archive | Uncategorized RSS pour cette section

Cabane

Poème écrit à la Cabanette solitaire haut dans la montagne au dessus de Luc en Diois, le 20 septembre 2022.

1

La cascade est sèche.

L’été a tout bu.

Mais dans les tréfonds de la montagne

dans les grottes à l’infini

l’eau, claire ou sombre on ne sait,

trouve comment jaillir par les sentiers de tes rêves

car il y a toujours une maison de paix qui germe

sous ton front, une cabane, même désarticulée.

Le vent inlassable vient se gratter à elle,

le vent frère sans âge

qui veut partager l’hospitalité de ta maison,

le vent qui a aussi soif que toi et moi.

.

2

Qui parmi nous dresse debout sur les pierres les planches ?

Qui les taille dans la forêt ?

Qui lime les nœuds dans le bois ?

Qui entraîne les pins et ma cabane à dormir debout ?

Qui compose verticaux les jambages de bois

dont la forêt est fière,

dont ma cabane jubile,

qui sont les barres de mesure du vent chantant

ou de sa mère la vie .

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Le Lointain, 1 très grande & 5 petites calligraphies

Une très grande calligraphie créée le 11 septembre 2022, en format 215 cm de haut par 60, dans un alpage de Glaise, au dessus de Veynes, à l’acrylique et à l’encre de Chine.

*

Un pas puis l’autre

le lointain n’hésite pas ;

les chiens hurlent,

est-ce de joie ?

.

Les marées rapprochent écartent les montagnes

que tant de violence intimide

harcèle le jour la nuit

.

Et si le lointain à pas sûrs s’approche encore

on sait coudre le cuir des montagnes :

tes doigts, le dur buis, le fil de la parole.

.

*

Cinq petites calligraphies créées à Veynes même, le 12 septembre 2022 sur diptyques de Canson 224 g, au format déplié de 24 cm de haut par 32, encre de Chine et acrylique.

1

Chemin, petit chemin,

refuse la foulée de fer blanc

qui fait basculer dans les hangars mortuaires

et crève les yeux.

.

2

Chemin, petit chemin,

jette vite l’enclume ;

seuls les gens fusionnels en usent.

Ils ne savent pas marcher.

Ils veulent m’aplatir en lame la vie.

.

3

Chemin, petit chemin,

enfonce-moi dans le sous-bois.

Une feuille qui frémit au vent

ne mendie pas l’acquiescement

mais garde pour l’étranger un peu de lumière.

.

4

Chemin, petit chemin,

ne raconte le pays lointain dont tu viens

qu’à l’âme non marchande

qui ne pourrit pas de haine ni de peur.

.

5

Chemin, petit chemin,

lave chaque nuit tes cailloux :

le lointain envoie ses vents jouer sur eux

la tragédie la joie de tout étranger.

.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Ce que voit la montagne de l’Oule, à Veynes

Poème écrit et calligraphié à Veynes le matin du 10 septembre 2022 sur quatre diptyques de format A4 de Fabriano dessin 120 g.

*

Elle regarde l’homme-squelette de fer blanc,

le coureur de trail, qui la griffe,

cervelle collée sur une montre.

Elle cherche sa mèche

pour la souffler ou pour attiser quelque chose.

Il n’en a pas.

*

Elle regarde le douloureux à double voix

qui se jette sous des roues, qui cherche les siennes.

Elle les lui camoufle.

Elle le comprend, le rabroue, le berce.

*

Elle regarde le petit enfant

qui regarde ses sourcils au dessus des forêts.

Elle les fronce pour lui déchiffrer

tous les livres du monde.

*

Elle ne désespère pas et appelle encore

l’adolescent qui piétine dans la douleur

et se brise chaque printemps les clavicules.

Elle lui serre les mains.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Six fois plus clair, six fois

1

Oisans, autour de la Barre des Ecrins, avril 2022 (D.R.)

Mes yeux doivent-ils pleurer si d’avril à août mes Alpes ont perdu l’onctueuse esthétique commode au ski pour rejoindre l’âpreté minérale des déserts que j’adore ?

Oisans, autour de la Barre des Ecrins, août 2022 (D.R.)

2

Guêpe carnivore : un ambassadeur des ayatollahs iraniens veut que sous sa férule je retraduise Rûmî. Sous sa férule.

Rûmî et moi éclatons de rire.

.

3

Là-bas, encore plus à l’est, une borgne arrogance de plaine prétend tout peuple montagnard « minorité nationale ».

.

