Terre claire, à Die, juillet 2017

1

Céramique

 Poème en trois quadriptyques verticaux de 100cm de haut par 35 sur papier Tiepolo blanc 100 % coton en 285 g de Fabriano, qu’Yves Bergeret a créé, peint à l’acrylique et calligraphié à l’encre de Chine sur un bord du torrent de Châtillon en Diois le 5 juillet 2017. Les éléments de collage, sauf deux découpes dans une feuille de comptes d’un charbonnier de Crest en 1907, sont des dessins à l’encre de Chine créés au piquant de porc-épic sur les revers de bouts de carton de boîtes de médicaments par Belco Guindo, Dembo Guindo et Hama Alabouri Guindo à Koyo, dans le nord du Mali, le 14 juillet 2005 ; tous ces éléments dessinés parlent d’un ancêtre mythique, Barka, qui créa et entretint un four lent à poterie à trois cent mètres du village dans le piémont du plus haut sommet, Issim Koyo, particulièrement dense en capacité surnaturelle animiste.

 

1

L’eau du torrent roule du feu.

 

Par paliers c’est la joie, rustique et fauve

aux mains pétrissantes.

 

Voilà, l’amnistie

qui met la montagne sous tes pieds.

*

 

2

Dans le calcaire et la marne

dans l’argile et le grès

un volcan gronde.

 

Chaque galet du torrent

garde l’odeur d’un amour

ou d’un meurtre animal.

 

Dans la terre et la marne

la parole aux mains pétrissantes

reprend l’épopée au départ.

*

 

3

Sous les mains pétrissantes

l’eau, la terre, le feu

choisissent une âme d’ancêtre :

 

c’est la forme, tombée du ciel,

humble météorite,

un poème, signature aux mains pétrissantes.

*

 

***

 

2

Petite suite

24 très courts poèmes écrits par Yves Bergeret à Die le 16 juillet 2017

 

1

Tu jettes des cailloux dans le torrent,

l’eau te surprend et rit aux éclats.

 

2

Tu amasses des brindilles

contre le bassin de la fontaine.

Le jardin chérira ton feu.

 

3

Tu portes en dormant

une moitié du ciel par paupière.

 

4

Tu écoutes les oiseaux invisibles.

 

5

Tu acceptes une plume

de l’oiseau de proie sans nid.

 

6

Tu regardes le tilleul

étayer tes ancêtres.

 

7

Tu apprendras avec ta mère

un autre alphabet.

 

8

Tu glisses au long du bois de la table.

 

9

Tu vois sous la capuche du vent

les longues phrases non tressées.

 

10

Tu étais pourtant arrivé au premier sommet

sans peine.

 

11

Tu souhaites que le ciel

embrasse la fontaine.

 

12

Tu comprends le boiteux

qui choisit pour s’asseoir et mourir

le rebord de la fontaine.

 

13

Tu écoutes le ciel chanter

dans le fond de la fontaine.

 

14

Tu prends la frontière

pour un fond de lac de montagne

qu’on outrepasse au galop d’un mythe.

 

15

Tu sais rigidifier des fils,

tresser des brins d’osier

quand la parole est l’eau de ton moulin.

 

16

Tu aimes le vent qui chante avec toi

et les pas de l’étranger

dans l’ombre du tilleul.

 

17

Tu entends qu’on te répond oui

et tu descends dans la vallée.

 

18

Tu adosses le joueur de flûte

au tronc du tilleul.

Sa flûte est en bois.

Quelle liesse chez les ancêtres !

 

19

Tu fais confiance au torrent,

à la porte sans clef du jardin,

à ta meilleure syllabe.

 

20

Tu manges avec soin

le récit salé de la montagne.

 

21

Tu reprends l’ombre

que la brindille laissa dans l’herbe

et lui offres une lagune.

 

22

Tu lies la crête au vent,

la flûte au tilleul.

 

23

Tu es la paupière du ciel.

Tu es la feuille verte,

estivale et sombre,

jeune tambour infime

dont l’ancêtre et le vent jouent.

 

24

Tu glisses et pétris.

En somme tu es le son de la flûte

sous le tilleul.

***

 

3

Hôte au village

Deux quadriptyques verticaux sur Montval 300g de Canson (de format 108 cm par 37,5 ) calligraphiés et peints par Yves Bergeret à Romeyer, près de Die, le 14 juillet 2017

 

1

Sautant crête, frontière et mer

l’étranger vient rendre à notre village

l’élan

qu’orage et violence bloquaient.

*

 

2

Sourds nous tremblions dans l’oreille de l’orage

qui couard ne sait que fondre.

L’étranger s’est assis dans la paume de l’orage,

la parole est enfin notre grande éclaircie.

*

 

***

 

4

Lézard

 Deux poèmes écrits et calligraphiés par Yves Bergeret sur quadriptyques verticaux Rosaspina 220g de Fabriano, suivis d’un poème, créés à Lus la croix haute le 17 juillet 2017, le tout avec une peinture sur plaque de fer créée par Soumaïla Goco Tamboura dans le nord du Mali en juillet 2009.

