« Vue latérale », de Nicolas Hilfiger, 50 x 50 cm, avril 2021

L’incertaine certitude de l’espace souterrain aveugle sans repaire, on s’assied dans la rame du métro, on est secoué, le bruit secoue, ça bouge, ça va, on sort à la station désirée sans n’avoir rien clarifié des franchissements d’espace probables que l’on a vécus,

la rue, ses bureaux logements boutiques, on marche par les trottoirs, on essaie de s’orienter avec les noms des rues posés sur les plaques bleues aux angles des carrefours, il y a des bruits de moteurs, il y a, il y a,

les codes d’accès, aux codes privés on est initié, on franchit d’autres frontières, d’autres barrages, la porte et la seconde porte s’ouvrent,

l’ascenseur referme sa propre porte, épaisse, on est secoué, un bruit ronfle puis cesse, on sort dans le couloir obscur, on cherche, on sonne à la porte,

la nouvelle porte s’ouvre, un souffle aspire dedans, pénombre à l’entrée, lueur de jour vers le fond là-bas,

un salon bref, englobant, meubles sombres, épais canapé brun, coussins alignés, fauteuil, tous vides, seulement des coussins, quelque conversation à venir un jour au salon resserrée sur un noeud, hibernant tapie en fond de ruche noire, photos au mur, une statuette, un retable de voyage fermé sur lui-même,

ah, l’atelier, le voici, irradié de la lumière du ciel, relevé en pente ascendante vers la lueur aérienne, la table où les tubes et les bocaux de pigments se serrent avant l’embarquement, les pinceaux dressés en bouquets dans des verres, et six bibliothèques en forme de piliers de cathédrale partout, et ses sveltes bibliothèques en forme plutôt de vitraux dont les images proliférantes sont les dos des livres, serrés les uns aux autres sur les étroites étagères, mais chaque vitrail monte, mais chaque vitrail enserre la pensée, enserre ce que fédère la vaste parole, amasse la vaste semence dans le grenier avant l’envol vers une proche semaison,

le chevalet, près de la large fenêtre, sur lui la toile de lin tendue sur son châssis de bois, la toile contrejour carré qui vibre au souffle de la porte qu’en entrant on a ouverte, la toile qui ressent le frisson cyclonique du grand ciel derrière la vitre, qui dresse tamis entre l’entrant et l’appel du large,

Vue latérale, posée sur le chevalet, la tête de profil comme sur une médaille, regarde à la fois le ciel où l’on voguerait et la grotte d’où l’on arrive ; et voici que ce n’est ni le ciel ni la grotte qui comptent, c’est la puissance de la médaille, qui dans le temps commémore et dans l’espace échange,

la fenêtre qu’asperge la lumière, que secoue le chant rauque des grands oiseaux muets voyageant à rebours dans l’âme du ciel, la fenêtre que lave et essuie la rage de la liberté infinie, de la liberté en guerre, en conquête,

le balcon, derrière la vitre que strient les vents et les querelles héroïques de l’espace loin,

l’envol vers l’ouest, vers où propulse le latéral regard de la tête de médaille, de la tête d’icone, l’envol vers les nuées de nuages du soir, vers l’océan, la longue respiration la longue secousse de l’atelier, du corps, de la terre, de la ville, la longue et lente poussée vers le large et son sens dense ruisselant de bonheur,

la figure de la proue oblique vers l’océan, c’est elle qui se tient droite sur le chevalet, accueille, prend par la main et conduit avec sa vue latérale vers la sortie de la grotte, vers le large océanique de la ferveur rugueuse et de la conversation épique, oh, la figure de proue enfle-expire-s’enquiert-conquiert.

Or voici : à gauche de la figure de proue en profil, un violet de Bacon pour un pape de Velasquez, un rideau de velours juste dégrossi qu’on tire,

à droite en bas les flammes terreuses de la robe d’une des Cribleuses de blé de Courbet et de la terre des Glaneuses de Millet, le labeur des travailleuses de Le Nain…

en haut un ciel tendu dans le bleu perpétuel de Piero Della Francesca et le ciel enfle le haut du crâne, porte la courbe aimante du crâne,

et au centre entre le violet, l’ocre et le bleu le vide à emplir,  le vide où souffler, le creux entre trois pôles, mais surtout pas de quatrième point cardinal, car cette tête de profil ce n’est pas une mappemonde, ce n’est pas une carte, c’est humaine tête, c’est-à-dire une voile dans laquelle imminente nécessité est de souffler un souffle de vie.

