Marées

Poème en deux quadriptyques verticaux d’Yves Bergeret (©ADAGP), créés à Cabourg et à Paris, du 8 au 14 février 2016, sur papier Canson 224 g format 65 cm x 25, avec encre, collages et peinture acrylique.

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*

1

Le ciel pose son dos sur le sable.

La mer se pousse pour lui.

A cette heure-là on ne part pas pêcher.

 

Le ciel respire à fond.

La terre s’écarte sur les deux côtés.

A cette heure-là on dépossède la parole.

*

 

2

Le ciel remonte dans le ciel.

La mer revient lécher la rive

et ce n’est pas tendresse

mais mise harassante à l’épreuve.

 

Le ciel s’organise en dépit de lui-même.

La mer est la force stupide.

On la divinise,

la parole s’infantilise

sauf si elle est réplique et chœur,

ce pour quoi vivent les vagues.

*

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*****

***

*

Nutriment, avec Xavier Lemaître, à Cabourg, février 2017

Poèmes en quadriptyques verticaux de Xavier Lemaître & Yves Bergeret, créés à Cabourg, du 4 au 7 février 2016, sur papier Canson 224 g format 65 cm x 25, avec encre, collages et peinture acrylique d’Yves Bergeret

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*

1

Vagues rondes de la mer froide

sur le sable viennent laver

les jeux durs des enfants qui crient

 

Vagues courbes de la mer blanche

sur les brisures du sable

viennent jeter sel et retourner

châteaux guirlandes maquillages

ostensoirs coquillages rubis volés

 

Vagues rondes

deux mains deux seins

le lait tiède sous le froid

YB

 

Vagues affamées de sable sec

lèvres écumeuses se mordent

et s’embrassent

lames salées tranchent la plage

et lèchent l’étal des coquillages

au rythme entêtant du sac et du ressac

XL

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2

Si le grain semé ne meurt pas

germination,

si l’eau du ciel ne tarit pas

fertilisation,

si un doux ventre s’arrondit

gestation

 

sur une terre généreuse

entre la nuée laiteuse

et la mer poissonneuse

l’homme nourrit l’homme.

XL

 

Ce sont les mouettes qui ont abattu tous les arbres,

c’était l’ordre crié par les officiers

 

mais les hommes tous les matins balaient avant le vent

les bricoles ligneuses ou métalliques tombées

et les pommiers se redressent

moins inquiets que nos chevaux,

fiers du cousinage des hêtres

qui fourniront le bois de la carène.

YB

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3

Toute l’eau du fleuve des hommes

sans la surface de celui-ci,

toute l’eau bruyante,

 

toutes les maisons alignées devant la mer

et le vent du grand large

trace la raie dans leurs cheveux :

c’est la rue principale ;

 

toute l’eau de la mer

sans la surface de celle-ci,

toute l’eau poissonneuse salée rouillée

harcelée granuleuse

hypocrite et ravie d’être si proche des hommes.

YB

 

Yeux vifs, oreilles dressées, naseaux dilatés ;

cheval d’ébène offre son poitrail fumant

au dos d’une large vague froide d’albâtre.

 

Tête haute, encolure puissante, pas assuré ;

le pur-sang venu du levant met cap au ponant ;

monture d’espoir, étendard de liberté.

 

Crinière n’est pas postiche,

posture n’a pas d’allure.

XL

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4

Rossés par le vent du large

les arbres s’accouplent avec leur ombre,

le sable grain par grain avec sa mort précédente,

les hommes avec les femmes dans des lits de grès au dos des hangars.

 

Derrière la dune

le récit et le nutriment, eux,

prennent la nuit comme un miroir

où se toiser avant de s’accoupler.

YB

 

La main trace les triviales hosties

d’un très vieux pain tellurique.

Anciennes légendes sombres des ombres d’hier,

tout premier chant du coq perçant la brume,

terre détrempée à herbe grasse offerte en pâturage,

chemin abrité dessiné en bocage,

rouleau vivant de vague nourricière,

souffle vibrant du vent semeur et chanteur,

cris blancs des meutes de mouettes affamées,

regard confiant de l’étranger rassasié,

vagissement gourmand de l’enfant demain.

 

Mots posés en nutriment.

XL

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*****

***

*

L’Eau (3), Navigation, avec Francesco Marotta

Poèmes et traductions de Francesco Marotta & Yves Bergeret

 *

Cycle de douze poèmes d’Yves Bergeret créés à Paris du 12 au 24 décembre 2016 sur un cahier cousu de papier vergé ivoire de 180 g, de format carré, avec gestes de lavis et d’acrylique & collages. En contrechant ces poèmes s’enrichissent des vers de Francesco Marotta ; et, en contrepoint, de deux dessins-talismans de divination et/ou de viatique créés par Soumaïla Goco Tamboura en 2005.

*

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1
Quand le courant s’inversa
j’entendis le premier craquement du bois
puis la coque s’ouvrit
et l’eau du futur trop salée s’engouffra
gâtant toute la saumure ordinaire.

Quando la corrente invertì il suo corso
sentii il primo scricchiolio del legno
poi lo scafo si aprì
e l’acqua del futuro troppo salata si riversò
alterando tutta la salamoia ordinaria.