 

1

La montagne est mon lézard impertinent,

seuls des marionnettistes illuminés aux jambes de vent

en savent tirer les fils.

 

2

D’un lit de galets,

d’un lit de pierres usées que nous jetèrent

les dieux monstrueux,

je fais surgir la couleur d’un poème.

Le poème est notre lézard impertinent.

3

Je peins au sol dans le lit sec du torrent,

la montagne s’enfuit vers le ciel.

 

Je peins et trace le poème

apaisant la montagne marionnette

farouche et vierge

qui ne veut plus renter en scène.

 

Je peins et trace le poème

qui attrape la montagne par la jambe.

 

Ce n’est pas le poème qui crée l’action dramatique.

Non plus la montagne, figurante ou actrice,

funeste et mutique, frivole et dure.

C’est l’entrechoc, l’éboulis, le mouvement

qui crée la pièce, l’arrivée haletante

de l’étranger aux pieds en sang,

l’entrée en scène de la parole autre, échevelée.

***

 

5

Ivoire et quartz

 Deux poèmes écrits et calligraphiés par Yves Bergeret sur quadriptyques verticaux Rosaspina 220g de Fabriano, suivis d’un poème, créés à Lus la croix haute le 21 juillet 2017

 

1

Notre poème donne cap à l’eau sous la terre

et boit le ciel par-dessus l’orage.

 

Poème, joyeux lézard, donne-nous tes écailles,

elles seront nos sceaux pour nous reconnaître.

Triste lézard, viens manger dans ma paume.

 

2

Le lézard qui gronde, c’est l’orage,

ah, notre poème avec la tête en bas,

et nous sommes la foule des dents

qui claquant finiront de déchiqueter

la violence dans tant d’ans.

 

3

On hennit et souffle derrière les frênes.

De nouveau nuages d’orage grossissent,

le vent les pousse du sud

par-dessus les montagnes mauves.

 

Ivoire des dents, à jamais reste.

Même déchiquetée, la violence

comme chiendent pousse entre les frênes.

Ivoire et quartz,

l’os même des mots du poème,

c’est nature de la parole.

 

Constance

dont mon vieux corps en se délabrant

se retire, tandis que le cheval invisible

hennit face à l’orage.

 

Les nuages clairs voire blancs

gravissent avec distinction féroce

ivoire et ciel,

nuages écueils pour rattraper

ce qui de la parole se dilapide

et pourtant certains poètes furent

constants et vigilants

sur les branches des frênes.

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Les Aboyeurs (Carène, Acte 2, scène 11)

Texte originel, puis traduction en italien de Francesco Marotta

 

Dans la rue à Catane le petit chien blanc surgit du fond de la nuit,

se précipite sur moi, se met à aboyer furieusement.

Tressaute sur ses pattes blanches fines.

Aboie enragé. Sa maîtresse sous grande capuche

feint de ne rien voir. Le petit chien hurle.

Sa maîtresse ne le rappelle pas. Le petit chien

saute de colère sur place. Cherche à me mordre.

Court en rond autour de mes jambes en hurlant.

Je ne bouge pas. Il hurle. Fait des bonds.

La maîtresse ne fait rien. Je ne peux bouger.

Hurlements hurlements hurlements.

Les figuiers de Barbarie ouvrent grand leurs oreilles

Le volcan se rapproche. Le chien blanc hurle.

 

 

Deux jours avant en quittant Aidone, Modi et moi

payons chacun sa chambre. L’argent reçu,

les logeurs après une semaine de bizarres harcèlements

lâchent un feu d’artifice d’invectives, reproches,

insultes. Invectives. Elles me font rire.

Je refuse de répondre. Les insultes redoublent.

Insupportable aux logeurs est que je m’intéresse plus aux migrants.

Qu’à eux. Eux qui à peu près invisibles se calfeutrent, ne s’intéressent à rien.

Mon dialogue avec les migrants exaspère, risque de révéler des choses

et les misérables profits grappillés sur leurs dos.

Dialoguer pourrait signifier enquêter. Observer. Au pays cendre et ombre!

Invectives acharnées, insultes, c’est la peur qui aboie,

qui aboie déchaînée, pour faire peur, qui a peur.

 

 

*

 

I latranti

 

Per strada, a Catania, un piccolo cane bianco sbuca dal fondo della notte,

si precipita verso di me, si mette ad abbaiare furiosamente.

Saltella sulle sue sottili zampe bianche.

Abbaia rabbioso. La sua padrona sotto un grande cappuccio

finge di non vedere niente. Il piccolo cane ulula.

La sua padrona non lo richiama. Il piccolo cane

salta incollerito sul posto. Cerca di azzannarmi.

Corre in cerchio intorno alle mie gambe ululando.

Io non mi muovo. Il cane ulula. Continua a saltare.

La padrona non fa nulla. Io non posso muovermi.

Ululati ululati ululati.

I fichi d’india spalancano le loro orecchie.

Il vulcano si avvicina. Il cane bianco ulula.

