Le Jardin bâti de Giuseppe Leonardi, à Zafferana, en Sicile

 

 

 

 

 

Le versant est de l’Etna est loin d’être calme. Là, Zafferana, petite ville sous l’immense volcan reçoit régulièrement des pluies de cendres. Là, les puissantes coulées de lave de chaque éruption se précipitent dans le large et très profond ravinement de Valle del bove : ravinement splendide, sauvage, labyrinthique. Pendant des années, j’allais, dormant à la belle étoile, écrire et peindre sur son rebord nord, au dessus du refuge Citelli, au risque de recevoir une bombe volcanique. Dans ce versant le cyclope Polyphème vivait dans sa grotte ; Ulysse et ses marins lui ont échappé par ruse puis Ulysse l’a nargué ; Polyphème, l’œil crevé, a jeté dans la mer vers le sarcasme d’Ulysse des blocs de lave : ce sont les écueils pointus juste au large de la côte basaltique, là.

 

 

 

 

Lors de la grande éruption de décembre dernier, la pente ici a fortement tremblé. Des pans de murs se sont effondrés dans la rue principale de Zafferana. Une déviation oblige à circuler quelques cent mètres plus bas, par le quartier Fleri. Il y a deux jours passant là j’ai remarqué une étrange suite de petits bâtiments jaune vif. Cette fois ci nous nous arrêtons car, sans aucun doute, il s’agit d’une très vivace « installation » d’art brut. J’ai connu une « installation » de cette ampleur dans la banlieue de Nicosie, à Chypre, en 1996 ; une autre encore plus originale dans un quartier Tamoul de la ville du Port, à La Réunion, en 2013. On pense bien sûr au Palais idéal du facteur Cheval, dans la Drôme.

 

 

 

 

Je salue la maîtresse de maison, charmante, âgée, et lui dis mon admiration pour ce jardin de grandes sculptures à dominante jaune. Le rouge aussi est présent partout, le vert un peu également, un tout petit peu de blanc. « Mais regardez donc, Monsieur, entrez, prenez des photos si vous le voulez. Vous voulez un café ? ».

 

C’est une douzaine de constructions maçonnées, à la fois très aériennes et un peu lourdes. Une sorte de village héroïque. Déployé dans le jardin entre la rue et la maison d’habitation. Certaines constructions jaunes laissent voir leurs petits habitants, d’une dizaine de centimètres de haut. Sur des balcons ou par des portes entr’ouvertes. Ci et là apparaissent aussi des figurines pieuses. Également une grosse Tour de Pise bien inclinée. Également trois arcs de cercle de plein cintre sous lesquels passer. Également quatre ou cinq étranges fleurs de maçonnerie, au moins aussi hautes que les petits bâtiments ; l’une d’entre elles a été fortement déséquilibrée par le tremblement de terre de décembre.

 

 

 

 

Enfin surmontant le tout, un extraordinaire palmier métallique rouge de trois mètres de haut, un autre palmier métallique jaune de même hauteur et une plante métallique jaune encore plus haute, cinq mètres sans doute, où culminent des figurations de figuiers de Barbarie à virulentes épines ; ou bien un haut bouquet de soleils criblés de trous et aux courts rayons acérés. Puis dans la végétation naturelle du jardin d’autres groupes de figurines, commémorant gravement la volonté humaine de rester stoïque, ironique, fier, face aux violences de la vie et à la rage du volcan.

 

 

 

 

 

Arrive l’artiste, infirmier de bloc opératoire, âgé. Il a été aussi pilote de rallye. il s’appelle Giuseppe Leonardi. Il a travaillé pendant des années et des années à l’élaboration de cette sorte de cité sacrée-profane, animiste, laïque-pieuse. Des petits drapeaux italiens et des figurines des puissants Saints locaux, dont la Sainte Agathe extrêmement populaire en Sicile, renforcent avec solennité et non sans quelque ironie la majesté de l’ensemble. Et voici aussi quelques ferronneries, pour les balcons des petits bâtiments ou certains ornements circulaires ci et là.

 

 

Et deux étranges structures cubiques très légères en fer et pièces rectangulaires de verre coloré : des sortes d’abstractions que n’auraient pas désapprouvées Mondrian ni Vasarely. A la nuit des projecteurs posés ci et là par Giuseppe Leonardi libèrent sûrement la magie de ces carrés de verre coloré. En somme, une double quadrature du monde mis en ordre tandis que quelques kilomètres plus haut à l’ouest dans le ciel le volcan conique perpétue sa menace.

 

 

 

 

A l’entrée du jardin Giuseppe Leonardi a assis un gros lion, gardien des lieux. De ses yeux vigilants glissent des larmes de sang, que l’artiste lui a peintes Car en silence le lion marmonne les légendes tragiques et braves des héros de jadis et de maintenant.

