Archive | Uncategorized RSS for this section

Journal tchèque, en hommage à Francesco Marotta

 

 

Cette publication est un hommage à Francesco Marotta, poète profond et essentiel, traducteur saisissant toute la dynamique de la pensée poétique et toute l’énergie du surgissement de la métaphore.

 J’ai écrit ces poèmes lors de mes séjours à Prague, au fil de deux années.

Leur version italienne a été créée par le poète Francesco Marotta.

Leur mise en page est également de lui.

 

Yves Bergeret

 

*****

 

 

YVES BERGERET

 

 

Journal Tchèque

Diario Ceco

 

 

 

 

[2012-2014]

 

 

 

 

I

S’ouvre au bord

(Si apre sul bordo)

 

 

 

 

1.

Adieu les rails

le tramway s’envole vers le quatrième nuage

ouvrant les tombes

et levant le rideau de la scène

où j’ai joué.

 

Dans le souffle de l’ascension

je trouve la parole et la prends par la main.

 

Et cherche avec elle parmi le sol ébranlé

les graines fraîches

mêlées aux vestiges d’or

de notre épopée.

 

 

1

Addio rotaie

il tram s’invola verso la quarta nuvola

aprendo le tombe

e alzando il sipario della scena

dove ho recitato.

 

Nel soffio dell’ascesa

trovo la parola e la prendo per mano.

 

E cerco insieme a lei sul suolo che vibra

i semi freschi

mischiati alle vestigia d’oro

della nostra epopea.

 

 

2.

A la maison recomposée

j’entends marcher les mortes

et je salue celles qui traversent

un autre quart de siècle

avec des effusions toujours si près de la lave.

 

Au buffet de la gare

les voix grondantes des buveurs de bière

font accoucher le ciel.

 

Ainsi aussi naît la parole.

 

 

2

Nella casa ricostruita

sento camminare le defunte

e saluto quelle che attraversano

un altro quarto di secolo

con delle emissioni sempre così vicine alla lava.

 

Al bar della stazione

le voci assordanti dei bevitori di birra

fanno partorire il cielo.

 

Anche così nasce la parola.

 

 

3.

Le compositeur

prend la ville affolée par la main

et lui rend un soir son humanité.

Cris, rage et rires des pierres se taisent.

C’est l’attente entre elles qui chante

entre les pierres l’attente que la parole se lave

et prophétise l’épopée impossible.

 

 

3

Il musicista

prende per mano la città impazzita

e le restituisce una sera la sua umanità.

Grida, rabbia e risa di pietre si tacciono.

E’ l’attesa che canta in mezzo a loro

l’attesa tra le pietre che la parola si purifichi

e profetizzi l’epopea impossibile.

 

 

4.

Les étudiants viennent au Musée cubiste

chercher la parole du quatrième nuage

entre les bronzes à la volée

et les feuilles à la battue

où elle pourrait se poser.

 

A peine se laisse-t-elle écrire,

la parole cherche le cinquième nuage.

 

 

4

Gli studenti vengono al Museo del Cubismo

a cercare la parola della quarta nuvola

in volo tra i bronzi

e i volumi incorniciati

dove potrebbe posarsi.

 

Non appena si lascia scrivere,

la parola cerca la quinta nuvola.

 

 

5.

Entre les collines

stucateurs, doreurs et sculpteurs

ont tant et tant tordu

l’espace en tous sens

qu’ils ont fait de la ville

une grotte retournée

comme un gant.

 

Au confluent précis

de la destruction

et de la parole.

 

Est-ce qu’ici la parole

ne marche pas sur sa tête?

 

Sous la voûte de la taverne obscure

les joueurs d’échec rattrapent le dieu aveugle

que la parole disperse depuis trente siècles.

 

 

5

Tra le colline

decoratori, doratori e scultori

hanno a tal punto modificato

lo spazio in ogni direzione

da trasformare la città

in una grotta rovesciata

come un guanto.

 

Alla confluenza precisa

della distruzione

e della parola.

 

Non è che qui la parola

non cammina sulla sua testa?

 

Sotto la volta della taverna buia

i giocatori di scacchi incontrano il dio cieco

che la parola allontana da trenta secoli.

 

 

6.

Dans ses propres alluvions

creuse

le fleuve

 

A creusé dans les guerres

sa vocation

le passeur de langues

 

Dans le vacarme des églises

a creusé

l’image claire qui bouge

 

La parole y trouve parfois son auberge

 

 

6

Nelle sue sedimentazioni

scava

il fiume

 

Ha scavato nelle guerre

la sua vocazione

il traghettatore di lingue

 

Nel brusio delle chiese

ha scavato

la mobile immagine chiara

 

La parola vi trova talvolta il suo ostello

 

 

7.

Mélèzes, érables et frênes

châteaux, méandres et statues

tout s’ouvre au bord,

s’écarte et part

vers une autre parole

dont l’appartenance tombe

comme en été une bretelle

d’une épaule nue.

 

 

7

Larici, aceri e frassini

castelli, meandri e statue

tutto si apre sul bordo,

si allontana e parte

verso un’altra parola

da cui il possesso cade

come in estate una bretella

da una spalla nuda.

 

 

 

 

II

La veste trouée

(La veste bucata)

 

 

1.

Légères coupoles, voiles enflées

sutures et cicatrices

langues divorcées tournant en manège

dont parfois s’enfuit tel dialecte

 

Chante kiosque qui fédère et disperse

corps et mots, liens et sauvageries

qui ne s’amarrent

qu’à des sculptures tordues ou raides

adossées au fleuve ou à des retables luisants

 

 

1

Cupole leggere, vele gonfie

suture e cicatrici

lingue separate che vorticano in una giostra

da cui talvolta fugge qualche dialetto

 

Canta, chiosco che unisci e disperdi

corpi e parole, legami e ferocie

che si àncorano soltanto

a sculture contorte o rigide

addossate al fiume o a dei pannelli luminosi

 

 

2.

Autrement qu’avec les doigts blancs

et les yeux clairs de la parole

qui trépigne dans les semences

 

peut-on recoudre la veste du dieu qui s’effiloche,

ravauder la ville dont l’âme fuit par les quais,

repriser le drap glorieux que la musique

s’éveillant en sursaut projeta en plein couchant?

