Grain de granite

 

 

Ce cycle de poèmes, ce « poema » comme on dit si bien en italien, je l’ai écrit tout du long de ce dernier mois d’avril à Veynes, Die et Paris ; j’en ai réalisé certaines strophes à l’encre de Chine et à l’acrylique sur quadriptyques, à mes formats usuels de ces mois-ci, de Rosaspina 285 g de Fabriano, Velin d’Arches 300 g et Hahnemühle 250 g, en doubles exemplaires.

La photo est celle, à diverses heures du jour, d’une colonne romaine de granite réemployée dans un mur d’une maison médiévale du centre de Die. Depuis ses deux millénaires et demi Die vit dans ses vastes ondulations sédimentaires calcaires ; le granite, presque sacré, ne pouvait, à grand charroi d’esclaves, venir que des grandes Alpes, du côté de l’actuel Briançon.

Ce « poema » se lit dans une splendide traduction italienne du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/05/13/quaderni-di-traduzioni-li/

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

Premier jour

 

Je sais très bien qu’il n’est pas mon fils,

celui à peau noire qui vient de poser

contre la pente boisée deux colonnes de granite

qu’il portait sur ses épaules.

 

Je sais très bien que je ne suis pas le fils

de la Coréenne qui chante à gorge profonde sous l’arche,

qui chante à gorge grave la sève de l’amour sauvage

allant par les racines de la montagne.

 

 

 

 

Mais avec la chanteuse et le porteur de colonnes

si fort est mon lien

que la montagne tremble,

vient s’appuyer sur l’arche

et me fait naître dans un grain de granite.

*

 

 

 

 

Il a eu la force de porter une colonne par épaule,

c’est bien lui qui a traversé jusqu’aux Alpes

en toute douleur déserts, mers et péninsules,

c’est bien lui qui est traversé par un pacte

des péninsules, des déserts et des vents.

 

Prénom de ce pacte : épopée. Souvent.

Epopée non pas de guerre mais de claire parole

qui terrasse la violence

et lève les graines dans les pentes.

Epopée non pas de hargne mais d’humble

et dure ténacité qui ne connaît pas les plaintes.

 

Il se laisse traverser par le pacte

des péninsules, des déserts et des vents.

Le pacte semble-t-il est immémorial

ou en même temps n’existerait pas avant lui.

Car c’est par son corps en labeur qu’il se met

à entendre à la fois comment s’étirent

les péninsules solitaires, comment remuent

les déserts puérils sur leurs lits de pierres,

comment enflent les vents comme le ventre des

femmes qui enfantent. Il entend s’étirer, remuer,

enfler ; et cela vient s’harmoniser dans le pacte

de la parole. Rugueuse parole

capable de porter des colonnes.

 

 

 

 

*

 

 

Rugueuse voix dont je ne suis pas le fils,

gorge profonde elle saisit au dessus d’elle l’arche

et d’une seule reprise de souffle la déploie,

d’une seule respiration la déploie

depuis une péninsule noire jusqu’au vent

qui brille dans mes yeux.

D’elle je ne suis pas le fils.

De l’homme sombre je ne suis pas le père.

 

Dans l’amble du pacte qui se chante

elle, lui et moi soulevons une montagne puis l’autre,

triade d’ondes sonores,

de cordes vocales, de gestes des mains,

dont je suis le plus petit chiffre,

– je pourrais dire le plus petit buisson,

sec et ardent,

dans un creux de sable

car le granite se délitant essaime

à l’infini la parole.

 

*

 

 

 

*****

 

 

 Deuxième jour

 

Deux colonnes, deux fémurs,

est-ce ivoire ou granite,

l’homme noir les a posées sur le flanc

de la montagne dure.

De ces fémurs immenses qui ont porté le ciel

et qu’il sut porter sur ses épaules

a-t-il besoin encore ? Oui.

Toujours.

 

Une colonne vitreuse, une colonne scintillante

ce sont les deux actes du grand sacrifice,

meurtre et prière, sacrifice qui l’emplit, le peupla

de l’immense rumeur pierreuse des ancêtres.

Les deux actes, celui du pas piétinant de tombe,

celui du moyeu de la mer que les marées tournent.

Les deux jambes du monde

qui peu loquace allait

entre sang de mort et fond noir de l’eau.

Mais lui les a posées, minérales, chair et os,

les a juste appuyées sur la montagne.

 

 

 

 

*

 

 

A pris la relève la chanteuse de Corée

qui fait sonner et tinter les archets et les plectres

entre les colonnes, entre deux syllabes.

C’est elle qui pousse de l’avant

l’homme noir et le monde, c’est elle

qui les fissure, les détache dans le hoquet de sa voix.

 

Les voilà bientôt libres.

Les voilà, écailles de verre que sa voix de feu

souffle et forme. Celui qui porta les colonnes

et les déposa perçoit le feu qui l’enfle,

entend la voix de la femme qui lui ouvre

le chemin courbe et alterné du temps venant,

du temps à bâtir.

 

Est-ce que le long souffle de la chanteuse

n’est pas la fidélité de granite ou de sable,

n’est pas la confiance aveugle du ciel

qui, nu et privé d’oiseaux, se couche sur la montagne ;

et ainsi mieux se conçoit et se moule le pacte

et apprend souffle et geste le pacte

dont la fille aimée est la parole

dont l’enfance est épique.

*

 

 

 

 

L’homme qui n’est pas mon fils

a déposé les colonnes et va libre

dans le sillage du pacte aux épines dures.
Aux épines point ne saigne

car déjà la femme dont je ne suis le fils

lui lève par-dessus la crête

le soleil qui pose son baume sur l’épopée

et cicatrise.

Le chant de la femme frotte aux quatre coins

de la plaie, aux vingt plis du corps

et l’homme va moins lourd,

flèche flairant moins triste

le sentier du poème que j’écris.

 

*****

 

 

 

Troisième jour

 

Comme par la pente boisée

je descends vers le torrent

je reconnais le buisson sec et ardent.

Il est mon ombre du matin : elle luit.

A midi il est ma face friable

avec un peu de feu sur certains rameaux

puis je le perds de vue.

 

Plus bas dans la pente

je rencontre un homme assis sur une pierre.

La peau du haut de son dos porte tatouée

la face d’un démon balinais à mille volutes :

c’est le masque par où la voix grave de la femme

expire dans un souffle le monde,

dans un souffle le va et le vient de la souffrance,

dans un souffle l’audace de ceux

qui marchent par les montagnes, entendant

le pacte des péninsules, des déserts et des mers.

 

Une infime salive tombe de l’haleine

de la chanteuse : c’est, goutte à goutte, le masque

tatoué goutte à goutte

sur le dos des poumons de l’homme qui écoute.

 

 

 

 

L’homme est assis sur un rocher.

Devant lui il apprend avec ses deux mains

à sa toute petite fille à tenir debout.

 

L’homme est jeune. Il est

silencieux. Il frissonne

à l’abri du grand masque de son dos ;

la toute petite fille réside

dans l’émission la plus grave

des cordes vocales de la femme.

*

 

 

 

 

La pente m’appelle, je descends, saignant du front.

Une infime goutte de sang tombe

de l’haleine du vent, puis une autre,

une autre, ma juste survie minérale

qui s’incarne dans un grain de granite.

 

Chétive est la toute petite fille,

fille de l’homme jeune, de personne et de tous,

traçant de ses premiers pas la sente

millénaire du poème que j’écris.

 

Par la sente roule lentement

le grain de granite,

qui est ma mémoire, mienne et de tous,

que les deux colonnes ombreuses

et la voix de feu nourrissent

dans la pente vers midi.

*

 

 

 

 

*****

 

 

Quatrième jour

 

« Mon échelle de perception,

dit le grain de granite,

est le glacier suspendu

entre le soleil dévorant

et le gouffre des couards.

 

Ma litanie de base,

dit le grain de granite,

s’effile dans le torrent blanc

qui court sous le glacier.

 

Ma seule ombre

est le cri du nourrisson qui a faim.

 

Un coq de bronze

me picore le nombril.

Et alors ?

 

Une vipère me vole

et fourre sa rapine

dans sa mallette à maquillage.

Et alors ?

 

Tu t’es fourré sous quel évier,

cafard du racisme ?

Sous mon évier ?

 

Une lumière brille toute la nuit.

C’est le feu du cœur brisé.

 

La lune pleine mange toutes les étoiles.

C’est mon front exsangue

tant j’ai pleuré pour vous.

 

Mes verbes tailladent sûrement trop vite.

Tant pis, sinon le glacier pourrait fondre.

Tant pis, je vis avant la source.

C’est moi qui parfois flambe

au bout des branches

par là-bas dans la vallée triste.

 

Je boîte dans un chant.

C’est ainsi qu’on reprend souffle.

Je boîte en tentant de porter

les trop lourdes colonnes des deux pôles

où l’on trépigne et gèle ».

 

 

 

 

******

 

 

Cinquième jour

 

Les deux lobes frontaux,

les deux sourcils haut froncés,

les deux yeux exorbités,

les deux joues du masque tatoué

sur les omoplates, sur l’envers des poumons

sont les deux colonnes neuves qui germent,

qui poussent comme jeunes chênes drus,

sont les deux colonnes,

est-ce ivoire est-ce granite

est-ce vapeur en volutes doubles,

les deux colonnes nouvelles

que le jeune père se sent prêt à porter.