1
Non cede alla furia del mare
chi porge ascolto alla voce dell’acqua.
La lingua che ne ripete il canto
riscopre la sua natura di sorgente, l’oscura
matrice di ogni voce, di ogni vita.
Seguendo l’arco sonoro del vento
il corpo riemerge alle dimore del respiro.

 Ne cède pas à la fureur de la mer

qui offre écoute à la voix de l’eau.

La langue qui en répète le chant

retrouve sa nature de source, l’obscure

matrice de toute voix, de toute vie.

En suivant l’arc sonore du vent

le corps réémerge aux demeures du souffle.
2

Au prestige de l’image
voulut s’en remettre ma compagne de cette traversée;
elle enrageait, se farda, se maquilla.
Et, oui, l’image naquit et fut en plein jour aurore boréale de minuit.

 Al fascino dell’immagine
volle affidarsi la mia compagna in questa traversata;
infuriata, si truccò, si agghindò.
E l’immagine nacque, notturna aurora boreale in pieno giorno.

 2
L’immagine che nasce
dalle labbra calcinate da un grido
ha la forma incerta della luce
che non conosce il volo.
Spazio di cenere e miraggi
dove tace la parola che feconda il giorno.

 L’image qui naît

des lèvres qu’un cri calcina

a la forme incertaine de la lumière

qui ne connaît pas le vol.

Espace des cendres et mirages

où se tait la parole qui féconde le jour.

3
«Une image ne flotte pas, lui dis-je;
le corps flotte car il est réel
s’il a eu à manger les myrtilles de l’alpage
et les raisins du vallon».

«Un’immagine non galleggia, le dissi;
il corpo galleggia perché è reale
se ha potuto mangiare i mirtilli dell’alpeggio
e l’uva della valle».

3
Bianca come una mano tesa
nel gesto che disperde il corteo
delle ombre, la parola dialoga
con la cima e la radice, col frutto
e con la fonte. Immagine di immagini
che il vento non dissolve, specchio
luminoso dove tutto ciò che vive
trascorre senza inizio e senza fine.

 

Blanche comme une main tendue

dans le geste qui dissipe le cortège

des ombres, la parole dialogue

avec la racine et la cime, avec le fruit

et la source. Image des images

que le vent ne dissout pas, miroir

lumineux où tout ce qui vit

va et passe sans début ni fin.

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4
Certains autour de nous
voulurent à toute force que l’image soit une météorite.
Mais roche en l’air, c’est réplique au théâtre
sans l’initiale réplique qui ait ouvert le bal.

Alcuni intorno a noi
vollero a tutti i costi che l’immagine fosse un meteorite.
Ma una roccia in aria è replica teatrale
priva della scena iniziale che ha dato il via alle danze.

4
La pietra che sogna
di ricongiungersi al cielo che l’ha generata
è sostanza antica di presagi, pupilla
di un desiderio cristallino. Non un grumo
rappreso di sillabe e di quarzo, ma domanda
inesauribile, voce in cerca di dimora.

 

La pierre qui rêve

de retourner s’unir au ciel qui l’engendra

est substance ancienne de présages, pupille

d’un désir cristallin. Non pas un caillot

figé de syllabes et quartz, mais question

inépuisable, voix en quête de demeure.

5
C’est alors que la mer enfla
et nous vîmes tout en bas de l’autre côté de l’horizon
les chiens fumeux de l’impatiente Indonésie
et même leurs crocs de vermeil.

Fu allora che il mare si gonfiò
e noi vedemmo in basso dall’altra parte dell’orizzonte
i cani tenebrosi dell’impaziente Indonesia
ed anche le loro zanne di vermiglio.

5
Voce del principio, salmodia dolente
di montagne rovesciate, il mare
è una ferita che ribolle di suoni
come la sabbia del deserto
nel morire del giorno. Riconosci
nel canto delle sue onde oscure
l’eco dei passi che per millenni hanno varcato
quelle alture. Anche noi imparammo
dalla notte, illuminata dal fuoco
dei nostri fraterni silenzi, con quali colori
il flusso migrante delle dune
dipinge l’orizzonte che ci attende.

 

Voix de l’origine, psalmodie dolente

des montagnes renversées, la mer

est une blessure qui bouillonne de sons

comme le sable du désert

dans le jour qui meurt. Tu reconnais

dans le chant de ses vagues sombres

l’écho des pas qui dans les millénaires ont franchi

ces hauteurs. Nous aussi avons appris

de la nuit, illuminée du feu

de nos silences fraternels, avec quelles couleurs

le flot migrant des dunes

peint l’horizon qui nous attend.

6
Mais sous l’effet de la houle merveilleuse
loin de béer la coque se referma
et l’eau du futur s’attiédit jusqu’au bleu.

Ma sotto l’effetto dell’onda imponente
piuttosto che squarciarsi lo scafo si richiuse
e l’acqua del futuro divenne di un tiepido blu.

6
La stella che ci indica la rotta
oltre il naufragio, sorge ogni notte
dal cuore inviolato dei ricordi. Ha il volto
verde dell’infanzia e dentro gli occhi
paesaggi di ocra viva, sogni d’acqua sorgiva.
La voce del sangue
che partendo lasciammo come pegno d’amore
a benedire terre di pietre e arsura
è la sua sola luce.

 

L’étoile qui nous dit la route

outre le naufrage, se lève chaque nuit

du coeur inviolé des souvenirs. Elle a le vert visage

de l’enfance et au fond de ses yeux

des paysages d’ocre vif, des rêves d’eau de source.