 

 

2

In che altro modo se non con le dita bianche

e gli occhi chiari della parola

che palpita dentro i semi

 

si può ricucire la veste sfilacciata del dio,

rattoppare la città la cui anima fugge per i moli,

rammendare il drappo glorioso che la musica

svegliandosi di soprassalto lanciò in pieno tramonto?

 

3.

Hommage à ceux qui marchent lentement dans la gare,

à ceux qui attendent le tram en regardant les mouettes,

à ceux qui escaladent les citadelles de leur passé avec grâce

 

ils n’ont pas d’appartenance

 

sur leur épaule Est vient se poser l’ancien poids du monde

et sur celle de l’Ouest le contrepoids d’un orgueil

qui bégaie dans des langues

 

 

3

Onore a quelli che camminano lentamente nella stazione,

a quelli che in attesa del tram guardano i gabbiani,

a quelli che scalano con grazia le cittadelle del loro passato

 

essi non hanno alcuna appartenenza

 

sulla loro spalla a est si è posato l’antico peso del mondo

e su quella a ovest il contrappeso di un orgoglio

che balbetta nelle lingue

 

 

4.

Le magma bourdonne

la baleine chante

le volcan gronde

sur ses branches mortes la ville pose

sur ses pylônes et ses clochers la ville pose

l’autre partition dont chacun émeut

une mesure quand même brute

 

4

Il magma ribolle

la balena canta

il vulcano rimbomba

la città poggia sui suoi rami morti

la città poggia sui suoi piloni e i suoi campanili

l’altra partitura di cui ognuno sposta

una nota comunque grave

 

 

5.

L’aveugle qui chante en buvant une bière à l’aiguillage

reprend les amours concentriques

des voyageurs dont les pas ne résonnent pas dans la gare

et les auréole sur des haines ruinées,

sur des façades surplombantes,

sur des hanches anonymes,

sur l’autre face de la parole

 

 

5

Il cieco che canta bevendo una birra alla spina

riprende gli amori concentrici

dei viaggiatori i cui passi non risuonano nella stazione

e li dispone a corona sugli odi disfatti,

sulle facciate sporgenti,

sui fianchi anonimi,

sull’altro versante della parola

 

 

6.

Mince dorure au plafond

du bleu peint à des branches nues

adieu déjà

le fils s’en va

 

 

6

Sottile doratura sul soffitto

dipinto in blu a rami spogli

è l’ora dell’addio

il figlio se ne va

 

 

7.

Soustraire les dorures

soulever un carrelage

 

et encore une plaine et sa brume

 

parler dans une nuit sans lune

et encore une frontière sans fleuve

 

et encore en creux une Asie aux os cassants

 

 

7

Rimuovere le dorature

sollevare un pavimento

 

e ancora una pianura e la sua bruma

 

parlare in una notte senza luna

e ancora una frontiera senza fiume

 

e ancora, silenziosa, un’Asia dalle ossa fragili

 

 

8.

Après l’image m’emmène

le chant

 

 

8

Dopo l’immagine mi accompagna

il canto

 

 

9.

La poignée de mélèzes en novembre

de l’autre côté du village

 

celle si triste que son visage ridé

l’a déposée sur l’îlot de bouleaux

 

s’immolent dans l’image qui les sauve

et les pétrit jusqu’au chant

 

 

9

La manciata di larici in novembre

dall’altro lato del villaggio

 

quella tanto triste che il suo viso rugoso

l’ha deposta sull’isolotto di betulle

 

s’immolano nell’immagine che li salva

e li plasma fino a farne un canto

 

 

10.

Les ruisseaux descendent à tue-tête

dans les cavernes et la mémoire

 

pour la route du troisième acte

je nous souhaite un retable

et de bons masques

 

 

10

I ruscelli scendono a precipizio

nelle caverne e nella memoria

 

sulla strada del terzo atto

desidero per noi un fondale

e delle maschere adatte

 

 

11.

Mais peut-être parade ou recours

écart ou trop grand écart?

Pont frais ou rompu?

 

Parole: belette ou renard?

 

 

12

E’ forse parata o risorsa

divario o immensa distanza?

Ponte nuovo o crollato?

 

Parola: donnola o volpe?

 

 

 

 

III

Marquetant les vallées

(Istoriando le valli)

 

 

1.

Dans l’alluvion l’eau cherche encore chemin,
l’étranger creuse le sédiment,
très étranger l’enfant
écoute la phrase par l’autre bout

 

1.

Nell’alluvione l’acqua si fa ancora strada,
lo straniero scava il sedimento,
ancora più straniero, il bambino
ascolta la frase dall’altra estremità

 

 

2.

A l’enfant qui dort contre mon épaule,
à l’égaré qui halète sur la crête,
à la serveuse qui rougit au comptoir
s’adresse la phrase cisaillante
qui soulève les toits, fissure les façades,
fait danser les atlantes sur le trottoir
et qui me traversant le torse
jette toute béquille au fourré

 

 

2.

Al  bambino che dorme appoggiato alla mia spalla,
all’uomo smarrito che ansima sul crinale,
alla cameriera che arrossisce al banco
si rivolge la frase tagliente
che scoperchia i tetti, crepa le facciate,
fa danzare gli africani sul marciapiede
e attraversando il mio petto
getta ogni stampella all’ammasso

 

 

3.

Au hommes massifs
aux femmes fatiguées
qui font quatre décennies le tour de l’escalier

 

sans monter
ni descendre ni s’en rendre compte

 

à eux laissons le long ressac hors la langue,
son écho sous la voute
sans rythme ni contrevoix

 

Le train va partir
le rail grince
la main sur la poignée de la portière

 

ou le vent suivant pas à pas l’eau de la pluie
dans le nuage qui disperse sa menace

 

 

3.

Agli uomini corpulenti
alle donne esauste
che da quattro decenni fanno il giro della scalinata

senza salire
né scendere e senza rendersene conto

a essi lasciamo la lunga risacca senza parole,
la sua eco sotto la volta
senza ritmo né controcanto

Il treno sta partendo
la rotaia cigola
la mano sulla maniglia della portiera

 

o il vento che segue al passo l’acqua della pioggia

nella nuvola che allontana la sua minaccia

 

4.