 

 

 

 

Dans le dos du lion, un peu plus loin, des gardes armés en plastique rehaussés de peinture protègent une princesse habituellement invisible derrière la porte à double battant d’une tour carrée, jaune bien sûr ; puis la même scène de l’autre côté de la tour. En haut de la tour, de nombreux petits drapeaux italiens. D’ailleurs pour un anniversaire récent de son mariage l’artiste a organisé une fête en grandeur nature et un défilé en ville avec une charrette traditionnelle dont il a peint lui-même les scènes épiques, fertiles à l’inspiration du « cantastorie », ce chanteur de rue qui, s’appuyant sur des images peintes que le public voit, chante les légendes, les rebellions, les gestes héroïques.

 

 

 

 

Lorsque je demande à Giuseppe Leonardi et à sa femme s’ils ont donné un nom ou un titre à l’ensemble de cette magistrale « installation », ou même des titres à chacune des constructions jaunes ils répondent en me montrant des cartels de plastique bleu : ils portent la mention « ceci a été conçu et réalisé par Giuseppe Leonardi en 2012, pour la Beauté de Zafferana », sur un autre cartel, le même texte mais « … en 2009 », etc.

Comme si langage ordinaire ne pouvait coiffer par des intitulations ni embrasser cet ensemble artistique qui déborde largement l’usuel, le rationnel, le convenu. Comme la lave du volcan, l’œuvre échappe ici à l’emprise académique. Elle est lave jaune de l’intuition artistique, lave pacifique, elle.

 

 

 

 

Tandis que je converse chaleureusement avec l’artiste et son épouse, arrive peu à peu la famille, joyeuse, hospitalière. Chœur se réunissant autour des grands parents, sous les auspices de la pensée libre.

Tandis que là-haut gronde le volcan qui nous prépare je ne sais lequel de ses mauvais coups.

Cependant dans deux grandes cages à l’arrière du jardin bâti un paon nous observe ; quatre splendides perruches inclinant leurs têtes en tous sens pépient leur contrepoint au chœur familial qui entoure notre conversation.

 

 

 

 

Avant de partir je demande la permission de photographier l’artiste et sa femme : très courtoisement ils s’assoient de part et d’autre du vigilant lion.

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Quatre résurgences

 

 

La conversation fréquente avec un ami historien, d’une lucidité méthodique et sans faille, spécialiste de la colonisation et de la décolonisation française en Afrique, Romain Poncet, m’a soudain fait prendre conscience qu’une logique supplémentaire se trouvait au cœur de quatre actes de poésie que j’avais enchaînés dans la foulée, en peu de temps, il y a presque vingt ans. Avec une forte clarté rétrospective, cette logique ressort des lieux eux-mêmes que j’avais choisis. De fait, dans sa dimension historique et spatiale la parole libre est toujours en très vivant gisement ; meilleure métaphore, en capacité de puissante résurgence.

 

Dans la situation actuelle où des menaces graves de racisme et de populisme pèsent sur nous tous en Europe et hors d’Europe, il me paraît utile de présenter brièvement ces quatre épisodes ; ils rappellent à chacun de nous que la poésie est d’abord une parole en acte, une parole humaine qui est de tous et n’est nullement la propriété d’âmes raffinées et amères calfeutrées dans de mélancoliques tours d’ivoire. Est poésie cette parole de plein vent, qui a un sens pour tous, et avant tout un sens de dignité, un sens de grandeur par sa clarté de, justement, parole libre.

 

A cette époque je prenais peu de photos ; je suis désolé de ne pouvoir accompagner d’une iconographie solide ces paragraphes. Je n’avais pas d’appareil numérique. Je n’ai fait et gardé que les petits tirages argentiques qu’on voit ici (et rien hélas pour le premier épisode).

 

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Fer, feu, parole, sur la montagne Pelée, à la Martinique, avril 1999

 

 

De 1991 à avril 1999 je me suis très souvent rendu dans les Antilles et en Guyane pour en « lire l’espace ». Les îles sont volcaniques ; après l’extermination des pré-colombiens par les Européens, la population dans l’immense majorité en a été Noire, descendante d’esclaves achetés en Afrique. A la Martinique, je rencontrais le poète Aimé Césaire, je travaillais avec le poète Monchoachi et avec le plasticien Christian Bertin. Et toujours dans les lieux populaires du littoral, jadis interdits aux esclaves, la bande côtière des « cinquante pas géométriques » où était né Césaire, où travaillaient Monchoachi et Bertin. Avec ce dernier, et après diverses expositions et « performances » dans les îles, je réalisai une très grande « installation » en onze petites « installations » simultanées de mes poèmes (calligraphiés sur plaques de bois) et de sculptures en bidons rehaussées de goudrons de Bertin, depuis les places centrales des bourgs les plus pauvres au pied du volcan jusqu’au sommet même de celui-ci, la Montagne Pelée. Malgré le Fer qui enchaîne l’esclave et le Feu du volcan, c’était hommage à la Parole libre qui court jusqu’aux vents qui balaient le cratère. Fer, feu ? Parole ! C’était l’hommage à la volonté farouche du marronnage, à la dignité des esclaves et des pré-colombiens et une vaste salutation à l’Afrique perdue, là-bas à la racine des alizés. J’avais réuni pour Fer, feu, parole, cet ensemble d’« installations », toute une équipe de réalisation, Bertin bien sûr, un ami musicien, psychiatre et alpiniste, un collègue de l’UFR d’Arts Plastiques à la Sorbonne où j’enseignais alors (bien sûr j’enseignais les relations entre « poésie et espace »), un régisseur, des étudiants et ma fille, encore toute jeune alors.