La voix du sang

qu’en partant nous laissons comme gage d’amour

pour bénir la terre aride et pierreuse

est sa seule lumière.

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7
Le bois craqua comme pinède dans le vent
et la coque s’inventa un destin
de tragédienne heureuse
avec sirène d’ivoire à la proue.

Il legno gemette come una pineta nel vento
e lo scafo si inventò un destino
da attrice tragica felice
con una sirena d’avorio alla prua.

7
I vecchi insegnavano ai nostri corpi
a crescere dritti e flessibili
come alberi che resistono
alla collera cieca dei venti e delle tempeste.
Altrove, figli di altre guerre e di altre
miserie, educarono la loro discendenza
alla danza verticale della vite, all’umile
saggezza dell’ulivo. Noi e loro, lontani
nel tempo e nello spazio, uniti
da un legame perenne che non teme
il mare, la morte, la distanza.

 

A nos corps les anciens apprirent

à croître droits et souples

comme arbres qui résistent

à la colère aveugle des tempêtes et des vents.

Ailleurs, enfants d’autres guerres et d’autres

misères, ils éduquèrent leur descendance

à la danse verticale de la vigne, à l’humble

sagesse de l’olivier. Eux et nous, éloignés

dans l’espace et le temps, unis

par un lien éternel qui ne craint guère

la mer, la mort, l’écart.

8
Vent debout nous filâmes jusqu’à l’île interdite
assurés de nous fracasser à sa falaise noire.
Or c’est bien la sirène qui en ouvrant ses bras
avala l’île de la mort

Sospinti dal vento filammo verso l’isola proibita
sicuri di schiantarci sulla sua nera scogliera.
E fu proprio la sirena che aprendo le sue braccia
inghiottì l’isola della morte
e ci salvò.

8
Isole di mani ci precedono in sogno
come spazi di azzardo e speranza
sottratti all’uniforme superficie
della morte. Occhi futuri
scrutano il mare con sguardi d’attesa
come lampade accese sulla soglia.
Un canto senza enigma, un coro
di parole visibili da lontananze estreme
guida il respiro affannato dei naufraghi
all’abbraccio materno della riva.

 

Des îles de mille mains nous précèdent en rêve

comme espaces de hasard et d’espoir

soustraits à la surface monotone

de la mort. Des yeux futurs

scrutent la mer avec des regards d’attente

comme des lampes allumés sur le seuil.

Un chant sans énigme, un choeur

de paroles visibles depuis les extrêmes lointains

guident le souffle épuisé des naufragés

vers l’étreinte maternelle de la rive.

9
Si le bois craqua et craqua
et si le cordage se tendit jusqu’à l’ultrason et l’aveuglement,
oui, c’est qu’après tant de guerres et de pillages,
l’élan affamé des autres chiens
nous chauffa l’âme et le cœur jusqu’au chant du sang.

Se il legno scricchiolò e scricchiolò
e la fune si tese fino all’ultrasuono e all’accecamento,
è perché dopo tante guerre e saccheggi
lo slancio famelico degli altri cani
ci scaldò l’anima e il cuore fino al canto del sangue.

9
L’arca che accoglie i vivi e i morti
è la dimora indistruttibile
di un unico respiro. Ha il nome
di ogni vita che sei stato, è il ricordo
di ogni morte che hai vissuto. Il futuro
si annuncia nella traccia che lasci
quando riscopri il tuo volto più vero

nello specchio di altri destini, nell’eco
infinita di colore e parola
che scioglie e disperde a ogni nuovo incontro
la tenebra cieca di rifiuto e violenza.

 

L’arche qui accueille les vivants et les morts

est la demeure indestructible

d’un soufle unique. Il a pour nom

chaque vie que tu as été, il est le souvenir

de chaque mort que tu as vécue. L’avenir

s’annonce dans la trace que tu laisses

quand tu retrouves ton visage le plus vrai

dans le miroir des autres destins, dans l’écho

infini de couleur et de parole

qui dissout et disperse à chaque nouvelle rencontre

la ténèbre aveugle du rejet et de la violence.

10
Quand tout vibra,
si net fut le chant
que la roche en l’air
s’allongea, s’étendit sur l’ombre du monde,
l’absorba et de leur amour de mante religieuse
naquit la très longue réplique double et accordée
que l’on nomme une épopée.
Et flétrie l’image
tomba au fond d’un gouffre
derrière mes talons.

Quando tutto vibrò,
così limpido fu il canto
che la roccia in aria
si allungò, si distese sull’ombra del mondo,
l’assorbì e dal loro amplesso di mantidi religiose
nacque l’interminabile replica, doppia e accordata,
a cui diamo il nome di epopea.
Poi, sbiadita, l’immagine
cadde in fondo a un baratro
dietro i miei talloni.

10
Dalla bocca della pietra
parla la sapienza delle ere, la meraviglia
di ciò che spinge il giorno verso la luce
attraverso cunicoli di cielo, di storie
immaginate nel disadorno ammanto
del silenzio. Procediamo tra distese di immagini
che svanendo lasciano impronte di fiumi.
Noi siamo acqua, memoria
che semina albe nel passaggio.

