Aube & une suite

Aube

Poème écrit et peint à l’acrylique en deux exemplaires par Yves Bergeret sur deux polyptyques horizontaux (17,5 cm de haut par 100) à huit volets sur Rosaspina 220g de Fabriano, les 24 et 25 mai 2017 au bord du torrent de Châtillon-en-Diois.

 

Aube sans nuage.

A ce moment la montagne et l’air

luttent pour s’introduire qui en premier

dans le bras du peintre à fresque.

 

Seul moyen pour que la montagne et l’air puissent se dévêtir

et déposer leur peau, leur chair sans doute

sur les parois de la grotte.

 

Nue la montagne s’infiltre par le bras du peintre,

ausculte la pauvre grotte

et le ventre effroyable.

 

Nu l’air et s’il reste seul,

s’il a laissé ses insectes et sa brume

et son bruyant remue-ménage dans les branches,

entre dans la couleur pure et profonde

qui brûle.

 

Montagne et air, voilà, ma brusque inspiration,

dit le peintre

qui tombe d’accord avec l’ultime paroi de la grotte

là, juste derrière l’enfance du monde

à peine à trois encablures de nos frères totalement étrangers,

aux lettres rougies

et dont la parole est de vie.

*

 

Aube sans nuage.

Vénus jaillit de derrière la crête à l’Est.

Montagne et air luttent rivalisent comme jeunes amants

pour se fondre dans les cordes vocales du poète,

seul moyen pour ensemble devenir le son qui passe

et entre et va

et passe et sort et façonne les vallées.

 

Ainsi monte la lumière des noms

parmi les épines mélancoliques.

Alors la montagne se pose sur le ventre du ciel

à l’envers et le poète nous dira

que l’aube lui donne le son clair

qui dit la carène des hommes

et que dès cette aube la carène ils la charpentent

avec tous les courants de l’air.

***

*

Une suite

Poème écrit et peint à l’acrylique en deux exemplaires par Yves Bergeret sur quatre polyptyques horizontaux (17,5 cm de haut par 100) à huit volets sur Rosaspina 220g de Fabriano, les 22 et 23 mai 2017 au bord du torrent de Châtillon-en-Diois.

A longuement jailli

de la profondeur obscure de l’océan,

de l’ubac brut de la montagne

notre joie qui m’affilie dans les airs salés

à ton écoute infinie ;

ainsi apprenons-nous à parler,

déboisant des clairières de paix.

*

 

Près des rochers blancs l’ombre est rouge.

Le lézard rit par saccades.

C’est le chemin pointillé du pollen

et de la parole, deux piliers non cruels du monde.

*

 

Il avance par surcroît, l’enfant.

Il n’a même pas posé la question de la confiance.

Il avance les pieds bien à plat au sol sur la dalle claire,

miroir où le monde se voit et se trouble.

Il refuse encore, l’enfant, de voir l’ombre immense

de la bêtise et de la destruction.

Il avance par intelligence, l’enfant,

par syllabes claires, par filets de sons

et le monde fait semblant de se laisser pêcher.

*

 

Entre galet et tuile,

village, hameau et mare,

à ma demeure inclinée

merci d’accueillir le vent dur,

la terre fraîche, l’eau rocaille

du trente-deuxième récit du torrent

et l’illusion farouche du voyageur de mille ans.

*

*

*****

***

*

 

 

 

L’Etranger à Auxerre

Deux poèmes

qui se lisent traduits en italien par le poète Francesco Marotta là :

https://rebstein.wordpress.com/2017/05/19/letranger-a-auxerre/

*

Sur trois diptyques horizontaux de Clairefontaine 180g au format A4, en quatre exemplaires, poème créé avec lavis d’encre de Chine, collages et acrylique par Yves Bergeret à Auxerre les 9 et 10 mai 2017 ; en regardant la voûte peinte au onzième siècle dans la crypte de la cathédrale.

 

1

Silencieux n’est pas mon cheval.

Muette n’est pas son encolure.

Docile n’est pas sa croupe.

 

En martelant le ciel de ses sabots

mon cheval a partout fait tomber

le badigeon de la peur, la couleur blanche.

 

2

J’ai quatre ailes,

deux longues fines blanches d’abord,

puis deux beiges ou brunes

qui battent l’air comme séismes de montagne.

 

Je suis le souffle de chaque montagne,

le foie de chaque montagne.

 

Nous n’avons pas tous bouche muette.

 

3

Je chante à lèvres mi-closes,

la montagne entre debout sous la voûte.

Je chante, couarde la violence fuit,

la misère retourne sa main.

La paume étire ses rides, ses lignes.

Le chant étend le récit

du jeune désespéré qui traverse

au milieu des morts désert, guerre et mer.

Les mots avancent sur les lignes des rides,

à pas alternés, sur les crêtes de la montagne

où l’on se salue, vifs, calmes, clairs.

*

Sur trois polyptiques horizontaux à huit volets, chacun de 5,5 cm de haut par 13, en deux exemplaires, sur Bouffant 160 g, créé par Yves Bergeret les mêmes jours à Auxerre avec lavis d’encre de Chine et acrylique.