 

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La Langue de Barbarie, quartier de Guet N’dar, à Saint-Louis du Sénégal, novembre 1999 & février 2000

 

 

 

Au fur et à mesure de mes années antillaises je ne taisais pas mon souhait d’aller « lire l’espace de l’aut’e bo’rd» (comme on disait en créole), c’est-à-dire les signes graphiques et les effets d’oralité de cette Afrique perdue dont parlaient tous mes amis antillais. Vers la fin de 1999 je fus invité à Saint-Louis de Sénégal par l’université Gaston Berger, de cette grande ville, et le Centre Culturel Français sur place. Saint-Louis est l’ancienne capitale coloniale de L’Afrique occidentale française qui y a laissé comme bâtiments de pouvoir et de mémoire un Musée de l’Institut Français d’Afrique noire, rebaptisé Institut Fondamental d’Afrique Noire puis Musée du Centre de Recherche et de Documentation de Saint-Louis ; également un Prytanée militaire, lycée d’élite pour les meilleurs « fils de chefs » destinés à encadrer la jeune nation que Senghor maintenait dans des liens serrés avec la France, lycée particulièrement ambigu ; plus un palais du Gouverneur et un long pont métallique dont une légende tenace attribue la conception à Eiffel. Mais surtout Saint-Louis est construit à l’embouchure du fleuve Sénégal, frontière naturelle entre Afrique blanche (la Mauritanie est à son nord) et Afrique noire (le pays Sénégal est à son sud). Je devais conduire un atelier d’écriture de poèmes. Je décidais de le consacrer à l’esprit, animiste bien sûr, du fleuve. Les professeurs senghoriens de lettres classiques (de latin et de grec !!! chez les Wolofs et les Sérères…) du Prytanée et de l’université se sont immédiatement pré-inscrits à toutes les places disponibles de cet atelier, s’attendant à se perfectionner en écriture de… sonnets rimés. J’ai exigé que des étudiants participent à l’atelier et aussi d’autres personnes.

 

Dès le soir de mon arrivée à Saint-Louis, j’ai vu hors centre colonial de la ville la longue plage du quartier des pêcheurs wolofs, Guet N’dar, face aux rouleaux violents de l’Atlantique. Il avait toujours été rebelle à la colonisation des Portugais puis des Français. Le flanc des longues pirogues étaient couverts d’alignements de signes graphiques peints dont je compris aussitôt la nécessité rituelle. Le soir même je fis connaissance de deux peintres de pirogue et le lendemain à l’aube, avant le début de mon atelier, de deux autres ; je les invitais à se joindre à l’atelier ; intimidés ils ne venaient que le soir après le départ des professeurs. Nous créâmes donc des bannières avec les plus vivants poèmes créés dans la journée. Jusque tard dans la nuit, je peignais ces poèmes avec les peintres de pirogue sur des rouleaux de papier kraft ; les quatre peintres ajoutaient les signes rituels graphiques adéquats au sens de chaque poème. Enfin je proposais que ces quinze poèmes peints en grand format soient dressés sur la place principale du quartier des pêcheurs et dits là à forte voix par leurs auteurs. Certains participants à l’atelier s’offusquèrent, « comment, Guet N’dar est un quartier impénétrable et dangereux, de voyous et de voleurs ! ». Mais l’enthousiasme l’emporta et une foule populaire, venue de tout le quartier des pêcheurs, se réunit le soir pour écouter dire les poèmes du fleuve, suspendus dans le vent de la place.

 

 

 

 

 

Peu de mois après je revins travailler seul avec les deux principaux peintres de pirogue, qui avaient écarté les deux autres. Quinze jours de travail sans relâche, toujours en extérieur et en public. Le dernier jour les longs poèmes-peintures sur Leporello chinois de huit mètres de long (format d’une petite pirogue) et à 24 volets, plus des poèmes-peintures de très grands formats sur tissu furent exposés au Musée de l’ex-IFAN ; une foule d’habitants de Guet N’dar en grands boubous de fête vint au vernissage ; je dis à forte voix mes poèmes qu’un des peintres, excellent chanteur, fit résonner sous les hauts plafonds de l’ex-IFAN colonial qui n’avait jamais reçu ces visiteurs-là, du quartier rebelle.

