Saut Sabbat + 1 poème (Alexandre Cailleau, en Guyane, 2003-2017)

Alexandre Cailleau, géologue en Guyane française, a écrit en 2017 ces deux cycles de poèmes dans le souvenir très vif d’une descente en pirogue du fleuve Mana dans la forêt amazonienne : à l’occasion d’une mission sur une mine d’or légale en 2003, il n’avait pas eu d’autre choix que de revenir sur le littoral dans une embarcation d’immigrés clandestins. L’expérience a été un choc tant la vie de ces hommes et femmes est constamment remise en jeu, en particulier à chaque « saut » (les « rapides ») du fleuve jusqu’à Saut Sabbat, point d’arrivée de la descente de ce fleuve pour rejoindre la route qui relie la forêt à Saint Laurent du Maroni, quasiment sur la mer.

Les photos sont d’Alexandre Cailleau.

 

  

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DESCENTE DE LA MANA

 

Mail à YB du 4 août 2017

 

ci joint un poème qui raconte comment un jour je me suis retrouvé à redescendre le fleuve Mana dans une pirogue d’immigrés clandestins pour revenir sur le littoral. Ce jour-là j’ai cru que j’allais mourir.

Je ne crois pas t’avoir raconté l’épisode, mais j’ai vécu là une belle expérience d’homme avec les Hommes.

C’est aussi pour moi l’histoire d’une traversée de mon monde vers le leur, à contre-courant, interdite, une grande leçon de vie, initiatique…

De cette histoire est né le respect pour des hommes, clandestins…
J’espère qu’elle te plaira, je pourrais la travailler plus, mais j’ai peur de polluer le premier jet avec des conneries… je ne sais pas..

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Parfum

Placer [mine d’or alluvionnaire] Kokioko, fleuve Mana, Guyane

 

Mon sac est fait depuis trois jours,

les gars nous accompagnent

on part très tôt et on marche,

en bottes, on marche

c’est long

deux heures ?

 

La lumière perce la forêt

ce carbet cramé sur la droite

on arrive

des voix de femmes

*

 

 

Première fatigue

 

Il discute

j’observe

on attend

du café ?

merci

mais cet impossible goût de parfum aura marqué mon palais à vie

 

marqué à vie

choqué par les lits

et les portes en bâche noire

j’imagine les cris

au soleil

de 10 heures

des hommes et des femmes qui se mordent

*

 

 

La course à l’attente

 

C’est parti

la course à l’attente

j’ai perdu d’avance

mais toutes les 10 minutes j’y re-crois

pas rassuré

seul, parmi les hommes

ailleurs, y a-t-il réellement un monde ?

 

Des bidons roulent tout seuls

c’est parti

mais non, pas

attente au soleil, au soleil, au soleil

prêt à partir..

non,

pas

 

Bon, ça bouge

oui mais la nuit tombe

la pirogue est là, incroyablement pourrie

 

et on charge les bidons

je m’accroche à mon sac

quelques hommes, au bout de cette terre, préparent la rivière

leur pirogue prend l’eau comme en pleine mer sous la tempête,

sauf qu’on est en rivière,

à quai

 

Voyant la scène, je bois la tasse

de peur

*

 

 

18 heures 15

 

Tiens, c’est elle qui monte en premier…

la mort

 

un piroguier ?

un moteur ?

tombe, nuit, ne te gêne pas pour nous

deux femmes pimpantes, vieillissantes

perchées sur les bidons

leurs cigarettes fines et leurs rires usés

désormais

 

Je comprends seulement maintenant qu’on attendait la nuit

pour gagner

pour échapper aux hommes de l’autre équipe

la tactique

*

 

 

L’affluent

 

Encombrée

de jaune et de bois

sandales ou bottes ?

à chaque fois

 

Les femmes restent

sur leur toit

les hommes pestent

enfin, moi.

 

J’ai compris

ils sont fous

le takari

perdu au premier virage

rigolade !?!

mais non ?

mais si.

 

Serre les dents, carène

porte nous

toi seule peut sauver ces quelques hommes

bois contre bois,

ta fibre, tes ondes, tes blessures

hanteront à jamais la rivière jaune

*

 

 

Noir de lune

 

La Mana

pardonne-leur

sous la lune

il fait froid

la mort me souffle une idée

je sors mon poncho pour couper le vent

il me tuera quand on coulera

 

Sur le fleuve

des amis

bientôt morts

engloutis

 

Ils parlent et rigolent

elles parlent et rigolent

je suis le seul à savoir

pour la mort

 

Et puis ça arrive

je l’ai vu

et on fonce

droit dessus

 

C’est fracas

c’est des cris

puis les rires ?

