Le Frère du tigre

 

Poème écrit et peint par Yves Bergeret, dans le lit de galets du Buech, à Lus la Croix haute, les 9 et 10 juillet 2018 sur polyptique horizontal Hahnemühle 280 g de format 20 cm par 107 cm.

On lit ce poème dans une dynamique et très ferme traduction italienne du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/07/13/il-fratello-della-tigre/

 

 

La crue arracha les arbres,

les a couchés sur les bancs de galets blancs

mais lui, petit frère du tigre,

il remonte le cours du torrent.

 

Giclées de cris confus, là en aval.

Cris aigus que le vent

broie mêle.

Est-ce que ce sont seulement des enfants ?

Se baissent sur des remous,

dans leurs casquettes prennent

de l’eau qui aussi crie,

la portent, la versent sur l’argile du bras mort,

le vent gonfle les chemises ouvertes.

 

A deux heures la balle orange de Jupiter

a traversé le bas du ciel par le sud.

A quatre heures la lune s’est levée à l’est,

a éteint les étoiles,

a dressé l’aube

et le ciel a été la voute ivoire

où lui, petit frère, tire la nostalgie

comme le rideau de la scène

dont il nous cache ou prédit le sens.

 

Par dizaines les voix crient sous le vent,

ne peuvent que crier

crier sans phrase

crier courts souffles piquants

ne savent ici que crier

et sur leurs notes les plus aiguës

la montagne se pose

et remonte à la racine du ciel.

 

Il y arrive aussi

moins essoufflé

plus silencieux

ayant affadi la dissimulation ou l’arrogance,

apprenti à la maçonnerie

de la parole et du don clair.

 

Le ciel n’arrive jamais à rester voute ivoire.

Le ciel est toujours le simple retrait des cris

maintenant que l’étiage s’approche

et que le dénouement de la tragédie

semble inévitable.

Mais à la crête sur un rocher

qu’en rouge les cris de tout temps badigeonnent

et que la lune, Jupiter et le vent ont évité,

est assise la femme qu’il aime

et qu’il ne voit que dans les soirs

où la source du torrent tarit.

 

 

 

 

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Les Têtes (et un préliminaire), juin 2018

 

 

Ce mois de juin 2018, nausée infecte et insupportables souvenirs historiques nous serrent la gorge : à la suite de sa campagne électorale très agressive et de multiples violences racistes qu’il attise contre des migrants, allant jusqu’à des ratonnades et des meurtres, un parti populiste partage le pouvoir en Italie avec un parti « anti-système », pour le moment balayé par d’incessantes annonces haineuses du premier : fichage des Roms, expulsion des clandestins, fermeture des ports aux navires de sauvetage des ONG, etc. Dans mon livre Carène (publié en italien et en français en novembre 2017, immédiatement porté à la scène en Italie et en France) je dis l’arrivée dramatique et épique des migrants, essentiellement africains, accueillis avec générosité par une bonne part de la population sicilienne. C’est la guerre ou l’extrême pauvreté qui ont chassé du Sahel ces héros aux vastes et profondes cultures. Les voici, attirés par un continent qu’ils savent actuellement en paix, ils ont raison, et prospère, ils se leurrent car cette prospérité est gravement inégalitaire. Mais dans Carène je disais aussi l’«ambiguïté» envers eux de certaines «familles féodales» de l’île, trop heureuses de les asservir.

 

Comme je le voyais à Prague au début de ce mois de juin, comme en Autriche, Hongrie, Pologne, Slovaquie, comme partiellement en France, le populisme raciste brasse ignorance et manipulation. Il malmène tout. Majoritaire il est encore plus dangereux. Jamais nous ne laisserons cette violence dégradante ruiner la parole ni ravager le chantier de la Carène, que, charpentiers de tout continent, ensemble nous construisons.

 

L’Europe dont presque tous les pays ont eu des avant-gardes littéraires et artistiques aussi brillantes que variées au début du siècle passé, l’Europe pourtant terre de rencontres, pourtant si riche de multiples langues et de multiples cultures, l’Europe à présent s’essouffle. L’Europe a trop pris le risque mortel de racornir presque toute son âme dans la marchandise, dans la télévision commerciale au rire gras, dans la frilosité ricanante, dans l’individualisme morose. La langue-espace du continent devient terne. Créer en dialogue avec elle n’est pas fluide. Trop de créateurs contemporains perdent horizon et s’enferment dans la solitude d’un hermétisme esthétisant, hédoniste ou intellectualisant. Mais justement l’Europe, dans ces années de grandes migrations, a à portée de main la chance de pouvoir se rouvrir et de pouvoir redevenir fertile et jeune, grâce au métissage et grâce au dialogue. Si du moins elle sait comprendre l’apport considérable des gens jeunes qui arrivent d’autres continents. Car ils sont riches de cultures millénaires et d’anthropologies polysémiques, complexes, dynamiques. Car le cœur de leur anthropologie n’est pas la marchandise mais le lien humain.

 

Yves Bergeret

 

 

 

Le torrent descend

par mon côté droit

dans mon oreille droite.

 

A cette oreille

le torrent roule des pierres froides

roule des têtes tranchées.

 

Le vent remonte le vallon,

le torrent descend le vallon,

c’est un escalier.

 

En bas de l’escalier

le torrent trouve une mer,

des os humains blanchis par les tempêtes

et des assassins fiers

qui ont remplacé les mots d’accueil

par des insultes et des haches.

 

Le vent remonte le vallon,

frais vent libre

par bourrasques et bonds il remonte

les têtes que tranchent les meurtriers racistes,

têtes d’Orphée à mille bouches,

têtes noires africaines ou roms

ou de mille autres sangs.

 

Tête tranchée

jamais ne se tait.

 

Par mon côté gauche

à mon oreille gauche la vie afflue

qui n’est vie que si tout ouïe

mon corps et ton corps et l’inconnu corps

sont le son les mille sons

de la vie des vivants

et des tués qui voulurent migrer

et qui ne meurent jamais.

 

A chaque bruyant gradin du torrent

à chaque marche du grand récit de l’eau

roule en bruit sourd une tête

une pierre.

 

Mes deux oreilles entourent

la pierre qui dans l’eau roule.

 

Tête qui roule tête étrangère

toujours me réapprend

en roulant dure et têtue

la vie de la parole,

notre grande simple tête

dont chacun est le corps,

dont chacun est une phrase libre,

un fraternel mot.

 

Et si violence brute

se glisse un soir

aussi dans la course du torrent

 

et si un soir violence brute

en plus arrache jeune mélèze de la rive,

poutre future de notre carène,

le brise le broie,

mes frères, et d’Afrique et d’ici, et moi

à l’aube le replantons,

mélèze frère de tous mes frères.

 

Torrent, pourquoi un soir

as-tu donné place

au poison du monstre populiste ?