 

 

 

 

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L’escalade expiatoire de Tabi, août 2000

 

Cet épisode se lit en italien, traduit de manière très vivante par le poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2019/03/15/lespiazione/

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L’été suivant de tribulation en tribulation, cherchant quelque trace de « poseurs de signes » dans les rares montagnes du Sahara au nord du Mali, j’arrivai au village très isolé de Tabi, dans des blocs au pied d’une montagne tabulaire. J’en ignorai l’ethnie et l’histoire. Il est dogon Toro nomu, la même ethnie que Koyo, dont la montagne se dresse trente kilomètres plus à l’ouest dans les sables. Je saluais les Anciens, disais mon admiration pour les « poseurs de signes », demandait peu à peu s’il y avait des signes peints dans le village. J’avais vu des portes entièrement « décorées » de damiers noirs et blancs. Longue délibération des Anciens. Soudain ils me désignent quatre hommes armés de vieux fusils, à suivre. Ce que j’ai fait. Long cheminement jusqu’à une gorge profonde dans la falaise. Une forte cascade rendait les rochers dangereusement glissants. Nous avons grimpé. Sur le plateau, une magnifique longue citerne naturelle de l’eau claire de la saison des pluies. Les quatre hommes me font aller encore un peu plus loin : ruines d’un village. « Assieds-toi ici ». Ils tirent des salves de fusil en l’air. Au soir nous redescendons au village. Le lendemain je poursuis mon chemin dans les sables, arrivant un soir à Boni et le lendemain, toujours à pied, en escalade, à Koyo.

 

 

 

 

Cinq ans après je compris l’escalade qu’on m’avait fait faire. Dans les années 1920 l’armée coloniale française avait soumis tout le Mali. Il ne restait que Tabi. Mais Tabi était alors en haut, sur le plateau tabulaire. Et pouvait résister à l’infini, grâce à son eau abondante et ses petites terrasses de culture sur le plateau. L’armée française fit monter un canon sur un sommet voisin pour bombarder le village ; des habitants furent tués. Le village résistait toujours. Finalement un traître révéla le passage dans la falaise, où gronde la cascade. Le village fut pris. Toute la population fut déportée à Hombori, chez les Songhaï, à cinquante kilomètres à l’est. Puis autorisée en 1948 à revenir à sa montagne sacrée, mais à son pied, en creusant des puits très profonds. Là où est le village actuel. A peu près cinquante ans après les Anciens du village m’avaient fait faire l’escalade expiatoire, sous escorte armée comme un prisonnier, jusqu’aux ruines du village bombardé. L’été 2005, la saison des pluies tardait dramatiquement à commencer et deux Anciens de Tabi vinrent en émissaires me chercher à Koyo, où j’avais été initié comme « nassi », c’est-à-dire homme ayant le pouvoir de faire tomber la pluie ; ils voulaient que je déclenche la pluie sur Tabi.

 

Aux alentours de 2008 un ethnophonéticien de l’université américaine de Michigan qui cartographiait les langues du nord du Mali pour son université et avec la participation avisée de la CIA arriva à un hameau satellite de Tabi, au pied de la même montagne, et demanda à enquêter sur la langue et à l’enregistrer ; les Anciens lui désignèrent deux jeunes scolarisés, qu’il paya. Il obtint ainsi des lexiques mêlés de langue peul, sans qu’il s’en rende compte ; les noms rituels et conceptuels clefs de la pensée dogon Toro nomu ne lui avaient pas été accordés. Quand il s’approcha de Koyo, seul village resté en haut de son propre plateau tabulaire, plus loin, il demanda dans l’oasis de Boni le jour du marché à rencontrer des gens de Koyo pour continuer sa collecte phonétique. Il croisa en effet Hamidou et d’autres de mes amis de Koyo qui lui répondirent que, non, ils ne connaissaient pas de village du nom de Koyo.

 

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L’atelier d’écriture de Boni, février 2001

 

 

 

 

 

Au tout début de 2001 le Centre culturel français de Bamako m’invita à faire un atelier d’écriture à Bamako. Je remerciai certes mais répondis que faire cet atelier m’intéressait beaucoup plus à Boni, mille kilomètres plus au nord. Dans ce bout du monde ? Oui, insistais-je. Je l’obtins et restais là-bas un assez long séjour. Le week-end je montais en escalade à Koyo, bien sûr. Une « Ecole Fondamentale » venait de s’ouvrir à Boni, scolarisant alors deux cents enfants de la région pour une population recensée de vingt mille nomades et sédentaires. On y enseignait en français, élèves, familles concernées et instituteurs refusant une scolarisation en Peul, la langue féodale dominante de la région. Avec une quinzaine des élèves les plus âgés et deux instituteurs remarquables, des poèmes furent créés tous les jours ; Ils disaient l’esprit des lieux de Boni, de ses puits et de sa source mythique dans un piémont. Je peignais les poèmes à la lueur de bougies la nuit sur de grands tissus blancs que j’avais achetés à Bamako. Le grand marché se tenait le jeudi, attirant des foules lointaines en particulier pour le commerce des bestiaux. C’est le jour que choisissent actuellement le grand banditisme touareg et les djihadistes de tout poil pour enlever, égorger, faire sauter des mines sur les pistes, tuer, tuer encore ; la région est ravagée. Mais en février 2001 la veille du jour du marché, où il y avait vraiment beaucoup trop de monde, quinze poètes en herbe de toutes les ethnies de la région, leurs instituteurs et moi avons dressé dès l’aube et toute la journée nos poèmes de paix, de dialogue et d’écoute qui n’avaient de cesse de redire sans fin la nécessité du dialogue et de la parole digne et claire.