Souffler sur le profil, sur la voile, sur la figure de la proue de profil, peau-voile disponible car elle est carte marine dont le mouchetis de minuscules croix rouges indique des coordonnées. C’est un masque pour l’envol vers l’aventure océanique de la vie, masque vacant, masque-peau enfilable ajustable sur quel visage

or le tracé circulaire du crâne, pure ligne de destin, trace route maritime, trajet de navire spatial ou marin, ligne continue,

ligne de circularité de la personne, du discours, du récit de la parole

et la ligne peut-être en arche de pont, arche non pas en acier ni en pierre ni en bois mais en cordage de la baume, cordage pour tenir la voile qui dès l’embarquement se gonflera

et la ligne enfle la voile pour la profération de la parole qui va constituer la personne.

Rouge est l’orbite oculaire ; et aussi l’oreille et aussi la bouche. Grosses touches de peinture en train d’être peinte, et non pas à-plat subtil comme là-haut le ciel qui enfle le haut de la voute crânienne ; ce n’est pas du sang, c’est la glaise de la même venue que celle des Glaneuses en bas à droite, c’est le profil qui va s’ensemencer et devenir humaine parole, parole proférée et écoutée, parole dans le prochain réceptacle de la vision, la promesse de parole est vue de profil, Vue latérale.

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Yves Bergeret

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Chasse le boa

Face aux poussées populistes, aux sectarismes médiévaux et aux conspirationnismes illuminés, ce poème a été créé le 7 mai 2021 avec le point d’appui de dessins à l’encre de Chine que l’été 2004, dans les rochers de grès au débouché de Bonko tokié sur le plateau sommital de Koyo, Belco Guindo et Alguima Guindo firent auprès du poète, à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, sur un Leporello chinois à 24 volets de format déplié de 21 cm de haut par 372 cm de long. La vigueur de ces traits à l’encre, même d’entre les oppressions de la féodalité nomade et du grand banditisme, est sœur de la clarté de la parole qui dialogue et ne meurt jamais.

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1

Au boa constricteur de la bêtise

je dis non.

.

A l’autoritarisme académique

qui est borgne, qui crie dans mes oreilles

et s’imagine penser à ma place

je dis non.

.

A la condescendance dogmatique

qui renverse le lait de ma tasse

et qui tire sur moi ses salves

pour que j’ânonne ses instructions

je dis non.

2

A la bêtise opaque

j’oppose la joie de la cascade

et le rire limpide qui comprend.

.

A la tyrannie

j’oppose de l’aube à l’aube suivante

l’entente entre nous

.

Au mépris

j’oppose chaque soir notre choeur,

heureuse est notre fatigue :

nous avons défriché un nouveau sentier.

3

A la bêtise

je n’ai que ma chemise à offrir en butin

et même un lambeau de ma peau s’il le faut.

.

A la tyrannie

je n’ai que mon rire à délivrer,

tout mon rire, et je le déverse en infini ressac

sur ses marigots boueux et ses écueils noirs.

.

Au mépris obscurantiste

je n’ai qu’encore plus de clarté à répandre

pour que la pluie de la parole

irrigue encore mieux les corps tristes et blessés.

4

A la bêtise

je dis non

et choisis la personne, même dans son ombre,

et l’effort têtu de la montagne vers la parole.

.

A la tyrannie

je dis non

et choisis de multiplier la confiance dans le dialogue

qui fleurit, fleurit vers une perpétuelle moisson.

.

Au mépris

je dis non

et choisis de rendre transparente la frontière

car j’y ouvre brèche, car je lance pont

dont chaque arche est le poème clair

qui accueille.

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Yves Bergeret

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La Frayeur du cheval

Poème écrit à Pontaix et à Die, du 23 au 30 avril 2021.

Hors de sa minuscule écurie de planches

bondit le cheval blanc

apeuré de mes pas dans la caillasse

puis au bout de son enclos dans les vignes

à l’écart me regarde.

Caillasse remuée,

bruit,

cailloux les uns aux autres frottés,

bruit,

c’est toute la colline et au loin le mont

qui roulent dans la main furieuse

du terrifiant faux vigneron

qui se prend pour un dieu ou même l’est,

qui nous harcèle avec ses dogmes de mort

et cherche toujours par quel côté

dans sa cuve vineuse nous presser

ou dans le méandre saumâtre

au pied de la colline nous noyer.