 

Mélèze, arbre des gens de parole claire et fidèle.

 

 

 

 Poème créé en deux exemplaires par Yves Bergeret, à l’acrylique et l’encre de Chine sur polyptique horizontal de Rosaspina, Fabriano, 280 g, en format 17,5cm de haut par 100cm, dans le lit de galets du Buech, à Lus-le-croix-haute, le lundi 25 juin 2018.

 

 

 

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Nouveaux Poèmes de Prague (juin 2018)

Ayant vécu et travaillé à Prague d’août 1988 à septembre 1990, comme le présente l’article juste précédent de ce blog, et selon mes engagements de poète qui dialogue, j’y suis retourné par la suite assez souvent. Et ces derniers jours.

Pourtant portée par des idéaux démocratiques, la Révolution de Velours de novembre 1989 a été rapidement occultée par des réformes ultra-libérales brutales. Le consumérisme a réussi à séduire beaucoup d’esprits jadis indépendants. Racisme virulent, xénophobie, antieuropéisme, et bien d’autres prurits d’extrême-droite ravagent actuellement la société tchèque. Comme celles de pays voisins. Cependant des sursauts d’indignation, des résistances et des prises de conscience se manifestent.

 

Yves Bergeret

 

Dej si pozor, vládo,

Praha nenè stádo !

Fais attention, gouvernement,

Prague n’est pas un troupeau de moutons !

 

Inscription relevée le samedi 9 juin 2018 par Jiri Pechar sur une vitre dans un wagon du métro de Prague et ici traduite par lui.

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Les premier et quatrième de ces poèmes se lisent dans une traduction italienne ferme et très dynamique du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/07/01/nuovi-poemi-di-praga/

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1

Il est allé au bout de la ligne du tram 17

qui monte qui monte sur la colline.

Il a trouvé une bonne table verte en bois,

s’est assis dos à la ville

qui s’enfonce dans le paysage en bas,

a commandé une bière, a ouvert son gros livre.

 

Pour sa lecture silencieuse

les martinets se sont écartés,

sont eux aussi montés montés montés

pour s’adosser aux cumulus préparant

l’orage du soir.

 

L’encre sur les pages du très gros livre

qu’il a ouvert sur la table verte

pèse un poids extrême,

comme une sueur de plomb,

traverse le papier,

ruisselle jusqu’au carrelage, jusqu’à la cave,

à la nappe phréatique, à la plage

de l’autre côté de la mer,

là où les trafiquants d’esclaves s’affairent sur le sable

pour gonfler le canot pneumatique.

 

Puis il lève les yeux de son livre,

boit un peu de bière,

lève ses yeux jusqu’aux cumulus

dont très sombre est la base

puis regarde ce qu’en volant à tire-d’aile

essaient d’écrire les martinets si hauts

que presqu’invisibles.

 

A cinq mètres du sol incliné

les fils électriques du tramway

quittent leurs pylônes,

cherchent mieux, beaucoup mieux.

 

Le lecteur dos à la ville

pose ses mains sur ses cuisses,

plonge de nouveau dans son très gros livre.

Les fils du tram se glissent dans les menus tunnels d’encre

que forment les lettres noires, tout abasourdies,

endolories, orphelines, désorientées.

Non, le lecteur relève la tête, recommence à déchiffrer

sous le nuage noir les lignes à l’encre blanche

et personne ne sait plus qui a écrit en blanc

ce dont la mémoire ne se départit jamais.

 

Les fils du tram creusent explorent des galeries

dans l’épaisseur du sens vieux

qui s’est agrippé à la peau du sol,

qui s’est embourbé près de la nappe phréatique

sous la voûte de cavernes sans lumière.

 

Est-ce qu’ici sur la colline au nord de Prague

vols de martinets, fils débridés du tram

assez se croisent pour offrir à lire

au lecteur qui a laissé le fardeau de son alphabet

lui brouiller la cervelle ?

 

Si le lecteur solitaire veut lire, trouve-t-il bien le bon alphabet,

l’humain alphabet, celui que justement remue

et brasse sur le sable

de l’autre côté de la mer l’esclave enfui

(et d’ailleurs encore un esclave puis un autre

et un autre…) qui veut venir s’installer

sur la marge du livre ouvert mais dont

l’encre est en passe de s’effacer ?

*

 

 

2

Arrivent par le fond de la petite galerie commerciale vide

la mère en robe rouge et la fille en robe rouge.

Ou la sœur et la sœur.

Chargées de cabas de courses.

Cabas au bout de chaque bras.

Jambes lourdes. Décolletés profonds pour l’été.

Remontant du sous-sol

la malédiction des péchés

qu’elles n’ont jamais commis.

Rapportant de l’arrêt du tram derrière les commerces

le verdict céleste qu’en secouant leurs épaules nues

elles annulent et font tomber

comme une bouffonnerie de plus

dans leurs cabas saignants

et le rouge déteint partout.

Et même la langue qu’elles parlent

est la flamme agitée rouge intense

où j’aimerais reconnaître la forme et l’élan

d’une pensée libre.

*

 

 

3

Ils attendent dans le noir le tram.

Tous étrangers ils ne lisent pas

l’affichette en tchèque qui annonce quelques travaux

fermant justement leur ligne cette nuit.

Ils attendent dans le noir sur la colline.

Dans le noir la ville s’en va.

Dans un marais noir la ville

sans saluer s’en est allée.

Parmi eux un ivrogne allemand.

Personne n’a de perche pour sonder le marais noir.

Personne n’a d’esquif pour glisser dans la nuit.

 

Soudain un tram passe sans bruit

mais en sens contraire, dedans en pleine

lumière des visages chinois et tchèques

tous muets, vaguement souriants.

 

*

 

 

4

Jamais si fleuris n’ont été les tilleuls,

chaque après-midi l’orage éclate ou menace.

L’herbe est déserte, courte, piquante.

Vastes les pelouses rases jaunies

et les terrasses en arc de cercle autour du château.

Fut gloire d’une famille féodale il y a cinq siècles,

est maison de retraite, palais lent et silencieux.

Au dessus de la porte close à jamais de l’écurie

le blason crispé sculpté aux huit heaumes,

personne plus ne le déchiffre.

 

Zavolej mi ! le cri sidère alouettes et martinets

très haut sous les cumulus.

 

Zavolej mi. A nouveau. Jailli de sous

le grand tilleul dont toutes les feuilles frémissent

puis se redressent et se figent dans l’air chaud.

Du côté sud du mouroir : opéra sans voix / statues

de Braun se tordant au fond de leur grès sombre.

 

Zavolej mi crie à nouveau sous le tilleul

un très vieil homme enfui de sa chambre.

La moitié de son cerveau est une boue blanche et lourde.

 

Zavolej mi crie très fort et lentement le vieil homme.

