Archive | avec Zhang Bo : la poésie RSS for this section

La Pierre du Luthier 制琴师之石

 

La version chinoise de ce cycle de poèmes est due au poète Zhang Bo ;

et on lit également ici, en italien, deux échos intenses du poète Francesco Marotta, échos qui, à la fin de cette publication-ci, entrent dans un entrelacement des voix et des langues  ; entrelacement que, sans doute, auraient apprécié Luciano Berio en son Laborintus 2 et Claudio Monteverdi en ses Madrigaux du Huitième livre ou ses Vêpres.

*

 

à Mestre, Venise, le 20 octobre 2018

 

 

 

1

Dans l’eau

j’ai trouvé la pierre.

在水中

我觅得石块。

 

2

Dans l’eau ou le ciel ? il est minuit…

在水中或空中?子夜时分……

 

 

 

3

La pierre est haute de trois mille cinq cents mètres et plus.

Son poids est celui de ma vie.

石块高达三千五百米或更多。

它的重量是我的生活之重。

 

4

Je l’ai trouvée dans l’eau, dis-je,

lac, lagune ou mer ; ruisselante d’ombre et de nuit.

我在水中将其觅得,我说,

湖泊,环礁或海;流溢着影与夜。

 

5

Une certaine lumière, anecdotique, tombe des fenêtres

dans l’eau, donnant des faces à la pierre.

Les faces sont publiques.

Mais c’est sur les arêtes entre les faces

que ma vie s’est construite.

Et aussi dans les fissures.

某一道肤浅的光,从窗口撒入

水中,让石块产生诸多侧面。

公之于众的侧面。

但正是在分割这些侧面的棱线上

我的生活得以建立。

并建立在裂隙中。

 

 

 

 

6

Ma vie orne la pierre ou la creuse-t-elle

comme le requin cogne la barque et la renverse ?

我的生活妆点石块或掘入其中

好似鲨鱼猛击小船并将其倾覆?

 

7

La pierre amasse tes ombres et les miennes.

Ainsi grandit-elle. Elle atteindra quatre mille mètres.

石块收集你我的影子。

于是它成长。它将抵达四千米高度。

 

8

Un conquérant débarque et propose à ma pierre de vie

des couleurs que je ne connais pas.

Alors les ânes et les gens pressés inventent le mot art.

一个征服者登陆并向我的生活之石提供

诸多我不知晓的颜色。

而蠢驴与匆忙之人发明了词语“艺术”。

 

 

 

 

9

La pierre ne se voit jamais en entier.

Impossible de trouver le profil de ma vie.

Je n’y arrive pas.

Toi non plus.

石块不被完整得见。

不可能觅得我生活的侧脸。

我达不到。

你也不能。

 

10

Qui trop flatte ne trouve qu’un écueil.

那过度谄媚之人只会觅得暗礁。

 

11

La pierre émerge entière au huitième acte de la pièce

mais je suis mort bien avant. Nous tous aussi.

完整的石块在戏剧第八幕浮现

但我已死在许久之前。我们所有人概莫能外。

 

 

 

 

12

Un étranger débarque,

sa propre pierre posée sur son épaule comme un faucon brun.

Il me semble que la mienne ne repose sur rien.

Je cherche son nom.

一个异乡人登陆,

他扛在肩头的石块好似一只棕色的隼。

而似乎我的石块并未依托于任何事物。

我寻找着它的姓名。

 

13***

Ma pierre dérive dans le ciel.

Je m’en rends compte aux ombres.

我的石块在空中漂流。

我在影中把它察知。

 

 

 

 

14

Quand le soleil s’en va, ma vie s’éteint.

C’est ma pierre qui continue, à sa propre altitude.

当太阳升起,我的生活熄灭。

我的石块延续,在它自身的海拔。

 

15

A cette altitude, ma pierre joue de la pierre,

instrument qui chante entre moi et vous tous.

Ici ma pierre invente l’art. Merci à elle.

在这个高度,我的石块演奏着石块,

在我与你们所有人之间歌唱的乐器。

在这里我的石块发明艺术。向它致谢。

 

16

Ma pierre m’échappe.

Dans le désert minéral elle fut merveilleuse.

Elle fut claire.

Mais nous ne pouvions rester.

Elle et moi avons besoin d’eau.

我的石块逃离我身。

在矿物沙漠中它曾经绝妙。

它曾明净。

但我们不能停留。

它和我都需要水流。

 

 

 

 

17

Il me semble n’avoir jamais quitté ma pierre.

似乎我从未离我的石块远去。

 

 

 *

Le treizième poème de ce cycle donne lieu à cette traduction en italien et à cet écho, dus au poète Francesco Marotta (écho lui-même repris, plus bas, en français par Yves Bergeret) :

Ma pierre dérive dans le ciel.
Je m’en rends compte aux ombres.

        1. La mia pietra va alla deriva nel cielo.
        1. Me ne accorgo dalle ombre.

“Ti insegno ad abitare l’ombra
che dura sotto il sole.
La pagina mai scritta
dove il tempo immobile si guarda.
Si conosce.

Ti insegno ad ascoltare
il mio respiro di madre
nella carne.„

Je t’enseigne à habiter l’ombre

qui sous le soleil dure.

La page jamais écrite

d’où l’on regarde le temps immobile.

D’où on le connaît.

Je t’enseigne à écouter

mon souffle de mère

dans la chair.

***

Le même entrelacement des voix et des langues, italienne et française, se lit avec le 11ème poème du cycle :

La pierre entière émerge au huitième acte de la pièce

mais je suis mort bien avant.

Nous tous aussi.

La pietra emerge intera nell’ottavo atto dell’opera
ma io sono già morto da tempo. Tutti noi lo siamo.

“Essere nel tempo
l’azzardo che incrina
gli specchi del visibile.
Respirando un’unica notte
tra silenzio e stupore.
Chiamando a raccolta parole e distanze.

Io sono natura
che insieme a te si lacera
quando cadi come un’ombra
tagliata di netto
dal richiamo smeraldino di una fonte.

