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Les Etrangers

 

Vaporetto vers Burano, dans la lagune de Venise, 18 octobre 2018

 

 

 

Un jeune couple indien est assis en face de nous. Nous sommes des dizaines assis sur les sièges métalliques verts du vaporetto, dans la vaste cabine intérieure. Nous avançons vers l’extrémité nord de la lagune. Quelques îlots plats, eaux non pas dormantes mais opaques, claires et tendues comme la peau du plus beau ventre du monde. Si la comparaison vous semble inconvenante, je vais dire « la peau du plus beau lézard du monde ». La beauté n’a pas de sens net, juste une commodité ouest-européenne pour que des marchands puissent vendre des reproductions de kalos-kagathos ou de Vierge de Vladimir. Le jeune couple en face de nous somnole ; elle s’endort sur l’épaule de son mari. Il fait chaud dans la cabine, le moteur ronronne fort. Elle est fatiguée, lui bâille. Un peu replets, sûrement époux depuis quelques années. Elle porte ses bijoux, simples, des pierres de rivière en bracelets et collier. Ils sont très amoureux, silencieux, dans un ample érotisme détendu. Jeunes divinités familiales hindouistes impudiques, nobles, présentes et absentes, les paupières baissées, à demi baissées.

Lui bâille à s’en décrocher la mâchoire : « oh, vous êtes fatigué, Monsieur… » – « Excusez-moi » il sourit – « Non ! Dites -moi seulement d’où vous venez, s’il vous plaît ». « Nous sommes Indiens, mais nous travaillons en usine en Allemagne ». Le vaporetto fait halte sur une île, ils descendent en nous saluant. Une heure après je les revois, buvant quelque chose à un petit bar où Gianluca Asmundo et moi avions peu avant bu un pitoyable café. Nous nous saluons à nouveau, de loin.

 

Il est cinq heures, la douceur de l’été qui n’en finit pas lève sur les eaux une brume universelle  souriante qui apaise et assied tout dans une distance poignante. L’adjectif est trop fort, mais n’est pas faux ici, je trouve. Nous marchons, dans la mesure où je le peux, jusqu’à un petit marché aux poissons médiéval. Bâtisse légère juste devant les eaux à l’infini. Aucun mur, des piliers de briques orange, une charpente, un toit de tuiles, presque personne. Un vieil homme vient pêcher, s’installe sur le parapet de pierres blanches (cette photo ci est de Gianluca Asmundo). La lagune ne parle pas, le vent faible ne parle pas, le pêcheur ne parle pas. Le soleil commence à décliner. La peau de la lagune bouge à peine, respire profondément, lentement. Il monte du fond vaseux, très peu profond, un grand bourdonnement de déchets d’histoires entremêlées, de desquamations vagues et cruelles, sans autre but que la cruauté elle-même, fanée, crochue.

 

 

Nous reprenons le vaporetto. Grand vaporetto, encore. Cette fois en face de Gianluca Asmundo et moi un tout autre couple. La femme approche peut-être mon âge, protège ses yeux avec des lunettes audacieuses de soleil. Peau tirée, lèvres tendues, faisceaux de rides au coin des yeux, front lisse malgré tout. Des colliers brillants sur un décolleté avantageux, des colifichets sur le soutien-gorge. Lui a trente ou quarante ans de moins, corps d’athlète, regard d’enfant pas dupe. Lui est noir, elle blanche. Lui, yeux vifs, s’amuse du travail de compagnie pour lequel elle le paye. Elle est dure et raide comme Jeanne d’Arc montant au bûcher. Ils descendent à l’arrêt suivant du vaporetto.

 

 

Gianluca Asmundo engage avec moi une conversation enflammée sur la poésie engagée et les manières de la publier, sur ses projets d’écriture et d’actions symboliques encore plus courageux

et salutaires sous le ciel d’Europe où s’amassent les orages violent du populisme. Nous évoquons les poètes que nous admirons en Italie et en France pour leurs positions claires, vigilantes et humaines. Nous évoquons les poètes lâches qui s’enfouissent la tête dans le sable pour n’avoir à écouter que les tout petits grains cristallins qui coulent les uns sur les autres une minuscule et raffinée musique. Nous n’avons rien à voir avec ces chiens de garde du narcissisme et de l’hédonisme.