 

Par la bouche de la pierre

parle la sagesse des âges, la merveille

de ce qui pousse le jour vers la lumière

à travers les galeries du ciel, des histoires

imaginées dans la vêture informe

du silence. Nous allons par des landes d’images

dont l’effacement laisse des traces de rivières.

Nous sommes eau, mémoire

qui en passant sème des aubes.

11
Craquent les planches du pont,
grincent les planches de l’estrade,
craquèle la colle qui suspend les images
au mur du silence salé:
assis dans cette pinède musicienne
j’écoute la carène
dont je suis le fils et le père.

Cigolano le assi del ponte,
cigolano le tavole della tolda,
si sgretola la colla che tiene sospese le immagini
sul muro del silenzio salmastro:
seduto in questa pineta musicale
ascolto la carena
di cui sono il figlio e il padre.

11
Un canto di mille voci
modula in cadenze di respiro
la devozione di essere e passare
lasciando polline di luce nel chiostro delle ombre.
Un fiore senza padroni, restituito all’ordine
della vita e delle stagioni, è questa dimora
insonne, questa barca che solca oceani
di cenere per farsi terra e acqua
di uomini cresciuti sotto cieli di sete.

 

Un chant  de mille voix

module au rythme du souffle

la dévotion d’être et passer

en laissant pollen de lumière dans le cloître des ombres.

Fleur sans maîtres, rendue à l’ordre

de la vie et des saisons, est cette demeure

sans sommeil, cette barque qui sillonne des océans

de cendres pour se faire terre et eau

des hommes grandis sous des cieux de soif.

12
Rêvons-nous sur la terre ferme
ou la coque aux somptueux craquements
est-elle notre demeure sur les courants absurdes?
L’image se dilue et surgit se dilue
à la surface des vagues, pauvre mirage
de notre âme qui supplie qu’on l’aime.
Et si le courant s’inverse,
sur le pont qui grince
je change le décor et porte à ma compagne
la coupe d’eau et le raisin
dont les grains sont les répliques
de la grande ode épique
que nous consommons dans les vents salés.

Stiamo sognando d’essere sulla terraferma
o lo scafo dai maestosi scricchiolii
è la nostra dimora tra le correnti impazzite?
L’immagine svanisce e risorge si stempera
sulla superficie dell’onda, flebile miraggio
della nostra anima che chiede di essere amata.
E se la corrente si inverte,
sul ponte che cigola
io cambio la scena e porto alla mia compagna
la coppa d’acqua e l’uva
i cui semi sono le repliche
del grande poema epico
che noi realizziamo tra i venti salati.

12
L’arca apre un solco nel mare
rivoltando le onde come fertili zolle
di una terra futura senza più confini.
Mani da semina vi depongono voci

versi di un canto libero dal sonno feroce

del presente. Rifioriranno come il cielo

al richiamo di ogni nuovo giorno

radici grondanti di luci
per disperare il volto della morte.

 

L’arche ouvre un sillon dans la mer

en retournant les vagues comme les mottes fertiles

d’une terre future sans plus de frontières.

Des poignées de graines y déposent des voix,

vers d’un chant libéré du sommeil féroce

du présent. Elles refleuriront comme le ciel

au rappel de chaque nouveau jour,

racines ruisselantes de lumières

pour désespérer le visage de la mort.

*

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***

*

Les Voix des pierres, à Chartres

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La falaise du cap Blanc Nez regarde l’ouest et le nord ; hautes strates de craie horizontales, blocs tombés à sa base, marées hautes qui les cognent. Sur la violence des eaux et des vents le Blanc Nez campe raide. De même il n’y a pas que de la douceur dans la double flèche de Chartres qui aiguillonne le ciel de la plaine de Beauce. Je veux bien que dans ses Elégies de Duino Rilke en exalte le soupir vers l’absolu ; mais en m’approchant de la ville, j’y perçois l’impassible assurance du dogme.

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Immédiatement devant la cathédrale tout change. On marche sur le parvis de graviers et de pavés. Les quelque cent dix mètres de haut des flèches s’évaporent, calcaire local gris adossé aux nuages. Ici la pierre du bas devient un peu jaune, voire ocre : calcaire lutécien plus apte à la sculpture. C’est le triple « Portail Royal » de la façade ouest. Divorcé du dogme mutique, il est bavard. Il attrape amicalement le regard. Il aime la réplique.

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Tout foisonne, grouille, se démultiplie, chante en rythme. La pierre jaune est polyphonique : les horizontales des quelques marches devant chaque porte, les parallèles des verticales et des courbes en haut, les drapés, les plis. Trois centaines de petites statues entre-tressées de part et d’autre des portes ou suspendues dans le vide parmi les courbes des tympans au dessus de ces portes. Vingt-quatre grandes sculptures – dix-neuf subsistent à présent – encadrent les trois portes, avec une harmonie somptueusement ambiguë,

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Le fouillis proliférant des trois centaines de créatures aussi bien de l’Ancien Testament que du Zodiaque ou de l’ordinaire des métiers médiévaux aime l’humour, la dérobade, la provocation, le bruit, la comédie et la farce, la vielle et la petite harpe ; le calcaire sculpté est ici frère de la miniature enluminée ou des façades aux mille répétitions d’Angkor. En somme le sacré, que la mise en mouvement de la pierre par le sculpteur rappelle aux pèlerins, est la prolifération animiste du réel : son infatigable présence, son empressement généreux.