 

Il se peut bel et bien que, oui, protubère

le couple allant boitant

boitant dansant, le couple du oui et du non

du tenace dialogue de l’immémoriale parole,

du nouveau récit de l’immémoriale parole,

réplique à réplique,

pas dansant à pas dansant

que danse la toute petite fille.

 

De ses deux mains le jeune père la soutient

entraîné par le lent battement de ses omoplates

qu’il ne voit ni n’entend, qu’il sent si fort.

 

Le très jeune père lui donne

lui laisse la sente, la regarde

traçant la sente.

 

Par l’ombre du glacier va la sente,

par le battement du cœur du jeune père,

par la geste alternée des poumons

qui ont le rythme lent et sûr.

 

Là, plus haut, la face granitique

donne son regard à la glace du glacier,

le père perçoit le regard qui va

dans le don, dans les volutes de brume.

 

La toute petite fille ouvre la bouche

et se met à chanter le don, son tout premier salut

à la chanteuse de Corée assise dans du feu,

à l’homme noir qui sait porter

les deux colonnes aux mille sens,

à son père si jeune,

au grain de granit qui roule,

infime esprit de la colonne vertébrale

qui, seule et de tous, hausse et porte.

 

 

 

*

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

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Dans l’atelier de Mariam Partskhaladze, créatrice textile à Die

 

 

 

 

Il n’existe nulle part un tel ensemble de couleurs, formes, couleurs encore, tissus roulés, suspendus, froissés, en liberté dans le secret de l’ordre intime qui est au fond de leur désordre, teintures, déteintes ; si tu entrais dans la serre des fleurs du paradis, ne serait-ce pas ainsi…

J’ai senti qu’oiseau je volais dans un ciel où Véronèse amadoue Le Tintoret ; et les volutes des nuées et des brumes se libèrent du vent uniforme de la vaste lagune vénitienne et s’offrent les turbulences en tous sens des bourrasques des vallées de montagne.

 

 

 

 

J’ai pensé aussi que j’étais dans la luxuriance d’un temple hindouiste ; non, dans la luxuriance d’un album de miniatures indiennes ou mogholes ou peut-être persanes, mais que l’ordre du récit, de l’épopée ou de l’invocation lyrique aussi bien amoureuse que mystique était dissimulé ; ou, plus encore, en gestation.

 

Et que tout dépendait de la main d’une femme. Et non pas de celle de Vâlmîki, l’homme qui, la légende le dit, reçut le récit du Ramayana, ou de Jean à qui une voix souffla à Patmos l’Apocalypse, ou d’Hésiode recevant des Muses, sur la colline aux oliviers où il fait paître brebis et agneaux, le foisonnement chatoyant de la cosmogonie du monde …

*

 

 

 

 

Mariam Partskhaladze, Géorgienne installée à Die depuis tant d’années, est créatrice textile en laine feutrée et broderie. Dans son grand atelier ce n’est pas certes pas un parc de Versailles en microcosme. Ici le dieu docte de la rationalité, de la symétrie et de la haute maîtrise sur les espaces s’est absenté, s’est dissous. C’est une toute autre fluidité qui exalte le sens et la saveur du monde. Et va bientôt exalter le corps en sa vivace et souriante liberté, le corps qui portera la robe que Mariam crée. Et, oui, va bientôt exalter un corps en sa féline souplesse.

*

 

 

 

 

Afin de les incruster dans les laines juste lavées et cardées, que parfois même elle vient d’acheter dans les montagnes autour de Die, Mariam trouve des dentelles anciennes, des fleurs de tissu, des soieries, des laines teintes, des bribes, des broderies. Toutes ces pièces délicates, ouvragées, d’une lente temporalité, ont été en quelque sorte abandonnées. Ceux qui vécurent dans l’habit dont une pièce tient à présent dans la main de Mariam, dans la vêture déposée sur la table, dans la tendresse, ceux-là se sont retirés, se sont effacés, indéterminés peut-être, étreints de mélancolie et de solitude ; ils ont pris une longue barque et voguent dans l’émotion et le retrait, dans la nuit déjà très loin. Et ils et elles ont rendu à l’anonymat, à une sorte de liberté apatride ces éléments de tissage que Mariam lave, feutre, coud, assemble, dispose dans un nouvel agencement agile des formes et des couleurs.

 

 

 

 

Leurs tissus, leurs effets (quel beau mot !) parlent pour eux, eux les absents qui se sont repliés, là-bas juste derrière la montagne de Justin au sud de l’atelier. Derrière la montagne, c’est camp du Drap d’Or. Derrière la montagne, c’est tour de Babel dont les tables et les étagères de Mariam en son atelier montrent les reliefs du perpétuel festin.

*

 

Ou bien étagères et tables montrent les accessoires de scène, disponibles à la grande recomposition dont l’intelligence de l’artiste, haute dame du Caucase qui a traversé toute la Méditerranée jusqu’à nous, va enchanter notre vie de fond de vallée.

 

 

 

 

Mariam n’est pas la démiurge à la virile posture comme les trois mythiques énonciateurs que je disais plus haut : Vâlmîki, Jean et Hésiode. Elle est la démiurge beaucoup plus souple et humaine, profonde, sensible et magicienne, Médée ayant dépouillé toute fourberie : ce ne sont pas des pièces de tissu qu’elle s’approprie. Ce qu’elle saisit, c’est un legs prolixe d’humanité entrelacée. Elle l’observe, l’écoute, le met en travail, le recompose, le recompose complètement. Elle est bien démiurge, mais démiurge par création profonde au cœur même de la transmission.

 

 

 

Voici, un corps féminin attend sa vêture, son lent baptême par un habit de laines libres incrustées d’épisodes d’ancêtres, de phrases de récits sur des rivages inconnus ; comme une archéologue fugace, comme une éphémère anthropologue, Mariam recompose pour la personne un alphabet, une langue peut-être, que le corps féminin va mettre en verve, en vie, par l’assemblage fluide des éléments. Et la sève, le sang qui donne vie à l’ensemble composé, re-composé, c’est l’intelligence de la jeune artiste.

 

Un matin enfin, assemblées, cousues, souples et logiques, au loin s’en vont les œuvres de Mariam, les bustiers, les gilets, les chapeaux, les étoles, les robes qui voyagent sur les hanches et les torses, sur les corps des voyageuses, sur les chanteuses de l’Opéra de Paris, sur la tête de la Sicilienne, sur la tête de la Milanaise, sur la tête de la cultivatrice de Luc en Diois, sur les épaules de la femme de Canton. Et la robe, et l’étole que Mariam assemble avec les longs pans de laine qu’elle feutra, installent la femme qui les porte dans une fable nostalgiquement somptueuse où une porte du paradis s’ouvre et reste entrebâillée, avec un léger murmure.

*

 

 

 

Yves Bergeret

 

***

Le Site internet de Mariam Partskhaladze s’intitule : mp-creationtextile.com

*****

***

*

 

 

Journal tchèque, en hommage à Francesco Marotta

 

 

Cette publication est un hommage à Francesco Marotta, poète profond et essentiel, traducteur saisissant toute la dynamique de la pensée poétique et toute l’énergie du surgissement de la métaphore.

 J’ai écrit ces poèmes lors de mes séjours à Prague, au fil de deux années.

Leur version italienne a été créée par le poète Francesco Marotta.

Leur mise en page est également de lui.

 

Yves Bergeret

 

*****

 

 

YVES BERGERET

 

 

Journal Tchèque

Diario Ceco

 

 

 

 

[2012-2014]

 

 

 

 

I

S’ouvre au bord

(Si apre sul bordo)

 

 

 

 

1.

Adieu les rails

le tramway s’envole vers le quatrième nuage

ouvrant les tombes

et levant le rideau de la scène

où j’ai joué.

 

Dans le souffle de l’ascension

je trouve la parole et la prends par la main.

 

Et cherche avec elle parmi le sol ébranlé

les graines fraîches

mêlées aux vestiges d’or

de notre épopée.

 

 

1

Addio rotaie

il tram s’invola verso la quarta nuvola

aprendo le tombe

e alzando il sipario della scena

dove ho recitato.

 

Nel soffio dell’ascesa

trovo la parola e la prendo per mano.

 

E cerco insieme a lei sul suolo che vibra

i semi freschi

mischiati alle vestigia d’oro

della nostra epopea.

 

 

2.

A la maison recomposée

j’entends marcher les mortes

et je salue celles qui traversent

un autre quart de siècle

avec des effusions toujours si près de la lave.

 

Au buffet de la gare

les voix grondantes des buveurs de bière

font accoucher le ciel.

 

Ainsi aussi naît la parole.

 

 

2

Nella casa ricostruita

sento camminare le defunte

e saluto quelle che attraversano

un altro quarto di secolo

con delle emissioni sempre così vicine alla lava.

 

Al bar della stazione

le voci assordanti dei bevitori di birra

fanno partorire il cielo.

 

Anche così nasce la parola.

 

 

3.

Le compositeur

prend la ville affolée par la main

et lui rend un soir son humanité.

Cris, rage et rires des pierres se taisent.

C’est l’attente entre elles qui chante

entre les pierres l’attente que la parole se lave

et prophétise l’épopée impossible.

 

 

3

Il musicista

prende per mano la città impazzita

e le restituisce una sera la sua umanità.

Grida, rabbia e risa di pietre si tacciono.

E’ l’attesa che canta in mezzo a loro

l’attesa tra le pietre che la parola si purifichi

e profetizzi l’epopea impossibile.

 

 

4.