Le tilleul ouvre ses ailes.

Les statues tordues au jardin sont matière

blanche et grise et noire.

Le vieux, avant de s’endormir sous l’arbre,

le vieux crie encore une fois

Zavolej mi !

Appelle-moi !

*

 

 

5

L’Europe, c’est de l’eau, ce sont des eaux internationales.

Cernées de terres à définitions criardes

et à fonciers rudes, où empaler ceux qu’on attrape

et qu’on appelle les pirates parfois, les migrants souvent.

Les terres autour de cette mer, oui, terres :

la Baltique salée comme une morue séchée, comme

un lit calviniste mis debout,

l’Atlantique rougi du sang précolombien

et de celui du commerce triangulaire,

la Méditerranée tricheuse de théâtre catholique,

l’Oural herse de fer dont les tsars de jadis

et de maintenant déchiquètent leurs peuples.

 

L’Europe, ce sont des eaux internationales

où Platon lança son radeau d’ivoire, Elytis son soleil,

Cendrars son train sifflant, Beethoven son cyclone,

donc des algues excessives, des courants,

du plancton amoureux,.

 

Au centre des eaux batailleuses, une île souple.

Son nom : Prague. Sans rive escarpée ni falaise

ni écume ni récif ni grotte à pirates.

Une île flottante et qui revient sans cesse au centre.

Son humus et son sédiment en langues variées, c’est la parole.

Son poteau-mitan et le lest d’or de son âme,

c’est la parole. La parole éventuelle et sans maître.

 

Ici s’affrontent deux qui se disent parlants,

créatures amphibies.

 

L’un se reconnait dans la forme, toute en pointes

et en creux, d’un prophète maigre

que Braun sculpta comme un bateau échoué :

un prophète s’étant trompé de dentier, bégayant.

 

L’autre a la forme sans contour qui est

le mouvement sans fin divergeant de la parole ouverte :

cet autre parle plusieurs langues.

 

L’un possède la lueur aigre qui émane du fossile

au fond du torse sculpté en grès brun.

Voilà, c’est la cynique boussole qui clignote ; les apeurés,

les amers, les tueurs la regardent souvent

pour vérifier que la chasse aux migrants est situable et ouverte

et pour jauger leur propre pureté académique.

Ces violents ne s’aperçoivent pas qu’autour

Braun a sculpté dans le grès des guenilles moussues

pour vêtir le torse maigre du prophète

car Braun savait très bien que les hommes

sont frêles et doivent s’asseoir ensemble

pour manger et se parler : le prophète ne précède

aucune vérité, mais ouvre des parloirs et des débats.

 

Mais celui-ci a si peur des autres

qu’il lui faut à tout prix tripatouiller les os de grès,

autopsier le prophète et se rassurer avec ce squelette

qui devient le sien,

car il pense que là est la vérité unique,

qu’elle s’appelle l’académisme

et que ça le sauve des rudes tempêtes

de notre mer l’Europe.

Académisme, trompète-t-il, c’est rameaux de corail,

arcades de platine, racines de titane.

Hors académisme, trompète-t-il, c’est déluge,

charabia étranger.

 

L’autre en souriant

fait passer l’Europe aux tumultueuses eaux

sur des tamis de grains de sable,

trie, lave, écoute pour trouver le chant des eaux,

entend la pluie humaine, larme, baiser et bain,

soif et regain de vie

sur des tamis de grains de pensée,

entend l’Europe en ses eaux

être à son tour aussi l’humaine pluie, ocre ou brune,

beige ou rose, souple comme sa propre peau

en tous langages,

tendant au loin verres et carafe.

 

*

Y B

 

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Prague, Poésie 1988-1990

Cette prose se lit en italien, traduite par le poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/06/18/memorie-praghesi/

 

 

J’arrivai à Prague fin août 1988. Le pays était encore sous obédience soviétique et le Mur de Berlin ne tomberait que seize mois plus tard. Le Ministère français des Affaires étrangères m’avait embauché pour contribuer à réactiver les relations culturelles entre nos deux pays. Je portais une casquette d’attaché culturel. Mais en fait je disposais d’un budget autonome de directeur d’institut et travaillais avec une secrétaire-interprète et avais un bureau inséré dans le service culturel de l’ambassade de France. J’informais directement le ministère à Paris et avais pourtant, pour la galerie, un patron local, le conseiller culturel ; à mon arrivée celui qui occupait le poste était un personnage mesquin et intoxiqué aux teintures du stalinisme ; en somme c’était un « collaborateur » comme on disait du temps de Vichy. Le ministère à Paris a fini par le renvoyer. Son successeur était un homme ouvert, débonnaire.

 

Poète et diplomate j’avais fait cette analyse : ne disposant ni de personnel d’animation ni de salles j’œuvrerai « en ville » dans trois domaines. La musique contemporaine, très brillante en France mais opprimée voire réprimée par le régime à Prague, alors que la musique classique remplissait les salles de concert. J’invitais donc compositeurs et interprètes français que je mettais en contact avec leurs collègues tchèques pour quelques rencontres officielles mais surtout pour des ateliers non officiels, y compris dans mon appartement ; ainsi vinrent Henri Dutilleux, Pierre-Yves Artaud, Dominique Merlet, Jean-Luc Menet, etc.. Le deuxième domaine était celui des arts plastiques contemporains ; j’exposais « en ville » Bram van Velde, Tal Coat, beaucoup de jeunes créateurs français et avec ou sans eux agissais abondamment dans les ateliers d’artistes tchèques dissidents et même de très actifs lieux clandestins d’exposition à la campagne.

 

Le troisième domaine était la poésie contemporaine. Si la génération française extraordinaire née au début du siècle, Char, Ponge, Michaux, Frénaud, Tardieu… était en train de s’éteindre, dans celle qui lui succédait de grandes voix étaient nées, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Jean-Claude Renard, Jacques Réda, Yves Bonnefoy… comme je connaissais personnellement ces auteurs je les invitais à Prague et les accompagnais un peu partout, des chaires officielles de l’université Charles, des salons des sourcilleuses Unions des Ecrivains aux logements de traducteurs semi-dissidents et de poètes tchèques brimés ; et je recevais beaucoup à la maison. Du côté tchèque l’oppression affaiblissait la création romanesque, Hrabal mis à part, mais faisait prospérer la poésie, dans la lancée peut-être de Seifert mais surtout de Vladimir Holan, sûrement un des plus grands poètes d’Europe centrale du siècle passé ; son intransigeant retrait de toute vie publique pendant la période stalinienne faisait l’admiration de tous. On admirait aussi Jan Skacel, à Brno ; et tant d’autres. Les puissantes maisons d’édition officielle piétinaient sur place dans le réalisme et les rééditions de grandes œuvres du passé ; mais toute la vie de la poésie indépendante se passait dans l’édition clandestine, non sans risques sérieux pour auteurs, éditeurs et même lecteurs ; cette édition non officielle était extrêmement active tant sous le manteau en Tchécoslovaquie qu’ouvertement à Paris, à Vienne et au Canada.