4

Aveugle et sourd qui n’entend pas ce que dit la montagne.

.

5

Tyran et mafia adorent toute victime mutique.

.

6

Peindre au mur transmet vie, volonté de vivre, salut à la vie. Fille de la vie, l’image. L’image au mur agit.

Hommage à François Arago (1786-1853), physicien, astronome et député engagé pour le progrès social lors de la Seconde République (fresque de A. Sauvage, années 1950, dans un bar du quartier de l’Observatoire à Paris).

*

Yves Bergeret

*****

***

*

A la Casse des Oules, par Catherine Reeb & Yves Bergeret

A la Casse des Oules, large vallon sauvage montant jusqu’au pied de la face nord du Grand Pic de Rochebrune, près de Cervières, non loin de Briançon, le samedi 21 mai 2022, acrylique sur triptyque vertical 220 g au format déplié de 59,7 cm de haut par 21.

Grâce à une traduction musicale et rythmée du poète Francesco Marotta, ces poèmes-ci d’Yves Bergeret se lisent en italien, via ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2022/08/18/alla-luce-della-roccia/

.

.

Coeur et Ventre (CR)

.

On cherche Coeur, mais c’est Ventre

Qui tient l’à-pic

Offrant l’air tout autour

            Sait-on à qui ?

L’air qui ondule

            Sait-on pourquoi ?

.

Ventre sent les chants buttant contre paroi,

Les claques des oiseaux

Montés au-delà – trop haut.

.

Passée la nostalgie des foules bâtisseuses

Ventre cogne dans le grand intérieur

Se précipite à l’onde

.

Promesses oubliées dans l’eau vive

D’un coup, Ventre lâche pères et mères

A tue-tête Ventre enfante

Et disperse l’à pic.

.

*

Crocher le ciel (CR)

.

Crocher le ciel,

C’est l’ambition des jeunes mélèzes

Qui se poussent l’un l’autre

Vers le sommet de l’éboulis.

.

Ils tanguent de fierté

Lorsque mon œil pose leur cime

Au-delà des pentes de Montagne

.

Alors un grand bruit dévale le névé

Et submerge les vaniteux

Des brisures du pic détrôné.

.

*

A la nuit à la fête (CR)

.

A la nuit ! A la fête !

Quand valsent les crêtes, se renversent les cascades

Aspergeant les étoiles, que les chamois visitent

                                                                       En farandole

.

A la nuit ! A la fête !

En une irrespectueuse révérence

Le névé se courbe vers le mélezin

Buvez ! Buvez donc cet élixir exquis !

Qu’il engraisse vos souliers

Les arrache à l’éboulis

Buvez !

Et venez danser sous nos balcons

La ronde des Hautes Pentes.

.

.

Casse des Oules (YB)

.

1

A la lumière du rocher

grandit l’arbre clair,

le grand-mât de ta vie

qui va sur l’océan furieux.

.

2

A la Casse des Oules

le vent vient déverser

puis repart léger

chercher dans le passé

d’autres graines.

.

3

A la Casse des Oules

les arbres poussent dru,

leurs racines se hissent au ciel

chercher dans la silhouette maigre des vents

les raisons de la paix

que devraient se promettre les hommes.

.

.

Face nord du Grand Pic de Rochebrune (YB)

.

1

Rochebrune naît d’une plume

de l’aile gauche

de l’aigle créateur du monde.

.

L’aigle qui crée le monde

n’est qu’un accoutrement,

friable et auguste,

de notre parole

de salive et d’or.

.

2

Au fond de la Casse des Oules

Rochebrune ignore le sommeil,

passe ses nuits

à tirer dans ses filets de schiste et de brume

les odieuses lubies des Puissants

et les pulvérise avant l’aube.

.

3

Rochebrune est l’humain visage

à la peau tannée, à la peau tavelée

porte-voix de la parole qui porte l’aigle,

de la parole qui filtre

dans le creux de la penne,

intraitable ; contre toute tombe

parole libre à jamais.

.

*****

***

*

L’aval & l’amont, l’espoir & le bois, de Gianluca Asmundo & Yves Bergeret

Œuvre créée « à quatre mains » par Gianluca Asmundo et Yves Bergeret sur le lit de galets du Bez, torrent de Châtillon-en-Diois, près de Die, le jeudi 30 juin 2022, en deux exemplaires, chacun sur deux quadriptyques de Fabriano Rosaspina 220 g au format déplié de 35 cm de haut par 100 de large ; Gianluca Asmundo, venant de chez lui à Venise, remontant toute la plaine alluviale du Pô, franchissant les Alpes, a écrit ses phrases au crayon noir, a sur le papier appliqué à la main un peu de limon du torrent, enfin a posé de l’acrylique brun en roulant sur le papier un bois flotté de ce torrent enduit de ce brun ; et, sur ce même papier, Yves Bergeret a écrit ses vers au stylo d’encre de Chine par-dessus ses gestes d’acrylique bleu intense, bleu léger et violet.

