L’Apprenti

 

 

 

Poème en deux parties créé à Veynes le mardi 13 puis le mercredi 14 novembre 2018 par Yves Bergeret  à l’acrylique sur quadriptyques Hahnemühle ivoire 250g de 27 cm de haut sur 78 de large, en deux exemplaires.

 

On lit ce poème recréé en italien par le poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2018/11/19/lapprendista/

 

*

 

 

 

 

 

Sur une grosse pierre du bord du chemin

elle a laissé tous ses vêtements du haut

et une partie du langage.

Un pagne autour de la taille, elle est entrée dans l’eau.

Complètement. L’eau est profonde.

Elle n’est jamais ressortie.

 

Cette partie du langage qu’elle a laissée sur la pierre

est respectée de tous. Elle reste claire

pour certains, même pour beaucoup d’entre nous.

On sait la lire. Ces mois-ci la parler est urgent.

 

A l’instant même où, refusant toute violence,

la mère s’en est allée

son fils s’est retiré du langage.

Mais il nous écoute, ses yeux le disent.

 

La partie du langage laissée sur la pierre

est la partie féminine.

Les rapides de la rivière, les remous,

les brochets, cela s’accorde très bien

à la bêtise des mâles.

 

Le fils entré pour le moment en mutisme

sait parfaitement les deux registres.

Il n’a pu suivre dans l’eau sa vieille mère.

De colère il se change en brume.

La brume ne parle pas.

Elle grince jusqu’en haut des falaises

et enduit de douleur,

de douceur la montagne.

 

 

 

 

Le fils donne à la montagne

la force de s’abaisser à l’aube,

la joie de laisser chemin au jour.

Peu après la brume peut s’en aller.

 

La montagne a des nageoires.

Elle va sans heurt de la mère au fils

et du fils à la mère.

Elle va dans les deux âges du langage

et dans ses deux genres

que la mère sait

et que peu à peu le fils traverse.

Il apprend la lutherie.

Il apprend la parole.

 

Le fils n’existe nulle part.

Il est mouvement.

Il est la poigne qui rend après la nuit

la couleur à la montagne

et qui rend l’espoir aux humiliés.

 

Il remonte le courant jusqu’à la source

où la montagne entre dans le ciel.

 

La montagne est son ombre, parfois, s’il s’allonge.

 

 

*

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

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La Pierre du Luthier, avec Francesco Marotta

 

du 20 octobre au 12 novembre 2018

_

 

 

Le poème La Pierre du Luthier, est né de mon retour à la Meije et à sa face nord, fin septembre 2018, cinquante ans après que j’en parcourais follement les arêtes et les cimes ; à présent je ne peux plus que rester à sa base. J’ai écrit ce poème en dix-sept « versets » peu de jours après, alors que j’arrivais à la lagune mouvante et opaque de Venise.

 

Dès sa publication La Pierre du Luthier a traversé les espaces et les langues. Grâce à Zhang Bo il est arrivé dans la langue chinoise, de l’autre côté de l’Himalaya. On le lit sur ce blog : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/10/28/la-pierre-du-luthier/

 

Voici que le poème arrive dans la langue italienne, grâce à Francesco Marotta. Qui est poète aussi.

 

Or, outre mes dix sept « versets » de départ, arrivés dans cette langue sœur juste de l’autre côté des Alpes, la Pierre du Luthier s’est mise en plus à parler directement en italien, à entrer en longue résonance, à nous écouter tous : voici, dans cette publication-ci, ce que, par la main de Francesco Marotta, elle crée en plus en italien, là-bas depuis la plaine du Pô.

 

Alors, à mon tour, j’ai traduit ici dans ma langue française des Alpes ce que, selon Francesco Marotta, la Pierre du Luthier, par cercles concentriques, par épurement, par exigence, par rebonds, ne cesse de nous redire et rappeler.

 

Contrepoint et fugue des langues et du poème, dialogues avec l’espace et répliques des langues ce jour-là en scène, ainsi s’entend plus nette et plus claire, plus ouverte la parole.

 

Voudrait-on la brimer, la piétiner, l’étouffer ? Allons !, nous la relevons, nous l’ouvrons encore et encore.

 

Comme en son temps, en 1965, pour le sept-centième anniversaire de la naissance de Dante, Luciano Berio compositeur lançait avec Edoardo Sanguineti poète, et avec des citations de Dante, Pound et T.S. Eliot, l’extraordinaire polyphonie chorale et instrumentale de son Laborintus 2 et annonçait la puissante émancipation de la parole en Europe et en Amérique trois ans plus tard.

Comme en son temps, en 1610, Monteverdi jeune inventait de dédoubler en écho sur les tribunes de la Basilique San Marco à Venise certains passages de ses Vêpres de la Vierge. Comme en son temps, en 1638, Monteverdi âgé ouvrait dans son Huitième Livre de Madrigaux la parole amoureuse ou guerrière jusqu’à une polyphonie si neuve qu’elle élançait la personne humaine sur des terres rarement aussi fertiles.

YB

 

 

 

 

1

Dans l’eau

j’ai trouvé la pierre.

 

Nell’acqua

ho trovato la pietra.

 

 

Nuoto a ritroso
nell’acqua del tuo sguardo.
Sono il cristallo senza tempo
dal quale attingi luce.

 

 

Je nage à reculons

dans l’eau de ton regard.

Je suis le cristal sans temps

dont tu puises lumière.

 

2

Dans l’eau ou le ciel ? il est minuit…

 

Nell’acqua o nel cielo ? E’mezzanotte…

 

 

Tu bevi dai miei pori
un silenzio gravido di voci.
Il giorno rifiorisce
dalla linfa con cui nutro
la tua ombra.

Tu bois à mes pores

un silence engrossé de mille voix.

Le jour refleurit

de la sève dont je nourris

ton ombre.

 

 

 

3

La pierre est haute de trois mille cinq cents mètres et plus.

Son poids est celui de ma vie.

 

La pietra è alta tremilacinquecento metri e più.

Il suo peso è quello della mia vita.

 

 

Di fronte alla sera
come un uccello lacero
cerchi il riparo delle mie valli.
Le mie rupi ti rivestono di piume.

 

Con la mia pelle ti copri
per inoltrarti nel buio
senza patire il morso dei suoi artigli.

Seul, face au soir,

comme un oiseau miséreux

tu cherches l’abri de mes vallées.

Mes roches t’habillent de plumes.

 

De ma peau tu te couvres

pour t’aventurer dans la nuit

sans pâtir de ses griffes

qui te déchirent.

 

4

Je l’ai trouvée dans l’eau, dis-je,

lac, lagune ou mer ; ruisselante d’ombre et de nuit.

 

L’ho trovata nell’acqua, dico,
lago, laguna o mare; gocciolante d’ombra e di notte.

 

Farsi simili all’acqua –
è questo l’antico legame
a cui aspira ogni vita al suo apparire.

 

Esistere in uno con la propria durata –
come le mie sorgenti.
Parole necessarie
che offro alla sete dei tuoi giorni.