Les étudiants viennent au Musée cubiste

chercher la parole du quatrième nuage

entre les bronzes à la volée

et les feuilles à la battue

où elle pourrait se poser.

 

A peine se laisse-t-elle écrire,

la parole cherche le cinquième nuage.

 

 

4

Gli studenti vengono al Museo del Cubismo

a cercare la parola della quarta nuvola

in volo tra i bronzi

e i volumi incorniciati

dove potrebbe posarsi.

 

Non appena si lascia scrivere,

la parola cerca la quinta nuvola.

 

 

5.

Entre les collines

stucateurs, doreurs et sculpteurs

ont tant et tant tordu

l’espace en tous sens

qu’ils ont fait de la ville

une grotte retournée

comme un gant.

 

Au confluent précis

de la destruction

et de la parole.

 

Est-ce qu’ici la parole

ne marche pas sur sa tête?

 

Sous la voûte de la taverne obscure

les joueurs d’échec rattrapent le dieu aveugle

que la parole disperse depuis trente siècles.

 

 

5

Tra le colline

decoratori, doratori e scultori

hanno a tal punto modificato

lo spazio in ogni direzione

da trasformare la città

in una grotta rovesciata

come un guanto.

 

Alla confluenza precisa

della distruzione

e della parola.

 

Non è che qui la parola

non cammina sulla sua testa?

 

Sotto la volta della taverna buia

i giocatori di scacchi incontrano il dio cieco

che la parola allontana da trenta secoli.

 

 

6.

Dans ses propres alluvions

creuse

le fleuve

 

A creusé dans les guerres

sa vocation

le passeur de langues

 

Dans le vacarme des églises

a creusé

l’image claire qui bouge

 

La parole y trouve parfois son auberge

 

 

6

Nelle sue sedimentazioni

scava

il fiume

 

Ha scavato nelle guerre

la sua vocazione

il traghettatore di lingue

 

Nel brusio delle chiese

ha scavato

la mobile immagine chiara

 

La parola vi trova talvolta il suo ostello

 

 

7.

Mélèzes, érables et frênes

châteaux, méandres et statues

tout s’ouvre au bord,

s’écarte et part

vers une autre parole

dont l’appartenance tombe

comme en été une bretelle

d’une épaule nue.

 

 

7

Larici, aceri e frassini

castelli, meandri e statue

tutto si apre sul bordo,

si allontana e parte

verso un’altra parola

da cui il possesso cade

come in estate una bretella

da una spalla nuda.

 

 

 

 

II

La veste trouée

(La veste bucata)

 

 

1.

Légères coupoles, voiles enflées

sutures et cicatrices

langues divorcées tournant en manège

dont parfois s’enfuit tel dialecte

 

Chante kiosque qui fédère et disperse

corps et mots, liens et sauvageries

qui ne s’amarrent

qu’à des sculptures tordues ou raides

adossées au fleuve ou à des retables luisants

 

 

1

Cupole leggere, vele gonfie

suture e cicatrici

lingue separate che vorticano in una giostra

da cui talvolta fugge qualche dialetto

 

Canta, chiosco che unisci e disperdi

corpi e parole, legami e ferocie

che si àncorano soltanto

a sculture contorte o rigide

addossate al fiume o a dei pannelli luminosi

 

 

2.

Autrement qu’avec les doigts blancs

et les yeux clairs de la parole

qui trépigne dans les semences

 

peut-on recoudre la veste du dieu qui s’effiloche,

ravauder la ville dont l’âme fuit par les quais,

repriser le drap glorieux que la musique

s’éveillant en sursaut projeta en plein couchant?

 

 

2

In che altro modo se non con le dita bianche

e gli occhi chiari della parola

che palpita dentro i semi

 

si può ricucire la veste sfilacciata del dio,

rattoppare la città la cui anima fugge per i moli,

rammendare il drappo glorioso che la musica

svegliandosi di soprassalto lanciò in pieno tramonto?

 

3.

Hommage à ceux qui marchent lentement dans la gare,

à ceux qui attendent le tram en regardant les mouettes,

à ceux qui escaladent les citadelles de leur passé avec grâce

 

ils n’ont pas d’appartenance

 

sur leur épaule Est vient se poser l’ancien poids du monde

et sur celle de l’Ouest le contrepoids d’un orgueil

qui bégaie dans des langues

 

 

3

Onore a quelli che camminano lentamente nella stazione,

a quelli che in attesa del tram guardano i gabbiani,

a quelli che scalano con grazia le cittadelle del loro passato

 

essi non hanno alcuna appartenenza

 

sulla loro spalla a est si è posato l’antico peso del mondo

e su quella a ovest il contrappeso di un orgoglio

che balbetta nelle lingue

 

 

4.

Le magma bourdonne

la baleine chante

le volcan gronde

sur ses branches mortes la ville pose

sur ses pylônes et ses clochers la ville pose

l’autre partition dont chacun émeut

une mesure quand même brute

 

4

Il magma ribolle

la balena canta

il vulcano rimbomba

la città poggia sui suoi rami morti

la città poggia sui suoi piloni e i suoi campanili

l’altra partitura di cui ognuno sposta

una nota comunque grave

 

 

5.

L’aveugle qui chante en buvant une bière à l’aiguillage

reprend les amours concentriques

des voyageurs dont les pas ne résonnent pas dans la gare

et les auréole sur des haines ruinées,

sur des façades surplombantes,

sur des hanches anonymes,

sur l’autre face de la parole

 

 

5

Il cieco che canta bevendo una birra alla spina

riprende gli amori concentrici

dei viaggiatori i cui passi non risuonano nella stazione

e li dispone a corona sugli odi disfatti,

sulle facciate sporgenti,

sui fianchi anonimi,

sull’altro versante della parola

 

 

6.

Mince dorure au plafond

du bleu peint à des branches nues

adieu déjà

le fils s’en va

 

 

6

Sottile doratura sul soffitto

dipinto in blu a rami spogli

è l’ora dell’addio

il figlio se ne va

 

 

7.

Soustraire les dorures

soulever un carrelage

 

et encore une plaine et sa brume

 

parler dans une nuit sans lune

et encore une frontière sans fleuve

 

et encore en creux une Asie aux os cassants

 

 

7

Rimuovere le dorature

sollevare un pavimento

 

e ancora una pianura e la sua bruma

 

parlare in una notte senza luna

e ancora una frontiera senza fiume

 

e ancora, silenziosa, un’Asia dalle ossa fragili

 

 

8.

Après l’image m’emmène

le chant

 

 

8

Dopo l’immagine mi accompagna

il canto

 

 

9.

La poignée de mélèzes en novembre

de l’autre côté du village

 

celle si triste que son visage ridé

l’a déposée sur l’îlot de bouleaux

 

s’immolent dans l’image qui les sauve

et les pétrit jusqu’au chant

 

 

9

La manciata di larici in novembre

dall’altro lato del villaggio

 

quella tanto triste che il suo viso rugoso

l’ha deposta sull’isolotto di betulle

 

s’immolano nell’immagine che li salva

e li plasma fino a farne un canto

 

 

10.

Les ruisseaux descendent à tue-tête

dans les cavernes et la mémoire

 

pour la route du troisième acte

je nous souhaite un retable

et de bons masques

 

 

10

I ruscelli scendono a precipizio

nelle caverne e nella memoria

 

sulla strada del terzo atto

desidero per noi un fondale

e delle maschere adatte

 

 

11.

Mais peut-être parade ou recours

écart ou trop grand écart?

Pont frais ou rompu?

 

Parole: belette ou renard?

 

 

12

E’ forse parata o risorsa

divario o immensa distanza?

Ponte nuovo o crollato?

 

Parola: donnola o volpe?

 

 

 

 

III

Marquetant les vallées

(Istoriando le valli)

 

 

1.

Dans l’alluvion l’eau cherche encore chemin,
l’étranger creuse le sédiment,
très étranger l’enfant
écoute la phrase par l’autre bout

 

1.

Nell’alluvione l’acqua si fa ancora strada,
lo straniero scava il sedimento,
ancora più straniero, il bambino
ascolta la frase dall’altra estremità

 

 

2.

A l’enfant qui dort contre mon épaule,
à l’égaré qui halète sur la crête,
à la serveuse qui rougit au comptoir
s’adresse la phrase cisaillante
qui soulève les toits, fissure les façades,
fait danser les atlantes sur le trottoir
et qui me traversant le torse
jette toute béquille au fourré

 

 

2.

Al  bambino che dorme appoggiato alla mia spalla,
all’uomo smarrito che ansima sul crinale,
alla cameriera che arrossisce al banco
si rivolge la frase tagliente
che scoperchia i tetti, crepa le facciate,
fa danzare gli africani sul marciapiede
e attraversando il mio petto
getta ogni stampella all’ammasso

 

 

3.

Au hommes massifs
aux femmes fatiguées
qui font quatre décennies le tour de l’escalier

 

sans monter
ni descendre ni s’en rendre compte

 

à eux laissons le long ressac hors la langue,
son écho sous la voute
sans rythme ni contrevoix

 

Le train va partir
le rail grince
la main sur la poignée de la portière

 

ou le vent suivant pas à pas l’eau de la pluie
dans le nuage qui disperse sa menace

 

 

3.

Agli uomini corpulenti
alle donne esauste
che da quattro decenni fanno il giro della scalinata

senza salire
né scendere e senza rendersene conto

a essi lasciamo la lunga risacca senza parole,
la sua eco sotto la volta
senza ritmo né controcanto

Il treno sta partendo
la rotaia cigola
la mano sulla maniglia della portiera

 

o il vento che segue al passo l’acqua della pioggia

nella nuvola che allontana la sua minaccia

 

4.