 

1

Te nommer allège ma dette.

*

 

A la lune pleine s’arrête net au milieu du pont

celui qui entend que même les grenouilles chantent

et voit que sa vie allait rouiller.

*

 

Dos voûté, bouche tombante,

même le cri de la colère a déserté

l’homme au cœur mutique.

*

 

A la terrasse du bar que désertent les gens du bourg

je m’assieds : le bar des étrangers.

*

 

2

A la proue l’écume :

langue que nous créons,

à bâbord vierge,

à tribord veuve.

*

 

Genoux émaciés

pédalier silencieux,

la côte longe le cimetière des noyés.

Arriverons-nous en haut avant la haine ?

Avant leur désespoir ?

*

 

Dans son téléphone, des photos épouvantables

de sa traversée, des noyés.

Il brasse les photos chaque nuit en jeu à jamais de cartes.

Si, si, le destin sera bon, fraternel.

*

 

Dans son sillage

une odeur de brousse, de cendres humides,

de nourrisson, de lin lavé

par les tornades carnassières de la pauvreté.

*

 

3

Il porte un anneau de fiançailles.

A qui ? à l’ombre au centre ?

*

 

Les deux paumes à plat au sol

ou même les deux oreilles collées à terre.

Une racine le ramasse.

Il s’y regroupe.

Jamais.

*

 

Il est parti de Guinée en cachette.

A pensé mourir entre les mains des trafiquants.

Il brûle dans la flamme de la flamme de la bougie.

*

 

Source de la flamme

qui ne consume rien, sauf lui,

qui ne détruit rien sur notre montagne de sel.

*

*****

***

*

 

 

 

 

Récit peu court, suivi de : L’Ecoute

RECIT PEU COURT, suivi de L’ECOUTE

Deux cycles de poèmes écrits chacun en quatre exemplaires à Die, l’un du 21 au 25 avril, l’autre du 28 au 30 avril 2017, par Yves Bergeret sur quadriptyques à huit volets de Rosaspina ivoire 230g de Fabriano, chaque volet de 17,5 cm de haut par 12,5, avec collages, encre de Chine et gestes d’acrilyque.

1

En bourgeons violets la hêtraie

gravit par décennies siècles

la pente et rejoint

l’alpage gris-vert

et touche là-haut

ocre la cime

puis le ciel vide et bleu.

2

Le torrent vert court contre les pierres où j’écris.

L’écume insiste à ras de crise et de phrase.

La hêtraie avance son épaule large

dans la mer céleste.

3

Un hêtre touche le ciel et dit :

« le ciel est du pollen,

friable ciel d’où tombent ci et là des hommes,

souffles aux plaies noires,

des hommes, souffrances aux fronts d’or. »

4

Un hêtre dit : « ciel main d’enfant

qui ne sait prendre que le doigt de sa mère ».

5

Un hêtre dit : « ciel main sans crayon sans passion ».

6

Un hêtre dit : « très jeune reptile

au ventre fébrile, c’est le vent impuissant ;

je le pose sur ma branche et l’allaite.

Transigeant vent, merci :

tu m’apprends que je suis beau

dans l’entracte parmi les cris des drames ».

7

Ici les oiseaux à toute gorge répondent au torrent.

Personne ne traduit.

Le torrent insiste.

8

La montagne dit : « ce qui m’échancre

balance dans la peine des hommes, dans la joie des hommes.

Ce qui m’échancre tient la note verte du torrent perpétuel

et me jette dans la parole ».

9

La montagne dit : « ciel pollen dont je tombe,

vois mon éboulis violet qui s’agite,

ma forêt beige, elle rampe.

Un hêtre, un homme,

lentement je rassemble le rayon rouge

de la voix minutieuse des hommes, elle

s’enroule à la parole ».

10

La montagne dit : « ma chair, un homme,

un migrant, je rassemble son histoire,

je me serre claire riant dans son récit ».

*

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*****

***

*

J’habite le fond du cratère

que chaque jour de ma vie creuse dans le sable.

De l’autre côté de l’océan

est-ce que mon cratère a son double ?

Suis-je en deux oreilles l’ouïe du monde

et le son qu’il émet

et même le son qu’elle reçoit ?

Suis-je une plainte discrète ou une joie

ou ce qui sculpte le fond de l’océan

en y faisant tomber et rouler par épopées

les grandes montagnes ?

Suis-je le bruit, la longue phrase,

la polyphonie, l’hymne du sable

qui glisse en dansant vers le fond des deux cratères,

le féminin, le masculin,

le docile, le triomphal ?

Suis-je le grand silence émergeant

du tumulte des eaux, dans la forme

d’un archipel blanc,

c’est-à-dire des mots, quelques phrases,

une salutation et un don

une réplique tendre comme un diamant

dans la paix de l‘aube ?

*****

***

*

L’Ortie rouge

Poème écrit en trois exemplaires, sur livret allemand de format 16 cm de haut par 20, sur le parvis de la cathédrale de Sens par Yves Bergeret du 10 au 12 avril 2017, avec collages et gestes de lavis et d’acrylique.

