L’Orage après l’aube m a i s Explosion

 

Ces deux poèmes se lisent en italien dans une très dynamique traduction du poète Francesco Marotta (avec un commentaire en italien de celui-ci), à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/09/10/lesplosione/

 

 

L’Orage après l’aube

 

 

Poème en trois parties sur trois diptyques (en trois exemplaires chacun) de papier tchèque Aqvarel 280 g, de format 29,7 cm de haut par 42 cm, créé à l’encre de Chine et à l’acrylique par Yves Bergeret, à Veynes le 28 août 2019.

 

 

1

 

 

 

 

L’orage a choisi ma maison

pour s’acclimater.

 

Il l’a choisie parce qu’elle est une montagne.

 

Allez, vieux bougre,

tu ne t’acclimateras jamais.

C’est pourquoi je suis ton fils.

 

2

 

 

 

 

L’aube est arrivée

par le côté, sans un mot,

même la porte du jardin n’a pas grincé.

 

Les arbres à leur tour se sont juste un peu baissés

pour passer sous elle

et aller voir notre montagne en bas,

violette comme la mer.

 

 

3

 

 

 

 

Au tronc du jeune chêne

s’enlace l’écho (c’est une fille)

du tonnerre derrière la montagne.

 

Fourmi aux rides de l’écorce,

grêlon futur,

grandit comme un corsaire

l’arbre.

 

Une bourrasque

rebrousse les feuilles du chêne

dans l’autre sens,

mais on ne refranchit pas

la porte de l’aube.

 

 

***

 

 

Explosion

 

 

Le 2 septembre 2019, une mine explose sous un car de voyageurs sur la vieille piste goudronnée, défoncée, entre Douentza et Hombori, dans le nord du Mali ; à mi distance des deux bourgades l’extrémité nord de la montagne de Koyo surplombe cette route. Au moins huit voyageurs sont tués.

 

En réponse voici ce poème en trois parties sur trois diptyques (en trois exemplaires chacun) de papier tchèque Aqvarel 280 g, de format 29,7 cm de haut par 42 cm, créé à l’encre de Chine et à l’acrylique par Yves Bergeret, à Veynes le 5 septembre 2019.

 

 

1

 

 

 

 

Cachée dans la poussière de la piste

une mine a tué huit d’entre nous.

Nos falaises se hérissent.

Tirant vers la lumière aveugle

la moitié de leurs racines.

L’autre moitié, c’est la parole,

nous et le mil.

Parole, nous, mil, indéracinables.

 

 

2

 

 

 

 

Explosion projette nos corps comme des barques

contre les deux écueils du détroit.

Mais les deux écueils du détroit, les deux crocs

de la gueule incompréhensible

remercient eux aussi les chanteuses

qui ouvrent des trous dans la masse sombre

de la mort, rendent les corps à la vie.

 

 

3

 

 

 

 

Les falaises se plient davantage.

Des pans de roche tombent.

C’est comme cela, la parole

serre les poings

quand le souffle de l’explosion passe.

Mais le vent est notre étranger préféré

qui vient répondre jusqu’au bord du vide

en haut des falaises,

remettre en vie le cœur du récit,

tout ce que l’explosion froisse, notre parole

claire, notre soleil de minuit.

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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TOUTE UNE ANTHROPOLOGIE…, par Anne Michel (sur Le Trait qui nomme)

 

 

 

Le Trait qui nomme est un ouvrage trop dense pour être appréhendé dans son intégralité et présenté en quelques pages à la suite d’une unique lecture. Le commentaire ne pourrait en être que sélectif et par là même insuffisant. Ou bien disséqué par une exposition trop pédagogique, ce livre foisonnant de vie et de création resterait mutilé de sa dimension synergétique d’un concret fouillé jusqu’à l’os et de l’envergure de son exigence passionnée de liberté d’être, d’agir et de penser.

On conviendra assez spontanément qu’il s’agit d’un livre de chevet, à consulter lorsque les sirènes de la consommation occidentale se feront trop racoleuses et les dissonances entre quotidien et poésie trop stridentes.

Nous reviendrons à lui pour prendre le temps d’ingérer tout ce qu’il aborde. Pour bénéficier d’une ouverture au monde, d’un processus de découverte inhabituel et profiter, littérairement parlant, d’une sensorialité riche en panoramas de toutes sortes. Le récit, par Yves Bergeret, de son aventure contemporaine, abonde en expériences instructives, troublantes, fâcheuses ou quasi mortelles, vécues par lui dans cette région subsaharienne du Mali située aux contreforts du désert, en vingt-deux séjours consécutifs de 2000 à 2009.

 

 

 

 

Richesse du contenu ethnologique tout du long de l’ouvrage. Circonstanciation des informations. Précision du contenu descriptif, géologie des lieux, caractéristiques du climat, modes de vie des populations ainsi que spécificité de leur habitat. Adéquation constante du texte et de sa composition avec les étapes successives d’une initiation au cours de ces vingt-deux séjours consécutifs dans le village de Koyo, surplombant la plaine de Boni, ville-oasis importante de la région de Mopti.

Cette entreprise, au départ décidée pour rencontrer et éventuellement partager les savoirs et savoir-faire avec les paysans-peintres de cette région, a peu à peu évolué vers une véritable initiation, accueillie avec joie dans un souci de découvrir une altérité. Initiation vécue jusque dans son métabolisme par sa ténacité et sa confiance de poète à l’itinérance audacieuse, puis amenée à la reconnaissance mutuelle entre les individus, par la persévérance de sa réflexion, sa perspicacité. Architecturée non dans le tempo de cadences mécaniques ou selon les modes d’une actualité touristique mais dans la préférence d’une lente immersion à tous niveaux.

 

 

 

 

Puis activée, directement nourrie des expériences du corps soumis à des épreuves physiques ; par celles d’un psychisme assailli d’émotions violentes parfois contradictoires, déstabilisantes voire perturbatrices, entraînant même des réactions limite transgressives. Enfin, formulée par écrit dans la foulée de chaque séjour, à chaque retour en France.

La sincérité évidente d’Yves Bergeret, frémissante ça et là d’une exultation perceptible, irrigue ce texte dense, fluide et copieux d’une exigence littéraire qui électrise la tension, colore les anecdotes, éclaire la valeur des épisodes, sculptant la scène.

Scène de la Nature et scène de l’Humain que nous, Occidentaux, avons définies comme structurellement différentes et divergentes, incomparables au sens premier, inamovibles chacune dans leur représentation physique, leur dynamique et leur génétique ; cependant plus que parallèles, plus que liées par les besoins de l’alimentation, la pharmacopée ou l’esthétique. Scènes conjointes, solidaires au niveau des besoins des organismes, du flux du temps, scènes croisées et épousées pour le meilleur et pour le pire, dont on ne connait pas encore, et ne connaîtra peut-être jamais, l’accord ultime. La fusion hors probabilités. Qu’en sait-on ?

 

Revenons à Koyo, au Mali brûlant de son désert tout proche pour renouer avec Yves Bergeret et à son récit, épopée d’un quotidien rural au soutènement animiste, rendu au plus proche de leurs réalités grâce  à l’exactitude du vocabulaire, à la rigueur de la syntaxe. Mais beaucoup grâce à la persistance, dans sa composition, d’un pouls qui bat avec, entre et sous les mots. Et du coup empoigne la terre, fécondée de l’attente et de l’appel au sacré des Hommes.

 

 

 

 

Ces objets, ces choses, ces instants bénis d’une perception commune, ce temps suspendu comme si la montagne-oracle allait déposer ses pierres pour le futur aux pieds des habitants ou des voyageurs, quitte à en écraser quelques-uns au passage. L’oeuvre féconde libère à son pas calme le sol avare en plantes et graines, de ses mystères, comme au dos d’un chameau s’en va le caravanier.