 

Due giorni prima, lasciando Aidone, io e Modi

paghiamo ognuno la sua camera. Preso il denaro,

i proprietari, dopo una settimana di bizzarre molestie,

si lasciano andare a un fuoco d’artificio di invettive, rimproveri,

insulti. Invettive. Mi fanno ridere.

Mi rifiuto di replicare. Gli insulti raddoppiano.

Trovano insopportabile che io mi interessi più ai migranti

che a loro. Loro che se ne rimangono rintanati, quasi invisibili,

badano unicamente a se stessi.

Il mio dialogo con i migranti infastidisce, rischia di svelare qualcosa

dei miserabili profitti lucrati sulle loro persone.

Dialogare potrebbe significare indagare. Osservare. In paese silenzio e omertà!

Invettive accanite, insulti, è la paura che abbaia,

che abbaia scatenata, per fare paura, perché ha paura.

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Au Café Andarta, à Die, poème d’Antonio Devicienti

Ayant séjourné à Die, le poète et essayiste Antonio Devicienti a consacré ce poème à un des Cafés les plus créatifs et humains de la vallée. On lit sa version originale en italien ici : https://vialepsius.wordpress.com/2017/06/28/au-cafe-andarta/

*

On sait que le grand site et blog italien La Dimora del tempo sospeso fait très largement autorité en Italie. Il vient de reprendre ce poème-ci d’Antonio Devicienti, tout en l’accompagnant de la présentation que l’on va lire ci-dessous. Celle-ci en outre rappelle clairement l’orientation éthique fondamentale de mon travail. Je remercie sincèrement l’auteur de ce rappel. Il m’a paru utile de le traduire et de le proposer en avant-propos aux lecteurs francophones.

YB

*

Il y a six ans, en plein été, faisaient leur apparition sur ce site les premiers textes (pour être précis, le très beau Poème de l’Etna) d’Yves Bergeret, poète et artiste plasticien de valeur absolue et reconnue, voyageur infatigable, depuis toujours en dialogue avec les cultures autres de l’Afrique et des Amériques, de l’Europe et de l’Asie, grand connaisseur des civilisations liées à l’oralité, estimé et traduit dans le monde entier. Alors pratiquement inconnu en Italie, à la louable exception toutefois d’un groupe d’artistes et d’intellectuels siciliens (et avant tous, Carlo Sapuppo et Pia Scornavacca) qui avaient oeuvré à présenter au public italien ses installations, ses « poèmes-peintures » intenses et impressionnants, en même temps que l’engagement constant du poète provençal en faveur de la cause des migrants.

A partir de ce moment son œuvre a contribué à enrichir La dimora del tempo sospeso dont il est devenu une présence constante, discrète mais essentielle, en parfaite syntonie avec son traducteur, Francesco Marotta ( à qui on doit, entre autres, un des plus beaux essais qu’il soit donné de lire sur l’œuvre de Bergeret ), et en totale cohérence avec l’intention éthico-politique, avant même d’être esthétique, qui est une des raisons d’existence du blog. Pour fêter, à notre manière, l’événement, nous préparons une petite anthologie tirée de la centaine de textes de création et de pages en prose qu’il a voulu nous offrir, sans aucune présomption critique mais en suivant uniquement le fil de l’émotion, de l’implication personnelle et des pistes de réflexion et de connaissance qu’il a su nous nous fournir dès que, il y a quelques années, nous l’avons connu et nous avons commencé à le lire avec une attention toujours plus grande.

Dans l’attente que soit conclu le travail que nous nous préparons, nous voulons partager avec vous l’hommage que lui a dédié Antonio Devicienti, sensible et très précis comme toujours, sur son blog. A l’apparence et à la description, toute en écoute et en participation, d’un lieu bien précis, le Café Andarta, à Die, ville natale d’Yves Bergeret, qui se transforme, de vers en vers, d’image en image, en un vaste portrait réunissant un poète qui nous est et nous sera toujours cher, les valeurs dont sa personne et son oeuvre sont l’expression, les mondes que nous avons connus et habités grâce à ses yeux, à ses couleurs et à ses poèmes, l’humanité que nous avons retrouvée en nous et hors de nous grâce à son exemple. (g.e.m.-rebstein)

La version originale en italien de cette présentation se lit ici :  https://rebstein.wordpress.com/2017/07/10/al-caffe-andarta/

***

*

 

Au Café Andarta on va pour une bière ambrée

et des paroles d’amitié

 

au Café Andarta les pierres antiques des remparts

et le bois vivant des tables, des planchers

sont des mers profondes qui engendrent des montagnes

sont des montagnes d’écriture grande ouverte

et des livres aux murs qui murmurent des mots

tandis que le poète découpe

et colle les éléments de ses collages et écrit

peint écrit découpe et colle

 

au Café Andarta vient s’asseoir Boulgakov

et Marguerite est avec lui

 

sur une serviette en papier

il écrit au stylographe cette lettre si belle qui

semble un papillon –  – Ж

et la serviette s’envole et plane sur le

piano du Café Andarta

où Elytis joue par coeur Bach

puis la serviette-papillon devient

une carte routière de la France,

les sentiers de la Drôme et du maquis,

un livre donné, un manuscrit de René Char,

une marque de pouce dans l’argile humide,

la lampe suspendue au dessus de la table au Café Andarta,

l’appareil photo de Josef Sudek

et son bras arraché – acte de poésie,

les lunettes de soleil de Pasolini,

une mosquée de sable du Mali,

un exemplaire de Lémistè.

