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Vallée intrépide

La haute vallée de la Drôme, du col de Cabre à son extrémité est jusqu’aux collines de Crest à l’ouest offre sans cesse des résurgences de parole et de joie, résurgences surprenantes et intenses. Vallée principale autour de la rivière et vallons annexes silencieux aux vifs torrents, vallée et vallons aux multiples expériences néo-rurales actuelles, terres reculées où les guerres de religions du seizième siècle ont permis de maintenir une vie spirituelle variée avec un profond respect non pas pour la force violente ni envers le pouvoir, mais pour la pensée et pour le livre ; et toute la vallée a été récemment terre de très active Résistance. Elle s‘honore actuellement d’accueillir de nombreux jeunes migrants du Sahel et du Proche-Orient et de favoriser leur formation professionnelle.

Dans un monde brutal d’omerta féodale, de nivellement, de marchandisation il est important et réconfortant de voir resurgir régulièrement dans cette vallée des documents d’une haute valeur humaine, artistique et éthique, documents qu’on aurait pu croire perdus dans le passé. Il y a presque un an je faisais part aux lecteurs et lectrices de ce blog de la renaissance en plein lumière du Devoir de Violence de Yambo Ouloguem et de documents d’Aragon de l’époque de la Résistance, chez Nadine Thuilier, la bouquiniste du marché de Die ; à la même époque je découvrais chez un brocanteur de Die, Sassi, une très rare figuration du Jugement de Caïphe : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/10/09/huis-clos-sediments-bancals-et-trait-qui-nomme/ (en particulier la onzième partie, intitulée Le huis clos, l’éruption).  Ce sont tous des documents de résistance et de dialogue.

Les bibliothèques privées, petites ou grandes, de la vallée sont loin d’être des « îles désertes » de rêves narcissiques. L’humanité dont le flux sédimente sans fin sur les bords de la rivière a fait apparaître ces jours-ci deux éléments surprenants.

Chez un autre brocanteur, une « première édition » entièrement gravée à l’eau-forte de réductions pour piano à quatre mains des quatre premières symphonies de Beethoven par Czerny, peu d’années après la mort du premier. Et cet ouvrage témoin d’une plus haute vigilance de la pensée humaine a vécu et vit au bord de la Drôme…

Et encore ailleurs, chez Sassi, je trouve ce samedi un porto-folio de fac-simile en très haute qualité faits en 1967 de dessins italiens du Louvre, Mantegna, Leonardo da Vinci, Andrea del Sarto… ; et d’ailleurs un étonnant dessin où Tiziano nous plonge dans le tumulte de la Bataille de Cadore. Or ce porto-folio est une édition très limitée faite essentiellement pour quelques professionnels des grands musées classiques ; cependant les sédimentations historiques de la vallée de la Drôme en ont protégé un exemplaire qui a resurgi il y a quelques jours…

Je mets au mur chez moi un dessin de ce porto-folio, une esquisse de Michel-Ange pour un « esclave » qu’il va sculpter ou pour un ressuscité du mur du fond de la chapelle Sixtine ; au dessus de lui est déjà accrochée une plaque de fer peinte par le « captif » Soumaïla Goco Tamboura au Mali en 2008, où il a figuré en bleu, rouge et blanc le grand « esprit » de la montagne au pied de laquelle il vit. L’« esprit des captifs », c’est-à-dire des esclaves, soulève à bout de bras au dessus de sa tête une sorte d’échelle massive qui, m’a dit Soumaïla Goco, est la figuration de la montagne, de toute montagne.    

Yves Bergeret

Lion-galet, scorpion-martinet

La plupart de ces poèmes d’Yves Bergeret
sont repris par lui avec collages sur quadriptyques
de Fabriano, Rosaspina 280 g en format déplié de 17,5 cm
de haut par 50 (en triples exemplaires) ;
il a créé l’ensemble créé à Die du 24 au 29 juin 2020.