Ce texte fertile s’épand largement dans la plaine de l’écrit, s’étire jusque vers les mers de la vision, par vagues d’improvisations agissantes de l’intimité du poète. Serpente en vastes respirations, mesurant le décor africain pour, sans le trahir, traduire tantôt la beauté guerrière de paysages volcaniques, tantôt les à plats des plaines ou la monotonie monochrome de la savane.

 

Mais voici la dureté de l’apprentissage pour l’homme et la permanence de multiples obstacles, tenant à la région elle-même ou à la difficulté de livrer un témoignage authentique : rapporter faits, gestes, rituels et sources de création d’une culture reposant sur des centaines de siècles d’oralité.

Opposée par sa pratique du signe apposé stricto sensu à même les chairs et les matériaux à notre civilisation d’appareillage technique, intellectuel et théologique. Par sa croyance en un langage de la Terre, par sa promiscuité avec un arrière-plan magique tout puissant, à l’Occident, farouche propriétaire d’une conception d’être et de percevoir érigée en dogme. Car Loi sur/Papier, telle est notre Ville. Foi sur/Textes sacrés, tel est notre contact, et obligation, envers la transcendance.

 

 

 

 

Le réalisme constant, la clarté illustrative de ce texte qui n’élude rien du monde géographiquement, matériellement et psychologiquement approché puis intégré par Yves Bergeret, garantissent son intégrité. Témoin attentif -acteur précautionneux de cette infime partie du monde-, héraut en quelque sorte d’un fragment d’existence, d’actes et d’histoires dans cette région qu’il découvre en 2000 et de ces contrées qu’il arpente ensuite au cours de dix années de fidélité à son projet : voir. Montrer. Comprendre. Dire l’origine, l’histoire, le sens et les infinies extensions et variations de ce Trait qui nomme.

Le dessin-trace que les peintres-paysans du village et alentours créent sur les murs intérieurs ou sur les façades des maisons.

Sans jamais enregistrer ailleurs que dans la mémoire ou sur les surfaces plates ou curvilignes des habitations. Une mémoire faite de sens en ses diverses significations, de sons, de contact et de matière.

 

 

 

L’avant-propos est exemplaire pour engager les lecteurs à participer à l’aventure géographique, exploratrice, psychologique, morale et anthropologique d’Yves Bergeret. Il donne en trois paragraphes succincts et clairement informatifs, la teneur du projet et de ses étapes successives.

« Ce livre présente mes gestes et mes approches, mes hésitations, mes joies et mes réflexions, tels que je les ai écrits au retour de chacun de mes retours de travail dans ces montagnes, à partir du quatrième séjour jusqu’au quinzième. »

Yves Bergeret est parti rejoindre ces montagnes pour accomplir un travail. Nous voici d’emblée de jeu en présence de séjours à visée anthropologique.

Tout au long des treize chapitres du livre, il sera question de décrire le plus rigoureusement possible cette région aride, constituée en grande partie de déserts, de savanes se déroulant à l’infini d’une plaine faiblement ondulée. Yves Bergeret découvre ce lieu plombé par le soleil, saturé de chaleur et de lumière, planté de rares arbres, chichement fourni en une végétation sèche. Une terre monotone ponctuée de petites plantations et de maigres troupeaux, brutalement fendue d’une chaîne de falaises rouges décapitant l’espace ou le remplissant. La beauté à l’état pur. Dedans ou sous elles, à leurs flancs ou dans leurs ventres, les mystères liés à l’animisme, les interdits jumelés de sanctions à qui les enfreint. Le Mal et le Bien chrétiens y laissent la place aux Présences taboues, génératrices de bien-être ou de désordre, de joies ou de peines, d’abondance ou de famine.

Ainsi, ces sols désertiques, ce sable si bien fantasmé dans La Femme de sable de Abé Kôbô ; ces roches fièrement dressées au-dessus de la plaine et tranchant littéralement l’espace, lui intimant de se taire ou de moduler l’air, seront méticuleusement décrits.

 

 

 

 

Comme ses populations. Centre d’intérêt d’une observation impartiale et bienveillante, sans commune mesure avec celle qui présidait aux décisions ethnographiques, et colonisatrices dans la foulée, c’est à dire, enfants, femmes et hommes embarqués dans la classification réductrice de l’esprit occidental. Imbu de savoir exponentiel, fondateur-destructeur. Une observation qu’Yves Bergeret maintient plein cap sur la curiosité bienveillante et la compréhension raisonnée, d’autres fois au contraire intuitive, irrationnelle car jaillie d’un moment de partage avec les habitants.

On est conquis par la richesse des descriptions, la profusion à cru des sensations d’Yves Bergeret devant ces murs de maison ornés de dessins et de signes, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, qui ouvrent au poète un espace que l’anthropologue avait pressenti : celui du sens. Du mystère invisible et indivisible, non pas du Dieu tripartite mais d’une révélation qui s’opère à tout moment, ici et là, non dans un ciel paradisiaque, muet à jamais. D’un sacré non religieux qui se meut, se tracte et s’empoigne dans le présent, dans la durée, dans l’efficience et non la sublimation mortifère.

Alors apparaissent, mûrement réfléchis, examinés, les signes d’un monde autre, d’un monde supplémentaire, ou complémentaire comme on voudra, d’un monde à la fois inscrit et sanscrit, en l’être humain.

 

 

 

 

L’humain capable, et non coupable de naissance, d’exiger un contact avec une transcendance immédiate, de proximité. Fauteuse de trouble et de dangers aussi. Il y faut donc un apprentissage, des rituels. Une initiation.

« Puis je propose après le récit de deux ascensions quasiment rituelles, une synthèse finale qui montre où m’ont conduit mes vingt-deux séjours.  »

Car Le Trait qui nomme est le récit d’une immersion qu’il a fallu accepter au prix de bien des doutes, en effet, d’hésitations à franchir certains seuils. Quelle est la puissance des forces animistes ? Quelle est celle des diktats incrustés dans nos chairs occidentales ? Quel droit, aussi, m’autorise à pénétrer le Mystère de la grande Falaise ? De ces traditions, de ce rituel si farouchement défendu ?

Ce n’est pas Tintin sur une page de papier signé Hergé, c’est un homme, un Français, et surtout, un montagnard. Ceci expliquant cela, le goût du défi mais aussi celui d’un ciel découpé d’arêtes, la sensation du vent porteur de légendes, de dits, de figures hautement gymnastes. L’habitude de percer les humeurs du rocher : comment ne pas adhérer à cet animisme soudé à l’eau qui éblouit le regard, à la pierre qui exige a contrario : « Bâtis l’instable » qui a fait siennes la terre et la Terre, même s’il ne s’agit que d’un lopin cultivé à même la pente abrupte.

 

 

 

 

Car le Trait qui nomme, tout du long de ses treize chapitres va crescendo de l’humble respiration du civilisé à la grande goulée d’air magique, apportée par la pratique de la peinture avec les peintres-paysans de Koyo. Offerte par les généreux donateurs d’explications, de partages de secrets, propriétaires non de l’espace mais de son langage.

Le récit s’amplifie, le texte s’approfondit, toujours vigilant à traduire une réalité existante là, sous les yeux d’Yves Bergeret, lui-même sujet à des inquiétudes personnelles ou à des accidents corporels. Le chemin est ardu, ainsi qu’il l’écrit dans cet avant-propos, de l’acquisition des connaissances indispensable au dialogue et de la bienfaisance de reconnaissance réciproque.

« J’entraîne parfois le lecteur dans le feu de l’action, parfois je lui propose la distance de la réflexion ; celle-ci est nécessaire tant les découvertes mais aussi les mystères, tant les hardiesses mais aussi les évitements ont été et restent nombreux. »

Ensuite, alors qu’homme et poète ont conquis, par l’obstination dans son travail et sa démarche sans équivoque, l’assentiment des villageois et de ses initiés, vient se surimposer au texte ce que Yves Bergeret appelle l’allant de la poésie,

« Mais pas de souci, l’allant de la création, la joie profonde de l’écoute de l’Autre nous emportent tous d’un courant puissant. »

Toute la première partie, celle de l’observation, du travail de se désengorger des paroles du savoir et des préjugés de nos contrées mentalement stérilisées, aurait-elle été possible sans la présence omniprésente de la création ? La Poésie ne présente-t-elle pas quelques affinités avec la magie ? Qui anime notre conscience à recueillir sans que la volonté intervienne certaines images qui sonnent comme des échos lointains d’une présence en nous ?