« Beau cheval blanc,

ma fraternelle alerte,

je ne suis pas l’émissaire du meurtrier,

ce faux vigneron qui se prétend humain.

Je suis le fils du vent léger

qui remet colline et mont

dans la paix de la parole.

— Tu passes trop vite.

Même si le gravier roule sous ta bourrasque,

à ma cabane, à mon garrot blanc, à mon ombre grise

il faut un plus clair propos.

— Sous les mottes sèches entre les ceps

j’ai trouvé la serpe rouillée

que j’aiguise pour la révolte.

Sous l’ombre du nuage

j’excave l’abreuvoir

où boit le grand récit des hommes.

Viens boire, cheval blanc !

— Boire apaise ma détresse.

Maintenant démonte l’enclos

car je veux courir,

je veux libérer le méandre,

lécher l’écorce des grands arbres.

Monte sur mon échine.

La montagne des êtres à parole claire

n’est jamais inatteignable.

— De la serpe j’ôte la rouille.

La serpe étincelle,

c’est mon poème,

c’est mon trait qui trace

et nomme le courbe sentier

filant à la source

parmi les ronces,

jusqu’à la source, œil de la parole.

Je te salue, cheval blanc, corde vocale

de la parole échevelée,

parèdre fougueux de l’abreuvoir

où murmure éternel notre grand récit. »

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Yves Bergeret

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Dans les galets de Pontaix

Poème écrit et calligraphié le mardi 20 avril 2021 par Yves Bergeret dans le lit de la Drôme juste en amont de Pontaix, près de Die, sur cinq diptyques de Ingres Canson 100 g, au format déplié de 24 cm de haut par 32, en double exemplaire, à l’encre de Chine et acrylique.

Le poète Francesco Marotta propose de ce poème sa traduction italienne, vivace, rebelle, alerte comme le vent, et la voici : Tra i ciottoli di Pontaix | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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1

Ciel

Ciel unanime d’abord,

puis gros nuages blancs juste à ras des points cardinaux :

le ciel cherche le haut de mon front.

Le ciel est ma scène de théâtre d’improvisation,

ma plage ronde.

2

Oeil

Ce n’est pas le ciel qui nous épie,

c’est la querelle désolée, enragée

qui n’a même pas besoin d’adversaire.

Mais moi je cherche à enfouir la hache sous les galets.

3

Faucon

Il passe, le faucon, à mi distance du ciel

pour s’assurer des survivants.

4

Peuplier

Asymétrique, déhanché

le peuplier sauvage,

tel le porteur de la parole

qu’aucun dogme ne déracine.

5

Ruisseau

Quelques notes me sont nécessaires,

presque une mélodie :

le fil du ruisseau

me suffit,

riant des querelleurs

et des dieux à queue courte.

La grenouille est d’accord.

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Le rêve et le vent / Trois créatrices en art textile

Nâna Metreveli, Tbilissi, brodeuse

Mariam Partskhaladze, Die, artiste textile, feutre et technique mixte

Maïté Tanguy, Douarnenez, tisserande

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La première moitié de cette prose se lit dans une très vivante traduction italienne du poète Francesco Marotta ; la voici : Il sogno e il vento (1) | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com) ; ; la seconde moitié, traduite de même manière, se lit ici : Il sogno e il vento (2, 3) | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

*

1

N a n a   M e t r e v e l i

Mariam Partskhaladze, dont les lecteurs de ce blog connaissent déjà le travail (Dans l’atelier de Mariam Partskhaladze, créatrice textile à Die | Carnet de la langue-espace (wordpress.com), vit et crée depuis une vingtaine d’années à Die. Chaque fois qu’elle retourne à Tbilissi elle rend visite à Nâna Metreveli qu’elle connaît depuis 1994. Nâna est née dans les années 50. Mariam qui est de la génération suivante admire son travail intense de brodeuse, ses initiatives très entières, ses audaces de démiurge ensorcelante. En 2006 les deux artistes du textile ont commencé à collaborer à la Biennale du Design à Saint Etienne. Il y a quelques années Mariam a eu l’idée de proposer à Nâna de créer certaines œuvres ensemble.

