Poème à Douarnenez

créé à l’encre de Chine, au lavis et une pointe d’acrylique bleu, sur cinq diptyques de Clairefontaine 180 g au format déplié de 24 cm de haut par 32, à Douarnenez le 20 janvier 2022.

Il fend la brume,

il libère le ciel,

le voyageur affamé.

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Fougères dorées

désobéissantes fugueuses

sauvages.

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Persévérante main

sur les cordes du violon

sur le crayon sur le pinceau

qui ne vibrent

que si l’air est libre.

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Poussant ses racines sous le plomb

le chêne,

le soulevant, l’inclinant,

« prends mon bois », te dit le chêne.

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Crevassées mains

sur la corde et la barre,

tavelées mains.

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Amarres moussues,

proue rouillée,

chalut cent fois recousu,

algues à la quille,

on se forge comme on  peut.

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« Allonge la carène,

déploie la charpente,

te dit le chêne.

Jamais assez beau ne sera le navire,

assez belle la demeure

pour accueillir tous nos frères voyageurs. »

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Elle fend la brume,

elle libère le ciel,

la pleine lune

qui baise les joues salées des voyageurs.

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Yves Bergeret

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Une exposition de Maïté Tanguy à Quimper

à l’« Espace d’exposition d’art textile & haute broderie » de l’Ecole de Broderie d’art Pascal Jaouen, 16 rue Haute, à Quimper, du 14 janvier au 18 mars 2022.

L’œuvre de cette artiste a déjà été présentée ici : Le rêve et le vent / Trois créatrices en art textile | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

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Mille kilomètres en train, puis marcher sur la rive de l’Odet, monter les vieilles marches de l’escalier de bois sombre, arriver enfin dans un monde réel cent fois plus dense que le monde réel. J’arrive sur la terre irréelle, très dense, aérienne pourtant, foisonnante, de Maïté Tanguy.

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Il craque sous les pas, le bois du plancher. Il tremble sous le roulement du vent de l’océan, le sol sombre du bord de l’Odet ; personne ne l’écoute ni ne le voit trembler. Tout bouge immobile, tout s’enroule, roule et déferle dans une pérennité placide inquiétante. Métamorphosante.

On ne sait pas vraiment où Maïté Tanguy travaille, sur un de ses métiers en tissant en atelier, sur ses genoux en brodant, sur les rochers que l’océan croit broyer mais qui broient les ultimes phalanges de l’océan… Maïté marche entre terre et granit, entre fougères et bruyères, entre sable et algues, entre écume et coquillages. Ses yeux relèvent le travail du ressac ; quand la vague s’en va, c’est le somptueux dépôt d’écume, d’algue, de coquille, de filet qui trace tisse à la côte le deuxième discours de l’épopée. Ulysse sortait des vagues après encore un naufrage et commençait à la table d’Alkinoos son admirable récit. Aphrodite naissait de l’écume-semence de son père et puis s’allongeait pour son premier somme sur la plage de galets de Chypre.

Certes les étoles ici présentées verticales dans l’exposition sont hiératiques, sobres, nobles. Mais la puissance de cette exposition et du travail actuel de Maïté Tanguy vient de cela que l’artiste prend dans son filet de femme, de mère, de fille et de visionnaire bien au-delà du langage, vient de cela qu’elle prend dans un frémissement de ses dix doigts. Filet lancé vers les eaux profondes de l’océan, du mythe, de l’inconscient, de la vie, filet que les courants remontent puis rejettent à la rive.

Le filet prend et ne prend pas. Le filet à son tour est pris. Et il reste le miroitant silence des bruits de l’océan. L’écume est là, le déferlement de la vague, la langueur de l’algue, mais non, le certain incertain : la forme tissée ou brodée échappe à elle-même, se redéploie sauvage, se crispe et en même temps se désarticule. Eloge des eaux salées s’appuyant à la rive de granit, luttant avec elle, l’aimant, la fuyant, la toisant avec l’humour des grandes expériences de qui a fait, tel Jason, un très long voyage et puis est retourné vivre le reste de son âge auprès de ses parents.

Mais voilà qu’au delà de l’éloge par le silence, au-delà de l’invention inlassable d’une quatrième et d’une cinquième et d’une sixième dimension, ce qui se montre stable dans cette exposition, granitiquement stable, épiquement stable, c’est finalement la couleur. Ni le chant de l’océan, ni le chant de quelque humaine attente épique. Non : la couleur. Démultipliée. Les couleurs. Couleurs, paradoxaux et splendides sédiments des bruits et de la vie de l’océan. Couleurs auxquelles luttent pour s’y attacher les formes tissées, sculpturales-et-tissées, couleurs que les mains tissantes, les mains brodantes invoquent, charment et finalement maîtrisent, souverainement maîtrisent au milieu du tumulte de la vie, du tumulte de l’océan.

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Yves Bergeret

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A la fin de cette exposition à Quimper, Maïté Tanguy est « artiste invitée » au Salon Aiguille en fête, qui se tient à Paris du 10 au 13 mars 2022, à Paris Expo, porte de Versailles, hall 7.1 ; elle y présente, dans un stand personnel qui lui est offert et qu’elle intitule Regards, comme autant de fenêtres ouvertes sur le monde, une très grande pièce tout particulière, au format déroulé de 40 cm de large sur 250 de haut : elle lui donne comme titre Au fil du Monde ; en roulottant chaque semaine durant toute une année les pages du magazine hebdomadaire du journal Le Monde, elle retrouve, en suivant ce fil rouge de l’actualité, cette écoute vers tous et cette sensation de voyages dans des pays fort différents. Ecouter le monde, donner à voir le monde en tissant Le Monde.

Voici (avec une photo) :

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L’ E C O U T E ( 2 )

Les sons sans tri

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Ces pages font suite à celles-ci, du 26 aout 2021 : L’ E C O U T E ( 1 ) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

Les cinq premières parties de cet article se lisent, grâce au poète Francesco Marotta, en italien ici : https://rebstein.wordpress.com/2022/01/26/lascolto-ii-1-5/

La lectrice et le lecteur sont invités à lire, dans cette thématique, les pages publiées sur ce blog dans la Catégorie « L’écoute ».

