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La place, la piazza, en Sicile, août 2017

poème calligraphié et peint par Yves Bergeret à l’acrylique et à l’encre de Chine en sept quadriptyques verticaux (sur Rosaspina de Fabriano 280 g de 100 cm de haut par 35 de large) du 3 au 13 août 2017 à Piazza Armerina et à Catane, en allant chaque matin sur une place populaire centrale de ces deux villes siciliennes.

*

 

 

1

Place source,

d’entre les pavés noirs de la place

les voix fusent et retombent

comme entre souches et récifs

carène naîtra.

 

2

Une épopée, une ombre du chant, une fumée,

voici le sang, un sillage du long récit,

la place vogue.

 

3

On embrasse nageurs, victimes et héros.

Qui les rejoint sur la place

apporte planches à la carène.

 

 

4

Une boussole

une vigie,

l’âme du chœur enfle les terres,

la place.

 

5

La place est la voix de chacun et de tous

et la ville sa fille y moule son rôle.

 

 

6

Va à la place

celui qui sait saluer

la mâture à dresser.

 

7

Quitte confiant la place

celui qui a su poser dans sa paume

les cris et les voix du chœur.

 

 

*

 

 

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***

*

 

 

 

 

Etranger, à Piazza Armerina, en Sicile

Poèmes écrits par Yves Bergeret à Piazza Armerina, au cœur de la Sicile, du 7 au 9 août 2017, tandis que les forêts d’eucalyptus de l’île brûlaient autour de la ville.

Le premier de ces poèmes se lit en italien traduit par le poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/08/17/colui-che-passa/

*

 

Celui qui passe

à Piazza Armerina, 7 août 2017

 

Il est arrivé en pleine nuit.

En feu les forêts d’eucalyptus

allaient avaler la pleine lune et la ville.

 

Il aurait pu être une feuille calcinée

portée par le vent de minuit.

Sa nervure centrale : sa liberté aiguë.

 

Il est le vent

qui rappelle qu’il faut choisir

et qu’on ne se réfugie pas dans la face cachée du vent.

 

Il parle un peu,

salue, pleure, plante sa rame et son chant

en plein nuage,

en plein visage du monstre,

salue, écoute et s’en va

en ayant rehaussé la colline des hommes.

 

 

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La Traversée de la place

à Piazza Armerina, 8 août 2017

 

Ton mollet griffé,

quelle ronce étrangère as-tu méprisée ?

*

 

La main pendant à la portière…

Pourtant personne ne la prend,

pieuvre indulgente,

insoupçonnable orpheline.

*

 

Avec un port de reine

traverse la place

l’exilée vêtue d’amples monologues sceptiques.

Pourtant ce n’est pas une langue morte qu’elle parle.

*

 

Les martinets sont repartis très tôt cet été

nous laissant un ciel brûlé

où la détresse ne trouve plus personne à qui s’affilier.

*

 

Sous ton maillot

tes côtes saillent.

La mer t’a tout pris,

même le contrejour onctueux

entre ton prénom et ton voyage.

*

 

Tu aurais dû t’arrêter à temps

avant la retombée du sable

que tu creusais pour trouver la sortie.

*

***

 

 

 

Ombre

à Piazza Armerina, 9 août 2017

 

Des images lui poussent aux épaules

mais elles croissent étrangement,

feuilles sans nervures, pétales incolores.

 

Il traverse la nuit

sans paupières,

comme il a traversé la mer,

les poings nulle part.

 

La foule lui projette son ombre

mais il n’y a pas de sol pour la recevoir.

 

Son ombre est blanche.

On devrait connaître ce point cardinal inconnu

au centre du bruit de la place.

 

Il n’est que sa propre ombre,

un aliment et un sommeil

pour les fauves et les affamés variés.

 

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Au Bar L’Etape, à Montrouge, avec Nicolas Hilfiger

Dessin à l’encre de Nicolas Hilfiger, 2017, intitulé La Lettre, ( 31 cm x 23),

& poème d’Yves Bergeret

 

 

 

 

1

Il ne renverse rien.

A pas vifs il passe entre les tables.

Il n’est renversé par rien,

si fin si émacié

que le vent aime être reconnu par lui.

 

2

Il est dans l’art du fil :

on tire le fil,

on noue et dénoue l’amarre,

il est déjà de l’autre côté du détroit.

 

3

Si on tire plus sec le fil

il tinte entre le nuage d’altitude

et l’horizon raboteux.