Peau très pâle de l’amoureuse
qui a confié au soleil de s’occuper
des affaires de graine, de couleur et de terre

 

peau très pâle
léger tambour
qu’affectionnent les doigts de la mélancolie
et aussi les doigts de la phrase qui se moule

 

 

4.

Pelle pallidissima dell’innamorata

che ha affidato al sole l’incombenza

dei semi, del colore e della terra

 

pelle pallidissima

tamburo leggero

prediletto dalle dita della malinconia

e anche dalle dita della frase che prende forma

 

 

5.

Il paraît qu’on renaît
dans un remous du fleuve,
dans une cascade que le vent échevèle,
dans une phrase simple qui passe au présent

 

sonore on renaît
dans plusieurs pierres lavées sur la berge

 

 

5.

Sembra di rinascere
in un vortice del fiume,
in una cascata che il vento scompiglia
in una semplice frase che prende corpo

si rinasce sonori
tra le tante pietre lavate sulla riva

 

 

6.

Certains que la malédiction poursuit
s’assoient au bord du fleuve,
malades, Russes petits tyrans tyrannisés,
poètes désuets de mysticisme,
malades autres, divers sourds sans lèvres.
Et l’oreille interne perdue.

 

Le fleuve sourit d’eux

 

et pour eux le grand récit sonne

dans les cordes vocales du courant
et même eux, îlots vaseux, piles de pont,
sont dans le fleuve-chœur

 

 

6.

Alcuni perseguitati dalla malasorte

si siedono in riva al fiume,

malati, piccoli teppisti russi asserviti,

antiquati poeti mistici,

altri malati, diversi sordi senza labbra.

E l’orecchio interiore perduto.

 

Il fiume sorride di loro

 

e per loro il grande racconto risuona

nelle corde vocali della corrente

e anch’essi, isolotti fangosi, piloni di ponte,

sono nel fiume-coro

 

 

7.

Contre les quais où se frottent contes petits et grands cris,
contre les berges où s’usent les langues
s’ébroue
au cœur du fleuve fangeux
la source claire

 

 

7.

Contro le banchine dove si sfiorano piccole storie e grandi grida,

contro gli argini dove si logorano le lingue

fiotta

dal cuore del fiume fangoso

la sorgente chiara

 

 

8.

Grande voix du fond du fleuve
monte enfle croît

 

brune aux yeux noirs
ouvre ses jambes

 

clochers et beffrois ploient
tours de télévision et hauts immeubles
ouvrent leurs ailes

 

le fleuve est lac en haut d’une montagne

 

conque

 

 

8.

Una grande voce dal fondo del fiume

risale si gonfia cresce

 

bruna dagli occhi neri

apre le sue gambe

 

campanili e bastioni si piegano

torri televisive e alti edifici

aprono le loro ali

 

il fiume è un lago in cima a una montagna

 

una conca

 

 

9.

Les fresques s’éclairent,
les maudits se relèvent,
l’oreille interne se reforme,
la bière ne tue plus les mots,
une parole très ouverte cherche chemin,
monte du fond du cratère

 

 

9.

Gli affreschi si illuminano,

i disperati si rialzano,

l’orecchio interiore si rigenera,

la birra non uccide le parole,

una parola accogliente si fa strada,

risale dal fondo del cratere

 

 

10.

On se retourne pour voir
comment marche cet étranger
qui n’a enfilé qu’une manche de la langue.
Son autre bras: os léger
d’origine inconnue, des à-pic vertigineux
entre chaque syllabe qu’il dit, os battant la mesure
de l’océan qui traverse nos générations

 

 

10.

Ci si volta per vedere

come cammina lo straniero

che ha infilato una sola manica della lingua.

L’altro braccio: osso leggero

di origine sconosciuta, di picchi vertiginosi

tra ogni sillaba che pronuncia, osso che batte il ritmo

dell’oceano che attraversa le nostre generazioni

 

 

11.

On se cogne à celui qui arrive du bout de l’Asie,
on se cogne à lui, on le traverse,
il n’est plus là, aveugle à midi,
nuage durci dont les voyelles manquent toutes.
On avait pourtant dressé des statues sur toutes les places pour le héler;
il nous laisse des paravents, des décors fauves, des soupirs

 

 

11.

Ci si imbatte in colui che arriva dall’Asia estrema,

ci si scontra, lo si oltrepassa,

non è più là, cieco a mezzogiorno,

nuvola indurita senza più alcuna vocale.

Eppure erano state erette statue in ogni piazza per chiamarlo;

ci lascia dei paraventi, delle decorazioni sgargianti, dei sospiri

 

 

12.

On s’enhardit
en écoutant celui qui a retiré des grilles à la forteresse,
les a plantées à ras du fleuve.
Le courant les fait tinter, un peu faux;
il en a jeté une puis deux puis trois dans le courant:

elles consonnent.
Notre innocence peut maintenant précipiter son épopée dans l’air et l’eau

 

 

12.

Ci si sente audaci

ascoltando chi ha divelto le inferriate della fortezza,

le ha piantate rasenti il fiume.

La corrente le fa tintinnare, un po’ stonate;

ne hanno gettata una, poi una seconda, poi una terza nella corrente:

risuonano coralmente.

La nostra innocenza può lanciare ora la sua epopea nell’aria e nell’acqua

 

 

13.

Or ces trois étrangers ont construit des ponts
vers l’autre côté de la voix sèche et du vernis noirci,
là où des strophes et des paragraphes se cherchent

 

et là, il y a beaucoup de place, vraiment,
pour que germent des noms et des noms,
et certains mots qui ne blessent pas

 

 

13.

Quei tre stranieri hanno gettato dei ponti

verso l’altro lato della voce arida e della vernice annerita,

là dove strofe e paragrafi si cercano

 

là dove c’è veramente tanto spazio

perché nascano nomi e nomi,

e talune parole che non feriscono

 

 

14.

et ces mots qui ne blessent plus se mettent en répliques
l’un à l’autre, l’autre à l’un,
le lien et la séparation, la feuille et l’ombre
la colère et l’étang, le discernement et le rien.

 

Reste à chercher encore quel chœur notre
secouera les décors jusqu’au bord du sens,
en creux dans le récit cru,
un centre entre les ponts, fleurs dans les remous

 

 

14.

e le parole che non feriscono più rispondono

l’una all’altra, reciprocamente,

il legame e la separazione, la foglia e l’ombra

la collera e lo stagno, il discernimento e il nulla.

 

Resta ancora da trovare quel coro nostro

che rimuoverà gli orpelli liberando il senso,

nascosto nel racconto vivo,

un centro fra i ponti, fiori dentro i vortici

 

 

15.

Certes la nuit se fissure entre le gris et le bleu
mais peut-on imaginer un monde dont à midi les couleurs se retirent,
une forêt dont l’écureuil, le pivert et le geai se gomment?

 

Ce n’est, ce ne fut que marée basse.

Certaines vocations d’acteur, certaines tirades,
l’élan d’un tramway dans la pente,
une certaine narration qui marquète les vallées,
certain sacrifice à l’ombre mais sans une goutte de sang,
certaine beauté désarmante au creux de la parole,
cette réplique qui s’approche et s’éloigne

 

 

15.

E’ vero che la notte si scinde tra il grigio e il blu

ma si può immaginare un mondo in cui i colori a mezzogiorno si ritirano,

una foresta dove lo scoiattolo, il picchio e la ghiandaia scompaiono?

 

Non è, non fu che bassa marea.

Una vocazione da attore, un po’ di enfasi,

la spinta di un tram lungo il pendio,

una narrazione che punteggia di storie le valli,

un sacrificio nell’ombra ma senza una goccia di sangue,

una bellezza disarmante racchiusa nella parola,

la risposta che si avvicina e si allontana

 

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

La Ténacité d’Alaye 阿拉依的坚韧

 

Faisant suite au poème Le Rêve d’Alaye, scène centrale des cinq actes de Carène (2017), ce poème-ci a été créé, accompagné de gestes d’acrylique et d’encre de Chine rouge, à Catane en Sicile par Yves Bergeret le 27 mars 2019 en deux exemplaires sur quatre quadriptyques horizontaux de Fabriano Rosaspina ivoire de 18 cm de haut sur 100 cm de large.

*

Ce poème se lit en italien dans une version aussi dynamique que claire du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/04/03/la-tenacia-di-alaye/

*

On lit également ce poème en chinois dans une traduction élancée et musicale de Zhang Bo.

 

 

 

Voici que le monde se désépaissit.

Avec l’espoir jaune vif et or

de renaître complètement et sans savoir comment,

de renaître d’entre les alluvions et la fange partout,

il avait traversé la mer il y a dix ans.

于是世界早已变得稀薄。

带着烫金明黄的希望

去完整地重生又不知如何办到,

去重生于四处的积土与泥浆之间,

他穿过大海已有十年。

Mais il avait été proie de trafiquants

puis de mafieux à la petite semaine

puis d’hypocrites beaucoup plus fins

qui l’anesthésiaient en détournant des mots

comme fraternité, partage, compassion.

Vraiment c’était urticant,

c’était collant comme une toile d’araignée.