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Qui veut gravir écoute

1

Le brouillard là-haut

La langue du Grand Sorbier

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2

Ecoute le son des nuages

Les répliques aux laves de Sicile

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3

Géophonie du torrent

Le Buech symphonique à Veynes

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4

Réponse du bois aux « esprits »

Les coups, l’écho, jubilation à Koso Kindu

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5

Les bruits non de fond

Koyo hirsute dans le Chant

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6

L’écoute isolante

Le concert au temple suspendu

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7

Et pourtant la foule

Résurgences dans la Passion selon Saint Mathieu

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8

Le brouillard confus

Toute l’œuvre tourbillon, Lulu

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9

La place et la salle

Ainsi la nuit et les manifestants de Prague

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10

Le katajjaït et le hurlement du vent polaire

Elles soufflent l’anti-ogre

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11

L’écoutant animiste

La brève catalyse

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1

Le brouillard là-haut

La langue du Grand Sorbier

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De grandes traînées de nuages blancs montaient depuis la vallée de la Romanche, très profonde, à l’Est. J’étais seul dans les vallonnements, bosquets irréguliers de sapins, touffes abondantes de rhododendrons, dalles et blocs de granit entre les bribes d’alpage ; des marmottes s’affairaient à leur nourriture de graminées, des écureuils grignotaient des graines d’une branche à l’autre, des martinets criaient pour réunir quelque chose dans le ciel, des choucas croassaient vigoureusement en s’apostrophant, des petits groupes de chamois chahutaient les cailloux et émettaient très bas  de fins glapissements. J’avais onze ans et j’allais seul sur un très vague chemin dans les vallonnements. Deux grenouilles invisibles près d’une minuscule mare sarclaient leur espace. Les traînées de nuages blancs avançaient vers nous, animaux, formes végétales et moi, en s’épaississant. Je marchais vite, vers le haut. Je jouais avec les nuages. Je voulais monter plus vite que eux, jusqu’à au moins la première crête. Les nuages me rattrapaient avant que je ne l’atteigne. Mais je continuais à monter dans le brouillard de plus en plus dense et de plus en plus frais. Montant je voyais seulement la densité de la lumière ; elle variait, selon l’épaisseur de la brume que poussait le vent ; et je voyais, juste à quelques mètres devant moi, les blocs de granit et de gneiss où la mousse humide se mettait à luire, humide, très humide. J’entendais les gouttes d’eau tomber sous les petits surplombs des rochers. Je continuais à monter dans les pentes assez raides du Grand Sorbier, sans le moindre sentier. La végétation cessait. Ce n’était plus que roche et éboulis. Je savais que le vide m’arrêterait au sommet, vers deux mille cinq cents mètres ; car de l’autre côté un versant très abrupt plonge sur deux mille mètres de dénivellation jusqu’au gros torrent de la Romanche. J’avais sûrement dépassé les deux mille deux cents ou trois cents mètres d’altitude. Les cris des marmottes étrangement amplifiés par la brume humide clamaient avec force, nettement plus bas que moi, dans les épaisseurs blanches. Je n’entendais à mon altitude que parfois le croassement calme et puissant de deux ou trois choucas. Soudain un vrombissement discret mais grave se fit entendre juste devant moi : c’était le vent qu’alors je reçus en plein visage, assaillant la crête en remontant à toute force le versant est depuis le fond de la vallée : en plein brouillard j’étais arrivé au sommet.

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Je n’étais jamais monté sur cette montagne. Je l’avais beaucoup observée les semaines précédentes. Ce jour je ne m’étais guidé que à l’oreille. J’avais porté toute attention à ce que j’appelle le « tapis sonore » du lieu ou, au-delà des sons de ses animaux, à ce qu’on nomme sa géophonie (sur cette notion, on peut lire l’article en anglais de six chercheurs, trois Kazakhs auprès de l’UNESCO, deux Américains et un Italien, du 20 décembre 2021 : https://doi.org/10.3389/fevo.2021.748398 ). J’étais heureux ; mon enfance de jeune européen se construisait avec mes jambes qui m’avaient porté tout là-haut et avec le son de la montagne, elle qui est un ensemble indistingable de masse minérale et d’air plus ou moins humide accroché, accolé à elle.

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2

Ecoute le son des nuages

Les répliques aux laves de Sicile

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Il y a douze ans je voulais aller le plus haut possible en voiture dans les pentes de l’Etna, avant de continuer à pied jusqu’au cratère un autre jour. Au bord même de la Méditerranée, il culmine à largement plus de trois mille mètres. Son sommet bouge et grogne et se remodèle sans cesse ; il explose parfois, il tremble bruyamment. Le conducteur était un habitant de la grande ville à son pied, Catane, homme cultivé, entouré d’une bibliothèque raffinée et copieuse. Aïe, au village au bout de la petite route, vers mille trois cents mètres, brouillard. Aucune vue. Nous sortons de la voiture. Le vent soufflait vers la mer. L’acoustique des lieux était extraordinaire. Je dis au conducteur : « écoute le son des nuages ». Il a été complètement surpris ; j’ai vu à son regard qu’il croyait que je me moquais de lui. « Si, écoute leurs modulations, ici c’est grave, là c’est un roulement feutré plus léger, ici c’est presque un sifflement ; et écoute le trébuchement par là-bas au dessus de nous à droite, sûrement des nuages qui se heurtent et roulent les uns sur les autres en franchissant quelque chose ». Oui, c’était une crête latérale de Valle del bove, ce ravin large et très profond où la lave en fusion coule depuis le sommet à chaque nouvelle éruption.

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Le conducteur de la voiture était éberlué de ce que je disais. Non seulement il n’avait jamais tendu oreille à ces sons. Mais, plus encore, nos langues de citadins, aussi bien italiens que français, n’ont ni vraiment lexique ni usage pour cette géophonie. Actuellement. Dans un passé très lointain, si : on savait parfaitement percevoir les messages et les intentions que par le bruissement abondant des chênes à Dodone Zeus faisait parvenir aux hommes et que des prêtresses initiées leur traduisaient.

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3

Géophonie du torrent

Le Buech symphonique à Veynes

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Je m’allonge sur les galets secs du lit du torrent, très près du courant rapide des eaux. Pas d’inconfort, le poids du corps se répartit sur des dizaines de galets polis, élimés, arrondis par l’érosion des crues et des flux. Visage au ciel : passent des oiseaux, en bandes criantes de martinets, en légers cris des éperviers, en très haut vol planant des vautours ; nuages, parfois, encore plus en altitude. A un ou deux mètres du corps le torrent émet un très puissant, très variant, très mobile tumulte sonore. En appréciation esthétique : c’est splendide. Le flux sonore est constant, l’émission sonore se renouvelle et se recouvre elle-même sans aucun répit ; les évènements, constamment symphoniques, sont d’une diversité et d’une richesse vraiment immenses, bien au-delà de ce que le lexique et la syntaxe européens actuels peuvent formuler. Les agrégats et autres clusters du torrent sont d’une complexité et d’une subtilité qui laisseraient pantois Scelsi, Xenakis et Ligeti. Irrégulièrement des bruits sourds, nettement plus graves, surviennent au sein du flux sonore et s’éteignent rapidement : ce sont des galets assez légers que la force du courant roule dans un remous contre une roche plus massive que l’eau submerge quand même. L’eau, le petit galet et la roche statique luttent ensemble ou plutôt consonnent en un trio grave, mais trio à voix multiples au sein de la très riche polyphonie de l’ensemble.