1

Frais soleil,

fends le marbre de la tombe

où nous trépignons.

 

Voici de jeunes femmes et hommes dont les ombres

retournent les pavés clairs du parvis

entre les phrases mortes des anges des pierres et des vitraux.

2

Mère et fille s’assoient au bar dix minutes

pour chercher comment on se parle,

comment on fait des phrases,

comment jaillit le comment

entre nuage, sol et clocher ;

puis se quittent sans avoir rien dit.

 

Table en plastique du bar

tremblote bancale

à l’aplomb de la grande phrase

que personne ne peint

ni ne chante.

3

Font du bruit, du bavardage, de la rumeur

celles-ci assises sur le vide,

sur des chaises de plastique, sur de l’avoine sèche

de part et d’autre du canal profond

qu’énervée, déçue, solitaire

creuse la parole en s’en allant.

 

Ceux-là, les voilà posés comme des blocs de gypse,

personne n’a eu d’idée ni de burin,

pots de fleurs sans fleurs,

bras vacants ni épaules ni coudes ni poignets.

L’un dit : où est la mer où je veux nager ?

4

Où est la source demande

le vieux solitaire assis trois heures au bar

sans sentir un seul instant vivre sa bouche.

 

Où est la couleur mère

et l’autre couleur seconde mère

et la foule des couleurs mères ?

Du haut de la façade tombent des regards

de statues blanches géantes aveugles

nuages collés sur leurs yeux.

5

Ici le Moyen Age a imposé

harmonie par peste et tyrannie

avec légendes variables

et personne n’a jamais cru la fable

du céleste concert des anges.

 

Ce matin en se jetant sous un train

quelqu’un a trois heures déglingué

l’harmonie des missions et des horaires.

 

Forains et camelots affaissent sur eux-mêmes

le marché comme une cathédrale horizontale,

presque rien ne s’y négocie ne s’y dit.

6

De jeune migrants se cachent

au fond de wagons et de chapelles latérales

où les actes de torture et de guerre

crépitent dans les scènes des vitraux

et dans les sculptures répugnantes.

7

Les mères assises sur le parvis

ne savent comment parler.

Le rémouleur s’ennuie.

Mal orpheline de nous, la parole revient

ortie rouge

croissant entre les pavés du parvis

avec la vigueur de l’eau du canal profond

que les yeux grand ouverts les jeunes migrants

enjambent d’un bond téméraire comme le chant

de la beauté dont nous avons toujours

eu amoureusement peur.

*****

***

*

L’Image au mur agit

L’espace vit d’abord par la sonorité qu’on y connaît. Le cluster des cris des camelots du marché par-dessus le grondement de la ville. Le roulement du torrent sous les nuages serrés. Le raclement du vent d’harmattan sur les plateaux et les falaises de grès au Sahara. Le craquèlement de la montagne sous la chaleur de midi qui descelle les pierres que le gel de la nuit tint. Le piétinement des troupeaux dans les creux des collines arides. J’entends toujours affluer du sens sonore, parfois peu net, mais permanent dans ses modulations robustes et tenaces. Ce continuum est animiste, oraculaire, menaçant ou harmonisant. Sens sonore multiple et avant même que quiconque ne parle. Le continuum sonore me lie à l’espace. Il faut toutes les ruses de la science physique pour que dans une chambre anéchoïde je trouve le silence ; mais dans cette suspension de mon pacte sonore avec l’espace j’entends aussitôt surgir mon cœur qui bat et mon corps qui sous sa peau travaille.

 

Dans ce continuum la vibration sonore de la parole circule. Dans l’espace je ne peux sortir de la plate satisfaction, je ne peux sortir de la peur que j’inflige ou subis que si j’entends la voix de l’autre ; je l’écoute m’interroger et lui réponds. Alors s’instaure le dialogue. Ainsi naît la personne. Hélas trop souvent l’espace porte vers moi le cri de menace ou de douleur, l’ordre sec qui ne saurait tolérer réponse et assujettit, le susurrement hautain qui enjoint. Mais de toute manière l’espace atteint pleine maturité s’il est d’abord vibration vocale de nous tous ; il est nous tous. Dans l’ample et profonde respiration de notre brouhaha. De notre fête ou de notre pleur. Ou de notre paix.

 

Je nais dans l’espace. Je nais car je suis dans l’espace, c’est-à-dire dans le son de l’autre. Dans sa vocalité variante. L’oralité est spacieuse et spatiale. D’une bouche à une oreille. L’oralité est d’abord initiatique, récusable aux non-initiés car la mémoire n’est pas support visible ni audible. Il arrive que l’espace n’accède à la vie qu’énoncé par le chant polyphonique qui le fonde, celui des Pygmées Aka, celui des Dong en Asie du sud-est, celui des Huli de Nouvelle-Guinée, celui des Femmes aînées des Toro nomu dogon de Koyo.