A l’eau s’assimiler-

c’est le lien très ancien

auquel aspire toute vie dès l’origine.

Exister entier

dans la plénitude de sa durée-

comme mes sources.

Paroles nécessaires

que j’offre à la soif de tes jours.

 

 

5

Une certaine lumière, anecdotique, tombe des fenêtres

dans l’eau, donnant des faces à la pierre.

Les faces sont publiques.

Mais c’est sur les arêtes entre les faces

que ma vie s’est construite.

Et aussi dans les fissures.

 

Una qualche luce, episodica, cade dalle finestre
nell’acqua, regala volti alla pietra.
Volti visibili a tutti.
Ma è tra le asperità dei volti
che la mia vita si è costruita.
E anche tra le crepe.

 

Tu vedi il sangue del mattino
scorrere silenzioso
lungo i miei fianchi.

 

E’ nelle tue pupille
la ferita da cui esce a fiotti –
come luce.

 

Tu vois le sang du matin

s’écouler en silence

au long de mes flancs.

Il y a dans tes pupilles

la blessure dont, comme lumière,

fuit par vagues ce sang.

 

 

 

6

Ma vie orne la pierre ou la creuse-t-elle

comme le requin cogne la barque et la renverse ?

 

La mia vita decora la pietra o la squassa
al modo in cui lo squalo colpisce la barca e la rovescia?

 

Tu mi sfreghi col palmo
per raccogliere dal suono delle mie parole
la semina di giorni
che il vento trascina
dal mio sguardo al tuo.

 

Nella mia voce rinasci.
Nella tua mano rinasco –
scompare ogni distanza.

 

De ta paume tu me frottes

pour recueillir du son de mes paroles

les semailles des jours

que le vent traîne de mon regard au tien.

Dans ma voix tu renais.

Dans ta main je renais-

disparaît toute distance.

 

7

La pierre amasse tes ombres et les miennes.

Ainsi grandit-elle. Elle atteindra quatre mille mètres.

 

La pietra ammassa le tue ombre e le mie.
E’ così che cresce. Raggiungerà i quattromila metri.

 

Solo chi guarda da vicino
l’occhio del cielo
sente la stretta materna della terra –
il respiro della sua parola muta.

 

Io intreccio le ombre

in una vertigine che sale

ino a sfiorargli la fronte.

Perché fiorisca nell’aria
tra creature di voci
il desiderio delle mie radici.

 

Seulement qui regarde de près

l’œil du ciel

entend l’étreinte maternelle de la terre-

le souffle de sa parole muette.

J’entrelace les ombres

en un vertige qui monte

jusqu’à en effleurer le front.

Parce que fleurit dans l’air

parmi les créatures des voix

le désir de mes racines.

 

 

8

Un conquérant débarque et propose à ma pierre de vie

des couleurs que je ne connais pas.

Alors les ânes et les gens pressés inventent le mot art.

 

Un adulatore arriva e propone alla pietra della mia vita
colori che non conosco.
Asini e impazienti inventano allora la parola arte.

 

Non temo
la nebbia accecante della parola opaca.
Il dire che lascia nell’aria
vuoti simulacri di voci.

 

Riconosco il chiarore della tua lingua
dai suoni senza alfabeto
che annunciano la tua presenza
e il tuo destino.
Dalle impronte di linfa
che nel passaggio semini
attraverso le labbra.

 

Je ne crains pas

l’aveuglant brouillard de la parole opaque.

Le dire qui dans l’air laisse

de vides simulacres de voix.

Je reconnais la clarté de ta langue

aux sons sans alphabet

qui annoncent ta présence

et ton destin.

Aux traces de sève

qu’en passant tu sèmes

par les lèvres.

 

 

 

9

La pierre ne se voit jamais en entier.

Impossible de trouver le profil de ma vie.

Je n’y arrive pas.

Toi non plus.

 

La pietra non si vede mai interamente.
E’ impossibile scorgere il profilo della mia vita.
Io non posso farlo.
Tu nemmeno.

 

Io sono indivisa sostanza di vento.
Niente di quanto si stacca dal mio corpo
va perduto.

 

Cercami nel senso che accade
sotto i tuoi occhi.
Nell’ombra notturna
che la luce cancella e feconda.
Nei deserti sottomessi
all’ordine immutabile dei tuoi passi.

 

Poi apri le tue dita
e guardami –
sono la distesa inesplorata
degli astri sepolti nella tua mano.

 

Je suis substance indivise du vent.

Rien de ce qui se détache de mon corps

ne se perd.

Cherche-moi dans le sens

qui te tombe sous les yeux.

Dans l’ombre de la nuit

que la lumière annule et féconde.

Dans les déserts soumis

à l’ombre immuable de tes pas.

 

Puis ouvre tes doigts

et regarde-moi-

je suis la distance inexplorée

des astres ensevelis dans ta main.

 

 

10

Qui trop flatte ne trouve qu’un écueil.

 

Chi troppo lusinga non trova che uno scoglio.

 

 Io sono la dimora delle origini.
Madre dell’acqua e della sete.
Dai miei deserti alle tue labbra
nessuna regola di artificio.
Nessun dire apparente.

 

La mia soglia
è abisso e cima.
Matrice di ogni segno.
Di ogni desiderio
che si fa parola vivente.
Presagio e materia di futuro

 

Je suis la demeure des origines,

mère de l’eau et de la soif.

De mes déserts à tes lèvres

aucune règle artificieuse.

Aucun dire de façade.

Mon seuil

est abysse et cime.

Matrice de tout signe.

De tout désir

qui se fait parole vivante.

Présage et matière à venir.

 

 

 

11

La pierre entière émerge au huitième acte de la pièce

mais je suis mort bien avant.

Nous tous aussi.

 

La pietra emerge intera nell’ottavo atto dell’opera
ma io sono già morto da tempo. Tutti noi lo siamo.

Essere nel tempo
l’azzardo che incrina
gli specchi del visibile.
Respirando un’unica notte
tra silenzio e stupore.
Chiamando a raccolta parole e distanze.

Io sono natura
che insieme a te si lacera
quando cadi come un’ombra
tagliata di netto
dal richiamo smeraldino di una fonte.

Io sono la fonte
che ripete da millenni
il canto che dal fango
risuona nell’alveo del tuo nome segreto.

 

 

Être dans le temps

le hasard qui fendille

les miroirs du visible.

En respirant une unique nuit

entre silence et stupeur.

En rassemblant paroles et distances.

Je suis nature

qui tout comme toi se déchire

lorsque tu tombes comme une ombre

taillée net

par la lumière émeraude d’une source.

 

Je suis la source,

je répète du fond des millénaires

le chant qui né de la boue

résonne dans le lit

de ton nom secret.

 

 

12

Un étranger débarque,

sa propre pierre posée sur son épaule comme un faucon brun.

Il me semble que la mienne ne repose sur rien.

Je cherche son nom.

 

Uno straniero sbarca,
con la sua pietra posata sulla spalla come un falco bruno.
Mi sembra che la mia non poggi da nessuna parte.
Cerco il suo nome.