Mais non ?

Mais si.

pas pour moi.

 

Le sable,

les raies ?

puis les sauts

et les bois

et les morts

le froid

 

Le granite

impassible

se déchaine

se défoule

nous aider

que l’on coule

 

Il chantonne

son préféré

à bord le silence

détonne

la mort nous attend dans l’eau noire sous les branches

 

On la chasse

plutôt « ils »

de leurs sandales colorées,

habiles

*

 

 

En mirage

 

Puis le calme

de la ville

en mirage

flotte au dessus de la Mana

le froid mange le temps

le froid mange les dialogues et les rires

le froid, s’étend

 

Puis brutalement la berge

la pénombre

le tambour des bidons que l’on roule

 

Merci ô camarades

qui m’aiment et qui me fuient

portés par leurs sandales

partis

*

 

 

***

 

 

 

SAUT SABBAT

 

 

Les yeux rouges

violemment injectés de sang

trapu comme une bête

traquée

 

Cheveux noir bouclés

gominés,

Brésilien

Italien ?

racé

 

22

une balle siffle dans le bas du ciel sans vie

azimut brutal

siffle encore…

comme un « non »

 

Le bitume de cette nuit-là,

serpent noir luisant,

réfléchit ci et là

entre les ombres des grands arbres

une douce lueur de lune

 

Graviers

asphalte abimé, troué,

tu portes ce soir quelques hommes

leurs prières, leurs chants

leurs sandales qui s’abîmeront jusqu’au prochain passeur,

trafiquant

 

De l’autre côté, au dessus de l’eau

sous le lourd pont d’acier

l’air, craintif,

transforme le souffle des travailleurs

en rouille amère

rouge

vif

 

L’haleine, l’alcool, le souffle,

travaillent le fer

 

Quelques grammes d’or

deux cents je crois

dans un pot

dans son sac

à dos

 

Les mois se sont déchaînés

et maintenant

l’air monte,

descend

bleu, gris, glacé,

légèrement

entre deux pays,

continents

 

Saut Sabbat

Onze heures ? Minuit ?

Je connais le monsieur qui tient le bar-magasin-dancing

Il peut nous aider ?

Pour l’instant les chiens aboient sa haine…

Essayer…

 

Je crie en français

Je re-crie à voix basse près du portail blanc

Va-t-il nous laisser téléphoner ?

 

(Saint Laurent…)

 

Une pensée, de temps en temps

traverse le bas de ce ciel

puis le haut

et,

dans une langue imagée de campagne,

se mêle comme la brume, aux pensées des épouses et des mères

restées au pays

 

La violence aux aguets,

assis, seul, au bord de la route nue

tatouage triste sur le fleuve Mana

rentre en moi un nuage chargé de poudre

accro

 

L’on me voit, peut-être ?

L’on m’observe ?

 

Guidé par ses yeux rouges désolés

il revient marchant

les pas courts de son ombre se réchauffent à celle des grands bois

réchauffent mon sang

 

Des minutes de nuit…

 

Puis ces phares excitants qui inondent notre siège

des « non », plus que des « oui »

le paysage déjà sombre, se tend encore

et l’or,

l’or que l’on presse

tout chaud encore et déjà

mort

 

 

 

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Course, paix, coeur (Montrouge, janvier 2018)

Poème en huit strophes créé, et accompagné de gestes d’acrylique, par Yves Bergeret à Montrouge et Paris du 14 au 16 janvier 2018, sur quadriptyques horizontaux (25 x 65 cm) de Canson 200g, chacun en deux exemplaires.

Ce poème se lit en italien, traduit par le poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/01/17/per-arginare-la-violenza-del-mondo/

 

*

 

 

Un obus troue le tablier du pont,

deux, quatre, dix obus,

la rivière brunit,

le pont n’est plus.

 

Lui, il a seize ans. Il vit à la frontière du Cachemire.

Il sait que l’an prochain l’armée le prendra

pour lui faire tuer ses cousins du même âge

juste de l’autre côté de la frontière sur la crête

ou bien les beaux-frères de sa mère le tueront

près de la bergerie ou du pont détruit.

 

Il descend en courant vers la plaine

il refuse toute guerre, il court, il court,

il traverse l’Iran, il traverse la Turquie,

il retrouve son frère aîné qui s’est lui aussi exilé

il y a cinq ans et s’est installé cordonnier à Athènes.

 

Il ne comprend rien aux cuirs, semelles et clous

et repart, il traverse en courant la Suisse,

avec des cousins de sa vallée himalayenne il vend

des poireaux et des courges à Munich.