 

Nous changeons de vaporetto à Murano pour rentrer à Venise. Aïe, le bateau est petit et bondé. La cabine, pleine à craquer, pue le sauna. Nous nous faufilons vers la toute petite plate-forme arrière, ouverte à tous vents, juste quatre sièges métalliques verts. D’un côté deux jeunes Japonaises,  intensément ravissantes, assises, avec deux dociles accompagnatrices italiennes. De l’autre côté deux frères de la trentaine, Italiens, assis tout à leur aise, jambes écartées, gros blousons noirs de cuir ou nylon, je ne sais, crânes rasés. Bruit de l’hélice et du moteur très fort, éclaboussures d’eau à odeur de vase, bruit des lourds remous lorsque nous croisons un autre bateau. Je suis debout, Gianluca Asmundo aussi. Un fort remous me pousse contre l’épaule d’un des deux Italiens. Il s’offense et me jette un regard d’assassin : ses yeux sont un gant de boxe et un poignard. En réponse je le salue à haute voix. Son frère, que mon corps n’a pas touché, me propose son siège, « vous pourriez être mon père ou mon grand-père »- « Oui, plutôt grand père je crois ». Et voilà, la conversation s’engage. Gianluca y est très actif, les deux frères sont de Naples, ont la passion non pas du rugby mais, bien sûr, du football. Pasolini les aurait sûrement embauchés comme figurants, voire acteurs dans son Décaméron. Ils ont un frère resté confiné dans la cabine-étuve et s’inquiètent pour lui. Ils sont venus pour quelques jours de vacances, se logent dans la campagne à une trentaine de kilomètres. Ils aimeraient bien se baigner ici, demandent à Gianluca Asmundo si c’est possible puis soudain d’où il est. « De Sicile ! ah au moins là-bas on peut se baigner ! A Naples aussi. » Dans le brouhaha du moteur et des eaux agitées durement je ne saisis pas toute la conversation. « Et toi, grand-père, tu n’es pas de Venise ? Alors tu es d’où ? ». Die leur étant sûrement inconnu je réponds « de Grenoble » ; cela les sidère. Gianluca qui est invité à présenter à côté de Naples après-demain son dernier livre leur parle de son voyage en train pour aller dans leur ville. Aussitôt avalanche de conseils, les voix se couvrent les unes les autres, la meilleure pizza de Naples, donc du monde, se mange dans telle rue, vas-y de notre part. Les deux frères, intimidants, musculeux, carrés, sont des  enfants, simples, qui foncent là où on leur dit de foncer. Qui a raison dans leur vie ? c’est le dernier qui a parlé ou crié fort à leurs oreilles. Pourtant ils écoutent attentivement Gianluca, et moi aussi quand je réussis à placer une phrase. Une escale du vaporetto, ah, ils doivent descendre ; avant de disparaître, nous serrent les mains avec une énergie joviale et broyante.

 

 

Yves Bergeret

 

 

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Le Luthier parle

 

Cycle de trois poèmes créés et avec certaines strophes calligraphiées (encre de Chine et acrylique sur quadriptyques horizontaux Rosaspina 285 g de Fabriano de 17,5 cm de haut par 100 de large ; en quatre exemplaires) par Yves Bergeret du 23 au 25 septembre 2018 à Die et à Veynes.

 

Après le premier cycle intitulé Luthier, ce second cycle est traduit en italien, dans une version ferme et lumineuse, par le poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/10/19/liutaio-ii-1-3/

*

 

à Die, le dimanche 23 septembre 2018

 

1

« Sur les galets blancs je m’allonge.

Le sommeil me prend

et me porte au fond du courant.

Le torrent m’ôte la peau,

me dégage de la bourrasque des nombres et des cadastres.

et m’apprend à lire sans alphabet.

Ame brève et fluide

je parcours la terre en son désordre

et l’ensemence. »

 

*

 

2

Le Luthier s’éveille et dit

 

à Veynes, le lundi 24 septembre 2018

 

« La nostalgie du sel énerve le torrent.

Je sais tendre les quatre cordes

où dans un chant de houle il l’évaporera

en quatre voix qui se cognent aux rocs,

se suspendent aux branches

et protègent le cortège des exilés

dont je suis tombé. »

 

 

*

 

3

Le Luthier dit encore

 

à Veynes, le mardi 25 septembre 2018

 

« Ma colonne vertébrale est l’archet.

J’ai les jambes et bras

qui gigotent comme crins rompus.

Il n’y a pas de doute que je joue,

que je frotte le fond écailleux de votre vie.