 

 

Tu che ogni giorno navighi
in mari di ceneri e furore
porti incisa sulla pelle
la mappa del naufragio e la speranza.

 

Nelle tue mani albeggia
il miracolo della pazienza
che impari dal racconto
di ogni grano di sabbia.
Una memoria dalle mille ali.

 

La terra che cerchi
è nei miei occhi di vedetta insonne.
Dalla cima scruto l’orizzonte
in attesa della luce
che porta a riva
l’eco del tuo primo passo.

 

Toi qui chaque jour navigues

sur des mers de fureur et de cendres

ta peau incisée porte

la carte du naufrage et de l’espoir.

Dans tes mains loge

le miracle de la patience

qui apprend du récit

de chaque grain de sable.

Une mémoire aux mille ailes.

 

La terre que tu cherches

est dans mes yeux de vigie sans sommeil.

De la cime je scrute l’horizon

en attente de la lumière

qui porte à terre

l’écho de ton premier pas.

 

 

13

Ma pierre dérive dans le ciel.

Je m’en rends compte aux ombres.

 

La mia pietra va alla deriva nel cielo.
Me ne accorgo dalle ombre.

 Ti insegno ad abitare l’ombra
che dura sotto il sole.
La pagina mai scritta
dove il tempo immobile si guarda.
Si conosce.

 

Ti insegno ad ascoltare
il mio respiro di madre
nella carne.

 

Je t’enseigne à habiter l’ombre

qui sous le soleil dure.

La page jamais écrite

où le temps immobile se regarde.

Où il se connaît.

Je t’enseigne à écouter

mon souffle de mère

dans la chair.

 

 

 

14

Quand le soleil s’en va, ma vie s’éteint.

C’est ma pierre qui continue, à sa propre altitude.

 

Quando il sole tramonta, la mia vita si spegne.
E’ la mia pietra che prosegue, alla sua altitudine.

 

 In me riposano
generazioni di uomini trasparenti.
Le loro parole limpide
si intrecciano
come steli rampicanti
sulle cui scale di note
io cresco inviolata
tra sponde sonore
e colate di notti.

 

Per diffondere nell’aria
nel racconto interminabile
dei secoli
il profumo che il loro chiarore
cova nel mio ventre

 

 

En moi reposent

des générations d’hommes transparents.

Limpides leurs paroles

s’entrelacent

comme des tiges grimpant les unes sur les autres ;

par les gammes de leurs notes

je m’avance et grandis

intègre

entre berges au son clair

et coulées de nuits brutes.

 

Pour répandre dans l’air

dans l’interminable récit des siècles

le parfum que leur clarté

couve dans mon ventre.

 

15

A cette altitude, ma pierre joue de la pierre,

instrument qui chante entre moi et vous tous.

Ici ma pierre invente l’art. Merci à elle.

 

A quell’altezza, la mia pietra fa risuonare la pietra,
strumento che canta tra me e voi tutti.
E’ qui che la mia pietra inventa l’arte. La ringrazio.

 

Il mio canto
è il respiro della terra.
Il fruscio d’ali della rondine
e il grido dell’insetto
che stringe dentro il becco.

 

Dal cuore delle mie fratte
dalle labbra delle mie piogge
dal fuoco che ristagna nelle mie vene
si leva il coro
di un’eternità che muore
ogni istante –
ogni istante rinasce.

 

Ascoltami nel volo
di uno stormo migrante.
Ripercorri la rotta di quel grido.
Io sono il grido – il tuo.

 

 

Mon chant

est le souffle de la terre.

Le bruissement des ailes de l’hirondelle

et le cri de l’insecte

qu’elle serre dans son bec.

Du cœur de mes broussailles,

des lèvres de mes pluies,

du feu qui patiente dans mes veines

se lève le chœur

d’une éternité qui meurt

à chaque instant-

à chaque instant renaît.

 

Ecoute-moi dans le vol

d’une bande d’oiseaux migrateurs.

Reprends la route de ce cri.

Je suis le cri – ton cri.

 

 

16

Ma pierre m’échappe.

Dans le désert minéral elle fut merveilleuse.

Elle fut claire.

Mais nous ne pouvions rester.

Elle et moi avons besoin d’eau.

 

La mia pietra mi sfugge.
Nel deserto minerale era una meraviglia.
Uno splendore.
Ma non potevamo restarci.
Io e lei abbiamo bisogno dell’acqua

 

Universi d’acqua

negli alfabeti dell’incontro.

Nelle mani che portano in dono

il respiro di voci future.

 

La vita è parola albeggiante

in un paesaggio di occhi

che si cercano

liberi dall’oltraggio del rifiuto.

 

Sono figli del desiderio eterno

delle sabbie – grani di linfa

nell’abbraccio del vento

che non teme confini.

Che aggiunge memoria

a memoria

seminando nei giorni

il colore delle sorgenti.

 

 

 

Des univers d’eau

dans les alphabets de la rencontre.

Dans les mains qui portent en offrande

le souffle des voix futures.

La vie est parole d’aube

dans un paysage d’yeux

qui se cherchent

libres de l’outrage du refus.

 

Ils sont les enfants du désert éternel

des sables – grains de sève

dans l’étreinte du vent

qui ne craint nulle frontière.

Qui joint la mémoire

à la mémoire

en semant dans les jours

la couleur des sources.

 

 

 

17

Il me semble n’avoir jamais quitté ma pierre.

 

Credo di non aver mai lasciato la mia pietra.

 

Io sono il volto
che la tua voce sogna
el suo estremo svanire.

 

Io sono la nascita e il limite.
Il profilo limpido di un grido
che da millenni cresce
e sale verso il cielo.
Per strappare spazi alla morte.

 

 

Je suis le visage

que ta voix rêve

en son dernier souffle.

Je suis la naissance et la limite.

Le profil limpide d’un cri

qui depuis des milliers d’années grandit

et monte au ciel.

Pour arracher des espaces à la mort.

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

Lagune

 

 

 

Où le luthier, arrivé au marché de Mestre, à Venise,

voit que l’Homme de grès, venu de l’autre bout du monde,

est son frère.

 

 

 

Cycle de sept poèmes créés et calligraphiés dans la lagune de Venise par Yves Bergeret du 20 au 29 octobre 2018, en trois exemplaires sur quadriptyques de Rosaspina 285 g de Fabriano en format 25 cm de haut par 70 de large, avec divers collages dont des dessins d’Alguima Guindo qu’il a faits en août 2004.

 

 

1

Peu de vos récits actuels sont clairs, chères montagnes.

Peu de vos vols ce matin ont été clairs, chers oiseaux.

Qui m’aidera sur le chemin du sens

à flairer comme un chien perdu où donc

est la parole claire, car je le sais, je le sais,

elle ne cesse jamais de résurger ?

 

 

2

Qui à l’écart des îles privées aura l’idée de plonger

avec un sac de livres généreux et d’images intenses,

de le déverser dans le coeur des courants

qui atteignent les villes ravagées de violence là-bas

sur la côte désorientée du continent ?