On lit en italien ces poèmes grâce à une traduction
lumineuse et musicale du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/07/01/leone-scorpione-rondone/
 

1
Ce matin la montagne esquisse un pas de côté ;
tu prends le temps de te retourner :
un enfant naît dans votre ravin.
 
2
Accepte l’invitation
du rocher timide
qui sur la rive écoute
ce que tendrement
dans les remous
bégaient les galets.
 
3
Dans l’ubac la forêt aux paupières lourdes
écoute jour et nuit
le galet invisible
qui dans le torrent roule
et espère.

4
Galet, fils du torrent de la montagne,
mon chétif ami,
sauras-tu chanter l’aube ?
 
5
Le lion ne prend pas l’escalier.
Sur son crâne il porte ma maison
et fait fuir l’usurier.

6
Petit scorpion qui fécondes l’éternité
entre deux pierres de mon seuil
pique-moi tous les dix ans
pour que jamais je n’oublie
la parole sauvage.
 
7
Imaginerait-on un lion vénal ?
Et une amitié plantureuse ?
Et une pluie sèche ?
 
8
Si la clef de la montagne est perdue
passe par le nuage.
 
9
Le sel crépite dans le feu.
Contre la violence crépite la parole.
Toujours. En contrejour.
10
Ma montagne boit dans une couleur :
le bleu.
Parfois la sueur d’un solitaire lui suffit.
 
11
Viens avec moi, montagne,
osons descendre la rivière
jusque là où j’entends vagir.
 
12
Criant au soir
les martinets en tourbillons fous
remettent dans la gorge du poème
ce qu’à chaque heure a vagi ma joie.
 
13
Montagne, ma grande navigatrice,
apprends-moi à plonger, à nager dans la folle tempête
jubilante des martinets.
Dans quelques siècles tu m’indiqueras le cap.
14
Dès l’aube un martinet tire le ciel vers notre toit.
Dans le buisson un merle l’escorte en chantant.
Ouvre ta porte, un étranger arrive.
 
15
Quand j’avais l’âge du galet, dit le vent,
j’éprouvais ma virginité sur tes crêtes.
-Tu veux dire dans mes brèches ? rétorque la montagne.
16
A nulle avalanche je n’en veux, dit le torrent.
-A toute fonte, à toute mousse
je rends grâce, dit la truite.

Trois autres aphorismes en Galice (2)

4
 
Mille routes m’ont à l’aube serré la main
 
 
5
 
L’eau froide renoue son cours au levant
 
 
6
 
Au couchant la parole me lâche en riant

Trois aphorismes en Galice (1)

Sur les montagnes de la Galice, tout près des Asturies,
multiples sont les ardoises d’excellente qualité.
Elles servent de lauzes aux toits des fermes et des greniers,
de bornages aux prés, de balises aux chemins.
Lisant cet espace à la fin des années 1990,
j’y ai en particulier relevé ces six petites ardoises,
oreilles, fronts, cuirasses et opaques miroirs
pour trois aphorismes que j’ai calligraphiés en 1998
à l’encre de Chine sur trois triptyques d’Arche 300 gr,
de format déplié de 35 cm de haut par 63.
 
YB
1
 
La montagne me tend sa mue en écritoire
 
 
2
 
La montagne n’appartient qu’à l’horizon
 
 
3
 
Les pierres dansent avec nous

Lion


Attila et Yohan Gaigher continuent à restaurer à Crest
la très ancienne maison Bru où trône au pied d’un mur
la mystérieuse tête de lion travaillée dans de la molasse
[j’invite à lire à nouveau, sur ce même blog, cette prose : Le Bois de vie (à Crest, avril 2018) https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/04/10/le-bois-de-vie-a-crest-avril-2018/ ].
 
Yves Bergeret

Ma pierre est un fleuve.
Le vent y loge.
 
Réveille, réveille-toi, toi la main
qui me sculptes, tu n’as pas fini.
 
