Du Bar de Chatillon-en-Diois et d’autres lieux, d’Antonio Devicienti, (à Die, avril 2018)

Ce vaste poème, commencé à Die dans la Drôme, est dédié à Yves, Elma et Giulia. Les lieux sont Die, Châtillon-en-Diois, Saillans, Crest, l’Abbaye de Valcroissant, les cours d’eau Drôme et Bez, qui apparaissent ici plus ou moins transfigurés, tout comme bars et maisons, même s’ils existent réellement. Les personnes sont celles rencontrées, dans la réalité ou en rêve, durant le trop court mais splendide week-end de Pâques à Die ; le « philosophe-mathématicien » est Marcel Légaut.

 

Ce vaste poème veut être un nouvel hommage à la France et un remerciement pour l’exquise hospitalité qui nous a été offerte par le Poète de la Langue-Espace et par les personnes qu’il nous a fait rencontrer.

 

Au moment précis où je finissais d’écrire ce vaste poème, Yves Bergeret publiait sur son blog un très beau texte construit autour des deux frères charpentiers et une des maisons (celle de la poutre maîtresse) sur lesquels moi aussi j’écris dans mon vaste poème :

[https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/04/10/le-bois-de-vie-a-crest-avril-2018/]

 *

La version originale de ce vaste poème se lit en italien à cette adresse :

https://vialepsius.wordpress.com/2018/04/10/del-caffe-di-chatillon-en-diois-e-di-altri-luoghi/

 

Le patron du bar ex-clown ex-trapéziste

saurait raconter des centaines d’histoires

si le client, entré pour un café,

le lui demandait.

 

Qui regarde les murs doublés de bois délavé,

les tables des années cinquante,

les photos encadrées d’un cirque

désormais abandonné,

pourrait déduire quel homme il est, en réalité,

sur le seuil du vaste poème.

 

S’entrevoit dans son dos

entre le présentoir des biscuits et l’horloge au mur

le temps pendulaire de l’écriture.

 

Il y a un torrent qui jaillit

impétueux d’une gorge rocheuse

comme le fait parfois l’écriture

après de longs moments d’ennui et d’attente

et le temps à nouveau s’ouvre en multiples temps

et les temps denses s’entre-tressent,

vannerie de la parole.

 

S’asseoir avec le mathématicien-philosophe de Valcroissant

au bord du pâturage

et y voir arriver une famille

de saltimbanques et de comédiens de l’art,

partager avec eux un pain cuit

dans le four de l’Abbaye,

puis ils étendent à terre des nattes de laine,

autour du feu ils se blottissent pour dormir.

 

La lumière du crépuscule illumine encore

les pierres grises de l’Abbaye, la rosace,

les marches, le visage du philosophe-mathématicien

dont les yeux

tant et tant d’années ont lu les siècles et veillé

dans de vastes prières, dans des pensées

dépourvues d’inimitié.

 

C’est alors que l’ex-clowm et trapéziste,

gardien du vaste poème,

en dansant comme désarticulé

sur les gouttières du toit saisit la lune,

la tirant à lui de biais

s’y enfonce en riant

y fait mille cabrioles,

s’y pend la tête en bas.

 

Parce qu’il y a un poutre maîtresse,

bien faite, splendide en bois bien travaillé,

une poutre à épouser les murs

très anciens, il y a un grand toit

à réparer et à remettre en place ;

 

deux frères charpentiers capables

de soulever l’immense poutre

jusqu’à la cime solaire du bourg

(« à l’école on s’ennuyait », dit l’un)

(« la vieille maison archipleine de choses

était une boîte à merveilles », dit l’autre)

invitent le gardien du vaste poème

à nous mener promener au dessus,

à nous faire encore sauts et cabrioles,

grimaces et galantes révérences.

 

– et il y a un rappel de la pierre à la pierre,

chacune extraite de la montagne,

de la pierre au bois, il y a la vie

(sacrée) des fontaines au centre des villages

pour la soif des animaux et des hommes,

pour la lessive et la vaisselle,

pour désaltérer l’esprit

qui regarde l’eau surgir et couler

des robinets antiques, dans des vasques

de pierre ouvragée, au long de canaux

qui rendent l’eau à la terre.

 

 

Tu le sais : chaque fissure de la vasque

de la haute fontaine, chaque intervalle

entre les pavés, chaque vitre

de fenêtre ancienne rappelle l’arrivée

des camionnettes militaires,

les maquisards regroupés sur la montagne

(ce n’est pas l’histoire passée, c’est le souffle au cœur du présent),

les rafles

et les fusillades.

 

Et l’écriture, qui écoute la noble

exquise dame qui nous accueille

et nous raconte des épisodes de la Résistance,

se réchauffe au soleil du début de l’après-midi,

se laisse conduire par elle,

autre gardienne du vaste poème

par seule vertu de parole humaine et narrante

au long des routes de France

à l’intérieur d’une maison de très anciennes pierres

et c’est ainsi que tu apprends : jamais soumis,

jamais esclaves les gens de ces vallées

et de ces montagnes, conscients

de génération en génération,

fidèles aux enseignements de la montagne.

 

Le Poète de la Parole-Espace

qui a les sentiers de haute montagne

et les parois verticales pour

pages où écrire le souffle

de l’ouvert et de l’immense

raconte lieux et personnes –

sa maison marquée par les pas

et les sillons de générations et générations

tout en haut d’un escalier long

et étroit s’installe au-dedans de remparts

millénaires, se suspend

sur une voute

et la ruelle au dessous a la lumière

des traversées.

 

Encore des poutres (les maîtresses,

les secondaires, les centaines de planches

clouées pour former le plafond de la chambre)

pour une maison travaillée

paume à paume par des mains savantes

( m’émeut toujours le savoir

des mains ) : encore un mouvement

pendulaire d’ici, de nouveau, à Valcroissant.

 

 

Tortueuse la route,

mais l’ermitage sait être au cœur

de la communauté, de l’histoire.

 

L’étable adossée à l’Abbaye,

la réserve de paille et celle de bois.

Le philosophe-et-mathématicien vient vivre ici,

la famille et quelques amis avec lui :

le travail ( qui salit les mains

et laisse puanteur sur les vêtements )

alimente l’esprit, enflamme

la réflexion.

 

Il s’agit de trouver des chemins neufs pour la pensée,

alors on la cultive paume à paume,

on l’ouvre dans le silence qui

la nuit et jusqu’à l’aube monte jusqu’aux

crêtes enténébrées des montagnes,

qui de l’aube tout au long de l’arc

de la matinée descend sur la vallée

ouverte, puis l’après-midi s’adoucit

au toucher des prés qui furent teints

du sang des maquisards.

 

Et voici une librairie, nécessaire,

et un acte libertaire, un lieu

dont les livres surviennent pour être

offerts aux mains gourmandes de lecteurs

qui les ouvrent, les feuillètent…

 

Le village a balcons et fenêtres

ouverts à la lumière, une rivière

enthousiaste d’exister

et encore une fontaine où

le pas de la soif est celui de la lecture.

 

Et voici un bar populaire, nécessaire,

où les gens parlent de politique

et de leurs métiers, de réunions et de paris.

L’ex-clown-trapéziste ne voyage plus

depuis des décennies, passe un chiffon

humide sur le comptoir et bien sûr se rappelle

le fourgon Citroën jaune avec lequel arrivait

le courrier :

 

 

je vous écris d’endroits où

les élagueurs se transmettent un métier

vieux de milliers d’années

et tailler pour éclaircir signifie

donner force à la vie.

 

Je peindrai les tours de fenêtre en vert clair,

planterai un olivier dans la grande jarre sur le balcon,

huilerai les gonds de la porte,

remplirai la carafe d’eau

et me mettrai à écrire sur la table dans la cuisine.

 

Le fromage a la saveur savante

des paniers d’osier tressé, le pain

la fragrance de l’intelligence.

 

Une maison (tu le sais) n’est pas

dans les chiffres du cadastre, mais dans le livre

comptable du charbonnier et dans le parfum

des armoires que l’ébéniste fabriqua

en les encastrant dans des niches du mur :

étage à étage, jusqu’aux combles

sous le toit, fenêtre après fenêtre jusqu’à la génoise

à triple ondulation, une cheminée

dans chaque chambre, les plafonniers

suspendus et les marches de bois sonore

à grimper en rythme

au fil des ans, des lustres, des décennies

 

… ou à descendre

jusqu’aux voûtes croisées des étables et

des caves, ville engloutie de

canaux, couloirs, pressoirs en hypogée, murs

mitoyens, fours.

 

Un lanterne magique projetterait

alors de très fines silhouettes de clowns

trapézistes ou de mathématiciens de Sorbonne

et de pianistes non pas sur des parois assombries

mais sur la paume de la main qui

écrit et en écrivant la main

redonnerait ces voix, ces moues

du visage à la page

carrefour des passages ;

 

très petits cimetières familiaux

en pleine campagne signes bien

visibles des siècles des guerres de religion ;

 

auvents élancés pour protéger les fours

où commence la distillation

de la lavande ;

 

la gardienne du vaste poème, encore

enfant, en apprenant à écrire

sur un cahier en recopiant un syllabaire

et pour cela le monde, à peine

né, y devient dense

et tu remercies : chaque nouveau vaste poème

est acte de gratitude envers le monde

qui vient de naître.