Il n’y a pas de doute que je joue

le déroulé du troisième récit,

celui sous le second, qui est l’intime, le tragique,

coupant comme des éclats d’obsidienne,

celui sous le premier récit qui est la misérable,

la majestueuse hypocrisie des 4×4 et barbecues.

 

Je joue le troisième récit,

j’ai mains et pieds inutiles, fruits desséchés,

car par-dessus notre océan de violence

c’est le pont arqué de mes trente-trois vertèbres qu’il faut.

 

C’est le vent qui tient l’archet,

ce n’est bien sûr pas moi qui l’ai en main.

Le vent m’agite jambes et bras

comme grappes amères et feuilles sèches.

Le vent passe le cortège court

de mes vertèbres sur le torrent,

sur les tièdes écailles de votre désespoir,

ô mes frères étrangers lointains.

 

Le vent me passe sur.

Je suis celui qui passe sur.

Je n’ai pas de socle.

Je n’ai pas de chair.

Je n’ai pas d’histoire.

Archet suis-je.

 

Archet, ce qui vous met en résonance,

vous chante et vous dit

sonores et mûrs entre les pierres froides.

 

C’est le vent qui tient l’archet,

ce n’est pas moi qui le tiens en main.

Le vent, c’est ainsi que se nomme

la vertigineuse chute de chacun devant soi,

le trébuchement qui va de l’avant,

l’avalanche qui gronde dès le haut de la pente,

la requête de mon frère l’étranger

sûr de survivre en bondissant par-dessus

la nuit glacée et le marécage monstrueux. »

 

 

*

 

 

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Luthier

 

Cycle de six poèmes créés et avec certaines strophes calligraphiées (encre de Chine et acrylique sur quadriptyques horizontaux Rosaspina 285 g de Fabriano de 17,5 cm de haut par 100 de large ; en quatre exemplaires) par Yves Bergeret du 3 au 18 septembre 2018 à Die et alentour.

On lit les deux premiers poèmes de ce cycle en italien dans une traduction très humaine du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/22/liutaio-1-2/

De même les troisième et quatrième poèmes du cycle se lisent en italien, par le même traducteur, ici : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/23/liutaio-3-4/

et enfin les cinquième et sixième, de même, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/26/liutaio-5-6/

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L’ensemble du cycle Luthier se lit bilingue italien et français, mis en page par Francesco Marotta, poète et traducteur, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/10/11/quaderni-di-traduzioni-xlvii/

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1

Le Clou dans l’épaule

à Châtillon en Diois, le lundi 3 septembre 2018

 

Il tourne la tête à droite,

la montagne monte dans le cri du soleil.

Il tourne la tête à gauche,

la montagne glisse dans la poche de la nuit.

 

Il tourne le torse à droite,

les hautes herbes jaunes des souvenirs

se hérissent en direction de la mer

à sept cent journées de marche de là ;

Il tourne le torse à gauche,

par très longs hoquets

épisodes et contes lui sortent de la gorge,

perdent couleurs, se suspendent

aux plumes caudales du vent.

 

Il est désolé, il s’excuse,

au bord du torrent au bout du village.

il ne nous accompagnera pas

Il dit : un clou lui traverse l’épaule,

un vieux et très long clou de forgeron

au dessous de sa clavicule

et enfoncé derrière lui jusque dans la forêt

dont on fera le radeau du prochain Déluge.

 

Personne ne lui a jamais dit

quelle épaule est clouée.

Peu importe,

chaque galet du torrent

est le son d’un coup du marteau divin,

le son retombé dans la pierre,

le son durci dans l’eau féroce,

poli dans l’eau féroce,

blanchi dans l’eau féroce,

et le clou ne nous a jamais

signifié l’épaule qu’il avait choisie.

 

Mais on sait que le bois où il est fiché

est celui des dix mille troncs de la pente.

Le radeau sera infini.

Embarquerons-nous pourtant tous ?

 

Le forgeron n’a pas de tête.

Le cloueur n’a pas de tête.

Le clou n’a pas de tête.

Lui en a une et elle tourne,

girouette silencieuse entre désespoir

et pôle hors parole où son corps se dilue

mais nous essaierons encore

d’embarquer.

*

 

2

Luthier

à Châtillon en Diois, le mardi 4 septembre 2018

 

 

 

 

Il tourne la tête à gauche

il tourne la tête à droite,

il cherche les notes justes.

Juste est toute note qui parvient

à répondre aux coups qui le clouèrent.