*

Le troisième élément de ce premier quadriptyque existe dans une splendide version italienne du poète Francesco Marotta. La voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/08/10/dimore/

.

I

.

1

Legni e acque naufragate, condotte dallo scirocco fino alle lagune dove le forze dei fiumi e del mare hanno consolidato dialogo ed equilibrio sedimentato nel lungo tempo.

Morceaux de bois et eaux naufragés, conduits par le sirocco jusqu’aux lagunes où les forces des fleuves et de la mer ont consolidé dialogue et équilibre sédimenté dans le temps long.

(G.A.)

.

2

Dalla porta di legno aperta sul mare, la sabbia e la siccità scalano la pianura, sotto la vela del plenilunio in perigeo; l’aridità del deserto e il sale del mare non devono risalire fino alla montagna, dove il solco delle mille impronte umane apre i confini, seguendo il canto e il viaggio doloroso della geografia che migra.

Depuis la porte en bois ouverte sur la mer, le sable et la sécheresse gravissent la plaine, sous la voile de la pleine lune à son périgée ; l’aridité du désert et le sel de la mer ne doivent remonter jusqu’à la montagne où le sillon de mille empreintes humaines ouvre les frontières, en suivant le chant et le douloureux voyage de la géographie qui migre.

(G.A.)

.

3

Le torrent met l’espace dans son lit.

L’espace met l’homme dans le lit du torent.

Le torrent porte à l’océan l’homme allongé.

Debout voyage l’étranger

qui met l’espace dans sa gorge et le chante.

(Y.B.)

*

II

.

1

Portando l’acqua dolce-salata dai delta sul mare liquido fino alle sorgenti sgorgate o disciolte dal mare minerale, gli alberi traducono la lingua dei diversi flussi e sono un’acqua di legno.

En portant l’eau douce-salée depuis les deltas sur la mer liquide jusqu’aux sources jaillissantes ou asséchées de la mer minérale, les arbres traduisent la langue de mille flux et sont une eau de bois.                                                                                                                                

(G.A.)

.

2

Personne ne sait déplacer les marches de la montagne.

Son escalier n’a pas de tête.

Tu descends à l’infini les marches

qui se soulèvent toujours plus étrangères.

(Y.B.)

.

3

Dove si innalzano le falesie regali e il caos della montagna frattura la frontiera, i pezzi di barca tornano alberi, al garrire di rondini e frinire di cicale. Il gorgoglio del torrente  che scrive la sabbia di calcare e canta il limo di conchiglie future sostiene il racconto senza fine dello spazio in cammino.

Là où s’élèvent les falaises royales et où le chaos de la montagne fracture la frontière, les morceaux de barque redeviennent arbres, sous le cri des martinets et le crépitement des cigales. Le grondement du torrent qui écrit le sable calcaire et chante le limon des futurs coquillages porte le récit infini de l’espace en chemin.

(G.A.)

*

*****

***

*

Fils d’un bond du soleil

Poème créé et calligraphié à la gouache sur quatre diptyques de Ingres-Vidalon vergé 100 g, au format déplié de 23 cm de haut par 32 de large, les 23 & 24 juin 2022 à Briançon.

*

Le poète Francesco Marotta propose de ce poème une version italienne particulièrement musicale, que voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/07/08/fils-dun-bond-du-soleil/

*

1

Elle va éblouissante

sur ses pieds de cailloux

et ses chevilles de cavernes,

la montagne.

2

Elle n’a pas de main,

la montagne,

et t’en demande une.

.

Sous ta main elle apprend qui elle est,

qui elle aime, qui l’aime.

3

Le vent ne subordonne

ni la montagne ni toi

qu’aucun caprice n’encage,

ni l’un ni l’autre.

.

Le vent, elle et toi

vous jouez l’idéal trio

auquel boit toute source.

4

Fils d’un bond du soleil

et d’une barque à l’ancre lourde

tu maries la montagne et la joie

dans un poème.

.

L’ancre, tu limes ses crocs

qui troublent le fond de la mémoire.