然而他已然是不法商人的猎物

接着成为末流黑手党的猎物

接着成为更加精明的伪君子的猎物

他们通过改换词语的意义去把他麻痹

例如博爱、分享、同情。

这真让人浑身发疹,

这就像蜘蛛网般黏人。

*

 

 

 

 

Pendant cinq ans trop serviable,

trop heureux d’être en vie

il a supporté les fils de l’araignée

et s’est tu, pour protéger ses frères de voyage

miséreux, impatients, désorientés.

在过于热心助人的五年中

为活着感到过于幸福的五年中

他忍受了蜘蛛的丝线

并沉默不语,以此保护他那些旅途中

苦难、焦躁、困惑的弟兄。

Puis pendant encore cinq ans

il a un à un coupé les fils.

Et un matin il a dégagé un trou,

par où le vent a soufflé.

Le trou s’ouvrait dans un mur qui était devant lui

et même contre son front.

Ce mur il ne l’avait jamais aperçu auparavant

et maintenant son front était frais.

接着又用了五年

他一根根斩断丝线。

一天早上他打穿了一个孔洞,

风经由那里吹拂。

孔洞开在一堵立于他面前

甚至顶在他前额的墙上。

这堵墙他此前从未察觉

现在他的前额凉爽。

*

 

 

 

 

D’une prière, d’une pensée, d’une intuition

et d’une vision audacieuse comme parole de poète

il s’est la dixième année engouffré tout entier

par la brèche et s’est envolé.

A sauté, peut-être. Aucune chute ne survint.

L’air n’était pas glacé,

l’air était exaltant comme un arbre

au printemps bruissant d’abeilles.

L’air était libre

et lui-même a découvert vraiment la liberté.

通过一次祷告,一次沉思,一次预感

以及一次如诗人话语般大胆的梦幻

他在第十年整个人从缺口

猛然切入然后起飞。

他曾下坠,也许吧。然而跌落并未发生。

空气未曾冻结,

空气曾如春天蜜蜂作响的树木般

令人兴奋。

空气曾无拘无束

而他本人真正发现了自由。

*

 

 

 

 

Elle est un vent qui vient et qui va,

des paroles stables et claires font son oxygène,

que les traitres ont de la peine à respirer.

Mais lui découvre la grammaire de ce vent

et apprend comment dans ce vent les montagnes se sculptent,

comment on peut avec ce vent modeler

la forme des villes et soulever le poids

du grand labeur de la vie.

自由是来而复往的风,

坚实明晰的话语造就她的氧气,

叛徒们难以呼吸。

而他发现了这风的语法

并学会群山如何在这风中雕刻自己,

学会人们如何用这风去塑造

城市的形态并托举

生活中艰苦劳作的重负。

Car chacun ici crée une place pour son nom

et pour son corps. Chacun crée le jardin ouvragé

de la parole ouverte où poussent herbes,

arbres et plantes dont chacun se nourrit et nourrit ses proches

et ses voisins au loin de part et d’autre des mers.

因为这里的每一个人都为各自的姓名

与身体创造一个位置。每一个人都创造由话语精工细作

的花园那里生长出青草,

树木与植物,每一个人都用它们养育自己并养育他

远在大海两岸的近亲与远邻。

*

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui tremble près de l’image

 

1 / Dessin couleur  suivi de  2/ Charrette

[Charrette / Carretto se lit ici bilingue en italien et en français, avec une vivace traduction du poète Francesco Marotta]

*

 

 

1

Dessin couleur

 

 

Le chien lui a mangé la joue

Son père tue le chien. On recoudra les restes après.

Saoul son père le bat. La mère chasse le père.

Beau-père plus brutal encore. Lui s’enfuit.

Sans joue. Sans langage.

Agresse ses instituteurs. Fuit ses foyers d’accueil.

Son corps grandit. Très velu. Très maigre.

Dans les bagarres il perd la moitié de ses dents.

Il parle très peu, bégaie, s’enflamme.

Trois fois condamné à la prison tant il frappe.

A peine ses phrases s’organisent-elles, il fuit,

frappe, se tait. Ironise. Il vit à la rue.

 

 

 

 

Il ne sait pas qui il est.

Il ne sait pas s’il est.

Il ne sait pas qu’il est.

Il n’a pas notion que l’on puisse savoir.

 

Il fait un enfant que la maladie

tue six ans après et la mère s’enfuit.

Il se saoule à mort, n’y arrive pas.

Il conduit à toute vitesse, se jette

avec sa voiture dans le vide.

Il est et n’est pas.

 

 

 

 

Depuis vingt ans il dessine à très gros traits noirs.

Feuille à même le trottoir ou sur les genoux.

Il dessine des bolides dont les profils hésitent

et puis des maisons fermées, des manoirs

clos, des châteaux fortifiés.

Gros sont les traits, qu’il gomme, déplace, reprend,

très gros sont les traits, piliers qu’il plante

dans la tempête océanique puis déplace vers

la banquise mentale puis gomme et resserre

écarte resserre ; ce sont les côtes des poumons

de la vie, dessiner est respirer,

il gomme et resserre éloigne joint dilate gomme ;

ce sont les nervures de la grammaire

qu’il va donner au monde puis à lui-même.

Dessiner sera naître à soi-même.

Mais hargneuse comme hyène la violence lui a

toujours refusé d’être et le recrache hors parole.

 

 

 

 

Car dès qu’à grands traits noirs la feuille

du dessin en deux dimensions devient une harmonie

possible posée comme une jetée de pierre

dans l’océan de pure violence, il prend sa boîte de gouache

et ses tout petits pinceaux. Avec l’acharnement du miniaturiste

avec l’insensibilité du chirurgien il couvre d’aplats épais

tous les traits, les exclut du pardon, cache l’harmonie envisagée

par un paravent de couleurs fortes sans dégradé ni modelé.

 

Sur la violence brute il a posé la feuille vierge,

sur la feuille il a tracé un relevé de la vie possible,

sur le relevé de la vie possible il a serré le masque coloré

assourdissant, sans fenêtre ouverte, sans trou

pour les yeux ni pour la bouche qui veut souffler

et parler ni pour la bouche qui veut poser le baiser.

La couleur est son maquillage de mort.

 

 

 

 

Il essaie de vendre ses peintures.

Ni lien de parole avec personne, ni lien d’affection

avec personne, ni lien de quoi que ce soit,

mais juste la survivance et l’effroi qui se perdent

eux-mêmes dans un rêve vorace et sans contour.

Ah, vendre des peintures…

Mais c’est trop car l’acheteur qui aime ses couleurs

aime ce qui cache cela qui seul compte et

ne peut être aimé, et qui s’enfuit de honte

et d’extrême pudeur, l’utopie

d’harmonie de la vie et l’élaboration de la personne

qu’il n’arrive pas à être. Car ses deux pieds sont

coulés dans l’entrave de bronze de la violence

qui le viole sans fin.

 

Le dessin qui sauve, le dessin qui enfante,

ah c’est déjà trop de vie, le dessin qui sauve,

vite le faire suffoquer sous la couleur, mais entre couleur

asphyxiante et trait de vie balance la vague

silhouette de la personne, terne pantin

que Kleist approcha mais qui s’en va de

guingois par un jour gris,

mendiant sur le trottoir.

 

 

 

 

Sur le trottoir passent debout les marcheurs

silhouettes grises sans âme

qui ne voient pas, qui ne voient ni dessins en cours

ni fortes peintures rigides, qui parlent par seuls stéréotypes

hors vie hors lien et mâchonnent le pain fade

écarté de la vie et du sable cristallin où se jette la vague

tandis que reflue la précédente ; lui est le poisson

rejeté sur le sable par le ressac mais pourtant sans

s’asphyxier. Quelque chose en lui veut vivre.

 

De ses feuilles de couleurs qui s’abîment dans son gros sac,

de ses feuilles peintes qu’il vend parfois

est-ce qu’il ne fait pas un castelet de guignol

où s’agiteraient des silhouettes en mimant la vie ;

mais pour dresser ce castelet il faut une mémoire

et lui n’en a pas, ou si peu, occupé aux aguets

à survivre, se battre, désirer, refluer, bondir, rêver

hors temps.

 

 

 

 

De ses feuilles de couleurs qui s’abîment dans son gros sac

est-ce qu’il ne fait pas un radeau que le ressac

emporterait un matin de grande marée ;

mais pour assembler ce radeau il faut une mémoire.

 

 

De ses feuilles de couleurs qui s’abîment dans son sac

est-ce qu’il ne fait pas un jeu de cartes, de grandes cartes

robustes dont il bat et rebat son destin ; mais jeu de cartes

et destin demandent une mémoire et de prévoir un peu

d’avenir et lui n’a jamais appris, n’a jamais connu

ce qu’est le temps. Et pourtant chaque trait noir du dessin

avant que la peinture ne le cache est l’aiguille,

la petite, l’aiguille, la grande, qui lui indiquent que l’heure

existe et que se construit au fil des heures et des jours

la personne à laquelle il n’accède pas.

 

 

 

 

***

*

 

2

Charrette

Carretto

la version italienne est l’oeuvre du poète Francesco Marotta

 

 

 

 

Crépitent par dizaines près des cailloux les images de fer

par dizaine les images de bois.

 

Tremble depuis sous les talus d’herbes sèches

le souffle d’entre les pierres.

Qui nous insuffle la vie du sol, des ancêtres, des graines,

des maléfices, des aromates, des bonheurs.

 

Est-ce qu’en mars ce sont seuls les merles qui chantent,

n’est-ce pas aussi la rude et rouge foule

qui petite tout près du sol

tressaute sur le chemin de terre ?

 

Tintinnano vicino ai sassi decine di immagini di ferro

decine di immagini di legno.