 

 

 

Pour Valentina et Yves

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Ankindé seul 孤独的安金德

Ce poème fait partie de l’Acte III de Carène ; il a été présenté et joué à Poissy le 9 juin 2017 dans une production d’ArtYvelines. Il est ici traduit par Zhang Bo, poète de Nankin.

 

Ankindé va en haut de la colline

tout en haut du bourg d’Aidone.

On ne peut plus habiter plus haut.

Cent kilomètres à l’est le volcan brûle.

Ankindé prend un vent dans sa main gauche

et dans sa main droite il attrape la guirlande noire

des noms de toutes les îles que le vent survola.

Dans sa main gauche le vent se débat.

Et rage. Ecorche la paume d’Ankindé.

Et refuse à toute force de voir les noms des îles.

Ankindé alors s’amenuise, se durcit, se glisse

dans le noyau de la rage du vent.

Il blanchit la rage du vent.

Le volcan rentre dans la brume et s’éteint.

Ankindé ouvre sa main gauche,

le vent se retourne sur le dos, on voit son ventre blanc.

Ankindé devient l’onde du ciel

et l’onde va entrer dans le grand récit.

安金德走向丘陵高处 (1)

阿依多内村的最高处。

无人能在更高处栖居。

向东一百公里火山在燃烧。

安金德用左手握住一阵风

用右手捉住由风飞过的一切岛屿的名字

组成的黑色饰带。

在他的左手中风在挣扎。

在发怒。擦伤安金德的皮肤。

竭力拒绝去看岛屿的名字。

于是安金德变小,变硬,滑进

风的怒火的核心。

他漂白风的怒火。

火山归于薄雾并渐渐止熄。

安金德展开他的右手,

风翻身仰卧,人们看到它的白腹。

安金德成为天空的波浪

波浪将涌进伟大的叙述。

*

 

 

Ankindé se rappelle un refrain de chant de chasse :

son grand-père le chantait une heure avant l’aube

et partait en pleine brousse

là derrière le fleuve sec de la peur

là où les lionnes se laissent téter

par les génies des orages et des vents.

安金德回想起一段捕猎之歌的曲调:

他的祖父曾在黎明前一小时唱起这旋律

然后走向荒野

在那干枯的恐惧之河后面

在那狮群任由暴雨和狂风的精灵

哺育的地方。

Ankindé se rappelle les minuscules dessins à ne pas regarder

qu’on cousait dans une menue bourse de cuir

à porter au cou pour chaque voyage.

安金德回想起在人们每一次旅行都挂在脖颈上的

皮质锦囊中缝缀的

不得观看的精细图案。

Ankindé se rappelle mais hésite,

se rappelle mais trébuche,

se rappelle mais ne sait pas nager,

se rappelle mais préfère l’amitié du vent blanc

se rappelle mais hume la peau de sel de l’avenir,

peine à se rappeler, perd la soif, lance le fil

du haut de la colline entre les buissons que le vent tort,

lance le fil de son récit qui entre

et entre dans la caverne chorale du grand récit.

安金德回想但却犹豫,

回想但却失蹄,

回想但却不知如何划水,

回想但却偏爱白风的友谊,

回想但却嗅闻未来之盐的表皮,

艰难地回想,失去焦渴,从丘陵顶端投出线索

在风绞过的荆棘之间,

投出他叙述的线索这叙述进入

进入伟大叙述合唱的洞穴。

“ Le ciel est ma caverne tiède ”.

Le ciel est la carène de la barque retournée.

“天空是我温柔的洞穴”。

天空是返程舢板的船壳。

*

 

 

Une heure avant l’aube le merle de mars

chante à toute force dans l’oliveraie

au bas de la colline. Il dresse les oliviers,

il enfle la colline, il incline les chemins du ciel.

Il n’y a pas d’amarre au pied de la colline,

il n’y a pas la mer au pied de la colline.

Seulement les vagues terreuses et la houle râpeuse du futur,

les bourrelets boisés et les vallons noirs qui vont et viennent

dans les reprises du chant du merle.

Seulement le futur écroulé de sommeil sur lui-même

comme l’homme piteux sans enfants ni petits-enfants ni neveux.

Le merle à toute force chante en bas dans l’oliveraie.

Ankindé en haut de la colline taille des marches

dans l’éboulis céleste, dans la caverne du ciel,

conduit encore plus loin les chemins du ciel

doucement sur le ventre blanc du vent tiède et dur.