Ma molasse à peine durcit mon front.
Mon argile presque tendre encore
me gonfle les babines.
 
Deux bulles d’air,
ce sont mes yeux qui t’hypnotisent,
deux bulles d’air lâchées
par le divin poisson
au fond de ma peu dure boue
bulles de la voix du fond de ma boue.
 
Réveille ma voix,
toi qui me sculptes.
Pour le moment le poète
me prête sa voix.
 
Je veux parler seul,
parler demain haut
de ma Mésopotamie
dont les poils de ma crinière
portent les odeurs brûlantes,
de mes fils les esclaves celtes
qu’harcèlent les Romains de Die.
 
Je veux parler haut
et porter avec ma voix
l’énergie des farouches bâtisseurs,
des géniaux jumeaux
qui font honneur
à notre vallée résistante.
 
Laisse-moi poser mes yeux
où je veux.
Sur l’escalier de bois neuf
que tu fabriques planche à planche
et poses sans m’en parler
près de mon crâne.
 
Merci pour l’escalier et ses planches.
Le jour où dix tornades brasseront
l’eau folle de la Drôme
et nous jetteront tous
jusqu’à la mer impatiente
je m’en ferai un radeau.
 
Du radeau jaune
je rugirai.
 
Mon alphabet je le trouve
dans le bruit des portes qui claquent,
dans les galets invisibles qui roulent
au fond des remous.
A toute seconde je clame
liberté liberté liberté.
 

La Colonne et nous

Le dimanche 26 avril 2020 j’ai vu entre le cimetière de Die et le petit théâtre du bourg un modeste chantier. Il semblait arrêté. Au milieu, un tronçon de colonne excavé et couché à terre. Le 27 avril j’ai écrit et mis en espace ce poème, en deux exemplaires sur triptyque de format déplié de 25 cm de haut par 65, sur papiers monochromes avec des collages en papiers très variés.

 

Yves Bergeret

 

 

 

1

 

 

« Le vent du Sud m’a emporté jusqu’ici.

Mon granite est splendide.

– Impossible de te croire.

Au sud de nous, ce n’est que calcaire, gravier,

sables. Puis la mer et son sel.

– J’ai porté fronton d’un temple romain.

Vous n’avez retrouvé qu’un tiers de moi.

Ma part majeure divague en secret

dans les murs de vos maisons.

– Impossible de te croire.

Allez, qui parmi nous a bris de granit sous son lit ?

– Vous ignorez ma jumelle, écroulée sous terre,

elle aussi devant votre cimetière ».

 

 

 

 

*

2

 

 

« Vous dîtes : d’une seule main je ne peux cultiver.

Moi aussi je dis : une colonne seule ne porte rien ;

le fronton, le toit, l’arche réclament la seconde

et même plus. Ensemble les dieux tolèrent ;

si l’un d’eux prétend être le seul, il massacre.

 

– Impossible de comprendre tes trois minéraux.

– Feldspath, quartz et mica que votre œil nu

discerne parfaitement sont les vertèbres et les dents

de ceux, tailleurs en carrière, esclaves des charriots,

marins de la Méditerranée et des fleuves,

esclaves du chantier qui me font voyager

au prix de détours harassants depuis les Alpes

et me reposer ici un moment dans votre humus.

 

Vos terrassiers et vos archéologues l’exhument

devant votre cimetière parce que j’ai voulu saluer

vos morts. Ma jumelle dort sous les gradins

de votre théâtre.

 

Les lamelles bariolées de vos iris saluent

les mille grains de mes minerais et les ramènent

à la vie de plein vent, où ensemble nous bâtirons

un monde plus aimable.

Merci à vous. »

 

 

 

 

*

*

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

La Vie 生活 La Vita

Poème pour rétorquer à la menace de l’épidémie, écrit en double exemplaire par Yves Bergeret à Die du 8 au 10 avril 2020 et accompagné de gestes d’acrylique et de collages (dont des fragments de cahiers de compte de 1850 et 1903), sur cinq diptyques en Canson « C » à grain de 180 g, au format déplié de 24 cm de haut sur 32.