 

Vibra dal fondo dei dirupi di erbe secche

il soffio tra le pietre.

Che ci infonde la vita della terra, degli antenati, dei semi,

dei sortilegi, degli aromi, delle gioie.

 

Sono solo i merli a cantare, a marzo,

o sono anche le minute figure ruvide e rosse

che a un palmo dal terreno

sobbalzano sulla strada sterrata?

 

 

 

Crépitent près des cailloux les images des saints

les têtes de chevaux et de griffons,

les casques guerriers, tous petits peints très vifs.

Un mètre au dessus des cailloux crépitent les images.

 

Tremblotent près des oliviers gris

le discord et l’accord et le discord

des cent quarante six bouts de bois peints

ensemble allant au pas du cheval

qui tire les bras de la charrette.

 

Si ce n’est en plus par jour de pluie la boue qui gicle,

c’est chaque jour la dure tragédie de vivre qui gicle

et accroche et colle ses images à l’essieu, aux ridelles,

aux bouts de tout bois, de tout fer qui font corps

membré démembré de la charrette,

allant son chemin pour commercer,

pour cultiver. Merci forgeron, merci ébéniste,

merci peintre qui osez qu’on tremble encore plus fort

que l’île du volcan, que la terre du séisme,

que la colère du seigneur, que le châtiment

des dieux aveugles et de la mort absurde, merci

à vous qui démultipliez à un mètre du redoutable sol

la splendide frénésie de l’image

qui par ironie, par parodie, par fierté

sauve.

Tintinnano vicino ai sassi le immagini dei santi

le teste di cavalli e di grifoni,

gli elmi guerreschi, tutti piccoli, dai vividi colori.

Un metro al di sopra dei sassi tintinnano le immagini.

 

Traballano vicino agli ulivi grigi

il disaccordo e l’accordo e il disaccordo

di centoquarantasei pezzi di legno dipinti

che vanno insieme, al passo del cavallo

che trascina le stanghe del carretto.

 

Se non basta in un giorno di pioggia il fango che schizza,

è la dura tragedia quotidiana del vivere che inzacchera

e si appiccica e incolla le immagini all’asse, alle sponde,

alle estremità di ogni legno, di ogni ferro che compone

la parte stabile o snodata del corpo del carro,

che prosegue la sua strada verso il mercato,

verso i campi. Grazie fabbro, grazie ebanista,

grazie pittore che riuscite a farci tremare ancora più

dell’isola vulcanica, della terra sismica,

della collera del signore, del castigo

degli dèi ciechi e della morte assurda, grazie a voi

che moltiplicate a un metro dal temibile suolo

la splendida frenesia dell’immagine

che con ironia, parodiando, con fierezza

salva.

 

 

 

Avec chacun des rayons des deux roues

tournent les torses des laquais narquois du destin,

leurs têtes trop coiffées, leurs fronts très peignés,

manège, cartes à jouer, tournoi de pacotille

dans son cliquetis splendide sur les cailloux.

Con ognuno dei raggi delle due ruote

girano i busti dei servi beffardi del destino,

le loro teste acconciatissime, le fronti ben pettinate,

giostra, carte da gioco, torneo di paccottiglia

col suo rutilante ticchettio sopra i sassi. 

 

 

 

Sur le plateau entre les deux roues

les fagots de bois, les boisseaux,

les faisceaux, les sarments de vigne,

les sacs de grain, les tonneaux ;

et des dieux s’en vont par la colline

et par l’autre colline en grinçant des dents.

 

Entre les flancs peints sur le plateau

jambes allongées, dos appuyé à l’éphémère amour,

la jeunette resserre sa ceinture.

 

Entre les ridelles l’amoureuse endormie…

Entre les songes de son sommeil

les images bondissent

dont les couleurs saisissent par le col

les chevaux fous, les cris

de la tragi-comédie.

Sul pianale tra le due ruote

le cataste di legna, i recipienti,

le fascine, i sarmenti di vite,

i sacchi di grano, i barili;

e gli dèi se ne vanno per la collina

e per l’altra collina digrignando i denti.

 

Tra le fiancate dipinte sul pianale

a gambe distese, la schiena appoggiata al suo amante,

la giovane donna si sistema la veste.

 

Tra le sponde l’innamorata addormentata…

Tra i sogni del suo sonno

rimbalzano le immagini

i cui colori afferrano per il collare

i cavalli imbizzarriti, le grida

della tragicommedia. 

 

 

05 Charrettes

 

 

« Mon kaléidoscope de fer et de bois,

dit le charretier,

avance par hoquets sur la piste dure.

 

Ma fortune

avance par brouillages sur la rage des voisins,

par jeux et farces sur la joie des cousins.

 

Mes graines, mes semences fuient

par tous les trous de la charrette.

La piste de terre blanche, le champ voisin,

le pré jaune tendent le cou.

«Il mio caleidoscopio di ferro e di legno

avanza a strappi sulla pista dura,

dice il carrettiere.

 

La mia fortuna

avanza con difficoltà sulla rabbia dei vicini,

con giochi e scherzi sulla gioia dei parenti.

 

I miei grani, i miei semi fuoriescono

da tutti i buchi del carretto.

La bianca strada sterrata, il campo attiguo,

il prato giallo allungano il collo.

 

 

 

 

A ma charrette on rase gratis, je burine les cous.

J’assassine ou j’embrasse.

Eh ma charrette, v’là que j’l’arrête

et qu’le ch’val pile net.

 

Tout le paysage, les cyprès de Maurizio,

les foins de Concetta, le bosquet de Riccardo

s’écartent en courant,

se cachent dans le silence

en attendant que reprenne le récit

du voyage, du travail.

Sul mio carretto ci si rade gratis, io cesello i colli.

Ammazzo o abbraccio.

Eh il mio carretto, ecco che ora lo fermo

e do una ripulita al cavallo.

 

Tutto il paesaggio, i cipressi di Maurizio,

il fieno di Concetta, il boschetto di Riccardo

si allontanano di corsa,

si nascondono nel silenzio

aspettando che riprenda il racconto

del viaggio, del lavoro.

 

 

 

 

Allez, charrette à deux roues, à deux bras,

tu n’as de vie, tu n’as de sens qu’en allant,

qu’en portant par les chemins de terre et de caillasse

de quoi faire vivre ton maître et sa famille.

Allez, charrette à deux roues, à deux bras,

tes roues de bois cerclées de fer

crépitent si bien que tu nous fais une symphonie

mi-muette, une fanfare d’images, de formes et de couleurs.

Tu es ma jeune diablesse adorée

qui racle si bien ma pauvre terre sèche

qu’elle recrache à foisons les roulades jubilantes

des esprits du sol que tu déchaînes. Et ces pitres,

ces pitres diaboliques laissent en menue monnaie

du grand rite les images en foule criarde sur les prédelles,

sur les ridelles veux-je dire, sur les rayons des roues,

sur les bras. Et dans mes yeux. Et je chantonne

avec cailloux et saints et figurines folles

ma vie qui roule si mal si jeune si folle

par caillasse, foire des bourgs et champs secs. »

Forza, carretto a due ruote, a due braccia,

tu non hai vita, non hai senso se non andando,

se non portando per le strade sterrate e pietrose

quanto basta a far vivere il tuo padrone e la sua famiglia.

Forza, carretto a due ruote, a due braccia,

le tue ruote di legno cerchiate di ferro

vibrano così tanto da creare una sinfonia

a tratti muta, una parata di immagini, di forme e di colori.

Tu sei il mio diavoletto adorato

che raschia a tal punto la mia povera terra secca

da farle risputare a profusione il discanto festoso

degli spiriti del suolo che tu liberi. E questi buffoni,

questi diabolici buffoni lasciano come piccola ricompensa

del grande rito la folla di immagini sgargianti sulle predelle,

intendo dire sulle fiancate, sui raggi delle ruote,

sulle stanghe. E nei miei occhi. E io canticchio

con sassi e santi e figurine folli

la mia vita che si trascina a stento così giovane così pazza

tra la ghiaia, in una fiera di borghi e aridi campi».

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

Les photos qui accompagnent le poème Charrette ont été prises dans le Musée de la Charrette Sicilienne (Museo del Carretto Siciliano), à Aci Sant’Antonio, entre le pied du volcan et Catane.

 

 

 

 

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Le Jardin bâti de Giuseppe Leonardi, à Zafferana, en Sicile

 

 

 

 

 

Le versant est de l’Etna est loin d’être calme. Là, Zafferana, petite ville sous l’immense volcan reçoit régulièrement des pluies de cendres. Là, les puissantes coulées de lave de chaque éruption se précipitent dans le large et très profond ravinement de Valle del bove : ravinement splendide, sauvage, labyrinthique. Pendant des années, j’allais, dormant à la belle étoile, écrire et peindre sur son rebord nord, au dessus du refuge Citelli, au risque de recevoir une bombe volcanique. Dans ce versant le cyclope Polyphème vivait dans sa grotte ; Ulysse et ses marins lui ont échappé par ruse puis Ulysse l’a nargué ; Polyphème, l’œil crevé, a jeté dans la mer vers le sarcasme d’Ulysse des blocs de lave : ce sont les écueils pointus juste au large de la côte basaltique, là.