Peau très pâle de l’amoureuse
qui a confié au soleil de s’occuper
des affaires de graine, de couleur et de terre

 

peau très pâle
léger tambour
qu’affectionnent les doigts de la mélancolie
et aussi les doigts de la phrase qui se moule

 

 

4.

Pelle pallidissima dell’innamorata

che ha affidato al sole l’incombenza

dei semi, del colore e della terra

 

pelle pallidissima

tamburo leggero

prediletto dalle dita della malinconia

e anche dalle dita della frase che prende forma

 

 

5.

Il paraît qu’on renaît
dans un remous du fleuve,
dans une cascade que le vent échevèle,
dans une phrase simple qui passe au présent

 

sonore on renaît
dans plusieurs pierres lavées sur la berge

 

 

5.

Sembra di rinascere
in un vortice del fiume,
in una cascata che il vento scompiglia
in una semplice frase che prende corpo

si rinasce sonori
tra le tante pietre lavate sulla riva

 

 

6.

Certains que la malédiction poursuit
s’assoient au bord du fleuve,
malades, Russes petits tyrans tyrannisés,
poètes désuets de mysticisme,
malades autres, divers sourds sans lèvres.
Et l’oreille interne perdue.

 

Le fleuve sourit d’eux

 

et pour eux le grand récit sonne

dans les cordes vocales du courant
et même eux, îlots vaseux, piles de pont,
sont dans le fleuve-chœur

 

 

6.

Alcuni perseguitati dalla malasorte

si siedono in riva al fiume,

malati, piccoli teppisti russi asserviti,

antiquati poeti mistici,

altri malati, diversi sordi senza labbra.

E l’orecchio interiore perduto.

 

Il fiume sorride di loro

 

e per loro il grande racconto risuona

nelle corde vocali della corrente

e anch’essi, isolotti fangosi, piloni di ponte,

sono nel fiume-coro

 

 

7.

Contre les quais où se frottent contes petits et grands cris,
contre les berges où s’usent les langues
s’ébroue
au cœur du fleuve fangeux
la source claire

 

 

7.

Contro le banchine dove si sfiorano piccole storie e grandi grida,

contro gli argini dove si logorano le lingue

fiotta

dal cuore del fiume fangoso

la sorgente chiara

 

 

8.

Grande voix du fond du fleuve
monte enfle croît

 

brune aux yeux noirs
ouvre ses jambes

 

clochers et beffrois ploient
tours de télévision et hauts immeubles
ouvrent leurs ailes

 

le fleuve est lac en haut d’une montagne

 

conque

 

 

8.

Una grande voce dal fondo del fiume

risale si gonfia cresce

 

bruna dagli occhi neri

apre le sue gambe

 

campanili e bastioni si piegano

torri televisive e alti edifici

aprono le loro ali

 

il fiume è un lago in cima a una montagna

 

una conca

 

 

9.

Les fresques s’éclairent,
les maudits se relèvent,
l’oreille interne se reforme,
la bière ne tue plus les mots,
une parole très ouverte cherche chemin,
monte du fond du cratère

 

 

9.

Gli affreschi si illuminano,

i disperati si rialzano,

l’orecchio interiore si rigenera,

la birra non uccide le parole,

una parola accogliente si fa strada,

risale dal fondo del cratere

 

 

10.

On se retourne pour voir
comment marche cet étranger
qui n’a enfilé qu’une manche de la langue.
Son autre bras: os léger
d’origine inconnue, des à-pic vertigineux
entre chaque syllabe qu’il dit, os battant la mesure
de l’océan qui traverse nos générations

 

 

10.

Ci si volta per vedere

come cammina lo straniero

che ha infilato una sola manica della lingua.

L’altro braccio: osso leggero

di origine sconosciuta, di picchi vertiginosi

tra ogni sillaba che pronuncia, osso che batte il ritmo

dell’oceano che attraversa le nostre generazioni

 

 

11.

On se cogne à celui qui arrive du bout de l’Asie,
on se cogne à lui, on le traverse,
il n’est plus là, aveugle à midi,
nuage durci dont les voyelles manquent toutes.
On avait pourtant dressé des statues sur toutes les places pour le héler;
il nous laisse des paravents, des décors fauves, des soupirs

 

 

11.

Ci si imbatte in colui che arriva dall’Asia estrema,

ci si scontra, lo si oltrepassa,

non è più là, cieco a mezzogiorno,

nuvola indurita senza più alcuna vocale.

Eppure erano state erette statue in ogni piazza per chiamarlo;

ci lascia dei paraventi, delle decorazioni sgargianti, dei sospiri

 

 

12.

On s’enhardit
en écoutant celui qui a retiré des grilles à la forteresse,
les a plantées à ras du fleuve.
Le courant les fait tinter, un peu faux;
il en a jeté une puis deux puis trois dans le courant:

elles consonnent.
Notre innocence peut maintenant précipiter son épopée dans l’air et l’eau

 

 

12.

Ci si sente audaci

ascoltando chi ha divelto le inferriate della fortezza,

le ha piantate rasenti il fiume.

La corrente le fa tintinnare, un po’ stonate;

ne hanno gettata una, poi una seconda, poi una terza nella corrente:

risuonano coralmente.

La nostra innocenza può lanciare ora la sua epopea nell’aria e nell’acqua

 

 

13.

Or ces trois étrangers ont construit des ponts
vers l’autre côté de la voix sèche et du vernis noirci,
là où des strophes et des paragraphes se cherchent

 

et là, il y a beaucoup de place, vraiment,
pour que germent des noms et des noms,
et certains mots qui ne blessent pas

 

 

13.

Quei tre stranieri hanno gettato dei ponti

verso l’altro lato della voce arida e della vernice annerita,

là dove strofe e paragrafi si cercano

 

là dove c’è veramente tanto spazio

perché nascano nomi e nomi,

e talune parole che non feriscono

 

 

14.

et ces mots qui ne blessent plus se mettent en répliques
l’un à l’autre, l’autre à l’un,
le lien et la séparation, la feuille et l’ombre
la colère et l’étang, le discernement et le rien.