Froide, opaque, presque noire

la mémoire te remercie

de redevenir montagne.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Discrétion de la montagne, ou pas

Poème écrit et calligraphié à Briançon les 20 & 21 avril 2022 à l’encre de Chine et gouache sur quatre diptyques 224 g de Clairefontaine, au format déplié de 24 cm de haut par 32 de large.

Le poète Francesco Marotta en propose une version italienne, aussi sensible que ferme ; la voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/04/22/discrezione-della-montagna-forse-no/

.

1

Elle est venue s’asseoir sur tes genoux,

la montagne presque muette.

Agée ? non. Juste un peu ridée.

Long a été son chemin.

Elle apprend l’humilité en te parlant bas.

Elle t’écrase un peu.

Hanches et genoux te font mal

mais les guerres effroyables à l’est et au sud

ont appris à elle et à toi qu’il existe des souffrances

beaucoup plus lourdes que les siennes.

*

2

Qui s’assied sur l’autre ?

Elle ou toi ?

Tu ne peux t’asseoir au sommet,

à peine le visites-tu au vol ;

tu t’assieds sur le rocher du torrent

si bien que le rocher c’est toi

et que tu es la rotule de la montagne.

Ou bien son crâne vague.

*

3

La montagne et toi ne savez pas bien

qui vous êtes.

Echo l’un de l’autre.

L’un, nid de l’autre

avant les envols somptueux dans

la famine ou la gloire.

*

4

Elle est venue s’asseoir sur tes genoux.

Elle finit par t’irriter. Tu te lèves,

une partie d’elle dégringole

jusqu’à l’estuaire ;

mais l’autre gratte dans ta gorge,

t’acère cordes vocales et verbes,

vous voici volcan et le ciel est rouge.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Lecture, avec Mariam Partskhaladze

chez Chloé, au Savon de chez NOU,

13 rue du Viaduc, 26150 Die

.

samedi 2 avril 2022, de 10 heures à 12 heures

.

à l’occasion des Journées européennes des Métiers d’art,

dans le cadre de l’exposition de Mariam Partskhaladze, feutrière dentellière,

avec entre autres deux bannières (env. 130 cm de haut par 45)

qu’elle a feutrées en y incluant deux aphorismes

d’Yves Bergeret calligraphiés par lui à l’encre végétale

.

lecture d’Yves Bergeret

.

Sur ce blog on lit cet article sur le magnifique atelier de Mariam : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/04/17/dans-latelier-de-mariam-partskhaladze-creatrice-textile-a-die/

.

.

*

Ce qu’est « L’arête Puiseux », mail du 1 mars 2022 à Francesco Marotta

Le poème L’arête Puiseux : L’arête Puiseux | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

et la traduction splendide de Francesco Marotta, du 2 mars 2022 : https://rebstein.wordpress.com/2022/03/01/punta-puiseux/

*

Et cette prose-ci est traduite, elle aussi et de manière très dynamique, par le poète Francesco Marotta : https://rebstein.wordpress.com/2022/03/02/nota-dellautore-su-il-crinale-puiseux/

*

Cher Francesco,

j’avais sans doute 18 ans, sûrement pas plus de 20 ans. J’étais ce jeune alpiniste complètement sauvage et, je m’en rends compte maintenant, prenant des risques énormes dans des entreprises alpines particulièrement audacieuses. Ma famille était un désastre, par ailleurs sans aucun patrimoine. Je faisais tout pour partir en montagne, seul, depuis toujours me semble-t-il. Ce sont les jeunes grimpeurs, de très haut niveau, que je rencontre depuis quelques années, qui me montrent l’audace assez folle de ce que je faisais, je ne m’en étais jamais rendu compte : encore un jeune couple, de la trentaine je crois, que j’ai longuement rencontré à Luc en Diois samedi dernier.

.

Donc vers 18 ans j’ai trouvé un « topo de voie d’alpinisme » décrivant l’arête nord de la pointe Puiseux, au Pelvoux, dans le massif des Ecrins, près de Briançon. Mon esprit s’est cristallisé sur cet itinéraire ; j’en étais sans doute capable. Mais cette fois il fallait un second de cordée. Là j’ai été stupide et tout à fait naïf : j’avais un camarade de classe qui était d’origine savoyarde, donc, ai-je cru, alpiniste. Je l’ai convaincu de faire cordée avec moi pour grimper cette arête nord. 