 

 

Mais la course le reprend,

il s’arrête à Montrouge devant la piscine,

vend des fleurs puis sert du café puis sert à manger

et a cessé de courir.

Trois étages au dessus de ses fleurs il trouve un logement.

Il se laisse pousser une moustache éloquente.

Il se marie. Sa femme discrète est très belle.

 

Il accueille ses jeunes cousins qui ont refusé

à leur tour les armes, puis d’autres parents qui refusent

les armes. Il accueille. Ses enfants prospèrent.

Son quartier à Montrouge prospère.

 

Fleurs et cuisine indienne. Il orne son bar,

dans son restaurant il a douze tables rouges

et au mur une très belle petite peinture sur bois ouvragé

qu’avant de mourir sa mère qu’il n’a jamais pu revoir

lui a envoyée depuis le village du Cachemire

où le pont n’a pas été reconstruit.

 

Il meurt il y a trois matins en descendant

de l’appartement à la boutique des fleurs.

Son cœur n’arrivait plus à porter

par tonnes entières les fleurs et les mots d’accueil

pour endiguer la violence du monde.

 

 

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Vannerie, avec Emile C. (3)

Trois poèmes d’Emile C., 18 ans, et Yves Bergeret, sur des thèmes choisis par Emile, et créés à Paris avec gestes de couleurs des deux auteurs, sur Canson 200g, format 32,5 cm x 50.

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Ce dialogue d’écoute et de création se lit traduit en italien par le poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/01/04/larte-di-intrecciare/

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Le 23 décembre 2017, sur le thème de la vannerie même

 

2 02 Avec Emile C.02, décembre 2017

 

Roseau et jonc,

deux rives au bord du ruisseau,

deux vies souples au bord de l’orage,

deux qui se pressent et se tressent

avant que ne se close la fable,

allègre, dans trop de lumière.

*

 

La vannerie, c’est le fait de faire des paniers à la main en bois en utilisant les matériaux qu’on trouve dans la nature : le lierre…

 

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Le 25 décembre 2017, sur le thème de l’arbre

 

 

Un arbre, c’est du bois et des feuilles et des racines qui sont ancrées profondément dans la terre. Les oiseaux rêvent entre le bois et le vent.

*

 

« Où vas-tu, oiseau, mon fils ?

demande l’arbre.

-« Aux femmes lointaines

je vais porter le secret

que tu enfantes entre écorce et tronc.

 

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Le 27 décembre 2017, sur le thème du sol

 

 

L’humus : sous l’humus il y a des animaux et plusieurs kilomètres sous l’humus il y a du feu, mais des centaines de kilomètres sous la terre il y a du feu.

*

 

«Bienheureuses êtes-vous, mes racines,

ma multiple mère, dit la forêt.

Bienheureuses racines qui, les yeux fermés, entendez

chanter le profond tonnerre du magma

et savez en tirer le fil du récit magique

qui se tresse et tresse les demeures

des hommes vagabonds. »

 

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Oral chantier (Sicile, novembre – décembre 2017)

La version italienne de cette prose, traduite par le poète Francesco Marotta, se lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/12/28/cantiere-orale/

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Simple, clair : le plus grand volcan d’Europe, violent, au pli entre les deux continents, l’Afrique et l’Europe, au pli entre les deux bassins de la Méditerranée. A ce pli : l’île sismique, brassée par les invasions, les intrusions, les commerces assez pacifiques, certains contacts affables. La Sicile. Où je vis plusieurs fois par an depuis vingt deux ans.

 

 

Au pied du volcan, le port de Catane, grosse ville totalement détruite par l’Etna et un tremblement de terre en 1693. Un robuste port de commerce et de voyageurs. Un long môle, une darse principale. Contre le môle qui protège des tempêtes s’amarre toutes les trois semaines l’Aquarius. Quatre associations humanitaires européennes l’affrètent pour secourir en pleine mer au large de la Lybie ceux que la guerre et la misère jettent dans des périples effroyables et héroïques vers une Europe dont ils rêvent. Tous les jours des migrants sont secourus puis transbordés sur d’autres bateaux qui les débarquent en Italie ; toutes les trois semaines l’Aquarius vient à quai lui-même pour se ravitailler et débarquer ceux qui ont été secourus les jours juste précédents. Trois équipes sur le bateau à la coque orange, des marins-mécaniciens, des marins-sauveteurs en mer, des marins-secouristes médicaux : tous jeunes héros eux aussi, déterminés, endurcis. Divers groupuscules des extrêmes droites européennes les persécutent.