 

4

Rien ne le décompose,

il danse bien au delà du décor,

de toute panoplie il se rit en arpège,

par exemple de celle du douanier.

 

5

Il serait la lettre

qu’il n’envoie ni ne reçoit.

 

Il tremble avec le bras

qui en tremblant aussi soulève le monde

afin de distribuer la fraternité

en la déposant sur chaque table.

 

Puis s’échappe de la violence, semble-t-il,

en glissant entre nos tables.

 

6

Dans le grand miroir du fond du bar

reste juste le contour de nos têtes soudain évidées

et nous voyons la tristesse de la fugue à trois voix

de l’étranger qui apporte à boire

en regardant les barques

que la tempête projette en l’air.

 

Tandis que parmi nous le peintre qui le dessine

garde le vieux bras d’Atlas

et un rebond sans cri de lui

ou est-ce de la carène

avant la toute première lettre de l’alphabet ?

 

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Les Aboyeurs (Carène, Acte 2, scène 11)

Texte originel, puis traduction en italien de Francesco Marotta

 

Dans la rue à Catane le petit chien blanc surgit du fond de la nuit,

se précipite sur moi, se met à aboyer furieusement.

Tressaute sur ses pattes blanches fines.

Aboie enragé. Sa maîtresse sous grande capuche

feint de ne rien voir. Le petit chien hurle.

Sa maîtresse ne le rappelle pas. Le petit chien

saute de colère sur place. Cherche à me mordre.

Court en rond autour de mes jambes en hurlant.

Je ne bouge pas. Il hurle. Fait des bonds.

La maîtresse ne fait rien. Je ne peux bouger.

Hurlements hurlements hurlements.

Les figuiers de Barbarie ouvrent grand leurs oreilles

Le volcan se rapproche. Le chien blanc hurle.

 

 

Deux jours avant en quittant Aidone, Modi et moi

payons chacun sa chambre. L’argent reçu,

les logeurs après une semaine de bizarres harcèlements

lâchent un feu d’artifice d’invectives, reproches,

insultes. Invectives. Elles me font rire.

Je refuse de répondre. Les insultes redoublent.

Insupportable aux logeurs est que je m’intéresse plus aux migrants.

Qu’à eux. Eux qui à peu près invisibles se calfeutrent, ne s’intéressent à rien.

Mon dialogue avec les migrants exaspère, risque de révéler des choses

et les misérables profits grappillés sur leurs dos.

Dialoguer pourrait signifier enquêter. Observer. Au pays cendre et ombre!

Invectives acharnées, insultes, c’est la peur qui aboie,

qui aboie déchaînée, pour faire peur, qui a peur.

 

 

*

 

I latranti

 

Per strada, a Catania, un piccolo cane bianco sbuca dal fondo della notte,

si precipita verso di me, si mette ad abbaiare furiosamente.

Saltella sulle sue sottili zampe bianche.

Abbaia rabbioso. La sua padrona sotto un grande cappuccio

finge di non vedere niente. Il piccolo cane ulula.

La sua padrona non lo richiama. Il piccolo cane

salta incollerito sul posto. Cerca di azzannarmi.

Corre in cerchio intorno alle mie gambe ululando.

Io non mi muovo. Il cane ulula. Continua a saltare.

La padrona non fa nulla. Io non posso muovermi.

Ululati ululati ululati.

I fichi d’india spalancano le loro orecchie.

Il vulcano si avvicina. Il cane bianco ulula.

 

Due giorni prima, lasciando Aidone, io e Modi

paghiamo ognuno la sua camera. Preso il denaro,

i proprietari, dopo una settimana di bizzarre molestie,

si lasciano andare a un fuoco d’artificio di invettive, rimproveri,

insulti. Invettive. Mi fanno ridere.

Mi rifiuto di replicare. Gli insulti raddoppiano.

Trovano insopportabile che io mi interessi più ai migranti

che a loro. Loro che se ne rimangono rintanati, quasi invisibili,

badano unicamente a se stessi.

Il mio dialogo con i migranti infastidisce, rischia di svelare qualcosa

dei miserabili profitti lucrati sulle loro persone.

Dialogare potrebbe significare indagare. Osservare. In paese silenzio e omertà!

Invettive accanite, insulti, è la paura che abbaia,

che abbaia scatenata, per fare paura, perché ha paura.