Io sono la fonte
che ripete da millenni
il canto che dal fango
risuona nell’alveo del tuo nome segreto.”

 

Etre dans le temps

le hasard qui fendille

les miroirs du visible.

En respirant une unique nuit

entre silence et stupeur.

En appelant encore et encore paroles et distances.

Je suis nature

qui tout comme toi se déchire

quant tu tombes comme une ombre

taillée net

dans le rappel émeraude d’une source.

Je suis la source,

je répète du fond des millénaires

le chant qui né de la boue

résonne dans le lit

de ton nom secret.

***

 

Pierre du Luthier 9.png

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Publicités

Pages en Sicile, été 2018 (3)

 

Les Hommes assis, Catane, Corso Sicilia, le 3 août 2018

Cette Page se lit ici également en chinois, dans la traduction du poète Zhang Bo, de Nankin.

***

 

Tous les jours de l’aube au soir deux ou trois hommes sont assis sur la rambarde métallique, les pieds ballant dans le vide. Sur le trottoir du fond de Corso Sicilia, du côté de l’esplanade des bus. L’esplanade est vide la nuit. Des hommes à peau sombre tirent là au soir depuis quelques années des grands cartons d’emballage récupérés je ne sais où. Les étalent soigneusement au sol. S’y allongent. Bavardent un peu. Puis s’enfoncent dans le sommeil jusqu’à l’aube suivante, où ils disparaissent. Jusqu’à la nuit suivante.

每天从清晨到黄昏总有两三人坐在金属栏杆上,双脚在虚空中摇晃。在西西里大道深处的人行道上,在公交站台旁。站台在夜间空无一人。许多年来每到傍晚肤色深沉的人们都会把我不知从哪儿回收的巨大包装纸箱拖到那里。把它们小心地铺在地上。躺下。随便闲聊几句。然后深入睡眠直到下一个清晨,届时便消失无踪。直到下一个夜晚。

Mais dans la journée sur la rambarde les deux ou trois veilleurs assis parlent, rient parfois, parlent. En wolof, je crois. Avec l’espoir tenace de vendre une ou deux paires de baskets rutilantes qu’ils ont posées près d’eux, en équilibre sur la rambarde.

但白日间两三个坐在栏杆上的岗哨会说说话,时而笑笑,再说说话。我想是沃洛夫语。带着一种固执的希望能卖出一两双搁在他们身边、平挂在栏杆上的火红球鞋。

La rambarde empêche les piétons de tomber dans le vide. Le vide, c’est la rampe d’accès au parking souterrain de l’immeuble moderne où j’habite. Depuis au moins dix ans plus aucune voiture ne passe là. Un gros grillage a été dressé pour boucher l’entrée du parking et aussi celle de la rampe elle-même. Dans la pente derrière le grillage les immondices s’accumulent, leurs couleurs sont fondues dans la poussière, l’encre des papiers de publicité a perdu tous ses pigments depuis longtemps. Sur la rambarde, au dessus du vide le plus profond, qui correspond à l’entrée même du parking souterrain, deux ou trois hommes sont assis pour toujours.

栏杆阻止行人跌落虚空。虚空,那是我所居住的现代建筑地下车库入口的坡道。自从至少十年多来不再有任何车辆从此处经过。为了堵住车库以及坡道入口,一面巨大的铁丝网被搭建起来。在铁丝网后面的斜坡上各种污物堆积如山,它们的颜色在尘埃中消散,广告传单上的油墨早已丧失色彩。在栏杆上,在最深沉的虚空之上,它与地下车库入口相呼应,总有两三人始终坐在那里。

Nous avons fini par nous connaître, au fil des années. Nous nous saluons. Ils parlent un peu français, un peu italien. Ils sont sénégalais. Ils sont arrivés en barque depuis la Tunisie et, maintenant, la Lybie ; certains habitent Catane depuis dix ans. Oui, la vie est difficile, disent-ils. Oui, ils arrivent à envoyer au village et à la famille quelques dizaines d’Euros chaque mois ; la famille vit avec cela. Oui, ils ont maintenant peur qu’un fou furieux d’extrême droite leur tire dessus en passant en voiture : comme cela se produit dans tout le pays ci et là, chaque jour.

最终我们得以互相认识,随着时光流逝。我们互相打招呼。他们会说一点法文,一点意大利文。他们是塞内加尔人。他们曾乘小船由突尼斯来到这里,现在则通过利比亚;一些人在卡塔尼亚已住了十多年。是的,生活艰辛,他们说。是的,他们终于能够给他们的村庄和家庭每月寄去几十个欧元;家人就靠这些生活。是的,他们现在因极右翼狂徒驾车朝他们扫射而感到恐惧:因为这种事每天在各地发生。

Assis sur la rambarde, ils tournent le dos au vide, sont disponibles aux passants, espérant toujours un achat de baskets. Ils tournent le dos au grand marché, dix mètres plus loin où se croisent virilement le commerce des fruits et des légumes, vaguement formel, et le commerce de la pacotille de plastique et de contrefaçons variées, clairement informel. Ils sont assis depuis des années, le os du bassin finalement adaptés à la forme de la rambarde de fer. Ils tournent le dos à la sortie-entrée du parking souterrain vide et inutile.

坐在栏杆上,他们把背转向虚空,对行人随时待命,始终期望有人购买球鞋。他们把背转向大市场,十米之外水果商和蔬菜商雄壮地交错而过,隐约是正规的,还有劣等塑料制品和各类假货贩子,明显是非法的。他们多年来就坐在那里,最终盆骨也适应了铁栏杆的形状。他们把背转上空洞而无用的地下车库出入口。

La rampe d’accès au parking est la passerelle d’accès de l’Arche de Noé. Pour l’imminent Déluge, alors que les orages grondent et que les populismes cherchent à étrangler l’Europe. Pour l’invisible Déluge qui a déjà eu lieu et a déversé les graines amères du racisme et de la haine. Mais l’Arche est vide. Et bloquée. Vide, sale, muette.