 

Pour le spasmodique aller-retour

oui, le monde

neuf à chaque création, vieux

à chaque regard,

les vignes taillez-les bien de tout côté

et chaque fois la langue se fait espace –

l’espace se refait langue   :

au marché contre la Cathédrale

la marchande d’épices

le fabricant de savons,

le vannier.

 

La lune d’hier soir s’est brisée

dans les lampes exposées dans une vitrine

et dans les paniers de marché en vannerie

exposés sur la place :

les amis archéologues de retour de la

campagne de fouilles au Kurdistan

racontent la dérive de la pensée

du désir d’espace et de vol,

de la neige qui, rude mais

complice, aide à franchir la frontière.

 

Le client, qui assis à une table

boit à petites gorgées son café

regarde à la dérobée le barman ex-clown

et l’homme pâle, absorbé

dans la mélancolie du journal, son

cousin : il est toujours question de frontière,

pense-t-il, ici la frontière va

entre l’obstiné voyage du cirque

et la fixité de la route départementale

qui coupe en deux le village –

entre gérer un café provincial

à moitié désert et le désir de partir

dans quelque nulle-part.

 

Mais toi, tu as besoin de passeurs fiables

maintenant que la frontière s’emballe

entre fascisme renaissant et parole ;

tu as avec toi, dans un sac de tissu,

Char et Giacometti, Reverdy et Picasso,

Thierry Metz et Jerome Rothenberg,

tous cadeaux du Poète très cher ami ;

ta fille a ramassé pour toi

 

des galets blancs dans le lit

des cours d’eau sauvages de la région,

tu reconvoques encore le gardien du vaste poème

 

qui ne connaît rien à la littérature

mais de la vie et de l’amour sait beaucoup,

de la brusque lacération de la mort,

des congés excessifs

 

et lui, essuyant un dernier verre à bière

laissé d’une tournée remontant

à des années, le pose tête en bas sur le replat

là, oui, entre le présentoir de biscuits

et l’horloge murale.

 

Antonio Devicienti

 

*****

***

*

 

 

 

 

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Le Bois de vie (à Crest, avril 2018)

Il y a vingt ans je faisais parfois mes achats à la Quincaillerie Bru dans le centre très ancien de Crest, sous le donjon. A une trentaine de kilomètres en aval de Die, sur une rive de la Drôme qui descend des montagnes. Le nom Bru restait peint en grandes lettres sur une superbe pancarte au dessus de la double devanture ; le propriétaire d’alors s’appelait pourtant La Pra. La Quincaillerie était issue tout droit d’un roman de Balzac. Les objets par centaines pendaient au plafond ou attendaient dans des dizaines de petits tiroirs le long des murs. Il y a une dizaine d’années la Quincaillerie a fermé définitivement.

 

En 2015 je trouvais chez un brocanteur de Crest de grands Cahiers manuscrits de comptabilité des années 1900, et même deux de 1850. C’était ceux de la maison Bru. Elle vendait des sacs d’engrais et de charbon de bois dans tout le Sud-Est de la France. J’achetais ces Cahiers et découvrais cet ancien maillage commercial de négociations, de ventes, d’expéditions, maillage sur des centaines de kilomètres, maillage pour des éléments rustiques et banals, mais indispensables à la vie. J’aimais le voyage des sacs de charbon de bois. Dans la montagne très sauvage vers les cols de Menée et de Grimone en amont de Die je connais des fours lents à bois, justement destinés à noircir le bois en charbon, fours enfouis dans l’humus de sous bois profonds dépourvus de tout sentier ; dans des cabanes des immigrés italiens passaient là des mois à nourrir les braises et à étouffer les flammes trop vives, dans le voisinage des sangliers, des loups et des cerfs.

 

Le charbonnier faisait son bois. Dans un pacte merveilleux et périlleux avec les esprits de la forêt et de la montagne qui retenait tout juste ses avalanches. Puis le charbonnier vendait son charbon de bois à Bru. Ou en était directement l’employé. Le bois en charbon laissait sa trace sur les grands Cahiers de compte en longues lettres à la main en encre brune avant de poursuivre sa route vers la cuisine et la cheminée des maisons de vallée et de plaine au loin. Sacrifié-brûlé il donnait la vie.

 

Deux jours après mon premier achat j’ai créé dans la petite gare de Luc en Diois, très en amont, mes premiers poèmes avec « collages de charbonnier ». En voici le lien, sur ce même blog : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2015/10/24/fil-sillage-avec-un-charbonnier/

 

Des dizaines de fois je suis retourné à Crest devant la mystérieuse maison Bru, fermée, humble et noble. Soudain en novembre 2017 j’ai vu de la lumière au rez-de-chaussée. Je demandais à une aimable voisine ce qu’était cette lumière inattendue. « Demandez à ces messieurs », me répondit-elle : c’était deux personnages sortis directement du monde des Matinaux de René Char : Attila et Yohan Gaigher, ouvriers-artisans du bâtiment, jumeaux, hommes jeunes et directs, d’une magnifique droiture. Ils aiment restaurer les maisons anciennes, prennent leur temps pour le faire de manière aussi respectueuse que belle. Ils avaient acheté la maison médiévale depuis peu. En très mauvais état. Ils ont déjà vidé tous les débris et gravats, refait le toit. Pour ce dernier ils ont porté dans les ruelles médiévales d’énormes poutres neuves et les ont hissées au prix de manœuvres extraordinairement ingénieuses jusqu’à la charpente sommitale pour faire un toit neuf. Ils ont créé eux-mêmes cette vidéo pour l’expliquer : https://www.youtube.com/watch?v=9-qkCWwTJPk

 

 

Leur chantier, c’est un métissage de fresque de Giotto aux Scrovegni, de séquence du Décaméron de Pasolini et de tableau de Fernand Léger. Les jumeaux vont tranquillement de l’avant. Avec une lumière intérieure qui n’émane en effet que des Matinaux. Ils sont au cœur de mon cycle de poèmes La Poutre qu’on lit en français là, page 91 : https://perigeion.files.wordpress.com/2018/02/la_foce_e_la_sorgente_marzo.pdf et en italien là : https://rebstein.wordpress.com/2018/03/03/la-poutre-la-trave/

 

Attila, Yohan et moi nous nous rendons visite. Je leur présente certains de mes amis vrais compagnons d’écriture et de création. Attila et Yohan aussi le deviennent. Samedi dernier je les ai rejoints au deuxième étage de la maison Bru ; il faudrait d’ailleurs écrire à présent la Maison Bru-Gaigher. De même qu’à Venise s’est ouvert récemment un remarquable Palazetto Bru-Zane, à côté de l’université d’architecture et de l’église des Frari, un Palazetto dédié surtout à la musique française d’il y a deux siècles, petit centre d’art très actif ; Bru arrivant à Venise depuis la Suisse, après Toulouse, s’est lié à une famille locale Zane. D’où Bru de Crest était-il arrivé ?

 

 

Attila et Yohan vissaient, ponçaient, dressaient de fines planches de bois dans le salon voisin ; toutes fenêtres ouvertes je créais, en parlant avec eux, ce premier poème en deux strophes, calligraphiant sur une longue planche sur tréteaux ; au sol les débris soigneusement lavés et rangés d’une cheminée d’au moins six siècles dont les frères avaient découvert au rez-de-chaussée deux mascarons expressifs et puissants : deux têtes de lion rugissant, encastrées dans un très vieux mur de galets de part et d’autre d’un âtre, et mystérieusement à ras du sol actuel.

 

***

 

Voici donc ce premier poème en deux strophes, créé en exemplaire unique avec la présence active d’Attila et Yohan Gaigher (en outre les photos où on me voit au travail sont d’eux) le samedi 7 avril 2018 au centre ancien de Crest au deuxième étage de la maison médiévale dont ils entreprennent la restauration.

 

1

Sur un papier bristol blanc de 280g au format de 130 cm de haut par 125, acrylique, encre de Chine et collage de papier ancien de tapisserie murale au pochoir, venu des murs de la maison Bru-Gaigher

 

Vieux murs jeunes murs

mains vierges cals aux paumes

la maison monte en graine

 

entrailles de la pensée

 

 

2

Sur le même papier au format de 130 cm de haut par 140, acrylique, encre de Chine et collage de papier ancien de tapisserie murale au pochoir venu des mêmes murs

 

Je serre la main au vent qui passe,

je tends la main à l’étranger dans l’ombre,

je tire un toit d’ivoire

sur l’histoire martyrisée

et la toute enfance de plein vent.