 

 

 

 

Yves Bergeret ne conclut pas son travail, ne clôt pas sa recherche par la théorie d’une africanité à consonance politique ou idéologique. Mais telle une symphonie jaillissant implosive en ses derniers accords, il réaffirme la puissance de réalité et d’harmonie régnant à Koyo, en ses rythmes propres d’accouchement d’existence et de présence au monde, d’un Tout signifiant et signifié.

D’un Humain strié de sang, gainé de volonté, empli de chants, de cris et de borborygmes, palpé d’air et grandi, vieilli et basculé par le Temps dans la fosse commune de l’ici-bas.

Groupe humain dont la particularité est de cohabiter dans l’espace avec un peuple invisible qui soudain, à intervalles, se révèle, exige, quémande, se plaint, menace et gronde. Bienveillant ou carrément caractériel, sage-femme ou bourreau, comique et chicaneur ou grave ou plaisantin.

« Vous qui habitez le Temps, écrit Valère Novarina,  » Nous qui habitons l’espace » claironnent ou chuchotent les ancêtres, esprits des morts, âmes errantes ou génies des lieux, ou encore êtres à demi vivants qui n’ont pas eu de guide pour emprunter le chemin de la vie.

Yves Bergeret a expérimenté ce contexte. Il en a vécu l’immanence par ses yeux et ses oreilles, par ses mains, ses pieds, par le contact physique et visuel avec les peintres-paysans, avec les sages, avec les chefs, avec les matériaux, murs, sable, limites, rochers, trous, épines, insectes etc.

Il en a découvert la substance sacrée par la tension constante de son regard intérieur, désireux de comprendre. Son coeur et son esprit incités à transférer peu à peu l’énigme de l’Autre en soi jusqu’à pouvoir vibrer selon ce même pouls de vie, partager l’ensemble.

 

 

 

 

Ce qui apparaît très clairement dans ce livre-somme, bible profane inspirée par des préoccupations humanistes et un désaccord viscéral avec le fascisme, le totalitarisme et toute discrimination raciale, c’est cette aspiration à accéder à un humain véritable, dans la plénitude d’un achèvement toujours susceptible de se remettre en question, de se renouveler et jamais de l’ordre du divin, du sanctifié, de l’ecclésiastique ou autre.

Il ne finalise pas son ouvrage, comme on fait le nettoyage raffiné d’une façade, mais projette la pérennité d’une construction apte à se dresser debout et à y rester. Autrement dit, Yves Bergeret envisage, souhaite, espère, je ne sais quel mot choisir, dans des temps proches, de mêmes retrouvailles, une même cohésion et une même mixité entre Africains et Européens. Voir, pour preuve et pour capacité à le matérialiser, son engagement en faveur des migrants et plus, son aptitude à révéler la profondeur et la richesse de l’Afrique dans son oeuvre sociale, idéologique, poétique et théâtrale.

On peut ne pas être d’accord avec Le trait qui nomme, ni avec ses interprétations et ses conclusions, ni même avec l’esprit de son géniteur. Cependant, au-delà de la question de véracité, de vraisemblance de ce récit et même de la réalité possible de ce village enclavé par falaises et ravins, sable et espace grouillant de vies invisibles, ce texte apporte une réponse au déséquilibre des sociétés consommatrices à outrance. Riche d’un passé, d’un présent et d’un futur, (hélas menacé par la fureur d’un Djihad, comme nous l’avons récemment vu à Boni), le lieu objet et sujet mais intrinsèquement et d’abord enclave protégée d’existence humaine dans son accomplissement, pourrait amorcer une réflexion plus politique sur les pleins et les déliés, mais aussi les vides de notre humanité.

 

 

Anne Michel

 

 

 

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Remerciements en tant que lectrice, aux éditions Algra Editore qui n’a pas lésiné sur la fabrication et la présentation de l’ouvrage. Un élégant papier teinté ivoire, l’impression soignée autant du texte que des photos sur papier glacé en fin d’ouvrage rendent hommage au texte et à l’auteur du Trait qui nomme. A.M

 

 

 

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PRATIQUE DE LA POESIE, par Romain Poncet (sur Le Trait qui nomme)

 

Dans une traduction précise et limpide du poète Francesco Marotta, cet article se lit en italien à cette adresse : https://rebstein.files.wordpress.com/2019/08/romain-poncet-pratique-de-la-poc3a9sie.pdf  ; là, tout au début,  dans une brillante introduction en italien (et traduite en français), Francesco Marotta rappelle que l’article de Romain Poncet et le Trait qui nomme prennent place active au centre des violents conflits idéologiques et culturels actuels.

 

 

 

 

1

 

 

Comment entre-t-on dans la poésie ?

Pour ainsi dire, la poésie se divise en deux territoires. Le premier d’entre eux est peuplé d’individus qui tournent leur pensée, encore et encore, sur elle-même. Toutes leurs facultés se dépensent dans le choix des mots, dans la définition des règles métriques – ou leur subversion virtuose, dans la recherche d’une forme toujours plus épurée, plus originale, plus belle… bref, dans un perfectionnement des moyens de leur art, et un mépris affecté pour l’idée même de fin.

 

La poésie n’a pas besoin de destinataire, ni de destination. Elle se suffit à elle-même. Elle est en elle-même un monde. D’ailleurs, si ces poètes – puisqu’ils en sont – emploient le mot « monde », c’est par défaut, puisque rien d’autre vraiment n’existe pour eux que leur « œuvre ».

A cette poésie appartiennent Paul Valéry, Paul Claudel et tous les Paul après eux. Quand ils n’ont pas les honneurs de la publication en recueils, ils s’assemblent – et parfois se livrent duels – dans des partis universitaires et intellectuels, au sein desquels on s’assure que le texte ne quitte jamais la page, que la poésie demeure un art d’initié socialement valable et, surtout, un art muet.

 

L’esthétisme de « l’art pour l’art » n’en est pas pour autant inutile. Sa recherche narcissique des mots précieux, obscurs et colorés, ses efforts pour en gratter la rouille et rendre clairs les cœurs obscurs, nourrit les dictionnaires et tresse des couronnes de laurier à la langue victorieuse. Elle forge l’orgueil qui dresse des statues à l’élitisme.

 

Ce premier territoire de la poésie est souvent parcouru par les jappements des hyènes qui veulent décourager d’entrer tout aspirant un peu trop tendre. Voyez-vous, la « pÔésie » est un « Ârt » dont les maîtres sont clairement désignés par la postérité. Chacun sait que l’horizon d’un poème a les dimensions d’une salle de lycée et le sérieux d’un commentaire composé.

C’est ainsi que mon estimé professeur de philosophie de classe Terminale la comprenait. Cet homme, passé maître dans la récitation de préjugés, validés, un jour une fois, par un diplôme d’Etat, pouvait disserter sans fin sur la Nature singulière du Poète, sa Capacité surhumaine, innée, Mystérieuse, de compréhension de la Beauté. Grâce à cet homme épris de majuscules, j’ai cru longtemps que la poésie était ce seul et unique territoire.

 

 

2

 

 

 

 

Le Trait qui Nomme déploie la carte d’un autre territoire du geste poétique. Plutôt qu’une révélation divine reçue dans une chapelle de Notre-Dame, le dialogue du corps et de son environnement physique (en l’occurrence et d’abord, les crêtes alpines et leurs 3000 mètres d’altitude), sans dégoût pour son immensité vertigineuse, sans vexation face à ce monde qui semble ignorer l’individu.