 

Il entend celle dans le creux du vallon

qui donne au soir la confiance

et le chevreuil vient boire,

 

celle dans l’ombre tremblante du chêne

qui donne l’heure de midi aux vendangeurs

et ils s’arrêtent trempés de sueur et boivent,

 

celle qui baise le front de l’étranger

qui avait caché son sac derrière la fontaine

et il cesse d’avoir peur,

 

celle de l’archet posé sur le pupitre de la crête

qui gronde encore

et l’archet frémit de jouer à nouveau

en frottant un nuage ;

et lui-même est le bois qui frémit aussi.

 

Il cherche les notes justes

que les siècles n’ont pas osé lui apprendre,

que ni père ni mère n’ont osé lui apprendre.

Cloué aux dix mille arbres de l’ubac

il ne peut que tourner la tête, de l’aube à minuit.

 

Luthier aux jambes invisibles

comme lézards entre galets et viornes

il cherche et réunit l’histoire de son corps,

il cherche et ne réunit rien,

il cherche si se peut réunir le chant des sept étrangers

qui ont fait naître les mots

que dans le cœur des galets blancs

les saisons dures ont noués.

Il cherche et ne réunit rien.

 

Il est la fibre du bois

qui résonne au vent du soir

car il le comprend.

Il est la fibre

qui se tend dans les muscles de la montagne bossue

et dans ceux de son bras à qui l’archet échappe.

Il est le fil du bois

qui bavarde avec l’eau

glissant sur la langue du chevreuil

et sur celles des vendangeurs.

 

Si par air aride le bois est trop dur

il peine à tourner ci et là la tête

et supplie l’archet.

Sans colophane l’archet se jette alors

dans le vide depuis la crête.

Pas besoin de partition, le son et ses frères les sons

et ses sœurs les sons

passent devant ses yeux, comédie sombre et dorée

attendant à jamais ses personnages.

L’entendez-vous ?

*

 

 

 

 

3

Sept étrangers

 

J’entends, dit-il, les sept étrangers.

 

Le premier étranger

est le père du torrent

qui n’a jamais connu de monde horizontal

et psalmodie un épisode

de traverseur d’océan.

 

Le deuxième étranger

est l’archetier qui dans la meule grise de la guerre

a perdu ses mains, mais pas sa joie

de toucher la beauté par l’oreille.

 

Le troisième étranger

a la peau très sombre

de la paupière toujours baissée

sur la grande douleur des réfugiés.

 

Le quatrième étranger

est si lucide qu’il attire la foule et l’ébahit

juste de l’autre côté du gué de la liberté

mais le premier pas dans l’eau, craint-on, noie.

 

Le cinquième étranger

est frère distrait du quatrième ;

moins naïf il attire mais effraie encore

car il semble déjà dans l’avenir,

il parle assez peu,

il semble savoir trop.

 

Le sixième étranger

a laissé avant de partir

une poignée rouge de porte

entre les remparts, je veux dire les crêtes.

Il ne nous reste qu’à engager la clef

puis la tourner rien qu’une fois

et l’eau du torrent remonterait au ciel

car la paix est dans nos mains

si elles ignorent la peur.

 

Le septième étranger

est la mère, ombre féminine devant le luthier ;

elle s’échappe toujours au moment

de boucler la phrase.

 

En somme les sept étrangers sont assez flous.

Mais au cœur des galets blancs

germent leurs traces.

Il faut frapper net le galet

pour en atteindre le cœur

et rien alors ne se propose

que les notes justes, échappées de la gorge

du luthier, je veux dire du monde orphelin,

je veux dire du monde incomplet.

 

Avant de repartir les sept étrangers

se sont réunis à l’avant-scène,

se sont inclinés pour nous saluer.

Ils ne sont plus là.

*

 

 

4

Le Cinquième galet

à Veynes, le lundi 10 septembre 2018

 

 

 

 

Marcher en étant cloué à la forêt ?

Vous voulez rire !

Pourtant il le fait :

il a noté comment la montagne vient se plier

à l’intérieur d’une hésitation du torrent.

 

Voici : le torrent tremble devant des galets

qui vont en quatuor, un par point cardinal

et encore un cinquième, hors tout repère,

galet qui d’ailleurs semble muet.

C’est là que l’histoire hésite,

là que le courant n’est plus qu’écume

et que plus personne n’est étranger,

même à sa propre descendance,

même à soi-même.