 

 

YB

 

*

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Crue d’avril (à Die, avril 2018)

Cycle de quatre poèmes créés et calligraphiés par Yves Bergeret à Die sur les galets du lit de la Drôme et de celui du Bez, du 4 au 8 avril 2018, en quatre exemplaires sur quadriptyques horizontaux de 120g en format 17,6 cm par 100, avec collages, encre de Chine et acrylique.

*

 

 

1

Vent fort,

l’orage est ma vigie.

Dans ses marécages

féodale la bêtise

fait le dos rond.

 

Vent fort,

les embruns du torrent

glissent l’alerte dans ma phrase,

ourlent ma bouche.

 

Vent fort,

les galets roulent dans les vagues,

le torrent porte ma maison

dans un panier insulté

que je tresse de colère et de rire.

 

Vent fort,

mes volets claquent,

l’orage vient laper mon assiette.

 

Vent fort,

invisibles des pattes de lion

me décoiffent, mais je suis chauve,

redressent mon escalier

mais je dors dans un lit céleste.

*

 

 

2

Six hirondelles de roche

déplient à larges volutes

la montagne que l’hiver laisse.

 

Soixante volutes soixante lettres

quarante six au-delà de ce que je sais lire.

 

Le torrent à ras bords

retrousse ses rives.

Jamais si fort n’a chanté

la montagne qu’au soir les six hirondelles

mènent boire.

 

A voix très grave

roulant au fond des remous

chantent les galets invisibles

balbutiant ce qui se nomme

dans les seules quarante six lettres illisibles.

*

 

 

3

Juvénile le torrent

marche au milieu de son eau

en éclaboussant tout.

 

Une escouade de phalènes

tressaute à reculons dans le vent

lisant, je crois, les mots illisibles des galets.

 

Au bord du torrent fou

sur un lit de galets froids

je m’allonge ; heureux est mon dos.

Le soleil rôtit ma face.

J’écoute jubilant

l’eau donnant à mille voix

le chant des fondations.

*

 

 

4

De l’amont le torrent descend

les grands gradins

monocorde.

 

Devant mes genoux

c’est le point de silence de l’eau.

 

A mon aval

le torrent jaillit

clown ou brigand

roulant dans ses remous

les osselets de la montagne.

 

Devant mes genoux

c’est pleur ou supplication.

De la montagne ou de moi.

Ou de l’étranger qui cherche place

entre elle et moi,

notre ombre jumelle,

nos lèvres siamoises,

nos deux lèvres,

amour rosse qui rage et fuit,

corps d’ombre et de joie.

*

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

Bégayer

On peut entendre, dit par l’auteur, cet article avec toutes ses illustrations musicales et ethnomusicologiques sur le site et la webradio du Festival 2018 Printemps des Arts de Monte-Carlo, dans l’émission intitulée Nuit du bégaiement (du vendredi 23 mars, 23 heures, au samedi 24 mars, 5 heures ; disponible à la réécoute) et produite par David Christoffel. Voici : https://soundcloud.com/la-webradio-du-printemps-des-arts-de-monte-carlo/yves-bergeret

*

Cet article arrive dans la langue italienne grâce à une traduction belle et dynamique du poète Francesco Marotta, que l’on peut lire ici : https://rebstein.files.wordpress.com/2018/03/yves-bergeret-bc3a9gayer-2018.pdf

 ***

 

L’espace bourdonne : terre et ciel bourdonnent. A cet incessant bourdonnement on peut répondre en posant le signe graphique qui met soudain à distance le bruit et ouvre la brèche du silence par le premier trait qui nomme. C’est ce que j’analyse dans l’article L’Image au mur agit qu’on peut lire par ce lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/04/16/limage-au-mur-agit/

Mais aussi on peut répondre à ce bourdonnement en restant dans l’oralité et en osant comprendre ou  élancer quelque chose avec ses cordes vocales.

 

1

Le nom qui trébuche

 

 

Il habitait à Nissanata, dans le nord du Mali, au pied d’une montagne du Sahara. Malgré ce que dit la Constitution du pays, il restait, comme tout son village d’ailleurs, esclave d’un maître Peul invisible. La guerre actuelle l’a tué, lui, Soumaïla Goco Tamboura. Il était au bord, toujours au bord d’un autre état du réel. Ainsi était-il devin : en lançant en l’air les cauris il traduisait au consultant ce qu’à sa question inquiète les esprits invisibles répondaient par la disposition des cauris retombés à terre. Il était aussi griot pour la louange et la mémoire de la famille du maître, donc mémorialiste et généalogiste enjoliveur, mais sa psalmodie et son chant dans sa langue, le Peul, étaient si belles et si puissantes qu’il atteignait d’étranges terres de liberté par sa parole propre, bien ailleurs que dans la louange. Il ne savait ni lire ni écrire ; mais dans son village et sa région où quasiment personne ne dessinait il inventait sur papier des dessins pour transmettre, des dessins pour m’initier et me faire apprendre les esprits et les rites du lieu ; puis il me donnait chacun de ces dessins en insistant pour me le « lire », nous faisant ainsi lui et moi retourner plus vaillants dans l’oralité. Puis il abandonna le papier et me « dessina-inscrivit » des choses sur des plaques de métal qu’il trouvait un peu plus loin, à l’oasis, le jour du marché. Sur celle photographiée ici il m’a dit qu’il a écrit le nom de son village, pour le fixer dans le réel de la nomination et m’en transmettre la clef du mot qui incarne, stabilise et pérennise. Voyez comme il a écrit. Il était le grand bégayeur de son village.

 

***

 

2

Cap Chassiron à marée basse, à l’île d’Oléron

 

 

Fin février, vent du nord, glacé. La marée basse a découvert le cap nord-ouest de la longue île d’Oléron. Loin de bégayer le phare de Chassiron par éclats brefs donne le rythme de la nuit et de la sûreté d’orientation dans ces parages sableux aux nombreux écueils où tant de naufrages au fil des siècles tuent les marins par dizaines. La marée basse dégage les couches géologiques sédimentaires au très faible pendage. Loin, à des centaines de mètres de la petite falaise du phare, la ligne de la vague déferlante. Entre elle et la falaise, les courbes, les sinuosités dans un rythme insistant et répétitif des strates minérales. J’ai d’abord cru à un impossible labour du socle rocheux par je ne sais quel dieu bégayant ivre à la charrue. En fait le labour est celui du travail incessant d’érosion des vagues, des courants, des marées et des tempêtes sur le socle minéral. Finalement difficile de savoir qui crée ces striures haletantes gigantesques : la roche en ses soubresauts à l’échelle du temps géologique, ou l’eau salée en ses rognements hors toute mesure, ou un destin aveugle ? Difficile de savoir, car tout dans ce pendage très faible reste quasiment horizontal, et la strie rocheuse, et le ciel, et l’océan. Immense bégaiement de qui pour dire quoi. Bien sûr sans aucune réponse qui puisse être formulée.

 

 ***

3

Katajjayt inuit

 

 

Plate et blanche la terre ici. Le vent souffle sans fin. Neige couvre tout. Congères parfois se hérissent. Températures extrêmement basses. Distances immenses entre les villages. Les Inuit vivent ici avec et dans le bourdon de l’espace blanc, la note continue : le vent qui souffle sans rencontrer d’obstacle sur les étendues immenses.

 

Quand bien même on peut à présent se déplacer en moto-neige et même, si les énormes moyens financiers en sont disponibles, en hélicoptère, l’espace reste immense. Espace couvert de glace que couvre la neige au plus long de l’année. Faible relief ; ses longues formes étirées se répètent hors des limites de la perception humaine.

 

Très faible est la population. Très rare, la flore. La faune aussi, quelques grandes oies sauvages, quelques oiseaux de mer ; de rares ours, des phoques, quelques mammifères. Tous endurants au très grand froid.

 

La lumière est longuement constante et l’alternance rapide des jours rythmée en cycles d’une douzaine d’heures n’existe pour ainsi dire pas. A la nuit blanche ininterrompue de l’été succède la nuit polaire ininterrompue de plusieurs mois.

 

***

 

Là on se réunit. Pour des joutes vocales. Deux femmes assises ou debout approchent extrêmement près leurs visages, leurs bouches. En inspirant à voix de gorge très rauque l’une lance un groupe de deux à cinq syllabes ; en face l’autre lance une répartie de souffle sonore, émis avant que la première ne reprenne, sans la moindre seconde d’attente, son groupe de syllabes. Aussitôt après la seconde fait entendre son souffle d’expiration. Alternance extrêmement rapide. Ces exercices portent le nom de katajjaït ; le sens et l’étymologie de ce nom, ici au pluriel, se sont perdus.

 

Les syllabes expirées ont eu une signification, perdue elle aussi. Juste un langage résiduel dans le chant, sans syntaxe, sans récit ni intrigue ni personnage, peut-être sans action. Ni le mouvement de la prose ni la densité du poème. Mais langage : en lutte avec lui-même.

