René Char en Chine

Roche, Chaos, Liberté

La première édition de Fureur et Mystère sortira en Chine l’an prochain. Traduite par Zhang Bo, en collaboration avec moi. Avec une préface d’histoire littéraire par Zhang Bo. Ce dernier m’a demandé une autre préface, que voici.

 

La montagne s’est éboulée. Est-ce qu’elle ne s’est pas complètement effondrée ? Son éboulis fait chaos. La montagne est son chaos futur, son chaos déjà présent. Ce splendide chaos émietté, fragmenté, éparpillé a un prénom et un nom. Il s’appelle René Char.

 

La montagne est réelle et dans le temps présent. Elle est originelle et son origine est dans le temps présent. Son temps présent est plein. Comme il porte l’émiettement dans sa constitution même il est strié de visions futures, de vision du futur.

 

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Dans l’Odyssée, à l’épouvantable cyclope Polyphème qui lui demande son nom, Ulysse répond qu’ils s’appelle « Personne ». Ulysse est Char, car l’identité propre est sans intérêt . Elle n’est que « je suis celui qui parle et dit ». Car ce qui seul intéresse c’est le profond flux de la Parole, la vaste polyphonie, le pérenne bourdon de la Parole.

 

Mais aussi Char est Polyphème qui jette en tous sens vers la rive de la mer les pierres, les rochers, les bombes volcaniques de l’Etna pour tenter de figer, d’écraser et de tuer ce « Personne » qui l’a rendu aveugle et lui échappe à présent. Char se bat et se débat avec et pour la rébellion de la langue et pour la rébellion du monde des hommes, maîtres et soumis tous ensemble.

 

Char individu est un vigoureux artisan de la langue française de la Provence, un rural Transparent de plus, frère de ceux qu’il saisit en petits portraits fugaces et cinglants dans Les Matinaux, juste après la seconde guerre mondiale ; mais il est aussi ce cyclope furieux qui dans le vide et la nuit bataille contre cette Parole sans maître qui échappe qui échappe qui échappe.

 

La Fureur d’attraper la Parole qui vole déjà au loin, insaisissable. Le Mystère de la Parole qui est présente et absente, qui se montre et se dérobe. Mais cette impermanence dionysiaque projette obliquement son éclairante splendeur sur cela que la langue voile rudement et impudiquement, cette montagne irréelle, dont un avatar sera l’utopique personne humaine « requalifiée ». La langue de Char désigne sans cesse la personne humaine en sa candeur, en sa brutalité, en sa sauvagerie intrépide, en sa jubilante énergie, jouant avec les éléments de la nature, de la vie intime du couple et de l’épaisse et éprouvante société contemporaine, comme avec des blocs de rochers à jeter dans le vide. Et dans la personne humaine Char veut, au-delà de la candeur, de la brutalité, de la sauvagerie, de l’énergie, atteindre cette densité du cœur et cet amour présent projeté vers un futur qui puisse être admirable. Personne humaine, jeune flèche. Personne humaine, bombe volcanique encore brûlante jaillie de sa propre naissance surnaturelle.

 

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L’énergie impatiente de Char remodèle sans cesse la langue française comme une lave que l’éruption torsade, comme un éboulis de tendre marne que la prochaine avalanche bouscule. La contradiction interne et l’hermétisme sont le propre de ce bouillonnement.

 

Si la première époque de l’œuvre de Char avant la guerre, surréaliste, accepte facilement torsade, contradiction et hermétisme, si Fureur et Mystère le fait encore, je ne suis pas sûr que la somptueuse langue chinoise et l’art subtil de la composition d’un poème classique des Tang ou des Song s’en accommodent facilement. Ici le traducteur ne peut qu’être vraiment créateur. D’autant plus que, chez Char, ce mouvement torrentiel adore la surprise abrupte au bout d’un vers, au détour d’une phrase. La pensée, la langue, la vision, l’espace sont profondément instables dans la poésie de Char. Et pourtant la traduire en chinois est une magnifique nécessité.

 

Si le poème classique chinois est une précieuse marqueterie, qui s’apprécie et s’admire dans l’intimité d’une contemplation subtilement codée par un monde cultivé aux profondes et lointaines racines, en particulier taoïstes, le poème de Char s’en différencie vigoureusement. Si cette poésie classique chinoise reste une référence primordiale pour les lecteurs chinois, même avec les innovations des trois dernières décennies dans la création poétique chinoise en Chine ou à l’étranger en fonction des événements et de la rencontre avec les œuvres de Baudelaire, Eliott et Mandelstam, l’arrivée de Fureur et Mystère dans la langue chinoise est une heureuse nécessité. Elle sera fertile. Elle démultiplie la puissance du vers libre et l’effet du poème en prose. A la cadence boiteuse de l’écriture par fragments elle donne une ampleur épique. De plus Char ne se gêne pas pour défaire le filet aux mailles très serrées du contrôle rationnel, prosodique et codé de chaque poème. Il ne se gêne pas pour se contredire ; son lexique peut danser de travers et trébucher et une pierre de l’avalanche peut rebondir là où la pesanteur ne l’attendait pas.

 

Car la liberté est la substance même du vent qui a secoué la grande montagne. La substance même de la rébellion qui fait se disloquer la grande masse aveugle. La substance même de la pensée. La liberté est le désordre somptueux du chaos après la disparition de la montagne. Elle est la disponibilité du monde à la langue et du poète et de son frère le lecteur. Elle est le remerciement du poète et du lecteur.

 

Et elle est même si importante qu’elle est en fait le contrejour vivable de la trop lumineuse montagne disparue. Elle a mûri et devient la parole de révolte, d’éclat et de dignité, de fraternité farouche et libre qui est humaine ; la grande montagne effondrée aurait risqué d’être un dieu écrasant, d’être l’ordonnancement du monde sous dix dogmes. La parole de révolte et de dignité, de vigilance et d’intransigeance est foudroyante, surgissante, multiple et le fragment en prose est l’éclat non aveuglant, humanisé qui lui convient car communicable ; fragment humain et inspirant. Humain : dans ma poche, depuis tant et tant d’années j’ai toujours le volume de Fureur et Mystère. En montagne, dans le désert, sur le volcan. Mais en ville aussi. Ou dans le train, dans l’avion. Ce livre, compagnon de liberté, intransigeant.

 

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Au cœur de Fureur et Mystère vivent dans un rythme implacable les 237 fragments qui constituent les Feuillets d’Hypnos. Comme une sorte de Journal du poète en pleine Résistance en Provence, dans toute la violence de l’oppression nazie et des actes de la guerre clandestine. Certains de ces fragments sont directement des récits de guérilla, d’autres grâce à l’intuition et à la langue poétiques sont des réflexions sur l’homme qu’il convient impérieusement de « requalifier ». Feuillets d’Hypnos, touchant, frêle, pathétique, splendide, humble. D’acier. Mais le retrait de Char, sous le pseudonyme de Capitaine Alexandre dans les landes de buis et entre les falaises calcaires de la Provence, n’est pas dans la méditation raffinée et nostalgique, au bord d’une cascade dans la rocaille, du haut lettré que le grand âge ou la disgrâce éloignent de la cour impériale ; son retrait dans cette nature de beaucoup de roche et de peu d’eau est dans le risque absolu d’être à tout moment tué par les nazis et dans la vigilance aiguë de ne jamais trahir la liberté, la dignité, la vigilance. En Char l’esthétique du retrait est le sauvetage urgent de la dignité de tous.