车库入口的坡道是诺亚方舟的舷梯。为了临近的洪水,当暴雨酝酿而民粹试图掐死欧洲。为了隐形的洪水,它已经发生并倾泻其种族主义与仇恨的苦涩种子。但方舟空空。而且淤塞。空洞,肮脏,缄默。

Assis sur la rambarde, ils sont les effigies de la proue de l’Arche. Les os des bassins se sont adaptés. Les colonnes vertébrales restent très droites. Ils ne se plaignent pas. Ils rient parfois ensemble. Ils parlent beaucoup. Ils parlent.

坐在栏杆上,他们是方舟的船首像。盆骨已经适应。脊柱依然笔挺。他们不抱怨。有时他们一同欢笑。他们说很多话。他们说话。

Assis sur la rambarde verte ils veillent. Ils attendent. Ils observent. Ils espèrent.

他们坐在绿栏杆上放哨。他们等候。他们观察。他们期待。

L’un est devenu fou et parle sans cesse. Dit un refrain perpétuel. S’il me parle je vois bien que ses yeux sont dans le vide. Un jour je ne l’ai plus vu. Personne ne sait ce qu’il est devenu.

一个人已经疯了不停地说话。念着一段无休止的叠句。如果他和我说话我看得出他的双眼空洞无物。一天我再也没有见到他。无人知晓他的结局。

Martinets sans ciel. Aigles sur la vire de la falaise.

失去天空的雨燕。悬崖窄台上的鹰。

*

 

 

 

 

 

Les hommes assis

L’un est devenu fou

Aigles sur la vire de la paroi

Martinets sans ciel

一群人坐着

其中一人疯了

岩壁窄台上的鹰

失去天空的雨燕

YB

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Une pluie, un déluge 一场雨,一场洪水 Una pioggia, un diluvio

Carène, acte 2, scène 1

 

Le livre Carène, édité bilingue en Italie par Alga editore (lien: http://www.algraeditore.it/index.php/poesia/306/car%C3%A8ne-carena-detail ) avec une splendide traduction du poète Francesco Marotta, poursuit avec détermination son chemin. Le traducteur et poète chinois Zhang Bo en donne ici un nouveau passage en chinois et à cette occasion écrit :

“Ce qui m’intéresse le plus en traduisant Carène c’est son ouverture culturelle, avec vigilance, vers les autres, vers un continent ignoré, vers des peuples humiliés, une approche vers ces autres. Approche non pas avec la pensée européenne, mais avec la pensée de ce continent : ainsi surgit une vraie écoute, un vrai dialogue, qui sont nécessaires aussi pour la Chine actuelle qui éprouve en même temps des sentiments d’infériorité et d’arrogance”.

 

 

Il y a vingt ans, en 1996, j’arrivai par une pluie battante

la première fois en Sicile.

J’y restais quinze jours, chaque jour fut déluge

de pluie et de vent. Le linge ne séchait pas,

dans les chambres et les escaliers

les murs ruisselaient.

Ce n’était pas collines calcaires

aux oliviers millénaires durcis au soleil,

c’était boue, glissements de terrain,

ponts emportés dans la campagne,

brume, torrents fangeux et brume.

En somme la Méditerranée tentait de ravaler

ce que depuis le fond des millénaires et des eaux

l’Etna avait dégurgité.

 

二十年了,一九九六,我在一场倾盆大雨中

第一次抵达西西里。

我在此停留十五天,每天

风雨如洪。衬衣无法阴干,

在卧室与楼梯间

墙壁淌水。

这不是石灰质的丘陵

遍布在阳光下硬化的千年橄榄木,

这是泥浆,是土石流,

是田间卷走的桥,

是迷雾,是浑浊的激流和迷雾。

地中海试图吞咽

自千年与海水深处

埃特纳曾经喷吐之物。

 

Venti anni fa, nel 1996, sotto una pioggia battente,

arrivai per la prima volta in Sicilia.

Vi restai quindici giorni, ogni giorno fu un diluvio

di pioggia e di vento. La biancheria non si asciugava,

nelle camere e per le scale

i muri gocciolavano.

Non c’erano colline calcaree

di ulivi secolari irrobustiti dal sole,

solo fango, smottamenti di terreno,

ponti trascinati via nella campagna,

nebbia, torrenti limacciosi, nebbia.

Insomma, il Mediterraneo cercava di riprendersi

tutto ciò che dal fondo dei millenni e delle acque

l’Etna aveva rigurgitato.

 

 

Or, non, l’eau du ciel n’était pas salée.

Et ce déluge était une ruse de plus

pour que la Sicile abîmée persuade chacun

et d’abord elle-même qu’elle se lavait dans la mer,

se lavait, se lavait de la violence,

de la fourberie et de l’arrogance

qui la souillaient tant.

 

然而,不,天空之水没有咸味。

而这场洪水是又一次诡计

为了千疮百孔的西西里能够说服每个人

并且首先是它自己去海中清洗,

清洗,清洗那些

将其玷污至此的暴力,

奸猾和骄狂。

 

Tuttavia l’acqua del cielo non era salata.

E quel diluvio era un espediente in più

col quale la Sicilia degradata cercava di persuadere tutti,

a cominciare da se stessa, che si stava lavando nel mare

si lavava, si ripuliva della violenza,

dell’inganno e dell’arroganza

che tanto la insozzavano.

 

 

Mais je veux ici être plus précis.

C’était aussi le grand effort lustral

qu’avant tout voulaient les gens clairs de l’île,

– car il en est d’honnêtes et splendides, et plus d’un –

pour que la parole se débarrasse de sa gangue locale

de fanfaronnade, forfanterie et couardise.