 

Les femmes qui pratiquent ces joutes parlent parfois de jeu et même de compétition. Jadis deux équipes de femmes s’affrontaient, disent-elles, en duels successifs. La perdante était celle qui la première perdait le souffle ou riait. Perdre par le rire… La perdante était remplacée par une autre femme de son équipe. L’équipe perdante était celle qui s’épuisait la première à force d’éliminations. On ne sait plus ce que l’on perdait ni d‘ailleurs ce que l’on gagnait. Ces joutes katajjaït, alors que leurs pratiques étaient sur le point de disparaître, ont soudain repris il y a une vingtaine d’années, dans tout le Nord-Est canadien, et connaissent succès, engouement, efficacité (je le pense) chez les Inuit. Actuellement la joute vocale à chants de gorge importe.

 

Si l’on entend le chant les yeux fermés sans voir les deux chanteuses presque accolées, on a l’impression d’une course effrénée. Alors on nie l’espace. On va si vite que la distance n’existe plus. Mais une course finit toujours par un épuisement progressif et une baisse de la vitesse. Or rien de tel ici. Le rythme du chant de gorge est constant, extrêmement rapide jusqu’au moment précis de son arrêt brusque.

 

De quelle course s’agit-il ? De celle du vent, auquel les chanteuses s’égalent et que même elles tutoient, accoudées à lui, le temps de la joute ? De celle d’une paire d’esprits jumeaux invisibles que l’on accompagne dans un parcours fulgurant sur ces terres blanches où le chamanisme est familier ?

 

Avant tout il s’agit de vocalité humaine. On dit parfois que ces petits groupes de syllabes s’inspirent du cri des grandes oies sauvages. Une oie sauvage en terre animiste n’est pas un gros oiseau robuste à long cou mais la forme emplumée d’un esprit puissant, bénéfique ou maléfique selon les circonstances. Cherche-t-on dans certaines de ces joutes à rejoindre un dialogue primordial avec les oies ?

 

L’alternance entre le son rauque de gorge et celui de l’expiration est toujours perceptible, même les yeux fermés. Il fait parfois penser au halètement du coït. Mais il ne fait entendre aucune montée jusqu’au paroxysme d’un orgasme ni aucun relâchement de tension ensuite. Si le halètement sexuel est dans un arrière-plan sonore de ces joutes, c’est plutôt afin de faire apparaître ce halètement comme un mouvement rythmé inaccompli où les deux partenaires s’épuisent sans trouver de permanence rythmique. Ou plutôt elles halètent à la recherche de cette permanence dont seul le katajjaït, chant de deux gorges, donne la figuration.

 

Or le katajjaït se pratique généralement à deux femmes, visages quasi accolés. Ce sont elles qui ont le pouvoir de réjouir la communauté, de la passionner, de la ressouder, de refaire le monde indéterminé, monochrome et, immesurable par le moyen d’une extrême densité vocale, densité de l’accompagnement des grues sauvages et de l’installation du beau halètement dans une éternité blanche. Le chant de gorge se révèle frère gémellé du vent, un frère qui a souveraineté sur lui, et pose dans la vocalité humaine, en toute proximité de la phrase, l’aube du mot, lui-même acte de mise à distance et de séparation par nomination, ce qui est le propre de la parole. Bégaiement salvateur. Le théâtre peut naître.

 

***

 

4

Hésiode, les Travaux et les jours, engendrement d’Aphrodite en écume par vagues

 

 

Il y a trois mille ans Hésiode reprend à partir de l’oralité et fixe dans l’écriture de sa Théogonie les épisodes de la création du monde. Voici ce passage que traduit Jean-Louis Backès, des vers 154 à 198 :

 

« Tous les enfants qui étaient nés

de Terre et de Ciel,

enfants à faire peur,

avaient de toujours grande haine

pour leur père. Lui,

dès le premier moment où ils naissaient,

il les faisait tous disparaître

-leur fermant tout chemin vers le jour-

dans les replis de la Terre.

La méchanceté lui faisait plaisir,

à lui, Ciel. Et Terre l’immense

en ses entrailles gémissait,

resserrés. Elle inventa une ruse,

astucieuse et méchante…

| …d’une pierre très dure elle fit une grande serpe

et son fils Kronos lui dit qu’il l’utiliserait… ]

Terre l’immense

éprouva une grande joie en son cœur.
Elle le plaça en embuscade ;

elle lui mit en mains

la serpe aux crocs durs,

et lui expliqua toute la ruse.

Voici qu’arrive le grand Ciel,

traînant après lui la nuit,

dans la fureur du désir il s’étend

sur Terre, il la couvre

entière. Le fils alors, de sa cachette,

étendit la main

gauche ; de la droite il saisit

la grande, longue serpe

aux crocs durs, et bondissant,

les couilles de son père

il les trancha ; il les rejeta

vite pour qu’elles tombent

derrière lui. Sa main les lâcha vite,

mais elles laissèrent des traces.

Toutes les gouttes sanglantes

qui s’éparpillèrent partout,

Terre les reçut. A mesure

qu’allaient et venaient les années,

en naquirent les Erinyes

et les immenses géants […]

 

Dès qu’il les eût tranchées,

avec la pierre dure, les couilles,

il les jeta du haut de la terre ferme

dans la mer aux fortes vagues.

La mer les transporta pendant longtemps

et une écume

blanche sortit de cette chair

qui ne meurt pas. Une fille

en naquit. Et tout d’abord vers Cythère,

l’île inspirée,

elle vogua ; puis elle aborda

à Chypre qu’entourent les vagues.

Elle sortit de l’eau, belle et pudique

déesse, et l’herbe

poussait sous ses pieds délicats.

On l’appelle Aphrodite,

déesse de l’écume […], formée avec de l’écume. »

 

Autrement dit : de la terrible violence originelle du dieu Kronos qui dévore tous ses enfants, on se libère par la violence mais contre lui seul et alors castratrice ; et le geste violent libérateur crée un nouveau dieu répétitif et éphémère, l’écume à la crête des vagues, toujours re-née, inaboutie et reprise : ce dieu est Aphrodite, perpétuel bégaiement marin qui émet et impulse le désir, onde bégayante à jamais sur les strates au littoral d’Oléron.

 

***

5

Sibylle de Cumes au balbutiement chamanique, Enéïde, chant VI

 

 

Mille ans après, à Rome dont Auguste vient de stabiliser le pouvoir impérial sur tous les pourtours de la Méditerranée, Virgile offre son épopée fondatrice, l’Enéide : Enée fuit Troyes en flammes pour la refonder dans le Latium et ainsi créer Rome. Comme Ulysse malmené par les vents divins contradictoires, Enée navigue, dérive, s’égare ; mais pour retrouver sens à sa longue errance il se rend en consultation auprès de la plus grande prêtresse d’Apollon, le maître de l’ordre du monde : dans une caverne embrumée de fumerolles sulfureuses dans la caldera des Champs Phlégréens, faubourg actuel de Naples, la Sibylle de Cumes lui indique la route de son destin de fondateur de civilisation. Virgile écrit ceci au sixième chant de l’Enéide : « L’énorme flanc de la roche euboïque est taillé en forme d’antre, où cent larges avenues conduisent à cent portes, et d’où sortent autant de voix, réponses de la Sibylle. On était arrivé sur le seuil, lorsque la vierge dit : « c’est le moment d’interroger les destins : le dieu ! voici le dieu ! » Comme elle prononçait ces mots devant les portes, tout à coup, son visage, son teint se sont altérés, sa chevelure s’est répandue en désordre ; puis sa poitrine halète, son cœur farouche se gonfle de rage ; elle paraît plus grande, sa voix n’a plus un son humain : car elle a déjà senti le souffle et l’approche du dieu. « Tu tardes à offrir tes vœux et tes prières, Troyen Enée, dit-elle, Tu tardes ! » [ Ici s’engage le dialogue halluciné entre le consultant, Enée, et la chamane d’Apollon, qui était sans doute la plus grande devineresse du bassin occidental de la Méditerranée ; alors Enée présente son récit et sa requête, espérant la prédiction d’Apollon Phébus ; la transe de possession de la Sibylle commence .]

« Cependant, rebelle encore à l’obsession de Phébus, la prêtresse se débat monstrueusement dans son antre, comme une Bacchante, et tâche de secouer de sa poitrine le dieu puissant ; lui n’en fatigue que plus sa bouche enragée, domptant son cœur sauvage, et la façonne à sa volonté qui l’oppresse. Déjà les cent portes énormes de la demeure se sont ouvertes d’elles-mêmes et portent par les airs les réponses de la prophétesse. » Ainsi traduit Maurice Rat. Et alors les révélations apportées par la bouche de la Sibylle sont capitales et permettent à Enée d’aller dans les Enfers, l’au-delà de l’Antiquité gréco-romaine, dialoguer par-dessus la mort avec ses ancêtres et les grands héros mythiques qui lui indiquent avec précision le chemin de son destin futur.