 

 

Je m’assieds souvent dans cette partie du port à l’angle du môle. Il est midi, à côté de moi trois hommes jeunes, assis aussi, parlent français. L’Aquarius est amarré un peu plus loin. Je les salue. Oui, ils sont marins-secouristes ; oui, cinq cents migrants d’Afrique de l’Est sont en train de débarquer et d’être accueillis à quai par des associations siciliennes. Nous échangeons nos informations : elles concordent, en effet, et même précisément.

 

Dix-sept heures, la nuit tombe sur la darse ; juste de l’autre côté de la darse je rejoins dans une grande corderie vide et reprise par un groupe de plasticiens siciliens la troupe de comédiens qui travaille depuis trois mois à l’adaptation théâtrale de Carène. En août dernier j’avais déjà travaillé avec la metteuse en scène et la plupart d’entre eux à la première phase de l’adaptation théâtrale de mon long Poème en cinq actes. C’est ainsi que dès le départ j’ai conçu Carène. Une Odyssée contemporaine : de jeunes héros quasi anonymes partent en migration et, au prix d’une sorte inattendue de voyage initiatique redoublant d’épreuves féroces, apportent sur cette île à la porte de l’Europe asséchée une sève humaine, anthropologique, culturelle considérable. Les membres de la troupe sont tous acteurs amateurs, mais de haut niveau, et tous engagés dans une réflexion humaine et sociale contemporaine : philosophes, historienne de l’art, architecte, psychothérapeute, assistant social, astronome, professeurs d’art plastique, photographe, costumière, technicienne des éclairages. Pour aller sur scène le texte original de Carène s’abrège, des métaphores sortent du langage oral et entrent dans le langage gestuel, dans les mouvements de pantomime ou de chorégraphie du chœur constamment en scène, dans les manipulations des lumières et des accessoires ; durant les vingt tableaux de la pièce, chaque membre du choeur devient tour à tour tel ou tel protagoniste ; deux fois je monte en scène. La parole est de tous et de chacun et nul n’est propriétaire d’un personnage, d’un rôle, d’une formule verbale. Je rejoins la troupe pour les deux dernières semaines d’atelier théâtral et de répétitions.

 

 

La lune est pleine, nous sortons à minuit de la vieille corderie glacée, mais croyez-moi, personne ne renonce à cause de ses courants d’air glacé. Dans le ciel éclatent les petites fusées d’artifice qui fêtent des anniversaires, des victoires sportives diverses. Nous savons parfaitement que certaines fusées annoncent des livraisons fraîches de cocaïne. De l’autre côté de la grande darse lisse et plate, l’Aquarius prépare un nouveau départ. L’eau est sombre et unie. Eaux dormantes des noyés. Ou de la paix. Miroir du ciel et des éclats éphémères des fusées bruyantes. Darse, vaste orchestra sombre où glissent les paroles du grand drame humain dont le choeur est aussi bien les marins d’Aquarius, que les migrants rescapés, que les acteurs de Carène. Au pied de la masse vague et informe du volcan, tueur créateur.

 

***

 

Ces migrants du Sahel, ceux que je connais le plus, mais aussi ceux d’Afrique de l’Est, ceux du Moyen-Orient, ceux du Bengladesh, fuyant l’extrême misère matérielle et/ou les guerres apportent leur énergie immense, leur volonté de fer qui leur ont permis de surmonter toutes les épreuves. Apportent les racines profondes de leurs cultures, de leurs langues, de leur anthropologie propre très souvent animiste, avec un sens aigu du lien social ou communautaire responsable, avec des capacités artistiques intenses. Avec hélas une figuration complètement illusoire d’une Europe où l’argent facile coulerait à flot pour tous. Les semaines qui suivent le sauvetage et le débarquement sont plus amères que douces. Douces grâce à la paix, à la bienveillance, à l’accueil premier. Amères car le constat que l’argent est inégal et souvent rare, ah cuisant, très cuisant est ce constat. Les voilà jeunes migrants, mais qui veulent, qui veulent espérer toujours.

 

Or s’ils rencontrent les autres membres du chœur que je disais plus haut, s’ils se joignent à ce chœur, ils rencontrent aussi sur l’île un tout autre monde sans pitié et vorace. Cette île est la métaphore parfaite de ce que l’Europe a su se fabriquer comme société, comme langage, comme art, comme anthropologie. Tout ici se fait sentir à vif, dans un raccourci anthropologique saisissant. En Sicile naissent et grandissent certains des plus grands écrivains italiens. Naissent et luttent des esprits ouverts, indépendants, résistants, disponibles à l’autre et à admirer la grandeur de l’autre, même si l’autre est en guenilles. A Catane je connais ceux qui se sont fédérés pour porter en scène Carène. Dans le centre le plus reculé de l’île je connais d’admirables personnes, architectes, historiens, cantonniers, théologiens de la libération, gardes-chasse, professeurs, tous esprits splendidement modernes et créateurs : je parle ici de Piazza Armerina.