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4

Réponse du bois aux « esprits »

Les coups, l’écho, jubilation à Koso Kindu

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2005 ; les six « poseurs de signes » de Koyo, Toro nomu, animistes, sans écriture, quelques Anciens et moi avons quitté le village à l’aube. Sur leur haut plateau de grès entièrement entouré de falaises, dans le sud du Sahara, en cette sixième année de dialogue de création entre nous, nous allons sur des tissus d’un mètre sur deux poser eux les signes graphiques qu’ils inventent et moi les signes alphabétiques d’un aphorisme, signes tous pour dire l’esprit des lieux, l’exalter, le saluer, le transmettre. Les « poseurs de signes » et les quelques Anciens toujours avec nous choisissent Koso Kindu, à peu près au milieu de leur long plateau. Longue marche pour accéder à l’endroit, parmi petites falaises, ravins profonds, énormes blocs de grès. C’est l’hivernage, c’est-à-dire la très brève saison des pluies, période cruciale pour les récoltes. Koso Kindu veut dire en Toro tégu « Grange des récoltes ». Mon regard, qui peut rester européen : strictement aucune parcelle cultivée, aucune terrasse de micro-maraîchage entre les blocs de grès ; et la « grange » qu’on me montre est en fait un amas de rochers, les plus élevés et assez petits sûrement empilés de main d’homme. C’est à l’ombre de cet amas que nous allons créer les signes, c’est-à-dire susciter et valider le réel dans son exubérance (je renvoie ici à mon livre Le Trait qui nomme). Regard européen ; c’est le désert, le vent desséchant, la très grosse chaleur, des singes vaquent au loin, et strictement personne d’autre que nous. « Yves, ne t’écarte surtout pas, ils sont juste là, nombreux et dangereux, même parfois agressifs -. Qui ? –  Les esprits animistes, écoute-les ! ». Nous faisons tous silence. Effectivement à une quinzaine de mètres de nous de petites bourrasques de vent chaud cognent contre la falaise de quelques mètres de haut avec failles et anfractuosités : la falaise parle, et parle abondamment. Ce ne sont pas trois ou quatre esprits, c’est une foule hardie. Je demande à reprendre parole, et fort. « Oui, vas-y ». Je formule une phrase courte, l’écho s’amuse longuement avec elle. Les « poseurs de signes » en saisissent la signification de salutation.

Nous pouvons alors seulement nous mettre à peindre, justement, une salutation écrite et graphique aux esprits du lieu.

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Plusieurs heures après alors que le soleil torride finit de sécher l’acrylique sur les tissus j’entends un bruit totalement banal en un sens, extraordinaire en un autre sens : c’est Hamidou Guindo, un des « poseurs de signes », qui taille une sorte de bûche de bois pour en former une figure d’oiseau ; puis il la couvre de l’acrylique qui restait dans un gobelet et, en secret, me donne l’objet.

Hamidou est à Koyo un des trois ou quatre initiés, comme Alabouri, son beau-père, à tailler le bois, matériau extrêmement rare au désert et toujours lié au corps d’un ancêtre ou d’un esprit ; il avait intentionnellement porté dans son sac ce bout de bois. Il l’a oint d’un peu d’acrylique, le médium que j’ai apporté dans mon propre sac, pour que tous ensemble nous disions, célébrions, accroissions l’énergie des esprits de Koso Kindu. Le bruit rythmé de la taille de l’oiseau de bois a été la pointe du son animiste du lieu. Deux soirs plus tard, au village, Hamidou me donne sa petite hachette qui a taillé le bois, non, qui a été l’instrument à percussion exaltant la fertilité du lieu et de la récolte de la parole et de la pensée du monde.

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5

Les bruits non de fond

Koyo hirsute dans le Chant

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A Koyo, les Toro nomu, un des neuf peuples dogons, considèrent que le réel est de la parole. Un groupe de six à huit Femmes ainées chantent-dansent la nuit dans un rite chorégraphié périodique la refondation du réel. Et même elles peuvent accroître le réel en chantant-dansant des actes nouveaux au moyen de nouveaux poèmes qu’elles créent ; ainsi en a-t-il été aussi de l’audacieuse journée de création auprès et même avec les « esprits » turbulents de Koso Kindu.

J’ai toujours été, Européen, frappé de constater que les Femmes ne chantent pas dans le silence. En usage européen, les bruits parasites nombreux troublent le rite, des enfants qui jouent et se poursuivent à grands cris, des conversations et des rires entre adultes, d’ailleurs tout à fait conscients de l’importance centrale du rite. En pensée animiste, le rite en plein silence serait au moins équivoque ; car le rite prend place parmi le bourdonnement du continuum animiste sonore du monde-parole et donc de la communauté où vivent ensemble Ancêtres, vivants et « esprits ».

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De même un enregistrement ethnomusicologique animiste dans un silence de studio ou de scène en salle de spectacle est pour le moins une bizarrerie, si ce n’est un contresens. Le rite musical chanté, voire instrumental, est un pivot sonore dans un cluster bourdonnant du monde, un surcroît de densité sonore dans la géophonie et l’humanité active du lieu.

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6

L’écoute isolante

Le concert au temple suspendu

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On peut alors se demander ce que porte avec elle l’écoute occidentale d’un fait sonore. Généralement elle le coupe du « tapis sonore », le constitue en fait musical se dressant sur un silence. Elle élimine le « bruit de fond ». C’est alors que le son musical perd sa fonction de pivot, voire de poteau-mitan, dans le brouhaha du monde. Devenant solitaire il se mue en son esthétique. Il s’entoure de silence ; ce silence est un artefact difficile à techniquement établir : imposer silence à un groupe de participants les transforme en spectateurs muets. Passifs ils admirent la beauté du son et puis de la mélodie. Ecoutant attentivement le son esthétique on écarte la « bassesse » du bruit quotidien. On entre dans une jouissance de la transcendance.