 

Qui en nageant à ces profondeurs les yeux ouverts

à longs battements de pieds aura l’idée d’aller çà et là

pour emplir de poèmes encore incolores ce sac

et de remonter avec lui là où justement il plongea

et où il découvre à présent une ville.

Avec une place ouverte et belle.

Où finissent de s’assécher le vinaigre et l’acide.

Où se réunissent celles et ceux

qui tiennent le futur ouvert comme un cormoran

séchant sur un récif ses ailes au vent ?

 

 

3

« Nous voilà, nous arrivons de très loin »,

dit l’homme tout en grès.

 

Même ses os sont de grès.

Son cerveau se compose de millions de grains de sable,

beaucoup plus minutieux qu’une mosaïque de banquier.

Son cerveau : l’extrême fond de la lagune,

que vous imaginiez sans sable,

extrême fond de la lagune pourtant si peu profonde,

extrême fond qui ne se peut voir sous l’eau

ni sous la vase contemporaine.

Il ne se peut voir : il s’entend.

 

Personne ne sait comment les grains s’assemblent

mais la congruence appartient à notre volonté de vivre.

 

Personne n’écoute comment le grès se désagrège

mais l’émiettement, la multiplicité, c’est notre nécessité

de ne pas laisser populisme ou académisme broyer vie.

 

4

A vidé son sac sur la place le plongeur

et les poèmes du sac sont tombés sur les dalles du sol.

Dans le bruit et le froissement des poèmes

grésillent aussi des couleurs, des pinceaux,

des brosses et d’autres choses encore sans nom.

Tout cela, le plongeur l’a aussi trouvé vers le fond,

joie intime des courants, couleurs et mots.

Couleurs et mots grimpent sur des murs de briques,

grimpent dans la gorge rauque des mythes

et la gorge tousse tousse tousse en

crachant en expectorant en soufflant

l’humaine splendeur qui remercie ce qui

dans le sédiment boueux foisonne,

plein de sève et de vie future. Ce sédiment,

ce sont les hommes de grès qui l’ont fait,

ce sont les hommes, tous, qui l’ont fait.

 

5

De chaque grain de sable sous la vase

vient une graine

germant dans l’image verte ou jaune

ou même bleue ou grise,

selon les heures et les vents.

 

A chaque grain sous la vase

une image flottant avec l’ombre des poissons

sûre et fuyante, argentée et sombre,

un léger virage de l’espace, et sa buée rose.

 

6

Ciel très agité, bourrasques retournant les tentures

comme des feuilles presque mortes,

ciel très agité, encore plusieurs prières,

plus des cris pour sauver son au-delà,

sa liberté, sa survie. Ciel très agité.

Est-ce que la haine va l’emporter ?

Mais sur les murs de briques qui s’assemblent

là-haut en coupole, mais sous le grand plafond

en forme de carène inversée,

l’image et encore l’image se tendent et luttent

et l’image, et les figures peintes rient.

 

Mon cher, les mythes s’embrouillent,

mon cher utopiste, mon cher enfant.

Et les gens ne désespèrent pas ?

 

Non, sur les murs, sous le plafond

les images se débattent toujours

réclament les grains de la parole,

parole mon beau sable fluide

qui déplace les vérités des puissants,

sable mystérieux qui file

par ses couloirs opaques

au fond de l’eau de la lagune.

 

7

Cet homme de grès, lui aussi sait sortir

de l’eau opaque par un matin de brume

et son fils aussi et sa fille aussi

et ses frères et les mères aussi,

tous sont de grès, de la tête au pied.

L’eau de la lagune les traverse en silence

et n’en détruit rien, n’en efface rien.

Eux donnent à la lagune l’autre pensée,

comme une pluie scintillante, la pluie

qui apaise l’horizon en guerre.

La pluie qu’ils donnent est le lien cristallin

qui enlace les mythes et les images,

même jusque vers les bords épineux de l’âme,

puis qui se dénoue de soi-même par un matin de brume

tandis qu’à mi-hauteur de l‘eau et de l’espérance,

blancs, des oiseaux migrateurs

emportent et apportent encore d’autres grains

d’un sable inconnu.

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

La Pierre du Luthier 制琴师之石

 

La version chinoise de ce cycle de poèmes est due au poète Zhang Bo ;

et on lit également ici, en italien, deux échos intenses du poète Francesco Marotta, échos qui, à la fin de cette publication-ci, entrent dans un entrelacement des voix et des langues  ; entrelacement que, sans doute, auraient apprécié Luciano Berio en son Laborintus 2 et Claudio Monteverdi en ses Madrigaux du Huitième livre ou ses Vêpres.

*

 

à Mestre, Venise, le 20 octobre 2018

 

 

 

1

Dans l’eau

j’ai trouvé la pierre.

在水中

我觅得石块。

 

2

Dans l’eau ou le ciel ? il est minuit…

在水中或空中?子夜时分……

 

 

 

3

La pierre est haute de trois mille cinq cents mètres et plus.

Son poids est celui de ma vie.

石块高达三千五百米或更多。

它的重量是我的生活之重。

 

4

Je l’ai trouvée dans l’eau, dis-je,

lac, lagune ou mer ; ruisselante d’ombre et de nuit.

我在水中将其觅得,我说,

湖泊,环礁或海;流溢着影与夜。

 

5

Une certaine lumière, anecdotique, tombe des fenêtres

dans l’eau, donnant des faces à la pierre.

Les faces sont publiques.

Mais c’est sur les arêtes entre les faces

que ma vie s’est construite.

Et aussi dans les fissures.

某一道肤浅的光,从窗口撒入

水中,让石块产生诸多侧面。

公之于众的侧面。

但正是在分割这些侧面的棱线上

我的生活得以建立。

并建立在裂隙中。

 

 

 

 

6

Ma vie orne la pierre ou la creuse-t-elle

comme le requin cogne la barque et la renverse ?

我的生活妆点石块或掘入其中

好似鲨鱼猛击小船并将其倾覆?

 

7

La pierre amasse tes ombres et les miennes.

Ainsi grandit-elle. Elle atteindra quatre mille mètres.

石块收集你我的影子。

于是它成长。它将抵达四千米高度。

 

8

Un conquérant débarque et propose à ma pierre de vie

des couleurs que je ne connais pas.

Alors les ânes et les gens pressés inventent le mot art.

一个征服者登陆并向我的生活之石提供

诸多我不知晓的颜色。

而蠢驴与匆忙之人发明了词语“艺术”。

 

 

 

 

9

La pierre ne se voit jamais en entier.

Impossible de trouver le profil de ma vie.

Je n’y arrive pas.

Toi non plus.

石块不被完整得见。

不可能觅得我生活的侧脸。

我达不到。

你也不能。

 

10

Qui trop flatte ne trouve qu’un écueil.

那过度谄媚之人只会觅得暗礁。

 

11

La pierre émerge entière au huitième acte de la pièce

mais je suis mort bien avant. Nous tous aussi.

完整的石块在戏剧第八幕浮现

但我已死在许久之前。我们所有人概莫能外。

 

 

 

 

12

Un étranger débarque,

sa propre pierre posée sur son épaule comme un faucon brun.