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L’inspiration de Nâna Metreveli ? Voici : il y a quarante ans Nâna, hospitalisée en urgence, fait un rêve visionnaire : sur un tableau somptueux « apparaît » sainte Ninon, l’évangélisatrice de la Géorgie ; deux faisans, symboles de la ville de Tbilissi, encadrent l’apparition. Ce songe visionnaire ne quitte pas Nâna. Exactement comme saint Luc l’évangéliste se fait, selon la légende, dicter en rêve la création de l’icône de la Madone à l’enfant, icône des plus sacrées pour l’orthodoxie ( mais on voit aussi ailleurs le Rêve de saint Luc : Luc dort, à Notre-Dame du Travail, à Paris | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ) ; au fil des siècles les peintres d’icône ont mission de répéter scrupuleusement le modèle originel « révélé ». Mais le contexte soviétique d’alors, ne serait-ce que ses multiples pénuries, rend difficile de peindre un tableau de sainte Ninon. Soudain Nâna comprend qu’elle doit broder sa vision. Elle déchire une robe, d’autres vêtements, des draps. Avec l’aiguille et tous les fils colorés nés des déchirements acharnés elle perce et troue et tend et perce encore et tend et trace et perce et insiste et trace enfin la sainte : c’est un carré brodé de 80 centimètres de côté mais elle l’a brodé en le mettant sur la pointe et c’est un losange.

Ainsi commence l’œuvre infatigable de Nâna. Sur ses murs et ses meubles chez elle, partout, sont les broderies humbles ou immenses, partout. Nâna continue à déchirer, à lacérer, à déchirer jusqu’à obtenir les fils originels. Alors elle les passe un à un dans le chas de l’aiguille. Puis elle perce le tissu qui fera le fond, tire l’aiguille qui tire le fil, elle perce et tire. Elle blesse et puis suture, elle troue puis lie, elle perce puis tend et trace en pointillé de longs récits de fils de toute sorte qui bégaient ensemble, qui balbutient ensemble, qui chantonnent ensemble. Oh, au tout premier abord, raffinée et délicate n’est pas la broderie de Nâna ; elle est opiniâtre, insatiable, presque guerrière et épique dans ses beaux gestes de percer et tirer le fil à l’infini. Raffinement et délicatesse ? Si, bien sûr !, mais c’est l’affaire des nuances colorées, extrêmement riches. Nâna, démiurge. Démiurge à qui le temps n’est pas compté car le geste des doigts et du poignet est le tambourinement sourd de la création haletante qui, en se penchant sur le simple rectangle de tissu à broder, fait trembler le sommeil et lance le vent sur les herbes hautes du jardin.

Mariam me montre une très grande broderie de Nâna : elle a dit à Mariam que c’est Le visage du Christ (environ 1 m x 2,20), paysage-portrait où ne sont visibles que marguerites répétitives sur fond bleu, sans haut ni bas. Abstraction du divin incarné seulement dans la fleur solaire démultipliée, voile de Véronique de l’irreprésentable, image polycentrée et orientable dans le sens qu’on veut, fertilité, engendrement permanent, création sans fin d’une floraison forte et intense, en somme la beauté orthodoxe s’épanouissant sans cesse. Ivresse.

Voici Le bouquet (58 cm de haut par 75) où j’ai d’abord vu un arbre en fleurs ; ou peut-être un Buisson Ardent ? La floraison prolifère, heureuse, toujours en expiration et guère en retrait ou en inspiration. Les fils épais et drus, souples et assez peu tendus tambourinent en silence la création de l’arbre-bouquet magique qu’un prochain vent, un Saint-Esprit ?, va gonfler et tendre en voile multicolore pour sillonner l’univers. Vous approchez votre regard, vous voici dans la ramure-monde en prolifération de vitalité colorée. Macrocosme en galaxie née du microcosme en bouquet.

Voici Ma maison rêvée (57 cm de haut par 110) : la petite demeure flotte sur un champ très abondamment fleuri. On dirait une petite cage en bois d’oiseau suspendue au dessus d’un pré printanier. Des fils de bleu en oblique ascendante seraient le vent, ou bien le courant léger d’une eau lustrale qui remet tout dans une aurore détendue, car chaque fil est brodé sans tension forte et semble presque relâché ; qui remet tout dans une aurore cependant tendue car ce souffle de bleu clair passe, passe sur tout : est-ce seulement le vent, est-ce le passage de la pensée, est-ce l’appel de la liberté ? est-ce le reflet mystérieux d’un ciel venté dans le miroir de la terre en promesse ?