 

 

 

 

Lors de la grande éruption de décembre dernier, la pente ici a fortement tremblé. Des pans de murs se sont effondrés dans la rue principale de Zafferana. Une déviation oblige à circuler quelques cent mètres plus bas, par le quartier Fleri. Il y a deux jours passant là j’ai remarqué une étrange suite de petits bâtiments jaune vif. Cette fois ci nous nous arrêtons car, sans aucun doute, il s’agit d’une très vivace « installation » d’art brut. J’ai connu une « installation » de cette ampleur dans la banlieue de Nicosie, à Chypre, en 1996 ; une autre encore plus originale dans un quartier Tamoul de la ville du Port, à La Réunion, en 2013. On pense bien sûr au Palais idéal du facteur Cheval, dans la Drôme.

 

 

 

 

Je salue la maîtresse de maison, charmante, âgée, et lui dis mon admiration pour ce jardin de grandes sculptures à dominante jaune. Le rouge aussi est présent partout, le vert un peu également, un tout petit peu de blanc. « Mais regardez donc, Monsieur, entrez, prenez des photos si vous le voulez. Vous voulez un café ? ».

 

C’est une douzaine de constructions maçonnées, à la fois très aériennes et un peu lourdes. Une sorte de village héroïque. Déployé dans le jardin entre la rue et la maison d’habitation. Certaines constructions jaunes laissent voir leurs petits habitants, d’une dizaine de centimètres de haut. Sur des balcons ou par des portes entr’ouvertes. Ci et là apparaissent aussi des figurines pieuses. Également une grosse Tour de Pise bien inclinée. Également trois arcs de cercle de plein cintre sous lesquels passer. Également quatre ou cinq étranges fleurs de maçonnerie, au moins aussi hautes que les petits bâtiments ; l’une d’entre elles a été fortement déséquilibrée par le tremblement de terre de décembre.

 

 

 

 

Enfin surmontant le tout, un extraordinaire palmier métallique rouge de trois mètres de haut, un autre palmier métallique jaune de même hauteur et une plante métallique jaune encore plus haute, cinq mètres sans doute, où culminent des figurations de figuiers de Barbarie à virulentes épines ; ou bien un haut bouquet de soleils criblés de trous et aux courts rayons acérés. Puis dans la végétation naturelle du jardin d’autres groupes de figurines, commémorant gravement la volonté humaine de rester stoïque, ironique, fier, face aux violences de la vie et à la rage du volcan.

 

 

 

 

 

Arrive l’artiste, infirmier de bloc opératoire, âgé. Il a été aussi pilote de rallye. il s’appelle Giuseppe Leonardi. Il a travaillé pendant des années et des années à l’élaboration de cette sorte de cité sacrée-profane, animiste, laïque-pieuse. Des petits drapeaux italiens et des figurines des puissants Saints locaux, dont la Sainte Agathe extrêmement populaire en Sicile, renforcent avec solennité et non sans quelque ironie la majesté de l’ensemble. Et voici aussi quelques ferronneries, pour les balcons des petits bâtiments ou certains ornements circulaires ci et là.

 

 

Et deux étranges structures cubiques très légères en fer et pièces rectangulaires de verre coloré : des sortes d’abstractions que n’auraient pas désapprouvées Mondrian ni Vasarely. A la nuit des projecteurs posés ci et là par Giuseppe Leonardi libèrent sûrement la magie de ces carrés de verre coloré. En somme, une double quadrature du monde mis en ordre tandis que quelques kilomètres plus haut à l’ouest dans le ciel le volcan conique perpétue sa menace.

 

 

 

 

A l’entrée du jardin Giuseppe Leonardi a assis un gros lion, gardien des lieux. De ses yeux vigilants glissent des larmes de sang, que l’artiste lui a peintes Car en silence le lion marmonne les légendes tragiques et braves des héros de jadis et de maintenant.

 

 

 

 

Dans le dos du lion, un peu plus loin, des gardes armés en plastique rehaussés de peinture protègent une princesse habituellement invisible derrière la porte à double battant d’une tour carrée, jaune bien sûr ; puis la même scène de l’autre côté de la tour. En haut de la tour, de nombreux petits drapeaux italiens. D’ailleurs pour un anniversaire récent de son mariage l’artiste a organisé une fête en grandeur nature et un défilé en ville avec une charrette traditionnelle dont il a peint lui-même les scènes épiques, fertiles à l’inspiration du « cantastorie », ce chanteur de rue qui, s’appuyant sur des images peintes que le public voit, chante les légendes, les rebellions, les gestes héroïques.

 

 

 

 

Lorsque je demande à Giuseppe Leonardi et à sa femme s’ils ont donné un nom ou un titre à l’ensemble de cette magistrale « installation », ou même des titres à chacune des constructions jaunes ils répondent en me montrant des cartels de plastique bleu : ils portent la mention « ceci a été conçu et réalisé par Giuseppe Leonardi en 2012, pour la Beauté de Zafferana », sur un autre cartel, le même texte mais « … en 2009 », etc.

Comme si langage ordinaire ne pouvait coiffer par des intitulations ni embrasser cet ensemble artistique qui déborde largement l’usuel, le rationnel, le convenu. Comme la lave du volcan, l’œuvre échappe ici à l’emprise académique. Elle est lave jaune de l’intuition artistique, lave pacifique, elle.

 

 

 

 

Tandis que je converse chaleureusement avec l’artiste et son épouse, arrive peu à peu la famille, joyeuse, hospitalière. Chœur se réunissant autour des grands parents, sous les auspices de la pensée libre.

Tandis que là-haut gronde le volcan qui nous prépare je ne sais lequel de ses mauvais coups.

Cependant dans deux grandes cages à l’arrière du jardin bâti un paon nous observe ; quatre splendides perruches inclinant leurs têtes en tous sens pépient leur contrepoint au chœur familial qui entoure notre conversation.

 

 

 

 

Avant de partir je demande la permission de photographier l’artiste et sa femme : très courtoisement ils s’assoient de part et d’autre du vigilant lion.

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Quatre résurgences

 

 

La conversation fréquente avec un ami historien, d’une lucidité méthodique et sans faille, spécialiste de la colonisation et de la décolonisation française en Afrique, Romain Poncet, m’a soudain fait prendre conscience qu’une logique supplémentaire se trouvait au cœur de quatre actes de poésie que j’avais enchaînés dans la foulée, en peu de temps, il y a presque vingt ans. Avec une forte clarté rétrospective, cette logique ressort des lieux eux-mêmes que j’avais choisis. De fait, dans sa dimension historique et spatiale la parole libre est toujours en très vivant gisement ; meilleure métaphore, en capacité de puissante résurgence.

 

Dans la situation actuelle où des menaces graves de racisme et de populisme pèsent sur nous tous en Europe et hors d’Europe, il me paraît utile de présenter brièvement ces quatre épisodes ; ils rappellent à chacun de nous que la poésie est d’abord une parole en acte, une parole humaine qui est de tous et n’est nullement la propriété d’âmes raffinées et amères calfeutrées dans de mélancoliques tours d’ivoire. Est poésie cette parole de plein vent, qui a un sens pour tous, et avant tout un sens de dignité, un sens de grandeur par sa clarté de, justement, parole libre.

 

A cette époque je prenais peu de photos ; je suis désolé de ne pouvoir accompagner d’une iconographie solide ces paragraphes. Je n’avais pas d’appareil numérique. Je n’ai fait et gardé que les petits tirages argentiques qu’on voit ici (et rien hélas pour le premier épisode).

 

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Fer, feu, parole, sur la montagne Pelée, à la Martinique, avril 1999

 

 

De 1991 à avril 1999 je me suis très souvent rendu dans les Antilles et en Guyane pour en « lire l’espace ». Les îles sont volcaniques ; après l’extermination des pré-colombiens par les Européens, la population dans l’immense majorité en a été Noire, descendante d’esclaves achetés en Afrique. A la Martinique, je rencontrais le poète Aimé Césaire, je travaillais avec le poète Monchoachi et avec le plasticien Christian Bertin. Et toujours dans les lieux populaires du littoral, jadis interdits aux esclaves, la bande côtière des « cinquante pas géométriques » où était né Césaire, où travaillaient Monchoachi et Bertin. Avec ce dernier, et après diverses expositions et « performances » dans les îles, je réalisai une très grande « installation » en onze petites « installations » simultanées de mes poèmes (calligraphiés sur plaques de bois) et de sculptures en bidons rehaussées de goudrons de Bertin, depuis les places centrales des bourgs les plus pauvres au pied du volcan jusqu’au sommet même de celui-ci, la Montagne Pelée. Malgré le Fer qui enchaîne l’esclave et le Feu du volcan, c’était hommage à la Parole libre qui court jusqu’aux vents qui balaient le cratère. Fer, feu ? Parole ! C’était l’hommage à la volonté farouche du marronnage, à la dignité des esclaves et des pré-colombiens et une vaste salutation à l’Afrique perdue, là-bas à la racine des alizés. J’avais réuni pour Fer, feu, parole, cet ensemble d’« installations », toute une équipe de réalisation, Bertin bien sûr, un ami musicien, psychiatre et alpiniste, un collègue de l’UFR d’Arts Plastiques à la Sorbonne où j’enseignais alors (bien sûr j’enseignais les relations entre « poésie et espace »), un régisseur, des étudiants et ma fille, encore toute jeune alors.