Ou que tout est totalement étranger.

 

C’est là que le monde est clair,

que la montagne est transparente,

que les arbres de toute pente sont clairs,

et que le clou divin est un cyclone sans fièvre,

et alors dans le tourbillon du cyclone

s’élève le luthier.

 

Il s’élève il s’élève il s’élève

et les montagnes sont les plumes vertes de son souci

et les plumes rouges de son élan.

 

Pouviez-vous le pressentir ?

L’eau a ses propres points cardinaux.

Seuls les sentent ceux et celles qui ont tout perdu

ou qui ne possèdent rien.

L’eau comme la parole sait s’orienter

et où aller.

Toutes deux elles montent

en spirale dans le cyclone

du clou divin.

 

En se pliant la montagne s’élève

et ses dix mille arbres montent

en grands battements de branches

qui sont les phrases ruisselant s’évaporant

des épaules du luthier

et les phrases portent à grandes enjambées

à grands battements

la paix et la fraternité

qui naissent dans le cinquième galet,

la paix et la fraternité qui sont la vocation

de l’archet dépouillé de sa vulnérabilité,

de sa virginité.

 

Merci, luthier qui nous délivres du clou divin,

qui nous offres apaisées

la poignante nécessité de dire,

la déchirante nécessité de dire

que si peu entendent.

Il leur faut un cyclone,

un clou.

*

 

 

5

Le Cyclone ou le clou

à Die, vendredi 14 septembre 2018

 

Viennent à midi sur la place aux platanes

ceux et celles qui suspendent leur travail,

mangent ensemble parlant peu,

boivent et rient parlant peu,

leurs corps détendus

et les nuages allongés par-dessus leurs ombres

car leurs ombres sont au ciel

parmi les branches.

Celui celle qui n’est ni père ni mère

celui celle qui n’a ni père ni mère.

Fronts dégarnis épaules brunies

tâches de plâtre et de peinture sur les bras,

ce sont les platanes qui lavent.

Eux qui viennent s’attabler, rêveurs rudes,

donnent à la place sa forme de clou

vertical jusqu’au fond du ciel ou de la mer,

mais c’est identique.

Sa vigueur de clou :

car les établis, les truelles sont là

les tapis sont là,

leurs couleurs passées au soleil,

mais les épaules tirent et relâchent

tissent et rouvrent.

 

Jamais ne serait violent cyclone ce clou

qui vide va, qui est corde vibrante allant par

toutes les gorges mais elles parlent sans heurt

et le luthier tend les quatre cordes sur le manche

qui lie l’un à l’autre,

qui lie une crête à l’autre,

lie un cheval de steppe à un cheval marin,

un destin rude à un âpre drame

de chair et de parole.

Tête clou aux quatre chevilles à la tête du manche,

c’est clou et cyclone,

têtue joie parmi les refrains et les rumeurs

de la place qui tourne autour du torrent,

c’est elle qui tourne autour de la

têtue joie des quatre galets

dont le frère cinquième s’appelle joie

dans le noyau de la parole.

*

 

 

 

 

6

La Traversée

à Veynes, lundi 17 septembre 2018

 

Le luthier n’a ni prénom ni nom.

En outre j’ai remarqué que ses vêtements

sont trop grands pour lui.

Ils flottent, comme on dit.

Plus exact serait de dire : ils gonflent au vent

car lui n’est qu’un mât.

Les voiles s’affolent et jubilent dans les luttes

par là haut entre ciel et terre.

 

Je me demande si le luthier mange.

Un jour à midi quand même, sur la place aux platanes,

lui et moi avons partagé un bref repas.

A chaque bouchée la place s’enfonçait d’un pas

sous le drame des migrants. Sans gémir.

S’élevait d’un pas vers l’élan héroïque des migrants.

 

Lors de cet unique repas

le soleil nous avait laissés seuls avec les nuages.

Mais le luthier portait des lunettes de soleil

plus sombres que basalte.

« Avec mes lunettes je ne suis pas là,

avec elles j’entends mieux les oiseaux couverts de sel

arriver sur les branches des platanes. Ils s’ébrouent.

Ils ont traversé cinq mers

et surtout celle du milieu

qui est pur coquillage

entièrement ouvert en deux. En deux oreilles.

Elles sont la matrice du monde

balbutiante

 

qui balbutie : «  accueille ! accueille ! » ».

 

En disant cela il ne flattait certes pas

le clou arraché aux dix mille arbres

et resté fiché sous sa clavicule.