Ah, que les mille torrents nés de la pluie rendent la Sicile

à sa nature de terre la plus créatrice, la plus originale,

la plus instable de la pauvre vieille Europe

entartrée de marchandises amères et de calculs acharnés…

Ah, que les mille torrents nés de la pluie

jettent à la mer les carapaces des Puissants invisibles

et les breloques de fausse monnaie

qui polluent tout lien humain…

 

但在此我还想更加详细。

这也是岛屿上清醒之人最为期望的

剧烈的净化之力,

——因为他们诚实而辉煌,且不止一人——

为了话语能够从本地的吹牛、夸口与怯懦之

矿脉中解脱。

啊,愿从风雨中诞生的千条激流使西西里恢复

它那在苦涩的货品与过度的算计间结垢的

穷苦的衰老欧罗巴

最有创造性、最有原创性也最不稳定的

大地之本相……

啊,愿从风雨中诞生的千条激流

把不可见的权贵之壳

与那污染一切人类关联的假币饰物

扔进大海……

 

Ma su questo voglio essere più chiaro.

Era anche la grande spinta purificatrice

che chiedevano anzitutto le persone perbene dell’isola,

– perché ve ne sono di oneste e splendide, e più di una –

affinché la parola si sbarazzasse della sua patina locale

fatta di fanfaronaggine, furfanteria e codardia.

Ah, che i mille torrenti nati dalla pioggia restituiscano la Sicilia

alla sua dimensione di terra più creativa, più autentica,

più in fermento della povera vechia Europa

imputridita da cumuli di mercanzie e da calcoli spietati…

Ah, che i mille torrenti nati dalla pioggia

scaraventino in mare le corazze dei Potenti invisibili

e le cianfrusaglie di infimo valore

che sviliscono ogni legame umano…

 

 

Enfin à Noto une nuit de mars

où malgré les draps humides je dormais à poings fermés

la coupole fissurée de la cathédrale s’effondra,

gorgée d’eau, à minuit. Les chapiteaux sculptés

et les fresques par morceaux tombèrent

sur un mort. Son cercueil avait été la veille posé

devant le maître autel pour des funérailles au matin.

 

最终在诺托三月的一夜

尽管床单潮湿我握拳而眠

教堂开裂的穹顶崩塌,

灌满雨水,于子夜。雕花柱头

与壁画化作碎片坠落

在一个死者身上。他的棺椁前夜曾放置在

主祭坛前为了明晨的葬礼。

 

E infine a Noto, una notte di marzo

in cui malgrado le lenzuola umide dormivo tranquillo,

la cupola incrinata della cattedrale crollò,

impregnata d’acqua, a mezzanotte. I capitelli scolpiti

e gli affreschi caddero a pezzi

su un defunto. La sua bara era stata posta la sera prima

davanti all’altare maggiore per i funerali al mattino.

 

*

Zhang Bo en outre a déjà traduit dans Carène :

 

Cheval-Proue, acte 1 entier

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/03/23/cheval-proue-poitiers-baptistere-20-mars-2016/

 

Ankindé seul, acte 3, scène 2

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/07/01/ankinde-seul/

 

Le Rêve d’Alaye, acte 3, scène 3

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/01/19/le-reve-dalaye-les-voix-de-nuit/

 

*****

***

*

 

 

 

 

Tenace théâtre 坚韧戏剧 (en Sicile, décembre 2017)

 

Cycle de sept poèmes calligraphiés chacun en deux exemplaires par Yves Bergeret à Catane du 26 novembre au 10 décembre 2017 (pendant les ultimes répétitions de l’adaptation théâtrale de Carène) sur quadriptyques verticaux de Fabriano Rosaspina 285 g de format 100 x 35 cm, avec en collage des dessins qu’Alguima Guindo a créés en février 2005 au village de Koyo, au Mali, et donnés au poète afin de le protéger et de l’initier à la pensée animiste complexe du peuple de ce village.

La version italienne de cet ensemble, réalisée par le poète Francesco Marotta, se lit à cet endroit : https://rebstein.wordpress.com/2017/12/27/teatro-resistente/

La version chinoise qu’on lit ici est l’oeuvre de Zhang Bo.

 

1

Ici le magma cogne.

Ici il y a peu de phrases.

Ici quelque chose prend les deux bassins de la Méditerranée

et les cogne l’un contre l’autre

comme à un oiseau on brise les ailes en les

pliant l’une sur l’autre par-dessus son dos.

 

Au milieu du pli

il y a le port, deux darses immenses, le môle.

 

Mais il y a la scansion du théâtre dans l’entrepôt

pour sous le cri et le craquement des os

chercher de nouveau parole,

retrouver souffle.

此地岩浆冲撞。

此地语句稀缺。

此地某物抓住地中海的两岸

并令它们双双碰撞

仿佛面对一只鸟人们折断它的双翅

将其层叠于它的背上。

 

在海床褶皱之间

有海港,有两片宽广的锚地,有防波堤。

 

但在库房中却有戏剧的平仄

以此在尖叫与骨骼的爆裂声中

寻找全新的话语,

重获呼吸。

2

Ici il y a la darse des noyés

et la darse des conteneurs.

Il y a des silos gris, il y a des chantiers navals.

Il y a l’Aquarius qui prépare ses prochains sauvetages.

Il y a du crime libyen, il y a l’oppression féodale

 

et le contrepoids infime et immense

du théâtre dans l’entrepôt

pour jeter de la lumière

au milieu de la grande querelle

et la faire fuir comme un cafard.

此地有溺水者的锚地

还有集装箱的锚地。

有灰白的贮仓,有船舶工厂。

还有在为下一次救生做着准备的水瓶星号。

有利比亚的罪恶,封建的压迫。

 

还有库房中戏剧

微弱而无边的抗衡之力

以此把光线抛撒在

激烈的纷争之间

并令其如蟑螂般逃逸。

3

Ici il y a le grand marché.

L’oiseau aux ailes brisées l’une contre l’autre

claudique à terre

et cent oiseaux des deux bassins de la mer

et mille oiseaux des deux continents

claudiquent sur les toits de tuiles

par-dessus les cris les ruses les cris.

此地有巨大的市场。

双翼被双双折断的鸟

在地面跛行

和大海两岸的一百只鸟

和两片大陆的一千只鸟

在瓦片棚顶上跛行

在喧哗、诡计、叫喊上方。

4

Puis un grand battement

puis deux puis dix,

c’est le chœur qui reprend souffle et dit

et ouvre sous le tumulte

dans le tumulte vorace ouvre

reprend le grand récit,

et les oiseaux s’envolent

en tourbillon dans le ciel du marché.