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On va plus loin encore en écoutant la forme sonate avec accompagnement obligé ou la forme concertante : ces deux formes orientent l’écoute, déjà installée dans un sourcilleux silence, à aller vers l’écoute privilégiée de l’instrument soliste, s’appuyant sur la bienveillance de l’orchestre ou luttant contre la masse sonore s’attardant dans l’artefact d’un réel en souffrance.

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C’est ainsi que l’écoutant occidental savoure dans une sphère musicale elle-même solipsiste la voix principale s’extirpant du bavardage ornemental des accompagnants et des voix secondaires

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Le silence absolu sacralise la salle de concert en temple où la voix soliste irradiera son message transcendant sur les spectateurs assis patients, fervents et dociles. Glenn Gould finalement refuse même la salle du silence admiratif et s’efface dans le studio extatique d’enregistrement.

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7

Et pourtant la foule

Résurgences dans la Passion selon Saint Mathieu

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La pensée de la transcendance chasse la géophonie, érige la solitude de l’écoutant face à la solitude d’un dieu en son. Ecoute typiquement européenne du son. Il y a quelque chose de l’extase mystique lorsque l’écoutant s’abîme en recevant dans ses oreilles la cavatine du seizième quatuor de Beethoven. L’écoutant prend le chemin d’une prière contemplative puis adorante de l’esprit absolu, en direction de quelque idée platonicienne ou de quelque Être suprême inaccessible. L’écoutant, faisant acte d’intelligence, admire l’absolu d’une divinité. On dit de même de L’Art de la fugue.

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Mais l’extase soufie n’érige pas l’intelligence et l’au-delà d’elle-même dans l’intuition émotionnelle. Rûmî aspirant à l’amour de son dieu unique sait rester dans le tourbillon bruyant de l’ivresse, dans l’émiettement de l’ironie, dans l’insolence du paradoxe, dans la fragmentation comique de l’ego de l’écoutant. A cet égard la poésie de Rûmî est plus efficace et plus moderne.

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Même le bien sévère Bach, dans la grande architecture dramaturgique de sa Passion selon Saint Mathieu est obligé de concéder place et temps au brouhaha, si rythmique soit-il, de l’humanité en désordre, en oppositions, en pagaille : non pas celle de l’ouverture et de la conclusion de l’œuvre, mais celle qui crie, enrage, trépigne. Musique classique européenne sans trace du brouhaha humain s’asphyxierait. Et même un peu de géophonie, en artefact certes, fait grand bien, comme les robustes roulements de tonnerre de Haydn vers la fin des Sept dernières paroles du Christ.

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8

Le brouillard confus

Toute l’œuvre tourbillon, Lulu

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Si la musique écrite européenne sait par brefs épisodes s’écarter de l’exigence de la transcendance, au sein même de son artefact d’écriture et dans le silence « religieux » lui-même de la salle de concert ou d’opéra, c’est qu’elle est en quelque sorte obligée de laisser revenir le brouhaha des sociétés humaines voire le flux de clusters du torrent. Elle est aimantée par la géophonie. Schoenberg fait trembler son Moïse et Aaron dans l’antichambre de la transcendance, non seulement bégaiement initial, admirable, de Moïse devant le buisson ardent, mais aussi foule en brouhaha vertigineux tout du long de sa halte au pied du Sinaï. Berg de manière encore plus nette bouscule dans Lulu le confort de l’intelligence de l’écoutant en le chavirant, en l’égarant, en l’enivrant comme un soufi, de scène en scène dans les sons de la lutte pathétique de son héroïne entre tant d’hommes graveleux, naïfs ou suppliants. A première écoute, à seconde écoute, à troisième écoute dans Lulu on s’égare ; puis peu à peu on tire un fil puis un autre dans l’extraordinaire « tapis sonore » de cet opéra pour tenter de saisir ou de suivre la marche d’un possible destin humain moderne. 

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9

La place et la salle

Ainsi la nuit et les manifestants de Prague

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Au printemps 1990 j’organisais avec le quatuor slovaque Mosès et en présence d’Henri Dutilleux la création dans ce pays de son quatuor Ainsi la nuit. A Bratislava le premier jour, le lendemain à Prague. Public très nombreux dans cette ville éminemment mélomane. Les musiciens ont dû bisser entièrement l’œuvre. Nous nous trouvions dans la salle médiévale en haut de la « Maison à la cloche de pierre », sur la place de la Vieille Ville, la plus ancienne maison du lieu, médiévale. Or sur la place s’est improvisée, comme presque chaque jour depuis la Révolution de velours qui, quatre mois plus tôt, avait pacifiquement abattu le régime politique précédent, une manifestation bruyante avec cris de centaines de personnes et mégaphones. Des éclats de cette houle sonore, vivace, vitale pour le pays, franchissaient parfois les fenêtres en ogive de la salle de concert. Je demandais à Henri Dutilleux ce qu’il pensait de cet entremêlement de ces bruits de foule avec les lignes mélodiques complexes des cordes : « cela ne me gêne pas, il est bien qu’il en soit ainsi ».

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10

Le katajjaït et le hurlement du vent polaire

Elles soufflent l’anti-ogre

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Sur la terre presqu’entièrement blanche, blanche de neige, blanche de glace, par le ciel presqu’entièrement blanc, par l’horizon si blanc qu’il n’accède pas à l’existence de la perçante vision humaine, par le passé, le présent, la nuit, le jour presqu’entièrement blancs, accourt, court, glisse, va, accourt en bousculant tout, accourt en enserrant tout, accourt en soulevant tout, accourt en assourdissant tout, accourt en rageant aux oreilles, le vent polaire. Mais il n’assourdit rien, le vent polaire car il n’est rien et il prend la place de tout.

Le vent est le père invisible de tous les « génies » de la terre blanche des Inuits. Même récemment baptisés par de conquérants pasteurs protestants, les gens savent que partout agissent, courent, volent dans le vent des « esprits » redoutables ; les êtres les plus redoutés en sont les tupilak, très malfaisants et créés par des sorciers. Des familles d’ours blancs errent dans l’immensité : en somme les brochets de l’immense bruit du flux du torrent aérien qu’est tout l’espace. L’espace entièrement géophonie.

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On se réunit ce soir au village. Deux équipes de chanteuses engagent une compétition en joutes chantées, les katajjaït, deux à deux. Une femme d’une équipe lance un chant guttural à rythme extrêmement rapide, syllabe à syllabe d’une langue dont le sens est perdu par toutes ; en face d’elle, visages juste séparés par trente centimètres, une femme de l’autre équipe rétorque entre chaque syllabe de la première par une autre syllabe sur une note légèrement plus basse. Le rythme est extrêmement rapide, on perd très vite souffle, sans que les voix ne se mêlent. Deux minutes déjà, guère plus, l’une des deux femmes éclate de rire, l’autre s’arrête. La rieuse a perdu. Une nouvelle joute démarre avec une remplaçante de l’équipe de la rieuse. La compétition cesse quand une équipe n’a plus de chanteuses, à force d’éliminations par rires.