J’ai eu un doute, d’abord je l’ai donc emmené dans une voie de difficulté moyenne, dans les Ecrins, mais assez longue : dès le premier tiers il a eu tellement peur qu’il s’est effondré et j’ai dû l’aider à tout redescendre, et avec très grands efforts. Il a définitivement renoncé. Plus tard il est devenu un homme de l’institution académique, un homme très conservateur et un poète catholique reconnu par les gens de ce monde là : un poète en chambre et, je peux te le dire, un lâche dans la vie.

Donc pas d’arête nord de la pointe Puiseux, mais j’y pense parfois. Soudain, pour une raison que je dirai probablement cet été, elle m’est revenue extrêmement présente ces jours derniers à Briançon.

(ceci dit, j’ai fait, jeune, d’autres très grandes voies au moins de cette difficulté  ; et ce que je faisais avec les poseurs de signes de la montagne de Koyo, dans un style rocheux évidemment différent, demandait autant d’audace et d’ « engagement » comme disent les alpinistes).

.

Représente-toi un très gros contrefort d’abord en rocher peu solide, qui naît d’un glacier très sauvage vers 2500 mètres d’altitude, puis l’arête elle-même se dégage très raide avec le vide quasi vertical à gauche et à droite de son fil, et arrivant au sommet de la pointe Puiseux du Pelvoux à 4000 mètres quasiment. Côté nord, donc assez peu de soleil, avec des passages en glace et en neige, et si une intempérie arrive c’est immédiatement verglacé voire couvert de neige fraîche et devient vraiment extrême ; mais dans les Alpes il faut savoir lire le ciel aussi, qui est très changeant.

.

Représente-toi aussi que l’alpinisme est plus sauvage et finalement plus difficile dans les Ecrins qu’à Chamonix, car le rocher est moins solide et les montagnes sont plus massives, plus larges avec beaucoup de difficultés de repérage et de lisibilité pour trouver son itinéraire.

.

Alors le titre de ce poème, pour moi, ne peut être Pointe Puiseux, car cela indique un sommet où s’asseoir pour contempler un paysage, voire pour (ce qui est pire et renvoie au puritanisme anglo-saxon qui imprègne encore fortement l’alpinisme) le « dominer ».  Parcours de l’arête nord de la pointe Puiseux serait beaucoup trop long et assez descriptif ; c’est pourquoi j’ai choisi L’arête Puiseux, car cette formule désigne le mouvement d’ascension tout du long de ce très grand dénivelé.

.

Cette voie d’alpinisme n’est pas très connue ; mais elle est quand même presque mythique. Allez, il y a du mythe un peu banal là-dedans, ce « jardin de légendes » du vieux classicisme grec ; mais déjà à mes 18 ans cette mythologie me paraissait un peu frêle ; sauf le mythe de Prométhée ; je relis encore maintenant très souvent le Prométhée enchaîné d’Eschyle et admire le héros archaïque à la parole claire, puissante (son extraordinaire première longue strophe quasiment au début de la tragédie), ce héros révolté ( la récupération christique qu’on fait parfois de lui me paraît une fourberie honteuse) qui donne feu, science, astronomie, etc… aux hommes que les dieux au contraire voulaient punir. 

Mais finalement le dépouillement du jeune grimpeur qui monte sur cette arête (le poids du sac à dos est un obstacle majeur, donc quasiment rien dedans, à peine de la nourriture pour deux jours, un peu d’eau, un ou deux vêtements de secours, tout le matériel technique d’escalade étant en bandoulière autour du torse…), le dépouillement psychique surtout car la concentration doit être totale, et la volonté de même, ce dépouillement fait que l’on est entièrement geste sur la pierre et avec la pierre, souffle, poumon, yeux, mains touchant le rocher ou la glace… eh bien, laissons tomber bien évidemment les vieux accessoires des héroïsmes mythologiques antiques, oublions même Prométhée car nous sommes un jeune et nouveau Prométhée hors tout châtiment. Nous sommes la respiration du lieu vertical, nous sommes quelque chose de la montagne, nous sommes ce qui va. Animisme total. Animisme du mouvement. Nous sommes dans la même genèse que la surrection des Alpes. Ce que nous éprouvons alors c’est un bonheur d’aube du monde et de la personne. Le corps est léger. Le diseur n’a qu’à dire en écoutant le rythme du mouvement de l’ensemble. (cantastorie, cantore va très bien).

.

Mais je pense  que le poème doit se terminer sur le vers du bonheur actif qui construit la personne disante-grimpante et le monde, et non pas sur la métaphore (assez réelle d’ailleurs, on s’écorche beaucoup les mains en grimpant ce type de voie) des christiques mains en sang.

*

Yves Bergeret

*****

***

*