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Sont-ils sévères, à l’avant-scène du grand remue-ménage, les dix-neuf grands personnages debout de part et d’autre des portes ? Non ! Doux sont les visages, jeunes, lisses ; lèvres fines ; grands yeux ouverts pourtant sans pupille et qui ne nous regardent pas, ne jugent pas, ne menacent pas, n’enquêtent pas, n’enjoignent pas. Les visages paisibles sourient au bruit de nos voix et de nos pas. Sourient à la belle rumeur juvénile dans leurs dos. Acquiescent.

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Ils acquiescent pour qui ? Ils sont fidèles, entiers. Ils deviennent piliers simples de part et d’autre des portes que l’on franchit. Ils portent et la pierre calcaire et l’humanité marchant, arrivant, entrant. Ils portent vers le haut, bien plus haut que le gentil Christ en mandorle du petit tympan central qu’écartèlent le lion et le taureau des évangélistes. Ils portent tous ensemble, pas un plus héroïque ou plus aristocratique que l’autre. Ils ne sont que les arbres, les longs fûts, les troncs élancés qui portent vers les vents et le ciel la sève du sens, la longue parole humaine et son récit. A la différence des portails d’Autun et de Vézelay où le Christ du tympan est figure incarnée d’une toute puissance divine génitrice et juge, ce portail-ci est figuration humble et temporaire du grand mouvement ecclésial de la parole des hommes.

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A notre longue parole les dix-neuf fûts acquiescent et ils l’enserrent dans les vigoureux cylindres de leurs corps étroits sous les drapés. Corps invisibles. Les draps aux plis si admirablement rythmés sont un presque rien, à peine peau de fils entrecroisés sur. Entrecroisés sur le grand mouvement de parole qui monte, inlassable, tel les marées de la mer, tel le vent sur la plaine de Beauce, tel l’effort des générations de bâtisseurs. Les dix neufs fûts de calcaires jaunes, hiératiques comme figures de Byzance, humbles et sérieux comme tuyaux d’orgue, élèvent tout ce qu’entend le triple portail vers les trois très hautes verrières au dessus dans la façade, élèvent tout vers la rosace quarante mètres au dessus ; la rosace, cercle immense se démultipliant en cercles à l’intérieur de lui-même. Figure abstraite là-haut dans le plan lisse de la pierre grise.

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Alors j’entre dans l’église puis me retourne et regarde l’autre face de la rosace et des trois verrières. Elles aussi sont prolifération : de couleurs lumineuses où rien d’abord ne se reconnaît parmi les multiples petites scènes qu’ont voulues les maîtres verriers, si ce n’est la jubilation extraordinairement juvénile de la polyphonie du réel, ciel, terre et mer, peuples en mouvements et en longs actes de confiance, de construction, de dialogues, de polyphonie.

YB

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*****

***

*

 

 

L’Eau (2), La Nef, avec Francesco Marotta

Poème & traductions de Francesco Marotta et Yves Bergeret

Poème en trois diptyques créé en deux exemplaires par Yves Bergeret du 22 au 24 décembre 2016 à Paris sur papier Aquarelle Etival de Clairefontaine 200 g, format 30 cm x 40, avec gestes d’acrylique & collages d’images de Rio de Janeiro et d’ailleurs ; en contrechant ce poème s’enrichit des vers de Francesco Marotta.

*

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*

1
A la proue, une poignée d’illuminés ou de gens très jeunes;
sur le pont, sur les escaliers, près du bas des mâts
allaient et venaient lentement
beaucoup de gens, affairés aux exigences mornes
de leurs destins.
A la poupe,
certaines personnes, tristes,
refermant sur elles le couvercle de leur cercueil;
et si elles le faisaient trop vite et alternativement
cela créait dans le vent excellente roue à aubes,
alors par à-coups nous avancions dans la nuit très noire.

A prua, un pugno di esaltati o di ragazzi molto giovani;
sul ponte, sulle scale, intorno alla base degli alberi
in molti andavano avanti e indietro lentamente
alle prese con le oscure incombenze
dei loro destini.
A poppa,
alcune persone, affrante,
si chiudevano da sole il coperchio della loro bara;
e se lo facevano con molta rapidità e alternativamente
il movimento creava nel vento una perfetta ruota a pale,
di colpo allora avanzavamo in quella cupissima notte.

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*

2
Très agitée la vigie nous cria:
«un grand feu loin devant!»
Mais rien à faire: invisible. Nuit partout.
Pourtant on entendait nettement secousses,
grondements, boati, effondrements variés
et surtout innombrables claquements de talons
sur des marches sans doute en bois
aussi bien à la montée qu’à la descente.
Non, non, ce n’était pas nous. C’était là-bas
dans la nuit, par le devant.

 Visibilmente agitata, la vedetta ci gridò:
«un grande fuoco in lontananza davanti a noi!»
Ma niente da fare, era invisibile. Solo notte, ovunque.
Si sentivano tuttavia nettamente delle scosse,
rombi, boati, cedimenti vari
e soprattutto un prolungato rumorìo di passi
tanto in salita che in discesa
su dei gradini probabilmente in legno.
No, no, non eravamo noi. Veniva dal fondo
della notte, davanti a noi.