Il me semble que la mienne ne repose sur rien.

Je cherche son nom.

一个异乡人登陆,

他扛在肩头的石块好似一只棕色的隼。

而似乎我的石块并未依托于任何事物。

我寻找着它的姓名。

 

13***

Ma pierre dérive dans le ciel.

Je m’en rends compte aux ombres.

我的石块在空中漂流。

我在影中把它察知。

 

 

 

 

14

Quand le soleil s’en va, ma vie s’éteint.

C’est ma pierre qui continue, à sa propre altitude.

当太阳升起,我的生活熄灭。

我的石块延续,在它自身的海拔。

 

15

A cette altitude, ma pierre joue de la pierre,

instrument qui chante entre moi et vous tous.

Ici ma pierre invente l’art. Merci à elle.

在这个高度,我的石块演奏着石块,

在我与你们所有人之间歌唱的乐器。

在这里我的石块发明艺术。向它致谢。

 

16

Ma pierre m’échappe.

Dans le désert minéral elle fut merveilleuse.

Elle fut claire.

Mais nous ne pouvions rester.

Elle et moi avons besoin d’eau.

我的石块逃离我身。

在矿物沙漠中它曾经绝妙。

它曾明净。

但我们不能停留。

它和我都需要水流。

 

 

 

 

17

Il me semble n’avoir jamais quitté ma pierre.

似乎我从未离我的石块远去。

 

 

 *

Le treizième poème de ce cycle donne lieu à cette traduction en italien et à cet écho, dus au poète Francesco Marotta (écho lui-même repris, plus bas, en français par Yves Bergeret) :

Ma pierre dérive dans le ciel.
Je m’en rends compte aux ombres.

        1. La mia pietra va alla deriva nel cielo.
        1. Me ne accorgo dalle ombre.

“Ti insegno ad abitare l’ombra
che dura sotto il sole.
La pagina mai scritta
dove il tempo immobile si guarda.
Si conosce.

Ti insegno ad ascoltare
il mio respiro di madre
nella carne.„

Je t’enseigne à habiter l’ombre

qui sous le soleil dure.

La page jamais écrite

d’où l’on regarde le temps immobile.

D’où on le connaît.

Je t’enseigne à écouter

mon souffle de mère

dans la chair.

***

Le même entrelacement des voix et des langues, italienne et française, se lit avec le 11ème poème du cycle :

La pierre entière émerge au huitième acte de la pièce

mais je suis mort bien avant.

Nous tous aussi.

La pietra emerge intera nell’ottavo atto dell’opera
ma io sono già morto da tempo. Tutti noi lo siamo.

“Essere nel tempo
l’azzardo che incrina
gli specchi del visibile.
Respirando un’unica notte
tra silenzio e stupore.
Chiamando a raccolta parole e distanze.

Io sono natura
che insieme a te si lacera
quando cadi come un’ombra
tagliata di netto
dal richiamo smeraldino di una fonte.

Io sono la fonte
che ripete da millenni
il canto che dal fango
risuona nell’alveo del tuo nome segreto.”

 

Etre dans le temps

le hasard qui fendille

les miroirs du visible.

En respirant une unique nuit

entre silence et stupeur.

En appelant encore et encore paroles et distances.

Je suis nature

qui tout comme toi se déchire

quant tu tombes comme une ombre

taillée net

dans le rappel émeraude d’une source.

Je suis la source,

je répète du fond des millénaires

le chant qui né de la boue

résonne dans le lit

de ton nom secret.

***

 

Pierre du Luthier 9.png

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Le Luthier, à diverses altitudes

 

Cycle de quatre poèmes créés par Yves Bergeret à Venise du 15 au 18 octobre 2018, le premier accompagné d’un dessin à la gouache de G., les trois suivants avec certaines strophes calligraphiées (en trois exemplaires, encre de Chine et acrylique sur quadriptyques horizontaux Rosaspina 285 g de Fabriano de 17,5 cm de haut par 100 de large) par le poète ; les photos allant avec le dernier poème ayant été prises au marché de Mestre, à Venise.

Ces quatre poèmes se lisent en italien dans la traduction particulièrement dynamique du poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2018/10/28/liutaio-iii-1-4/

 

 

1

Couleurs à ras de goudron

à Venise, les 15 et 16 octobre 2018

 

 

Traversant Paris je vois soudain sur un trottoir

le luthier. Par terre, contre un immeuble,

jambes allongées, adossé à un soupirail.

Pour payer son voyage vendant des gouaches vives

qu’à même le sol il fait sur des petites feuilles :

un puissant bolide rouge dont le nez s’écrase

contre le bord de la feuille, avec du bleu et du vert,

c’est le travail de ce matin,

personne dedans le bolide, juste disponible, comme cela.

 

Assis sur l’asphalte, il voit

les immeubles par leurs pieds,

les citadins par leurs semelles

et la ville par son enfer de solitudes

tandis que ses hauts célestes sont figés

dans des gestes de congélation raciste.

De tout cela relèvent bien un pseudo-langage, des cris,

une rumeur, mais c’est surtout douleur

à qui le luthier répond par les silencieux rouge,

bleu et vert de son bolide.

 

Dans son dos le soupirail dit :

« j’ai la largeur de ton dos, luthier.

Dans ton dos je tonne,

par ton dos je tonne.

Je suis bouche de la montagne renversée

dans laquelle sont creusées les caves de toute la ville.

Je suis la cascade à l’envers

et dans la boue gelée des paroles piétinées

je suis ton rouge sans concession

et ton bleu sans patrie et ton vert sans clôture.

Voilà pourquoi, cher luthier, tu es ma voile rouge,

dit le soupirail, ma voile tempêtueuse

qui passe sur la ville et si peu de gens me voient,

et si peu de gens te voient ».

 

« Pattes de canard à trois pattes

rouge bleu vert

nous barbotons à cœur fendre

à vision fendre à trottoir fendre

à sérac détacher à rocher précipiter

à misère cacher à granit satelliser

rouge bleu vert »

c’est ce que disent en choeur les trois couleurs.

 

*

 

2

Meije

 

 

 

Or moi l’avant-veille dans les Alpes j’avais cru bien faire

en passant le pont où des niais sautent à l’élastique

dans le vide pour se racheter une âme,

en passant par le col goudronné pour rien,

en passant par le village de jadis

bétonné dans la bêtise fraîche.

Or je ne trouvais rien, rien et rien.

Quelques notes creuses et des accords vagues et faux.

Quel ennui !

 

Mais cette nuit-là je m’allongeais au pied de la Meije,

la plus grande face nord de ma jeunesse :

cinquante ans après je lui ai parlé toute la nuit,

je l’ai écoutée toute la nuit.

La pleine lune soutenait ses syllabes.

 

Elle m’a expliqué mes erreurs

et m’a dit de deviner où j’avais perdu

le chemin de la lutherie.

Elle a ainsi rendu mon passé léger comme le son de la mer

quand l’avidité des hommes ne l’étouffe pas

et qu’on la traverse parce qu’on a une âme

immense et indéfinie comme la sienne,

mouette même dans les petites choses,

poisson sous les nuages,

vague et plancton dans la joie de la pleine lune.