Perdre car on rit ! mettre quoi en compétition ? Se réunir autour de deux chanteuses liées par une proximité presque fusionnelle dans une rythme condensé à l’infini face au rythme distendu à l’infini du vent hurleur. Chant gémellé dans la géophonie. Dans son cœur.

Accouplement vocal féminin engendrant un tupilak, contre-génie le plus puissant donc le plus éphémère au sein du hurlement du vent.

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11

L’écoutant animiste

La brève catalyse

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Tendre l’oreille à tous les événements de l’environnement sonore ; voici une formulation de musicien ou de mélomane européens. Car ce musicien ou ce mélomane sont bien à l’affût de tout bruit parasite mais malheureusement afin de l’éliminer, par rapport à un pur son ; mais on sait que le souci de cette pureté semble l’expression d’une inquiétude vers une transcendance ardue, voire clivante ou même châtiante puis, aussitôt, rédemptrice.

Tendre l’oreille à tous les événements sonores à l’entour : les accepter tous, les intégrer tous en les prenant pour ce qu’ils sont, avec les sens et les raisons d’être qui les font se manifester là. C’est alors une écoute et une pensée animistes, donc modernes, donc poétiques. Car à mon sens le poème est la cristallisation en mots rythmés de la réponse proposée à la foisonnante question de la langue-espace. L’écoute et la compréhension de ce qui surgit à tout instant dans le flux sonore de la géophonie est le premier pas du poème ; le poème est d’abord la lente et longue marche d’approche de lui-même.

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Le poème dont se saisit le lecteur est le léger dépôt dans des mots du mouvement géophonique : en même temps il en est la catalyse, catalyse deux fois. Un fois car il mobilise une à une les sources sonores en turbulence dans le brouhaha du torrent. Un autre fois car il mobilise les capacités d’écoute du lecteur envers la perception, si ce n’est la connaissance, des multiples sources sonores.

Le poème écrit est un point délicat et éphémère entre la polyphonie du monde, tout particulièrement sa géophonie, et l’ouverture de l’esprit et peut-être plus tard du corps du lecteur à l’écoute du monde qu’il renonce à sublimer voire effacer mais dont il entreprend l’aventureuse découverte.

Point délicat, humble et éphémère, le poème aime volontiers la brièveté, comme ces quatre aphorismes que l’on lit et voit dans la publication précédente de ce blog, très simples poèmes qu’en Haïti j’ai calligraphiés en écoutant la langue-espace des lieux, sa robuste géophonie d’alizés fouillant les branches et cognant le volcan, sa mémoire orpheline de descendants d’esclaves déportés, son éraillée langue-espace, sa puissante langue-espace.

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Yves Bergeret

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Ouvrir toujours la parole, Haïti, janvier 2002

Cette prose et ces vers se lisent en italien dans une traduction très vivante du poète Francesco Marotta ; et la voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/01/22/aprire-sempre-la-parola/

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La décennie des années 1990 je travaillais très souvent dans les Antilles. La poésie française de France, alors sarclée durement par une râpe d’intellectualisme, m’intéressait peu. Dans ces îles où la mémoire de la déportation esclavagiste reste très vive, où la langue française est renversée, bouleversée, ravivée par le créole, j’allais chercher un autre espace, un autre souffle, une autre créativité. La lecture du Cahier d’un retour au pays natal m’avait persuadé que je les y trouverais. Certes j’ai pu discuter avec Aimé Césaire à Fort-de-France. Mais c’est dans les pentes et sur les cratères des multiples volcans éraillés chaque jour par les alizés et surtout sur le littoral rebelle des îles que je trouvais cette créativité populaire effervescente que j’ai tout de suite admirée ; avec elle et ses « poseurs de signes » j’ai aussitôt cherché et établi dialogue.

Puis en janvier 2002, il y a juste vingt ans, alors que j’avais commencé mes longs séjours dans le sud du Sahara chez des « poseurs de signes » Toro nomu sans écriture, je retournais encore une fois en Haïti. Intense créativité populaire du pays. André Breton, fuyant la France de Vichy, passant là, l’avait humée. Mais surtout Dewitt Peters, un jeune Américain et quelques intellectuels haïtiens y avaient fondé en 1944 le Centre d’Art, fédérant pour la première fois des créateurs populaires, surtout plasticiens. Puis en est issu en 1972 le Mouvement Saint-Soleil, parfois écrit Cinq Soleils, ou Saints Soleils ; je rencontrai Tiga, un des deux fondateurs du Mouvement. Mais surtout j’entreprenais de « poser des signes » avec un créateur de leur deuxième génération, un Nouveau Saint Soleil, Payas, et un peintre un peu plus jeune, indépendant, Jean-Louis Maxan. Ils étaient maçons et charpentiers.

On nous a conduits dans les collines au dessus de Port-au-Prince, à Soissons-la-montagne. Maisonnette frêle, hauts palmiers, chants vivaces d’oiseaux. Nous avons passé la journée à peindre à l’acrylique mots et signes, sur papier chinois et sur carrés de tissu de lin d’un mètre et demi de côté. Une douzaine de personnes, voisins du village, autres artistes peintres, gens d’institutions artistiques privées, nous regardaient faire ; une pause, un déjeuner frugal, en somme un petit paradis terrestre. Mais le soir je dis à Payas et Maxan que cet isolement dans la jolie nature tropicale ne me plaisait pas tout à fait : la langue-espace d’Haïti c’est bel et bien celle de la révolte de libération des esclaves en 1804, celle de Toussaint Louverture, celle des violences du quotidien, de l’émigration en tout péril vers la Floride, celle des rites ardents du vaudou.

Le lendemain nous sommes donc allés travailler dans un lieu infiniment plus vivant, la darse la plus pauvre du port de Port-au-Prince, et là sur le wharf Jérémie, un quai de terre à grand peine retenue par des palplanches. Nous avons été invités à monter sur le pont d’un petit caboteur en bois et à voiles ; accroupis sous la grande bôme, nous avons commencé à créer sur étroit et long format de papier chinois de 135 cm de haut par 30 de large. Tous ces jours-ci Maxan, Payas et moi disions avec nos signes alphabétiques ou graphiques l’esprit de ces lieux, l’humanité de la personne qui vit dans cette boue et cette forêt tropicale ; dans la réminiscence lancinante des ancêtres et dans la vigilance rudoyante des «loas », les « esprits » invisibles du vaudou.