 

« C’est là, précisément là, que j’ai eu l’intuition de la forme du poème. Le poème comme l’inscription, dans la matière des mots, du souffle du corps, du rythme de la marche qui donnent cette vision profonde et lointaine depuis la crête : l’intuition poétique, l’énergie et la puissance de la métaphore qui donne l’évidence dynamique de notre vie et de notre espace, tels que nous entreprenons sans fin de les bâtir. »

Soudain, la poésie n’est plus un refuge pour oblitérer un monde impur, incapable de savourer toutes les finesses de langage d’un esprit supérieur. Littéralement : elle crée le monde en habitant ses architectures. Le texte poétique se fait lecture attentive qui ajoute un lien nouveau à tous ceux déjà tissés par les hommes qui les ont vécus, les ont contemplés.

Cette intuition de 1978 résonne familièrement avec l’aveu de la poétesse africaine-américaine Audre Lorde, quasiment à la même date. A l’issue de l’ascension d’une montagne de Mexico, sa propre intuition : « je pouvais infuser les mots directement avec ce que j’éprouvais. Je n’avais pas à créer le monde à propos duquel j’écrivais. Je compris que les mots pouvaient dire. Qu’il existait quelque chose comme une « phrase émotionnelle ».

Mais ce matin-là, à Mexico, je compris que je n’étais pas obligée de contrefaire de la beauté pour le reste de ma vie. »[1]

 

L’évidence dynamique de nos vies prend place, soudain, dans l’espace, légitimée à nouveau, sans élan héroïque ; non plus grille barricadée par les maîtres du beau style, mais clef vers soi, donnée à tout nouveau lecteur. La poésie habite le monde.

 

 

3

 

 

 

 

Le monde poétisé, par le dialogue qu’il autorise sur tous les supports, écrits ou non, pétrit la personne en quête d’elle-même. Ainsi, la description de ce poème-peinture sur tissu : « deux grands personnages affrontés, figures extraordinaires encerclées de points de couleur.

Visages de profil, bouches grandes ouvertes, ils échangent une conversation muette, tandis qu’un long serpent allonge droit son corps entre leurs cous.

Le serpent a une tête à chaque extrémité de son corps »

 

Que sont ces deux silhouettes affrontées sans ce reptile qui porte à leur vis-à-vis le mot étranger, lancé à l’air libre et sans certitude qu’il sera recueilli ? Rien que des formes inscrites dans un univers minéral, végétal et animal. Sans cette réciprocité de la parole donnée et reçue, qui se reconnaît humain ? Sans cette voix qui n’est pas moi, qui oppose son verbe à mon verbe, qui résiste à mon ordre, qui ignore mon langage et s’efforce de le résoudre, qui se sait humain ?

Alors, la poésie, courbant les mots à la forme du lieu, s’offrant à l’écoute d’autres langages qui y courent déjà, affirme la présence à la vie de ceux qui en sont les porteurs. Leur effort vers l’autre provoque l’écho dans lequel un peu de leur propre voix leur parvient, différente, pareille.

 

Rilke dit : « Nous avons été placés dans la vie comme dans l’élément qui nous convient le mieux. Une adaptation millénaire fait que nous ressemblons au monde, au point que si nous restions calmes, nous nous distinguerions à peine, par un mimétisme heureux, de ce qui nous entoure. »

 

 

4

 

 

 

 

Le Trait qui nomme jette la parole dans le vent, l’eau, la roche frappée d’érosion. Ne pas rester calme. La poésie crée le monde, l’échange poétique affirme la personne, mais la poésie n’échappe pas à ces lieux qu’elle habite. Elle aussi s’érode, s’efface, se renverse avec les pierres peintes posées en haut des falaises, boit les pluies d’hivernage, doit être repeinte, recouverte de paroles neuves, inlassablement.

Ainsi la comprennent les habitants de Koyo, qui baptisent leur langue « langue de la pente » : « La « pente » est le lieu de la vie visible, éphémère et fertile.

La « pente » est l’instable, éventuellement dangereux. La langue dogon de Koyo s’appelle donc cette parole qui, comme l’eau de source, comme l’épi de mil poussant sur la terrasse bâtie et cultivée en pleine pente, crée de la pensée, du savoir, du sens, dans l’instable.

Une parole sans socle préalable. Pas de table originelle et rase d’où trouver un cogito fondateur ; pas de loi fondamentale à l’adhésion de laquelle remettre la formulation de sa pensée et de son destin. La parole, au contraire, un îlot de stabilité dans un état général instable. La parole elle-même. »

 

L’éphémère accepté, qui appelle la répétition des tâches, qui rythme les ans ; quand la pierre peinte, porteuse de mots, se décolore dans la tornade, se fracture sous l’éclair, bave sous la pluie, le geste poétique, lui, se maintient dans sa potentielle répétition et le souvenir de son exercice, souvenir en partage pour le poète et les peintres, offert au lecteur qui reçoit ces pages comme une dernière lettre à un jeune poète : « L’avenir est fixe, cher Monsieur Kappus, c’est nous qui sommes toujours en mouvement dans l’espace infini. »

 

*

 

 

Lecture d’une montagne

 

 

5

 

 

 

 

 

Le Trait qui nomme immerge qui le lit dans un environnement physique singulier : la montagne de Koyo. Chaque séjour tisse des itinéraires déjà frayés ou nouveaux. Au bout d’une ascension, d’un chemin de crête, de marches sur les plateaux, sous la pluie, la chaleur, les créations d’œuvres sur pierre ou sur tissu : le poème, comme une distillation de l’effort physique.

Du moins à première vue. Le poème se distingue-t-il si nettement de ces notations précises qui fixent sur le papier les éboulis, les marches coincées dans les chemins vers le sommet ou le cours furieux de ce torrent d’orage ? Non. La montagne imprègne le texte – ou le texte lui-même se fait montagne. Le bloc surabondant de Koyo regardant la plaine de Boni résiste au regard du visiteur qui l’approche dans l’ombre du poète. Ce cube orange dissimule à l’œil nu son chemin d’accès. Mais à mesure d’invitation, de circulation, de création, bref : de gages donnés à cet être massif, un desserrement de l’étreinte s’opère, vigilant, et révèle l’infinité de voies de passage, de toko, de points d’eau, de parcelles de culture, une richesse non pas matérielle mais de révélations.

Alors, la répétition des séjours change de nature. Non plus répétition, mais élargissement de l’espace connu. Marches, efforts sous, entre ou sur la roche, encore, encore, mais nouvelle crête, nouveau visage de ce lieu qu’on croyait connaître. Exemple parmi cent, la révélation d’Alabouri au pied d’un toko : « Alabouri me montre des empilements, presque invisibles, de pierres plates : « elles permettent un cheminement horizontal et, ainsi, tout autour de notre montagne ; seuls les gens de notre village le connaissent. Ainsi les Anciens, ajoute Alabouri, ont créé un chemin secret qui leur permet d’aller de pied de toko à pied de toko –, et qui relie les terrasses cultivées les unes aux autres, sans que les gens de la plaine ne s’en rendent compte. » Treillis de vigilance, d’astuce et de méfiance tissé dans la peau de la montagne. » Poème.

 

 

6

 

 

 

Parce qu’il peut voir, le poète regarde. Parce qu’il ne peut convoquer tout son lectorat à Koyo, il fait de son texte une montagne et bouleverse la frontière formelle du poème et de sa préparation. Le poème libère son souffle et retourne à la gémellité de l’eau sur la montagne, de la terre arrachée à l’érosion, des rocs qui noircissent au soleil. Sous l’effet de la parole échangée avec les peintres et les autorités du village, la montagne s’ouvre. Elle donne son eau dans une jarre, fichée dans le sol « depuis des générations et des générations » pour capter la « pluie qui dégouline du surplomb ». Elle dévoile les vestiges d’une occupation séculaire comme Zongori : « J’étais passé tout près de lui deux ans plus tôt, sans rien voir. » Poèmes.