 

 

***

 

Mais aussi à moins de dix kilomètres de Piazza Armerina je connais des bourgs perchés sur leurs collines où sévit la redoutable oppression féodale des « familles ». Personne, omerta oblige, n’osait m’en parler les cinq années précédentes : c’est seulement en août dernier qu’on m’a laissé découvrir ou aidé à découvrir le pouvoir occulte considérable d’une famille dont le chef, maintenant âgé, est un des plus efficaces trafiquants d’œuvres d’art antique tout en ayant occupé longtemps sur l’île une fonction officielle du plus haut niveau destinée au bien commun républicain et légal. Cette famille tient d’une main de fer toute la région et bien sûr accueille avec une générosité mielleuse des centaines de migrants pour les faire s’éterniser dans les bourgs comme main d’œuvre servile tandis que l’examen des demandes d’asile s’égare dans des dédales obscurs.

 

Dans cette partie profondément féodale de la société de l’île, on ne parle pas, on ne dialogue jamais. On se tait. Ou on crie. On hèle. On interpelle. On coupe très vite la phrase de l’interlocuteur. On est soi-même coupé et finalement personne ne comprend rien au brouhaha général. On a peur. La parole, que je définis comme dialogue et écoute de l’altérité profonde de l’autre dans un dialogue permanent, la parole n’est plus qu’un maquillage épais qui s’encroute sur les lèvres et bouche la bouche. On hausse les épaules, on gonfle le torse, prêt à nier tout ce qu’on vient de tenter de formuler, car on a peur. On est matamore, fourbe et fanfaron à la fois. On est constamment dans le rapport de force.

 

***

 

Ceux des migrants qui ont fui des contextes féodaux identifient nettement la coutume impérieuse du silence et de la soumission. Cependant leurs voyages épouvantables n’en ont pas fait des héros disposés à se soumettre. Ils ne comprennent pas cette féodalité européenne, osent à peine en parler. Ils s’imaginent que plus au nord, en Angleterre, en Allemagne, en France, on peut s‘épanouir et bâtir un projet, projet au moins économique.

 

Mais quelle amertume alors… Le racisme en France est beaucoup plus développé qu’en Italie du Sud. Et surtout partout, si la parole depuis la Révolution française a su retrouver les formes athéniennes du débat démocratique et de l’assemblée délibérante, elle a été vidée trop souvent de sa substance même, qui est l’écoute, le dialogue, la proposition, par les ruses infiniment perverses du capitalisme nord-européen, par les séductions de la « communication » pour pousser à toujours plus consommer des objets vendables, par les surcroîts de fourberie qui castre chaque participant en le transformant en spectateur soumis et passif d’une société du spectacle. Que ce soit à Paris, à Berlin, à New York ou à Shangaï, cette féodalité ci est encore plus puissante, asservissante et finalement destructrice de parole, donc d’humanité, que la féodalité médiévale qui englue une grande partie de l’Italie du Sud.

 

 

***

 

Hommes de parole, hommes de la parole, nous ne pouvons nous résoudre à accepter ce décervellement. Un poète ne le peut, car il est l’artisan de la parole éthique, bien commun qui est de tous et n’appartient à aucun. Les migrants qui ont grandi dans des sociétés pauvres dont en fait le principal objet mobilier est la parole dans la fluidité immatérielle de l’oralité, du moins si leur peuple d’origine n’est pas soumis à une féodalité locale, ne peuvent comprendre non plus cet assèchement de la parole.

 

La parole ne peut jamais s’éradiquer complètement. Elle renâcle, elle proteste, elle resurgit. Il en a toujours été ainsi. Nous sommes ces années-ci dans un temps où il y a lieu de reconstruire une carène de parole claire. Et sans cesse resurgissent des parleurs, des esprits parlant, même hors tout monothéisme, qui ne se laissent pas soumettre. Au cœur même de la féodalité dans ses avatars variés : René Char, Elytis, Pasolini, les comédiens de Carène, les historiens, architectes et théologiens de Piazza Armerina, certains migrants qui dans Carène s’appellent Alaye ou Ankindé. Et quand bien même ces deux-là un jour se fatigueraient sous le poids écrasant de la consommation ou de la séduction féodale perfide, d’autres migrants aussi héroïques arrivent par l’Aquarius demain matin.