Le clou rougit, rougit

devient rouge comme sur l’enclume du forgeron

il y a mille ans juste avant les coups.

Sur son épaule le luthier souffle à peine,

voici que le clou est blanc,

voici que le clou est transparent.

 

L’oiseau le plus pauvre

vient saisir dans son bec

les lunettes noires du luthier,

les emporte à tire-d’aile

et les laisse tomber dans le torrent

juste au remous de quatre galets plus un.

Le torrent a compris, il les charrie,

il les charrie jusqu’à la mer du milieu

qui grésille follement :

« nais accueillant ! parle accueillant ! »

 

 

 

 

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Pages en Sicile, été 2018 (1 à 7)

 

Les sept Pages en Sicile, créées par Yves Bergeret cet été 2018 en Sicile, se lisent une à une en français sur ce blog ; elles se lisent en italien toutes traduites et réunies par le poète Francesco Marotta à cette adresse :

https://rebstein.files.wordpress.com/2018/08/yves-bergeret-pages-en-sicile.pdf

On sait que la troisième de ces Pages, intitulée Les Hommes assis, du 5 août 2018, est également traduite en chinois par Zhang Bo.

 

 

Populismes et racisme font actuellement tout pour ravager et détruire les esprits en Europe. Ces sept Pages, le poète et les traducteurs ne se décourageront jamais de redire que, face à la xénophobie et à la violence, « tegu dumno abada« , en toro tégu, la langue parlée à Koyo.

En français : la parole ne meurt jamais.

 

YB

 

 

 

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Pages en Sicile, été 2018 (7)

 

L’Assiette

 

Poème écrit à Catane par Yves Bergeret le 16 août 2018 à l’encre de Chine et gestes d’acrylique plus quelques collages, en quatre exemplaires sur cahier allemand de 15 cm de haut par 21.

Cette septième Page se lit en italien dans la version dense, épurée et aérienne du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/08/19/lassiette-il-piatto/

 

 

 

 

1

Un volcan me sépare de toi, étranger.

 

Une vallée profonde comme la mer

me sépare de toi, étranger.

 

Je te parle, je te salue,

mon salut est l’assiette que je te passe

pleine.

 

2

Tu me rends l’assiette,

elle ne pèse rien,

pas plus que le cratère en ses fumerolles.

Elle est pleine,

pleine de ton écho, de ta légende

et de mon récit parmi les ombres.

 

3

Ce qui éclaire par en dessous les fumerolles

ce n’est pas le soleil de l’aube,

c’est la lave en feu au fond du cratère.

Elle est en fusion :

ce sont nos millénaires qui divaguent

tâtonnant dans le corps pourri de nos mémoires.

 

Mais nous savons nous passer l’assiette, étranger,

notre céramique refroidie, pacifique,

trace étrange ronde comme la planète

de la parole.

 

4

Il arrive que la parole soit le miroir rond

et on ne sait pas qui s’y voit.

Merci, volcan profond,

qui me rappelles que je suis mon propre étranger

et que toi, étranger aux pas inadéquats,

tu dors dans la pente.

 

5

Nous avons mis sur l’assiette l’image,

sur l’assiette ou le cratère.

L’image vibre sur le bord,

tourne virulente,

ne parvient pas à entrer dans la phrase,

la phrase pleine de l’air de l’aube

entre toi, étranger, et moi, étranger.

 

6

Le volcan est le profil tiers

entre le tien et le mien.

Fuyant et neutre et grossier

et les mots qui n’y sont ni cuits ni crus

sont juste des jeunes genêts dans les pentes,

des colliers de quel cou ?

 

 

 

 

 

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Pages en Sicile, été 2018 (6)

 

Cette Page se lit en italien, dans une traduction du poète Francesco Marotta pleine de vitalité et d’une précision parfaite, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/08/14/i-semi-della-parola/

 

Catane, piazza Umberto, 12 août 2018

 

 

Dans la rue noire ils arrivent peu à peu.

Ils s’assoient à une table du petit bar

où je vais le soir à Catane.

Quand ils s’assoient à la table voisine

le volcan dit qu’il s’éloigne.

Il fait seulement semblant.

Les cendres d’un incendie par là derrière

nous tombent dans les cheveux.

Ils s’embrassent, s’assoient,

se demandent des nouvelles

un Sénégalais, trois Catanaises

un Malien, un Syracusain.