 

La circulation physique sur la montagne, guidée par ses habitants, génère dans le même mouvement la circulation de la parole. « Il est senti en effet par chacun comme une nécessité qu’à chaque rencontre la parole chemine, serpente, reconnaisse, éprouve, tourne et tourne et tourne encore, en quelque sorte tâte l’interlocuteur, jusqu’à ce qu’enfin le contact soit établi. » Où le corps marche, la parole marche, et le monde affirme sa densité. La forme même du Trait qui nomme se fait l’esprit des phrases qui le composent. Ces phrases balisent une marche reprise à chaque séjour, élargissant le cercle de compréhension à travers les échanges renouvelés, eux-mêmes étendus à certains villages éloignés, en compagnie du groupe des peintres.

 

Cette parole bat les pulsations de la montagne, à mesure qu’elles se font plus familières mais aussi plus brusques, jusqu’au dépassement. Le dénouement de cette initiation s’articule dans le chant d’Ogo Ban, imprécation épique, seule capable de sculpter l’air d’une montagne qui ne s’accorde plus avec le langage policé du récit européen, précis, rationnel, pour lequel la fin doit succèder au début. La lecture calque les efforts de circulation dans la montagne et se trouve confrontée à cette question qu’elle voudrait toujours éviter : que reste-t-il après les mots ?

A cette question, les Toro Nomu disent : « Les « esprits » de la montagne sont des surgissements actifs de la parole. Les peintres précisent alors que eux-mêmes posant leurs signes, les Femmes qui Chantent la nuit à Koyo et moi, peut-être encore plus qu’elles et eux, sommes les gens de « tegu bitikuda », de la parole retournée, de la parole mise en mouvement. » Dans toutes ses dimensions, la montagne de Koyo existe en palimpseste de toutes les couches géologiques, de tous les rejets d’érosion, de toutes les paroles et de tous les signes qui la marquent. Et ainsi du texte qui la raconte, palimpseste de toutes les visites de l’auteur et de toutes les révélations qui lui sont faites.

 

Mais alors, persiste l’Europe, ce livre est-il un poème ou n’en est-il pas un ? De quoi parle-t-il ? Quel est le sujet ?

Ce dilemme de pacotille impatientait Georges Braque quand on lui posait la question du sujet de ses toiles : « Pour les artistes en général… la chose ou… la couleur en l’espèce a très peu d’importance. […] C’est bien difficile de dissocier les choses d’un tableau. C’est comme les gens qui nous disent : « mais… qu’est-ce que représente votre tableau ? » Eh bien c’est entendu il y a une pomme une assiette à côté.

Ces gens-là ont l’air d’ignorer totalement que ce qui est entre la pomme et l’assiette… je le peins aussi. Et, ma foi, ça me paraît tout aussi difficile de peindre l’entre-deux que de peindre les choses. Ca me paraît un élément aussi capital que ce qu’ils appellent l’objet. Et c’est le rapport justement de ces objets entre eux et le rapport de l’objet entre lui et moi qui constitue le sujet. »

 

 

7

 

 

 

 

Le Trait qui Nomme invite qui le lit à faire retour sur le monde qui l’entoure. Le mot imprimé provoque au regard, invite à relire l’environnement quotidien, à l’investir d’interrogations. Il donne aussi à voir une relation particulière entre l’acte, le geste, et son résultat.

La poésie, c’est entendu, s’achète en recueil. On feuillette les pages parfaitement organisées. Les vers sont droits ou en calligrammes, mais les œuvres sont détachées des fils impurs du travail qui les a accouchés. C’est le cadre d’édition 10×18 qui ne ménage pas de place pour l’effort d’un auteur et qui lui garantit auprès de son public l’admiration que l’on doit au génie. Retour au territoire premier de la poésie.

Dans ces récits de création à Koyo, les fils sont partout. L’atelier est désordonné. La peinture s’attache à la roche sur laquelle on tend les tissus. La pluie nous tombe dessus et empêche le travail des peintres, et même, les contrariétés les plus triviales contraignent à renoncer à une excursion planifiée depuis des mois – un membre du groupe s’est égaré. Et pas de pÔésie ! On a donc lu pour rien ?!

 

La poésie du Trait qui Nomme bouleverse l’ordre académique de la joliesse verbale. Il renonce à feindre l’élévation au-dessus du sol, loin de la lourdeur des chairs, de la crampe des jambes et des chutes inélégantes. Au contraire, il plonge dans la matière, il refuse de la nier pour le plaisir de se croire grand – et bien entendu, il retrouve d’autres grandeurs, mais indéfinies.

 

Cette immersion assumée ne sombre pas dans la trivialité. Tout au contraire, elle proclame la dignité du geste. Le geste du cultivateur sarclant les parcelles de mil en damier, le geste du peintre sur les parcelles en tissu. Observer ce geste crée la poésie. « Hamidou figure le vent par une volute rapide où l’encre de Chine s’épate sous les poils du pinceau qu’il appuie en glissant sur la feuille ; à ce moment là, Hamidou nomme le vent, « unso », et fait en même temps, de sa main, le geste qui figure la course erratique de la bourrasque à la surface du plateau de grès. Poser le signe a autant d’importance et de pouvoir que le signe n’en a lui-même. »

 

Deux conclusions inégalement désagréables pour nous, Européens : biberonnés à la domination du monde, au dogme de notre supériorité culturelle, à notre vieille histoire de Lumières et à la commisération pour toute pensée symbolique – « fétichiste », mot à la limite de l’injure – l’acte de création d’un peintre de Koyo suggère que l’œuvre plastique et visible n’est qu’un versant de sa réalité. Et en effet, « lorsque le peintre a fini de poser à genoux ou accroupi ses signes, il redresse son torse, me regarde, se met debout, enfin me dit : « voici ce que j’ai écrit ». » Le peintre, porteur du sens de son œuvre ? Mais… l’œuvre ne se suffit-elle pas à notre adoration ? Que faire de notre credo : « il faut distinguer l’écrivain Céline de l’homme Céline » qui nous rassure tant dans les débats de gens bien nés ?

Qui s’approche le plus de ce « fétichisme » méprisable ?

 

Mais il y a pire. Avec de telles pratiques, le maître atout de « l’art pour l’art » ne conserve de valeur que pour des copies de Bac… La poésie embrasse l’éthique, oblige son porte-voix à considérer autre chose que son caprice ? Loin de vouloir infiltrer en contrebande ces pénibles pensées, le poète étale au grand jour cette exigence. « Le monde physique des peintres de Koyo est d’un dénuement extrême. […] Chaque geste, chaque parole engage celui qui l’accomplit. On vit et travaille sans filet. Tout acte humain, toute parole porte directement sa part de responsabilité. »

Dire c’est être, c’est faire, c’est considérer les dangers pour soi, pour ceux qui accueillent.

 

 

8

 

 

 

 

Lors des marches, les mains tâtent les prises, les pieds testent les plis du relief. Le corps se colle à la montagne et parfois, la montagne serre le corps entre deux parois. Sur la montagne, la responsabilité du geste créatif s’adapte à la forme par laquelle les villageois de Koyo représentent l’espace.

 

Cette représentation « en damier » rejoue l’impact des mots lancés à haute voix et fixés à l’écrit par les peintres, par le poète. Ces créations ajoutent à l’espace et confirment la responsabilité acceptée par les créateurs. La fréquentation de la montagne induit un investissement de ce qu’on prend pour du vide. « Dans l’espace tactile, tout repose sur l’intermittence de soi, ne serait-ce que par le rythme quotidien de la veille et du sommeil et par celui, de chaque instant, des poumons : inspirer, respirer, plus secrètement perceptible, le cœur qui bat. »

Cette intermittence prédispose à un certain dialogue poétique dont la fonction dépasse le cadre esthétique. Deux silhouettes réunies par un serpent qui les arrime dans l’univers. Mais affirmation aussi de toute la communauté villageoise. Les poèmes-peintures se conçoivent sous le double regard du ciel et de ceux et celles qui passent par là. « Bien des gens nous tiennent compagnie. On parle fort, on rit, on s’interpelle, Alabouri et Belco ne cessent d’échanger des plaisanteries. » Toute l’impolitesse du monde envahit la mansarde romantique où tout poète européen bien élevé pose à la souffrance féconde et au spleen… Ces descriptions bousculent l’aspirant génie, s’assoient sur son lit, sur son fauteuil favori, le coudoient et ce, à l’instigation d’un poète européen !