Auvent peint (peuple dogonToro nomu) au centre d’un plateau de grès, nord du Mali

 

Un matin il arrive que quelqu’un sans vraiment rompre ni avec la communauté de ses proches ni avec le continuum sonore se saisisse d’une légère matière colorée dans le creux de sa paume ou au bout d’un doigt ; et sur le fond d’un auvent de roche, ou bien dans une pièce en briques de terre, il pose une ligne, un trait. Ici soudain le flux sonore de l’espace hésite, évite, se cabre, s’écarte mais sans pourtant se taire. De cette ligne colorée, de ce trait visuel naît un bouleversement de la relation à l’espace. Et naît en tout premier une soudaine distance. Une mise en suspens du continuum sonore de l’espace. Le silence surgit.

 

Ce trait silencieux nomme. Il nomme quelque chose dans l’espace que celui qui pose le trait sent, désigne, et peut-être même veut attraper par la puissance tranquille et mutique de ce trait. Cet élément de l’espace est invoqué, convoqué, prié, éloigné, apaisé, possédé, dépossédé et finalement, au fur et à mesure que le trait se précise, nommé. Ici se lève l’aube de l’écriture qui est mouvement de la pensée vers le silence.

Petit auvent peint (peuple Toro nomu) en pleine falaise, au bord d’une cascade sacrée, nord du Mali

 

 

Et en même temps celui qui a pris un peu de boue beige dans sa main et l’a posée, étirée, ferme et nette, comme un baume sur le mur du fond de la chambre, éprouve l’importance et l’audace de son geste : le fauve invoqué, l’ancêtre signifié, l’accouplement célébré ne se rebellent pas. Le signe visuel a un pouvoir : il stabilise et régule l’espace. Le poseur du signe naît comme homme responsable pour lui-même, pour ses proches et pour toute la communauté : il sait prendre le calme risque de tutoyer en silence l’espace. D’emblée et aux yeux de tous il installe le signe hors du secret qu’initiatique l’oralité chuchote à l’oreille. Le trait qui nomme le fait doublement : il nomme quelque chose dans l’espace et il nomme celui qui inaugure l’acte d’écriture.

 

Le poseur de signes nomme et par ce trait calmement audacieux il touche la puissance animiste de ce qu’il nomme. Tactile le trait est performatif. Il agit. Il a écarté le bruit en créant une béance sans transcendance dont le silence renforce le continuum animiste de la pensée symbolique. Simultanément il écarte et rejoint. Il joint dans l’écart : et c’est bien le propre de l’écriture.

Mur intérieur d’une maison, figuration d’ancêtres (peuple Toro nomu), nord du Mali

 

 

Un second trait qui nomme se pose sur le mur. Puis un autre. Enfin apparaît l’à-plat. Puis un autre à-plat et encore un autre, sans pour autant effacer les traits. Naît alors l’appropriation agissante de l’espace par l’organisation visuelle au moyen de ce qui est presque toujours une sorte de damier peint sur la paroi. Il arrive que dans le damier le trait ci et là revienne. Ici naît l’image. Cette image est sœur du filet que l’ornithologue tend sur la colline près de l’étang pour attraper les oiseaux migrateurs, les baguer et les relâcher : pour interroger et comprendre leur vie. L’image est une traversée suspendue de l’espace, une trajectoire immobilisée dans un silence pérennisé.

Mur intérieur d’une maison, (peuple Songhaï), nord du Mali

 

L’image peinte au mur désoriente et stabilise la bruyante prolifération animiste de l’espace. Elle met en forme l’énergie agissante, créatrice et à la fois destructrice de l’espace ; elle informe qui la regarde au mur. Elle offre un guide de vie, un « mode d’emploi » de l’espace en ses périls et ses splendeurs et dans les justifications de ces derniers. Elle figure dans son propre mutisme le récit mythique qui justifie la turbulence de l’espace et qui lui assigne un sens. Elle calme l’agitation de l’espace et l’angoisse de qui se met à regarder l’image.

Mur intérieur d’une maison peinte collectivement en 2007, figuration d’ancêtres et de mythes (peuple Toro nomu), nord du Mali

 

L’image au mur s’adresse à tous ceux qui passent devant le mur et la voient. Si jamais elle est mosaïque au sol, elle s’étale sous les yeux des visiteurs et frotte leurs pieds. Si elle est fresque à la paroi du cloître, elle réinstaure un épisode du grand récit mythique oral qui agit au fondement même de l’édifice. Si elle est foisonnement de pierres sculptées au porche d’entrée, elle appuie son action symbolique sur la nuque de qui franchit le seuil. Si elle brille au vitrail dans la lumière changeante des saisons et des heures, elle fait à nouveau jaillir par la vibration colorée l’action archétypale d’un héros, saint ou divinité, fondateur. Elle distribue du sens. Elle aguerrit une hésitation et relance un cheminement dans l’opacité du monde.