Voici Le nid (81 cm de haut par 95) inspiré, dit Nâna, d’un Gauguin de l’époque de Pont-Aven sans doute pour sa gamme de couleurs. Exubérante à nouveau est la floraison du sol. Décentré comme un intrus ou comme un mystère obscur entrant sur la scène du monde, l’arbre apparaît par moitié à gauche, sombre, hivernal, en contraste avec le printemps édénique du sol fleuri. Hiver presque minéral, que Nâna donne à voir par un abondant entremêlement de fils de rafia brun synthétique : paradoxe ! Mais l’arbre tend une démesurée branche brune qui offre tout au bout de son élongation un nid blanc. Presque achrome : le nid est la promesse de naissance, de printemps d’éternelles couleurs à venir, de résurrection permanente de la vie.

L’âne et la fleur (100 cm de haut par 130), peut-être inspiré à Nâna par un conte ancien, suggère immédiatement une histoire. Dans le demi-cercle central une bulle de virginité oppose, vus de face, un arbre maigre dénudé à un âne de profil, noirs tous les deux. L’âne contemple une fleurette colorée au sol. Rien ne bouge. Âne contemplateur ? Âne artiste ? Âne affamé se retenant de croquer l’unique fleur sur la neige ou dans le désert ?

Mais alentour ce n’est que mouvements rectilignes ou traces de mouvements, vus d’en haut. Longues lignes colorées à point très large : traces de pattes de mouettes sur la plage de l’aube du monde ? Empreintes dans la neige des créatures colorées qui ont couru leur ballet vite de la gauche à la droite ? Mais déjà, simplement, traces de la main brodante, démiurge tendre et rapide esquissant sans répit la polyphonie de l’univers, comme un Clavier bien tempéré. Le petit âne et sa fleurette, mimant l’immobilité avant quel duel cruel ?, ce sont peut-être eux qui délivrent, déchaînent, enchaînent, enchâssent, déploient, étirent, resserrent, tendent et distendent une nappe visionnaire où temps et destin courbent ensemble l’échine avant de peut-être bondir.

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2

M a r i a m   P a r t s k h a l a d z e

Voici à présent les fruits de la collaboration de Nâna et Mariam. On imagine peu facilement telle collaboration : à l’aiguille de la brodeuse pourrait même s’opposer le feutrage de Mariam. Feutrer n’est pas percer pour tirer un fil, le nouer peut-être, percer à nouveau, le tirer vers un destin précis ; feutrer est amadouer les matières, les caresser, les humidifier pour enfin les presser, les presser fortement ensemble. Pour qu’en séchant lentement leur union s’accomplisse : c’est un tout autre esprit qui est ici à l’œuvre. Il est vrai que depuis quelques années Mariam ne se prive pas de broder quelque peu ou de coudre. C’est alors technique mixte, dont cependant le feutrage est la base.

Voici d’abord cette robe blanche, toute de légèreté, œuvre de création que Mariam intitule L’envol. Sa dimension est celle du corps humain. Deux très courtes manches bouffantes : c’est ici que Mariam a placé des broderies sur tissu bleu clair de Nâna et les a feutrées. A l’avant des cuisses et des genoux une floraison légère, à dominante rose, ivoire et bleu clair, créée par Mariam, semble ouvrir des yeux sombres et mélancoliques sur des jeux de petits enfants, là, juste devant, que la femme invisible dans la robe favorise, aime et imagine, presque invente, presque suscite. En somme ce qui fait envol ici, c’est la robe, l’invisible corps féminin et, de ce corps, le rêve qui commence à se formuler comme un bonheur à venir, entrevu : l’inverse de la création de Nâna qui brode sur injonction d’un rêve préalable. Robe chrysalide, envol à venir. Et peut-être l’énergie de l’envol imminent vient-elle des petites manches où Nâna a brodé sa volonté ? La robe chrysalide de Mariam va partir dans l’espace, dans les airs, à la rencontre de ce qu’elle désire.