继而是一次剧烈的振翅

然后两次然后十次,

这是歌队重获呼吸并开口言说

在喧嚣中开启

在贪婪的喧嚣中开启

并重获伟大的记叙,

鸟群高飞

回旋在市场的天空。

5

Au môle est amarré trois jours l’Aquarius.

Puis reprend la mer trois semaines l’Aquarius.

Sur les pavés du môle débarquent les migrants secourus

des désastres, des trafiquants.

De la haute scène d’acier du sauvetage et de la survie

descendent les héros meurtris

dont les mots sont encore pudiques.

防波堤上水瓶星号停泊三日。

然后归海三周。

迁徙者在堤坝的铺石上登岸

从灾难与人贩手中获救。

从援救与幸存这一高高的钢铁舞台上

走下伤痕累累的英雄

他们的词语依然羞涩。

6

De l’autre côté de la darse

dans le vieil entrepôt glacé le chœur

avec les murmures des héros allume le feu

de la parole qui réveille,

dans le vieil entrepôt le chœur va

et bat de toutes les ailes de la parole.

在锚地彼端

歌队在冰冷的古老库房中

带着英雄们的低吟点亮

唤起活力的话语之火,

古老库房中歌队启程

并拍动话语全部的翅膀。

7

Toutes les ailes de la parole

battent,

phrases accortes,

répliques aux meurtres vieux ou neufs,

couleurs en damier et ci et là,

tandis qu’éclatent devant la lune

les petites bruyantes fusées d’artifice

des trafiquants

de cocaïne pour avertir de la livraison

fraîche.

 

Mais est-ce que ce n’est pas de la neige qui retombe,

la neige claire de la fraternité

sur la scène où le chœur appelle appelle,

où le chœur des deux continents

construit un clair damier de fidélité

sur une terre dure

où le magma n’est jamais loin

mais jamais ne se lasse le chœur.

话语全部的翅膀

拍动,

和蔼的语句,

对新或旧的凶杀的回击,

四下延伸的棋格状的色彩,

而在圆月前炸开

毒品贩

细小而嘈杂的烟火

以此通告

生鲜送达。

 

但这难道不是重新落下的雪,

明净的友爱之雪

在那歌队呼唤又呼唤的舞台上,

那里两片大陆的歌队

建起一座明净的忠贞之棋盘

在一片严酷的土地上

那里岩浆未曾远去

但歌队永不疲乏。

*

*****

***

*

 

 

 

 

 

René Char en Chine

Roche, Chaos, Liberté

La première édition de Fureur et Mystère sortira en Chine l’an prochain. Traduite par Zhang Bo, en collaboration avec moi. Avec une préface d’histoire littéraire par Zhang Bo. Ce dernier m’a demandé une autre préface, que voici.

Sa traduction en italien par le poète Francesco Marotta se lit ici : https://rebstein.wordpress.com/2017/10/26/rene-char-in-cina/

 

La montagne s’est éboulée. Est-ce qu’elle ne s’est pas complètement effondrée ? Son éboulis fait chaos. La montagne est son chaos futur, son chaos déjà présent. Ce splendide chaos émietté, fragmenté, éparpillé a un prénom et un nom. Il s’appelle René Char.

 

La montagne est réelle et dans le temps présent. Elle est originelle et son origine est dans le temps présent. Son temps présent est plein. Comme il porte l’émiettement dans sa constitution même il est strié de visions futures, de vision du futur.

 

***

 

Dans l’Odyssée, à l’épouvantable cyclope Polyphème qui lui demande son nom, Ulysse répond qu’ils s’appelle « Personne ». Ulysse est Char, car l’identité propre est sans intérêt . Elle n’est que « je suis celui qui parle et dit ». Car ce qui seul intéresse c’est le profond flux de la Parole, la vaste polyphonie, le pérenne bourdon de la Parole.

 

Mais aussi Char est Polyphème qui jette en tous sens vers la rive de la mer les pierres, les rochers, les bombes volcaniques de l’Etna pour tenter de figer, d’écraser et de tuer ce « Personne » qui l’a rendu aveugle et lui échappe à présent. Char se bat et se débat avec et pour la rébellion de la langue et pour la rébellion du monde des hommes, maîtres et soumis tous ensemble.

 

Char individu est un vigoureux artisan de la langue française de la Provence, un rural Transparent de plus, frère de ceux qu’il saisit en petits portraits fugaces et cinglants dans Les Matinaux, juste après la seconde guerre mondiale ; mais il est aussi ce cyclope furieux qui dans le vide et la nuit bataille contre cette Parole sans maître qui échappe qui échappe qui échappe.

 

La Fureur d’attraper la Parole qui vole déjà au loin, insaisissable. Le Mystère de la Parole qui est présente et absente, qui se montre et se dérobe. Mais cette impermanence dionysiaque projette obliquement son éclairante splendeur sur cela que la langue voile rudement et impudiquement, cette montagne irréelle, dont un avatar sera l’utopique personne humaine « requalifiée ». La langue de Char désigne sans cesse la personne humaine en sa candeur, en sa brutalité, en sa sauvagerie intrépide, en sa jubilante énergie, jouant avec les éléments de la nature, de la vie intime du couple et de l’épaisse et éprouvante société contemporaine, comme avec des blocs de rochers à jeter dans le vide. Et dans la personne humaine Char veut, au-delà de la candeur, de la brutalité, de la sauvagerie, de l’énergie, atteindre cette densité du cœur et cet amour présent projeté vers un futur qui puisse être admirable. Personne humaine, jeune flèche. Personne humaine, bombe volcanique encore brûlante jaillie de sa propre naissance surnaturelle.

 

***

 

L’énergie impatiente de Char remodèle sans cesse la langue française comme une lave que l’éruption torsade, comme un éboulis de tendre marne que la prochaine avalanche bouscule. La contradiction interne et l’hermétisme sont le propre de ce bouillonnement.