 

Reste à chercher encore quel chœur notre
secouera les décors jusqu’au bord du sens,
en creux dans le récit cru,
un centre entre les ponts, fleurs dans les remous

 

 

14.

e le parole che non feriscono più rispondono

l’una all’altra, reciprocamente,

il legame e la separazione, la foglia e l’ombra

la collera e lo stagno, il discernimento e il nulla.

 

Resta ancora da trovare quel coro nostro

che rimuoverà gli orpelli liberando il senso,

nascosto nel racconto vivo,

un centro fra i ponti, fiori dentro i vortici

 

 

15.

Certes la nuit se fissure entre le gris et le bleu
mais peut-on imaginer un monde dont à midi les couleurs se retirent,
une forêt dont l’écureuil, le pivert et le geai se gomment?

 

Ce n’est, ce ne fut que marée basse.

Certaines vocations d’acteur, certaines tirades,
l’élan d’un tramway dans la pente,
une certaine narration qui marquète les vallées,
certain sacrifice à l’ombre mais sans une goutte de sang,
certaine beauté désarmante au creux de la parole,
cette réplique qui s’approche et s’éloigne

 

 

15.

E’ vero che la notte si scinde tra il grigio e il blu

ma si può immaginare un mondo in cui i colori a mezzogiorno si ritirano,

una foresta dove lo scoiattolo, il picchio e la ghiandaia scompaiono?

 

Non è, non fu che bassa marea.

Una vocazione da attore, un po’ di enfasi,

la spinta di un tram lungo il pendio,

una narrazione che punteggia di storie le valli,

un sacrificio nell’ombra ma senza una goccia di sangue,

una bellezza disarmante racchiusa nella parola,

la risposta che si avvicina e si allontana

 

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Publicités

Cinq créateurs, plus ou moins créateurs

 

 

Cycle de cinq poèmes mis en espace avec gestes d’acrylique et d’encre de Chine sur Fabriano 120 g (en cinq quadriptyques horizontaux de 16 cm de haut par 9,5 de large pour chaque volet) ; ce cycle a été créé en quatre exemplaires par Yves Bergeret à Veynes et à Die du 20 au 23 février 2019.

 

***

 

 

 

1

Livio chez le dentiste

 

Les os de Livio sont en verre.

Il utilise deux béquilles : Leopardi et Lamartine.

Dans sa bibliothèque chérie, des béquilles par dizaines,

raffinées, stylées, flatteuses.

 

Aïe, ses béquilles cassent aussi, elles qui portèrent

l’Europe, telle une suave coupe de sorbets et de fruits.

Est-ce que la faim est encore la même

dans nos terres de populisme et de fer ?

Brique, stuc et marbre, où sont-ils à présent ?

Haute littérature écrite, quelle beauté jadis…

ah, elle s’évapore au plafond du dentiste

tandis qu’allongé sur le fauteuil de soins Livio souffre.

Le plafond est un brouillard terne, deux mouches,

un hémistiche noir ici dans le bruit de la fraise,

un hémistiche gris là. Aïe, Livio éprouve

moins d’amitié pour ses béquilles.

Alors il décide d’entrer dans le voluptueux

monde de la photographie, brûle sa bibliothèque

et jette sur le racisme et la mer en tempête

les cendres et ses premiers tirages.

 

***

 

 

 

2

Partout et nulle part

 

A la mort de Véronique ses amis

s’aperçoivent qu’ils ne la connaissent pas.

Savante érudite raffinée

cultivée brillante ironique etc.

Dix-sept masques sur le même visage.

Ah, y a-t-il bien un visage sous ces masques ?

Véronique a multiplié notices, articles, traductions,

brillante archéologue d’une terre irréelle,

feux d’esprit, mille pensées en contrejour,

art infini de la conversation par jeux et réparties,

art d’il y a quatre siècles en Europe de l’ouest.

Or où est l’œuvre ? où est le visage ?

Où est le grand livre, le pilier, le ressort…

Seul et désespéré, un permanent bond

pour sauter d’une vallée à l’autre.

Solitaire un nid projeté par le vent violent

de l’Europe enragée de ne pouvoir

dominer le monde.

 

***

 

 

 

3

Bâtisseur à tout crin

 

Son père a battu Guillaume

Son père a terrorisé Guillaume.

Guillaume n’a grandi que dans son propre cri

et par son esquive des coups.

La longue ligne droite de la raison,

à découvert, est trop dangereuse.

Guillaume est antilope et lièvre.

La longue ligne droite de la phrase,

à découvert, est trop risquée.

Guillaume fuit une à une ses familles d’accueil.

La longue ligne de l’écriture lecture,

à découvert, est trop ardue et imprudente.

A quarante ans, Guillaume ne parle presque pas.

Mais depuis l’âge de quinze ans

il dessine et peint, assis par terre,

des bolides ; plus des palais

à multiples perspectives, outre cohérence ciblable,

qu’il investit comme le corps d’une femme aimée.

 

***

 

 

 

4

Caniche

 

Modi se trouve beau en écrivain.

Il brigue prix et médailles.

Il installe la littérature comme une plume

d’autruche sur son occiput.

Ou comme un cache-sexe pour cacher son vide.

Son avidité, veux-je dire.

Son avidité a un prénom : « trahir ».

 

***

 

 

 

5

La voie libre

 

Dario ne s’intéresse pas à bondir.

Il est lent et aime que les vagues de la mer

soient lentes et inlassables.

Comme une île, Dario a entière l’âme.

Il a appris à construire

et ne ferme jamais la porte

de ce qu’il construit.

Car la poussière

apportée par le silence qui entre dans la maison

est l’épouse du dieu qui dort en lui,

sous sa troisième arcade sourcilière.