 

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Feuillets d’Hypnos est le noyau de Fureur et Mystère ; il est le journal de l’épreuve décisive que le poète alors jeune vit et qui le fait entrer dans une sourcilleuse et lumineuse vigilance pour toujours. Le poète se bat, affronte la mort très souvent, se cache, puis prend part à des drames révoltants et à des combats héroïques. Pendant quatre ans. Dans Feuillets d’Hypnos la vision poétique, de l’événement concret ou de la réflexion philosophique, est constamment portée de l’avant par une pulsion dramaturgique. Et c’est ici que Zhang Bo et moi avons touché du doigt une difficulté majeure de cette traduction vers la langue chinoise. Car le mouvement dramatique, au sens de l’action théâtrale tragique, qui affecte Char dans son quotidien et dans son écriture sur ces feuillets, s’appuie sur le socle anthropologique, extrêmement profond et enfoui, de toute pensée de l’espace méditerranéen et européen : toutes les civilisations de cette aire s’appuient sur un mythe originel, sur un acte démiurgique d’une instance divinisée, sur l’affront d’un héros révolté dont précisément la révolte enclenche la temporalité. Le surgissement cosmogonique, l’éclair originel, la rupture fondatrice sont, peu importe comment on les désigne, un élément fondamental de l’anthropologie européenne et méditerranéenne, également de maintes civilisations d’Afrique noire, d’Océanie et des Amériques précolombiennes. Et finalement le geste imprévu qui permet aux surréalistes de faire jaillir la puissance onirique de l’inconscient se comprend aussi comme une résurgence, encore une, de ce geste cosmogonique, même s’il ne s’agit plus alors que de l’inconscient d’un individu. Mais on sait l’influence immense que Tzara et Breton ont ensuite exercée partout. Et René Char à son tour exalte le coup d’éclat du geste fondateur, de la métaphore fulgurante. Dans toute son œuvre il affectionne particulièrement la métaphore de l’éclair.

 

Traduire dans la poésie de Char ce débordement d’énergie du surgissement cosmogonique désigne un des éléments les plus profonds de notre socle anthropologique. Or cet élément est peu actif dans le socle anthropologique, certes considérable, de la langue, de la sensibilité et de la culture chinoises. La Chine n’offre pas de grand récit comme dans la Bible la Genèse, que chacun connaisse, en y croyant ou pas. Passionnants, je dois dire, ont été les très nombreux échanges entre Zhang Bo et moi où nous cherchions à comprendre le mieux possible cet élan démiurgique qui est fondamental dans Fureur et Mystère.

 

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René Char habitait quatre ou cinq montagnes plus au sud que moi. Ma maison est dans un bourg très ancien et serré, au pied d’une haute montagne sévère, comme au dessus de chez Char se dresse le Mont Ventoux, puissant et massif. La vallée et les montagnes où je vis ont été très actives dans la Résistance. Zhang Bo m’y a plusieurs fois rendu visite. D’ailleurs à Paris même nous avons passé aussi des dizaines d’heures à chercher comment traduire Char en chinois. Souvent nous avons eu à comprendre telle formulation de Char à la limite de l’oralité et des particularismes lexicaux des paysans de la Provence.

 

En avril 2014 Zhang Bo et moi traduisons Seuls demeurent. Un matin nous montons sur un haut plateau calcaire au dessus de chez moi, dans le Vercors, vers deux mille mètres ; parmi un chaos ondulant de roches blanches je calligraphie un poème que je crée. Zhang Bo s’assoupit au soleil. Non, il a tout observé. Le lieu, me dit-il, le rebute ; ce n’est en effet pas « la montagne et l’eau », le shan-shui de la poésie classique chinoise ; mais c’est un désert minéral en pleine décomposition et, à l’échelle du temps géologique, en très lent chemin vers sa propre sédimentation sur place ou au loin. La montagne est au futur. Zhang Bo m’écoute attentivement le lui dire. Alors il parachève, de manière magnifique, la traduction de mon cycle de poèmes La Soif dont il publie ensuite à Pékin et à Nankin la version chinoise. En 2014 la France n’est pas en guerre, n’est pas sous une occupation raciste et mortifère. Mais l’acte de traduire a trouvé son énergie, sa fluidité, sa propre lumière par le retrait actif dans le plein vent du haut plateau minéral.

 

Zhang Bo m’a encore rendu visite plusieurs fois dans mes montagnes, seul ou avec son épouse. Pour traduire il était nécessaire d’éprouver ces lieux. Je sais que ces voyages en train jusqu’à la montagne calcaire où je vis, sœur de celle où Char a vécu, ces marches fatigantes jusqu’aux sommets de plein vent, ces attentes en plein soleil, ont été nécessaires pour que l’acte difficile de traduire trouve son heureux accomplissement.

 

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A l’époque où il écrivait les diverses parties de Fureur et Mystère Char entrait en contact étroit avec ses premiers amis peintres. Ultérieurement il a considérablement développé ce qui peut passer pour un dialogue de création. Cependant je ne suis pas sûr qu’on puisse véritablement parler d’un dialogue. Char proposait, le peintre agissait ensuite. Quoi qu’il en soit les réussites de ces approches du mot vers le trait gravé et réciproquement sont de toute beauté. Le cœur de la culture classique chinoise se manifeste dans la poème calligraphié en quelques caractères dans un paysage assez allégorique de « montagne et eau » ; les chefs d’œuvre de cet art classique, de Wang Wei ou de Su Shi par exemple, sont d’une seule et même main. Une harmonie du monde lettré en son paysage naturel et du lettré en son propre esprit se dépose sur la feuille. Tel est le référent classique. Mais Char choisit l’éclatement par fragments, la dislocation de l’harmonie et hérisse ses compagnons peintres dans la vive expression du trait solitaire, seul à l’écart dans la vallée pierreuse que l’avalanche stria. C’est ce somptueux et urticant inconfort que la traduction de Char en chinois choisit de magnifiquement rendre, vivifiant viatique de la liberté.

Yves Bergeret

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Ce qui s’entend, à Naples, septembre 2017

Cet article se lit aussi en italien, dans une traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/10/07/lascolto/

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La grande mer intérieure a son sel, ses vagues puissantes, ses effroyables tempêtes, sa beauté étincelante qui ne connaît jamais le froid ni la glace. Elle a peu de monstres marins, elle a ses drames humains, ses errances aux destins dramatiques, d’Ulysse aux migrants d’aujourd’hui. Elle a ses détroits et ses lagunes, ses archipels et ses profondeurs noires. Elle a ses légendes et ses mythes, ses héros et ses pirates. Et en un lieu précis elle a sa côte de tous les mystères : la baie de Naples, dont la rive tremble, dont les récifs sont volcaniques, dont le violent volcan, le Vésuve, s’édente et tue en s’entourant de dix autres petits volcans dans les environs de terre ou de mer. Les hommes craignent et vénèrent cette côte spirituellement rebelle, des puissants y installent leur pouvoir et leur prestige puis s’effondrent par soubresauts tragiques. Les puissances étrangères aiment s’y installer mais les voix des ombres, du peuple, des ancêtres, les circonviennent avec ironie, avec humour, avec élégance et les chassent. Le volcan se hausse, puis se sépare en deux épaules asymétriques, l’horizon n’a pas de linéarité absolue mais se rompt selon les îles proches, les collines lyriques et les presqu’îles virevoltantes. Aucun dogme, aucune pérennité, mais le chant constant en sous-sol, le contrepoint dans l’ombre, la nuée rapide et mélodique. Le balbutiement dans le sol vibrant, dans la fissure étrange qui traverse la côte, qui traverse le sternum de la mer allongée dans son divin sommeil.