 

*

 

Ce poème se lit dans une traduction italienne lumineuse du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/04/15/la-vie-la-vita/

Il se lit également dans une élégante traduction chinoise du poète Zhang Bo, de Nankin, ci dessous, après la version originelle française.

 

*

 

 

 

1

 

 

 

Voici ta voix qui creuse la boue sèche,

fissure le ciment poreux de la peur

et propulse ce qui traînassait

de frêle en toi et en nous

vers l’autre versant de la montagne,

celui du soleil jamais assez furieux

contre les vieux mécomptes.

 

*

 

2

 

 

 

Voici ton œil

qui vole sur l’océan.

Voici ton œil, l’associé muet

de la vague somptueuse

qui déchire la torpeur

et crée le rythme.

Ta paupière bat, c’est l’écume, la grande

diction, c’est notre humaine histoire.

Voici ton œil, beau comme la loquacité

heureuse.

 

 

*

 

3

 

 

 

Voici ta silhouette

mais elle n’a rien à voir avec toi.

Elle court après toi,

tu cours malgré elle.

 

Voici la fourrure de tes mensonges.

Empaille-la. Tes professeurs de mensonge

vont s’étrangler d’indignation.

Voici la dépouille, ta face mortelle de pitre.

Voici la dépouille, elle est fumée vague

d’un feu de feuilles sèches.

 

 

*

 

4

 

 

 

Voici tes deux roues à aubes.

Tourne aussi bien l’une que l’autre.

L’une monte, l’autre descend.

L’une, l’effort. L’autre, le sommeil.

L’eau dans les godets

répète liberté, liberté, liberté.

 

 

*

 

5

 

 

 

Voici ton passé et sa dépouille

jetés sur le sable.

Laisse tes enfants courir sur la dune.

L’eau chérit la verticalité.

 

 

*

 

生活

 

1

这就是你的嗓音,

它挖掘干涸的泥浆,

崩裂恐惧构成的多孔水泥,

并把那些拖延不决之物

还有你与我们身上脆弱的部分

推向另一侧山坡,

那里阳光对于旧时的失望

从不太过狂怒。

 

2.

这就是你的眼睛,

它在大洋上飞翔。

这就是你的眼睛,无声地结合于

奢华的海浪

海浪撕碎麻木

创发韵律。

你的眼睑眨动,这是泡沫,伟大的朗诵

这是我们人类的历史。

这就是你的眼睛,仿佛快乐的连珠妙语般美丽。

 

3

这就是你的身影

但它与你毫无关系。

它奔跑在你身后,

你奔跑却不予顾及。

 

这就是你谎言的裘皮。

用稻草覆盖它。你的谎言教师

将被义愤扼住喉咙。

这就是蜕皮,你小丑般致命的面孔。

这就是蜕皮,它是干枯树叶引火后

模糊的烟气。

 

4

这就是你黎明时分的两只水轮

每一只都转动良好。

一只上升,一只下降。

一只奋进,一只沉眠。

提斗中的水

重复说着自由,自由,自由。

 

5

这就是你的过去

和它被扔在沙上的蜕皮。

让你的孩子们在沙丘上奔跑。

流水珍爱垂直起落。

 

 

*

 

 

*

***

*

 

 

 

 

Deux pierres carrées

 

On lit ce poème en italien dans une traduction d’une aérienne élégance, due au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/03/27/due-pietre-quadrate/

 

 

 

Ayant longuement voyagé

elles se sont arrêtées ici

et dans un mur de ma maison

fait de galets de rivière,

pudiquement séparées par un galet rond,

elles se sont calées haut.

 

Sûr, il y a plus d’un millénaire

quelqu’un les a taillées

pour qu’elles se montrent carrées.

 

Cubiques ? Difficile à croire.