 

La création est inscrite dans le tissu dont sont cousus les jours et les peines. Pire, le seuil sacré qui voudrait séparer créateur et public est piétiné jusqu’à disparaître : « tous regardent, commentent, touchent les tissus, s’écartent un peu pour regarder encore. » Cette parole qui s’ajoute au tissu, qui, peut-être, modifie le tracé du peintre pour recevoir une réponse, ce dialogue général : comme une célébration du lieu qui retrempe le lien vivace que la nuit, la mauvaise récolte, des attaques venues de la plaine, pourraient rompre.

 

 

*

 

 

Epreuves de la rencontre

 

 

9

 

 

 

Le Trait qui Nomme parcourt une vie âpre. L’existence des villageois de Koyo est celle d’une négociation permanente avec la nature qui les accueille, qu’ils ont façonnée mais dont les soubresauts menacent à tout instant. Ainsi de la montagne, ainsi de la langue Toro Tegu que chantent les femmes du village : « Oui, difficile, comme tout effort dans la pente de la montagne : remonter qui éprouve le cœur et les poumons, descendre qui tiraille les genoux, cultiver les terrasses qui se délitent et s’éboulent, parler en marchant qui essouffle, aller puiser l’eau et la rapporter dans le récipient sur la tête. La vie est difficile, il faut le comprendre. »

 

La vie difficile pour les organismes indique aussi la vie difficile dans l’ordre de la compréhension. Les séjours rapportés l’un après l’autre veulent frayer un chemin vers l’éclaircissement de ce village qui accueille le poète et le considère comme un des siens. Le travail en dialogue à Koyo charrie une foule d’interrogations : quel fossé nous sépare ? Quelle place est accordée au poseur de signe écrit ? Que dissimule encore cette montagne ? Les indications qu’on accepte de livrer sont-elles complètes, entières, véridiques ?

 

La vie et ses énigmes attisent ce questionnement. Ici, le poète est invité à quitter la maison qui l’accueille au motif que son hôte s’est marié et que sa présence semble contraire à un code de pudeur qu’il n’avait pas perçu. L’incident de vie emporte la pensée vers le rôle exact de la création avec les peintres : ces moments seraient-ils une précaution prise par le village et non pas le rapprochement – la fusion ? – avec lui ?

Sans cesse, les conclusions d’un séjour précédent se heurtent à l’observation approfondie du suivant. La forme des peintures de Dembo, la nature de son comportement moqueur, s’expliquent après des années par la révélation de sa qualité de griot, initiateur pour les rites de passage des circoncisions.

 

De même, la structure mentale en damier, observée avec soin les premières années est subvertie par l’évolution des peintures murales d’Hama Babana Dicko. La parole du poète est jouée, encore et encore, et ne s’en cache pas. Comme un retour sur un risque de certitude qui risquerait de fortifier l’illusion d’un savoir fixe sur ceux que l’on ne connaît pas et que l’on ne se résout pas à savoir indépendant de nos exposés scientifiques. Le Trait qui Nomme invite à l’acceptation de cet espace irréductible à un système ethnographique qui trahirait « les merveilles du dialogue d’intelligences qui sont pourtant très différentes et dont une large part de chacune demeure inaccessible à l’autre. »

La parole écrite accepte de se fragiliser face à une parole qu’elle reconnaît pour égale. Le rythme du lieu dicte ainsi le rythme de la révélation. L’initié se fait ami de la patience, mais aussi de la ruse : « je me garde de poser ici une question, car je sais que je dois jouer fidèlement le jeu : que ce soit Alabouri ou Hamidou qui me révèlent les choses. On m’initie, même si mes yeux et mon observation anticipent parfois ce que je vais apprendre. »

 

 

10

 

 

 

 

L’épreuve du passage vers le monde de Koyo impose à l’initié son rythme lent. La frustration, le découragement ne sont pas étrangères aux chapitres du livre. Difficile de le comprendre. Notre civilisation de touristes a appris à considérer la planète comme son terrain de jeu. Aller voir de près l’autochtone puis s’en revenir, les bagages pleins d’objets « authentiques » et l’âme plus légère de se savoir ouverte à « l’altérité », forment la trame d’un discours simpliste célébrant le métissage comme une vertu et un vaccin efficace contre le racisme – dont on s’est purgé en Europe, c’est bien connu.

 

Mais est-on bien certain d’avoir rencontré ceux qu’on appelle « autres » ? Le repos qu’on éprouve dans l’avion du retour, le bien-être qu’on est parti chercher, sont-ils les preuves que la rencontre a eu lieu ? Se pourrait-il que la rencontre soit au contraire l’occasion d’un arrachement, d’un effort pénible et parfois ingrat ?

La poésie du Trait qui Nomme commet une entorse à un autre code de bonne conduite : celui de la publicité et de ses slogans faciles. Que racontent ces escalades de Koyo et ces actes de création ?

 

Les fatigues du corps. La maladie qui abat le poète en pleine excursion, les chutes malvenues sur des roches glissantes, la piqûre du scorpion, les parois qui éraflent la peau, bientôt relayées par le soleil impitoyable… tout épuise la volonté, tout se dresse et récolte son prix. Et l’escalier de branches sur lequel passent les peintres mais qui se dérobe au pied de leur compagnon, l’obligeant à grimper dans une très étroite cheminée dans la roche, au prix de reptations où le souffle manque.

 

Le récit poétique tient à distance la photo publicitaire et la prose héroïque. L’homme qui parle est un homme, pas un géant, pas un démiurge, ni pour son lectorat, ni pour ses amis de Koyo. La montagne exige son dû, en échange de ses révélations. Elle impose une présence sans cesse contraire : « Nous montons, la pluie descend sur nos épaules, sur nos torses, sur nos jambes ; les pieds glissent sur les pierres et lèvent notre corps, notre charge, notre souffle ; la pensée reste en arrière, plusieurs pas plus bas, dans le brouillon de poussière et d’eau où elle lutte et cherche, courant après ses jambes, déjà hors de souffle. Il faut s’arrêter. »

 

La montagne est dure. Combien dure aussi l’entrée dans la pensée symbolique et le Toro Tegu. Combien difficile d’endurer la sensation de l’ignorance prolongée, même quand certains mystères paraissent levés : « Nos chemins réciproques sont à vrai dire si ardus qu’une forme de paresse donne parfois envie de renoncer en disant que la communication entre nous est décidément illusoire car impossible. Non, je veux y croire. » Poésie-Exigence.

 

 

11

 

 

 

 

Question que pourrait poser l’histoire, avec un grand « h », si elle pouvait parler comme une montagne : pourquoi s’imposer toutes ces épreuves quand l’air climatisé est désormais inclus dans les forfaits d’hôtel ? Ne pas négliger cette question puisqu’elle existe sous des formes infinies, de la plus diplomatiquement présidentielle à la moins fardée d’hypocrisie.

Elle offre un chemin qu’il faut pouvoir remonter avant de répondre. Le chemin qui ramène droit au 19e siècle et à l’irruption des armées coloniales dans ces plaines du Mali qu’on intégrait alors au « Soudan français ». Ces armées aussi dépensèrent des efforts physiques effarants pour apaiser la faim de conquête du gouvernement français. Leurs officiers aussi en rapportèrent des mots. Mais dans quel but ? Dans quel but, par exemple, le capitaine Marie-Etienne Péroz décrit-il en 1894, dans Au Niger, cette scène de célébration nocturne dans un village mandingue, plus de mille kilomètres au sud de Koyo ?