 

L’épisode est central. C’est par le bégaiement divin que non seulement l’Empire romain trouve comment se fonder, mais aussi que l’histoire d’un peuple dégage son sens millénaire. Le bégaiement de la prophétesse est le point de contact entre d’une part la plus profonde volonté du divin et la plus pénétrante vision prospective de ce dernier et d’autre part un groupe d’hommes allant à tâtons dans leur vie de chaque jour et cherchant courageusement le sens de leur destin. Le bégaiement par lequel se manifeste un effroi sacré est infiniment respectable.

 

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6

Chant chamanique bouriate : le bégaiement hypnotique piége le dieu

 

 

En août 1991 en Mongolie des parents inquiets pour leur fille hospitalisée viennent consulter le chamane bouriate Tseren. Il a soixante-dix ans. Dans sa petite pièce de torchis et bois, il frappe son tambour de peau tendue pour convoquer l’« esprit » adéquat tout en secouant de nombreux petits accessoires métalliques dont le son écarte les « esprits » ici maléfiques. A voix monocorde il prie et invoque l’ «  esprit » nécessaire ; pour l’obliger à venir et se saisir de ses cordes vocales afin de répondre aux parents inquiets, le chamane a besoin du bégaiement. Sa voix monocorde se précipite, balbutie, trébuche sans répit sur deux syllabes. Ainsi piégé, ainsi hameçonné, l’ « esprit » prend en possession le chamane et le dialogue thérapeutique commence. On entend ce rite sur la plage 2 du disque Ocora-Radio France C 561059.

 

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7

Moïse et Aaron, de Schoenberg : Moïse face au buisson ardent

 

 

En 1932 Schoenberg compose, texte et musique, son opéra Moïse et Aaron, basé sur le quatrième chapitre de l’Exode dans la Bible. Le sacré, en train de s’éloigner dans la transcendance inaccessible d’un invisible dieu unique, enjoint aux deux frères, Moïse le bégayeur et Aaron au verbe fluide et fleuri, de guider le peuple juif asservi hors d’Egypte à travers Mer Rouge et désert du Sinaï jusqu’à la Terre promise. Pour que les esprits synthétisés en ce dieu unique s’adressent à la communauté, la fonction de chamane est dissociée entre les cordes vocales hésitantes de Moïse en son Sprechgesang et celles claires et raffinées d’Aaron au chant presque baroque. Or le dieu garde quelque distance et exprime sa volonté dans la masse sonore mobile du Buisson ardent auquel Schoenberg donne la polyphonie de six voix. Aaron reste du côté de l’animisme donc du Veau d’or, tandis que Moïse bégayant reçoit en haut du Mont Sinaï l’inscription dans la pierre des dix commandements qui vont orienter toute la vie du peuple. C’est le bégayeur qui reçoit la nouvelle mise en forme de la vie humaine. Dès le début il proteste de sa vieillesse, de sa fatigue, de son infirmité. L’opéra se conclut par cette réplique anônnante de Moïse : « Oh mot, toi mot, que je manque ! ».

 

***

8

Les avant-gardes : Schwitters, Khlebnikov, Luca

 

 

Parallèlement à l’expérience du bégaiement en sprechgesang du bègue Moïse de 1932, lassées du glacis de maîtrise académique des langues européennes les avant-gardes de cette époque et d’un peu après ont tâtonné vers quelque chose qu’un bégaiement volontaire et en quelque sorte programmatique pressentait mais qui ne soit sans doute pas un sacré diffus ou transcendant. La Ursonate que, dadaïste, compose et dit Kurt Schwitters en 1932 essaye par une succession de « sons primitifs » de rendre une dynamique centrale du monde ou de la personne. En Russie les futuristes vingt ans plus tôt cherchent un langage « zaoum », littéralement « derrière l’intelligence », qui rejoigne une autre réalité au moyen de jeux de sonorités vocales, de redoublements de syllabes, d’onomatopées, de néologismes en bredouillement : son accomplissement est probablement l’extraordinaire Zanguezi de Velimir Khlebnikov en 1922. Dans les années 1960 Ghérasim Luca, roumain devenu apatride, écrit et dit à Paris ses longs poèmes volontairement bégayant dans le souci de trouver seul accès à une autre réalité.

Leur processus d’une certaine manière est l’inverse de celui par lequel la communauté interroge un sacré varié et turbulent, mais intensément existant, pour trouver un sens dans les moments de doute ; ici le sacré en turbulence n’existe plus et a même plutôt cédé place à un vide face auquel ces poètes seuls creusent le langage pour trouver dans l’épaisseur de sa sonorité un espace encore possible, s’il en est.

 

***

9

Mozart sait trébucher

 

 

En sens inverse le plus bel accomplissement occidental du souffle humain dans une linéarité mélodique s’entend dans les œuvres de Mozart. Par l’effet de l’écriture musicale le rythme de l’émission du souffle et de la reprise de souffle met en ordre de charme lustral, apaisant et refondateur à chaque volée de phrases la personne et le monde où elle vaque. Les dieux et le sacré se sont endormis, l’espace est calme même si quelque ombre remue près d’un bosquet. La personne chante ou écoute le déroulement de la concorde. Sauf quand quelque chose grippe dans le vernis social : dans les ahurissants contrats ou promesses de mariage de Cosi fan Tutte et des Nozze di Figaro les supposés notaires bégaient atrocement. Lorsque Leporello reçoit de son maître l’ordre d’inviter à dîner la statue du Commandeur que ce dernier a assassiné au premier acte de Don Giovanni, le domestique refuse de provoquer la mort en ses rites funéraires dans le mausolée même du Commandeur. Don Giovanni menace de le tuer s’il ne transmet pas l’invitation. C’est alors que soumis à l’injonction contradictoire Leporello bégaie l’invitation.

 

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10

Bégayer pour toucher une énergie surnaturelle : Pérotin, le Pansori et le Ketchak

 

 

 

Maintenant les dieux variés et capricieux du tumulte sacré sont morts ou cristallisés dans une inaccessible unique transcendance. J’entends cependant la nostalgie de cette urgence de toucher le feu de l’origine, la violence de Kronos, le blizzard congelant cisaillant, la force effroyable du destin derrière les balbutiements de la Sibylle. Alors revient et revient encore, encore et sans cesse le bégaiement.

C’est celui du hoquetus médiéval que l’Ecole Notre-Dame et Pérotin enflamment pour toucher ce dieu invisible, dans par exemple le Viderunt omnes. C’est celui par lequel la chanteuse coréenne de Pansori hâte et à fois énerve le récit pour le rendre épique et incandescent auprès de la violence originelle. C’est le choeur Ketchak d’hommes de Bali faisant claquer à rythme très rapide quelques syllabes pour signifier l’ardeur et l’impatience de l’armée des singes du dieu-singe Anuman, qui a la grammaire du monde entre ses mains, alors que le combat pour libérer la femme enlevée du dieu Rama est imminent : impatients bégaient les singes, impatients de faire éclater dans le Ramayana la violence larvée du monde afin de le refonder.

 

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11

Xenakis : Aïs hennit

 

 

En 1980 Iannis Xenakis crée Aïs pour chanteur baryton amplifié et grand orchestre. Toujours attentif aux syllabes originelles, en particulier celles que scandent les chœurs de la tragédie grecque antique, il se saisit ici de vers de l’Illiade et de l’Odyssée et de poèmes de Sappho pour explorer dans un au delà impossible le contact glaçant de la mort ; le chanteur-diseur clame, psalmodie, avance vers le halètement de la scansion hallucinée dans tous les étages de timbre de la voix et finit par un long hennissement, hyperbole du bégaiement. Du bégaiement, qui résiste à la puissance de l’orchestre, qui surnage à l’immersion dans le vacarme de l’orchestre. Bégaiement comme marque sonore humaine primordiale.

 

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12

Britten : Billy Budd, par la pendaison du bègue la foule bégaye

 

 

En 1964 Benjamin Britten crée sur une nouvelle de Melville son opéra Billy Budd. Sur un navire de guerre britannique les officiers redoutent la contagion de la Révolution française en cours et une mutinerie de l’équipage. Parmi les matelots, un homme jeune singulier par sa beauté, par une sorte de pureté diaphane qui n’est pas sans rappeler le Parsifal niais de Wagner. Il combattrait s’il le fallait mais il a la tête dans les nuages. Il s’appelle Billy Budd. Il est populaire parmi l’équipage. Il bégaye. Sa pureté irréelle fascine et agace le lieutenant qui n’obtient aucune faveur du matelot. Le lieutenant, faute d’accéder à lui, le provoque et le dénonce comme mutin au capitaine. Le capitaine, homme d’une certaine expérience éthique, lui demande se défendre. Mais Billy Budd bégaye. Face à l’énormité de l’accusation sa bouche se paralyse. Mais il frappe et tue d’un coup de poing l’accusateur. Il est arrêté, jugé, et pendu immédiatement devant tout l’équipage. Son corps en agonie ne se convulse pas. Dans un extraordinaire choeur final l’équipage se lance dans un immense bégaiement dont on ne sait s’il annonce une mutinerie décisive ou une réprobation du condamné. Le microcosme du bateau, sur une mer de violence et de guerre, ne peut supporter la présence d’une incarnation de la beauté idéale qui de toute façon est hors langage usuel ; l’officier fourbe fait tout pour l’exécuter, mais est tué d’abord, et quand l’incarnation de la beauté s’évanouit dans la mort, la totalité des marins s’enflamme dans un bégaiement choral dont le sens est inaccessible.