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1

Les traits noirs de Vasari aux voûtes

 

En 1544 on a fait venir d’Arezzo, en Toscane, le peintre et architecte Giorgio Vasari ; c’est lui qui, un quart de siècle plus tard, pour ainsi dire fonde « l’histoire de l’art » avec ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes. On lui donne à peindre au cœur de Naples le plafond à trois voûtes du vaste Réfectoire-Sacristie de Sant’Anna dei Lombardi. A l’envolée de chacune des douze arêtes d’ogive il peint des médaillons ovales convexes de saints personnages. Lui et ses deux assistants ajoutent dans des cartouches d’autres plus petits personnages, voire des animaux et même des chimères ; le tout est d’une organisation régulière et d’une symétrie parfaite. Le fond est blanc, le monde est en harmonie rationnelle, ses axes sont les vertus théologales. Et puis non, c’est l’inverse car partout dans le blanc bourdonne et murmure le trait raffiné et espiègle d’une foule de « grotesques » baroques. En prenant le temps de regarder l’enchaînement de ces figurations on voit que Vasari a démultiplié la chaîne causale du monde : la théologie chrétienne certes, mais aussi le zodiaque en ses segmentations astrologiques et sans doute bien d’autres ésotérismes, et encore bien d’autres fantasmes de l’imagination visuelle. Les ordres d’interprétation du réel se superposent et s’embrouillent. Est-ce que le monde lui-même ne chavire pas, fuyant espièglement le maillage des tentatives de l’interpréter et de le maîtriser ?

 

Grand tremblement de la triple voûte sous la main de Vasari. Et pourtant grande fermeté, grande solidité. Car Vasari a ajouté partout d’extraordinaires tracés géométriques déterminant des surfaces closes, dans lesquelles une des effigies d’un des ordres du monde s’est installée et a trouvé une stabilité. Ces tracés noirs répétitifs sont si rythmés qu’ils émettent le bruit de fond du monde, bien plus profond et bien plus sûr que les ritournelles ésotériques ou théologiques. Tracés noirs fermes et nets. Coups de hache du grand sacrificateur d’un taureau à Jupiter ou à un dieu animiste de l’autre côté de la mer, coups de hache de l’artisan peintre ou tailleur de bois ou de pierre qui bâtit le monde, coups de hache qui oriente. Parmi les effigies du plafond une homme en toge porte hache à l’épaule : évocation romaine. Frère exact du chroniqueur esclave Soumaïla Goco Tamboura qui ne se déplaçait en brousse que sa hache à l’épaule, prêt à tailler les marches de la dignité humaine dans l’épaisseur du monde, prêt à soutenir avant toute écriture le chant qui fondait la réalité du monde par la parole scandée.

 

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2

Esau renonce à son droit d’aînesse pour un plat de lentilles

 

Dans la chapelle « de Noja, ex Origlia » de la même église des Lombards le peintre espagnol Pedro Rubiales peint sur son mur gauche une grande fresque en 1550. Le thème, très rare, en est « Esaü vend son droit d’aînesse à son frère Jacob pour un plat de lentilles ». Le droit coutumier importe peu à Esaü qui rentre affamé de chasse : la réalité matérielle et la faim passent d’abord. Dans cette chapelle au cœur de la ville qui pouvait se croire la capitale de la Méditerranée, au moins de sa partie occidentale, voici cette fresque monumentale sur tout un mur. La peinture de l’ironie. La peinture en couleurs maniéristes rose, gris-vert et jaune d’or se moque d’elle-même et fait semblant d’être une tapisserie, le haut retombe en stuc, comme un tissage épais fatigué. Les personnages, massifs comme des héros mythologiques grecs prennent des poses de statuaire baroque. En haut dans le fond à gauche un vague dieu laisse pendre d’une nuée son bras, à droite une citadelle à hautes tours semble évoquer Naples, au centre un Vésuve se dissimule dans la brume. Un panneau latéral gauche figure le thème du dévoilement, un panneau à droite figure deux fois le livre à venir, à écrire. Rubiales peint avec puissance l’ironie envers les pouvoirs et la puissance insolente de la peinture, la rébellion de l’image.

 

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3

Fresques rouges à Donnaregina Vecchia

 

Toujours dans le centre de Naples, une fois entré dans la nef baroque de Santa Maria Donnaregina Nuova, à son arrière on suit un parcours compliqué, on monte et descend des petits escaliers et on entre dans l’église Donnaregina Vecchia, gothique, élancée, aux très hautes verrières par où afflue la lumière du jour. En tournant le dos au chœur on devine en hauteur une tribune aux murs couverts de fresques. Encore un parcours compliqué, on monte un vieil escalier aux marches très usées et on entre dans un lieu extraordinaire, qui semble beaucoup plus grand que la nef du rez-de-chaussée. A gauche de l’entrée un immense et très original Jugement dernier.

 

Mais surtout en face de cette entrée, au dessus de stalles de bois sombre où chantaient et priaient les sœurs franciscaines du lieu, se superposent vingt énormes peintures à fresque rectangulaires en dominante ocre-rouge. Elles composent un gigantesque damier. Fresques anonymes du treizième ou quatorzième siècle. Vingt figurations de quatre mètres de large sur deux et demi de haut pour montrer la vie du Christ et divers épisodes autour de celle-ci. Aucune solitude, mais la foule peinte : elle ne pèse pas, n’étouffe pas. Elle est debout, suspendue dans sa figuration qui comble le monde en un seul plan vertical, en une seule surface calme et puissante. Le damier éparpille voire annule la linéarité du mythe, les cases d’un damier se pouvant regarder dans la succession que l’on veut, voire chaque fois différente. Un bleu noir délavé figure ici et là le ciel. Un ocre beaucoup plus clair figure les vêtements et les parties nues des personnages. Les rectangles du bas comportent des compartimentages d’autres rectangles ou de carrés plus modestes, premières figurations en perspective de demeures où se déroulent certaines scènes. Aucune écriture, aucune lettre peinte. Mais un monde peuplé de figuration humaine très abondante debout en silence en haut, debout par petits groupes dans des architectures figurées en bas.

 

Le besoin de récit affleure partout, la nécessité d’arriver au récit. Il s’agit bien sûr du récit évangélique, mais curieusement sans son déroulé dramatique. Car l’ensemble est statique, sans la mise en scène progressive du drame (au sens théâtral) christique, sans pivot central, sans tension ascendante vers une scène de crucifixion de la victime du sacrifice. Le récit est polyphonique et statique. J’imaginerais très volontiers le chœur des nones chantant certaines polyphonies de l’Ecole Notre-Dame, de Pérotin, juste du siècle précédent, alors que le grand récit des Passions (comme celles bien plus tard de Bach) ne se déploie pas. Ici le monde est sacré, statiquement sacré, dans une polyphonie répétitive ; le récit balbutie somptueusement sur lui-même dans un immense hoquetus. Balbutiement répétitif qui tient à l’aube du chant et au surgissement premier du sacré, donc du réel selon cette époque, comme les chants Gagaku japonais du huitième siècle, comme actuellement les polyphonies Pygmées Aka et les clusters nuptiaux des Peul Wodaabé du Niger le manifestent à la perfection.