 

« A ce moment, la lune dégagée de tout nuage éclaire magnifiquement le plateau sur lequel les deux villages sont construits. Des ribambelles de petits négrillons sautent et se trémoussent dans des ronds fantastiques qui se croisent et se déroulent rapidement comme des figures de cotillons. Ces centaines de petits corps nus, tout noirs, contournés, convulsés par les figures étranges de leurs danses semblent une bande de gnomes infernaux incantant quelque maléfice. »

 

Comment ce capitaine, qui se piquait d’apprécier les peuples africains, décrirait-il les polyphonies des Femmes de Koyo qui s’élèvent dans la nuit à l’adresse du poète invité ? L’irruption coloniale déploie sa parole comme on construit un mur de séparation. La conquête coloniale, le voyage d’agrément touristique se rejoignent par l’illusion dont ils se bernent : décrire « l’autre ». Dans ce langage, on entend une seule voix. Les situations décrivent un décor, indifféremment un relief franchi, une cabane, un marché, des fruits, des enfants. Les hommes et femmes n’existent pas en trois dimensions, encore moins dans leur quatrième dimension de parole. Ce sont des êtres plats, dont le contact ne risque pas d’éroder l’ego et les strates d’identité dont une vie entière en Europe nous a saturés.

La parole coloniale refuse la rencontre. Elle n’accepte que la soumission. La parole touristique lui ressemble, qui n’attend que du service.

 

Le Trait qui Nomme marche à l’envers de ce courant, sans en dissimuler les contraintes et les conséquences. Mais les habitants de Koyo ne sont pas un décor. Leur densité s’impose et avec elle, leurs refus, leurs méfiances, leur amitié. Le poète qui persiste à vouloir comprendre et rencontrer consent à perdre en partie, douloureusement, ce qui le constitue en tant qu’homme d’une époque et d’un lieu. Arrachement, effort, grincements de dents de l’individu ; élévation en commun, épaississement du monde, humanisation par le verbe écrit et peint.

 

« Je comprends mieux que ma vie, si difficile, à Koyo retourne ma peau, tissu maintenant flottant au vent. L’identité avec laquelle je suis venu à Koyo, avec laquelle j’ai grandi dans mes études et mes années, flotte, dépouille bigarrée que je vois déjà de loin, un peu haut dans le ciel, avec un léger contre-jour qui est le propre de l’adieu. C’est alors, dans cette liberté heureuse et déliée du regard et de la pensée, que la langue du poème se déploie, agit, va et me donne les mots que je pose. […]

Je vois alors s’agiter ma peau qui se rétrécit et s’éloigne ; je vois qu’elle est l’hypothèse baroque et légère mûrie par des siècles de civilisations. Heureuse et paisible mue de la conscience, qui connaît que le moi est une peau et qui découvre la minceur de cet épiderme. »

 

 

Romain Poncet

 

 

 

 

[1] “I could infuse words directly with what I was feeling. I didn’t have to create the world I wrote about. I realized that words could tell. That there was such a thing as an emotional sentence.

But that morning in Mexico I realized I did not have to make beauty up for the rest of my life.” (Sister Outsider)

 

 

*

 

 

Toutes les photos, sauf une, de cet article de Romain Poncet sont extraites du livre Le Trait qui nomme.

 

 

 

 

 

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***

*

 

 

 

 

Fourmi mâle (Sicile)

 

Poème-portrait sicilien créé en trois strophes par Yves Bergeret sur quadriptyques de Rosaspina 285 g de Fabriano, aux formats usuels, en double exemplaire, acrylique et encre de Chine et quelques collages, les 12 et 13 août 2019 à Catane.

 

 

1

 

 

 

Il lui faut un tunnel pour traverser

d’un bout à l’autre l’île violente.

Il voyage comme les fourmis, cherchant

sans cesse les syllabes crissantes de la mère, rapportant

sans cesse les perles tombées du collier de la mère.

Voyager par tunnel est plus intime. Plus secret.

Il m’a téléphoné encore hier

pour me demander l’adresse d’un architecte de tunnel.

Sa question n’est pas la bonne.

Je sais très bien qu’il voudrait créer un faux péage

en plein tunnel.

Pour y égorger ses cousins.

Pauvre île qui connaît trop l’usure solaire…

 

 

2

 

 

 

 

Labeur de mandibule

déchiquette radicelle et parole

espoir et bourgeon.

 

Fourmilière chair brûlée.

Labeur aveugle.

Labeur grillé.

Salut des dents.

 

 

3

 

 

 

 

Je sais, clame la fourmi mâle,

porter dix fois mon poids.

Je porte le volcan.

Je porte la porte du destin

et la fais retomber sur vous si vous l’ouvrez.

Je porte et porte

et vous tais.

 

 

 

*****

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Le Vol court de la chouette (Sicile)

 

Poèmes créés (en deux exemplaires) par Yves Bergeret en deux quadriptyques sur Rosaspina 285 g de Fabriano, de format 50 cm de haut par 70 cm, acrylique, collages et encre de Chine, à Catane les 10 et 11 août 2019.

 

 

 

 

 

Mère et fille

 

 

1

Des convois de vents rauques

passent derrière nos arbres,

avec de grands chiens.

Leurs crocs saillent.

 

La mère et la fille attendent

assises sur la terrasse derrière le figuier

le retour du père mort.

 

 

 

 

2

D’abord ce sont deux grands oiseaux

qui ont plané comme des aigles

au dessus d’elles puis de la colline,

puis se sont laissé porter par les vents

vers le large,

vers la brume où l’on ne voit, nous du moins,

plus rien.

Ils leur ont emporté leurs vœux de vengeance.

 

Vengeance.

Contre la féodalité qui a englouti le père

on ne se révolte pas.

Sous elle on se tait.

On brode la nappe de la table trop grande.

Les grands chiens reviennent se cacher sous elle.

 

 

 

*

 

 

Le Vol court de la chouette

 

 

1

A nuit tombante ils sautent en l’air

et d’une virevolte se retrouvent assis

sur le muret au chevet de l’église.

Face à la rue où il n’y a personne.

 

Assis les uns à côté des autres,

jambes ballantes.

Attendant silencieux

le bonheur que la chouette, c’est promis,

apportera ce soir.

 

Virevoltes. Silence.

Le bonheur n’est pas dans l’île.

La chouette ne sait pas traverser la mer.

 

 

 

 

2

Elle est la femme belle

torturée de tristesse,

belle comme le livre de cristal

que la chouette apportait

par pleine lune

mais, prise de doute,

laissait tomber dans le détroit.

 

Qui sait entendre ce qui tinte

sur les sables des fonds ?

La femme triste seule le sait.

Qui sait lire au revers des courants ?

La femme triste seule le sait.

 

 

 

 

*

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Cigales, à Noto Antica (Sicile), avec Carlo Sapuppo

 

 

Cycle de cinq poèmes d’Yves Bergeret créés en double exemplaire à Casa Corpo, à Noto Antica, dans le sud de la Sicile, du 5 au 7 août 2019, sur quadriptyques (en format 17,5 cm de haut par 100) en papier Rosaspina 285 g de Fabriano, les deux premiers avec des interventions de Carlo Sapuppo à l’aquarelle, les trois autres avec des interventions du poète à l’acrylique.

A la fin de ce cycle de poèmes, une petite sculpture de Carlo Sapuppo.

*

Ce cycle de poèmes se lit en italien dans une traduction lumineuse et musicale du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/08/11/cicale/

*

 

 

1

 

 

 

 

Si tu réduis ton corps à l’échelle d’une cigale

tu rejoins leur procession immobile et vorace

qui transporte le ciel au dessus de la pinède

pour l’accompagner dans les grands vœux.

 

Il y a le vœu de cisailler la violence et la bêtise.

Il y a le vœu d’offrir la pinède au vent.

Il y a le voeu de la paix perpétuelle.

 

 

 

 

Le ciel s’il bouge, c’est le vent.

Le ciel, c’est l’homme des vœux.