黎明前一小时海鸦

竭尽全力在丘陵底部的

橄榄园中歌唱。它竖起橄榄,

它放大丘陵,它弯下天空的道路。

在丘陵脚下没有缆绳,

在丘陵脚下没有大海。

只有大地的波浪与未来粗粝的海涛,

树木繁茂的山脊与黑色的山谷来来往往

在乌鸦反复的歌声中。

只有因沉睡而崩塌的未来

好似一个没有子孙后代的可怜人。

乌鸦竭尽全力在低处的橄榄园中歌唱。

丘陵高处的安金德开凿台阶

在天国的废墟中,在天空的洞穴中,

把天空的道路引向更远的地方

轻轻地在温柔而严酷的风的白腹上。

*

 

(1)

安金德是来自非洲某个具有泛灵论文化背景种族的男性名。许多非洲人在成为穆斯林后更常使用穆斯林化的名字,本诗的主角则选择保留其传统的泛灵论名字。

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

Collages-sons

Poème écrit par Yves Bergeret à Die du 21 au 25 juin 2017, sur deux triptyques horizontaux de format 21 cm par 59,4 de Fabriano Designi 200 g avec des gestes de lavis d’encre de Chine et des collages divers, dont de fragments de cartes géographiques du 17, 18 & 19èmes siècles, d’un contrat à l’encre brune sur parchemin du 15ème siècle, de feuilles de comptes du 19ème siècle et de photos d’un vitrail de la cathédrale de Chartres, d’une mosaïque byzantine du 12ème siècle & d’un manuscrit byzantin du 13ème siècle.

Une version en italien, traduite par le poète Francesco Marotta, se lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/06/29/la-porta-aperta/

 

 

J’ai traversé l’Europe

depuis les fjords de la Norvège et le piémont du Caucase.

Dans mes poches j’avais mis les restes et souches

des billets des pièces de théâtre que jouèrent trente générations.

Arrivé dans mes montagnes

si longtemps silencieuses avant les guerres de religion,

avant la transhumance encore et encore des migrations

j’ai pris une feuille épaisse, des ciseaux,

beaucoup de colle.

 

J’ai soufflé sur les crêtes et les vallons,

sur les sentiers et les granges.

 

Ai écouté me répondre par les fissures des pierres

les pèlerins et les migrants,

les écoliers et les figurants,

les divorcées et les vierges.

 

Ai pensé à l’escale, à l’exil

et à la racine suspendue dans le vide

quand le torrent ravage la berge.

 

Ai escorté le martinet qui en criant frôle

la mort puis le clocher puis la mort en criant

puis la girouette puis le soleil qu’il désordonne.

 

Ai entendu la querelle des patriarches jusqu’au sang,

le banquet sur l’Olympe,

la taverne sur le quai du port

et les cris sur la barque qui se retourne.

 

Ai entendu les morceaux du récit

par certains côtés misérable

mais épique par d’autres côtés.

 

Alors j’ai badigeonné de colle

le verso granuleux des vieux billets de théâtre

et les ai disposés sur la dure feuille,

les oranges et les rouges d’abord, un fond de joie lucide,

 

et les beiges et les gris

parce que aussi la vie amoncelle des nuages ambigus

sur les polders et les montagnes

 

et au milieu un curieux cratère ocre et carré

parce que la vie laisse toujours la porte ouverte,

 

parce que même dans la densité des complots,

des suantes alliances, des tirades et des répliques,

des masques et des doubles jeux,

la vie laisse toujours la porte ouverte.

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Carène, à Poissy

ou

le voyage héroïque

des hommes du Sahel vers la Sicile

 

poème d’Yves Bergeret en quatre actes

(adaptation du grand texte en cinq actes, à paraître)

pour cinq voix, clarinette, flûte, violon et violoncelle

 

a été présenté par Art’Yvelines / Poésie au jardin

le vendredi 9 juin 2017 au soir

dans le jardin du Prieuré royal de Poissy et de l’atelier du peintre Ernest Meissonier

 

par l’Ensemble instrumental The Island Progress, spécialisé en improvisation contemporaine :

Dominique Bernstein, violoncelle / Gloria Bernstein, flûtes / Anne-Sophie Bottineau, clarinette / Joaquin Ramirez, violon

 

et les comédiens : Daniel Raguin, Laurence Sonneck, Frédéric Gérard, Mireille Gesret

avec intervention du poète dans le quatrième acte.

 

*****

 

Prologue devant l’Atelier d’été de Meissonier par Geneviève Chignac, présidente d’Art’Yvelines, par Agnès Guignard, « maîtresse de maison », descendante du peintre Meisssonier et historienne, et par le poète.

 

 

*

 

Acte 1

Cheval Proue

pour deux voix

devant huit poèmes calligraphiés par le poète en très grand format et dressés sur le mur ouest de l’Atelier d’été de Meissonier.

La traversée de la Méditerranée, nouvelle épreuve d’une Odyssée perpétuelle

 

*

 

Acte 2

Quatre hommes du Sahel

pour quatre voix, violon et violoncelle ;

entre les grands buis devant l’autre côté de l’Atelier de Meissonier.

L’Homme de grès, l’Homme-trame, l’Homme-onde, l’Homme des pierres

 

*

 

Acte 3

Le Chroniqueur immobile

pour quatre voix, clarinette et flûte ;

au centre du Jardin de Meissonier, devant une immense demi-sphère de poutres de bois.