 

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4

Fresques de Pompéi

 

Une partie des fresques de Pompéi a été déplacée au Musée archéologique national, dans une douzaine de salles. La couleur rouge domine, très fréquente en fond de scène. On ne voit pratiquement aucune lettre, en général rien par l’image elle-même n’aide à comprendre de quel élément de récit il s’agit. Pourtant on a vécu avec ces peintures il y a deux mille ans. Dans les demeures riches de Pompéi on a dormi à leur pied, sous leur protection, on a mangé près d’elles, on a conversé, on a décidé, on est né, on est mort quasiment adossé à elles. En leur compagnie vivante on a reçu des invités. Les peintres ont été des virtuoses raffinés pour figurer des animaux, des panneaux d’architecture, des fontaines, des boucranes, des masques de théâtre. Ils maîtrisaient parfaitement leurs outils de figuration. Or pratiquement partout les figures humaines, assez petites, sont banales, un peu grasses, bien nourries, ordinaires. Il n’y a aucune idéalisation de la figuration des corps masculins ou féminins. Dans la même scène les hommes sont nus, les femmes entièrement vêtues de longs voiles. Les personnages sont presque toujours au premier plan. On ne voit pratiquement jamais d’horizon. Parfois une porte s’ouvre mais donne sur un autre lieu dont le fond est proche et vertical encore, un peu terne. Pas d’ombre ou très peu. Pas de relation au sol, ou très peu. Les gens figurés sont là, présents. Mais à côté d’eux, dans le décor on remarque ci et là des figurations d’un réalisme minutieux de masques de théâtre en terre cuite, juste suspendus au mur figuré quelques mètres dans le dos d’un groupe de personnes.

 

La banalité physique des personnages est le reflet des habitants repus de ces demeures prospères. Les personnages « flottent » dans un espace où rien ne s’énonce visuellement. Mais tous sont disponibles à la bribe de récit qui pourra naître dans la bouche des convives réels attablés devant la fresque.  Contrairement à la figuration ultérieure chrétienne où certains détails, une harpe, une couronne, un ustensile, accrochent durablement tel personnage à telle partie d’un récit biblique, ici ces corps indéterminés flottent. Quasi vacants, c’est-à-dire entièrement requérables par le grand récit extérieur, le mythe tout puissant. Les personnages ne résistent pas en s’ancrant à une identité ; ils flottent et iront sans aucune originalité restrictive là où les portera le tout puissant courant marin du mythe. Partout la peinture dit la puissance énonciative, performative du récit à venir, la disponibilité au jeu théâtralisé d’une scène d’un mythe. Les personnages figurés ne sont que les écorces animales ordinaires de l’espèce humaine. Ces écorces sont banales et répétitives dans leur nudité ordinaire ou sous leurs voiles épais. Tous, personnages figurés comme habitants réels, sont disponibles à une séquence théâtrale à laquelle s’affilier, un épisode d’un grand mythe, un souffle local qu’émet soudain l’« épos », qui est le moteur central de tout ; le moteur n’est pas la personne humaine, n’est pas le corps humain, n’est pas le groupe humain, il est le bourdonnement profond du mythe, dans un des multiples aspects que le polythéisme lui permet de revêtir. Les personnages, éléments de l’espèce humaine, aussi bien que les habitants de ces demeures sont ici des petites sédimentations du grand murmure de la pensée mythique.

 

 

5

Sibylle de Cumes

 

En traversant la vaste caldeira des Champs Phlégréens avec ses fumerolles, ses petits cratères, ses sources d’eau chaude, en longeant le lac Averne que l’Antiquité disait une des entrées de l’au-delà alors situé sous terre, nous nous sommes un peu égarés en cherchant la route de Cumes ; à la fin nous demandons trois fois la route et soudain un vigneron nous conduit lui-même jusqu’au bout. Nous devons terminer à pied. Le vent du large fait bruire les chênes. Nous passons par un long récent tunnel excavé dans le tuf ocre : le porche naturel est monumental. Il semble incliné pour porter voire relever le fardeau de la violence du monde.

 

Jadis on arrivait autrement. Après un cabotage plus ou moins long on débarquait au petit port au pied de la colline de tuf ; par un tunnel plus bas et long de près de deux cents mètres, perpendiculaire au rivage, on traversait le ventre de la colline jusqu’à la petite cité bâtie sur son autre versant, protégée du vent de mer. Après ce parcours des entrailles rocheuses et un sacrifice à un des dieux ici vénérés on revenait vers une autre longue galerie souterraine, étroite, celle-ci parallèle au littoral. Cent trente mètres de long, en section trapézoïdale, avec six larges fenêtres latérales donnant la lumière et le bruit du vent de mer.

 

L’errance puis la marche souterraine initient l’impétrant à l’écoute, affinent l’attente, impriment un rythme à l’écoute, celui des pas du marcheur, celui du battement du cœur de la colline. Et soudain, au bout du long corridor pierreux, plus rien. Ah, non, dans une alcôve voûtée à gauche, camouflée par une tenture, se tient la Sibylle. Les princes, les ambassades de cités, les particuliers, tous mus par une inquiétude rongeante et une angoisse de savoir, ont fait le voyage jusqu’à la voix de la femme dissimulée que le dieu possède et inspire. On donne la question aux officiants qui assistent la Sibylle, en transe et balbutiante, mâchant sans doute le laurier d’Apollon ; en réponse elle profère l’oracle énigmatique, l’aphorisme rugueux et peu accessible à l’entendement humain ; les officiants essaient d’en amadouer la sauvagerie hermétique. Du fond de la matière terrestre, du fond du vent qui fouille le ventre de la colline, du fond du larynx de la femme sacrée, un aphorisme de vie a été proféré, sans écriture, un remuement de cordes vocales. Le grand rivage volcanique a balbutié la vision poétique qui oriente la vie, la décision, le geste.

Yves Bergeret

 

 

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Les Effigies, à Naples, septembre 2017

Cycle de cinq poèmes créés par Yves Bergeret à Naples du 25 au 27 septembre 2017 sur quadriptyques horizontaux (21 x 59 cm, acrylique et collages) de papier Accademia 200g de Fabriano.

Ce cycle de poèmes est traduit en italien par le poète Francesco Marotta à cette adresse (en 2ème partie) : https://rebstein.wordpress.com/2017/09/30/le-grandi-immagini/

1

Celle qui chaque soir s’allongeait pour dormir

au pied de la fresque à Pompéi

demandait à la couleur rouge

un sable où masser son corps,

à l’effigie mâle nue une présence menaçable

et à l’effigie féminine toute voilée

un enfouissement dans le mythe, même infantile.

Elle était banale, les effigies peintes étaient banales.

Par les narines de tous passait comme un vent de mer

le souffle du récit qui retendait leurs vies volatiles.

 

2

Celui assez jeune qui sourit sans cesse

descend à minuit jusqu’à la mer

observer les petites îles s’écarter les unes des autres,

le Vésuve raboter certaines étoiles

et l’ortie noire pousser

entre le passé et le présent comme le destin d’un héros renversé.

Sourire amadoue l’ortie

pour la mieux déraciner.

 

3

Celui qui a franchi la mer

en se faufilant entre les crocs des trafiquants et des requins

cherche sans fin sur le trottoir en grosses pierres de basalte

les traces de pas de l’ancêtre qui fit fortune

et fit reculer la mer ; il sait

que cet ancêtre n’existe pas,

il le cherche férocement, c’est un dieu.