 

En somme dans la nuit la Meije

n’avait même pas besoin de couleurs.

Des glaciers et des parois

et des arêtes rocheuses lui suffisaient,

juste posés sur l’ossature du grand récit.

Il n’y aurait eu que des luthiers

pour y évoluer libres vers les hauts et vers les bas

par d’invisibles échelles de gammes futures

et parmi les profondeurs des cinq océans

s’enroulant là sur l’axe du monde.

 

 

*

 

3

Chercher du bois

 

 

 

Pour rejoindre la vallée du Pô et la descendre

le train roule au pied de la Croix des Têtes,

long contour par la berge de l’énorme

rivière grise encaissée furieuse et

là-haut deux mille cinq cents mètres de parois en chaos.

Multiples couches sédimentaires brassées en tous sens.

Rien de clair ni de ferme,

ce n’est pas couleurs ni gris.

Sans doute est-ce pure violence

recroquevillée sur elle-même

mais explosant vers le vent :

c’est tout simplement le démon des frontières,

la grimace du refus

et la haine qui a peur du moindre étranger.

Menaçante la chaotique paroi sédimentaire

n’offre pas le moindre bois de lutherie.

 

 

*

 

4

Marché

à Mestre, Venise, le jeudi 18 octobre 2018

 

 

Tout en bas de la plaine du Pô,

la lagune et, à Venise, l’héroïque cacophonie

du grand marché de Mestre.

Tous les peuples de l’Asie, de l’Afrique, de l’Europe de l’est

s’y croisent et parlent, petits commerces fragiles,

légumes et fruits, quincaillerie et vêtements en tous sens.

 

Engloutie par la brume la beauté des palais,

engrossée par les marchands de croisière

la beauté des peintures anciennes.

 

Au marché de Mestre j’entends cinquante langues

de montagnes et de plaines, d’archipels et de déserts

et au milieu d’elles la voix fine et frêle du luthier

qui ajuste l’accord des pronoms

et écoute au plus près

les harmoniques des verbes.

 

 

*

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Bâtir toujours, Baptistère de la Cathédrale de Padoue

 

 

Baptistère de Padoue 00.png

 

***

*

 

 

Un lieu de changement radical dans la vie d’une personne, comme un baptistère, ne peut être ordinaire. Les images qu’on y installe sont loin d’être anodines : dans le temple « hounfor » du vaudou haïtien les oriflammes de milliers de paillettes et perles cousues sur tissu, d’environ un mètre carré, prennent en scintillant part active à la convocation concrète de l’« esprit », le loa ; puis, dans une continuité parfaite, le « loa » met en transe visionnaire ou curative l’impétrant. Dans un baptistère la fonction de l’image est encore plus grave car, alors que la transe est éphémère, le baptême opère un changement définitif dans le statut même de la personne. Or dans le Baptistère de la Cathédrale de Padoue l’image tend à devenir l’actrice principale de l’acte sacré en cours. D’un acte humain.

 

 

Ce bâtiment est un peu moins grand que celui, sans coupole, de Poitiers, du quatrième siècle et avec des fresques des dixième et douzième siècles, que je choisissais volontairement pour créer et dire en mars 2016 mon poème-installation Cheval-Proue (on peut le voir sur ce même blog avec ce lien :  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/03/23/cheval-proue-poitiers-baptistere-20-mars-2016/ ). Reprise bien des fois en Europe, cette œuvre dit, au sens épique, la geste héroïque et fondatrice des migrants actuels, porteurs de civilisations, qui traversent une mer furieuse.

 

Le Baptistère de Padoue est un peu plus grand, je crois, que celui, sans coupole aussi, de Varèse avec ses restes de fresques du quatorzième siècle, que je découvrais grâce à Antonio Devicienti et avec lui ( on peut lire sur ce blog nos analyses conjointes, à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/06/07/varese-baptistere-cathedrale-avec-antonio-devicienti/   )

 

 

 

Au Baptistère de la Cathédrale de Padoue, l’ensemble majestueux, foisonnant et très dynamique de fresques est de Giusto De’Menabuoi. Il l’a réalisé au quatorzième siècle. Dès qu’on franchit le seuil, on est très vivement saisi. Par un effet de foules, figurées partout, de haut en bas, immobiles, en attente mais aussi en acte. Et pourtant, de cette masse humaine, rien ne pèse ni n’étouffe.

 

 

 

 

1

C’est que le Baptistère a été bâti et peint pour justement sa fonction majeure. Pour qu’on y entre et y vive une radicale transformation du statut le plus profond de sa propre personne. Vertige et baptême.

En bas un cube parfaitement maîtrisé, avec de très larges images peintes rectangulaires sur les murs, à raison (en principe) de trois par mur, sur trois niveaux, donc neuf en tout par mur. Dans ces images les figures humaines sont de taille réelle, voire légèrement plus grandes, jusqu’à deux mètres dans les images de la rangée inférieure et plutôt 1,7 mètres dans les images de la rangée au dessus. Et encore un petit peu moins au dessus. Orthogonalité pour une grande stabilité, voire intimidante immobilisation de chaque scène, même si chaque image développe une puissance mythique forte. Il s’y agit des vies de Jean-Baptiste, de la Madone et du Christ.

 

 

 

Mais en haut tout change avec la transition rapide du tambour circulaire (avec des scènes de l’Ancien Testament) et des quatre pendentifs (avec les évangélistes) pour arriver à la demi-sphère de la coupole où se manifeste en forte perspective un foisonnement de vie céleste avec des centaines de personnages saints en cinq cercles concentriques : puissante giration. La coupole crée vertige, d’autant plus qu’on doit lever la tête et la tourner en tous sens pour voir, pour découvrir, comme après le baptême on découvre, enivré de renaître, une vie nouvelle. Aïe, la tête me tourne ! aïe, je perds la tête, je perds la raison ! Or un fort point fixe sommital hypnotise : les yeux très noirs du Christ pantocrator au centre de la coupole. Ces yeux fixent les gens en bas, nous, exactement de la même manière que les Zar animistes et les saints de l’art populaire traditionnel éthiopien, en particulier dans les rouleaux magiques de thérapie.

 

 

 Baptistère de Padoue 07b.png

 

 

2

Mais avant tout il est impossible de tout voir ensemble. Maîtriser du regard ne se peut. Il faut tourner la tête en tous sens. Pour voir il faut entrer dans le vertige, il faut se laisser aller à une ivresse mystique. Et finalement aussi pour regarder les rectangles d’images massives du bas, aussi.