Voici, aussi de la taille d’un corps humain, La mariée de Chagall, thème voulu par Mariam qui demande à Nâna quelques fragments brodés pour que la mariée invisible s’envole de Die à Tbilissi, à 4000 kilomètres. Ou en sens inverse. Dans une toile de Chagall même le marié est visible et son corps comme celui de son épouse laissent dans l’espace du tableau le parfum et la fièvre des corps aimant. Or ici le corps féminin est absent et en promesse étrange, comme dans un rêve. Les manches vertes sont fermées et sans ouverture, juste des ailes vastes et sombres : ce sont les tissus brodés par Nâna. C’est sur le ventre que se déploie le réel en promesse, une intense floraison feutrée par Mariam, coquelicots, fleurs et papillons fécondeurs ; et, à y bien regarder, dans ce bouquet ventral Nâna est présente ci et là à nouveau par le cœur doré de la marguerite, les trois papillons, le petit bouquet de fleurs des champs.

L’œuvre de Mariam, avec Nâna qu’elle réinterprète, c’est le souffle, l’espace, la distance, la promesse et le futur, la jeunesse souriante comme une énigmatique figure de Botticelli dont les lèvres n’apparaîtront que si une femme actuelle ou future s’approche de la robe, l’aime, la caresse, s’en saisit enfin et la passe, déflore les manches encore closes dans leur dur vert et passe ses bras nus, ses mains comme deux longues ailes vers l’infini.

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3

M a ï t é   T a n g u y

Dans cette même Biennale du design de 2006 à Saint-Etienne où les créations de Mariam et de Nâna étaient ensemble présentées, Mariam rencontre la grande tisserande bretonne Maïté Tanguy ; des échanges amicaux n’ont cessé depuis de se développer entre elles. Maïté est de la même génération que Nâna.

Maïté Tanguy sur son grand métier à tisser utilise toute sorte de fils, me dit Mariam. Et même du très souple et très fin fil de fer. Celui-ci se plie aux tensions du métier. Mais une fois l’œuvre ôtée du métier, il arrive que retrouvant sa liberté après tension le fin fil de fer cherche à s’enrouler voire à se vriller : alors très bien, cela constitue une deuxième étape de la création de l’œuvre et Maïté accompagne la liberté énergique de la matière vers son chemin merveilleux de sculpture textile.

L’atelier de Maïté est presque à l’extrémité ouest de la Bretagne. Là où l’océan bat les falaises, les criques et les récifs de granit ; là où le fort vent d’ouest verse sans cesse les embruns sur la lande. Là où légendes et animisme foisonnent. Au sol foisonne aussi la créativité incessante, infatigable de la flore terrestre et marine, lichens, algues, mousses. Foisonne la robuste et têtue répétition des formes minérales des coquillages dont se protègent les mollusques. Maïté le voit, l’observe, l’admire. Le métier à tisser est l’écritoire de celle qui, ayant attentivement vu, ayant même collecté des petits coquillages, transcrit opiniâtrement et métamorphose dans la langue des fils de laine, de soie et autres le flux agissant de la vie.

Mais comme cette vie face à et de l’horizon salé et agité du large est constamment mobile, la tisserande transcrit l’énergie des lieux avec la force enroulante-déroulante du fil de fer, avec la liberté des excroissances souples de laines colorées. L’œuvre est tissée dans la tension rigoureuse des fils de trame et des fils de chaîne certes, mais en intégrant aussitôt le mouvement, la souplesse, l’apparente imprévisibilité des courants et des vents, des regards et des éventuels touchers ; l’œuvre est ferme, présente et pérenne avec une âme de Résistante mais elle ne fige rien et promet la continuité des mondes à venir, à venir comme, sur le sable cristallin et le merveilleux roc granitique, les vagues. Et il est même bon, Maïté le pense et le fait, d’intégrer à l’œuvre certains de ces petits coquillages du rivage, aux formes complexes et splendides.

Voici que l’œuvre de Maïté, de fils et de coquilles, de fil de fer et de brillances étranges, lointaine cousine du piano de Joseph Beuys, devient sœur d’un piano préparé de John Cage. Sur le métier-écritoire, Maïté est autant artiste du textile que sculpteuse et puis compositrice juste à la fin du silence que tempêtes et vents, écume et vagues menacent, mais dont ils favorisent en fait le désir dans le creux de notre vie. D’ailleurs Maïté a créé son Bigorneau des profondeurs au Très-Haut (25 cm par 25, plus le relief) en écoutant le compositeur Alain Kremski mettre en résonnance profonde une famille de bols en cuivre tibétains.