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*

3
Ni carburant, ni voile, ni rame,
clos à jamais étaient les cercueils
et même beaucoup jetés déjà dans les remous du sillage.
Nous dérivions dans la nuit totale depuis huit jours
quand nous vîmes le grand feu.
Un visage de pure flamme
sans yeux, bouche immense ouverte.
Y brillaient de fines dents.
Qui tintaient ensemble puis alternativement.
Brillaient de fines dents,
nos mille besoins inassouvissables de pardonner,
nos minuscules mots en promesse
vers l’autre rivage
que nous n’atteindrions jamais
mais nous allions.

Senza carburante, né vela, né remo,
le bare erano chiuse per sempre
e molte già scaraventate nei vortici della scia.
Andavamo alla deriva nella notte assoluta da otto giorni
quando scorgemmo il grande fuoco.
Un viso di pura fiamma
senza occhi, dall’immensa bocca spalancata.
Vi brillavano denti sottili.
Che tintinnavano insieme, poi uno dopo l’altro.
Brillavano quei denti sottili,
i nostri mille insaziabili bisogni di perdonare,
le nostre effimere parole che promettevano
l’altra riva
che non raggiungeremo mai
ma continuavamo ad andare.

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*

Noi abbiamo attraversato il deserto
per sentieri di sofferenza e speranza
dalla savana al mare. Il ricordo dei fratelli
che affidavamo ogni giorno
all’abbraccio materno delle sabbie
batteva il ritmo inarrestabile
dei nostri passi, ci indicava il cammino da seguire.
Ci insegnava a custodire la libertà
più grande, il dono estremo
di chi, morendo, depone nella terra
delle tue mani il suo frammento di sogno
affinché tu possa farlo fiorire
alla luce di occhi futuri. E allora quel mare
che non conoscevamo
non aveva più segreti per noi.
L’orizzonte lontano parlava la sua lingua
millenaria, era un’arca immensa
sospinta da un coro infinito di voci
mai udite, illuminava la vastità del cielo
col bagliore del primo seme dischiuso
nella stagione feconda delle piogge.

 

Voi intanto ignari, gioiosi convitati
a una festa oscura, veleggiate al richiamo
di un dio senza occhi che vi guida
verso i sepolcri d’occidente, alle dimore

sbarrate dove la vita che vive,

soltanto nel respiro della parola che unisce
subisce l’ingiuria del silenzio, è un fiore
privo di radici partorito da una terra
ormai senza più linfa, senza più domani.

*

 

Par des sentiers de souffrance et d’espérance

nous avons de la brousse à la mer

traversé le désert. Le souvenir des frères

que chaque jour nous confiions

à l’étreinte maternelle des sables

battait le rythme inarrêtable

de nos pas, nous indiquait le chemin à suivre.

Nous enseignait à garder la liberté

la plus grande, le don extrême

de celui qui en mourant dépose dans la terre

de tes mains son fragment de rêve

pour que tu puisses le faire fleurir

à la lueur des yeux futurs. Et alors cette mer

que nous ne connaissions pas

n’avait plus pour nous de secret.

L’horizon lointain parlait sa langue

millénaire, était une immense arche

entraînée par un choeur infini de voix

encore jamais entendues, illuminait l’immensité du ciel

avec la lueur de la première graine s’ouvrant

dans la saison féconde des pluies.

Mais vous les ignares, les joyeux convives

d’une fête obscure, vous voguez à l’appel

d’un dieu sans yeux qui vous guide

vers les tombes d’occident, vers les demeures

murées où la vie qui vit

uniquement dans le souffle de la parole qui unit

subit l’injure du silence, est une fleur

privée de racines, née d’une terre

désormais sans plus de sève, sans plus de lendemain.

*****

***

*

Le Rêve d’Alaye et les voix de nuit

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Ce poème est le centre exact de l’acte III de Carène, œuvre d’Yves Bergeret actuellement inédite.

Alaye et Ankindé sont ici photographiés tout en haut du bourg d’Aidone, en Sicile centrale.

Les autres photos présentent deux lieux du haut plateau du village de Koyo au Mali :  d’une part une brèche spectaculaire sur le bord relevé sud-ouest du haut plateau tombant par un à pic de 300 mètres sur la plaine du Sahara ; la brèche s’appelle Wosiri Ka (la « bouche de Wosiri », ancêtre d’il y a cinq siècles, à l’immense sagesse). Et d’autre part Pondo Na, ravin étroit réservé à des rites totalement secrets, loin du village, et à un bord supérieur duquel le poète français n’a été conduit que la neuvième année de ses séjours.

                          

Le poète Francesco Marotta a traduit en italien ce poème ; on peut lire sa version italienne à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2016/07/08/il-sogno-di-alaye-e-le-voci-notturne/

*

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Au milieu de la nuit d’Aidone

un rêve acide réveille en sursaut Alaye.

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Il a vu que l’eau s’est retirée de la mer.

Il a vu que les vallées immenses du fond de la mer

sont dans l’ignorance complète des vents et des couleurs de la végétation.

Il a vu que les vallées sont muettes et vides de vie.

 

Il a vu aussi dans les pentes du fond de la mer

les cadavres gonflés et gris de ceux qui tombèrent des barques,

de ceux dont le rafiot minable coula.

 

Il a vu que la forme du fond de la mer

est celle d’une immense coque

ou est l’empreinte d’une immense carène vide sans proue ni poupe

ou l’intérieur d’un crâne géant.