Nous peignons en plein soleil sur le pont du petit bateau. Une vieille femme enjambe le vide entre le wharf et le bateau, s’accroupit à côté de nous, regarde longuement puis conclut en créole que les « loas » sont contents de nous et nous aident de toute leur force.

Soudain des coups de feu. Juste de l’autre côté de la darse. Nombreux. Du quai opposé, entre deux bateaux, un corps tombe dans l’eau. Un de nos accompagnateurs se précipite : « rangez vos affaires, nous partons immédiatement, vite, vite ! » Je réponds non, l’acrylique n’est pas tout à fait sèche. Payas et Maxan s’affairent. Nous montons dans la voiture qui nous avait conduits à ce bateau. J’insiste pour comprendre. En fait un petit cargo venait d’accoster en face et déjà deux gangs se disputaient à coups de feu le rackett sur le déchargement ; on ajoute : « tu es le seul Européen ici ; si les gangsters te voient ils te tuent pour te voler ou t’enlèvent pour te négocier contre rançon ».

La création avec mes amis Maxan et Payas avait été trop brève. Le lendemain matin on nous a conduits auprès de la plus grande galerie d’art du pays. Le séisme de 2010 l’a entièrement détruite. Sans me demander mon accord et par l’entremise de gens peu clairs le patron voulait me voir et surtout que je l’aide, de mon regard et de mes avis, à faire une sélection dans ses réserves pour une exposition, aux Etats-Unis si je me rappelle bien. Sur le parking de la galerie nous sortons de la voiture et gagnons les marches du perron d’entrée. Deux vigiles barrent le passage à Payas et Maxan ; de loin, derrière les vigiles, le galeriste confirme : « ceux-là n’entrent pas ». Je réponds qu’ils sont mes amis. Non !, les vigiles s’opposent absolument. Le galeriste me fait asseoir près de lui dans une salle luxueuse et m’explique qu’il veut mon regard à moi, mais « sûrement pas de ces deux là, ce sont des voyous et des voleurs ». Je répète que ce sont mes amis et informe mon hôte que je lui donne vingt minutes. On me montre en effet vingt tableaux. Je me lève et m’en vais. Parmi eux des tableaux de Payas et de Maxan.

L’après-midi j’insiste pour que notre dialogue de création se poursuive, mais auprès de la mer. Un bar à large terrasse. Un repas tardif de délicieux poissons. Personne au bar et alentours, ce qui m’étonne. Nous créons deux ou quatre (je ne me rappelle plus) poèmes-peintures sur toile enduite. Le lendemain je demande ce qu’était ce bar si étrange, alors que la ville est grouillante. On me dit : c’est le pire bar de la pègre, qui s’y réunit, boit, danse et se bagarre tous les soirs ; mais la vue sur la mer y est remarquable.

*

Une forêt et ses ombres sur la parole

Un vent et ses vingt mains dans la tienne

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Un arbre et ses racines dans le ciel

Un oiseau et ses ailes dans la mémoire

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Si près du soleil mon front tremble

Dans quelle eau notre parole a-t-elle perdu son ombre

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L’océan accueille le vent

Le vent renseigne l’île

Tes mots rythment la houle

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Yves Bergeret

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Le voile tendu à Chartres

Deux de mes amies sont très récemment mortes, persécutées par des gourous. Mortifère fanatisme. « Sauveur » tyran. Voici donc ce poème créé dans la cathédrale de Chartres dont continuent les travaux de restauration dans le transept sud ( on se rappelle les vigoureuses créations acoustiques des échafaudagistes-percussionnistes : Horticulture tubulures | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) et Laveur de carreaux et âme des tubulures | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ).

On lit ce poème en italien grâce à la traduction dynamique et ferme du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/01/02/un-tunnel-di-luce/

On a tendu à la croisée d’un transept et de la nef

un immense voile blanc.

Il vibre, la lumière le lèche, il apaise une plaie,

il veille, il clora la gueule d’un monstre.

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Tout en haut à sa droite, bois sombre et métal,

l’orgue veille aussi. Il fraternise.

Capable de tonner contre la violence des gourous.

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La sœur, le frère.

La tendre membrane blanche,

l’orgue, déchaîneur de tonnerre, élanceur de joie

pour protéger le corps meurtri, le crâne en sang

de celles et ceux qui refusent de mourir,

qui ne veulent pas être tués par la bêtise.

Il n’y a pas de drap possible,

il n’y a pas de linceul possible,

il n’y a pas de pierre claire possible,

il n’y a pas de bois sombre possible,

il n’y a pas de tuyau de métal possible,

il n’y a pas de vie possible

tant que la violence de la bêtise tue.

.

Beaucoup plus haut que l’égout des gourous,

les échafaudagistes tendent le drap fin.

Beaucoup plus franc

que la contorsion des gourous,

les maçons, les sculpteurs dressent les pierres.

Beaucoup plus humains que les relents des gourous

le facteur et l’organiste ouvrent les fruits du son.

On peut aussi restaurer à neuf

la vieille dentelle de pierre qui sépare et divise

divin et profane, prêtres et fidèles, joie et soumission.

On peut fouiller dans les veines de la pierre

pour tenter de comprendre quel récit y coulait.

.

Mais sous leurs tubulures les échafaudagistes

ont ménagé un tunnel de lumière : libres s’avancent

trois ombres échappées de la terreur et des enfers.

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Mais les échafaudagistes ont tendu le très fin voile blanc

au dessus du tunnel de lumière

en sorte qu’en merveilleux théâtre d’ombres

les tubulures dansent la tenace dramaturgie de ta liberté

que chaque gourou tente de briser

mais dont tu portes, mon amie vigilante,

tout l’effort vers une parole de clarté et de paix.

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Yves Bergeret

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La découverte infinie

Le poète Francesco Marotta, dans sa langue ferme, sensible et musicale, propose la traduction italienne de ce poème, ici : https://rebstein.wordpress.com/2021/12/29/la-scoperta-infinita/

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Devant marche l’un, un peu voûté :

comme un dernier voyage.

L’autre le suit, s’attarde,

découvre collines et vallons de la vie,

salue les passants.

Puis ils viennent s’asseoir à la table voisine.

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Chacun est un arbre

aux branches noueuses,

remuantes jusqu’à leurs extrémités,

écartant en silence l’espace.

.

Aux fourches des branches :

des nids tièdes, des mousses,

des pumas somnolents,

des nuages allant à leur pluie.

.