 

***

 

Les grandes migrations contemporaines, même les plus dramatiques, permettent de rouvrir avec éclat le chantier de la parole, redonnent toute vigueur au chantier naval de la grande Carène à construire. Nous arrivons à un moment où s’offre une chance historique rare, celle d’une refondation de la commune parole. De même il y a presque un demi siècle Pasolini percevait que le mouvement des décolonisations africaines, en particulier juste après la tentative de sécession du Biafra, était peut-être l’occasion rarissime de fonder un autre monde, une autre justice, une autre société, et réalisait son film visionnaire, utopique et très profondément honnête, Notes pour une Orestiade africaine. Film entièrement abouti, qui pose les questions de fond et cherche des réponses possibles, même si finalement il n’en trouve aucune. Mais ces questions devaient absolument être posées.

 

Les évolutions de la parole commune ont divergé entre l’Europe et les terres d’émigration intense. Dans les terres d’intense oralité continuent à prospérer la poésie épique de la mémoire collective, à la limite du chant, et les poèmes plus brefs de la performativité oraculaire ; dans ces terres ces deux formes de poésie restent très populaires. Mais en Europe dès les prémices de la Renaissance italienne s’impose dans et par l’écriture la prééminence d’une splendide littérature ornée, jadis annalistique, déjà de cour, puis au fil des générations de plus en plus individuelle voire critique. Mais cette littérature écrite d’un Divan d’Europe court sans cesse le risque de l’extrême raffinement, de la savouration esthétisante et de l’enfouissement dans la moiteur d’un narcissisme stérile refusant le mouvement de la parole vers l’autre. L’écriture de ce continent, sans l’avoir vraiment voulu, participe alors à une refondation continue de la splendeur capricieuse et morose de l’individualisme issu de la Renaissance. Ecrire devient s’approprier un savoir. Entasser du savoir par l’écrit peut paradoxalement devenir se taire. Garder les clefs du réel dans les livres. L’écriture savante tend à enfermer les clefs du réel dans des trésors érudits que l’université fait fondre comme des bonbons dans sa bouche muette. Lorsque dans Carène, Modi, le jeune brillant élève de la bourgeoisie sénégalaise a demandé de m’accompagner à Aidone, au cœur de la Sicile, pour « voir des migrants » et que je l’adjoins à l’atelier d’écriture que j’avais ouvert avec ces derniers, Modi observe, se tait, juge, condescend, encourage et engage plus tard sa jeune ardeur dans la rédaction d’un roman massif, la plus belle forme qu’en littérature écrite européenne puisse prendre l’égotiste instinct de propriété.

 

 

Lorsque dans les Antilles francophones le poète Monchoachi réunit par écrit les formes tourbillonnantes de l’oralité performative voire sacrée qui, sous toutes les latitudes, donne forme vivable à notre monde commun, il s’attache, lui, à prendre part au chantier de la Carène future. Et son vaste poème, tel que je lis dans ses deux premiers tomes, Lémistè 1 et Lémistè 2, Partition noire et bleue, fluctue entre psalmodie écrite et incantation créole orale. Fluctue si bien qu’il est difficile de saisir où est l’auteur, qui est l’auteur.

 

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Les événements de ce dernier mois, où je séjournais à Catane et dans le centre de la Sicile, sont ainsi : le texte écrit de Carène, Poème en cinq actes est maintenant publié, grâce à un éditeur courageux et opiniâtre. Des pressions honteuses et impardonnables avaient cherché à étouffer ce texte. Le traducteur, l’éditeur, les libraires et moi avons tenu bon. Dans sa naissance et sa diffusion même Carène est un mouvement ; et ce mouvement est choral. Lorsque Carène a commencé à voir le jour, de poème à poème via mon blog ou via ceux de mes amis italiens, des nouveaux migrants et des lecteurs européens, africains, américains, chinois, anonymes ou pas, ont pris contact ou par mail ou par « téléphone arabe » avec le poète qui écrivait ces poèmes. Avant même l’« édition à l’européenne » Carène a été un mouvement choral. Et à Catane même j’ai donné mon écoute à plus d’un récit de nouveau migrant à peine débarqué de l’Aquarius, récit épouvantable et épique.