 

4

Celle qu’on enivrait derrière une tenture

au fond du long corridor de grès de son antre

pour balbutier des énigmes à traduire

faisait trembler les princes et les rois.

Le vent du large rage, le volcan tonne,

la colline de grès tremble, je baisse la voix

car celle qu’on enivrait serre encore ses genoux

contre sa poitrine et le calme vent de ses poumons

met verticales notre terre et notre ville ambiguë.

 

5

Celui ou celle que le fond de la terre cherche

par la bouche édentée du grand volcan et par la dizaine

d’autres petits cratères des rives et des iles alentour

n’a sûrement pas de nom ; tous les morts

remontent à l’air libre écouter

si le sens de leur mort et de leur vie a été trouvé.

Pourtant sincère la Sibylle n’a pas assez convaincu.

La grande diction, tel est le chantier de notre carène.

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Les grandes images, à Naples, septembre 2017

Poème créé par Yves Bergeret du 21 au 25 septembre 2017 à Naples sur sept quadriptyques verticaux (100 x 35 cm) de Rosaspina 225 g de Fabriano, à l’acrylique et à l’encre de Chine, avec en collages cinq dessins que Soumaïla Goco Tamboura a faits pour le poète dans le désert au nord du Mali en juillet 2008, et avec par ailleurs deux petites gravures de 1880 et un élément d’une page d’un cahier de comptes que tenait en 1907 un charbonnier à Crest, près de Die.

Ce poème en sept quadriptyques est splendidement traduit en italien par le poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/09/30/le-grandi-immagini/

 

1

Voilà qu’on a voyagé sur la mer en tous sens

et même jusqu’à la zone des grands meurtres.

On est parti de son village dans les terres

et voilà qu’on cherche le vrai nom de son village,

de sa propre personne et de la vie elle-même.

 

Des naufrages, des tempêtes, des îles.

On rebondit de rive en rive.

On écoute des contrechants de sirènes.

Chacune dit une syllabe aux ornements fatidiques.

 

2

On s’est approché des volcans

qui fondent la violence

et la recrachent en lave vers la mer.

On a vu certains s’allonger, l’oreille collée à la cendre.

 

Certains parmi nous

ont jeté sur des parois

les mesures du ciel et du souffle

qu’ils avaient prises dans leurs grandes traversées

et ils ont envoûté le rouge, le blanc et le noir

pour recomposer par images des bribes de récit

que les volcans dilapident.

 

3

Au cœur de la ville au cœur de la mer

l’un a déployé par images sur des voûtes

les maillages sacrés qui vrillent

la tête de trop de gens

puis les a dédoublés dans d’autres ésotérismes

puis les a cisaillés dans des traits géométriques

noirs, coups de hache dont résonne

l’arbre au centre du monde.

 

 

4

Coups de hache,

coups frères de ceux de ta hache, vieux chroniqueur tué

et qui ne meurt jamais,

coups de ta hache dans l’arbre,

heurts de ta voix dans le creux du ciel,

coups dans le grognement archaïque de la mer,

secousses dans le rien.

 

5

Chaque coup ouvre donne une trace noire nette,

jambage de la lettre à venir,

gueule qui lance le son dans la voyelle de paix claire

puis lance la coquille de la consonne et de l’adjectif.

 

 

6

Coup, trait qui nomme et trace.

Ici balbutie la grande mère sans âge.

Chante à syllabes claires tranchées

la grande mère qui écarte les eaux.

 

Chante juste derrière les épaules du volcan

celle-là que les coups du peintre,

que les coups du chroniqueur

réveillent et refondent.

 

7

De la mer aux vagues écartées

émergent les épaules ruisselantes

des grandes images, celles et ceux qui se sont attelés

à la parole, qui se sont attelés à un nom,

Moïse qui bégaie, Billy Budd qui tombe,

David qui tend sa harpe, Char qui claque par éclairs,

le chroniqueur esclave qui porte le monde,

splendides étrangers.

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Kinésithérapie, à Die, septembre 2017

Il a choisi l’écurie : sous la voûte, au rez-de-chaussée de la vieille maison, il a installé son cabinet de kinésithérapie, a posé quelques cloisons, un bureau, une pièce de soins, une salle plus vaste avec de nombreux appareils. De l’autre côté de la rue, le monument aux morts dans un square : ceux qui ont donné leurs corps jeunes à la patrie et, plus grave encore, à la Résistance contre le fascisme. Derrière le monument, l’entrée du lycée, où dans le savoir croissent les corps très jeunes de ceux qui regardent la vie comme un espace varié, eau, arbre et roc, bourg et ville, où ils vont partir vivre.

 

Lui, Alexandre, ouvre la porte de son savoir médical contemporain à ceux dont les corps meurtris cherchent à alléger souffrance. C’est d’abord son entrée-salle d’attente, juste quatre sièges. Dans un angle un présentoir pour les revues des rêves de pacotille, strass et paillettes, décors de manoirs luxueux, voitures somptueuses, mariages princiers ; toutes les revues sont froissées. Et juste à côté, de l’autre côté de l’angle du mur et contre la porte qui ouvre sur la rue, le monument, le lycée et la vue farouche vers les hauts plateaux, juste là, au mur, une petite carte en plastique coloré et en relief du massif de montagnes, réduction dérisoire des grands espaces là-haut dont les patients ont perdu l’accès mais ils n’en parlent pas.

 

Face à la porte d’entrée, la porte de la grande salle. Voûtée. Si elle s’entrebâille, c’est pour montrer un et même deux Minotaures. Monstres splendides, plus hauts que taille humaine, larges épaules, énormes bois noirs de cerf, oreilles évidées d’éléphants. Autres métaphores : des crucifix, des piloris, des instruments d’écartèlement. Ou encore : des totems indiens, des fétiches géants d’acier noir et gris, avec, au devant, un large socle mobile où l’impétrant si ce n’est l’officiant, debout, assis, adossé, allongé ou je ne sais comment, parcourra puissamment et immobilement un chemin de rémission et de guérison.

 

Rite :

Salutations amènes et brèves. On est installé sur tel siège de soin, dans telle position. Aussitôt on est relié par tendeur, câble, poulie, fil électrique ou que sais-je encore, mais avant tout on est relié à la grande voûte curatrice. Et à sa rumeur enveloppante. La litanie commence, dans un léger grincement de siège, de poulie, de tiraillement de tendeur, de froissement d’étoffe ; et même dans la limite du son que l’oreille humaine devine, dans l’ultrason de telle machine, l’à-peine susurrement d’une autre, on est relié au mouvement du rite. Les mouvements répétitifs s’enchaînent. Les parfums de pommades, les odeurs variées montent peu à peu, prenant part à l’enivrement initiatique qui abasourdit la blessure, endort la douleur.

Vous souffrez. Un médecin vous a poussé jusqu’à cette porte de modernité médicale. Vous avez repris la place des chevaux qui pleins de force portaient jadis foin, cargaisons, cavaliers par les vallées et les plateaux. On vous a accueilli, l’expression de votre douleur a été écoutée. On vous a installé dans un des attirails du rite. Le rite expie la souffrance. La salle est grande. Tous modernes, les appareils de soin sont nombreux. Quatre personnes blessées de diverses souffrances, l’une après l’autre, en léger décalage, sont en contact avec la haute voûte, avec la sublimation de la douleur et avec l’extraction du mal, avec le dieu invisible qui réaffirme sans cesse l’énergie de la vie.