 

Si la première époque de l’œuvre de Char avant la guerre, surréaliste, accepte facilement torsade, contradiction et hermétisme, si Fureur et Mystère le fait encore, je ne suis pas sûr que la somptueuse langue chinoise et l’art subtil de la composition d’un poème classique des Tang ou des Song s’en accommodent facilement. Ici le traducteur ne peut qu’être vraiment créateur. D’autant plus que, chez Char, ce mouvement torrentiel adore la surprise abrupte au bout d’un vers, au détour d’une phrase. La pensée, la langue, la vision, l’espace sont profondément instables dans la poésie de Char. Et pourtant la traduire en chinois est une magnifique nécessité.

 

Si le poème classique chinois est une précieuse marqueterie, qui s’apprécie et s’admire dans l’intimité d’une contemplation subtilement codée par un monde cultivé aux profondes et lointaines racines, en particulier taoïstes, le poème de Char s’en différencie vigoureusement. Si cette poésie classique chinoise reste une référence primordiale pour les lecteurs chinois, même avec les innovations des trois dernières décennies dans la création poétique chinoise en Chine ou à l’étranger en fonction des événements et de la rencontre avec les œuvres de Baudelaire, Eliott et Mandelstam, l’arrivée de Fureur et Mystère dans la langue chinoise est une heureuse nécessité. Elle sera fertile. Elle démultiplie la puissance du vers libre et l’effet du poème en prose. A la cadence boiteuse de l’écriture par fragments elle donne une ampleur épique. De plus Char ne se gêne pas pour défaire le filet aux mailles très serrées du contrôle rationnel, prosodique et codé de chaque poème. Il ne se gêne pas pour se contredire ; son lexique peut danser de travers et trébucher et une pierre de l’avalanche peut rebondir là où la pesanteur ne l’attendait pas.

 

Car la liberté est la substance même du vent qui a secoué la grande montagne. La substance même de la rébellion qui fait se disloquer la grande masse aveugle. La substance même de la pensée. La liberté est le désordre somptueux du chaos après la disparition de la montagne. Elle est la disponibilité du monde à la langue et du poète et de son frère le lecteur. Elle est le remerciement du poète et du lecteur.

 

Et elle est même si importante qu’elle est en fait le contrejour vivable de la trop lumineuse montagne disparue. Elle a mûri et devient la parole de révolte, d’éclat et de dignité, de fraternité farouche et libre qui est humaine ; la grande montagne effondrée aurait risqué d’être un dieu écrasant, d’être l’ordonnancement du monde sous dix dogmes. La parole de révolte et de dignité, de vigilance et d’intransigeance est foudroyante, surgissante, multiple et le fragment en prose est l’éclat non aveuglant, humanisé qui lui convient car communicable ; fragment humain et inspirant. Humain : dans ma poche, depuis tant et tant d’années j’ai toujours le volume de Fureur et Mystère. En montagne, dans le désert, sur le volcan. Mais en ville aussi. Ou dans le train, dans l’avion. Ce livre, compagnon de liberté, intransigeant.

 

***

 

Au cœur de Fureur et Mystère vivent dans un rythme implacable les 237 fragments qui constituent les Feuillets d’Hypnos. Comme une sorte de Journal du poète en pleine Résistance en Provence, dans toute la violence de l’oppression nazie et des actes de la guerre clandestine. Certains de ces fragments sont directement des récits de guérilla, d’autres grâce à l’intuition et à la langue poétiques sont des réflexions sur l’homme qu’il convient impérieusement de « requalifier ». Feuillets d’Hypnos, touchant, frêle, pathétique, splendide, humble. D’acier. Mais le retrait de Char, sous le pseudonyme de Capitaine Alexandre dans les landes de buis et entre les falaises calcaires de la Provence, n’est pas dans la méditation raffinée et nostalgique, au bord d’une cascade dans la rocaille, du haut lettré que le grand âge ou la disgrâce éloignent de la cour impériale ; son retrait dans cette nature de beaucoup de roche et de peu d’eau est dans le risque absolu d’être à tout moment tué par les nazis et dans la vigilance aiguë de ne jamais trahir la liberté, la dignité, la vigilance. En Char l’esthétique du retrait est le sauvetage urgent de la dignité de tous.

 

***

 

Feuillets d’Hypnos est le noyau de Fureur et Mystère ; il est le journal de l’épreuve décisive que le poète alors jeune vit et qui le fait entrer dans une sourcilleuse et lumineuse vigilance pour toujours. Le poète se bat, affronte la mort très souvent, se cache, puis prend part à des drames révoltants et à des combats héroïques. Pendant quatre ans. Dans Feuillets d’Hypnos la vision poétique, de l’événement concret ou de la réflexion philosophique, est constamment portée de l’avant par une pulsion dramaturgique. Et c’est ici que Zhang Bo et moi avons touché du doigt une difficulté majeure de cette traduction vers la langue chinoise. Car le mouvement dramatique, au sens de l’action théâtrale tragique, qui affecte Char dans son quotidien et dans son écriture sur ces feuillets, s’appuie sur le socle anthropologique, extrêmement profond et enfoui, de toute pensée de l’espace méditerranéen et européen : toutes les civilisations de cette aire s’appuient sur un mythe originel, sur un acte démiurgique d’une instance divinisée, sur l’affront d’un héros révolté dont précisément la révolte enclenche la temporalité. Le surgissement cosmogonique, l’éclair originel, la rupture fondatrice sont, peu importe comment on les désigne, un élément fondamental de l’anthropologie européenne et méditerranéenne, également de maintes civilisations d’Afrique noire, d’Océanie et des Amériques précolombiennes. Et finalement le geste imprévu qui permet aux surréalistes de faire jaillir la puissance onirique de l’inconscient se comprend aussi comme une résurgence, encore une, de ce geste cosmogonique, même s’il ne s’agit plus alors que de l’inconscient d’un individu. Mais on sait l’influence immense que Tzara et Breton ont ensuite exercée partout. Et René Char à son tour exalte le coup d’éclat du geste fondateur, de la métaphore fulgurante. Dans toute son œuvre il affectionne particulièrement la métaphore de l’éclair.