 

 

Il y a eu cette fédération de récits, de phrases, de simples mots dont ensemble la sédimentation en acte a fait Carène. Le poète est dans sa pleine fonction ici, un scribe de la communauté humaine, une personne banale et non-protagoniste du chœur ; une personne qui en soutient constamment le bourdon. Une personne écoutant, catalysant. Une personne en si totale immersion et en si profonde écoute qu’elle en devient en retrait, un étranger, une personne comme hors-champ, annulable ; Séféris, le poète Grec de l’exil perpétuel, a trouvé cette formule pertinente : « le poète, un vide ». Avec une cohérence et une pertinence parfaites la troupe qui a donné en scène chorégraphiée et chorale Carène à Catane ces jours-ci a mis en mouvement d’oralité la parole tourbillonnante de l’accueil et du dialogue. Plutôt que d’être, selon l’expression de Hugo, un « mage », le poète est un agissant retrait dans la fertilité de l’oralité, l’œil du cyclone, un œil d’un cyclone. Une sorte de « bouc émissaire » dont la violence humaine en toute société a besoin de faire le sacrifice suspenseur, afin que cette société puisse se donner à elle-même une forme vivable. Attention, lecteur, dans la formule de René Girard que je reprends ici, il n’y a aucune complaisance envers je ne sais quelle victimisation à relent romantique; au contraire, c’est cette faculté de retrait et à la fois présence, dans l’oralité et à la fois l’écriture, qui met en position d’engager la création du grand poème, de la commune Carène.

 

Carène à Misterbianco 11 décembre 2017, 0

 

Mes compagnons de ce chantier de construction navale sont les trois migrants de Aidone que je nomme dans le Poème en cinq actes ; ils sont aussi Rosa Balistreri qui psalmodie Terra ca nun senti, la femme de soixante-dix ans, Kim Wol-ha, qui incante en 1986 les poèmes coréens Gagok (CD Ocora-Radio France C 560255), ils sont les peintres muralistes anonymes qui peignent au quinzième siècle à Piazza Armerina la fresque chorale du Jugement de Caïphe, ils sont Edith Pinder et sa famille qui chantant aux Bahamas en 1965 tutoient leurs dieux frêles (CD Nonesuch H-72013). Inlassable vigueur des poseurs de signes et des diseurs d’oralité qui modulent le réel en créant du lien humain dont l’image est l’habit et dont le poème est le fruit.

 

Yves Bergeret

 

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Le texte intégral de Carène, Poème en cinq actes, est disponible en italien (version de Francesco Marotta) et en français, publié par Algra editore, en librairie ou sur le site de l’éditeur  : http://www.algraeditore.it/index.php/catalogo/produttore/yves-bergeret-algra/0/

 

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Carène, à Catane et à Misterbianco (Sicile, décembre 2017)

Dans une adaptation théâtrale et une mise en scène d’Anna Di Mauro, Carène, d’Yves Bergeret, traduit par Francesco Marotta, a été porté au théâtre en Sicile même les 8 et 9 décembre 2017 dans le Théâtre Coppola, expérimental et d’avant-garde, au centre de Catane, juste à côté du port où débarquent les migrants secourus en mer.

 

Le texte intégral de Carène, Poème en cinq actes, est disponible en italien et en français, publié par Algra editore, en librairie ou sur le site de l’éditeur  : http://www.algraeditore.it/index.php/catalogo/produttore/yves-bergeret-algra/0/

 

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Dans la même adaptation et la même distribution, Carène a été donné à  nouveau dans le Théâtre Mandela, à Misterbianco, juste au nord-est de Catane le 11 décembre.

 

En épilogue apparaissent soudain, en forme d’installation en fond de scène, les quatre derniers vers de l’oeuvre, calligraphiés en très grand format en italien par le poète.  Une carène de fils de fer tressés, avec son cheval-proue rehaussé de feuilles d’or, oeuvre du sculpteur Carlo Sapuppo, est constamment en scène, voire à l’avant-scène.

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Trait, Image, Collines (à Piazza Armerina, Sicile, décembre 2017)

On lit la version italienne des ces poèmes, créée par le poète Francesco Marotta, à cet endroit (seconde partie) :  https://rebstein.wordpress.com/2017/12/27/teatro-resistente/

 

 

 

Le trait

30 novembre 2017

 

1

Du tourbillon des langues

celui-là est le vide central,

il chante ce qu’il entend.

La lumière vient du fond des eaux de la mer.

Chaque langue est un profil en contrejour.

Du tourbillon des langues

celui-là est la présence en retrait.

 

2

Au coeur du tourbillon

est le bourdon.

Sur le bourdon

il lance comme un pont

le trait qui nomme,

sillage de la parole toujours naissante.

 

3

Dans l’écume du sillage :

l’ombre de l’acte de la parole

toujours en mouvement.

 

A la proue l’écume aussi :

notre longue pièce ensemble à jouer

sur la scène des langues.

 

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L’Image

1er décembre 2017

 

1

J’ai dressé l’image

comme au mat se hisse la voile

et l’horizon s’écarte

dans des coulisses sombres

de part et d’autre

à gauche et à droite du récit.