 

Deux étranges paupières abaissées

depuis des siècles sur les yeux

de ma sentinelle dissimulée

tout là-haut dans le pignon.

 

Deux mystères (à mes yeux)

que régulièrement des abeilles

viennent flairer. Peut-être déçues

de trouver toujours porte close

mais inlassables patientes.

 

Deux sortes de cible carrée

que vient cogner le père du vent

et le fils du soleil chacun son tour

et alternativement de leur main gauche

et de leur main droite.

Ou même des deux mains ensemble.

C’est très discret mais merles, pies,

hoche-queues, martinets ont besoin

de ce rythme pour harmoniser leurs

mélodies en contrepoint des siècles humains

et des distiques des jours et des nuits.

 

Ou en contrepoint des songes

et des longs récits des habitants de ma maison

actuels et passés, allez, il leur faut

ce double tympan calcaire

pour que le désert et le fond du monde

viennent poser leur oreille

et entendent la beauté qui toujours

sommeille et veille en nous

et s’appelle la parole.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

*****

***

*

 

 

 

Le Métier de cartographe

 

Poème créé et calligraphié par Yves Bergeret à Veynes le 13 février 2020, sur trois diptyques en double exemplaire (encre de Chine et acrylique, sur papier 200 g Aquarelle Etival de Clairefontaine de 30 cm de haut par 40), et accompagné des photos de trois cartes de la Renaissance.

On le lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/15/il-mestiere-di-cartografo/  dans une version italienne du poète Francesco Marotta, qui sait combien la carte des langues et des pouvoirs est mobile et, parfois, ouverte.

 

*

 

 

1

 

 

 

 

Il ne serait pas faux de dire

que sa forme est celle de l’air.

L’air visitant non sans quelque tendresse

des poumons, un peu partout,

ici pénétrant dans deux collines boisées

en plein hiver, quand les feuilles

croient être mortes.

 

Il aurait recueilli les routes du ciel

et les auberges où les vents se reposent

avant de retraverser l’océan dans l’autre sens.

 

Il est la mémoire du ciel,

tout ce que les générations ont suspendu

à la voûte, comme des chauves-souris,

le savoir, l’espoir, le grand rite,

le sanglant récit

en ses étapes et ses routes.

 

 

 

 

2

 

 

 

 

Il va par la lisière.

Il trace le bord des falaises

et pousse dans le vide la part de malheur

juste bonne à nourrir les poissons et les crabes.

Parfois il se pousse lui-même dans le vide,

se brise les jambes en rebondissant dans la pente

et reste accroché à un arbuste.

Les mouettes mangent son corps

et crachent dans les vagues ses bouts d’os.

Ainsi rebat-il le murmure et le vacarme du ressac.

 

Sa carte est hérissée de toponymes

car toute lisière tressaute,

enivrée de chaque chute sous l’aisselle

de la moindre falaise,

silex, fossiles, humaines fibules

et tortueux évangiles auxquels nul jamais

n’a cru.

 

 

 

 

3

 

 

 

 

Mais enfin, pourquoi monte-t-il

sans fin des pierres oranges depuis le fond du feu ?

Elles lui retombent sur les pieds.

Qui s’enflamment. Oui, mais c’est tout.

Et il remonte encore ces pierres

les unes par-dessus les autres.

Cela fait des murs. Entre eux

se tortillent des villages nains

traversés par des semi-remorques silencieux

surchargés de troncs de chêne.

 

 

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

Les Solitudes

Yves Bergeret

Ce poème se lit en italien à cette adresse, dans une splendide traduction du poète Francesco Marotta : https://rebstein.wordpress.com/2020/01/25/solitudini-2/

*

 

 

 

Premier solitaire

 

Sur son sulky le jockey n’a pas de jambes.

Ah, il y a les quatre jambes du cheval,

deux pour le cheval, deux pour lui,

qui l’emmènent dans l’éther et l’alizé,

en somme oiseau qui file en battant l’air et la terre

comme le rameur la surface des eaux de la mort.