 

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Collages-sons

Poème écrit par Yves Bergeret à Die du 21 au 25 juin 2017, sur deux triptyques horizontaux de format 21 cm par 59,4 de Fabriano Designi 200 g avec des gestes de lavis d’encre de Chine et des collages divers, dont de fragments de cartes géographiques du 17, 18 & 19èmes siècles, d’un contrat à l’encre brune sur parchemin du 15ème siècle, de feuilles de comptes du 19ème siècle et de photos d’un vitrail de la cathédrale de Chartres, d’une mosaïque byzantine du 12ème siècle & d’un manuscrit byzantin du 13ème siècle.

Une version en italien, traduite par le poète Francesco Marotta, se lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/06/29/la-porta-aperta/

 

 

J’ai traversé l’Europe

depuis les fjords de la Norvège et le piémont du Caucase.

Dans mes poches j’avais mis les restes et souches

des billets des pièces de théâtre que jouèrent trente générations.

Arrivé dans mes montagnes

si longtemps silencieuses avant les guerres de religion,

avant la transhumance encore et encore des migrations

j’ai pris une feuille épaisse, des ciseaux,

beaucoup de colle.

 

J’ai soufflé sur les crêtes et les vallons,

sur les sentiers et les granges.

 

Ai écouté me répondre par les fissures des pierres

les pèlerins et les migrants,

les écoliers et les figurants,

les divorcées et les vierges.

 

Ai pensé à l’escale, à l’exil

et à la racine suspendue dans le vide

quand le torrent ravage la berge.

 

Ai escorté le martinet qui en criant frôle

la mort puis le clocher puis la mort en criant

puis la girouette puis le soleil qu’il désordonne.

 

Ai entendu la querelle des patriarches jusqu’au sang,

le banquet sur l’Olympe,

la taverne sur le quai du port

et les cris sur la barque qui se retourne.

 

Ai entendu les morceaux du récit

par certains côtés misérable

mais épique par d’autres côtés.

 

Alors j’ai badigeonné de colle

le verso granuleux des vieux billets de théâtre

et les ai disposés sur la dure feuille,

les oranges et les rouges d’abord, un fond de joie lucide,

 

et les beiges et les gris

parce que aussi la vie amoncelle des nuages ambigus

sur les polders et les montagnes

 

et au milieu un curieux cratère ocre et carré

parce que la vie laisse toujours la porte ouverte,

 

parce que même dans la densité des complots,

des suantes alliances, des tirades et des répliques,

des masques et des doubles jeux,

la vie laisse toujours la porte ouverte.

 

*****

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*

 

 

 

 

 

 

Frontalier, à Orino et Varèse

Poèmes écrits par Yves Bergeret du 1er au 4 juin 2017 dans l’extrême nord de l’Italie, à Orino et à Varèse

1

Les plumes des quatre oiseaux afghans

distribuent leur bleu aux montagnes du fond,

leur vert aux bosquets proches.

Huit pattes croisées, huit traits bruns,

huit coups de percussion sur le fond de la rustique coupe.

Les oiseaux peints sur la mystérieuse céramique de Kaboul

ont traversé cent frontières

et viennent soutenir le balancement

des trois lentes montagnes qui migrent

vers la frontière au nord, viennent soutenir le labour

des vents d’altitude qui étirent dans l’autre sens

le voile très haut brumeux.

2

Le grand récit s’était écroulé dans le sommeil.

Les frontaliers l’avaient laissé en désordre sur la table de la nuit.

Et dès l’aube les trois montagnes de l’autre côté de la vallée

le reprennent pour le hisser vers le ciel vide.

Depuis si longtemps le bavardage des dieux est inutile.

Nos reprises de récit, les oiseaux acharnés à chanter,

la fin d’un rêve, la reprise d’un rêve, très près de la frontière,

les trois montagnes nous accompagnent

pour défricher au grand récit une voie non cruelle.

 

3

La crête boisée monte par paliers vers le ciel vide.

Rien ne l’arrête.

Plus déterminés que les nuages

les bois touffus de la crête montent.

La crête boisée traque le frontière au nord.

Une marque à mi-crête, à mi-vie :

une cicatrice déboisée. C’est juste le feu,

il stérilisa là un morceau de crête, une morsure profonde

du désespoir. Mais la crête et les bois

repartent à l’assaut.

4

Le bateau passe devant la montagne sombre

surgie du lac. Ou tombée du ciel.

Pyramide très aiguë. Tous les passagers se taisent.

La montagne des eaux n’a pas d’yeux.

Le bateau avance, la montagne disparaît

parmi les choses de la rive. La montagne invisible.