 

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13

Monteverdi : Orfeo et le nom qui trébuche

 

 

Après cet opéra visionnaire où le bégaiement passe de l’individuel au collectif, j’en reviens aux mythes fondateurs qui cherchent toujours à poser du sens sur le monde en énigme. Et en particulier sur la mort, toujours révoltante ou incompréhensible.

 

En 1607 Monteverdi crée son Orfeo en reprenant le mythe antique, en particulier dans la formulation de Virgile. Pour faire revenir à la vie Eurydice qu’un serpent a tuée il descend sous terre, là où Grecs et Romains situent l’au-delà. Avec le seul pouvoir de sa parole incantée que soutient sa lyre il brave et enfreint tous les rites et interdits de la mort. Arrive le moment décisif selon Monteverdi, où il doit convaincre de son chant le passeur Charon sur sa barque, gardien implacable de l’accès à l’au-delà. Monteverdi diffracte ici le récit, le mettant en écho de lui-même ; enfin Orphée doit se nommer aux oreilles de Charon. L’acte de se nommer devant la violence absolue de la mort est héroïque, épique et suicidaire. « Je te jette en pâture mon nom, ma peau sonore, le coeur de ma vie » pourrait aussi bien dire le personnage. Simplement Monteverdi le fait bégayer dans un splendide hoquetus « Orfeo sono io » : Orphée je suis. [ Je recommande l’interprétation de Niggel Rogers, dirigé par Jurgen Jurgens ]. Quatre fois la voyelle « o » est nécessaire, des dizaines de fois les interprètes lancent à la gueule de la mort ce « o » de plénitude, surtout le tout premier, l’initiale du nom. A Orphée Charon ouvre les portes de la mort, le bégaiement l’a envouté.

 

***

Yves Bergeret

 

*****

***

*

 

Boeufs roux, lente pente (à Venise, mars 2018)

Poèmes écrits, et, pour les derniers, mis en espace calligraphié, par Yves Bergeret à Venise (et Padoue, Mestre, Marghera, Lido di Venezia, Treporti) du 5 au 15 mars 2018

*

 

Dockers

 

Les photos montrent la base du mausolée (années 1660) du doge Giovanni Pesaro, église Santa Maria dei Frari, à Venise

 

 

 

Je décharge un sac de farine

pour la meilleure fortune

des générations futures.

 

Je préfère porter un à un sur ma tête

les sacs de l’amertume

pour la mieux étriller au soleil.

 

J’emporte un sac plein de montagnes

sur la nuque invisible de l’île.

 

L’heure et l’heure sont resserrées dans le sac.

Je décide sans compter de les porter à terre.

 

La cale pleure le sac

que j’emporte à l’air.

Elle pleure par le fond.

 

Sur le sac poussera l’arbre du vent libre.

Voilà pourquoi je le décharge à quai.

 

Je plie mes bras,

je jette par-dessus l’épaule chaque main,

le sac veut tomber, je réponds : « Reste ! »

mes mains aussi répondent,

mes ancêtres aussi.

 

Un pas sous le poids du sac me déhanche

un autre pas aussi

un autre toujours.

Le sac est le creux de mon âme.

 

Une main sur la hanche,

l’autre pour retenir le sac qui me glisse à l’épaule :

c’est la pesanteur rusée.

 

Tourne la terre toujours dans le même sens,

le sac s’emplit se vide à mon épaule.

 

Je décharge un sac de riz,

la rizière grésille dans ma colonne vertébrale.

 

Je charge un sac d’engrais,

la terre s’envole pour se rejoindre

entre parjure et rêve.

 

Je décharge un sac de charbon de bois,

je brûlais lentement avec lui, je crois,

je brûlais, je suis mon ombre restante.

 

Je décharge un sac de dattes,

les pierres du quai trépignent,

l’entrepôt barrit.

 

Je charge un sac d’étoffes.

Le bateau aura mille voiles

si la mutinerie enfin éclot.

 

Où cours-tu, sac ?

Tu crispes tes serres sur mes épaules

pour aller où ?

 

Je plisse mon front

sous l’énorme récit du sac.

 

Je révulse mes yeux

pour voir ne pas voir

ma liberté qui nage entre les nuages.

 

Tourner la tête vers le chien qui aboie

ferait pleuvoir l’or du sac.

Le chien se tait.

 

Le sac sur ma tête pèse trop :

ce sont les vents qui n’ont trouvé personne à punir.

Je les emporte, je les emporte.

Acceptons que ce soit l’aube et l’ombre.

 

 *

Scaricatori

Version italienne dans une traduction du poète Francesco Marotta

Metto giù un sacco di farina
per augurare giorni migliori
alle future generazioni.

Preferisco tenere sulla mia testa uno per uno
i sacchi del rancore
per meglio strigliarlo al sole.

Porto un sacco pieno di montagne
sulla nuca invisibile dell’isola.

Ore e ore sono rinchiuse nel sacco.
Decido senza contare di portarle a terra.

La stiva piange per il sacco
che porto su all’aperto.
Piange là in fondo.

Sul sacco crescerà l’albero del vento libero.
Ecco perché lo depongo sul molo.

Piego le mie braccia,
protendo le mani sopra le spalle,
il sacco vuole cadere, io gli rispondo: “Resta!”
anche le mie mani glielo dicono,
anche i miei antenati.

Un passo sotto il peso del sacco mi fa barcollare
un altro passo anche
un altro sempre.
Il sacco è l’incavo della mia anima.

Una mano sul fianco,
l’altra per reggere il sacco che scivola dalla spalla
sotto la spinta del peso.

La terra gira sempre nella stessa direzione,
il sacco si riempie si svuota sulla mia spalla.

Scarico un sacco di riso,
la risaia crepita nella mia spina dorsale.

Carico un sacco di concime,
la terra s’invola per ricongiungersi
tra spergiuro e sogno.

Scarico un sacco di carbone di legna,
bruciavo lentamente con lei, credo,
bruciavo, sono la mia ombra che resta.

Scarico un sacco di datteri,
le pietre del molo scalpitano,
il magazzino barrisce.

Carico un sacco di stoffe.
La nave avrà mille vele
se l’ammutinamento alla fine ha luogo.

Dove corri, sacco?
Stringi la tua morsa sulle mie spalle
per andare dove?

Io piego la mia fronte
sotto l’immenso racconto del sacco.

Rovescio i miei occhi
per vedere per non vedere
la mia libertà che nuota tra le nuvole.

Girare la testa verso il cane che abbaia
farebbe piovere l’oro dal sacco.
Il cane resta muto.

Il sacco sulla mia testa pesa troppo:
sono i venti che non hanno trovato nessuno da sferzare.
Io li trascino via, li trascino via.
Accettiamo che ciò sia l’alba e l’ombra.

 

03b Dockers 3b.png

 

*****

 

Une table à Venise

 

 

Elle a remonté toute l’Adriatique.

Des vagues l’aidaient, orange et bleues,

qui lui ont porté ses maigres bagages d’exil et d’espoir,

maigres comme les radeaux des épopées.

 

Les bras et les mains de sa descendance

l’ont arrachée aux vagues

et l’ont laissée sur le sable.

Elle n’a pas de descendance,

elle en rêve avec la force des récits archaïques.

 

Elle s’est glissée peu à peu dans la langue de la lagune

au prix de certaines contusions

et de blessures parfois profondes.

 

Les blessures cicatrisent.

Est-ce que la langue n’est pas leur fil de suture ?

 

A la table qu’elle sert

je m’assieds avec un poète venu aussi du Sud.

Elle prend la commande et s’en va.

Elle enlève de la nappe les miettes orphelines.

Elle apporte des coulées de lave

et des trains de nuages noirs

et s’en va.

 

Le bois des tables vient de la sombre forêt humaine.

Dans ce bois, des nœuds, ceux des fils de suture.

Le restaurant est juste la mangeoire des hommes,

pas un salon d’écrivains raffinés.

Elle passe entre les tables, entre les phrases.

 

Elle laisse un léger accent kosovar

briller dans les empreintes de ses doigts

sur les assiettes,

mais tout s’efface très vite, de soi-même,

une tragédie pudique derrière un rideau.

 

Entre les très rares arêtes du plat de poisson

elle laisse quelques milligrammes du piment des guerres civiles

qui l’ont jetée à la mer.

 

*

Un tavolo a Venezia

Version italienne dans une traduction du poète Francesco Marotta

Ha risalito tutto l’Adriatico.
Onde di colore arancio e blu la aiutavano
portandole i suoi miseri bagagli di esilio e di speranza,
miseri come le zattere delle epopee.

Le braccia e le mani della sua discendenza
l’hanno strappata ai flutti
e l’hanno lasciata sulla sabbia.
Lei non ha discendenza,
la sogna con la forza dei racconti antichi.