*

 

 

 

 

Deuxième solitaire

 

Celui-là, très grand, très maigre, entre,

salue, apporte sa mélancolie sur un

tout petit plateau en ivoire

puis s’en va à reculons

dans le sourire légèrement amer

que juste derrière lui le ciel ouvre

comme une baie ou même un golfe.

Il faut dire que s’il est triste

il a tout de même les épaules très larges.

D’ailleurs il a laissé ici le petit plateau,

qui est la première dent de son enfance

dans l’autre monde.

*

 

 

 

 

Troisième solitaire

 

On l’a chassé du ventre de sa mère.

On l’a chassé de la maison basse

et de l’ombre du figuier de la cour.

On l’a chassé du sable. On l’a chassé de la roche.

En mer les vagues n’ont pas accepté de l’engloutir.

On l’a chassé de sa langue puis de son nom.

A présent il s’assied. Il fait la somme des éjections :

il s’installe au centre d’une assiette si creuse

que personne ne comprend que ce parfait

grain de riz c’est lui,

minuscule grain d’humanité auquel mènent

trente ficelles du monde,

autrement dit tant et tant de récits.

*

 

 

 

 

Quatrième solitaire

 

Il court sous la pluie

et traverse vaillamment la rue

et traverse hardiment le détroit.

Si ni les requins ni les camions ne le tuent

c’est qu’il connaît les passages sains

et qu’il a la clef de tous les cadenas.

Il est bien le seul à connaître leurs combinaisons

car son esprit est le cheval fou

échappé à toute écurie

et broutant l’avoine des séismes.

*

 

 

 

Elle, coréenne de l’île de Jindo

 

Sa voix à elle avance en fendant

la vapeur sombre d’un océan en furie.

C’est sans doute la nuit.

Eh bien si c’est la nuit, elle la transperce.

C’est sans doute le fond d’un océan qui jaillit

lourdement. Jaillit à l’appel de sa voix.

 

Elle marche devant.

Les monstres tentent de la suivre

gauchement, et la nuit la suit gauchement,

et l’océan la suit, suppliant.

Les noyés la suivent, les abandonnés,

les torturés, les mutilés.

Sans se retourner c’est pour eux qu’elle chante

et avance en fendant la vapeur sombre

que fait le plomb de la vie.

Elle chante et avance et leur verse la beauté.

Sur les plaies. Et tous réapprennent à marcher.

*

 

 

 

 

L’homme aux grains noirs  

 

Dans le sillage de la voix de la femme

il avance.

Lui qui a bu l’eau des trois sources

qui jaillissent entre les trois montagnes

plus hautes que le ciel,

car il est né près des sources.

 

Cette voix, la voici qui fend la douleur des hommes ;

elle va, elle vient, elle serpente par là-bas

derrière la chaîne des montagnes rouges

et lui depuis ses trois montagnes blanches

plus hautes que le ciel

s’est dit que l’insupportable aliénation

ne devait pas lui broyer le corps à son tour.

 

Alors il s’est levé, a pris son sac de voyage

et des grains noirs.

Du haut de la combe aux trois sources

il s’est jeté dans le piémont,

il s’est jeté dans le lointain.

 

Il s’est jeté dans la pente.

Pleins sont ses poumons de l’air du vide-plein

qu’il respira entre les trois montagnes.

Aller par les pentes et les ravins lui est facile.

Sans heurt il avance

dans le sillage de la voix de la femme.

 

Long et patient est son chemin.

Long et ardent est son chemin.

La voix de la femme glisse devant lui.

Elle est le fleuve noir

et le lit du fleuve noir

où il roule,

voilà déjà, il est l’eau aux bras courts,

il est l’eau aux bras noués,

il est l’eau aux bras dénoués.

 

Il va son dur chemin dans le noir.

S’il se retourne il voit son chemin comme

long et patient fil d’araignée, noir et or,

or et noir, son sillage à peine,

un pointillé de quartz et de nacre.