Jugement de Caïphe, 16ème siècle, cloître San Pietro, Piazza Armerina, Sicile

 

Cette image pour tous sur de grands supports publics est une sédimentation de la parole collective mythique que la communauté a en réponse adressée au bourdonnement opaque et turbulent du continuum animiste de l’espace. Cette grande image est la cristallisation visuelle de la réponse à l’espace : elle est un dépôt de parole. Cette parole mythique, muette car image, demande cependant à revenir dans l’oralité de la transmission : l’initié s’en charge. Au peuple analphabète médiéval le clerc lit le récit inséminé dans le vitrail. La lecture de cette image fait « leçon de morale » à laquelle le fidèle saisi par la performativité du tympan ou de la rosace se réfère pour orienter sa vie.

Eglise de Kalopanayotis, montagne de Chypre, 15ème siècle

 

Les grandes images publiques éducatives loin de disparaître avec l’alphabétisation générale de la population déplacent cependant leur performativité ou plutôt en multiplient les champs. En France les vastes peintures des salles des mairies édifiées dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle accompagnent l’alphabétisation républicaine de la population. Il en va d’ailleurs de même de la statuaire publique.

 

Mais parallèlement le développement très rapide de la fabrication industrielle des objets, qui transforme profondément le continuum sonore et symbolique de l’espace, suscite les affiches publicitaires dans les lieux publics les plus fréquentés possible pour le dressage de qui les regarde à la consommation compulsive de l’objet vanté : délabrement éthique. On pourrait même croire que la visite incessante, elle aussi compulsive, à l’image des écrans de l’ordinateur et du smartphone tende à effacer l’usage de l’image murale ; mais cet autre délabrement de la personnalité par la plongée dans un trou de souris sans fond ne retire en fait rien à la puissance de la grande image collective, sur écran géant ou même au mur d’un palais ancien ou à la rosace d’un transept gothique. La pensée symbolique en espace, même pour la personne la plus aliénée, ne s’éradique jamais.

Eglise de Kalopanayotis, montagne de Chypre, 15ème siècle

 

Voici en somme en quoi l’image murale est aussi fertile que vivante : elle est sans cesse à la poursuite de la parole qui en est le noyau de sens et qui sans cesse lui échappe vers le continuum sonore. Dans le brouhaha de l’espace l’image murale est le silence d’une promesse avancée et rétractée.

Eglise San Giovanni Evangelista, à Piazza Armerina, 18ème siècle, Sicile

Yves Bergeret

*****

***

*

 

Le Salento, d’Antonio Devicienti

Originaire de l’extrême Sud de l’Italie, Antonio Devicienti écrit ce vaste poème dans plusieurs langues, l’italien, le français, le dialecte du Salento, une version dialectale du grec parlée également dans le Salento, et -par quelques mots- en allemand.  Dans ce poème, toutes les formulations dans toutes ces langues sont de lui.

   YB 

 

 

LINGUA MADRE / LANGUE MATERNELLE

(c’est à dire les yeux de la langue)

 

 

Lingua madre che affonda fino al

dialetto

per dire il mondo e le cose

Langue maternelle qui s’appelle aussi

dialecte

afin de dire la terre et ses naissances.    

Dialetto delle madri e dei padri

suono della materia prima da cui edificare

C’est bien le dialecte de nos mères, de nos pères

le son de la matière à partir de laquelle on édifie :

la pietra

la pierre

o lisàri

la pethra.

 

*

 

« Cher Yves,

mon ami, tu m’as écrit que tu ne connais pas la région où je suis né (le Salento, nommé aussi « Terra d’Otranto », Terre d’Otrante). Eh bien, permets-moi de tenter une description de ma région natale où l’on parle trois langues différentes: l’italiano, il dialetto salentino e il griko (c’est à dire le grec de la Terre d’Otrante) ».

 

C’est vrai, oui, c’est bien vrai que la langue est aussi espace et que la langue-espace possède son rouge-d’encre à baigner les oliviers de la plaine entre la mer Ionienne et l’Adriatique, entre le toit de la Cathédrale d’Otrante et les fenêtres des maisons près de la mer à Gallipoli, entre les écueils des migrants à Leuca et les pierres musicales de lumière aux alentours de Lecce.

 

C’est vrai, oui, c’est bien vrai que la langue est un voyage à pieds à travers le travail des mains

 

Ète dialettu e stae inthru le pethre

inthru le chianche te le case

inthru lu cervieddhu te l’amanti quandu crìtane l’amore

 

Ainsi l’appelle-t-on: dialecte, il est

dans les pierres

dans les briques des maisons

dans le cerveau des amants lorsqu’

ils crient dans l’orgasme.

 

C’est ainsi que la langue-espace beauté et mémoire aspro lisàri nifsa stin imera la pierre blanche la nuit dans le jour c’est ainsi qu’elle commence son voyage.

 

*

 

Cher Yves, tu le sais: tout commence depuis une maison (casa, σπίτι, Haus) édifiée avec la pierre locale et avec les mots qu’une génération transmet à la suivante; les dalles de la cuisine sont les plus savantes, la table où l’on mange et où l’on étudie est une étoile de bois, une carte du monde, une étendue de visions.