 

Dès que je commençais à parler aux poètes français de l’invitation que j’allais leur adresser je les informais précisément de cette situation. Nous étions totalement d’accord que le cœur de l’Europe ne pouvait cesser de battre librement, en particulier dans la densité la plus indépendante et la plus profonde de la langue, la poésie. Et quant aux Tchèques, ceux qui sont vite devenus mes amis se rappelaient les contacts de la Première République tchécoslovaque avec Breton, avec le Grand Jeu, avec Karel Teige, avec Devetsil, avec tant d’autres. Je ne me suis jamais adressé aux poètes staliniens français qui frappaient à ma porte ; je me méfiais en particulier de trois d’entre eux que le parti communiste français avait sélectionnés jeunes et envoyés à Prague dans les années soixante pour apprendre la langue et être des passeurs actifs, via la traduction, des écrits de la « fraternité des peuples » ; l’un de ces trois là, fort âgé à présent, a été un tyran sectaire dans le petit monde français de la poésie et de son édition.

 

Or ces apparatchiks de l’« amitié entre les peuples » et du contrôle strict des esprits, côté tchécoslovaque, ne se cachaient pas et dirigeaient et signaient des traductions voire des anthologies que les éditions du parti communiste en France et du parti frère à Prague publiaient régulièrement. Grand lecteur de poésie et en particulier de poésie étrangère, je connaissais bien leurs noms. Peu de jours après mon arrivée à Prague l’un d’entre eux, Vladimir Brett, est venu me rendre visite à mon bureau avec des phrases pleines de miel. Je savais bien qui c’était. Je l’ai écouté puis l’ai reconduit poliment à ma porte, qu’il n’a jamais refranchie.

 

 

René Char mourut le 19 février 1988. Je décidais de lui rendre hommage au cœur de l’Europe à rouvrir, pour le premier anniversaire de sa mort. Je rencontrais ses rares traducteurs en tchèque ; curieusement la morgue de l’un d’entre eux, semi-dissident, était la même que celle d’un de ses traducteurs à Moscou que je connaissais et avais quinze ans auparavant fortement aidé à échapper au goulag : c’était désolant, un vrai contresens sur le sens de l’œuvre de Char qui n’était en aucune manière l’affirmation d’un hermétisme méprisant et sombre mais bien au contraire une vigilance permanente d’une éthique lumineuse et résistante toujours en lutte. Jamais d’amertume hautaine chez Char. J’exposais le magnifique ensemble des vingt-sept lithographies de Georges Braque pour son cycle de poèmes La Lettera amorosa. Avec un jeune ensemble de musique contemporaine français, Alternance, je réalisais la création en Tchécoslovaquie du Marteau sans maître de Pierre Boulez de 1953 sur des poèmes surréalistes de Char d’avant-guerre. Le ministère à Paris soutenait totalement mon projet. Les freins locaux furent multiples, la mauvaise volonté massive des officiels, la grogne envieuse de mon patron local, mais j’allais de l’avant. En fait des gens commençaient à parler à Prague de ce poète français qui venait d’arriver, qui avait fait deux mois après son arrivée créer par Pierre Chabert La Dernière bande de Beckett, auteur vivement réprouvé, dans un théâtre officiel en ville, ce qui avait été un pari fou et était presque un crime de lèse-majesté. « On » avait pris contact avec moi, alors que les administrateurs des grands orchestres symphoniques refusaient de louer les volumineux instruments de percussion nécessaires, et « on » me conduisit dans une brasserie où je rencontrai un dissident, Marek Kopelent, puni et reclus dans une MJC de lointaine banlieue de Prague comme pianiste de répétition pour un cours de jeunes ballerines en tutu. Kopelent est sans doute le plus grand compositeur tchèque contemporain, et tout le monde le savait. Nous avons sympathisé ; il a soutenu le projet et ouvert mainte porte, trouvant sans difficulté les instruments jusque là inaccessibles. Les musiciens français vinrent quelques jours à l’avance ; j’avais obtenu, en partie grâce à Kopelent, une salle splendide au centre même de la vieille ville, la « Chapelle des Miroirs » à la Bibliothèque nationale : c’était parfait pour de la musique de chambre et/ou de la musique contemporaine. Malgré l’obstruction officielle de toute communication, de toute publicité, de tout affichage, la salle fut archi-comble et, non officiellement, un grand camion de régie de la radio d’état vint pour enregistrer et diffuser en différé ce concert historique. Char en modalité boulézienne, la poésie, la vigilance et l’éthique de la résistance et de la beauté avaient franchi tous les obstacles et tout le monde à Prague le sut immédiatement.

 

Quelques semaines après mon arrivée à Prague on me transmit trois dossiers tchèques de candidature à des bourses françaises de traducteur littéraire, dossiers passés par le tamis de la censure locale. Il y avait bien sûr deux apparatchiks, dont celui que je disais plus haut. Mais le troisième candidat mentionnait

qu’il avait traduit et publié… la Chanson de Roland ! et sollicitait une bourse pour préparer une traduction d’Yves Bonnefoy : c’était complètement inattendu. En bas de sa lettre de motivation le candidat indiquait son numéro de téléphone. C’était Jiri Pelan. Je l’appelais, trop heureux de pouvoir discuter de chanson de geste et de Bonnefoy que j’appréciais alors.

Quelques jours après je recevais ce candidat, timide mais évidemment à l’aise dans la libre réflexion et l’analyse profonde et vivante de la littérature (j’avais déjà entendu en ville beaucoup de langue de bois en guise de pensée littéraire) ; nous nous sommes très vite revus dans des brasseries sans risque de microphone dissimulé, puis chez moi puis chez lui. Les échanges avec Pelan ont été considérables. Il a en outre facilement obtenu sa bourse de traducteur et est ainsi parti trois mois en France, à Paris et Arles ; il a rencontré Bonnefoy. Plusieurs mois plus tard j’invitais à Prague ce dernier en famille une semaine. Son séjour connut le succès. Je ne suis pas persuadé que ce succès fut vraiment fertile. Même si Pelan a abondamment publié cette œuvre en tchèque dans les années qui suivirent. Le classicisme marmoréen qui donne de la splendeur au vers de Bonnefoy et la songerie plotinienne déambulant lentement dans son œuvre installent avec une pateline majesté une sorte de centralité universelle d’une pensée poétique européo-française, post valéryenne ; et je pense que Prague multilingue, magique, athée, ironique, contournée, cœur complexe de l’Europe auquel on n’accède jamais que par un jeu de coulisses sournoises et de labyrinthes volontiers rustiques, Prague mérite beaucoup mieux qu’un phénomène littéraire français fidèle enfant de l’impérieux classicisme de Versailles. Bonnefoy a pu fasciner certaines personnes à Prague, parce que son oeuvre leur a offert de commodes avenues sur les landes de la nostalgie, mais je suis sûr que Prague mérite beaucoup mieux.