Le Chroniqueur immobile, Le Ruisseau incrustant, La Colline en feu

La parole énergique et triste de l’Aîné qui au Sahel ne peut faire le grand voyage

 

*

 

Acte 4

Deux hommes du Sahel au cœur de la Sicile

pour deux voix, violon, violoncelle, flûte et clarinette ;

sous un immense tilleul aux branches retombantes, à l’entrée de la nuit avec les chants des merles et les aboiements inquiets de chiens.

Ankindé seul : sa grande et courageuse vision nocturne en haut d’une colline. [Ce poème se lit sur ce blog, accompagné se sa version chinoise, avec ce lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/07/01/ankinde-seul- ]

 

Le Rêve d’Alaye : pensant aux noyés son cauchemar puis, avec Ankindé, leur double incantation de vie. [ Ce dernier poème se lit sur ce blog grâce à ce lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/01/19/le-reve-dalaye-les-voix-de-nuit/ ]

*

 

5

Sous le couvert de l’Atelier d’été de Meissonier, s’est engagé, comme un vrai cinquième acte, un long débat, longue et intense réflexion de tous les participants, acteurs, musiciens et dizaines de spectateurs restés jusque tard dans la nuit.

 

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Varèse, Baptistère & Cathédrale, avec Antonio Devicienti

*

 

Yves Bergeret

Les montagnes sont proches. Les grands lacs effilés sont proches. Proches sont les pentes raides couverts de forêts profondes. Les collines sont là, jusqu’au cœur de Varèse, et leurs grottes et leurs carrières. Et si on va au cœur de la ville de Varèse, on pose son bagage un moment au cœur du long voyage. On arrive au cœur le plus ancien entre les façades sévères et actives, entre les rues marchandes à arcades médiévales. On arrive au triple surprenant corps de bâtiments, la Cathédrale, un puissant campanile sombre et enfin le Baptistère. Lui est clair, modeste. Septième siècle, mais profondément remanié au treizième. De l’extérieur : hauts murs nus. Puis la porte médiévale de bois brut incisé de rudes entailles.

Le seuil, et encore quelques marches de granit rouge, usées, bon granit âpre de la montagne., On descend, comme au Baptistère de Poitiers, ces marches et on est dans ce simple cube de clarté (clarté due sans aucun doute aux restaurations récentes), cube juste adjoint d’une petite abside, elle-même surmontée d’une sorte de chapelle subsidiaire qu’on devine. Et on butte, au centre du sol, sur une grande vasque monolithique claire orthogonale, sculptée de personnages simples : les fonds baptismaux. Sous lesquels les restaurations laissent voir une très ancienne fosse baptismale.

Mais on est irrésistiblement attiré par là-haut la lumière, là-haut les à-plats çà et là de couleurs sur les hauts murs blancs. Des restes parfois assez vastes de fresques le plus souvent du quatorzième siècle, vigoureuses, fraîches, presque toutes entourées d’une petite et franche bordure peinte.

 

L’état actuel de conservation et de restauration donne un très judicieux effet de liberté aérienne à ce que disent traits et couleurs voguant ici parmi la lumière et le blanc. Le programme iconographique pour une  liturgie de messe ou de baptême est carrément oublié : par exemple sur des bouts de murs imprévus deux fois est peint, deux fois et séparément !, le moment unique et dramatique de la crucifixion. Des saints debout lévitent ci et là. Dans la petite abside se côtoient non sans rudesse des scènes rustiques et touchantes, une Madone qui allaite, un sauvetage des trois enfants dans le saloir par saint Nicolas, mais, de manière beaucoup plus sage, une Madone à l’enfant du quinzième, escortée d’un Jean Baptiste et d’un saint Victor.

 

Ici le baptême de la cuve centrale de pierre blanche projette le néophyte dans un monde actif et clair, ouvert et en cours de gestation. Ce qui donne son sens et sa nécessité au lieu c’est non pas la dramaturgie d’une liturgie, mais beaucoup plus la puissance agissante des donateurs, aristocrates et bourgeois des siècles anciens qui enjoignaient aux peintres à fresque d’ajouter ci et là des images, des traits, des effigies simples colorées en deux dimensions. Le sens du lieu, c’est énergie constructrice. Elle se voit partout.

Dans les images elles-mêmes les morceaux d’architecture simples sont très souvent représentés. Même la tête du Christ en croix se comprend dans une architecture de bois.

La matière elle-même de la peinture est une couche supplémentaire, volontaire et joyeuse ; la fresque est une pâte pigmentée posée avec détermination et elle tient bien, là très haut sur le mur blanc, là dans le coin contre l’arc d’une ogive.

Le traitement des visages va de même. Très peu de modelés, de dégradés ; plutôt des à-plats sur lesquels on trace de simples traits, comme des bribes d’écriture, la ligne d’un nez, d’un sourcil, d’une lèvre. Le visage est un élan d’écriture, voire de calligraphie, élan typé selon chaque peintre.

 

Or l’image principale est fortement décalée, et de côté et en hauteur. Sur le grand mur blanc à droite, là haut une frise des douze apôtres au dessus des restes d’une autre frise de grands personnages moins identifiables.