 

S’agrippent s’agrippent les cigales

à l’homme qui veut s’en aller

 

qui veut s’en aller derrière les collines

jusqu’à la mer accueillir

l’étranger voguant et ses vœux de fuite et de vie

 

s’agrippent s’agrippent les cigales

à l’homme qui marche à la rencontre de l’étranger

en lui multipliant les petits cailloux d’or

de l’espoir et de l’accueil

 

s’agrippent s’agrippent les cigales

en tirant tissant tirant tissant

les fils du grand tissu

qui va devenir parole,

diaphane et tremblante, coriace et multiple,

qui porte le ciel par-dessus les hommes

et tresse les vœux jusqu’à l’accord.

 

 

2

 

 

 

 

Trois arbres s’en vont sur la colline,

trois pins trois compagnons.

Le vent du large les a déhanchés

tous du même côté.

La mer brille entre leurs troncs.

 

Trois pins glissent sur leurs aiguilles,

d’un pas doux alterné vont

emportés par le chant des cigales.

 

Trois pins voyagent sans leurs racines.

Les cigales gardent les racines,

les vrillent au fond de la mémoire.

 

Voyagent-ils, les trois pins ?

L’exotisme est une claque sale.

Trois pins sont toi, elle et moi,

claudicant, sereins

sur la couche céleste des gens têtus.

 

 

3

 

 

 

 

Dans la colline il y a une montagne.

Dans la montagne il y a une grotte.

Dans la grotte un lac.

Qui s’y baignera trouvera le diamant

pour dessaler la mer

et entre deux rochers rouges

le petit rameau d’or

pour entrer nu dans le poumon de la parole

et déplier les rides de nos peurs.

 

 

4

 

 

 

 

Cigales et vent sont invisibles.

Les cigales ne savent pas encore chanter la nuit.

Le vent naît manchot.

Parfois le vent décide

de chanter plus fort dans les branches

que les cigales.

 

En réponse les cigales parodient

la cacophonie des foules,

soudain chantent à l’unisson

pour rendre hommage

à la part de beauté dans les hommes,

à leur simple parole claire.

Alors les îles écoutent.

 

 

*

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les voix, le vent, la lueur de nuit, à Aci Sant’Antonio

 

La Rencontre au Musée de la Charrette Sicilienne

à Aci Sant’Antonio, en Sicile, 2 août 2019   

 

 

 

Dans la pente sud-est de l’Etna, dans la cour intérieure du charmant Musée de la Charrette Sicilienne, de la petite ville d’Aci Sant’Antonio, le maire-adjoint à la culture et à l’environnement, Quintino Rocca, organise une rencontre avec le public, autour de mes dernières publications. Ce soir le volcan, en harmonie avec nous, refreine ses émissions de nuages de cendre. Ciel d’une pureté parfaite, température moins caniculaire. Le public arrive, nombreux. Au débouché du long porche d’entrée, une œuvre diaphane de Carlo Sapuppo suspendue au dessus du passage accueille : une irréelle méduse, métaphore et témoignage des drames silencieux de la Méditerranée, drames de ceux qui au péril de leur vie sont les héros de leur traversée, malgré tempêtes salées et horreurs de la bêtise d’extrême-droite qui voudrait les rejeter. Les longs filaments de la Méduse de, je crois, papier et soie blanche, blanche comme la couleur du deuil en Sahel, remuent au vent léger.

 

 

 

 

Mais aussi Carlo Sapuppo a remis ici en scène sa figuration de la haute silhouette de celui que j’appelle le « Chroniqueur immobile » dans Carène, dont le nom est Soumaïla Goco Tamboura, tué dans la quasi guerre civile du nord du Mali il y a quelques années, et une des personnes centrales de mon livre Le Trait qui nomme. Carlo Sapuppo s’est volontairement inspiré des dessins de Soumaïla Goco pour composer cette silhouette majestueuse, dans l’adaptation théâtrale de Carène, jouée à Catane plusieurs fois en décembre 2017.

 

 

 

 

Quintino Rocca introduit la soirée, insistant sur la poésie en espace et la poésie en acte, telle que je les pratique. Alfio Grasso, le directeur des éditions siciliennes Algra editore, éditeur de mes quatre derniers livres bilingues italo-français, l’introduit à son tour (photo ci-dessus).

 

Je présente chacune des trois séquences prévues. D’abord mon poème de la Charrette elle-même : splendide mais immobile dans son musée, cette charrette sicilienne est en fait l’œuvre d’art populaire toute en prolifération d’images peintes et de cliquetis de ferrailles allant par les cahots de la route en terre, outil de travail entre oliviers et vignes, mais aussi œuvre rebelle, narquoise et libre se mouvant par l’ardeur du labeur, par le vent de la terre et de l’espoir. C’est Francesco Gennaro, excellent lecteur en italien de mes poèmes, qui en offre ce soir la presque tarentelle en vers. On peut lire ce poème en italien et en français, dans la deuxième partie de l’article dont voici le lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/03/27/ce-qui-tremble-pres-de-limage/

 

 

 

 

La seconde séquence est consacrée à Carène, mon livre de 2016 et publié en 2017. La Carène du grand bateau futur à construire, solide et nécessaire pour les drames, tempêtes et déluge à venir ; la Sicile au centre même de la Méditerranée est l’emplacement adéquat pour un bon chantier naval, les meilleurs charpentiers y oeuvrent ; parmi lesquels arrivent encore, malgré tout, les migrants héroïques de l’Afrique. Soumaïla Goco Tamboura est le «Chroniqueur immobile » de ce grand voyage et de ce grand effort des hommes et des femmes, mais son statut de quasi esclave dans le désert l’empêche de voyager ; il est notre figure tutélaire et son incantation soutient vigoureusement notre force de parole. Carlo Sapuppo érige, oui, la silhouette de Soumaïla Goco. Au centre de Carène se déploie le Rêve d’Alaye, cauchemar puis incantation de la mémoire des morts et de la dureté des espaces traversés. Le migrant tenace et infiniment digne qui (de son vrai nom Aly Traoré) m’a inspiré le personnage d’Alaye est là, lui-même en scène, il lit parfois en italien, langue qu’il maîtrise parfaitement à présent, six ans après son débarquement ; et parfois il improvise (grâce aux vertus dynamiques de l’oralité) sa traduction en bambara de certains passages. Le vent souffle plus fort, fait tomber la silhouette de bois du « Chroniqueur immobile », Francesco, Alaye et moi nous levons aussitôt pour la remettre debout ensemble.

 

 

 

 

Enfin, en troisième séquence, je présente Le Trait qui nomme, qu’Alfio Grasso vient de publier, en italien et en français. Journal de dix ans de séjours successifs, dans la décennie des années 2000, dans le même village d’un des neuf peuples dogons au nord du Mali, terre si dramatiquement ravagée actuellement par les conflits de la violence la plus dure. Je cherchais alors dans un contexte d’oralité à voir et comprendre comment quelques personnes d’une communauté prenaient l’initiative de poser des signes graphiques. Par une très longue patience, je les ai en effet trouvés et ai même pu engager avec elles un vrai dialogue de création et de transmissions à multiples dimensions. Au centre de ce livre, une tornade de la saison des pluies se transforme en vrai déluge, noyant les sables de la plaine sous des torrents d’eau boueuse, rendant l’escalade de la falaise pour accéder à notre village particulièrement risquée, vraie épreuve initiatique : tout bascule alors. Francesco Gennaro lit en italien le récit de ce basculement radical, tandis qu’à l’occasion ma voix énonce la parole de la roche, la parole de la pluie, la parole du vent, tandis qu’alors la voix d’Alaye reprend quasiment en litanies bambara ces invocations. La nuit est tombée sur la cour du Musée, éclatent violemment les fusées d‘un grand feu d’artifice de la fête traditionnelle de la commune voisine, Aci Bonaccorsi. Derrière les grandes baies vitrées du Musée, les lumières sur les charrettes peintes les font surgir de l’obscurité, autres instruments populaires de travail et de voyage par les terres dures.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

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Photos de Quintino Rocca et Carlo Sapuppo

 

 

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