 

Pelan et moi nous nous parlions beaucoup. Il m’aurait semblé paradoxal de ne pas faire vivre le feu de la poésie dans les deux langues, aller et retour. De manière débridée puis organisée nous nous sommes mis à co-traduire (je connais le russe, langue slave très proche du tchèque, langue slave aussi) et à publier en France Vladimir Holan, la seconde partie de son Mozartiana et surtout son grand recueil Toscana. Puis Ancien Millet de Jan Skacel, puis les poèmes en principe anonymes que Janacek a mis en musique dans son admirable cycle de mélodies Journal d’un disparu.

C’était de longues, très longues et très nombreuses séances de travail que nous avons poursuivies bien après mes années de travail à Prague ; nous passions pour cela une grande partie de nos vacances ensemble avec nos enfants, dans les Alpes françaises du Sud.

 

 

Peu de temps après mon arrivée à Prague j’invitais Lorand Gaspar qui avait publié presque dix ans plus tôt son admirable Sol absolu. Je préparais avec lui soigneusement son séjour et, bien sûr, ses rencontres. L’une fut capitale. L’expérience humaine de Gaspar, polyglotte, médecin et chercheur, profondément engagé dans les douleurs et les grandeurs des pays où il a vécu, dans les Balkans, au Proche-Orient, en Tunisie et en France même, peut rappeler la quête exigeante de Segalen, médecin et poète lui aussi, mais dans un monde alors sans guerre, au tout début du vingtième siècle. En 1996 j’organisais d’ailleurs au Centre Pompidou sous le titre Chines Arabies une exposition de mise en parallèle de ces deux poètes-médecins-photographes. Peu avant la venue de Lorand Gaspar à Prague j’avais fait la connaissance, fort loin des cercles officiels, de Jiri Pechar. Il avait traduit toute la Recherche du temps perdu, mais aussi Wittgenstein et Freud, et bien d’autres. Il avait échappé de peu à l’arrestation par la police politique. Gaspar dans son œuvre de cette période là interroge le monde contemporain et les formes du langage qui y émergent ; il avait lui-même traduit alors Rilke et Seferis. J’organisais donc la rencontre entre Gaspar et Pechar. Leur entente fut immédiate. De plus Pechar vivement intéressé par les évolutions de la psychanalyse trouvait en Gaspar un chercheur de premier rang aussi dans ce domaine. J’ai toujours pensé que l’œuvre poétique de Gaspar est, dans la langue française, une de celles qui font honneur à la conscience européenne, ici non repliée ni sur elle-même ni sur le lyrisme du moi ; elle sait traverser les frontières à l’intérieur du continent et bien au delà, elle évite toute posture et tout académisme. Pechar a aussi ce genre d’esprit polyglotte, d’une profonde exigence et d’une constante humilité souriante et est sans aucun doute un des esprits comme l’Europe en connut dans la Mitteleuropa avant la catastrophe nazie, comme Canetti, Thomas Mann, Broch, Musil. Et justement Pechar se dit d’abord philosophe. Toutes les semaines j’allais passer une soirée chez lui, dans un quartier très excentré ; nous parlions essentiellement de poésie, puis de littérature, enfin de la situation politique sur laquelle il a toujours été d’une clairvoyante lucidité. Pechar et moi passions aussi une partie de ces soirées à travailler à des traductions poétiques.

 

A Prague[1], poète ne renonçant en rien à mon travail de création et de dialogue de création avec ce que j’appelle la langue-espace du lieu où je me trouve et vis, je ne pouvais rester aveugle à la sève énergique qui parcourait les milieux non officiels aussi dans le domaine de la poésie, poètes et éditeurs de samizdat. Mon premier patron local, « collaborateur », leur était hostile avec une agressivité primaire. Tout le monde le savait. Lorsque, malgré son interdiction, je pris dès l’automne 88 contact à Paris avec certains de ceux qui s’engageaient totalement dans le soutien à ces activités clandestines, par exemple la secrétaire de l’association Jan Huss qui fournissait une aide concrète aux séminaires clandestins, par exemple avec le directeur de la revue Lettre internationale, Antonin Liehm, tchèque exilé très actif, j’ai d’abord et logiquement suscité leur méfiance : « comment, un adjoint de ce conseiller culturel traître demande à nous voir… » ; j’ai dû d’abord répondre à leurs multiples questions. Je les ai convaincus rapidement. Mon passeport diplomatique a été fort utile pour que je fasse passer toute sorte de matériel, et pas seulement des livres interdits, et pas seulement Lettre internationale par dizaines d’exemplaires ; j’allais aussi accueillir ostensiblement au poste frontière à l’aéroport de Prague les philosophes français que parfois même j’hébergeais chez moi et qui ensuite rejoignaient pour quelques jours les réunions clandestines. Cela eut parfois des effets directs dans mon travail de création. Lettre internationale se mit à publier, et sans user d’un pseudonyme, des poèmes que j’écrivais à Prague, inédits. Lorsque la Révolution de Velours éclata fin novembre 89, cette revue publiait immédiatement mes poèmes qui de manière métaphorique mais transparente disent le soulèvement populaire ; d’ailleurs dans la grande presse hebdomadaire et quotidienne, florissante pendant quelques mois dès la réussite de cette Révolution, mes poèmes traduits en tchèque et inédits étaient sans délai publiés. J’ai repris certains de ces poèmes, dans leur version originale en français, dans la partie finale et conclusive de mon livre Poèmes de Prague, que j’ai publié en France en 1991.

 

Après le succès total de la Révolution de Velours je faisais ce constat que la vitalité de la poésie tchèque, était portée par son samizdat qui sortait de la clandestinité et que ce fourmillement de dizaines de petites éditions avait beaucoup plus de possibilité de survie que les grandes maisons d’édition, après l’effondrement de l’économie planifiée et de ses énormes structures culturelles. Ces petites maisons, l’avenir littéraire tchèque, voire européen, était entre leurs mains. Mais elles devaient, sans fusionner, s’organiser entre elles. Or à la suite de loi Lang sur le prix unique du livre la publication de la poésie en France, délaissée de manière lamentable par les grandes maisons d’édition, connaissait un regain splendide chez les petits éditeurs partout dans le pays, remarquablement soutenus par les Centres Régionaux des Lettres qui venaient de naître et dont le plus actif alors était celui du Languedoc-Roussillon. En mars je réunis donc dans Obecni Dum, la Maison municipale, vaste et splendide palais Art Nouveau du centre de Prague, une Rencontre sur la poésie, sa traduction et son édition où dialoguèrent des dizaines de personnes agissant dans ces trois domaines inséparables. Cette Rencontre fit date[2].