 

***

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Poème de l’Etna et une peinture murale (à Valenza)

 

 

 

 

Vendredi 8 février 2019 au matin, à l’invitation de la Scuola Media Pascoli, de Maurizio Prima Carandoni, directeur, et des professeurs Barbara Iannello et Simone Di Franco, à Valenza, entre Turin et Milan, Yves Bergeret a créé une peinture murale de 1,5 m de haut sur 2 m de large, à l’acrylique et encre de Chine. Cette œuvre est installée au dessus de la porte qui donne accès à la Salle de répétition d’orchestre de la Scuola et à la Salle des Professeurs. Le poème inédit calligraphié au centre de l’œuvre dit :

 

Salut, amis inconnus, ombres nouvelles,

qui traversez le fleuve à pied vers notre maison mère

 

 

 

 

 

 

05b IMG-20190213-WA0000.jpg

 

 

***

 

 

Après deux répétitions des intervenants, a été créée en fin d’après-midi de ce même vendredi une nouvelle interprétation orale et musicale du Poème de l’Etna, dans une nouvelle traduction. Cette nouvelle version italienne, splendide, due au poète Francesco Marotta se lit, en deux parties à ces adresses :

https://rebstein.wordpress.com/2019/01/05/poema-delletna-1-9/

https://rebstein.wordpress.com/2019/01/08/poema-delletna-10-18/

 

 

 

 

 

Le cycle a été donné en italien par Pier Manca, acteur et philosophe, dans une très belle diction dynamique et précise, par le poète en français et par Sergio Castroreale, clarinettiste, qui a ici créé des improvisations personnelles, particulièrement inspirées et efficaces par leur beauté et leur sensibilité, après chacun des dix-huit poèmes du cycle.

 

Cette création a eu lieu grâce à la généreuse organisation des libraires Licia et Fabia, et à l’organisation tout aussi généreuse de Simone Di Franco, photographe, et Barbara Iannello.

 

 

 

 

 

 

-Les photographies en noir et blanc ici présentées sont de Simone Di Franco.-

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Etrangers

 

Vaporetto vers Burano, dans la lagune de Venise, 18 octobre 2018

 

 

 

Un jeune couple indien est assis en face de nous. Nous sommes des dizaines assis sur les sièges métalliques verts du vaporetto, dans la vaste cabine intérieure. Nous avançons vers l’extrémité nord de la lagune. Quelques îlots plats, eaux non pas dormantes mais opaques, claires et tendues comme la peau du plus beau ventre du monde. Si la comparaison vous semble inconvenante, je vais dire « la peau du plus beau lézard du monde ». La beauté n’a pas de sens net, juste une commodité ouest-européenne pour que des marchands puissent vendre des reproductions de kalos-kagathos ou de Vierge de Vladimir. Le jeune couple en face de nous somnole ; elle s’endort sur l’épaule de son mari. Il fait chaud dans la cabine, le moteur ronronne fort. Elle est fatiguée, lui bâille. Un peu replets, sûrement époux depuis quelques années. Elle porte ses bijoux, simples, des pierres de rivière en bracelets et collier. Ils sont très amoureux, silencieux, dans un ample érotisme détendu. Jeunes divinités familiales hindouistes impudiques, nobles, présentes et absentes, les paupières baissées, à demi baissées.

Lui bâille à s’en décrocher la mâchoire : « oh, vous êtes fatigué, Monsieur… » – « Excusez-moi » il sourit – « Non ! Dites -moi seulement d’où vous venez, s’il vous plaît ». « Nous sommes Indiens, mais nous travaillons en usine en Allemagne ». Le vaporetto fait halte sur une île, ils descendent en nous saluant. Une heure après je les revois, buvant quelque chose à un petit bar où Gianluca Asmundo et moi avions peu avant bu un pitoyable café. Nous nous saluons à nouveau, de loin.

 

Il est cinq heures, la douceur de l’été qui n’en finit pas lève sur les eaux une brume universelle  souriante qui apaise et assied tout dans une distance poignante. L’adjectif est trop fort, mais n’est pas faux ici, je trouve. Nous marchons, dans la mesure où je le peux, jusqu’à un petit marché aux poissons médiéval. Bâtisse légère juste devant les eaux à l’infini. Aucun mur, des piliers de briques orange, une charpente, un toit de tuiles, presque personne. Un vieil homme vient pêcher, s’installe sur le parapet de pierres blanches (cette photo ci est de Gianluca Asmundo). La lagune ne parle pas, le vent faible ne parle pas, le pêcheur ne parle pas. Le soleil commence à décliner. La peau de la lagune bouge à peine, respire profondément, lentement. Il monte du fond vaseux, très peu profond, un grand bourdonnement de déchets d’histoires entremêlées, de desquamations vagues et cruelles, sans autre but que la cruauté elle-même, fanée, crochue.

 

 

Nous reprenons le vaporetto. Grand vaporetto, encore. Cette fois en face de Gianluca Asmundo et moi un tout autre couple. La femme approche peut-être mon âge, protège ses yeux avec des lunettes audacieuses de soleil. Peau tirée, lèvres tendues, faisceaux de rides au coin des yeux, front lisse malgré tout. Des colliers brillants sur un décolleté avantageux, des colifichets sur le soutien-gorge. Lui a trente ou quarante ans de moins, corps d’athlète, regard d’enfant pas dupe. Lui est noir, elle blanche. Lui, yeux vifs, s’amuse du travail de compagnie pour lequel elle le paye. Elle est dure et raide comme Jeanne d’Arc montant au bûcher. Ils descendent à l’arrêt suivant du vaporetto.

 

 

Gianluca Asmundo engage avec moi une conversation enflammée sur la poésie engagée et les manières de la publier, sur ses projets d’écriture et d’actions symboliques encore plus courageux

et salutaires sous le ciel d’Europe où s’amassent les orages violent du populisme. Nous évoquons les poètes que nous admirons en Italie et en France pour leurs positions claires, vigilantes et humaines. Nous évoquons les poètes lâches qui s’enfouissent la tête dans le sable pour n’avoir à écouter que les tout petits grains cristallins qui coulent les uns sur les autres une minuscule et raffinée musique. Nous n’avons rien à voir avec ces chiens de garde du narcissisme et de l’hédonisme.