 

Traduire dans la poésie de Char ce débordement d’énergie du surgissement cosmogonique désigne un des éléments les plus profonds de notre socle anthropologique. Or cet élément est peu actif dans le socle anthropologique, certes considérable, de la langue, de la sensibilité et de la culture chinoises. La Chine n’offre pas de grand récit comme dans la Bible la Genèse, que chacun connaisse, en y croyant ou pas. Passionnants, je dois dire, ont été les très nombreux échanges entre Zhang Bo et moi où nous cherchions à comprendre le mieux possible cet élan démiurgique qui est fondamental dans Fureur et Mystère.

 

***

 

René Char habitait quatre ou cinq montagnes plus au sud que moi. Ma maison est dans un bourg très ancien et serré, au pied d’une haute montagne sévère, comme au dessus de chez Char se dresse le Mont Ventoux, puissant et massif. La vallée et les montagnes où je vis ont été très actives dans la Résistance. Zhang Bo m’y a plusieurs fois rendu visite. D’ailleurs à Paris même nous avons passé aussi des dizaines d’heures à chercher comment traduire Char en chinois. Souvent nous avons eu à comprendre telle formulation de Char à la limite de l’oralité et des particularismes lexicaux des paysans de la Provence.

 

En avril 2014 Zhang Bo et moi traduisons Seuls demeurent. Un matin nous montons sur un haut plateau calcaire au dessus de chez moi, dans le Vercors, vers deux mille mètres ; parmi un chaos ondulant de roches blanches je calligraphie un poème que je crée. Zhang Bo s’assoupit au soleil. Non, il a tout observé. Le lieu, me dit-il, le rebute ; ce n’est en effet pas « la montagne et l’eau », le shan-shui de la poésie classique chinoise ; mais c’est un désert minéral en pleine décomposition et, à l’échelle du temps géologique, en très lent chemin vers sa propre sédimentation sur place ou au loin. La montagne est au futur. Zhang Bo m’écoute attentivement le lui dire. Alors il parachève, de manière magnifique, la traduction de mon cycle de poèmes La Soif dont il publie ensuite à Pékin et à Nankin la version chinoise. En 2014 la France n’est pas en guerre, n’est pas sous une occupation raciste et mortifère. Mais l’acte de traduire a trouvé son énergie, sa fluidité, sa propre lumière par le retrait actif dans le plein vent du haut plateau minéral.

 

Zhang Bo m’a encore rendu visite plusieurs fois dans mes montagnes, seul ou avec son épouse. Pour traduire il était nécessaire d’éprouver ces lieux. Je sais que ces voyages en train jusqu’à la montagne calcaire où je vis, sœur de celle où Char a vécu, ces marches fatigantes jusqu’aux sommets de plein vent, ces attentes en plein soleil, ont été nécessaires pour que l’acte difficile de traduire trouve son heureux accomplissement.

 

***

 

A l’époque où il écrivait les diverses parties de Fureur et Mystère Char entrait en contact étroit avec ses premiers amis peintres. Ultérieurement il a considérablement développé ce qui peut passer pour un dialogue de création. Cependant je ne suis pas sûr qu’on puisse véritablement parler d’un dialogue. Char proposait, le peintre agissait ensuite. Quoi qu’il en soit les réussites de ces approches du mot vers le trait gravé et réciproquement sont de toute beauté. Le cœur de la culture classique chinoise se manifeste dans la poème calligraphié en quelques caractères dans un paysage assez allégorique de « montagne et eau » ; les chefs d’œuvre de cet art classique, de Wang Wei ou de Su Shi par exemple, sont d’une seule et même main. Une harmonie du monde lettré en son paysage naturel et du lettré en son propre esprit se dépose sur la feuille. Tel est le référent classique. Mais Char choisit l’éclatement par fragments, la dislocation de l’harmonie et hérisse ses compagnons peintres dans la vive expression du trait solitaire, seul à l’écart dans la vallée pierreuse que l’avalanche stria. C’est ce somptueux et urticant inconfort que la traduction de Char en chinois choisit de magnifiquement rendre, vivifiant viatique de la liberté.

Yves Bergeret

***

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

Ankindé seul 孤独的安金德

Ce poème fait partie de l’Acte III de Carène ; il a été présenté et joué à Poissy le 9 juin 2017 dans une production d’ArtYvelines. Il est ici traduit par Zhang Bo, poète de Nankin.

 

Ankindé va en haut de la colline

tout en haut du bourg d’Aidone.

On ne peut plus habiter plus haut.

Cent kilomètres à l’est le volcan brûle.

Ankindé prend un vent dans sa main gauche

et dans sa main droite il attrape la guirlande noire

des noms de toutes les îles que le vent survola.

Dans sa main gauche le vent se débat.

Et rage. Ecorche la paume d’Ankindé.

Et refuse à toute force de voir les noms des îles.

Ankindé alors s’amenuise, se durcit, se glisse

dans le noyau de la rage du vent.

Il blanchit la rage du vent.

Le volcan rentre dans la brume et s’éteint.

Ankindé ouvre sa main gauche,

le vent se retourne sur le dos, on voit son ventre blanc.

Ankindé devient l’onde du ciel

et l’onde va entrer dans le grand récit.

安金德走向丘陵高处 (1)

阿依多内村的最高处。

无人能在更高处栖居。

向东一百公里火山在燃烧。

安金德用左手握住一阵风

用右手捉住由风飞过的一切岛屿的名字

组成的黑色饰带。

在他的左手中风在挣扎。

在发怒。擦伤安金德的皮肤。

竭力拒绝去看岛屿的名字。

于是安金德变小,变硬,滑进

风的怒火的核心。

他漂白风的怒火。

火山归于薄雾并渐渐止熄。

安金德展开他的右手,

风翻身仰卧,人们看到它的白腹。

安金德成为天空的波浪

波浪将涌进伟大的叙述。

*

 

 

Ankindé se rappelle un refrain de chant de chasse :

son grand-père le chantait une heure avant l’aube

et partait en pleine brousse

là derrière le fleuve sec de la peur

là où les lionnes se laissent téter

par les génies des orages et des vents.