*

 

 

 

 

Les doigts glacés

 

Ce matin un peu devant lui

la voix de la femme chante

le surgissement d’une voile

qui enfle, dure, concave et ferme,

qui lui offre le miroir sans fard

où se voit la tribulation de son destin

jeune et cassant.

 

Effrayé d’être si seul

dans la foule d’une ville au piémont,

effrayé de voir dans le miroir

combien il est friable

car si loin est la triple source

et si ténu désormais l’air du vide-plein…

Il prend au hasard la main ballante

d’un passant qui comme lui va

dans la nuit.

La main anonyme ne réagit pas,

elle est glacée.

 

Il n’y a personne

dans la manche d’où sort la main glacée.

Il a beau marcher au même pas

que les doigts glacés serrés dans sa main,

personne n’est là ni ne lui parle

ni ne cherche à se dégager.

 

Mais ce sont les pas de la voix

de la femme qui chante,

ce sont eux qui font aller de l’avant dans cette nuit

les arbres et les nuages bas de la ville

et les corps qui ne se parlent pas

mais vont,

et son corps aussi, son corps aux bras courts

aux bras noués aux bras dénoués,

et les grains noirs qui brillent au fond de son sac,

et même ces doigts glacés d’aucune personne

qui lui tracent le double ombreux de sa vie.

 

Mais la voix de la femme

sent qu’il s’essouffle,

mais la voix le tire le tire

funèbre funèbre rageuse rageuse

parturiente parturiente et le tire

et le tire, avance enfant faible

des trois montagnes plus hautes que le ciel.

 

La voix de la femme le griffe

et le tire vers la nouvelle peau

dans laquelle il ne parvient encore à se glisser.

Tant d’autres n’ont plus de peau

ni de vêtement et ne sont plus que

des doigts froids au bout d’une manche.
Mais ses yeux noirs brillent

et les grains noirs cherchent où germer.

*

 

 

 

 

Chant de tous

 

1_20200124_165141.JPG

La voix qui chante à l’avant

n’est pas seule. Elle est une forêt,

forêt parmi les forêts sur les collines

et les collines. Forêt parmi les longues forêts

trébuchant sombres, errant sur les

pentes basses des montagnes.

 

C’est ainsi que notre terre se vêt

de ce que laissent en se mouvant les forêts.

Chants puis lambeaux de forêts.

Comme par des lambeaux de récit se vêt

la personne, par des garigues de généalogies,

par des effilochages de narrations.

 

Mais ne vois-tu pas que la chanteuse

sait aussi soulever les branches,

soulever les lambeaux, soulever ces tissus

vieux et lustrés qui t’engoncent ?

 

Mais ne vois-tu pas que la chanteuse

soulève les sous-bois et les futaies,

écarte les pendrillons,

et la montagne se met à sourire

dans sa géologie sauvage ?

 

Car la montagne révèle qu’elle sourit dans

les reprises de souffle de la femme qui chante

 

et si elle sourit ce n’est pas que pour elle-même.

C’est aussi pour la personne dont les bouts

de costume se réajustent ou tombent.

 

Il s’est retourné sur son propre sillage,

l’homme aux grains noirs.

Son sillage est un fil d’or et d’argent

dans les sous-bois.

Son sillage est un filon de quartz et de nacre

dans l’arrière-cour schisteuse des tyrans.

Là où c’est boue noire, lui laisse sillage

en forme de vent ahurissant,

en forme de vent hérissant.

 

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*

 

Ces photos ont été prises en allant en train à Venise le lundi froid et clair 20 janvier 2020, traversée de la Saône, remontée de la vallée de la Maurienne.

Deux strophes du dernier poème sont calligraphiées à l’encre de Chine, au lavis et à l’acrylique le 24 janvier 2020 par le poète, à Venise, sur Gerstaecker Aquarelle 200g, format 36 cm x 48.

 

*

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*