Invisible est ce dieu mystérieux de la vie. Il affleure partout. Il déborde de partout, vous respectant infiniment, et même vous donnant des signes au sens parfois peu accessible. Dans la salle la multiplicité des chromes, des tendeurs, des poulies, des petits sacs de cuir développe tout un langage de mécanique corporelle, d’énergie physique mobilisable mais curieusement en repos quand vous la regardez. Et puis vous percevez bien que d’autres langages ici vous échappent, celui de la minutieuse anatomie humaine dont l’ordonnance du médecin a donné un étourdissant témoignage de virtuosité absconse ; celui des ustensiles multiples de la kinésithérapie, celui de la mécanique des tensions musculaires et articulaires.

Au centre de la salle, au centre mobile et dansant de la salle, le timbre de la voix de Alexandre. Oui, lui, il danse, il passe, il va, il revient. Lui, ses deux jambes le portent bien. Il plaisante avec ses patients que la douleur délaisse alors et ils lui répondent. Partout l’humour fuse, léger. Il arrive même parfois que les patients se parlent les uns les autres, avec cette légèreté de la sublimation. Alexandre danse, tend un câble, pose une pommade, masse une épaule, rectifie une électrode. Alexandre glisse deux mots d’un des langages initiatiques du rite, un peu d’anatomie, un peu de technique d’ustensile, un peu de physique mécanique ; puis vire et volte et est déjà auprès d’un autre patient, effleurant son corps meurtri quasi depuis la voûte du rite où volent comme des oiseaux les savoirs du dieu de l’énergie de vivre. Alexandre est l’officiant du rite. Chacun le respecte et le salue.

Sur les murs de son cabinet Alexandre a encadré et suspendu trois œuvres sur papier de sa fille quand elle avait huit ans. En particulier un magnifique collage multicolore. Et sur un autre mur, puissant, long cou tendu vers le sol, un fraternel dragon chinois rouge, capable de colère enflammée comme de consolation bienfaisante, là, au mur, juste derrière un des grands Minotaures aux immenses oreilles noires évidées : la douleur des patients s’évanouit, les oreilles des engins Minotaures la recueillent et la filtrent sous la vigilance du petit dragon plein de vie, tandis qu’officiant Alexandre veille sur tous.

Yves Bergeret

 

 

 

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Secousse, à Lus-la-croix-haute, 28 et 29 août 2017

Poème créé à Lus-la-croix-haute, les 28 & 29 août 2017, dont deux strophes calligraphiées dans le lit de galets du Buech, à côté du village, sur deux quadriptyques verticaux de Rosaspina 225 de Fabriano (100 cm par 35, acrylique et encre de Chine).

On lit ce poème dans une traduction en italien, dynamique et sensible, du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/09/02/secousse-scuotimento/

 

*

 

La montagne se secoue

jusqu’à la transe,

jette en bas ses identités variables,

mille, cent mille pierres qui roulent.

*

 

Toute masse la montagne est

notre grand ’place en vertical

failles, foules sans sommeil, façades aveugles.

coriace carrefour de toute notre histoire.

*

 

Roulent les galets

dans le lit immense de l’histoire,

roulent mes rotules mes vertèbres,

aucune n’est mienne.

*

 

La montagne s’évide

et grandit.

S’allège et plonge dans les yeux

des dieux faibles.

*

 

La montagne se secoue jusqu’à la transe

et grandit et grandit.

*

 

A déserté les discours creux.

A laissé ses dents ses sourcils

ses mâchoires ses atours

dans un port où la marée est toujours basse,

dans un ravin où le gel n’en finit jamais.

*

 

En sa seule personne

la montagne est la foule.

Elle est ma tête ou la tienne.

*

 

J’aurais voulu entendre les deux

premières syllabes que dit la montagne,

en un seul souffle

une double flamme.

Rien qu’à elle les hommes se sont dressés en foule

et ont marché avec la montagne.

*

 

Ils ont marché ; leur marche

est la montagne, la secousse lente

des corps qui sèment les mots

dans la mer trop salée qui se vide

par effroi.

*

 

La montagne secoue le ciel,

secoue le pouvoir du prince auguste

et la dent pourrie de la tigresse.

*

 

La montagne fait rentrer dans sa niche

la stupidité violente.

La montagne se secoue pour protester.

 

Elle refuse que les violents

dressent des piloris sur la grand ‘place.

Montagne, donne tes deux syllabes suivantes !

*

 

Elle répond par une avalanche

de pierres blanches, aptes à polir

dans la courtoisie, l’écoute, l’attente

puis dans le départ.

*

 

Je porte la montagne sur mes épaules frêles,

l’étranger la porte à bout de bras,

masse mauve et claire

qui jette l’eau et l’aube.

*

 

La montagne est ta foule, ma foule

et la secousse entre les deux

où roulent les cent mille pierres du grand récit.

 

 

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Radoub, en Sicile, août 2017

Cet article se lit en italien, dans une traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/08/25/carenaggio/

 

 

 

 

Des heures de voyage par-dessus les Alpes dures et sombres, la péninsule italienne aux collines mouvantes, la mer, les volcans jaillis en pleine mer au nord de la Sicile, un bref survol du centre chaotique de l’île roussie par la sécheresse : il est bon de s’arrêter avec les amis retrouvés, Carlo, Pia, Anna, Francesca, au bar populaire juste à côté de l’aéroport de Catane. Un rond-point. Au milieu, peint en rouge et couvert de poussière, un petit avion d’entraînement militaire, posé de biais sur trois étais. Il ne vole vers rien. Dedans, les sièges pour deux personnes. Vol vers rien. Elan pourquoi, pour quoi, pour qui ? Les cars qui partent vers toute l’île font un tour rituel autour du petit avion.

 

Au bar, récemment agrandi dans le kitsch le plus brillant pour afficher la prospérité, le faux marbre, la réussite qui se goinfre, une clientèle seulement sicilienne ; aucun étranger. Et toujours, sur le trottoir, des buveurs de bière parlant fort, en dialecte, hommes de la quarantaine, gros, aux gestes puissants et intimidants, tous bravaches, démonstration théâtrale. Tatouages et moustaches, testostérone débordante. La patronne tient la caisse, femme généreuse au parler fort et au regard royal.

*

 

Dès le lendemain de mon arrivée, Ankindé, migrant malien arrivé en barque il y a trois ans, veut me voir. Il me présente aussitôt un mineur ivoirien, arrivé il y a peu, de la même manière, Abdou D.. Abdou veut absolument me voir puis me parler. Nous nous asseyons à une table de bar. A voix basse, lente, parfois presque inaudible, se tordant les mains, Abdou me dit ceci : il n’a fait aucune étude, sauf un tout petit peu d’école coranique pour apprendre à dire la prière. Avec un ami de trois ans son aîné il s’est enfui par idéal du football afin d’intégrer un club professionnel au Maghreb. Leur fugue les conduit dans des groupes de « jeunes espoirs » au Maroc puis en Algérie, où, logés et nourris, ils s’entraînent, mais ne sont finalement pas retenus. Ils vivent plusieurs mois dans la rue à Oran. Décident d’aller en Lybie, persuadés d’y trouver facilement du travail pour financer une entrée en club. Les voilà à Tripoli maçons au noir chez un patron. Un jour tous les trois tombent sur un barrage d’hommes armés. Le patron est emmené à part. Les deux jeunes sont enfermés avec des dizaines d’autres assez jeunes Africains noirs dans une grande pièce. On les nourrit une fois par jour. Les gardiens apportent de temps à autre des téléphones portables pour que leurs prisonniers soutirent de l’argent à leurs familles, tandis que certains d’entre eux, battus, hurlent. Quand la récolte n’est pas suffisante, les gardiens tuent quelques prisonniers au hasard.