 

Tous les personnages lévitent, pieds nus écartés. Minces, sur un large fond bleu, frère optimiste du bleu de Giotto à la chapelle Scrovegni de Padoue. Aucune dramatisation. Presque toutes les têtes, juvéniles et aux traits dessinés simples se tournent de trois quarts, échappant à la pause impérieuse. Les apôtres tiennent tous en main un livre ou un parchemin non ouverts, textes du savoir futur. Mais à la différence du fond que Giotto peignit à Padoue, le fond ici n’est pas que bleu. Il va d’une bande ocre derrière les pieds nus, à une bande brune derrière les jambes à la large bande du ciel bleu derrière le reste du corps. Le sol est minéral, les longues dalles de pierre et les sols de terre dure existent ici. Exactement comme le tout dernier Malevitch dresse ses silhouettes hiératiques devant des bandes horizontales monochromes, sol puis ciel livide. Exactement comme dans le nord du Mali les esclaves de Peul à Nissanata ou à Nokara, les femmes Songhaï de Dakka et de Hombori couvrent leurs murs intérieurs de fermes bandes horizontales avant d’y tracer des signes. Le monde est stable et bâti. Si comme dans les grandes mosaïques de Ravenne la « théorie » des grandes effigies impériales ou sacrées en impose, pourtant ici leur grâce est libre et légère ; elle vient danser sur un monde en construction, pierre et ciel.

Et l’on revient vers la petite abside aux modestes fresques presque naïves : ce qui ressort alors de son espace plus intime c’est la liberté de la disposition des images comme un jeu de cartes distribuées avec une juvénile énergie, avec leurs bribes d’architecture figurée, avec la santé des visages. Ces faces n’ont pas de volume, ni secret, ni tourment intérieur, ni ombre. Rien n’appesantit vers le tourment sacré d’une vie intérieure. Ce qui se figure avant tout dans ce bâtiment c’est l’acte de construire, de mettre en murs, en effigies à deux dimensions, en panneaux.

Pourtant le mur-panneau cache, indique, protège, révèle quelque chose, dissimule et montre à la fois qu’il dissimule quelque chose. Ce que ce Baptistère, tel qu’il est actuellement, montre c’est la densité pierreuse du monde, ici au pied des Alpes et le courage humain qui sait bâtir. Il montre l’instabilité disponible et créatrice des grandes pierres. Si la personne humaine est avant tout figurée dans les effigies, affranchie de présence et de menace divines, figurée légère et aérienne, c’est qu’elle est l’oiseau qui volète, vole, chante entre les grandes pierres. Tout dans ce Baptistère se joue entre la pierre à bâtir et l’être humain, certes frêle et broyable, mais léger souffle, seulement léger souffle, qui passe en battant ci et là des ailes, souffle léger dont les battements d’ailes sont des syllabes. La continuité de son souffle et de son vol est une phrase : la parole qui passe dans l’espace lithique.

YB

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Antonio Devicienti

Dans une terre d’intenses passages, une sorte de corridor naturel constitué par le territoire autour du Lac Majeur qui unit géographiquement l’Europe Centrale au Nord de l’Italie, se trouve Varèse, ville depuis toujours à vocation marchande et commerciale, dont la fonction était jusqu’à la fin du Moyen Age aussi de halte de poste pour le changement de chevaux et de marché situé justement à ce point de jonction entre Suisse-Allemagne et Italie. Du point de vue religieux toute la région a connu et connaît encore le Rite Ambrosien, sur plus d’un point différent du Rite Romain – la conséquence en est que l’iconographie aussi et le calendrier liturgique possèdent des particularités qui peuvent être lisibles dans l’espace religieux tels qu’églises, baptistères, ermitages.

 

J’ai eu le privilège d’être avec Yves Bergeret quand ce dernier découvrit et justement s’enthousiasma, en les lisant comme lui seul sait le faire, les espaces de la Cathédrale de Varèse et du Baptistère San Giovanni ; j’ai vu avec ses yeux la stratification des époques et des mains exécutantes dans les fresques murales du Baptistère, j’ai constaté et discuté avec lui la convergence de la culture religieuse populaire avec les motivations des commanditaires (qu’ils fussent aristocrates ou bourgeois), je me souviens très bien de la distribution de l’espace, toujours débordant de lumière et toujours rythmé par la pierre et les briques, capables les uns et l’autre d’être matériau vivant et pages pour un récit fertile du rapport entre l’homme et le divin.

 

Yves est capable d’une concentration absolue quand il observe les espaces et les fresques, les voûtes à croisées d’ogive et les surfaces accidentés des portails en bois. Il photographie avec une précision qui, je le découvre, est la même, complètement la même que celle des anciens peintres à fresque : en s’approchant de très près des fresques on voit très bien l’exécution sûre et sans repentir des lignes d’un visage ou les plis d’un vêtement – en observant Yves on se rend compte qu’il possède un regard sûr et déterminé, guide pour les mains qui orientent l’objectif pour cueillir dans les peintures ou dans les architectures ces rythmes et ces volumes, ces couleurs et ces effritements des murs qui ensemble forment un vaste poème de détrempes, pierre, enduit, formes géométriques A L’INTERIEUR DUQUEL se tiennent, non plus des visiteurs ( ou, pire encore, des touristes, mot horrible), mais des esprits prenant part à la continuité ininterrompue de la représentation, du récit, du chant et de la vision – esprits que souvent nous oublions d’être après des générations et des générations de regards qui ont vu ce même lieu, qui en sont devenus parts agissantes.