 

Nous changeons de vaporetto à Murano pour rentrer à Venise. Aïe, le bateau est petit et bondé. La cabine, pleine à craquer, pue le sauna. Nous nous faufilons vers la toute petite plate-forme arrière, ouverte à tous vents, juste quatre sièges métalliques verts. D’un côté deux jeunes Japonaises,  intensément ravissantes, assises, avec deux dociles accompagnatrices italiennes. De l’autre côté deux frères de la trentaine, Italiens, assis tout à leur aise, jambes écartées, gros blousons noirs de cuir ou nylon, je ne sais, crânes rasés. Bruit de l’hélice et du moteur très fort, éclaboussures d’eau à odeur de vase, bruit des lourds remous lorsque nous croisons un autre bateau. Je suis debout, Gianluca Asmundo aussi. Un fort remous me pousse contre l’épaule d’un des deux Italiens. Il s’offense et me jette un regard d’assassin : ses yeux sont un gant de boxe et un poignard. En réponse je le salue à haute voix. Son frère, que mon corps n’a pas touché, me propose son siège, « vous pourriez être mon père ou mon grand-père »- « Oui, plutôt grand père je crois ». Et voilà, la conversation s’engage. Gianluca y est très actif, les deux frères sont de Naples, ont la passion non pas du rugby mais, bien sûr, du football. Pasolini les aurait sûrement embauchés comme figurants, voire acteurs dans son Décaméron. Ils ont un frère resté confiné dans la cabine-étuve et s’inquiètent pour lui. Ils sont venus pour quelques jours de vacances, se logent dans la campagne à une trentaine de kilomètres. Ils aimeraient bien se baigner ici, demandent à Gianluca Asmundo si c’est possible puis soudain d’où il est. « De Sicile ! ah au moins là-bas on peut se baigner ! A Naples aussi. » Dans le brouhaha du moteur et des eaux agitées durement je ne saisis pas toute la conversation. « Et toi, grand-père, tu n’es pas de Venise ? Alors tu es d’où ? ». Die leur étant sûrement inconnu je réponds « de Grenoble » ; cela les sidère. Gianluca qui est invité à présenter à côté de Naples après-demain son dernier livre leur parle de son voyage en train pour aller dans leur ville. Aussitôt avalanche de conseils, les voix se couvrent les unes les autres, la meilleure pizza de Naples, donc du monde, se mange dans telle rue, vas-y de notre part. Les deux frères, intimidants, musculeux, carrés, sont des  enfants, simples, qui foncent là où on leur dit de foncer. Qui a raison dans leur vie ? c’est le dernier qui a parlé ou crié fort à leurs oreilles. Pourtant ils écoutent attentivement Gianluca, et moi aussi quand je réussis à placer une phrase. Une escale du vaporetto, ah, ils doivent descendre ; avant de disparaître, nous serrent les mains avec une énergie joviale et broyante.

 

 

Yves Bergeret

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Luthier parle

 

Cycle de trois poèmes créés et avec certaines strophes calligraphiées (encre de Chine et acrylique sur quadriptyques horizontaux Rosaspina 285 g de Fabriano de 17,5 cm de haut par 100 de large ; en quatre exemplaires) par Yves Bergeret du 23 au 25 septembre 2018 à Die et à Veynes.

 

Après le premier cycle intitulé Luthier, ce second cycle est traduit en italien, dans une version ferme et lumineuse, par le poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/10/19/liutaio-ii-1-3/

*

 

à Die, le dimanche 23 septembre 2018

 

1

« Sur les galets blancs je m’allonge.

Le sommeil me prend

et me porte au fond du courant.

Le torrent m’ôte la peau,

me dégage de la bourrasque des nombres et des cadastres.

et m’apprend à lire sans alphabet.

Ame brève et fluide

je parcours la terre en son désordre

et l’ensemence. »

 

*

 

2

Le Luthier s’éveille et dit

 

à Veynes, le lundi 24 septembre 2018

 

« La nostalgie du sel énerve le torrent.

Je sais tendre les quatre cordes

où dans un chant de houle il l’évaporera

en quatre voix qui se cognent aux rocs,

se suspendent aux branches

et protègent le cortège des exilés

dont je suis tombé. »

 

 

*

 

3

Le Luthier dit encore

 

à Veynes, le mardi 25 septembre 2018

 

« Ma colonne vertébrale est l’archet.

J’ai les jambes et bras

qui gigotent comme crins rompus.

Il n’y a pas de doute que je joue,

que je frotte le fond écailleux de votre vie.

Il n’y a pas de doute que je joue

le déroulé du troisième récit,

celui sous le second, qui est l’intime, le tragique,

coupant comme des éclats d’obsidienne,

celui sous le premier récit qui est la misérable,

la majestueuse hypocrisie des 4×4 et barbecues.

 

Je joue le troisième récit,

j’ai mains et pieds inutiles, fruits desséchés,

car par-dessus notre océan de violence

c’est le pont arqué de mes trente-trois vertèbres qu’il faut.

 

C’est le vent qui tient l’archet,

ce n’est bien sûr pas moi qui l’ai en main.

Le vent m’agite jambes et bras

comme grappes amères et feuilles sèches.

Le vent passe le cortège court

de mes vertèbres sur le torrent,

sur les tièdes écailles de votre désespoir,

ô mes frères étrangers lointains.

 

Le vent me passe sur.

Je suis celui qui passe sur.

Je n’ai pas de socle.

Je n’ai pas de chair.

Je n’ai pas d’histoire.

Archet suis-je.

 

Archet, ce qui vous met en résonance,

vous chante et vous dit

sonores et mûrs entre les pierres froides.

 

C’est le vent qui tient l’archet,

ce n’est pas moi qui le tiens en main.

Le vent, c’est ainsi que se nomme

la vertigineuse chute de chacun devant soi,

le trébuchement qui va de l’avant,

l’avalanche qui gronde dès le haut de la pente,

la requête de mon frère l’étranger

sûr de survivre en bondissant par-dessus

la nuit glacée et le marécage monstrueux. »

 

 

*

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Luthier

 

Cycle de six poèmes créés et avec certaines strophes calligraphiées (encre de Chine et acrylique sur quadriptyques horizontaux Rosaspina 285 g de Fabriano de 17,5 cm de haut par 100 de large ; en quatre exemplaires) par Yves Bergeret du 3 au 18 septembre 2018 à Die et alentour.

On lit les deux premiers poèmes de ce cycle en italien dans une traduction très humaine du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/22/liutaio-1-2/

De même les troisième et quatrième poèmes du cycle se lisent en italien, par le même traducteur, ici : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/23/liutaio-3-4/

et enfin les cinquième et sixième, de même, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/26/liutaio-5-6/

*

L’ensemble du cycle Luthier se lit bilingue italien et français, mis en page par Francesco Marotta, poète et traducteur, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/10/11/quaderni-di-traduzioni-xlvii/

***

*

 

 

1

Le Clou dans l’épaule

à Châtillon en Diois, le lundi 3 septembre 2018

 

Il tourne la tête à droite,

la montagne monte dans le cri du soleil.