Si è inserita poco a poco nella lingua della laguna
al prezzo di qualche contusione
e di ferite talvolta profonde.

Le ferite cicatrizzano.
La lingua non è forse il loro filo di sutura?

Al tavolo dove lei serve
mi siedo con un poeta ugualmente venuto dal sud.
Lei prende l’ordine e se ne va.
Ripulisce la tovaglia dalle briciole residue.
Porta colate di lava
e nugoli di nuvole nere
e si allontana.

Il legno dei tavoli viene dall’oscura foresta umana.
In questo legno, dei nodi, quelli del filo di sutura.
Il ristorante è solo la mangiatoia degli uomini,
non un salotto di raffinati scrittori.
Lei passa tra i tavoli, tra le frasi.

Lascia che un leggero accento kosovaro
brilli nelle impronte delle sue dita
sui piatti;
ma tutto si cancella velocemente, da sé,
una tragedia pudica dietro un sipario.

Tra le rarissime lische del piatto di pesce
rimane qualche traccia di pepe delle guerre civili
che l’hanno scaraventata in mare.

 

05 Db Lagune en fin poème serveuse en italien, Adriatique.png

 

*****

 

Mouette noire, bœufs roux

Gabbiano nero, buoi rossastri

La version italienne de ce cycle de poèmes est l’oeuvre du poète Francesco Marotta

*

Cycle de six poèmes en quadriptyques verticaux (en deux exemplaires) sur Rosaspina de Fabriano 280g, format 100 x 35 cm, avec gestes d’acrylique du poète et collages de dessins à l’encre de Chine avec piquants de porc-épic faits dans le désert au Nord du Mali en février 2008 et donnés alors au poète par Alguima Guindo (1), Hama Alabouri Guindo (2), Yacouba Tamboura (3), Soumaïla Goco Tamboura (4), Belco Guindo (5) et Dembo Guindo (6).

Tout d’abord ici une fresque de la chapelle latérale saint-Jacques (1370) de la Basilique saint-Antoine, à Padoue.

 

 

1

Les deux pêcheurs sont jeunes,

ils prennent la mer à l’aube.

Elle est agitée.

Trente kilomètres au large une lame monstrueuse

renverse le bateau,

ils se noient.

 

Deux jours après un corps revient sur la grève.

Du second corps on ne sait rien.

Par mer calme et basse

les bancs de rochers dansent

furieux, pas ensemble.

Chaque strate de roche noire

re-crie les cris des mouettes.

Chaque strophe crie à sa mouette noire :

« va chercher le mort ! va chercher le mort ! »

 

I due pescatori sono giovani,
escono in mare all’alba.
Il mare è agitato.
Trenta chilometri al largo un’onda mostruosa
rovescia la barca,
annegano.

Due giorni dopo un corpo riappare sulla riva.
Del secondo corpo non si sa niente.
Col mare calmo e basso
i banchi di scogli si agitano
infuriati, separatamente.
Ogni strato di roccia nera
ripete le strida dei gabbiani.
Ogni verso grida al suo gabbiano nero:
«va a cercare il morto! va a cercare il morto!»

 

 

2

Toutes les Alpes se mettent en demi-cercle

autour du Pô. Le Pô est leur fils affamé.

Toutes les Alpes s’arrachent viscères et chairs

et les jettent à leur fils.

Ceux qui habitent depuis toujours les Alpes

jettent aux torrents leurs rognures, leurs journaux

de deuil, de guerre, de fiançailles absurdes.

Le Pô reprend la totalité du legs.

Limons et galets blancs.

Les pêcheurs morts à l’embouchure du Pô

aiment le Pô. Viennent manger les débris.

 

Le Alpi si dispongono in semicerchio
intorno al Po, il loro figlio affamato.
Le Alpi si strappano viscere e carni
e le gettano al loro figlio.
Coloro che da sempre abitano le Alpi
buttano nei torrenti i loro avanzi, i loro diari
di lutto, di guerra, di compromessi assurdi.
Il Po raccoglie la totalità del lascito.
Fanghiglie e sassi bianchi.
I pescatori morti alla foce del Po
amano il fiume. Vengono a mangiare i detriti.

 

 

3

Deux bœufs roux tirent le chariot.

Sur le chariot, le cercueil du mort inconnu.

Une foule l’accompagne. Rustique, bruyante.

Les bœufs vont passer la grand’porte

peinte là-haut près de la voûte

par dessus la tête des vivants.

Les bœufs sont peints là-haut.

Toute la basilique frémit sous le sabot des bœufs peints.

Les bœufs roux, bossus comme paire de montagnes,

grands convoyeurs de cadavres

parmi la couleur et les chants.

 

Due buoi rossastri tirano il carro.
Sul carro, la bara del morto sconosciuto.
Una folla la accompagna. Paesana, rumorosa.
I buoi attraversano la grande porta
dipinta lassù vicino alla volta
sopra la testa dei viventi.
I buoi sono dipinti là in alto.
Tutta la basilica vibra sotto lo zoccolo dei buoi dipinti.
I buoi rossastri, curvi come una coppia di montagne,
grandi trasportatori di cadaveri
tra il colore e i canti.

 

 

4

Sur la place du marché chaque matin

un homme sans avant-bras mendie

de terrasse en terrasse de café.

Je crois que personne n’accroche son regard.

Il glisse d’une table à l’autre

en tordant devant les gens

les doigts difformes qui ont poussé à ses coudes.

La nappe phréatique de la ville remue

entre ses doigts affreux. Et il chante.

 

Ogni mattina sulla piazza del mercato
un uomo senza avambracci chiede l’elemosina
vagando tra i caffè all’aperto.
Credo che nessuno lo degni di uno sguardo.
Scivola da un tavolo all’altro
torcendo davanti alle persone
le dita deformi che hanno attaccato ai suoi gomiti.
La falda freatica della città sussulta
tra le sue dita terribili. Ed egli canta.

 

 

5

La lagune se tient à mi-pente du réel.

Elle ne tombe pas. Ni ne glisse.

Les bœufs la fréquentent

avec cadavre ou pas.

Le Pô l’admire. Pas les Alpes

qui sont dans le ciel et penchées.

La lagune mange les hommes,

ne laisse presque rien de leurs dépouilles.

Elle est à mi-pente car les esprits invisibles,

les gens peu visibles et nous

la portons par en dessous.

 

La laguna si mantiene a metà pendio del reale.
Non cade. Non scivola.
I buoi la frequentano
con cadavere o senza.
Il Po l’ammira. Non le Alpi
che svettano nel cielo, inclinate.
La laguna divora gli uomini,
non lascia quasi niente delle loro spoglie.
E’ a metà pendio perché gli spiriti invisibili,
le persone poco visibili e noi
la sospingiamo verso l’alto.

 

 

6

Les peu visibles vont par milliers

et dizaines de milliers. Bus, trams,

trains de banlieue tôt le matin tard le soir

regorgent d’atlantes pauvres, abrutis de fatigue, gris.

 

Long chemin depuis Pakistan, Mali,

Kosovo, Nigeria, Roumanie, longs

voyages firent les atlantes gris, les peu visibles.

La lagune et Venise et la peinture classique

et la sculpture baroque et la mosaïque

ne tombent ni ne glissent

car les atlantes venus de partout ailleurs

sur leurs épaules et leurs têtes portent

portent portent.

Essentielle est aux quais, aux entrepôts,

aux madrigaux, au raffiné flou,

essentielle est leur vie.

Essentielle : la vie humaine est leur vie.

Ils parlent peu. Ils parlent.

 

Quelli poco visibili si muovono a migliaia,
a decine di migliaia. Bus, tram,
treni locali di primo mattino e alla sera tardi
traboccano di atlanti poveri, abbrutiti dalla fatica, grigi.

Un lungo cammino da Pakistan, Mali,
Kosovo, Nigeria, Romania, lunghi
viaggi hanno reso gli atlanti grigi, poco visibili.
La laguna e Venezia e la pittura classica
e la scultura barocca e il mosaico
non cadono né scivolano
perché gli atlanti venuti da ogni dove
li reggono sulle loro spalle e le loro teste
li reggono li reggono.
La loro vita è essenziale,
essenziale per i moli, per i magazzini,
per i madrigali, per la raffinata vanescenza.
Essenziale: la vita umana è la loro vita.
Essi parlano poco. Essi parlano.

 

 

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Une pluie, un déluge 一场雨,一场洪水 Una pioggia, un diluvio

Carène, acte 2, scène 1

 

Le livre Carène, édité bilingue en Italie par Alga editore (lien: http://www.algraeditore.it/index.php/poesia/306/car%C3%A8ne-carena-detail ) avec une splendide traduction du poète Francesco Marotta, poursuit avec détermination son chemin. Le traducteur et poète chinois Zhang Bo en donne ici un nouveau passage en chinois et à cette occasion écrit :

“Ce qui m’intéresse le plus en traduisant Carène c’est son ouverture culturelle, avec vigilance, vers les autres, vers un continent ignoré, vers des peuples humiliés, une approche vers ces autres. Approche non pas avec la pensée européenne, mais avec la pensée de ce continent : ainsi surgit une vraie écoute, un vrai dialogue, qui sont nécessaires aussi pour la Chine actuelle qui éprouve en même temps des sentiments d’infériorité et d’arrogance”.