D’eux se désintéressent les dieux banals

ou mesquins, peut-être complices.

des monstres qui ont enfoncé des coins de bois puant

dans la fissure du centre de l’île

et qui enfoncent ces coins

avec des insultes épouvantables

pour écarter encore plus l’île, la diviser,

la déchirer, la réduire en miettes

afin de régner sur des esclaves par millions.

L’île s’écarte, se scinde,

ne se scinde pas.

 

Ils ont trente ans. N’ont pas encore d’enfants.

Ils ont réussi à échapper aux dieux de pacotille

qu’on ressasse à tous les étages, toutes les fenêtres.

En fait leurs propres fenêtres, ce sont plutôt des arbres,

mais de ceux aux odeurs claires dans le feu

comme le cèdre, aux odeurs bondissantes

comme épicéa en scierie, aux odeurs juvéniles

comme mélèze au printemps quand fond la neige.

 

Bien sûr le volcan essaie

de gronder à l’intérieur de leurs phrases.

Il a toujours penché plutôt du côté du meurtre.

Mais eux continuent à parler, à rire.

Les coups sourds sous nos tables, sous nos pieds,

ce sont encore les insultes et les barrissements des monstres

qui affirment à tout vent nous creuser un métro gratuit,

mais qui élargissent la terrible fissure,

font tout pour fermer les ports et vider la mer,

pour séparer les deux continents ; mais dans l’abime ouvert

tout deux tomberaient et se fracasseraient.

 

Voilà, il est nécessaire que nous parlions.

Nous réunissons nos tables.

Fertiles parfois seraient les cendres,

mais qu’est-ce que la vie, la mer, le ciel,

le champ et la roche, le toit et la cour

sans les graines de la parole ?

 

 

 

YB

 

 

 

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Pages en Sicile, été 2018 (3)

 

Les Hommes assis, Catane, Corso Sicilia, le 3 août 2018

Cette Page se lit ici également en chinois, dans la traduction du poète Zhang Bo, de Nankin.

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Tous les jours de l’aube au soir deux ou trois hommes sont assis sur la rambarde métallique, les pieds ballant dans le vide. Sur le trottoir du fond de Corso Sicilia, du côté de l’esplanade des bus. L’esplanade est vide la nuit. Des hommes à peau sombre tirent là au soir depuis quelques années des grands cartons d’emballage récupérés je ne sais où. Les étalent soigneusement au sol. S’y allongent. Bavardent un peu. Puis s’enfoncent dans le sommeil jusqu’à l’aube suivante, où ils disparaissent. Jusqu’à la nuit suivante.

每天从清晨到黄昏总有两三人坐在金属栏杆上,双脚在虚空中摇晃。在西西里大道深处的人行道上,在公交站台旁。站台在夜间空无一人。许多年来每到傍晚肤色深沉的人们都会把我不知从哪儿回收的巨大包装纸箱拖到那里。把它们小心地铺在地上。躺下。随便闲聊几句。然后深入睡眠直到下一个清晨,届时便消失无踪。直到下一个夜晚。

Mais dans la journée sur la rambarde les deux ou trois veilleurs assis parlent, rient parfois, parlent. En wolof, je crois. Avec l’espoir tenace de vendre une ou deux paires de baskets rutilantes qu’ils ont posées près d’eux, en équilibre sur la rambarde.

但白日间两三个坐在栏杆上的岗哨会说说话,时而笑笑,再说说话。我想是沃洛夫语。带着一种固执的希望能卖出一两双搁在他们身边、平挂在栏杆上的火红球鞋。

La rambarde empêche les piétons de tomber dans le vide. Le vide, c’est la rampe d’accès au parking souterrain de l’immeuble moderne où j’habite. Depuis au moins dix ans plus aucune voiture ne passe là. Un gros grillage a été dressé pour boucher l’entrée du parking et aussi celle de la rampe elle-même. Dans la pente derrière le grillage les immondices s’accumulent, leurs couleurs sont fondues dans la poussière, l’encre des papiers de publicité a perdu tous ses pigments depuis longtemps. Sur la rambarde, au dessus du vide le plus profond, qui correspond à l’entrée même du parking souterrain, deux ou trois hommes sont assis pour toujours.