 

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La Langue de Barbarie, quartier de Guet N’dar, à Saint-Louis du Sénégal, novembre 1999 & février 2000

 

 

 

Au fur et à mesure de mes années antillaises je ne taisais pas mon souhait d’aller « lire l’espace de l’aut’e bo’rd» (comme on disait en créole), c’est-à-dire les signes graphiques et les effets d’oralité de cette Afrique perdue dont parlaient tous mes amis antillais. Vers la fin de 1999 je fus invité à Saint-Louis de Sénégal par l’université Gaston Berger, de cette grande ville, et le Centre Culturel Français sur place. Saint-Louis est l’ancienne capitale coloniale de L’Afrique occidentale française qui y a laissé comme bâtiments de pouvoir et de mémoire un Musée de l’Institut Français d’Afrique noire, rebaptisé Institut Fondamental d’Afrique Noire puis Musée du Centre de Recherche et de Documentation de Saint-Louis ; également un Prytanée militaire, lycée d’élite pour les meilleurs « fils de chefs » destinés à encadrer la jeune nation que Senghor maintenait dans des liens serrés avec la France, lycée particulièrement ambigu ; plus un palais du Gouverneur et un long pont métallique dont une légende tenace attribue la conception à Eiffel. Mais surtout Saint-Louis est construit à l’embouchure du fleuve Sénégal, frontière naturelle entre Afrique blanche (la Mauritanie est à son nord) et Afrique noire (le pays Sénégal est à son sud). Je devais conduire un atelier d’écriture de poèmes. Je décidais de le consacrer à l’esprit, animiste bien sûr, du fleuve. Les professeurs senghoriens de lettres classiques (de latin et de grec !!! chez les Wolofs et les Sérères…) du Prytanée et de l’université se sont immédiatement pré-inscrits à toutes les places disponibles de cet atelier, s’attendant à se perfectionner en écriture de… sonnets rimés. J’ai exigé que des étudiants participent à l’atelier et aussi d’autres personnes.

 

Dès le soir de mon arrivée à Saint-Louis, j’ai vu hors centre colonial de la ville la longue plage du quartier des pêcheurs wolofs, Guet N’dar, face aux rouleaux violents de l’Atlantique. Il avait toujours été rebelle à la colonisation des Portugais puis des Français. Le flanc des longues pirogues étaient couverts d’alignements de signes graphiques peints dont je compris aussitôt la nécessité rituelle. Le soir même je fis connaissance de deux peintres de pirogue et le lendemain à l’aube, avant le début de mon atelier, de deux autres ; je les invitais à se joindre à l’atelier ; intimidés ils ne venaient que le soir après le départ des professeurs. Nous créâmes donc des bannières avec les plus vivants poèmes créés dans la journée. Jusque tard dans la nuit, je peignais ces poèmes avec les peintres de pirogue sur des rouleaux de papier kraft ; les quatre peintres ajoutaient les signes rituels graphiques adéquats au sens de chaque poème. Enfin je proposais que ces quinze poèmes peints en grand format soient dressés sur la place principale du quartier des pêcheurs et dits là à forte voix par leurs auteurs. Certains participants à l’atelier s’offusquèrent, « comment, Guet N’dar est un quartier impénétrable et dangereux, de voyous et de voleurs ! ». Mais l’enthousiasme l’emporta et une foule populaire, venue de tout le quartier des pêcheurs, se réunit le soir pour écouter dire les poèmes du fleuve, suspendus dans le vent de la place.

 

 

 

 

 

Peu de mois après je revins travailler seul avec les deux principaux peintres de pirogue, qui avaient écarté les deux autres. Quinze jours de travail sans relâche, toujours en extérieur et en public. Le dernier jour les longs poèmes-peintures sur Leporello chinois de huit mètres de long (format d’une petite pirogue) et à 24 volets, plus des poèmes-peintures de très grands formats sur tissu furent exposés au Musée de l’ex-IFAN ; une foule d’habitants de Guet N’dar en grands boubous de fête vint au vernissage ; je dis à forte voix mes poèmes qu’un des peintres, excellent chanteur, fit résonner sous les hauts plafonds de l’ex-IFAN colonial qui n’avait jamais reçu ces visiteurs-là, du quartier rebelle.

 

 

 

 

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L’escalade expiatoire de Tabi, août 2000

 

Cet épisode se lit en italien, traduit de manière très vivante par le poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2019/03/15/lespiazione/

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L’été suivant de tribulation en tribulation, cherchant quelque trace de « poseurs de signes » dans les rares montagnes du Sahara au nord du Mali, j’arrivai au village très isolé de Tabi, dans des blocs au pied d’une montagne tabulaire. J’en ignorai l’ethnie et l’histoire. Il est dogon Toro nomu, la même ethnie que Koyo, dont la montagne se dresse trente kilomètres plus à l’ouest dans les sables. Je saluais les Anciens, disais mon admiration pour les « poseurs de signes », demandait peu à peu s’il y avait des signes peints dans le village. J’avais vu des portes entièrement « décorées » de damiers noirs et blancs. Longue délibération des Anciens. Soudain ils me désignent quatre hommes armés de vieux fusils, à suivre. Ce que j’ai fait. Long cheminement jusqu’à une gorge profonde dans la falaise. Une forte cascade rendait les rochers dangereusement glissants. Nous avons grimpé. Sur le plateau, une magnifique longue citerne naturelle de l’eau claire de la saison des pluies. Les quatre hommes me font aller encore un peu plus loin : ruines d’un village. « Assieds-toi ici ». Ils tirent des salves de fusil en l’air. Au soir nous redescendons au village. Le lendemain je poursuis mon chemin dans les sables, arrivant un soir à Boni et le lendemain, toujours à pied, en escalade, à Koyo.

 

 

 

 

Cinq ans après je compris l’escalade qu’on m’avait fait faire. Dans les années 1920 l’armée coloniale française avait soumis tout le Mali. Il ne restait que Tabi. Mais Tabi était alors en haut, sur le plateau tabulaire. Et pouvait résister à l’infini, grâce à son eau abondante et ses petites terrasses de culture sur le plateau. L’armée française fit monter un canon sur un sommet voisin pour bombarder le village ; des habitants furent tués. Le village résistait toujours. Finalement un traître révéla le passage dans la falaise, où gronde la cascade. Le village fut pris. Toute la population fut déportée à Hombori, chez les Songhaï, à cinquante kilomètres à l’est. Puis autorisée en 1948 à revenir à sa montagne sacrée, mais à son pied, en creusant des puits très profonds. Là où est le village actuel. A peu près cinquante ans après les Anciens du village m’avaient fait faire l’escalade expiatoire, sous escorte armée comme un prisonnier, jusqu’aux ruines du village bombardé. L’été 2005, la saison des pluies tardait dramatiquement à commencer et deux Anciens de Tabi vinrent en émissaires me chercher à Koyo, où j’avais été initié comme « nassi », c’est-à-dire homme ayant le pouvoir de faire tomber la pluie ; ils voulaient que je déclenche la pluie sur Tabi.

 

Aux alentours de 2008 un ethnophonéticien de l’université américaine de Michigan qui cartographiait les langues du nord du Mali pour son université et avec la participation avisée de la CIA arriva à un hameau satellite de Tabi, au pied de la même montagne, et demanda à enquêter sur la langue et à l’enregistrer ; les Anciens lui désignèrent deux jeunes scolarisés, qu’il paya. Il obtint ainsi des lexiques mêlés de langue peul, sans qu’il s’en rende compte ; les noms rituels et conceptuels clefs de la pensée dogon Toro nomu ne lui avaient pas été accordés. Quand il s’approcha de Koyo, seul village resté en haut de son propre plateau tabulaire, plus loin, il demanda dans l’oasis de Boni le jour du marché à rencontrer des gens de Koyo pour continuer sa collecte phonétique. Il croisa en effet Hamidou et d’autres de mes amis de Koyo qui lui répondirent que, non, ils ne connaissaient pas de village du nom de Koyo.

 

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L’atelier d’écriture de Boni, février 2001

 

 

 

 

 

Au tout début de 2001 le Centre culturel français de Bamako m’invita à faire un atelier d’écriture à Bamako. Je remerciai certes mais répondis que faire cet atelier m’intéressait beaucoup plus à Boni, mille kilomètres plus au nord. Dans ce bout du monde ? Oui, insistais-je. Je l’obtins et restais là-bas un assez long séjour. Le week-end je montais en escalade à Koyo, bien sûr. Une « Ecole Fondamentale » venait de s’ouvrir à Boni, scolarisant alors deux cents enfants de la région pour une population recensée de vingt mille nomades et sédentaires. On y enseignait en français, élèves, familles concernées et instituteurs refusant une scolarisation en Peul, la langue féodale dominante de la région. Avec une quinzaine des élèves les plus âgés et deux instituteurs remarquables, des poèmes furent créés tous les jours ; Ils disaient l’esprit des lieux de Boni, de ses puits et de sa source mythique dans un piémont. Je peignais les poèmes à la lueur de bougies la nuit sur de grands tissus blancs que j’avais achetés à Bamako. Le grand marché se tenait le jeudi, attirant des foules lointaines en particulier pour le commerce des bestiaux. C’est le jour que choisissent actuellement le grand banditisme touareg et les djihadistes de tout poil pour enlever, égorger, faire sauter des mines sur les pistes, tuer, tuer encore ; la région est ravagée. Mais en février 2001 la veille du jour du marché, où il y avait vraiment beaucoup trop de monde, quinze poètes en herbe de toutes les ethnies de la région, leurs instituteurs et moi avons dressé dès l’aube et toute la journée nos poèmes de paix, de dialogue et d’écoute qui n’avaient de cesse de redire sans fin la nécessité du dialogue et de la parole digne et claire.

 

 

 

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Yves Bergeret

 

 

 

 

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