 

 

Il y a vingt ans, en 1996, j’arrivai par une pluie battante

la première fois en Sicile.

J’y restais quinze jours, chaque jour fut déluge

de pluie et de vent. Le linge ne séchait pas,

dans les chambres et les escaliers

les murs ruisselaient.

Ce n’était pas collines calcaires

aux oliviers millénaires durcis au soleil,

c’était boue, glissements de terrain,

ponts emportés dans la campagne,

brume, torrents fangeux et brume.

En somme la Méditerranée tentait de ravaler

ce que depuis le fond des millénaires et des eaux

l’Etna avait dégurgité.

 

二十年了,一九九六,我在一场倾盆大雨中

第一次抵达西西里。

我在此停留十五天,每天

风雨如洪。衬衣无法阴干,

在卧室与楼梯间

墙壁淌水。

这不是石灰质的丘陵

遍布在阳光下硬化的千年橄榄木,

这是泥浆,是土石流,

是田间卷走的桥,

是迷雾,是浑浊的激流和迷雾。

地中海试图吞咽

自千年与海水深处

埃特纳曾经喷吐之物。

 

Venti anni fa, nel 1996, sotto una pioggia battente,

arrivai per la prima volta in Sicilia.

Vi restai quindici giorni, ogni giorno fu un diluvio

di pioggia e di vento. La biancheria non si asciugava,

nelle camere e per le scale

i muri gocciolavano.

Non c’erano colline calcaree

di ulivi secolari irrobustiti dal sole,

solo fango, smottamenti di terreno,

ponti trascinati via nella campagna,

nebbia, torrenti limacciosi, nebbia.

Insomma, il Mediterraneo cercava di riprendersi

tutto ciò che dal fondo dei millenni e delle acque

l’Etna aveva rigurgitato.

 

 

Or, non, l’eau du ciel n’était pas salée.

Et ce déluge était une ruse de plus

pour que la Sicile abîmée persuade chacun

et d’abord elle-même qu’elle se lavait dans la mer,

se lavait, se lavait de la violence,

de la fourberie et de l’arrogance

qui la souillaient tant.

 

然而,不,天空之水没有咸味。

而这场洪水是又一次诡计

为了千疮百孔的西西里能够说服每个人

并且首先是它自己去海中清洗,

清洗,清洗那些

将其玷污至此的暴力,

奸猾和骄狂。

 

Tuttavia l’acqua del cielo non era salata.

E quel diluvio era un espediente in più

col quale la Sicilia degradata cercava di persuadere tutti,

a cominciare da se stessa, che si stava lavando nel mare

si lavava, si ripuliva della violenza,

dell’inganno e dell’arroganza

che tanto la insozzavano.

 

 

Mais je veux ici être plus précis.

C’était aussi le grand effort lustral

qu’avant tout voulaient les gens clairs de l’île,

– car il en est d’honnêtes et splendides, et plus d’un –

pour que la parole se débarrasse de sa gangue locale

de fanfaronnade, forfanterie et couardise.

Ah, que les mille torrents nés de la pluie rendent la Sicile

à sa nature de terre la plus créatrice, la plus originale,

la plus instable de la pauvre vieille Europe

entartrée de marchandises amères et de calculs acharnés…

Ah, que les mille torrents nés de la pluie

jettent à la mer les carapaces des Puissants invisibles

et les breloques de fausse monnaie

qui polluent tout lien humain…

 

但在此我还想更加详细。

这也是岛屿上清醒之人最为期望的

剧烈的净化之力,

——因为他们诚实而辉煌,且不止一人——

为了话语能够从本地的吹牛、夸口与怯懦之

矿脉中解脱。

啊,愿从风雨中诞生的千条激流使西西里恢复

它那在苦涩的货品与过度的算计间结垢的

穷苦的衰老欧罗巴

最有创造性、最有原创性也最不稳定的

大地之本相……

啊,愿从风雨中诞生的千条激流

把不可见的权贵之壳

与那污染一切人类关联的假币饰物

扔进大海……

 

Ma su questo voglio essere più chiaro.

Era anche la grande spinta purificatrice

che chiedevano anzitutto le persone perbene dell’isola,

– perché ve ne sono di oneste e splendide, e più di una –

affinché la parola si sbarazzasse della sua patina locale

fatta di fanfaronaggine, furfanteria e codardia.

Ah, che i mille torrenti nati dalla pioggia restituiscano la Sicilia

alla sua dimensione di terra più creativa, più autentica,

più in fermento della povera vechia Europa

imputridita da cumuli di mercanzie e da calcoli spietati…

Ah, che i mille torrenti nati dalla pioggia

scaraventino in mare le corazze dei Potenti invisibili

e le cianfrusaglie di infimo valore

che sviliscono ogni legame umano…

 

 

Enfin à Noto une nuit de mars

où malgré les draps humides je dormais à poings fermés

la coupole fissurée de la cathédrale s’effondra,

gorgée d’eau, à minuit. Les chapiteaux sculptés

et les fresques par morceaux tombèrent

sur un mort. Son cercueil avait été la veille posé

devant le maître autel pour des funérailles au matin.

 

最终在诺托三月的一夜

尽管床单潮湿我握拳而眠

教堂开裂的穹顶崩塌,

灌满雨水,于子夜。雕花柱头

与壁画化作碎片坠落

在一个死者身上。他的棺椁前夜曾放置在

主祭坛前为了明晨的葬礼。

 

E infine a Noto, una notte di marzo

in cui malgrado le lenzuola umide dormivo tranquillo,

la cupola incrinata della cattedrale crollò,

impregnata d’acqua, a mezzanotte. I capitelli scolpiti

e gli affreschi caddero a pezzi

su un defunto. La sua bara era stata posta la sera prima

davanti all’altare maggiore per i funerali al mattino.

 

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Zhang Bo en outre a déjà traduit dans Carène :

 

Cheval-Proue, acte 1 entier

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/03/23/cheval-proue-poitiers-baptistere-20-mars-2016/

 

Ankindé seul, acte 3, scène 2

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/07/01/ankinde-seul/

 

Le Rêve d’Alaye, acte 3, scène 3

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/01/19/le-reve-dalaye-les-voix-de-nuit/

 

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Le Trait qui nomme (publication bilingue en cours)

Après mes « lectures d’espace » et « dialogues de création avec des poseurs de signes » dans les Antilles, à Chypre et au Sénégal dans la décennie 1990, je me suis rendu de 1998 à 2009 au Mali et spécifiquement de 2000 à 2009 au Nord de ce pays. Cette région est ravagée actuellement par un mélange insupportable de grand banditisme local et de guerre aveugle de religion.

 

Mes plus de vingt séjours en « immersion » totale dans deux oasis et quatre villages de ce Nord m’ont donné de comprendre des conceptions du monde sans écriture d’une profondeur et d’une cohérence admirables, comme peu de civilisations savent en avoir. Finalement dans deux de ces villages, entre huit cultivateurs sédentaires d’une ethnie spécifique, « poseurs de signes » à l’aube de toute écriture, et le poète écrivant et « lecteur d’espace » que je suis, s’est développé un très fertile dialogue de création sur tissu, papier et pierre. Parmi les modalités constantes de ce dialogue, une transmission ethnographique abondante et une réflexion toujours plus approfondie rituellement et anthropologiquement sur le statut de la parole.

 

De ces rencontres longues et régulières et de ce dynamisme réciproque d’écoutes et d’avancées je rends compte, par récits et analyses, dans l’ouvrage Le Trait qui nomme. Je l’ai conclu en 2011, deux ans après mon dernier séjour de travail au Mali. Il n’est pas encore publié. Il le sera ultérieurement.

 

En Italie, sous la conduite du poète et traducteur Francesco Marotta, un groupe remarquable de traducteurs et écrivains, composé outre lui-même de Viviane Ciampi, Antonio Devicienti, Marco Ercolani, Lucetta Frisa et Giuseppe Zuccarino, entreprend actuellement de faire voir le jour au Trait qui nomme. Etape par étape, il est publié sur le site La Dimora del tempo sospeso, Là on peut le lire, chapitre par chapitre. Pour cela, on clique sur le lien : https://rebstein.wordpress.com/tag/il-tratto-che-nomina/   puis on choisit la version italienne ou la version française.

 

J’attire l’attention sur un article en italien qui souligne la très grande opportunité de publier cette vaste traduction précisément dans le contexte actuel : https://vialepsius.wordpress.com/2018/02/25/perche-tradurre-le-trait-qui-nomme-di-yves-bergeret/#comments

 

Mes remerciements très chaleureux vont à chacun et à chacune dans l’équipe des traducteurs.

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

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