 

 

 

Prague pour le poète que je suis ne peut se réduire à une succession de cartes postales sépia sur la Ruelle d’or, les statues baroques qui se penchent des parapets du pont Charles sur la Vltava, et autres séductions pittoresques. Prague est le lieu apparemment faible soumis aux vents de tempêtes d’invasion variées, germanophones, russophones, maintenant de celle de l’acculturation massive de l’ultralibéralisme mercantile, Prague est le lieu au centre de cette Europe qui s’est imaginé criminellement dominer le monde de 1800 à 1960 et qui a engendré des monstruosités totalitaires au siècle passé ; Prague est au centre de tout cela et bienheureusement sans frontière vers un lointain d’évasion ou de conquête, vers quelque Eurasie ou vers quelque outremer. Prague subit les violences mais ne sait pas être violente. Les ouragans des occupations guerrières et économiques, les tsunamis des cultures et des langues invasives font plier la langue et la culture tchèques. Et pourtant elles ne plient pas et ne disparaissent pas. Ce n’est pas qu’une affaire de résistance nationaliste. Il y a dans l’esprit des lieux de Prague, donc dans sa langue en ce qu’elle a de plus dense, la poésie, une sève tout à fait particulière, une vigueur intériorisée et à la fois exprimée vers le plein vent de la place publique avec les costumes de l’ironie et de la lucidité amère et rayonnante, une vigueur où crudité et réalisme se conjoignent de manière simple ou complexe sans avoir le besoin académique de se calfeutrer dans quelque sublimation mystique parachrétienne. Est-ce une voie possible de la pensée européenne actuelle ?

 

Cet esprit des lieux si curieusement rétif est sans doute dû au fait que Prague est un point d’indétermination (et de cette ouverture totale à ce que Segalen pourrait aussi appeler le Divers) entre la Kakanie raillée par Musil, le rationalisme kantien, entre la tension eschatologique du protestantisme banquier et l’interminable théâtralisation du catholicisme. On pourrait aussi employer la métaphore de l’œil du cyclone. Ou dire : Prague est comme une toile tendue au dessus d’un gouffre de liberté absolue. Le fond obscur de ce gouffre reste inconnu. Prague est la toile élastique et souple sur laquelle rebondissent non pas les doctes trop poussifs mais la parole impertinente des foires, des avant-gardes artistiques et des tavernes, des argots dialectaux des paysans chanteurs qu’aime et transcrit Janacek, parole proche d’une oralité dont l’Europe centrale et septentrionale, Europe de l’écriture par excellence, tend à oublier la Diversité oraculaire, performative, mantique, animiste : autrement dit le flux du poème, que Char entend dans la bouche des Matinaux, et qui se sent si bien au bord du labour, dans la selva oscura où l’Europe sent son égarement, là où le jeune paysan a abandonné son cheval et sa charrue, a disparu, lui qu’au dessus du vide Janacek fait chanter.

 

 

Yves Bergeret, mai 2018

 

 

 

 

***

 

[1] Je travaillais à Prague avec bien sûr d’autres personnes tchèques ou françaises, poètes, traducteurs, directeurs de revue et éditeurs.

[2] En août 1990 je rentrai en France.

 

 

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*

 

 

 

 

 

 

Cris de Die (mai 2018)

 

 

Derrière les arbres exubérants

les crêtes violettes grandissent

et se poussent les unes les autres

comme boules au billard roulent

et strient au hasard l’horizon.

Les montagnes roulent sur le bonheur dur.

 

Derrière les arbres exubérants

les crêtes violettes ne retiennent rien

ni rage de vivre ni jet de meurtre

ni l’orchestre clair des étoiles et des ruisseaux.

 

Et cet homme jeune roule dans le jeu de billard.

Mais cet autre homme au corps détruit écoute le jeu.

Mais là-bas cet homme manchot joue hirsute,

il est la boule borgne qui roule heureuse

dans le vide follement visible

entre les arbres et les crêtes au bord de la nuit.

*

 

 

 

Entre les nuages blancs épais

là où un peu de ciel bleu irréel se voit

se faufile le martinet énergique.

De ses ailes il cogne ici un nuage

là un autre nuage, qui file.

Mais l’oiseau est plus vif,

crie pour nous tendre

à tire d’aile l’espérance l’espérance

tandis que les nuages passent épais, sots et fidèles,

miroirs fumeux de ce qui nivelle

et nous coupe les jambes.

*

 

 

 

Le ventre en sang

je descends de la colline

où les tyrans gras à griffes d’acier

envoient leurs esclaves ramasser les olives

et piller les tombes.

Par le chemin à contrevent

je descends rencontrer l’étranger

naufragé avant-hier sur notre île.

Sa naïveté, on me l’a dit, retrousse le vent.

Notre bavardage couard, sa vigueur l’écartèle

à ce carrefour des vents

où de sa promesse maison naîtra

hors d’une trahison brune.

*

 

 

 

Je vois l’enfant qui prend le nuage par le dessus

et le rabat sur la montagne en le cognant de toute sa force.

La montagne se fissure en plusieurs récits

et par le vide de ces lignes en zigzag s’effondre

et s’enfuit dans les ravins de son propre manque.

Assis sur le rocher pourpre

derrière l’ombre du tonnerre

je donne à manger à l’enfant

qui court me rejoindre en criant de joie.

 

Il dévore. Pense-t-il à boire ?

Il engloutit.

A nos pieds il laisse un brouillard de miettes,

et quelques pans de montagne sans sucre ni sel.

En fait quel âge a-t-il ? Il me répond

avoir quatre fois mon âge

et que dans la trace de ses pas j’apprendrai

où se façonne la violence, unique mère des hommes

car les hommes sont puérils et n’arrivent guère à la quitter.

*

 

 

 

Les cloches sonnent à toute volée.

L’homme aux bras maigres s’en va

avec un bouquet d’iris.

Tégu dumno abada

la parole ne meurt jamais.

Le nouveau-né crie dans sa poussette.

Les martinets au dessus du clocher

chorégraphient ses cris.

 

Faut-il vraiment des lignes de lettres attachées

pour excaver la phrase qui rend vie à la vie ?

Faut-il stylo, stèle et burin,

faut-il tailler, arrêter, inciser, adorer objet

pour que sous les gravats air et lumière

atteignent la parole ?

 

Je connais des charpentiers, des marcheurs,

des chanteuses qui ne sont pas de ceux qu’effraie

ouvrir en disant,

bâtir en écoute et lien de vent.