Sans route ni maisons ni rien.

L’espace en creux, une éclipse dans le grand récit.

Le dieu frontière, boisé, farouche, féroce,

surgi des eaux. Ou tombé du ciel.

5

Les oiseaux en chantant poussent les arbres vers le haut.

Ils font grandir les montagnes aussi.

Ils agacent la frontière.

 

6

Les pierres ont leur frontière aussi.

Granit et gneiss ne plient pas.

En voyageant ils cassent.

Les frontaliers aiment les casser d’une réalité à l’autre.

On les porte par lourds charrois.

On en dresse. On en dispose en pavements

à l’ironie formidable et scintillante.

Puis sur le dallage on tire une table et des chaises ;

alors on parle puis on jette la frontière comme des miettes

toutes sèches, d’un revers de la main

qu’on passe sur la table.

Oiseaux et fourmis attendent les derniers éclats de la conversation

pour manger tenacement l’envers du miroir.

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Aube & une suite

On lit en italien ces poèmes, traduits par le poète Francesco Marotta, grâce à ce lien :

https://rebstein.wordpress.com/2017/06/03/aube-alba/

Aube

Poème écrit et peint à l’acrylique en deux exemplaires par Yves Bergeret sur deux polyptyques horizontaux (17,5 cm de haut par 100) à huit volets sur Rosaspina 220g de Fabriano, les 24 et 25 mai 2017 au bord du torrent de Châtillon-en-Diois.

 

Aube sans nuage.

A ce moment la montagne et l’air

luttent pour s’introduire qui en premier

dans le bras du peintre à fresque.

 

Seul moyen pour que la montagne et l’air puissent se dévêtir

et déposer leur peau, leur chair sans doute

sur les parois de la grotte.

 

Nue la montagne s’infiltre par le bras du peintre,

ausculte la pauvre grotte

et le ventre effroyable.

 

Nu l’air et s’il reste seul,

s’il a laissé ses insectes et sa brume

et son bruyant remue-ménage dans les branches,

entre dans la couleur pure et profonde

qui brûle.

 

Montagne et air, voilà, ma brusque inspiration,

dit le peintre

qui tombe d’accord avec l’ultime paroi de la grotte

là, juste derrière l’enfance du monde

à peine à trois encablures de nos frères totalement étrangers,

aux lettres rougies

et dont la parole est de vie.

*

 

Aube sans nuage.

Vénus jaillit de derrière la crête à l’Est.

Montagne et air luttent rivalisent comme jeunes amants

pour se fondre dans les cordes vocales du poète,

seul moyen pour ensemble devenir le son qui passe

et entre et va

et passe et sort et façonne les vallées.

 

Ainsi monte la lumière des noms

parmi les épines mélancoliques.

Alors la montagne se pose sur le ventre du ciel

à l’envers et le poète nous dira

que l’aube lui donne le son clair

qui dit la carène des hommes

et que dès cette aube la carène ils la charpentent

avec tous les courants de l’air.

***

*

Une suite

Poème écrit et peint à l’acrylique en deux exemplaires par Yves Bergeret sur quatre polyptyques horizontaux (17,5 cm de haut par 100) à huit volets sur Rosaspina 220g de Fabriano, les 22 et 23 mai 2017 au bord du torrent de Châtillon-en-Diois.

A longuement jailli

de la profondeur obscure de l’océan,

de l’ubac brut de la montagne

notre joie qui m’affilie dans les airs salés

à ton écoute infinie ;

ainsi apprenons-nous à parler,

déboisant des clairières de paix.

*

 

Près des rochers blancs l’ombre est rouge.

Le lézard rit par saccades.

C’est le chemin pointillé du pollen

et de la parole, deux piliers non cruels du monde.

*

 

Il avance par surcroît, l’enfant.

Il n’a même pas posé la question de la confiance.

Il avance les pieds bien à plat au sol sur la dalle claire,

miroir où le monde se voit et se trouble.

Il refuse encore, l’enfant, de voir l’ombre immense

de la bêtise et de la destruction.

Il avance par intelligence, l’enfant,

par syllabes claires, par filets de sons

et le monde fait semblant de se laisser pêcher.

*

 

Entre galet et tuile,

village, hameau et mare,

à ma demeure inclinée

merci d’accueillir le vent dur,

la terre fraîche, l’eau rocaille

du trente-deuxième récit du torrent

et l’illusion farouche du voyageur de mille ans.

*

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