les picorent.

Aurait touché terre

l’enfant de toutes les femmes

conçu dans une grotte salée

scintillant au bout du monde.

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1 quadriptyque avec Alguima Guindo

1er volet de gauche : trois arbres dont les racines ont assez d’énergie pour pousser dans les pierres ;

2ème volet de gauche : calebasses et grands récipients divers, réunis en cadeaux sur un guiérin ( place de parole chantée-dansée) pour un mariage ;

volet de droite : l’“ or ” ( wurou = le réel dans son statut de parole le plus abouti et le plus fécond ) a accouché sur le guiérin (place de parole chantée-dansée).

Auraient traversé la nuit

la colère du fruit

et la pitié de la feuille

unies dans la rage de vivre.

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1 quadriptyque avec Hamidou Guindo

volet de gauche : un arbre pousse dans la montagne et la fait pousser ainsi qu’un nuage ;

1er volet de droite : les racines-veines de la terre ;

2ème volet de droite : un ancêtre, Hama Kunsi, creuse le sol et trouve les racines à médicaments ; Hama Kunsi, qui était de la lignée des Nassi et a été le chef prestigieux du village de Koyo avant les trois derniers, connaissait “ tous ” les médicaments (toutes les matières ligneuses, dont, par excellence, les racines, qui, une fois broyées ont des pouvoirs rituels et thérapeutiques ); il a transmis ses connaissances, qui sont maintenant celles des peintres de Koyo.

Aurait écarté la roche

la parole tranchante

si vive que l’eau en bégaye encore,

si claire que le vent en rit encore.

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1 quadriptyque avec Dembo Guindo

1er volet de gauche : arbres nombreux ;

2ème volet de : racines avec, à gauche, la lune qu’en poussant l’arbre cherche à gagner ;

volet de droite : la montagne de Koyo, qui rit en nous voyant, nous les peintres et le poète.

Auraient sursauté le torse et la taille

car les pieds ne reposent jamais

qui font gémir de joie

les ancêtres couchés

sous le sable.

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1 quadriptyque avec Belco Guindo

volet de gauche : le ciel et son arbre se donnent l’un à l’autre de l’énergie ;

1er volet de droite : baïlo bira nisi (le bon travail de la communauté et/ou de notre groupe, peintres et poète) ;

2ème volet de droite : notre groupe en train de travailler en ce moment à l’abri de l’auvent sous roche de Bonodama, et de mettre la parole profondément en travail.

Aurait ruisselé la sève

jusqu’à l’envers du jour

si la parole allongeait ses mains

dans la profondeur rauque

au delà du sens.

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1 quadriptyque avec Yacouba Tamboura

volet de gauche : la falaise de Bonsiri avec en bas les empreintes de deux pieds d’ancêtre géant que Yves nous a découvertes hier sur un grand rocher lisse de la vasque d’eau (taga iwa [= la vasque de l’amitié]) au pied de la falaise et, en haut, un ancêtre ;

1er et 2ème volets de droite : dans les champs naissent les plantes, les oiseaux, les arbres et les hommes.

Aurait déposé

sur la pointe de la langue

la dernière graine

qui ferait repartir la vie dans l’autre sens,

si atteindre le terme

était possible.

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