 

Yves Bergeret

 

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Le Quatrième jour

Ce double poème se lit en italien dans une magnifique traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/05/11/il-quarto-giorno/

 

Avec ses cordes vocales

le ciel a pris les vents qui se querellaient.

Le ciel n’a pas de mains,

seulement des cordes vocales

désœuvrées.

Pas d’yeux non plus,

Mais il a une peau diaphane,

tendue, cicatrisable toujours.

Le ciel n’a pas d’organe vital

ni de projet.

Il a ces instruments-là, des cordes vocales.

 

En l’an mil les hommes étaient une montagne

au vaste socle gris,

une montagne avec ses quatre points cardinaux

et ses cent vingt torrents.

 

La bêtise féodale décapita la montagne humaine.

Les nuages étaient des grumeaux de sang.

Des féodaux, des brutes, des trancheurs de tête

jetaient en l’air comme des pierres

les corps de faibles, de femmes, d’enfants.

En retombant comme pierres lourdes les corps

se disloquaient et écrasaient

abris, corridors et cavernes du socle montagneux.

Il pleuvait du sang

et la douleur fut la mère de tous.

 

 

Alors des artisans ont pris le sable et le feu,

ont pris le pigment qui fait le bleu ou le jaune

et ils ont œuvré

et ils ont dressé vertical l’immense et mince écran de verre,

le vitrail, rosace lumière et couleur.

Les vents querelleurs ont eu peur

et l’ont contourné.

Alors les verriers ont dressé tout autour de lui

fines parois et fins piliers pierreux

et dans le ciel étonné

la rosace a vibré comme voile.

Effrayés les meurtriers féodaux et la guerre poisseuse

restaient de l’autre côté du vitrail en bas,

vagues et houle fangeuses où giclait à peine de lumière.

Mais avec la membrane du vitrail

les cordes vocales du ciel ont trouvé comment faire sonner

et tinter et lancer un long chant qui étonna tous.

 

A cela manquait pourtant

le sens d’un récit. Les verriers tâtonnaient.

Sous la rosace immense ils ont dressé

en vitraux verticaux tenant bien la rosace dans les vents du ciel

de très hautes effigies de forme humaine,

puissants mannequins de couleur et de lumière intense.

 

 

Sillonnant vertes vallées, carrefours et ports aux coques rouges,

parmi les légendes les verriers ont choisi

que leurs effigies humaines soient des porteurs de souffle

et des poseurs de parole sur l’éboulis confus de la détresse,

de l’espoir et de la disette : des prophètes, des diseurs.

Sous la rosace leurs effigies sont Aaron, le frère

à la langue fleurie, David aux syllabes sans peur,

Salomon l’apaiseur.

 

Alors les gens il y a mil ans

se sont resserrés au pied du vitrail de Chartres

et ont trouvé une paix chantable

car les couleurs de lumière, les effigies

et les losanges de la rosace étaient enfin

les cordes vocales du ciel réunies conjointes

pour ce qu’il apprenait à chanter

afin de soutenir la montagne des hommes

et d’enfoncer les féodaux dans ses ravins

où ils se mordaient la queue.

 

 

***

 

 

Le désert a une odeur

bien plus agrippante que quelques éclats de sel.

 

La pierre a une odeur

bien plus profonde que des incidents de burin.

 

La montagne a une odeur

bien plus âpre que telle charogne en fond de ravin.

 

Unique et universelle est l’odeur

comme le sang du deuxième jour

qui coule à flot sur le désert, la pierre et la montagne

avant de se dissimuler dans les ombres.

 

L’odeur est une et un milliard en une,

poussière du grand combat

dont ciel et terre s’entrelacèrent

et engendrèrent le désert, la pierre et la montagne.

 

Voilà pourquoi un torrent fracasse toujours

l’espace en deux avec des odeurs si amères ;

et l’ordre amoureux du monde,

on l’observe et le respecte.

 

Couards, veules et courtisans

ont bien trop peur

et cherchent partout du silence

comme un déodorant mystique.

 

Mais certains aux mains calleuses

relèvent la plume du martinet que brisa l’aigle

et le piquant du porc-épic égorgé à minuit,

brûlent et broient l’écorce de l’arbre unique,

puis à peine d’eau : voici l’encre noire ;

avec l’encre et le bout dur

ils saisissent le chemin de l’odeur sauvage

depuis le brouhaha du deuxième jour

jusqu’à notre narine droite.

 

Le chemin c’est un trait d’encre.

La narine gauche c’est l’œil unique

du désert, de la montagne et de la pierre,

l’œil qui voit le trait.

 

Je suis le troisième jour

où naît le dessin qui nous chante la légende rythmée,

merveilleuse et cinglante séquence

du tumulte odorant du monde.

 

Mains calleuses qui vous retirez dans les terriers

de l’odeur, ce matin où tracez-vous

les traits du dessin, squelettes d’os fins des ailes

qui battent dans le ciel vers le quatrième jour ?

 

***

 

 

Sont ici photographiés les vitraux du transept nord de la cathédrale de Chartres et des dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Alguima Guindo, Belco Guindo, Dembo Guindo et Hama Alabouri Guindo, de 2007 et 2009.

Ces dessins des poseurs de signes de Koyo sont tous initiatiques ; la plupart sont les supports visuels (exactement comme une partition musicale) de transmissions sur la « généalogie animiste des lieux de vie et d’action » du poète YB et des poseurs de signes. Certains dessins en outre montrent des rites oraux de parole d’accueil des ancêtres habituellement constamment présents ET invisibles (mais ici visibles) mêlés aux poseurs de signes eux-mêmes, accueil du poète lorsqu’il arrive au village de Koyo après une absence. La transcription de ces transmissions orales n’est pas effectuée ici, en raison de leurs grandes longueurs.

 

 

YB

 

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La Poésie, quelle poésie ? Venise ? (avril 2018, YB)

L’enchaînement des projets que je formule et des invitations que je reçois me conduit depuis plusieurs mois en Vénétie. Cet enchaînement est logique. Afin d’éviter quelque contresens comique voire archaïque, peut-être est-il utile de rappeler ici les étapes de vie et de création du poète que je suis.

*

 

Au début, alpiniste et lecteur permanent de René Char, je faisais toute sorte d’ascensions dans les Alpes, j’écrivais, je publiais des recueils de poèmes ; tous dans le souffle épique des paysages ouverts.

 

Six mois après la mort de Char en février 1988 je partais travailler à Prague, particulièrement dans le domaine de la musique et de la poésie contemporaines. Poètes et éditeurs dissidents, dans la langue tchèque, étaient remarquables, les courageux traducteurs de poésie aussi ; au moment même de la « Révolution de velours », fin 1989, mes poèmes disant dans cette révolution (avant qu’elle ne s’égare dans les turpitudes de l’ultralibéralisme) sa volonté de liberté, de résistance et de dialogue, le disant par les métaphores de la montagne, étaient immédiatement traduits et publiés dans la presse tchèque.