Je veux raconter une maison qui est faite d’une pierre très fragile, dans le vieux village, le foyer dans l’angle de la cuisine, l’ordre savant des enduits blancs sur les murs

 

*

 

Ieu ddecìa inthru de mmìe: moi, je me disais:

“throppu throppu throppu lu sonnu « le sommeil c’est mon voleur

me rrubba l’ore – il me vole le temps

ddescetatu bbulìa stau je veux veiller

la cchiù parte te la notte: la plus long de la nuit

ca lu libbru aggiu leggìre ci car je veux tout entier lire le livre

lucìsce quannu lu ggiornu poi scurìsce – qui s’allume lorsque le jour s’en va –

Stiddha ‘e sale e thrumentu L’étoile de sel et tourment

comu malata presentia telle qu’une maladie

ète c’est-elle

ci ‘ncelu bballa qui danse dans le ciel

malata te capu…” folle… »

 

Sintìa li capitani te furtuna j’entendais les capitaines du hasard

ci giràane pe lle vie te lu paìse qui flânaient dans les rues du village

manciàane ulìe nìure ils mangeaient des olives noires

descaminados

iddhi ci sempre sviati stannu c’étaient eux qui toujours se perdent

sempre spersi – se throva cquai puesìa? toujours perdus – est-ce ici que l’on rencontre la poésie?

 

“Ientu ‘ene rèfulu « le vent vient subtil et philosophe

mmòzzica la fenèscia il mord la fenêtre

nu llassa l’ore presenti ma il n’abandonne pas les heures d’ici mais il

te passatu l’enchie, te memoria les remplit de passé, de mémoire.

‘Ncigna lu libbru ci nu scrivu Ainsi commence le livre que je n’écris pas

ma vivu, ‘ncigna ogne fiata ca mais que je vis, il commence toutes les fois que

stiddha ‘e sale rrivivesce l’étoile de sel vit à nouveau

bballu e vvilenu vvilenu e ssangu danse et poison poison et sang

– corrida?

 

Thrasi, ientu, ‘ssìttate cquài ‘nnanzi Entrez, monsieur le vent, asseyez-vous ici devant

a mmìe e ‘ncigna ‘ ccuntare…” moi et commencez à conter… »

 

Capitanu te furtuna, se spugghiava lu ientu Capitaine du hasard le vent retirait

te lu cappeddhu – ‘nnanzi te mìe se ‘ssittava. son chapeau – il s’asseyait devant moi.

 

Bbiìame l’assenziu primatìu te lu cuntu. Nous buvions l’absinthe prémices du conte.

 

*

 

SUTTASCIROCCU ci nu sse scerra SOTTOSCIROCCO

Sous-sirocco qui rien n’oublie de tout se souvient

scinne scinne cu le caruse il descend il descend avec les filles

ddabbàsciu: ddhane o limbitari te là-bas: là où se trouve la frontière

la pineta: poi lu mare. la pinède: puis la mer.

‘Mar’a ttìe marinaru ci Malheureux es-tu, matelot toi qui

lu sale sarvàticu manciasti. mangeas le sel sauvage.

 

Caruse te tthruvara iddhe te Des filles t’ont retrouvé

lavara ma tìe? ma tìe nu t’ont lavé mais toi? Mais toi tu ne

parli nu dici parole comu parles pas tu ne dis pas de mots qui connaissent

de rena spierte. la nature des sables.

 

Cuardi. Lu mare Tu regardes. La mer

la rena la pineta: ‘rreta la pineta le sable la pinède: au delà de la pinède il y a

o limbitari: poi ccene nu ccanusci. la frontière: et puis ce que tu ne connais pas.

‘N’àuthra fiata ccene nu ccanusci. Une deuxième fois ce que tu ne connais pas.

 

*

 

ientu ientu ientu le vent o ànemos el viento

SUTTASCIROCCU: SOTTOSCIROCCO: Sous-Sirocco

ientu ci nu sse scerra – le vent qui n’oublie pas –

comu mare ientu ci strascina est semblable à la mer qui entraîne

memuriuse navi les navires du souvenir

azàte ‘nthra ll’occhi te lu munnu soulevés dans les yeux du monde

cquài le lassa ‘nthra ‘stu portu ici il les abandonne, dans ce port

te verba. des paroles.

 

La fenèscia ‘ncapu a lla muraglia La fenêtre au sommet du mur

àuta haute

ccuàrdu e ddicu je la regarde et je dis

 

: fane tthrasu : je veux entrer

(serenata te sta’ pportu) (sérénade d’amour c’est celle-ci, pour toi)

làssime tthrasu. Λίσσομαί σε λίσσομαί σε (c’est bien la prière d’Alcée devant la porte serrée d’une femme)

 

L’acqua te la pagina se scangia L’eau de la page se transforme

canti e ccunti ci te sta’ pportu. en chants et en contes de moi pour toi.