安金德回想起一段捕猎之歌的曲调:

他的祖父曾在黎明前一小时唱起这旋律

然后走向荒野

在那干枯的恐惧之河后面

在那狮群任由暴雨和狂风的精灵

哺育的地方。

Ankindé se rappelle les minuscules dessins à ne pas regarder

qu’on cousait dans une menue bourse de cuir

à porter au cou pour chaque voyage.

安金德回想起在人们每一次旅行都挂在脖颈上的

皮质锦囊中缝缀的

不得观看的精细图案。

Ankindé se rappelle mais hésite,

se rappelle mais trébuche,

se rappelle mais ne sait pas nager,

se rappelle mais préfère l’amitié du vent blanc

se rappelle mais hume la peau de sel de l’avenir,

peine à se rappeler, perd la soif, lance le fil

du haut de la colline entre les buissons que le vent tort,

lance le fil de son récit qui entre

et entre dans la caverne chorale du grand récit.

安金德回想但却犹豫,

回想但却失蹄,

回想但却不知如何划水,

回想但却偏爱白风的友谊,

回想但却嗅闻未来之盐的表皮,

艰难地回想,失去焦渴,从丘陵顶端投出线索

在风绞过的荆棘之间,

投出他叙述的线索这叙述进入

进入伟大叙述合唱的洞穴。

“ Le ciel est ma caverne tiède ”.

Le ciel est la carène de la barque retournée.

“天空是我温柔的洞穴”。

天空是返程舢板的船壳。

*

 

 

Une heure avant l’aube le merle de mars

chante à toute force dans l’oliveraie

au bas de la colline. Il dresse les oliviers,

il enfle la colline, il incline les chemins du ciel.

Il n’y a pas d’amarre au pied de la colline,

il n’y a pas la mer au pied de la colline.

Seulement les vagues terreuses et la houle râpeuse du futur,

les bourrelets boisés et les vallons noirs qui vont et viennent

dans les reprises du chant du merle.

Seulement le futur écroulé de sommeil sur lui-même

comme l’homme piteux sans enfants ni petits-enfants ni neveux.

Le merle à toute force chante en bas dans l’oliveraie.

Ankindé en haut de la colline taille des marches

dans l’éboulis céleste, dans la caverne du ciel,

conduit encore plus loin les chemins du ciel

doucement sur le ventre blanc du vent tiède et dur.

黎明前一小时海鸦

竭尽全力在丘陵底部的

橄榄园中歌唱。它竖起橄榄,

它放大丘陵,它弯下天空的道路。

在丘陵脚下没有缆绳,

在丘陵脚下没有大海。

只有大地的波浪与未来粗粝的海涛,

树木繁茂的山脊与黑色的山谷来来往往

在乌鸦反复的歌声中。

只有因沉睡而崩塌的未来

好似一个没有子孙后代的可怜人。

乌鸦竭尽全力在低处的橄榄园中歌唱。

丘陵高处的安金德开凿台阶

在天国的废墟中,在天空的洞穴中,

把天空的道路引向更远的地方

轻轻地在温柔而严酷的风的白腹上。

*

 

(1)

安金德是来自非洲某个具有泛灵论文化背景种族的男性名。许多非洲人在成为穆斯林后更常使用穆斯林化的名字,本诗的主角则选择保留其传统的泛灵论名字。

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

Torrent 激流

poème en dix brèves strophes écrit par Yves Bergeret le lundi 27 mars 2017 sur la rive du Bez à Chatillon en Diois, calligraphié avec collages, lavis et acrylique en deux exemplaires à Die jusqu’au 3 avril 2017 sur livret allemand de 16 cm de haut par 20 ;

ici traduit en chinois par Zhang Bo, poète de Nankin.

1

Le torrent court lâcher à la mer

la pesanteur,

lâcher son talent à désastres par tonnes.

激流奔涌着朝向大海

松开世界的重量,

朝向成吨的灾难松开它的禀赋。

2

Le torrent ronge l’humus grenu de ses rives.

Les racines dénudées ballottent

dans le vide pour rien :

le torrent n’est pas la sève ordinaire.

激流侵蚀它两岸颗粒状的土壤。

裸露的树根在虚空中

无目的地摇晃:

激流绝非庸常的树液。

 

3

Le torrent tonitrue.

Des galets du fond roulent gris,

clament brassent.

Bourdon de quoi ?

激流在雷鸣。

河底的灰卵石滚动,

叫喊,翻搅。

这是何物的低鸣?

4

Le torrent est mon témoin immature

sans tendresse.

激流是我尚未成熟的见证者

毫不温柔。

5

Sur un bloc de sa rive chaude

je grimpe comme je peux

pour prendre à deux mains le bas de son lit

et le relever tout en haut.

Bien sûr l’eau dégringole à rebours.

在它滚烫河岸的一块岩石上

我尽我所能地攀爬

去用双手抓住它河床的下摆

并将其抬向高处。

必然流水向源头冲下。

 

6

L’eau qui file à rebours

est la retraite du grand sarcasme,

l’avalanche sans deuil.

流水向着源头疾行

使它远离巨大的讥讽,

未引发丧事的山崩。

7

Le ciel dépêche des trains de nuages très gris

pour colmater

pour épuiser le sarcasme

pour traquer l’hémorragie.

天空急调极灰的层云

去封堵

去耗尽讥讽

去围捕出血之处。

 

8

Les nuages froncent, vont rire.

Les nuages acclament

que j’aie renversé le lit.

云层皱起,它即将发笑。

云层喝彩

当我曾欲翻转河床。

 

9

Les nuages remettront la montagne

dans le trou de la source.

云层将把山峦送回

源泉的洞穴中。

 

10

La montagne sera

lisse ou plate

et bleue.

山峦将

光滑或平坦

但却蔚蓝。

04 Confluent Bez & Drôme, 29 mars 2017

 

*****

***

*

*