 

Un soir on dit à tous les prisonniers de monter sur un camion, qui les conduit à la mer. Au bord de la plage, un gros canot pneumatique. Aucun des prisonniers n’avait demandé d’aller en Europe. Ceux qui refusent de monter sont tués tout de suite. Dans la nuit le canot est poussé loin au large par des petites barques qui, elles, ont des moteurs puissants. Puis il est abandonné. Dès l’aube les gens voient que le canot prend l’eau, s’enfonce lentement. Ils crient. Un cargo passe sans s’arrêter. Un navire militaire italien s’approche enfin. Un mouvement trop vif de ces dizaines d’hommes renverse le canot, la moitié d’entre eux meurt noyée. Voici Abdou en Sicile, en Italie, en Europe, ce que comme ses compagnons de « voyage » il n’a jamais désiré.

 

Ankindé et Abdou me disent immédiatement qu’ils veulent poser leurs mots à côté des miens sur un quadriptyque ; comme je l’ai fait tant de fois dans les années précédentes avec Ankindé, Alaye l’homme si intelligent et si humain, Husséni, Kanil… Nous allons à la boutique de matériel artistique puis, en effet, créons aussitôt un quadriptyque. Avec difficulté Abdou écrit un aphorisme en dioula, sa langue, et en français ; Ankindé le fait en soninké et en français, moi en français seulement. Abdou maintenant sourit. Je l’ai revu une fois à Catane. Depuis il communique fréquemment avec moi par Whatsapp.

*

 

Après avoir fait son tour rituel autour petit avion rouge le car gagne le centre de l’île et monte vers Piazza Armerina. Relief assez fort, quelques échines calcaires. Tout est déboisé depuis des siècles, trop de chèvres dès l’Antiquité. Rares arbres, figuiers de Barbarie, cyprès. Immenses ondulations beiges, blanches, dorées, la terre en sa sécheresse, en sa misère, en sa solitude. On peut s’amuser à faire des photos esthétisantes, certes. Mais c’est le labeur de la terre, dans toute sa tension, son désespoir et son irréductible espoir qui se montre ici. Labeur impudique, fier, cru, nu. Très peu de cultivateurs se voient. Un vieux tracteur. Une vigne desséchée au flanc d’un coteau. Les collines brûlées de soleil, presque sans tapis végétal, écorchées vives ; vivantes d’une résistance intense.

*

 

Derrière quelques bourrelets de collines monte verticalement dans le ciel vide une énorme masse nuageuse blanche, brune sur un côté. Le car ralentit. Le chauffeur hésite. Puis reprend notre montée. La masse de fumée est épaisse. Les plantations récentes d’eucalyptus et de pins autour de Piazza Armerina brûlent. Neuf incendies dont certains sont tout sauf spontanés. Dans des virages avant Piazza des automobilistes à pied devant leurs voitures, des carabiniers, des pompiers. Les flammes se tordent jusqu’en haut des arbres. A travers la fumée le soleil brille rouge. Des cendres volent en tous sens, des feuilles longues d’eucalyptus, calcinées.

*

Au grand marché de Catane on vend fruits, légumes, viandes, poissons, à grand renfort de cris et de litanies en dialecte. La canicule d’août fait déployer des parasols rectangulaires blancs partout.

Marchands de toute sorte d’objets aussi. Les marchands étrangers, Arabes, Chinois, Africains noirs, sont cantonnés sur les bords de la place. Echanges très intenses, bruit humain en tous sens, foule lente. Quelques bars de plein air, des « kiosques », avec trois ou quatre tables en plastique. Près d’une profusion de bouchers de viande de cheval, un kiosque parmi les déchets, les cageots, les vespas. Cinq ou six fauteuils en plastique, universels dans le Tiers-Monde. De vieux hommes s’y affalent. Plaisanteries viriles en dialecte. Gestes provocants, insultes théâtralisées et, hop, une bière. A nouveau affichage pathétique de virilité dans des cris et des moulinets de bras et des rejets de tête. « Ah, du temps de Mussolini, nous avions tous du travail ! ». Des hommes jeunes, tatoués, aux visages tailladés, aux mines de lutteurs, vendent trois oignons et du raisin, crient en dialecte. Assis, les vieux rient avec eux.

La semaine dernière une rixe très violente a éclaté entre des fils de paysans qui viennent vendre leurs courges et des Sénégalais qui poussent leurs minuscules étals à roulettes couverts de chaussures de pacotille. La police municipale reste sur place pour empêcher que l’incendie de la rixe ne reprenne.

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Le quatrième soir de ce séjour d’août se réunissent dans la banlieue nord de Catane, au pied du volcan silencieux ce mois ci, une douzaine de personnes autour d’Anna Di Mauro, la metteuse en scène qui adapte et prépare la création théâtrale de Carène pour la fin de l’année en ville. Carène, épopée en cinq actes des migrants arrivant en Europe par la Sicile. La nuit nous enveloppe vite. Aucune question lente, aucun de ces errements compassionnels qui entravent la pensée et l’action, aucune lourdeur fusionnelle. Les participants sont non pas des acteurs professionnels mais des amateurs éclairés, de haut niveau, tous lucides et conscients de l’indispensable rencontre de civilisations, salutaire et tragique, qui se produit ces années-ci sur les côtes et les collines de la Sicile. Ils sont médecin, assistant social, secrétaire de direction, professeures, sculpteur, historienne de l’art, costumière, vulcanologue, photographe, cinéaste, psychologue… Ils sont une haute conscience sicilienne, vigilante, agissante. Jusque très tard nous parlons abondamment du sens, des orientations de Carène, de la forme poétique et théâtrale de cette œuvre, loin de l’instinct de propriétaire qui trop souvent guinde le récit romanesque, forme européenne s’il en est.

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Sur la petite place du centre de Catane où se trouve la boutique de matériel artistique, je dîne un soir de trois fois rien. La serveuse, jeune, chantonne devant quatre célibataires misérables, machistes, hommes durs, grands buveurs de bière, chômeurs. Les remugles sexistes et racistes surgissent. La serveuse les fascine. Ils accèdent à une sorte de bonheur. Ils ne font pas attention à la forme ni à l’orientation de ce bonheur.

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Face à la colline où se déploie le quartier le plus médiéval et labyrinthique de Piazza Armerina, se dresse derrière un stade le couvent capucin San Ippolito et son église. Mes amis me conduisent y voir un très étrange retable de maître autel, du début du dix-septième siècle, du peintre Paolo Piazza : sur un plat orné la ville de Piazza Armerina est portée en offrande par plusieurs saints personnages, genou au sol, à la Madone. Celle-ci occupe la moitié supérieure du retable et tient sur un autre plateau, sur ses genoux, un Christ enfant. L’œuvre est d’une surprenante originalité, et d’une composition puissante : un vaste cercle est suggéré dans la moitié supérieure du retable par des angelots en haut, des palmes en bas. Ce cercle n’a pas de centre net, hésitant entre l’infans allongé sur les genoux de la Madone et la ville dressée sur le plateau du bas. Ville comme préfiguration d’un dieu, encore jeune et dont le destin tragique et salvateur ne se joue pas encore ? Dieu-homme en devenir dont la racine est non pas en un arbre de Jessé, mais le remuement d’humanité, de parole, de roc et de pierres d’une ville médiévale qui était un intense foyer intellectuel dans la Sicile passée, complètement en opposition à certaines situations féodales dont souffre mainte cité sicilienne actuelle ? Forme générale d’une possible autre carène ?