 

*

 

(et voici un « mosaïque » de fragments de chants populaires de la Terre d’Otrante avec des fragments qui disent mon amour au pays natal)

 

Fata pu me fàtefse

‘mara l’acqua ci me ‘ttaccàu li peti cu nu bbegnu finc’a ttìe? ‘mara l’acqua persa ‘nthra la rena quant’ave ca te chiamu tìe nu rispunni ‘mara acqua d’incantu ca canta muta ieu lu sacciu nu ssentu ‘mara l’acqua ci me chiudìu le ‘ricchie cu cira vvilenàta? ‘mara l’acqua ca si nu era ‘mara ieu la bbivìa ma forse ha d’essere ‘mara ‘mara l’acqua ‘sta maledizione d’amargura felicità ète ‘mara ‘mara ma disiata ma circata

 

 

Fée qui m’enchanta: est-elle bien amère l’eau qui me lia les pieds afin que je ne parvienne pas jusqu’à toi? Est bien amère l’eau perdue dans le sable c’est beaucoup de temps que je t’appelle toi tu ne réponds pas est bien amère l’eau sorcière qui chante muette je le sais je ne sens pas est bien amère l’eau qui ferma mes oreilles avec de la cire empoisonnée? Est bien amère l’eau parce que si elle n’était pas si amère je l’aurais bue mais peut-être qu’elle doit être si amère est bien amère l’eau cette malédiction d’amertume félicité bien amère amère mais désirée mais cherchée

 

*

 

– percé lu chiamati “dialetto”?

Pethrosa lingua, ‘nvece,

te ribollente lava facta.

 

Quiddha pethra

(te focu)

memoria te lu tempu

aedificatoria materia

mieru cu llu sale.

 

Perché lo chiamate “dialetto”?

Petrosa lingua, invece,

di ribollente lava fatta.

 

Quella pietra

(di fuoco)

memoria del tempo

edificatoria materia

vino con il sale.

 

Pourquoi l’appelez-vous « dialecte »?

Une langue des rochers, par contre,

d’anciens volcans qui ont changé de voix,

mais qui possèdent encore leur voix

et dans la voix des yeux

et dans les yeux la voix de la pierre.

 

*

 

Je regarde ton « cheval-proue » de Poitiers, cher Yves,

et j’y vois les mêmes figures qu’à la mosaïque

d’Otrante – ces dernières sont plus sauvages et primitives,

mais de Poitiers à Otrante

d’Otrante à Poitiers

c’est la même façon

de développer l’espace

depuis l’opaque indifférence des murs ou du pavé

en avant, en avant, vers notre oeil qui regarde

l’oeil est le pont vers l’extérieur

benedictus sit oculus hominis

les yeux de la langue sont merveilleux

les yeux de la langue voient plus loin que nos yeux

et les yeux de la langue sont dans nous

dans la profondeur et dans l’abîme que nous sommes…

 

*

 

La mosaïque d’Otrante est un tapis d’histoires

les fresques de Poitiers sont une bibliothèque d’images

la route d’Otrante à Poitiers s’appelle

imagination et culture et espoir

y passent les pensées qui voient

à travers les yeux de la langue:

cheval-proue et le roi Alexandre

le français et l’italien du sud

la route, c’est la rencontre parmi les langues

le ciel, c’est le changement sans cesse du bleu

l’horizon, c’est le tremblement de la mer et l’élévation de la montagne

 

*

 

QUANDU SCIUCÀANE LI STHRIJ  ‘NTHRA  LLA STRATA

‘ndialettu

critàane

li sthrìj

ca iddhi vivi èrane, vivi, vivi!

 

La storia accadeva altrove.

 

Les enfants jouaient dans la route

ils criaient en dialecte

qu’ils étaient vivants, qu’ils appartenaient à la vie, qu’ils étaient fous de vie.

 

L’histoire se passait en d’autres lieux, bien distants.

 

*

 

Un baptistère aux murs chantants

là je t’imagine, mon ami,

tu appelles des signes contemporains depuis les signes anciens et plus anciens encore.

Il en va ainsi  :

on s’assoit par terre, dans un angle, les épaules contre le mur aux briques rugueuses ;

on regarde les murs qui montent vers la ocupole,

la lumière qui rayonne d’un centre que l’on pressent, mais que l’on ne voit pas.

C’est ainsi que l’on s’oublie soi-même.

 

Et je me souviens d’une basilique à Mistra, au centre du Péloponnèse,

les dalles bouleversées par le temps

les fresques des Saints et des Saintes AUX GRANDS YEUX

qui regardent les étoiles invisibles suspendues dans l’air brûlant.

 

Et je me rappelle la PLACE QUI A FORME D’OEIL

elle se trouve dans le centre lumineux d’Ortige

et j’aime, oui, je l’aime bien d’imaginer le sarcophage de bois

suspendu par une chaîne au plafond du temple d’AthènaLucia

qui imperceptible bouge

et là dedans il y a le corps génial d’Archimède

(on peut lire cette légende dans les chroniques

des savants arabes de Sicile).

 

Et au pays de René Char je me souviens des grandes roues des moulins

des YEUX qui (Saint Trophime aux environs et la Fontaine et le Lubéron en vue)

des yeux qui sont des mains et des mains qui sont écriture

et l’écriture qui bâtit sa demeure (spiti casa maison Haus).