Il a vu que ce crâne est le sien

et tous ces cadavres muets sont ses propres yeux,

ses narines, sa bouche.

Le silence le torture et le réveille.

 

Les rives et le fond asséché de la mer

n’émettent ni bruit ni son ni aucun mot.

Lui dont l’énergie juvénile est pure prophétie

ne peut rester dans ce silence.

Il se lève, va secouer Ankindé qui dort à poings fermés

et lui demande de l’emmener tout de suite

tout en haut de la colline en haut du bourg.

*

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En haut de la colline tout en haut

se voit que la nuit noire cesse d’être noire,

cesse d’être creuse.

Dans la langue la plus secrète de la brousse

qu’ils n’ont jamais laissées, ni la langue ni la brousse,

car ils sont le dernier adjectif,

car ils sont la plus verte racine,

car ils sont la plus vigoureuse épine,

dans la langue la plus secrète

ensemble ou en alternant ils parlent.

 

« Regarde, une volée d’âmes jaillit du rocher des suicidés.

-Une bande de martinets attrape la lune comme un insecte.

-Ma main est une guêpe.

-Ta main est une abeille.

-Ma main est un marteau.

-Ta main est un pinceau.

-Les oiseaux vont nous chercher des clous dans la lune.

-Je n’ai pas de porte.

-Elle claque sans cesse.

-Je creuse une porte dans le ciel.

-La forme du mot qui n’existe pas

est la poignée de la porte.

-La forme du nom que je cherche

est le vide de la porte ouverte,

dégondée il y a mille ans.

 

-Mon front est une guêpe.

-Ton front est une abeille.

-Mon front quand je prie

racle le fond de la souffrance.

-Ton front n’a plus de pansement.

-Les oiseaux dévorent les insectes.

-Tu es brindille pour quel nid, Akindé ?

-Tu es brindille contre quelle mort, Alaye ?

*

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-A aucun feu je ne brûle.

-A chaque incendie je pleure.

-Regarde le volcan, regarde sa pointe rouge feu.

-C’est lui qui a asséché la mer.

-La mer est vide,

le torse du volcan est plein.

-Salut, gorge rauque qui en soufflant engendres l’horizon !

-Tu es l’étincelle et l’abeille, Alaye.

-Tu es la braise et la guêpe, Ankindé.

*

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Ma mère est morte depuis dix ans,

je n’ai pas d’épouse, dit Ankindé.

-Ma mère et ma femme me regardent

par dessus le creux de la mer, dit Alaye.

-Je suis l’enfant perdu dans le sable

et aussi l’abeille sans ruche qui le guide.

-Et moi je suis l’enfant muet,

les mots butinent mes joues lisses.

-Je suis la petite écaille nommable du vent futur.

-Je suis la troisième brindille

et la cheville de bois qui tient toute la voute de notre carène.

*

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-Tu es le vide dans le vide

et le trou au fond de la mer

par où se vida toute son eau claire et sombre.

 

-Je suis l’ombre du sel

qui faisait sombre l’eau de la mer.

 

-Tu es la chair multiple des noyés.

-Je suis l’espoir épineux qui les avait fait courir sur la berge

jusqu’aux barques pourries.

-Je suis le regret et le piétinement.

-Je suis le désespoir et l’espoir.

-Je martèle et piétine.

-J’assemble trente mille brindilles.

-J’assemble cent mille planches cent mille corps.

 

-Cent mille corps nous pensent.

-Le volcan luit dans la nuit sombre et claire. »

*

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Ni enfuie ni pleine n’est la mer ;

elle va et vient dans le bas des phrases

alternées ou ensemble que tressent Ankindé et Alaye

en haut de la colline.

*

 

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*****

***

*

L’Eau (1), Le Monde réel, avec Francesco Marotta

Poème & traduction de Francesco Marotta & Yves Bergeret

*

Poème en trois diptyques horizontaux sur papier Aquarelle Etival de Clairefontaine 200 g, format 30 cm x 40, créé en deux exemplaires par Yves Bergeret à Paris du 25 au 31 décembre 2016 avec des collages et des gestes d’encre de Chine, de lavis et d’acrylique ; en contrepoint ce poème s’enrichit ici des vers de Francesco Marotta.

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1

Ceux-là sont montés à bord

avec des valises violettes à roulettes,

des sacs informes de sport

et des amphores en équilibre sur leurs têtes.

Dès que la nuit les a serrés dans sa poigne de fer

le bateau s’est ébranlé.

Ils n’ont pas vu la voûte basse du tunnel

sous laquelle ils reculaient parmi

des dizaines d’épaves de nefs amarrées

mais ils ont ouvert leurs bagages

et partagé le temps en mille galettes dorées

et la joie en mille palets de bois rouge

et ils les faisaient tinter en les laissant glisser

contre le bastingage

et cela c’était l’énergie de vivre

et ils étaient très heureux.

Sono saliti a bordo
trascinando valigie viola a rotelle,
informi borsoni sportivi
e anfore in equilibrio sulle loro teste.
Appena la notte li ha stretti nella sua ferrea morsa
la barca si è messa in moto.
Non hanno visto la volta bassa della galleria

sotto la quale retrocedevano
tra decine di relitti di navigli ormeggiati
ma hanno aperto i loro bagagli
e diviso il tempo in mille tavolette dorate
e la gioia in mille dischetti di legno rosso
che facevano tintinnare lasciandoli scivolare
contro il parapetto della tolda
e tutta quell’energia vitale
li colmava di felicità.

le-monde-reel-1

Ci inoltriamo nella notte

col passo fermo e vigile

di chi conosce l’insidia della spina.