 

 

 

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Yves Bergeret

 

 

 

 

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Guillaume Rooster, tatoueur à Die

 

 

 

Guillaume Rooster reçoit cet après-midi dans son atelier Thibault qui me dit travailler « dans l’extraction végétale » chez un entrepreneur spécialisé en ce domaine. Tous les deux acceptent ma présence. Guillaume est un fin dessinateur, grand connaisseur entre autres des estampes florales japonaises et des peintures d’herbier européennes ; son style est vigoureux, raffiné, inspiré, dynamique. Thibault s’en remet à sa science et à son goût. Thibault veut ajouter sur sa peau un tatouage plus élaboré qui « confirme, dit-il, une nouvelle orientation dans sa vie ». Il a demandé à Guillaume s’il peut lui tatouer à l’avant-bras gauche le dessin d’une serpe ; ce dernier lui a suggéré d’entrelacer à l’outil une plante. Le choix s’est porté aisément sur l’Achillée Millefeuille, qui pousse un peu partout, en bonne terre au bord des chemins.

 

 

 

 

 

 

 

Tandis que Guillaume prépare son matériel, Thibault déjà allongé sur la table de travail m’explique que cette plante familière soigne les blessures : c’est avec elle que devant Troie Achille a soigné Patrocle blessé. Et même cette plante préviendrait les blessures : c’est pourquoi Thétis plonge son fils Achille encore bébé dans une eau mêlée de cette plante magique, en le tenant par le talon resté hélas, on le sait, hors du bain.

 

 

 

 

 

 

Thibault, qui est droitier, souhaite serpe et Achillée sur son avant-bras gauche, six fois fracturé dans les années passées, balafré d’une forte cicatrice. Guillaume a réalisé à l’encre de Chine un dessin préparatoire. Thibault l’apprécie et l’accepte. Par un procédé de calque Guillaume dépose le dessin sur la peau lisse tendue.

 

 

 

 

 

Commence alors dans la plus grande concentration le rite intense du passage de la pensée du tatoueur à la peau puis à la vie du tatoué. Ce n’est pas seulement un ensemble de lignes et de points qui s’installe par la vertu du dermographe entre derme et épiderme ; mais surtout je vois en trois heures, comme dans une puissante saison des pluies tropicales, naître et croître vivants la plante, l’outil, dessinés, tatoués ; la croissance de la plante est le premier acte du rite. Le second acte, plus simple (c’est l’affaire de la dernière demi-heure), est celui de l’incrustation de la serpe elle-même dans la peau.

 

 

 

 

 

Il n’est pas clair si l’incrustation n’est pas aussi une incarnation ou même un ensemencement. Thibault veut que soit « confirmé », dit-il encore, son rebond dans la vie ; sa compagne et lui viennent d’avoir, il y a juste un mois, une petite fille. Ce n’est pas une image monochrome d’herbier que Guillaume dépose dans la peau de Thibault, si précise, élégante et ferme soit cette image. Ce qui voit le jour sur le bras du jeune père, c’est la force de la vie, c’est la plante dont l’esprit et la vertu sont le soin, l’harmonie de la croissance et la thérapie s’il le faut. Ce que Guillaume implante, c’est la vertu de la plante.

 

 

 

 

 

Mais c’est aussi la force de cueillette de la serpe qui est implantée. Le geste de couper avec cet outil la plante n’est pas tendre pour la plante ; c’est envers la famille nourrie, soignée, protégée qu’il est tendre. Le fer tranchant de la serpe est enlacé de l’Achillée, c’est ainsi que Guillaume l’a pensé. Il l’installe maintenant dans la peau du jeune « extracteur végétal ». Je pense à l’aphorisme de René Char : « à une rose je me lie », et à cet autre aphorisme de Char aussi : « frais soleil dont je suis la liane ». Guillaume avec l’accord de Thibault a installé sur l’avant-bras un dessin sacré, motif superbe, délicat et sensible, du sacrifice animiste qui exalte la vertu de la plante humble mais salvatrice mêlée au geste modeste et grave du cueilleur (je ne sens pas possible d’écrire le serpeur…).