 

Je me souviens de toutes les langues d’Afrique

le linge se séchait aux balcons

on rend visite au Cristo de los Faroles qui se dessèche

de solitude dans le cœur de Córdoba

et je me souviens de John Coltrane qui jouait dans une cave

au même niveau que le fleuve devant l’île de Kampa

(ou bien c’était un rêve et Holan caressait sa fille

pour l’endormir),

d’écrire au crayon une lettre d’amour pour Edith Piaf

pendant que Miles Davis jouait « ascenseur pour l’échafaud »

 

e mi ricordo di Lisbona, città delle andanze

e Praga « viscere d’Europa »

 

et traduire – ça signifie deux êtres humains qui

se fixent dans leurs yeux     :

ils ont envie de se comprendre

 

Terre d’Otrante, carrefour des langues

 

gli occhi della lingua

la mente si fa tutta sguardo

les yeux de la langue

les pensées deviennent TOTALEMENT regard

 

 

gli occhi della lingua

ta màtia tis glossis

vedono Africani Asiatici transitare

ora per questa lingua di terra

(cercano il Nord)

(nulla sanno di questa zattera a Sud-Est)

e tradurre è questo migrare

les yeux de la langue voient des Africains des Asiatiques traverser

maintenant cette langue de terre

(ils vont au Nord)

(ils ne se rendent pas du tout compte

de ce radeau de Sud-Est)

et traduire est migrer ainsi

 

 

… e la poesia europea ha spesso questo torto:

dimentica il canto dei popoli.

Mais les poètes européens sont coupables    

ils oublient volontiers le chant des peuples

 

Ché ho nostalgia delle lingue e dei daletti che non ho

mai imparato o conosciuto

J’ai nostalgie des langues et des dialectes

que je n’ai jamais ni appris ni connus

e mi guida questa mia ignoranza ch’è immane

ma che mi abita desiderio e ammirazione

mon Virgile c’est mon ignorance qui est fort grande

mais qui, en m’habitant, est aussi désir et admiration

 

sur le tapis de mosaïque d’Otrante se croisent

le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest

ghetonia ton laòn  voisinage des peuples

 

e sta nascendo un italiano creolo ? Je me pose la question: une langue qui ne soit ni la langue des colonisateurs, ni la langue des colonisés, mais bien la langue des hommes libres

est-ce qu’il est en train de naître une langue créole italienne ?

 

Glossa tis eleftherìas, glossa stin eleftherìa.

Langue de la liberté, langue dans la liberté

Ce que la langue voit c’est

l’horizon infini des chants

que les peuples ont créés

depuis l’aube de l’homme

 

glossa tis mesemvrìas

langue du midi.

 

Langue (langues) maternelle (maternelles).

 

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Torrent 激流

poème en dix brèves strophes écrit par Yves Bergeret le lundi 27 mars 2017 sur la rive du Bez à Chatillon en Diois, calligraphié avec collages, lavis et acrylique en deux exemplaires à Die jusqu’au 3 avril 2017 sur livret allemand de 16 cm de haut par 20 ;

ici traduit en chinois par Zhang Bo, poète de Nankin.

1

Le torrent court lâcher à la mer

la pesanteur,

lâcher son talent à désastres par tonnes.

激流奔涌着朝向大海

松开世界的重量,

朝向成吨的灾难松开它的禀赋。

2

Le torrent ronge l’humus grenu de ses rives.

Les racines dénudées ballottent

dans le vide pour rien :

le torrent n’est pas la sève ordinaire.

激流侵蚀它两岸颗粒状的土壤。

裸露的树根在虚空中

无目的地摇晃:

激流绝非庸常的树液。

 

3

Le torrent tonitrue.

Des galets du fond roulent gris,

clament brassent.

Bourdon de quoi ?

激流在雷鸣。

河底的灰卵石滚动,

叫喊,翻搅。

这是何物的低鸣?

4

Le torrent est mon témoin immature

sans tendresse.

激流是我尚未成熟的见证者

毫不温柔。

5

Sur un bloc de sa rive chaude

je grimpe comme je peux

pour prendre à deux mains le bas de son lit

et le relever tout en haut.

Bien sûr l’eau dégringole à rebours.

在它滚烫河岸的一块岩石上

我尽我所能地攀爬

去用双手抓住它河床的下摆

并将其抬向高处。

必然流水向源头冲下。

 

6

L’eau qui file à rebours

est la retraite du grand sarcasme,

l’avalanche sans deuil.

流水向着源头疾行

使它远离巨大的讥讽,

未引发丧事的山崩。

7

Le ciel dépêche des trains de nuages très gris

pour colmater

pour épuiser le sarcasme

pour traquer l’hémorragie.

天空急调极灰的层云

去封堵

去耗尽讥讽

去围捕出血之处。

 

8

Les nuages froncent, vont rire.

Les nuages acclament

que j’aie renversé le lit.

天空急调极灰的层云

去封堵

去耗尽讥讽

去围捕出血之处。

9

Les nuages remettront la montagne

dans le trou de la source.

云层将把山峦送回

源泉的洞穴中。

 

10

La montagne sera

lisse ou plate

et bleue.

山峦将

光滑或平坦

但却蔚蓝。

04 Confluent Bez & Drôme, 29 mars 2017

 

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