Il tourne la tête à gauche,

la montagne glisse dans la poche de la nuit.

 

Il tourne le torse à droite,

les hautes herbes jaunes des souvenirs

se hérissent en direction de la mer

à sept cent journées de marche de là ;

Il tourne le torse à gauche,

par très longs hoquets

épisodes et contes lui sortent de la gorge,

perdent couleurs, se suspendent

aux plumes caudales du vent.

 

Il est désolé, il s’excuse,

au bord du torrent au bout du village.

il ne nous accompagnera pas

Il dit : un clou lui traverse l’épaule,

un vieux et très long clou de forgeron

au dessous de sa clavicule

et enfoncé derrière lui jusque dans la forêt

dont on fera le radeau du prochain Déluge.

 

Personne ne lui a jamais dit

quelle épaule est clouée.

Peu importe,

chaque galet du torrent

est le son d’un coup du marteau divin,

le son retombé dans la pierre,

le son durci dans l’eau féroce,

poli dans l’eau féroce,

blanchi dans l’eau féroce,

et le clou ne nous a jamais

signifié l’épaule qu’il avait choisie.

 

Mais on sait que le bois où il est fiché

est celui des dix mille troncs de la pente.

Le radeau sera infini.

Embarquerons-nous pourtant tous ?

 

Le forgeron n’a pas de tête.

Le cloueur n’a pas de tête.

Le clou n’a pas de tête.

Lui en a une et elle tourne,

girouette silencieuse entre désespoir

et pôle hors parole où son corps se dilue

mais nous essaierons encore

d’embarquer.

*

 

2

Luthier

à Châtillon en Diois, le mardi 4 septembre 2018

 

 

 

 

Il tourne la tête à gauche

il tourne la tête à droite,

il cherche les notes justes.

Juste est toute note qui parvient

à répondre aux coups qui le clouèrent.

 

Il entend celle dans le creux du vallon

qui donne au soir la confiance

et le chevreuil vient boire,

 

celle dans l’ombre tremblante du chêne

qui donne l’heure de midi aux vendangeurs

et ils s’arrêtent trempés de sueur et boivent,

 

celle qui baise le front de l’étranger

qui avait caché son sac derrière la fontaine

et il cesse d’avoir peur,

 

celle de l’archet posé sur le pupitre de la crête

qui gronde encore

et l’archet frémit de jouer à nouveau

en frottant un nuage ;

et lui-même est le bois qui frémit aussi.

 

Il cherche les notes justes

que les siècles n’ont pas osé lui apprendre,

que ni père ni mère n’ont osé lui apprendre.

Cloué aux dix mille arbres de l’ubac

il ne peut que tourner la tête, de l’aube à minuit.

 

Luthier aux jambes invisibles

comme lézards entre galets et viornes

il cherche et réunit l’histoire de son corps,

il cherche et ne réunit rien,

il cherche si se peut réunir le chant des sept étrangers

qui ont fait naître les mots

que dans le cœur des galets blancs

les saisons dures ont noués.

Il cherche et ne réunit rien.

 

Il est la fibre du bois

qui résonne au vent du soir

car il le comprend.

Il est la fibre

qui se tend dans les muscles de la montagne bossue

et dans ceux de son bras à qui l’archet échappe.

Il est le fil du bois

qui bavarde avec l’eau

glissant sur la langue du chevreuil

et sur celles des vendangeurs.

 

Si par air aride le bois est trop dur

il peine à tourner ci et là la tête

et supplie l’archet.

Sans colophane l’archet se jette alors

dans le vide depuis la crête.

Pas besoin de partition, le son et ses frères les sons

et ses sœurs les sons

passent devant ses yeux, comédie sombre et dorée

attendant à jamais ses personnages.

L’entendez-vous ?

*

 

 

 

 

3

Sept étrangers

 

J’entends, dit-il, les sept étrangers.

 

Le premier étranger

est le père du torrent

qui n’a jamais connu de monde horizontal

et psalmodie un épisode

de traverseur d’océan.

 

Le deuxième étranger

est l’archetier qui dans la meule grise de la guerre

a perdu ses mains, mais pas sa joie

de toucher la beauté par l’oreille.

 

Le troisième étranger

a la peau très sombre

de la paupière toujours baissée

sur la grande douleur des réfugiés.

 

Le quatrième étranger

est si lucide qu’il attire la foule et l’ébahit

juste de l’autre côté du gué de la liberté

mais le premier pas dans l’eau, craint-on, noie.

 

Le cinquième étranger

est frère distrait du quatrième ;

moins naïf il attire mais effraie encore

car il semble déjà dans l’avenir,

il parle assez peu,

il semble savoir trop.

 

Le sixième étranger

a laissé avant de partir

une poignée rouge de porte

entre les remparts, je veux dire les crêtes.

Il ne nous reste qu’à engager la clef

puis la tourner rien qu’une fois

et l’eau du torrent remonterait au ciel

car la paix est dans nos mains

si elles ignorent la peur.

 

Le septième étranger

est la mère, ombre féminine devant le luthier ;

elle s’échappe toujours au moment

de boucler la phrase.

 

En somme les sept étrangers sont assez flous.

Mais au cœur des galets blancs

germent leurs traces.

Il faut frapper net le galet

pour en atteindre le cœur

et rien alors ne se propose

que les notes justes, échappées de la gorge

du luthier, je veux dire du monde orphelin,

je veux dire du monde incomplet.

 

Avant de repartir les sept étrangers

se sont réunis à l’avant-scène,

se sont inclinés pour nous saluer.

Ils ne sont plus là.

*

 

 

4

Le Cinquième galet

à Veynes, le lundi 10 septembre 2018

 

 

 

 

Marcher en étant cloué à la forêt ?

Vous voulez rire !

Pourtant il le fait :

il a noté comment la montagne vient se plier

à l’intérieur d’une hésitation du torrent.