 

 

 

 

 

Et de même l’aiguille du dermographe que tient Guillaume n’est pas tendre avec l’avant-bras, avec le corps de Thibault ; n’est pas douce la lame du rite animiste, si pourtant la pensée et la volonté du rite ne vont que dans le sens de la nouvelle étape de vie, dans le sens du rebond dans l’image de la personne, dans le sens de l’identité professionnelle et familiale offerte ostensiblement, sur l’avant-bras, aux yeux de tous.

 

 

 

 

 

Trois heures Thibault reste allongé sur la table de travail, tendu parfois sous la douleur ténue de l’aiguille du dermographe, calme toujours, attentif. Trois heures Guillaume transmet la vertu du dessin par son geste incessant, nettoyant le surplus d’encre, instillant encore et encore par gouttelettes régulières, infimes, cette encre qui crée feuilles minuscules, graines, rameaux et brindilles. Calme, attentif, extrêmement concentré. Guillaume diffuse dans son atelier une musique enregistrée, instrumentale le plus souvent, à rythme constant ferme et propice à amadouer la relative douleur et l’émotion profonde du rite de transmission. Le deuxième outil de Guillaume, outre son dermographe, est son regard, extraordinairement attentif sur la peau, sur le millimètre de la peau qui reçoit en ce moment une feuille de l’Achillée, une nervure ligneuse de la poignée de la serpe. Parfois le dermographe se fait légèrement bruyant, vrombissant, gros insecte prenant jubilante part à l’insertion de l’image de vie dans le terreau de la peau.

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

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Guillaume Rooster Tattoo

27 rue de l’Armellerie

26150 Die

 

grooster_info@yahoo.com

 

(les photos présentées ici suivent toutes le déroulement de la création de ce tatouage)

 

 

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Montagne, sel

 

Ce poème accompagné d’acrylique et d’encre de Chine, a été créé par Yves Bergeret à Veynes les 27 et 28 février 2019 sur deux quadriptyques de Hahnemühle 250 g de format 17,5 cm de haut par 100 cm, en deux exemplaires.

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On le lit en italien dans une splendide traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/03/03/montagna-sale/

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Il redescend aujourd’hui du sommet de la montagne

par la combe obscure et la montagne le suit.

 

C’est peut-être cela, cette impression

de chant double, la montagne et lui,

ou son père et lui, ou lui et son fils.

Il y a cinq ans il avait traversé à pied sec

la Méditerranée en y ouvrant une tranchée profonde

et il était venu jusqu’à notre montagne

d’arbres hivernaux, d’arbres taiseux.

Des rochers s’en étaient allés à sa rencontre

en roulant par la combe obscure jusqu’à la mer.

 

Ainsi va la vie dure et peu sûre, jamais stable,

de l’homme dédoublé aux talons friables

trouant la montagne et la mer,

repartant traîner la montagne dans le sel de la mer

pour que crépite le fier récit de tous.

 

 

 

 

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Rends la montagne plate et lisse

comme le creux de ta main que tu ouvres.

Rends la montagne concordante

comme le visage.

Tire sur elle depuis la vallée l’ombre

quand au soir le soleil tombe.

 

Nageur, marcheur parti sans bras,

la mer salée est peut-être aussi féconde

que la montagne.

 

Remercie les épaules amies

qui suantes ont porté les masques,

les tirades de théâtre, les épisodes chantés,

les sacs de sel et de riz.

 

 

 

 

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Cinq créateurs, plus ou moins créateurs

 

 

Cycle de cinq poèmes mis en espace avec gestes d’acrylique et d’encre de Chine sur Fabriano 120 g (en cinq quadriptyques horizontaux de 16 cm de haut par 9,5 de large pour chaque volet) ; ce cycle a été créé en quatre exemplaires par Yves Bergeret à Veynes et à Die du 20 au 23 février 2019.

 

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1

Livio chez le dentiste

 

Les os de Livio sont en verre.

Il utilise deux béquilles : Leopardi et Lamartine.

Dans sa bibliothèque chérie, des béquilles par dizaines,

raffinées, stylées, flatteuses.

 

Aïe, ses béquilles cassent aussi, elles qui portèrent

l’Europe, telle une suave coupe de sorbets et de fruits.

Est-ce que la faim est encore la même

dans nos terres de populisme et de fer ?

Brique, stuc et marbre, où sont-ils à présent ?

Haute littérature écrite, quelle beauté jadis…

ah, elle s’évapore au plafond du dentiste

tandis qu’allongé sur le fauteuil de soins Livio souffre.

Le plafond est un brouillard terne, deux mouches,

un hémistiche noir ici dans le bruit de la fraise,

un hémistiche gris là. Aïe, Livio éprouve

moins d’amitié pour ses béquilles.

Alors il décide d’entrer dans le voluptueux

monde de la photographie, brûle sa bibliothèque

et jette sur le racisme et la mer en tempête

les cendres et ses premiers tirages.