 

Puis de 1990 à 2000 je travaillais et écrivais surtout dans les Antilles où la langue, grâce au créole et au métissage très fécond des archipels, renouvelle profondément la poésie. Je rencontrai Césaire, je découvris l’œuvre fondamentale de Monchoachi. Je commençais à faire des installations de poèmes en espace, dont la majeure a été Fer, feu, parole, en avril 1999 en Martinique : c’était un ensemble de treize installations simultanées du littoral même jusqu’au sommet du volcan Montagne Pelée, avec un plasticien martiniquais et toute une équipe enthousiaste. Simultanément je me rendais à mes premières invitations en Sicile, autre île de métissage dur et douloureux, ainsi qu’à Chypre, encore une île déchirée par les conflits.

 

A partir de 1999 je commençais un long travail en Afrique noire. On m’avait d’abord demandé de faire des ateliers d’écriture au Sénégal puis au Mali. Très tôt je suis parti volontairement dans les rares zones montagneuses sans écriture, mais (ou plutôt : donc) extrêmement riches ethnologiquement, du nord du Sahel, au Mali en particulier. En brousse. Pendant dix ans j’y ai appris, et non pas livresquement, mais par l’initiation orale stricte, avisée et prudente, les pensées animiste et symbolique, dans les langues mêmes et les gestes quotidiens où elles sont vécues.

Un livre de Char m’accompagnait toujours. J’admirais Elytis, le fondateur solaire, Segalen l’opiniâtre. Mais aussi j’apprenais à vivre et comprendre la poésie d’une toute autre manière. Dans un monde sans écriture, extrêmement pauvre sur le plan technologique et matériel, j’apprenais et comprenais que la seule constance, la seule pierre fondatrice du monde, c’est-à-dire des relations humaines qui constituent les communautés, est la parole, la parole dense et claire, socle de tout lien humain.

 

En même temps je lisais assidûment les premiers livres de René Girard, les textes de Marcel Detienne (en particulier son admirable Les Maîtres de vérité), de Michel Cartry et de Gilbert Rouget. Je fréquentais constamment Les Techniciens du sacré de Rothenberg et la collection de CD d’ethnomusicologie Ocora-Radio-France. Attentif aux sens de chaque mot, je relisais Hésiode et Virgile chez nous, Gilgamesh, le Ramayana, et tant d’autres ailleurs. Alors les prestiges langoureux du lyrisme individualiste européen, un peu avant, pendant et après le romantisme, me sont devenus des ingénuités locales temporaires, caprices d’assez faible densité car n’apportant que de très frêles cailloux à la maison commune, que des brindilles de bois sec au chantier de la carène. Alors les évanescences de délicatesse stylistique m’ont semblé stériles ; les frissons mystiques dans la pénombre d’un signifiant écorné me sont parus des raffinements exégétiques et altiers dans un cadre spatio-temporel étroit : un bout d’Europe de l’ouest pendant un siècle et demi.

 

Pour les trois quarts de l’humanité actuelle la poésie conserve activement sa fonction fondatrice dans et de l’oralité et en conséquence son prestige. Elle est éthique, elle pose les pierres d’un socle, elle est le pavement vivant de l’agora, de l’orchestra, du forum, du giérin, où la communauté interroge la turbulence incessante du monde entièrement animiste, où parfois la communauté, hors toute transcendance réductrice, cherche, par l’intermédiaire de l’initié d’incantation, de geste et de rite, le sens du présent et du futur. La poésie est éthique, elle est responsable d’elle-même et de la communauté ; le poète est seulement l’artisan formuleur et transmetteur de cette éthique. Il ne s’efface pas, il ne s’isole pas, il ne se plaint pas. Il porte plus claire la parole qui fonde le lien et fonde donc l’espace.

 

La poésie fondatrice se retrouve partout. Partout villes et bourgs, routes et champs, ponts et rives, cols et crêtes sont créés parce que nommés dans une densité spécifique de parole. Parfois la nomination fondatrice peut également être mythique, comme par exemple le balbutiement de la Sibylle de Cumes fonde Naples d’une part et l’empire romain d’autre part.

 *

 

 

Au début de ce propos j’évoque le travail que je commence en Vénétie. Venise est un paradoxe quasiment hors parole. Aucun grand mythe ne la fonde. Elle n’a de socle que la boue fuyante dans le labyrinthe marécageux de la lagune. Aucun grand rite de parole stable ne la refonde, aucune liturgie profane centrale. Même plus, elle est la permanente mise en crise de la parole comme valeur référente car elle est l’entrepôt rusé des marchands qui négocient dans une tension rivale et compétitive entre acheteur et vendeur ; plus la négociation est dynamique, fluide et changeante plus prospèrent les dynasties commerçantes de doges et d’armateurs. Certes ce fangeux paradoxe au rebours de la parole est dynamique. Or à côté des thésaurisations de l’image peinte ou sculptée devenue elle aussi valeur marchande et rabaissée en somptueux décor de la joute commerciale, à côté du continuel pèlerinage de foules de touristes exténués en quête, justement, de sens et de parole, se produit et reproduit sans cesse le flux métissant des migrants innombrables dans les faubourgs non touristiques ou industriels de Venise, comme Mestre et Marghera.

 

Au débouché de tout l’arc alpin et de la culturellement et industriellement très riche vallée du Pô, la lagune de Venise est une Sicile renversée ou un idéal archipel antillais : les esclaves de l’ancien commerce triangulaire vers les Antilles, les migrants actuels réfugiés de guerres ou de famines économiques débarquant héroïquement en Sicile apportent tous avec eux des éléments anthropologiques considérables : car dans leurs mondes le socle-parole de la poésie est fondamental, le lien communautaire de parole fidèle et stable est fondamental. Les propriétaires, jusqu’en 1848, d’esclaves antillais n’ont jamais réussi à étouffer cette puissante dynamique de parole antillaise, en particulier dans la créativité créole. Mon livre Carène présente cet affrontement intense entre les asphyxiantes féodalités siciliennes et les créativités migrantes d’Afrique et d’Asie. Le statut ambigu de la parole à Venise et l’apport tenace des migrants depuis des siècles font de cette réalité de marécage une intense interrogation poétique.

Yves Bergeret

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En complément de ces réflexions, je souhaite attirer l’attention du lecteur sur cet autre article, récent, Bégayer, qui permet de réfléchir au fondement et à la fonction de la poésie : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/03/23/begayer/

Je renvoie également à l’entretien de juillet 2015 avec le poète -et mon traducteur- chinois Zhang Bo : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2015/07/25/origine-de-la-poesie/

Je rappelle enfin cet article, sur l’anthropologie de l’image : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/04/16/limage-au-mur-agit/

 

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