C’est aussi en écoutant le chant rugueux et opiniâtre qui bourdonne au coeur de la vie de Bodan Litniavski, créateur des chefs-d’œuvre d’art brut (où les coquillages, justement, prolifèrent) du Jardin des merveilles à Chauny et du Jardin-Coquillage à Viry-Noureuil, que Maïté crée son propre Dans le Jardin-Coquillage(un volume cubique de 20 cm de côté)

Et voici, ci-dessous, comment vent et marée balaient un tissage. C’est Fleurs de rocaille.

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Où vont ces œuvres des trois artistes du textile ? Où nous entraînent-elles ?

       Chez Nâna Metreveli je sens qu’est une sorte de véritable socle granitique la révélation impérieuse et presque sacrée de l’image à broder, dans un rêve visionnaire ; puis ce rêve, au fur et à mesure des broderies, bourgeonne, bourgeonne, bourgeonne en saturant son propre espace onirique alors qu’au dehors l’espace réel est terne, voire oppressif. Le fil à broder est convoqué en masse, en foule pour densifier un nouveau réel à fonder.

      Chez Maïté Tanguy, sur son socle réel granitique de péninsule armoricaine, l’oreille entend le bourdonnement et le labeur de l’écume, de la flore de la lande, de l’immense espace alentour ; et ce somptueux bourdonnement du réel se réunit, s’unifie, se transcrit dans les fils entre les mains de la tisserande.

      Mariam Partskahladze, telle une nièce fidèle des deux, propose d’entreprendre au-delà de quelque rêve originel un voyage : à chacune Mariam apporte un mystérieux souffle humain dans le creux même des œuvres, apporte la confiance discrète du corps, la transparence du vent et la lumière de l’espérance déliée.

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Leurs œuvres seront pour la première fois réunies du 19 au 25 juillet prochain pour une exposition à l’Abbaye de Valcroissant, près de Die.

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Yves Bergeret

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-Les photos des œuvres de Maïté Tanguy sont D.R.-

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Les Rêves de Nala

Poème créé sur sept diptyques de Fabriano Liscio 220 g au format déplié de 24 cm de haut par 33, à l’encre de Chine et acrylique, au bord d’un talus de pierres sèches protégeant d’un torrent un alpage de Glaise, près de Veynes, les 1 et 2 avril 2021.

Ce poème se lit en italien, dans une traduction, toute en vivacité et en sensibilité, du poète Francesco Marotta ; la voici : I sogni di Nala | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

1

Il pousse la porte,

dans ton dos il pousse, il pousse la porte, le torrent,

par laquelle un matin la montagne

avec un fracas de légendes s’engouffrera.

Et peut-être y basculeras-tu toi aussi.

2

Pour l’heure la montagne se resserre au sol,

pleine d’espoir,

arque devant toi son échine.

3

Il se rit de toi, vieux mâle, le pic-vert qui passe.

4

Le faucon muet glisse en planant

te chercher la clef de la porte.

5

Or par la porte invisible

surgit la mère du pic-vert et du faucon,

Nala, la chienne blessée, la boiteuse lustrale

jonglant avec le nuage irréel et le buis fidèle

dont entre ses crocs d’ivoire

elle t’apporte un rameau d’or.

6

Noire et blanche, oreilles frémissantes,

Nala anticipe l’élan de la montagne,

sans réussir cherche comment saisir

par le cou le torrent moqueur.

Mais bon, c’est Nala qui a su franchir la porte.

Elle te la tient ouverte.

7

Nala boit le rêve que se partagent

la montagne et le torrent.

Puis elle nourrit le rêve

qui bouillonne dans le creux de ton torse.

Chaque fois que tu tousses, Nala

bondit un étage plus haut dans le ciel de la pensée

par-dessus la friable et acide machinerie

de ces incompréhensibles hommes secs

qui mettent tant d’énergie à se détruire.

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Yves Bergeret

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Pour Anne Michel (5.7.1942 / 21.3.2021)

Poème créé dans le lit du Buech, à l’encre de Chine sur diptyques de Fabriano Liscio, de format déplié de 24 cm de haut par 33, à Veynes, le 31 mars 2021, en hommage à Anne Michel, poète, romancière et artiste.

Ils se tordent les chevilles, les enfants

qui jouent dans le lit de galets du torrent.

Avec leurs cris,

quelle beauté !,

ils érodent l’érosion.

Soir, le soleil descend

derrière les arbres dénudés de la rive

pour chercher dans la forêt

l’âme vive de la défunte

et la rendre au torrent,

au torrent, notre futur insatiable.