 

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2

Partout et nulle part

 

A la mort de Véronique ses amis

s’aperçoivent qu’ils ne la connaissent pas.

Savante érudite raffinée

cultivée brillante ironique etc.

Dix-sept masques sur le même visage.

Ah, y a-t-il bien un visage sous ces masques ?

Véronique a multiplié notices, articles, traductions,

brillante archéologue d’une terre irréelle,

feux d’esprit, mille pensées en contrejour,

art infini de la conversation par jeux et réparties,

art d’il y a quatre siècles en Europe de l’ouest.

Or où est l’œuvre ? où est le visage ?

Où est le grand livre, le pilier, le ressort…

Seul et désespéré, un permanent bond

pour sauter d’une vallée à l’autre.

Solitaire un nid projeté par le vent violent

de l’Europe enragée de ne pouvoir

dominer le monde.

 

***

 

 

 

3

Bâtisseur à tout crin

 

Son père a battu Guillaume

Son père a terrorisé Guillaume.

Guillaume n’a grandi que dans son propre cri

et par son esquive des coups.

La longue ligne droite de la raison,

à découvert, est trop dangereuse.

Guillaume est antilope et lièvre.

La longue ligne droite de la phrase,

à découvert, est trop risquée.

Guillaume fuit une à une ses familles d’accueil.

La longue ligne de l’écriture lecture,

à découvert, est trop ardue et imprudente.

A quarante ans, Guillaume ne parle presque pas.

Mais depuis l’âge de quinze ans

il dessine et peint, assis par terre,

des bolides ; plus des palais

à multiples perspectives, outre cohérence ciblable,

qu’il investit comme le corps d’une femme aimée.

 

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4

Caniche

 

Modi se trouve beau en écrivain.

Il brigue prix et médailles.

Il installe la littérature comme une plume

d’autruche sur son occiput.

Ou comme un cache-sexe pour cacher son vide.

Son avidité, veux-je dire.

Son avidité a un prénom : « trahir ».

 

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5

La voie libre

 

Dario ne s’intéresse pas à bondir.

Il est lent et aime que les vagues de la mer

soient lentes et inlassables.

Comme une île, Dario a entière l’âme.

Il a appris à construire

et ne ferme jamais la porte

de ce qu’il construit.

Car la poussière

apportée par le silence qui entre dans la maison

est l’épouse du dieu qui dort en lui,

sous sa troisième arcade sourcilière.

 

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Poème de l’Etna et une peinture murale (à Valenza)

 

 

 

 

Vendredi 8 février 2019 au matin, à l’invitation de la Scuola Media Pascoli, de Maurizio Prima Carandoni, directeur, et des professeurs Barbara Iannello et Simone Di Franco, à Valenza, entre Turin et Milan, Yves Bergeret a créé une peinture murale de 1,5 m de haut sur 2 m de large, à l’acrylique et encre de Chine. Cette œuvre est installée au dessus de la porte qui donne accès à la Salle de répétition d’orchestre de la Scuola et à la Salle des Professeurs. Le poème inédit calligraphié au centre de l’œuvre dit :

 

Salut, amis inconnus, ombres nouvelles,

qui traversez le fleuve à pied vers notre maison mère

 

 

 

 

 

 

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Après deux répétitions des intervenants, a été créée en fin d’après-midi de ce même vendredi une nouvelle interprétation orale et musicale du Poème de l’Etna, dans une nouvelle traduction. Cette nouvelle version italienne, splendide, due au poète Francesco Marotta se lit, en deux parties à ces adresses :

https://rebstein.wordpress.com/2019/01/05/poema-delletna-1-9/

https://rebstein.wordpress.com/2019/01/08/poema-delletna-10-18/

 

 

 

 

 

Le cycle a été donné en italien par Pier Manca, acteur et philosophe, dans une très belle diction dynamique et précise, par le poète en français et par Sergio Castroreale, clarinettiste, qui a ici créé des improvisations personnelles, particulièrement inspirées et efficaces par leur beauté et leur sensibilité, après chacun des dix-huit poèmes du cycle.

 

Cette création a eu lieu grâce à la généreuse organisation des libraires Licia et Fabia, et à l’organisation tout aussi généreuse de Simone Di Franco, photographe, et Barbara Iannello.

 

 

 

 

 

 

-Les photographies en noir et blanc ici présentées sont de Simone Di Franco.-

 

 

 

 

 

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Guillaume Ducran, artiste-peintre

 

 

 

Guillaume est assoiffé de peindre. Il est autodidacte. Il s’enthousiasme pour les « architectures » de château et va en médiathèque photocopier des images de grands châteaux médiévaux. Il a une âme de bâtisseur décidé, même si le monde est très instable. Peindre à la gouache ces « architectures », aïe, c’est souvent difficile car elles récalcitrent à entrer dans le format plus ou moins A4, celui de toutes les peintures de Guillaume. Sauf les deux plus récentes, où naît le A3.