 

Le Baptistère, donc : de l’extérieur, construction sobre, salle musicale articulée en trois espaces qui communiquent à l’intérieur l’un avec l’autre, quasi seul survivance d’un Varèse médiéval effacé par le passage des siècles, le lieu dans lequel on se libérait du péché originel en s’immergeant dans la grande vasque orthogonale creusée dans un unique, énorme bloc de pierre, le Baptistère est la convergence de la pierre et de la brique (pierre et argile, donc, burin qui creuse et donne forme et feu qui cuit) avec l’eau purificatrice (la région de Varèse est la région des eaux, nombreuses et multiples, eaux des lacs nés de la fonte des glaciers et eaux des si nombreuses rivières qui descendant des Alpes se canalisent dans le Lac Majeur et le Tessin vers le Pô, le grand fleuve de l’Italie du nord, eaux des pluies et eaux qui s’accumulent dans l’utérus fécond des montagnes ; et, en contemplant les peintures subsistantes, en reconnaissant dans les us et les postures des silhouettes la succession du temps historique et culturel (du Moyen Age à la fin de la Renaissance), en imaginant les chants du rite baptismal et les mouvements des participants, les flammes des bougies et des chandelles, on s’insère dans cette continuité des signes et des idées.

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Varèse et la région de Varèse sont, on ne l’oublie guère, terre de frontière : non seulement parce qu’en allant quelques kilomètres vers le nord on entre déjà dans la canton du Tessin et on continue vers l’Allemagne, mais aussi parce que justement de l’autre côté des Alpes suisses la Réforme luthérienne a avancé à grands pas vers le sud et que l’Eglise de la Contre-Réforme a voulu le long du versant méridional des Alpes une série de Monts Sacrés (on en construisit un aussi à Varèse) qui fussent signes tangibles et évidents de la foi romaine et rempart contre la menace luthérienne ; dans la Cathédrale de Varèse, intitulée Saint Victor Martyr les murs sont totalement recouverts de peintures, la machinerie théâtrale du maître-autel, des sculptures par centaines et deux énormes chaires de bois très sombre animent ultérieurement l’espace dans lequel la théologie et l’idéologie de la Contre-Réforme se réaffirment elles-mêmes – Yves, s’arrête, comme saisi, devant l’autel dédié à la Vierge du Rosaire, avec comme auteur et très habile metteur en scène un artiste local (mais de niveau national) connu sous le nom de “le Marazzone” : une Bataille de Lépante représentée sur le devant d’autel renouvelle la présence de conflits antiques, la disposition des peintures dédiées aux épisodes de la vie de la Vierge réaffirme la centralité d’une figure suspendue en pleine ambiguïté entre son propre rôle maternel et une attitude guerrière inattendue.

 

Yves a sur lui un petit carnet, il l’annote à toute force, il se déplace dans l’espace devant l’autel, il est clair qu’il cherche à vitesse inouïe des correspondances entre l’univers animiste et ces représentations de la Madone du Rosaire : les Mystères des douleurs et des joies, la profusion d’images de décollations, de transpercements et de toute sorte de torture visibles partout dans l’église parlent d’une présence vraiment forte du corps et font de la Mort la grande Interlocutrice.

 

Le rapport avec la mort, la tentative de l’exorciser en l’évoquant justement, paradoxalement, continuellement, et peut-être le désir de la rendre familière et donc acceptable, la volonté de créer une dimension unique dans laquelle morts et vivants sont présents ensemble et en dialogue, le rêve atavique d’abolir le temps chronologique semblent se rendre visibles dans cet énorme espace voulu par la communauté, financé par l’argent aussi bien public que privé, consacré à un culte en réalité polythéiste, mais sous les déguisements du monothéisme. Mais, nous le savons, c’est aussi la présence totalisante de l’Eglise du concile de Trente qui réaffirme son propre rôle de seule voie vers le Salut, d’unique dépositaire du magister, d’unique Porte de la Foi. Et le Rite Ambrosien, riche d’influences orientales avec des parties du culte liées à la liturgie de la lumière fait contrepoids à l’obsession de la mort en rendant une unité à l’univers qui sinon aurait été en danger.

 

Yves est fasciné par l’idée de la frontière ; il vient d’en découvrir une qui court ici, entre Nord et sud, entre Protestants et Catholiques, entre gens de langue allemande et gens de langue italienne – et frontière veut dire concomittance, perméabilité, pont et passage, rencontre et réflexion autour des conflits, des incompréhensions, des défiances. Une frontière intérieure à reconnaître dans images et oeuvres de pierres, dans cet inépuisable mouvement du dedans vers le dehors, du dehors vers le dedans.

AD

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