 

2

L’horizon m’appelle

sauvagement ;

l’image fut ma mère,

sur ses genoux je ferme les yeux,

sur ses genoux j’ouvre les yeux

dans la légende

et ses parfums et ses griffes dorées.

 

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Collines

14 décembre 2017

 

 

Les collines s’éloignent toujours plus.

Elles se dénudent.

Les villages de crête agitent les bras.

*

 

 

Depuis deux mille ans les chèvres ont tout mangé.

Chauves, sèches, les collines

s’allongent dos au ciel.

*

 

 

Toutes ventre au sol

bouche à terre

elles respirent la mer souterraine,

les longues algues, la vigilance.

*

 

 

Calcaires leurs clavicules

leurs vertèbres font saillie ci et là.

Vendetta ou pardon futile,

on jette les morts aux charognards.

On les réveille.

*

 

 

Le vent laboure la promesse,

respecte le secret.

*

 

 

Les nuages sont pudiques.

Restent très haut.

Aucune colline ne trahit,

ne part avec eux.

*

 

 

Les collines s’éloignent s’incrustent

dans le détail des légendes,

dans le delta des mythes, seulement là-bas,

dans les terrasses sèches des strophes

que la mer regrette et délaisse

et reprend.

*

 

 

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Tenace théâtre (en Sicile, décembre 2017)

 

Cycle de sept poèmes calligraphiés chacun en deux exemplaires par Yves Bergeret à Catane du 26 novembre au 10 décembre 2017 (pendant les ultimes répétitions de l’adaptation théâtrale de Carène) sur quadriptyques verticaux de Fabriano Rosaspina 285 g de format 100 x 35 cm, avec en collage des dessins qu’Alguima Guindo a créés en février 2005 au village de Koyo, au Mali, et donnés au poète afin de le protéger et de l’initier à la pensée animiste complexe du peuple de ce village.

La version italienne de cet ensemble, réalisée par le poète Francesco Marotta, se lit à cet endroit : https://rebstein.wordpress.com/2017/12/27/teatro-resistente/

 

1

Ici le magma cogne.

Ici il y a peu de phrases.

Ici quelque chose prend les deux bassins de la Méditerranée

et les cogne l’un contre l’autre

comme à un oiseau on brise les ailes en les

pliant l’une sur l’autre par-dessus son dos.

 

Au milieu du pli

il y a le port, deux darses immenses, le môle.

 

Mais il y a la scansion du théâtre dans l’entrepôt

pour sous le cri et le craquement des os

chercher de nouveau parole,

retrouver souffle.

 

2

Ici il y a la darse des noyés

et la darse des conteneurs.

Il y a des silos gris, il y a des chantiers navals.

Il y a l’Aquarius qui prépare ses prochains sauvetages.

Il y a du crime libyen, il y a l’oppression féodale

 

et le contrepoids infime et immense

du théâtre dans l’entrepôt

pour jeter de la lumière

au milieu de la grande querelle

et la faire fuir comme un cafard.

 

3

Ici il y a le grand marché.

L’oiseau aux ailes brisées l’une contre l’autre

claudique à terre

et cent oiseaux des deux bassins de la mer

et mille oiseaux des deux continents

claudiquent sur les toits de tuiles

par-dessus les cris les ruses les cris.

 

4

Puis un grand battement

puis deux puis dix,

c’est le chœur qui reprend souffle et dit

et ouvre sous le tumulte

dans le tumulte vorace ouvre

reprend le grand récit,

et les oiseaux s’envolent

en tourbillon dans le ciel du marché.

 

5

Au môle est amarré trois jours l’Aquarius.

Puis reprend la mer trois semaines l’Aquarius.

Sur les pavés du môle débarquent les migrants secourus

des désastres, des trafiquants.

De la haute scène d’acier du sauvetage et de la survie

descendent les héros meurtris

dont les mots sont encore pudiques.

 

6

De l’autre côté de la darse

dans le vieil entrepôt glacé le chœur

avec les murmures des héros allume le feu

de la parole qui réveille,

dans le vieil entrepôt le chœur va

et bat de toutes les ailes de la parole.

 

 

7

Toutes les ailes de la parole

battent,

phrases accortes,

répliques aux meurtres vieux ou neufs,

couleurs en damier et ci et là,

tandis qu’éclatent devant la lune

les petites bruyantes fusées d’artifice

des trafiquants

de cocaïne pour avertir de la livraison

fraîche.

 

Mais est-ce que ce n’est pas de la neige qui retombe,

la neige claire de la fraternité

sur la scène où le chœur appelle appelle,

où le chœur des deux continents

construit un clair damier de fidélité

sur une terre dure

où le magma n’est jamais loin

mais jamais ne se lasse le chœur.

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