 

 

 

3

Les outils du passage de l’orthogonalité du monde ordinaire vers le manège surnaturel qui dans la demi-sphère tourne sur lui-même à l’infini, ce sont les quatre évangélistes des pendentifs qui soutiennent le tambour puis la coupole. La fonction de l’écriture est de sédimenter et consigner la parole essentielle, celle qui est en travail dans l’acte baptismal qui lui-même ouvre à la rotation surnaturelle. Mais au dessus des évangélistes en train d’écrire, des livres sont certes figurés, mais tous fermés et non disponibles à la lecture. Pour que la giration ascensionnelle aboutisse, auprès des deux yeux noirs hypnotiseurs, au livre ouvert sur les plis de vêtement du Pantocrator. Mais sa page de droite est illisible. Celle de gauche porte en latin « Je suis l’alpha et l’oméga » : l’initiale et le point final. Tout est dit. Tout est complet. Tout a été pensé, dit et écrit. Il n’y a plus rien à écrire. Ni non plus à découvrir par la lecture. Alors nous pouvons fermer les livres et chercher ici, sur les effervescences de ce qui est peint dans le Baptistère, chercher ce qui est véritablement en acte, au-delà du livre ou même sans lui. Ce qui est effectivement bâtisseur de la nouvelle vie.

 

 

 

 

4

Si par effort de volonté et de rationalité je reprends le mouvement ascensionnel de ce monde peint ici, je peux me rendre compte que je suis guidé par un axe visuel vertical de pensée théologique et symbolique. Le lieu de l’émotion de la naissance est le mobilier des fonds baptismaux au centre au sol. Mais le lieu de l’action théologique surnaturelle est l’autel dans la petite abside, seul autel du bâtiment, où se renouvelle l’eucharistie. Une splendide fresque de la crucifixion, agitée, sombre, populeuse, foisonnante, le surmonte dont l’axe vertical est le tronc de la croix du Christ où il est peint agonisant. L’axe vertical continue au dessus par la longue fente verticale rouge dans les tissus de la Madone, sexe féminin parturiant sur le point d’écarter les drapés bleu ciel de la femme. L’axe vertical continue, traverse, à peine décalé, et c’est légitime, la page portant les mots écrits « je suis l’alpha et l’oméga » ; l’axe suit le nez pour enfin arriver aux yeux noirs de la fascination.

 

 

 

 

5

Quasiment tous les personnages peints sont lourdement vêtus de tissus épais monochromes. Petits et peu visibles sur une portion du tambour, Adam et Eve vont brièvement nus. Le Christ est baptisé et crucifié quasi nu. Mais ces corps humains en seulement trois scènes, parmi les dizaines et dizaines de scènes ici peintes, sont banals et d’une sensualité infime. Non, ce qui se donne à voir ici c’est le poids des tissus, des tissus par dizaines et dizaines de kilos. Le corps ne saurait être désirable. Dans un très lointain au-delà surnaturel il serait peut-être envisageable. Mais la foule en cercles concentriques autour du Pantocrator est d’abord foule de drapés redondants et épais.

 

 

 

6

Dans cette humanité du voile, deux personnages tranchent fortement car le fresquiste a exalté les couleurs de leurs tissus, longue tunique rouge sur le corps du Christ partiellement recouverte d’une longue cape bleu ciel sur-rehaussée de blanc ; les mêmes couleurs pour sa mère. Ces deux couleurs vibrent et brillent, à l’avant de toutes les autres.

 

 

 

7

Ces deux couleurs sur le corps du Christ tranchent particulièrement dans deux grandes images superposées, admirables. Au rang inférieur, la veille de son arrestation le Christ agenouillé au jardin des Oliviers, prie seul, scintillant. Trois apôtres assis somnolent à sa gauche. Au pied d’eux quatre, les autres apôtres attendent ou dorment, masses enveloppées de tissus presqu’informes et ternes, humanité gauche et embarrassée de sa trop lente mue, blocs humains aux couleurs faibles et maintenant fades, blocs minéraux humains parmi les blocs rocheux sombres ou même noirs où la dramaturgie de la Passion est en train de se nouer. Ces hommes informes ne communiquent pas entre eux, leurs solitudes distantes font le rythme lourd du monde embryonnaire, bien antérieur à la rotation alerte qui pivote, serrée et intense, tout là-haut autour des yeux du Pantocrator.

 

 

 

Or juste au dessus le fresquiste a composé une scène aimantée par les mêmes deux couleurs des vêtements du Christ. Le Christ debout tout à gauche attire les pêcheurs et leur barque pour en faire ses apôtres. Quand je suis entré dans la Baptistère le soleil éclaboussait la figure du Christ, puis le soleil s’est déplacé vers la mer. Voici des photos de ce mouvement céleste d’une étoile dans la fresque. Ce mouvement fait bien sûr partie de l’action du lieu. Tout en haut à gauche de cette grande fresque, une ville serrée derrière ses remparts.

 

 

 

8

Le Baptistère, apposé à la Cathédrale de Padoue, au cœur d’une des villes les plus actives et franches de l’Europe médiévale puis renaissante, ne porte presque pas de figuration de ville parmi ses images a fresco. Trois ou quatre, dans des recoins discrets du monde ici peint. Mais tout en haut du tambour le fresquiste, citant l’Ancien Testament, a tenu à figurer une solide Tour de Babel en construction, avec ses maçons partout et ses tailleurs de pierre. Dans le Baptistère, dans ce lieu en vertigineuse giration, ce n’est en fait pas l’écriture révélée qui compte vraiment ; ni l’esprit saint ; ni une grâce et un sourire d’accomplissement. Echappant aux deux profonds yeux noirs hypnotisant, ou ne serait-ce pas plutôt qu’il est encouragé par eux, exalté par eux, loué par eux, tout un peuple tenace travaille à construire un monde à venir.

 

 

 

Ouvriers de la Tour de Babel, bûcherons puis charpentiers (mal visibles tant ils sont en hauteur dans la coupole) préparant l’Arche pour Noé, jeunes pêcheurs que le Christ appelle depuis la rive, et les filets dans leur barque sont pleins pour nourrir la ville au fond, et, regardez bien, les coupeurs de rameaux parmi les hautes branches vert sombre quand le Christ fait son ultime entrée à Jérusalem. Puissant vert sombre, rythme des élagueurs sans vertige, têtus, qui même si un drame se noue ne cessent de travailler. Rythme actif dans le vert sombre tandis que dans la fresque juste au dessus les Innocents sont horriblement massacrés dans un fouillis très encombré des corps adultes dont le seul rythme, parmi l’espace saturé comme celui d’une mosaïque, est le vert jade délavé des tissus qui couvrent certains corps meurtriers ou victimes. Non, les élagueurs en dessous nous répètent avec entêtement que si la violence est là, nous ne nous laisserons pas faire.

 

 

 

9

Mais tout ce que je viens d’écrire n’est-il pas à inverser ? Le volume intérieur du Baptistère est mis en rotation autour de l’axe hypnotisant du regard du dieu fils. Certes. Mais ce manège cosmique et théologique est en fait ce qui tourne autour du jeune baptisé au sol : c’est le porteur d’avenir, le naissant, le re-naissant qui porte par sa volonté et par sa vigueur le mouvement du monde et qui le défend contre la violence qui pourrait les paralyser, lui et le monde, au sol. Mais non, la vie tourne. E pur si muove.