L’un replie comme voiles fatiguées

ses coffres de mélèze, sa maison en roses des sables.

N’a nulle idée de les emporter avec lui

en bas de la cascade quand il sera temps d’y être jeté.

Seuls, ses os et sa tête s’y fracasseront.

Personne ne les ramassera

et il est très bien qu’il en soit ainsi.

Tout simplement coffres et maison,

il les donne.

.

L’autre refuse.

Ses yeux noirs sont la lune de midi,

le soleil de minuit.

Refuser c’est tendre le miroir rond

où l’un, secret, découvre,

courbé, accepte

que coffres et maison aient des cœurs,

aient des souffles.

Et courent. Jeunes pumas

qui n’ont nul besoin de chasser et tuer.

.

Chaque nuit les branches grossissent

et poussent ; l’écorce étriquée craque.

Chacun est un arbre qui s’éloigne de l’autre.

Sans lui tourner le dos

car aucun arbre n’a de dos.

Les pumas aux fourches observent

sans crocs : les pluies les leur ont limés.

.

Les nuages infertiles sont feuillage

d’automne aux branches.

Mon carnet reçoit mortes les feuilles dorées.

Les sèches feuilles craquantes

sont les ocelles des pumas.

Car leurs pumas se découvrent splendides.

.

Leurs pumas sautent de joie, en cris d’enfants

comme quand lui, le père, essayait de crier

aussi fort que le fils

qui s’éclaboussait dans les vagues de minuit

.

et le fils brisait la pleine lune en reflet

dans les vagues bruyantes

et le père voit dans les yeux du fils

le soleil de minuit    la lune de midi

tendant d’affectueux et virils messages

et le père se voûte un peu plus pour les comprendre.

.

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Yves Bergeret

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Le grimpeur sur la mer

La montagne est posée sur la mer.

La montagne ne touche pas la mer.

La montagne flotte dans l’air.

L’air la souffle.

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Sa face est verticale. Tu grimpes sur elle.

Tes talons à des centaines de mètres de haut

surplombent la surface des eaux.

.

Tes voûtes plantaires te portent

par dessus le sel, l’air, l’eau tout en bas.

Deux petites arches d’os, de peau, d’un peu de muscle,

c’est ta vie par la gauche, les mots,

par la droite, le regard.

.

Va, grimpe, écoute la roche chanter

et la mer respirer.

Le moment le plus beau est de grimper

en traversant horizontalement

de la gauche à la droite la face de pierre.

.

Toujours des centaines de mètres au dessus de l’eau,

toujours talons dans le vide,

tu es l’aiguille qui tire le fil de la vie

d’un bord du monde à l’autre,

du levant au couchant.

.

Tu tires le fil de la vie

de la naissance perpétuelle

jusqu’au grain rugueux du calcaire

qui fait tes os, tes chevilles, ton front.

.

Tu es le léger fil de chair, os et ligaments

qui supporte la montagne

qui suspend la montagne

pour qu’elle ne s’enfonce pas dans la mer ;

la volonté absolue d’être libre

tu la couds à l’air où la parole cherche

ses plus claires gorges, ses plus fines oreilles.

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d’une voie d’escalade non facile, entre ciel et mer, face à l’horizon, à la Calanque de l’Oule, près de Marseille, que Harold Bruce, grimpeur néo-zélandais, a réalisée avec Cédric Meaux le 11 décembre 2021 ; et moi aussi, mais il y a cinquante ans. [Photos Cédric Meaux, grimpeur et photographe : https://www.flickr.com/people/mox2013/ ]

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Dans cet enregistrement je dis le poème : https://www.dropbox.com/s/vxhhoox64yuz83c/AUDIO-2021-12-21-09-09-53.m4a?dl=0

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Yves Bergeret

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Ce poème se lit en italien, dans une traduction dynamique et ferme, aérienne, du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2021/12/20/lo-scalatore-sul-mare/

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A propos de LA RIEUSE, une lecture de Sandrine Péricart

Sandrine Péricart, dans un mail ce matin, fait part de sa lecture et relecture du poème publié sur ce blog la veille : La rieuse | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

Yves,

C’est un beau poème, un impressionnant poème, dont les vingt et une strophes toujours relancent le rythme, toujours étonnent, et ce de vers en vers jusqu’à la presque fin sanglante : un rire, qui comme un sacrifice animiste, tuerait ou se mutilerait pour maintenir la continuité du monde.

Dans la force de ce rire grave, et presque indécent, me marque d’abord une oscillation entre haut et bas, nuage et terre ferme ou eau écumante, jouissance et impuissance, baume et sel. J’hésite : se méfier des créatures extraverties, aux cheveux dépeignés, ces gorgones. De mes propres clichés, de mes jugements aussi, que ce poème me révèle.

Le rire me semble d’ici et surtout d’ailleurs.

D’ici : l’énergie extravagante d’une vieille femme opposant au monde la force de sa volonté, de son délire.

D’ailleurs : le rire crée un autre monde, peuple ce monde de ses manques, ouvre d’autres horizons, des perspectives et des abysses, s’en échappe et y revient, semblable et différent : continuité et rupture.

Les hommes d’abord, en sont comme privés de parole ou sourds, rivés au sol.

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Puis, aux relectures suivantes, haut et bas se réconcilient ; le rire est moins hirsute, les hommes rêvent aussi, le rire est un cheval de proue sur le bateau des migrants, le rire est leur rêve et son renoncement.

Enfin, mère, la femme accomplit-elle les rites de la vie, donnant naissance et veillant les morts, aussi ?

Car elle accomplit inconsciemment quelque rite de refondation du réel, n’est-ce pas ?

Je pense aux femmes aînées qui chantent.

Quoi qu’il en soit le poète nous ouvre un monde derrière ce rire, le décline, lui donne généalogie, descendance, grandeur épique, harmoni(qu)e.

Oui, c’est vraiment très beau, à relire, encore.