 

Voici : le torrent tremble devant des galets

qui vont en quatuor, un par point cardinal

et encore un cinquième, hors tout repère,

galet qui d’ailleurs semble muet.

C’est là que l’histoire hésite,

là que le courant n’est plus qu’écume

et que plus personne n’est étranger,

même à sa propre descendance,

même à soi-même.

Ou que tout est totalement étranger.

 

C’est là que le monde est clair,

que la montagne est transparente,

que les arbres de toute pente sont clairs,

et que le clou divin est un cyclone sans fièvre,

et alors dans le tourbillon du cyclone

s’élève le luthier.

 

Il s’élève il s’élève il s’élève

et les montagnes sont les plumes vertes de son souci

et les plumes rouges de son élan.

 

Pouviez-vous le pressentir ?

L’eau a ses propres points cardinaux.

Seuls les sentent ceux et celles qui ont tout perdu

ou qui ne possèdent rien.

L’eau comme la parole sait s’orienter

et où aller.

Toutes deux elles montent

en spirale dans le cyclone

du clou divin.

 

En se pliant la montagne s’élève

et ses dix mille arbres montent

en grands battements de branches

qui sont les phrases ruisselant s’évaporant

des épaules du luthier

et les phrases portent à grandes enjambées

à grands battements

la paix et la fraternité

qui naissent dans le cinquième galet,

la paix et la fraternité qui sont la vocation

de l’archet dépouillé de sa vulnérabilité,

de sa virginité.

 

Merci, luthier qui nous délivres du clou divin,

qui nous offres apaisées

la poignante nécessité de dire,

la déchirante nécessité de dire

que si peu entendent.

Il leur faut un cyclone,

un clou.

*

 

 

5

Le Cyclone ou le clou

à Die, vendredi 14 septembre 2018

 

Viennent à midi sur la place aux platanes

ceux et celles qui suspendent leur travail,

mangent ensemble parlant peu,

boivent et rient parlant peu,

leurs corps détendus

et les nuages allongés par-dessus leurs ombres

car leurs ombres sont au ciel

parmi les branches.

Celui celle qui n’est ni père ni mère

celui celle qui n’a ni père ni mère.

Fronts dégarnis épaules brunies

tâches de plâtre et de peinture sur les bras,

ce sont les platanes qui lavent.

Eux qui viennent s’attabler, rêveurs rudes,

donnent à la place sa forme de clou

vertical jusqu’au fond du ciel ou de la mer,

mais c’est identique.

Sa vigueur de clou :

car les établis, les truelles sont là

les tapis sont là,

leurs couleurs passées au soleil,

mais les épaules tirent et relâchent

tissent et rouvrent.

 

Jamais ne serait violent cyclone ce clou

qui vide va, qui est corde vibrante allant par

toutes les gorges mais elles parlent sans heurt

et le luthier tend les quatre cordes sur le manche

qui lie l’un à l’autre,

qui lie une crête à l’autre,

lie un cheval de steppe à un cheval marin,

un destin rude à un âpre drame

de chair et de parole.

Tête clou aux quatre chevilles à la tête du manche,

c’est clou et cyclone,

têtue joie parmi les refrains et les rumeurs

de la place qui tourne autour du torrent,

c’est elle qui tourne autour de la

têtue joie des quatre galets

dont le frère cinquième s’appelle joie

dans le noyau de la parole.

*

 

 

 

 

6

La Traversée

à Veynes, lundi 17 septembre 2018

 

Le luthier n’a ni prénom ni nom.

En outre j’ai remarqué que ses vêtements

sont trop grands pour lui.

Ils flottent, comme on dit.

Plus exact serait de dire : ils gonflent au vent

car lui n’est qu’un mât.

Les voiles s’affolent et jubilent dans les luttes

par là haut entre ciel et terre.

 

Je me demande si le luthier mange.

Un jour à midi quand même, sur la place aux platanes,

lui et moi avons partagé un bref repas.

A chaque bouchée la place s’enfonçait d’un pas

sous le drame des migrants. Sans gémir.

S’élevait d’un pas vers l’élan héroïque des migrants.

 

Lors de cet unique repas

le soleil nous avait laissés seuls avec les nuages.

Mais le luthier portait des lunettes de soleil

plus sombres que basalte.

« Avec mes lunettes je ne suis pas là,

avec elles j’entends mieux les oiseaux couverts de sel

arriver sur les branches des platanes. Ils s’ébrouent.

Ils ont traversé cinq mers

et surtout celle du milieu

qui est pur coquillage

entièrement ouvert en deux. En deux oreilles.

Elles sont la matrice du monde

balbutiante

 

qui balbutie : «  accueille ! accueille ! » ».

 

En disant cela il ne flattait certes pas

le clou arraché aux dix mille arbres

et resté fiché sous sa clavicule.

Le clou rougit, rougit

devient rouge comme sur l’enclume du forgeron

il y a mille ans juste avant les coups.

Sur son épaule le luthier souffle à peine,

voici que le clou est blanc,

voici que le clou est transparent.

 

L’oiseau le plus pauvre

vient saisir dans son bec

les lunettes noires du luthier,

les emporte à tire-d’aile

et les laisse tomber dans le torrent

juste au remous de quatre galets plus un.

Le torrent a compris, il les charrie,

il les charrie jusqu’à la mer du milieu

qui grésille follement :

« nais accueillant ! parle accueillant ! »

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Pages en Sicile, été 2018 (1 à 7)

 

Les sept Pages en Sicile, créées par Yves Bergeret cet été 2018 en Sicile, se lisent une à une en français sur ce blog ; elles se lisent en italien toutes traduites et réunies par le poète Francesco Marotta à cette adresse :

https://rebstein.files.wordpress.com/2018/08/yves-bergeret-pages-en-sicile.pdf

On sait que la troisième de ces Pages, intitulée Les Hommes assis, du 5 août 2018, est également traduite en chinois par Zhang Bo.

 

 

Populismes et racisme font actuellement tout pour ravager et détruire les esprits en Europe. Ces sept Pages, le poète et les traducteurs ne se décourageront jamais de redire que, face à la xénophobie et à la violence, « tegu dumno abada« , en toro tégu, la langue parlée à Koyo.

En français : la parole ne meurt jamais.

 

YB

 

 

 

*****

***

*