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Yves Bergeret

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Archiane

Poème écrit et calligraphié en deux diptyques (à l’encre de Chine et acrylique sur « Dessin à grains » de Clairefontaine 180 g au format déplié de 29,7 cm de haut sur 40), au pied du Roc d’Archiane, près de Die, le 28 mars 2021.

« J’ai deux épaules, dit la montagne,

l’une pour porter le sel des hommes, l’autre leur sang ».

Elle l’accepte. Elle en parle à demi-mots.

« Ma tête vogue.

Elle pourrait voguer, dit la montagne,

même sur vos choses peu claires

car je sais voir loin.

C’est vous qui m’avez suggéré le lointain

en perdant votre virginité

que vous aviez prise pour votre espoir ».

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Yves Bergeret

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Les Façadiers

Ce poème se lit en italien grâce au poète Francesco Marotta, dans une traduction belle par sa fermeté sensible et sa clarté noble. Le voici : I muratori | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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L’orage, le dégel jettent dans la pente

les pierres calcaires aux arêtes saillantes.

Elles chutent. Jusqu’au lit du torrent. Scarifient. Tuent.

Les pierres, le torrent en son lit les roule

jusqu’à les polir arrondir en galets lisses :

alors avec eux chantent les remous.

Des mains d’il y a dix siècles

ont prélevé les galets, avec eux

ont monté des murs de maison.

Les murs chantent l’écho de la chute,

du frottement, du remous ;

la chambre est l’oreille de la montagne.

Depuis huit jours les maçons façadiers

sur les planches de leur échafaudage dans la rue

lavent au mur la face solaire de chaque galet

puis sur le mur jettent à la truelle l’enduit frais

qui les enchâsse, et voici à neuf le tympan

vibrant de mille ans de vie humaine, de vie.

La chambre est le temple où chaque aube se marient

millénaire humain et millénaire calcaire :

je salue les façadiers qui officient.

Qui l’entendra dormira dans la racine du poème.

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Yves Bergeret

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Ton premier hiver

Poème écrit à Langeais le 17 mars 2021.

Le poète Francesco Marotta l’a mis dans la langue italienne, dans une traduction toute de lumière et de tendresse : Il tuo primo inverno | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

Vers la fin de ton premier hiver

en t’appuyant au panier d’osier que tu pousses devant toi

tu te mets à te déplacer debout seul.

Le panier est fier que tu lui donnes ta force.

Il glisse sur le sol.

Il glisse comme une longue chanson sur la mer.

Le panier et toi glissez votre longue chanson.

Elle réveille le sol de la pièce et la terre du jardin

que l’hiver avait engourdis afin qu’ils préparent leur force.

Tu entends la chanson que ton panier saura rouler jusqu’à la mer.

Elle filait déjà sur la neige crissante de la montagne.

Aujourd’hui c’est toi qui chantes dans le creux de nos oreilles.

Le panier et toi racontez une très belle histoire

car tu sais maintenant aller de long en large

comme le rouge-gorge dans le jardin.

Ecoute bien, le bruit sec et doux du panier d’osier

c’est le son né de toutes nos histoires,

de tous nos voyages par les montagnes et les plaines,

au long des eaux vives et des eaux douces.

De l’autre côté du jardin le fleuve

roule doucement ses sables.

Lui aussi est fier de faire aller sur le sol ses eaux et ses sables.

Ecoute comme le fleuve traverse l’hiver

en brassant ses sables.

Très loin par là-bas où la neige habille tout l’hiver la montagne

le fleuve en frottant a pris à la roche les grains

dont il fait le sable. Et il le porte jusqu’ici

et il le portera jusqu’à la mer.

Parfois c’est toi avec ton panier qui appelles le sable

et encourages le fleuve.

C’est toi qui es l’ami du sable.

Le fleuve vient le déposer près de toi.

Le fleuve t’écoute. Il pousse et il pousse le sable et lui dit :

« sable, dessine une grande oreille

pour écouter le petit garçon et les oiseaux et le vent ».

« Sable, dessine une bouche

pour déposer un baiser sur le front de ceux que tu aimes ».

« Sable, dessine une aile grande comme une maison.

Du fond des eaux elle va s’élever, longue plume à longue plume,

pour aller en long, pour aller en large

comme un petit garçon qui fait ses premiers pas ».

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Yves Bergeret

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