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Sandrine Péricart

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La rieuse

Poème en vingt-une strophes écrit à Malakoff à l’encre de Chine le samedi 11 décembre 2021, en exemplaire unique, sur un carnet « Venezia book » de Fabriano, de format 15 cm de haut par 10, en 48 pages à 200g, sous épaisse couverture carmin,

en hommage à la rieuse âgée du bar-tabac de la place du marché,

sœur des diseuses de Katajjaït de Nunavik, sœur de celle qui chante-dit la Sequenza 3 de Luciano Berio, sœur de Kundry déniaisant Parsifal, sœur des rieuses dans les ruelles du port de Brindisi par lesquelles Hermann Broch fait transporter Virgile à l’agonie, sœur d’Elektra face à Clytemnestre, sœur de Lulu qu’Alban Berg fait précéder les hommes épuisés…

Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem

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Le poète Francesco Marotta offre en italien les bonds et rebonds de ce poème du rire de la Rieuse, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2021/12/19/la-donna-che-ride/

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(Lectrices et lecteurs de ce poème sont invités à prendre connaissance de la belle et profonde analyse qu’en fait Sandrine Péricart : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2021/12/14/a-propos-de-la-rieuse-une-lecture-de-sandrine-pericart/ )

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1

Rire si grave, si fort, Madame, votre rire,

qu’il écarte les jambes,

qu’il jette les matraques au caniveau,

qu’aux tables, au comptoir du bar les hommes

redécouvrent qu’il existe des océans.

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2

Elle rit, rit, rit. Que son rire leur fasse miroir

ou vitre, aussitôt ils y voient leur gouffre

aussi bien que le train de nuages

qu’elle fouette tels chiens au cirque.

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3

Assez de force dans son rire

pour disperser le désespoir en cascade

ou relever les planches brisées

des baraques de foire et autres fariboles.

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4

Chaque éclat de son rire

passe lubrique anneau aux doigts du dieu

nauséabond ou somnolent.

.

5

Puis se retire reprendre souffle

et laisse crisser le sable entre les écueils

puis remonte chercher l’orgasme

puis se retire en ne fermant qu’un peu les paupières.

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6

Par son rire grave

elle réouvre, lave puis mieux resserre

la suture des sillages

dans l’océan, dans la crainte

et, là, dans la douleur de ce réfugié en larmes.

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7

Est-ce que son rire

n’est pas l’anneau de fiançailles

qu’elle cisèle pour leur solitude,

qu’elle cisèle au-delà de la conscience

puis qu’elle laisse leur pesanteur briser ?

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8

Elle sait jusqu’où elle rit.

Elle dépeuple le bar :

tous les hommes cognent furieusement

leurs fronts à l’archipel noir

qu’elle leur jette en pâture sur l’horizon.

.

9

Elle oublie les hommes du bar.

Elle s’enfonce dans son rire.

C’est un sentier dans la dune.

Elle veut que son rire rattrape son enfant.

.

10

La crête de la dune s’effrite dans son rire,

tout glisse, les pas de l’enfant

creusent empreintes dans son rire.

Elle rit l’enfant que personne ne voit.

.

11

Son rire si grave soulève

pourtant les nuages qu’en fuyant

l’enfant laisse en empreintes.

.

12

Y a-t-il un seul homme au bar qui entende

dans le versant de fougères sombres de son rire

la respiration du deuxième,

du troisième enfants, endormis sur son sein ?

.

13

Son rire la vêt,

peigne démêle sa chevelure

et moule tièdes les êtres irréels

qu’elle désire et perd au moins une fois l’an

quand l’eau coule trop salée

et que le pont s’effondre.

.

14

C’est alors que son rire

soulève la Terre.

.

15

Elle monte dans son rire,

nacelle légère,

et la voici raclant les tempes

à tous, même au bout de la ville,

même à ceux allongés au cimetière.

.

16

Ils voudraient la suivre dans son rire,

tous du bar et de la ville.

Ils voudraient renaître

mais elle aussi tombe de son rire,

châtaigne sans bogue.

.

17

Tombant du rire,

rejaillissant autre qu’elle-même, riant,

dressant foie cœur cervelle

telles rames plantées verticales

dans le tertre qui l’ensevelit.

.

18

Déchiquetée dans son rire ? Non pas !

Mâchoires et langue, lèvres et cordes vocales

inépuisables.

Elle se recoud seule

au grand sacrifice tant sanglant.

.

19

Seule jamais seule, elle rit l’écho

de ce qui meurt en hurlant et naît en criant.

Seule jamais morte, l’écho la rit,

l’écho de ce qui s’épuise à ne pouvoir mourir.

.

20

Rire si grave projetant l’océan noir

dans son aurore verticale où n’accède

que le très jeune enfant, même avant de marcher.

.

21

Rire, crochet si grave

dont elle brode l’océan et le sel piquant

de la chair lourde des hommes aux fortes odeurs.

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Yves Bergeret

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Ouïsolid, l’Oeil et les Lithophones

Le poète Francesco Marotta traduit en italien les paragraphes ci-dessous : https://rebstein.wordpress.com/2021/12/07/locchio-che-ascolta/ . Or il joint à cette traduction-ci celle du passage (traduit par lui aussi) dans Le Trait qui nomme où, juste après cette épisode périlleux, je décrivais il y a dix-neuf ans ce qui se révélait comme un rite, ou plutôt comme mon initiation à un rite.

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Il y a 20 ans les Toro nomu Dogons du village de Koyo, dans le nord du Mali, m’ont emmené presque en haut d’une crête rocheuse verticale de leur montagne de grès orange. Il y avait là un vrai trou dans la masse rocheuse : il faisait sans doute 10 mètres de large, avec vers l’ouest une paroi vertigineuse de 300 mètres de haut dominant la plaine sableuse du Sahara, et vers l’est une paroi de seulement 50 mètres de haut dominant le plateau où se trouvait le village. On aurait pu dire une boutonnière géante pour boutonner le ciel à la terre.

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Nous sommes montés par la paroi la moins haute, celle du côté du village. Sans aucune corde. Je peux vous dire que la descente a été une escalade vraiment très difficile et, pour moi, carrément dangereuse. Les Toro nomu, tous excellents grimpeurs, appellent cet énorme trou, 3 mètres de haut, Ouïsolid ; les rares parlant français m’ont dit que je pouvais l’appeler « L’Oeil ». Des gros blocs de pierre au sol du trou…nous étions une quinzaine… Je ne comprenais pas pourquoi nous étions là. 

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Mais soudain, dans mon dos, j’ai entendu des sons cristallins non pas aigus mais graves. Quelques initiés frappaient avec des petites pierres certains des gros blocs au sol. C’était un ensemble extraordinaire de sons rythmés. J’ai vu alors que la surface de certains blocs au sol était usée au point de sembler du marbre ; et les petites pierres dans la main des initiés étaient cylindriques et également usées comme marbre. 

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Les sons de ces lithophones rebondissaient extrêmement loin. Les initiés m’ont dit :  » nous parlons ainsi avec tous les êtres de la montagne, les gens du village, les ancêtres, les animaux, les esprits ; nous t’avons mené ici pour que ta parole soit portée par ces pierres à tout ce qui parle, vit, respire dans notre montagne « .

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Yves Bergeret

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