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Et justement Piazza Armerina, petite ville au cœur profond de l’île, contrairement à certains bourgs proches enfoncés dans l’obscurantisme et l’oppression, manifeste une vie intellectuelle, culturelle et artistique comme j’en ai rarement connu en Sicile. Professeurs, théologiens, prêtres proches de la théologie latino-américaine de la libération, historiens, urbanistes, architectes, que de personnes modernes, affranchies, courageuses ! L’exact opposé d’une puissante famille d’un bourg proche qui sous un maquillage républicain détourne et privatise le patrimoine, oppresse, se place en dehors de toute loi, asservit par dizaines des migrants arrivés de peu en les faisant rémunérer d’à peine une bouchée de pain.

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De tels contrastes humains et sociaux m’étonnent. J’en parle par mail à Antonio Devicienti ; écrivain, une des consciences italiennes les plus aiguës, les plus cultivées et les plus vigilantes dans le cœur même du travail littéraire. Originaire de l’extrême sud de l’Italie, il vit dans l’extrême nord du pays depuis des décennies. Il rentre d’un bref séjour à Matera dans les Pouilles et me répond par mail ceci le 18 août, le lendemain de l’attentat de Barcelone :

 

« Bonjour, cher Yves; …et ce qui s’est passé à Barcelone confirme que beaucoup de poètes européens sont aveugles – la poésie pure c’est une forme d’indifférence et de mépris envers l’humanité. Par exemple, Pasolini qui tourne son Evangile selon Mathieu à Matera (la ville est située dans une région à l’ouest du Salento) réfléchit sur la douleur des hommes et sur la distance énorme entre l’idée de Dieu et la condition humaine (comme l’a nommée Malraux). La situation sicilienne n’est pas tout à fait « pittoresque », mais tragique et inacceptable parce qu’il s’agit d’un état de féodalité et d’illégalité au coeur de l’Europe; ça veut dire que les jeunes Siciliens eux-mêmes sont obligés à vivre dans une situation d’illégalité et de féodalité s’ils ne décident pas d’abandonner l’ile – peu entre eux ont le courage de rester et de s’opposer, mais leur vie est très difficile et ils doivent lutter aussi contre une mentalité très diffusée qui appartient souvent à leurs familles mêmes qui ne les comprennent pas. Il y a eu une période dans laquelle l’espoir a traversé toute l’Italie, pas seulement la Sicile, c’est à dire les années dans lesquelles Giovanni Falcone et Paolo Borsellino ont lutté contre la mafia pas seulement avec les moyens de la loi, mais aussi de la culture: ils parlaient d’une « culture de la légalité ». Ils croyaient que les jeunes gens devaient apprendre cette culture – mais ils ont été tués et la désillusion s’est emparée des esprits; la Sicile est une terre en soi, mais elle est aussi l’Italie qui ne veut pas changer. Résignation et présence très forte de l’illégalité bloquent le progrès; Tomasi di Lampedusa explique très bien cette situation dans son roman « Il Gattopardo« , mais il est mieux de lire Leonardo Sciascia, Danilo Dolci, Ignazio Buttitta pour mieux comprendre cette terre merveilleuse et hostile. »

 

« Une Italie qui ne veut pas changer » ; mais la formule ne vaut-elle pas aussi pour toute l’Europe, du Nord comme du Sud ? Europe du consumérisme et de la « société du spectacle ». La réflexion intense de la Mittel-Europa de langue allemande avant la catastrophe nazie ne parvient pas encore à se trouver un second souffle. Celan ni Bachman ni le Groupe 47 ne nous ont redonné vraiment un élan essentiel. Malheureusement René Char reste trop souvent solitaire, Pasolini aussi. Carène peine à se construire. Mais se construit. Nous avons ténacité, vigilance, volonté, créativité pour la construire.

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Tôt le dimanche matin et chaque soir de la semaine la place du grand marché de Catane est vide. Le chantier naval de la Carène à venir est vide, le bassin de radoub est vide, le grand amphithéâtre est vide. De très rares passants traversent en diagonale la place. Elle est silencieuse. Le dialecte est remonté dans les faubourgs sous le volcan, les migrants qui tentent un peu de commerce se sont repliés ailleurs. Pourtant la marée haute de la parole, même confuse, même polluée, reviendra demain. Ne sont pas les meilleurs porteurs de cette parole à venir les nostalgiques de 1922, les amoureux esthétisant de l’art pour l’art, les voyous ni les petits voleurs, les machistes ni les violents.

Et pourtant à côté d’eux, maigres et désorientés arrivent et vivent les migrants actuels qui sont allés à la pointe extrême de leur humanité, de leur énergie, de leur volonté ; eux qui viennent de cultures très souvent orales d’une profondeur animiste et d’une culture non individualiste considérables. Dans le Sahara, en Lybie, sur la mer ils viennent de subir une succession d’épreuves initiatiques effrayantes, tel Abdou kidnappé dans son rêve de football. Ils ont survécu. Ils sont devenus très grands dans une dignité et une résistance que nous aimerions connaître pour nous-mêmes. Les voici, au comble de leur capacité humaine, à la pointe de la forme de la parole qui a re-germé en eux ; ils se trouvent sur la place du marché, sur le sol de l’Europe, sol trop souvent sorte de marécage, sol fangeux où on ne parle pas, mais on fuit, on élude, on esquive.

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A nouveau toute l’équipe catanaise de travail pour Carène se réunit peu avant mon retour en France. Dans une maison plus proche du centre de la ville. Ses murs sont couverts d’œuvres d’art contemporaines siciliennes, propositions par dizaines pour le grand débat contemporain ; les œuvres sur toile et papier sont sur le point chacune de libérer quelque chose de la parole. Matériaux pour la Carène à construire. Nos propos, futurs acteurs, costumière, metteuse en scène, auteur, loin de toute sentimentalité, cherchent à construire. Ensemble.

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Pendant ce séjour d’août en Sicile chaque matin et chaque soir que je passe à Piazza Armerina je m’arrête devant la grande fresque anonyme du Jugement de Caïphe, dans le cloître de San Pietro. (Sur ce blog j’ai plus d’une fois écrit au sujet de cette fresque). Oui, « le jeune dieu-fils d’un dieu-homme » incline la tête et attend ce qui va sortir du grand débat humain sur la place grouillante où les arguments s’échangent. Oui, le peintre ou les peintres anonymes du seizième siècle juxtaposent les à-plats de couleur, les visages variés, les phylactères de latin en majuscules ; c’est le bruit du chantier de la Carène qu’ici la fin de la Renaissance a entrepris de construire. La Sicile peine à s’extraire de la féodalité, brûle de douleur, et pourtant des esprits ouverts et libres font tout pour excaver la parole de son sol meurtri. Certes, juste de l’autre côté du détroit de Messine, la vieille Europe a édifié des nécropoles de suave littérature écrite et d’esthétisme individualiste. Mais la fresque du Jugement de Caïphe, y compris avec ses lacunes actuelles, montre que la parole n’est pas nécrosée, qu’elle est plurielle et que l’apport des migrants en est une inespérée sève vive.

Yves Bergeret

 

 

 

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