 

 

 

 

Il s’enthousiasme aussi pour les grosses voitures à puissante cylindrée. Jeune il a eu son permis de conduire, mais l’a perdu dès le premier mois pour deux énormes excès de vitesse, et en plus le même jour.

 

Il a eu deux chevaux, que sa marraine gardait dans un pré près du Mans. Il a appris à monter à cheval dès six ans. Un matin la barrière est mal fermée, l’un des deux chevaux s’échappe et est écrasé par un camion de « 44 tonnes ».

 

Son histoire personnelle, enfance, adolescence et première jeunesse (il est encore jeune, s’approche doucement de la quarantaine) est surchargée de violences dont il a pu finalement réchapper. Voici seize ans qu’il vit dans la rue, surtout à Paris. En fait il a commencé à dessiner il y a vingt-deux ans et à peindre il y a seize ans.

 

 

 

Ses gouaches sont des casaques de jockey ; la couleur peinte sur la feuille est l’habit qu’il pose sur la violence de la vie, non pas pour l’annuler mais pour l’envoûter et la guider. Comme le cavalier ne peut monter, maîtriser et conduire où il veut son cheval qu’en gagnant la confiance de sa masse nerveuse et frémissante d’énergie. Avec ce qu’il dessine à larges traits noirs très forts sur la feuille puis qu’il peint de couleurs franches, Guillaume, avec ténacité et humanité, regarde droit dans les yeux la vie : il tutoie en elle quelque chose, peut-être une énergie surabondante voire destructrice. Mais lui ne la détruit pas, il l’amadoue et la guide.

 

 

 

 

Ses gouaches sont les couplets du chant hardi de la ville. Plutôt : de son chant hardi dans la ville, dans la vie : le chant de Guillaume. Toutes ses gouaches sont vigueur, architecture, fermeté. Des paravents dressés sur la vie, pliables-dépliables ; souvent des sortes de paravents à multiples perspectives juxtaposées.

 

Guillaume peint par terre sur le trottoir. Ce mois de janvier ce sont des voitures vues d’au dessus. Elles sont beaucoup plus que des jouets. Une main divine les gère, c’est la main gauche de Guillaume, sienne, d’en haut. Des autos vides, sans passager. Habitables par des rêves urgents.

 

 

 

 

 

 

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Avertis des soubresauts violents de la vie, les maisons-manoirs-châteaux sont entourés de clôtures qui sont quasiment des petits remparts. Les remparts dansent. Comme parfois autour des « architectures » (c’est le mot employé par Guillaume), dansent des douves, des rivières ; et même une fois une chaîne de montagnes. Mais en même temps closes sont les portes, vides sont les fenêtres.

 

 

 

Le 11 janvier dernier Guillaume me dit : « Sous la triple maison hantée et dans la cour devant elle poussent les racines de l’arbre invisible que toute maison a derrière elle ».

 

 

 

Récemment Guillaume insiste pour me dire qu’il voudrait supprimer les épais traits de l’esquisse, fermes et noirs comme des plombs de vitrail, et qu’il aimerait essayer de poser directement les couleurs : en somme arriver à faire de légers parapentes, mais de quel envol, selon quel vent ?

 

 

 

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Est-ce que les maisons sont droites ?

Est-ce que les voitures vont droit ?

Voilà, ce sont ci-dessus des questions d’architecte banal et de garagiste banal.

 

 

 

 

En fait par la peinture de Guillaume, le regard ne voit plus vraiment en panorama, en synthèse. Il voit par une action. Il est mouvement : de telle partie de la carrosserie de la voiture à telle autre partie, chacune ayant sa propre logique de proportion et de point de perspective ; de telle partie intérieure de l’habitacle, par exemple le siège du passager avant, ou le volant, ou la plage arrière, ou le siège du conducteur, à telle autre partie. C’est encore plus net dans les architectures, en particulier dans la représentation des toitures. La perspective est axonométrique. Les points d’attention sont successifs, rarement simultanés. Ce qui compte ce n’est pas la coordination des éléments, c’est l’intensité constante dans la variation des couleurs, c’est la lumière constante dans le cœur même de la couleur. Ce qui compte c’est le double mouvement de cette intensité et de cette lumière.

 

 

 

La peinture est le mouvement du regard créant, celui de Guillaume, et de l’autre regard qui met ses pas dans ceux du regard de Guillaume : le mien, le vôtre. Ce double regard voit la peinture comme couleur qui bondit, comme bondit le cheval au concours de saut d’obstacles.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

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Les peintures de Guillaume sont ici présentées par ordre chronologique, crées du 11 octobre 2018 au 27 janvier 2019. Est également présentée ici au centre du texte une séance de travail, du 27 janvier au soir.

 

 

 

Une adresse e-mail : guillaumeduclaux75011@gmail.com

 

 

 

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