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Les Etrangers

 

Vaporetto vers Burano, dans la lagune de Venise, 18 octobre 2018

 

 

 

Un jeune couple indien est assis en face de nous. Nous sommes des dizaines assis sur les sièges métalliques verts du vaporetto, dans la vaste cabine intérieure. Nous avançons vers l’extrémité nord de la lagune. Quelques îlots plats, eaux non pas dormantes mais opaques, claires et tendues comme la peau du plus beau ventre du monde. Si la comparaison vous semble inconvenante, je vais dire « la peau du plus beau lézard du monde ». La beauté n’a pas de sens net, juste une commodité ouest-européenne pour que des marchands puissent vendre des reproductions de kalos-kagathos ou de Vierge de Vladimir. Le jeune couple en face de nous somnole ; elle s’endort sur l’épaule de son mari. Il fait chaud dans la cabine, le moteur ronronne fort. Elle est fatiguée, lui bâille. Un peu replets, sûrement époux depuis quelques années. Elle porte ses bijoux, simples, des pierres de rivière en bracelets et collier. Ils sont très amoureux, silencieux, dans un ample érotisme détendu. Jeunes divinités familiales hindouistes impudiques, nobles, présentes et absentes, les paupières baissées, à demi baissées.

Lui bâille à s’en décrocher la mâchoire : « oh, vous êtes fatigué, Monsieur… » – « Excusez-moi » il sourit – « Non ! Dites -moi seulement d’où vous venez, s’il vous plaît ». « Nous sommes Indiens, mais nous travaillons en usine en Allemagne ». Le vaporetto fait halte sur une île, ils descendent en nous saluant. Une heure après je les revois, buvant quelque chose à un petit bar où Gianluca Asmundo et moi avions peu avant bu un pitoyable café. Nous nous saluons à nouveau, de loin.

 

Il est cinq heures, la douceur de l’été qui n’en finit pas lève sur les eaux une brume universelle  souriante qui apaise et assied tout dans une distance poignante. L’adjectif est trop fort, mais n’est pas faux ici, je trouve. Nous marchons, dans la mesure où je le peux, jusqu’à un petit marché aux poissons médiéval. Bâtisse légère juste devant les eaux à l’infini. Aucun mur, des piliers de briques orange, une charpente, un toit de tuiles, presque personne. Un vieil homme vient pêcher, s’installe sur le parapet de pierres blanches (cette photo ci est de Gianluca Asmundo). La lagune ne parle pas, le vent faible ne parle pas, le pêcheur ne parle pas. Le soleil commence à décliner. La peau de la lagune bouge à peine, respire profondément, lentement. Il monte du fond vaseux, très peu profond, un grand bourdonnement de déchets d’histoires entremêlées, de desquamations vagues et cruelles, sans autre but que la cruauté elle-même, fanée, crochue.

 

 

Nous reprenons le vaporetto. Grand vaporetto, encore. Cette fois en face de Gianluca Asmundo et moi un tout autre couple. La femme approche peut-être mon âge, protège ses yeux avec des lunettes audacieuses de soleil. Peau tirée, lèvres tendues, faisceaux de rides au coin des yeux, front lisse malgré tout. Des colliers brillants sur un décolleté avantageux, des colifichets sur le soutien-gorge. Lui a trente ou quarante ans de moins, corps d’athlète, regard d’enfant pas dupe. Lui est noir, elle blanche. Lui, yeux vifs, s’amuse du travail de compagnie pour lequel elle le paye. Elle est dure et raide comme Jeanne d’Arc montant au bûcher. Ils descendent à l’arrêt suivant du vaporetto.

 

 

Gianluca Asmundo engage avec moi une conversation enflammée sur la poésie engagée et les manières de la publier, sur ses projets d’écriture et d’actions symboliques encore plus courageux

et salutaires sous le ciel d’Europe où s’amassent les orages violent du populisme. Nous évoquons les poètes que nous admirons en Italie et en France pour leurs positions claires, vigilantes et humaines. Nous évoquons les poètes lâches qui s’enfouissent la tête dans le sable pour n’avoir à écouter que les tout petits grains cristallins qui coulent les uns sur les autres une minuscule et raffinée musique. Nous n’avons rien à voir avec ces chiens de garde du narcissisme et de l’hédonisme.

 

Nous changeons de vaporetto à Murano pour rentrer à Venise. Aïe, le bateau est petit et bondé. La cabine, pleine à craquer, pue le sauna. Nous nous faufilons vers la toute petite plate-forme arrière, ouverte à tous vents, juste quatre sièges métalliques verts. D’un côté deux jeunes Japonaises,  intensément ravissantes, assises, avec deux dociles accompagnatrices italiennes. De l’autre côté deux frères de la trentaine, Italiens, assis tout à leur aise, jambes écartées, gros blousons noirs de cuir ou nylon, je ne sais, crânes rasés. Bruit de l’hélice et du moteur très fort, éclaboussures d’eau à odeur de vase, bruit des lourds remous lorsque nous croisons un autre bateau. Je suis debout, Gianluca Asmundo aussi. Un fort remous me pousse contre l’épaule d’un des deux Italiens. Il s’offense et me jette un regard d’assassin : ses yeux sont un gant de boxe et un poignard. En réponse je le salue à haute voix. Son frère, que mon corps n’a pas touché, me propose son siège, « vous pourriez être mon père ou mon grand-père »- « Oui, plutôt grand père je crois ». Et voilà, la conversation s’engage. Gianluca y est très actif, les deux frères sont de Naples, ont la passion non pas du rugby mais, bien sûr, du football. Pasolini les aurait sûrement embauchés comme figurants, voire acteurs dans son Décaméron. Ils ont un frère resté confiné dans la cabine-étuve et s’inquiètent pour lui. Ils sont venus pour quelques jours de vacances, se logent dans la campagne à une trentaine de kilomètres. Ils aimeraient bien se baigner ici, demandent à Gianluca Asmundo si c’est possible puis soudain d’où il est. « De Sicile ! ah au moins là-bas on peut se baigner ! A Naples aussi. » Dans le brouhaha du moteur et des eaux agitées durement je ne saisis pas toute la conversation. « Et toi, grand-père, tu n’es pas de Venise ? Alors tu es d’où ? ». Die leur étant sûrement inconnu je réponds « de Grenoble » ; cela les sidère. Gianluca qui est invité à présenter à côté de Naples après-demain son dernier livre leur parle de son voyage en train pour aller dans leur ville. Aussitôt avalanche de conseils, les voix se couvrent les unes les autres, la meilleure pizza de Naples, donc du monde, se mange dans telle rue, vas-y de notre part. Les deux frères, intimidants, musculeux, carrés, sont des  enfants, simples, qui foncent là où on leur dit de foncer. Qui a raison dans leur vie ? c’est le dernier qui a parlé ou crié fort à leurs oreilles. Pourtant ils écoutent attentivement Gianluca, et moi aussi quand je réussis à placer une phrase. Une escale du vaporetto, ah, ils doivent descendre ; avant de disparaître, nous serrent les mains avec une énergie joviale et broyante.

 

 

Yves Bergeret

 

 

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