Mostriamo al cielo

la mappa degli astri sconosciuti

incisi sulla pelle, i segni

indelebili, febbrili

del morso feroce della fame.

 

Stretti nel palmo

conserviamo come una reliquia

semi di memoria.

Nell’anfora dei giorni l’infanzia della terra

che si fa corpo e voce

al richiamo delle fonti, canto

augurale, speranza di raccolto.

Sulle labbra

il respiro dell’acqua delle origini

mormora parole senza tempo

per dialogare col silenzio delle ombre.

 

Nous avançons dans la nuit

avec le pas ferme et vigilant

de qui sait le piège de l’épine.

Au ciel nous montrons

la carte des étoiles inconnues

incisées sur la peau, les signes

indélébiles, fébriles

de la morsure féroce de la faim.

 

Serrées dans la paume

comme une relique nous conservons

graines de mémoire.

Dans l’amphore des jours l’enfance de la terre

qui se fait corps et voix

au rappel des sources, chant

augural, espoir de récolte.

Sur les lèvres

le souffle de l’eau des origines

murmure des paroles hors du temps

pour dialoguer avec le silence des ombres.

***

2

Sur les planches du pont

ils ont étalé des nappes.

Elles donnaient de la lumière,

ils ont posé assiettes et verres sur elles.

A leurs bouches leurs mains et leurs bras ensuite

levaient alternativement les verres

et les fourchettes.

C’était le seul mouvement.

Et nul dans sa jovialité ne s’aperçut

que c’était celui des vagues de l’eau noire

ou même celui du bateau condamné

à cette joie de vivre.

Sulle tavole del ponte
hanno steso delle tovaglie
che diffondevano un po’ di luce intorno,

vi hanno posato piatti e bicchieri.
Mani e braccia portavano alle loro bocche
in modo alterno ora i bicchieri
ora le forchette.
Era quello l’unico movimento.
E nessuno nella sua euforia si chiedeva
se era prodotto dalle onde dell’acqua scura
o proprio dalla barca condannata
a quella gioia di vivere.

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Nel pane condiviso

la vita pianta il seme

da cui ogni alba rifiorisce il cielo.

 

Impara da quelle mani tese

l’alfabeto immutabile

delle stagioni, il legame perenne

del gesto fraterno che ripara.

 

Fa della tua parola

una dimora che accoglie, il respiro

che rovescia in canto

l’onda tenebrosa che inabissa e schianta.

Parola d’isola

che restituisce al naufrago

la luce senza mistero

della terra rinata e delle sue radici.

 

Dans le pain partagé

la vie plante la graine

dont à chaque aube refleurit le ciel.

 

Apprends de ces mains tendues vers toi

l’alphabet immuable

des saisons, le lien éternel

du geste fraternel qui répare.

 

Fais de ta parole

une demeure qui accueille, le souffle

qui renverse en chant

la vague ténébreuse qui engloutit et fracasse.

Parole d’île

qui rend au naufragé

la lumière sans mystère

de la terre née à nouveau et de ses racines.

***

3

Mais il est si vrai,

ce mouvement de leurs mains et de leurs bras

au dessus des nappes claires,

qu’eux-mêmes se plaisaient

dans ce flux de mangeaille et de joie

et qu’un ciel se créa et naquit

en effaçant la voûte humide du tunnel

ou de la nuit, plus personne ne le savait;

et ils allaient ainsi, dans la perpétuation de l’espace.

Les coudes et les épaules étaient beaux

et les poignets souples étaient l’excuse

du monde endeuillé, étourdi de tristesse

d’avoir tant concédé.

 

Per loro era così reale

quel movimento delle mani e delle braccia

sopra le tovaglie chiare,

che tutti si compiacevano

in quel flusso di cibaglia e di allegria

e quando un cielo comparve all’improvviso

cancellando la volta umida della galleria

o della notte, nessuno se ne accorse;

ed essi andavano così, nello spazio che si dilatava all’infinito.
I gomiti e le spalle erano eleganti

e i polsi agili erano l’ammenda

del mondo in lutto, sopraffatto dalla tristezza

per aver concesso tanto.

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Il futuro è qui –

in questa barca sospesa tra naufragio

e volo, in questo abbraccio di destini

che partorisce fuochi

per rischiarare la tenebra

che assedia l’orizzonte.

 

E’ un verso interminabile, madre

di inauditi accenti, che ci precede

e segue sulle strade di ogni esilio.

 

E’ la passione antica

che albeggia nel cuore della rosa

che si fa argine alle maree di fango

generate dall’odio e dal rifiuto.

 

Voici, c’est le futur –

dans cette barque suspendue entre naufrage

et vol, dans cette étreinte des destins

qui met au monde des feux

pour éclairer la ténèbre

qui assiège l’horizon.

 

C’est un vers sans fin, mère

aux accents inouïs, qui nous précède

et nous suit sur les routes de chaque exil.

 

C’est la passion ancienne

qui se lève dans le cœur de la rose,

qui se fait digue pour les marées de boue

engendrées par le rejet et la haine.

***

*****

*