栏杆阻止行人跌落虚空。虚空,那是我所居住的现代建筑地下车库入口的坡道。自从至少十年多来不再有任何车辆从此处经过。为了堵住车库以及坡道入口,一面巨大的铁丝网被搭建起来。在铁丝网后面的斜坡上各种污物堆积如山,它们的颜色在尘埃中消散,广告传单上的油墨早已丧失色彩。在栏杆上,在最深沉的虚空之上,它与地下车库入口相呼应,总有两三人始终坐在那里。

Nous avons fini par nous connaître, au fil des années. Nous nous saluons. Ils parlent un peu français, un peu italien. Ils sont sénégalais. Ils sont arrivés en barque depuis la Tunisie et, maintenant, la Lybie ; certains habitent Catane depuis dix ans. Oui, la vie est difficile, disent-ils. Oui, ils arrivent à envoyer au village et à la famille quelques dizaines d’Euros chaque mois ; la famille vit avec cela. Oui, ils ont maintenant peur qu’un fou furieux d’extrême droite leur tire dessus en passant en voiture : comme cela se produit dans tout le pays ci et là, chaque jour.

最终我们得以互相认识,随着时光流逝。我们互相打招呼。他们会说一点法文,一点意大利文。他们是塞内加尔人。他们曾乘小船由突尼斯来到这里,现在则通过利比亚;一些人在卡塔尼亚已住了十多年。是的,生活艰辛,他们说。是的,他们终于能够给他们的村庄和家庭每月寄去几十个欧元;家人就靠这些生活。是的,他们现在因极右翼狂徒驾车朝他们扫射而感到恐惧:因为这种事每天在各地发生。

Assis sur la rambarde, ils tournent le dos au vide, sont disponibles aux passants, espérant toujours un achat de baskets. Ils tournent le dos au grand marché, dix mètres plus loin où se croisent virilement le commerce des fruits et des légumes, vaguement formel, et le commerce de la pacotille de plastique et de contrefaçons variées, clairement informel. Ils sont assis depuis des années, le os du bassin finalement adaptés à la forme de la rambarde de fer. Ils tournent le dos à la sortie-entrée du parking souterrain vide et inutile.

坐在栏杆上,他们把背转向虚空,对行人随时待命,始终期望有人购买球鞋。他们把背转向大市场,十米之外水果商和蔬菜商雄壮地交错而过,隐约是正规的,还有劣等塑料制品和各类假货贩子,明显是非法的。他们多年来就坐在那里,最终盆骨也适应了铁栏杆的形状。他们把背转上空洞而无用的地下车库出入口。

La rampe d’accès au parking est la passerelle d’accès de l’Arche de Noé. Pour l’imminent Déluge, alors que les orages grondent et que les populismes cherchent à étrangler l’Europe. Pour l’invisible Déluge qui a déjà eu lieu et a déversé les graines amères du racisme et de la haine. Mais l’Arche est vide. Et bloquée. Vide, sale, muette.

车库入口的坡道是诺亚方舟的舷梯。为了临近的洪水,当暴雨酝酿而民粹试图掐死欧洲。为了隐形的洪水,它已经发生并倾泻其种族主义与仇恨的苦涩种子。但方舟空空。而且淤塞。空洞,肮脏,缄默。

Assis sur la rambarde, ils sont les effigies de la proue de l’Arche. Les os des bassins se sont adaptés. Les colonnes vertébrales restent très droites. Ils ne se plaignent pas. Ils rient parfois ensemble. Ils parlent beaucoup. Ils parlent.

坐在栏杆上,他们是方舟的船首像。盆骨已经适应。脊柱依然笔挺。他们不抱怨。有时他们一同欢笑。他们说很多话。他们说话。

Assis sur la rambarde verte ils veillent. Ils attendent. Ils observent. Ils espèrent.

他们坐在绿栏杆上放哨。他们等候。他们观察。他们期待。

L’un est devenu fou et parle sans cesse. Dit un refrain perpétuel. S’il me parle je vois bien que ses yeux sont dans le vide. Un jour je ne l’ai plus vu. Personne ne sait ce qu’il est devenu.

一个人已经疯了不停地说话。念着一段无休止的叠句。如果他和我说话我看得出他的双眼空洞无物。一天我再也没有见到他。无人知晓他的结局。

Martinets sans ciel. Aigles sur la vire de la falaise.

失去天空的雨燕。悬崖窄台上的鹰。

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Les hommes assis

L’un est devenu fou

Aigles sur la vire de la paroi

Martinets sans ciel

一群人坐着

其中一人疯了

岩壁窄台上的鹰

失去天空的雨燕

YB

 

 

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