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Vannerie, avec Emile C. (3)

Trois poèmes d’Emile C., 18 ans, et Yves Bergeret, sur des thèmes choisis par Emile, et créés à Paris avec gestes de couleurs des deux auteurs, sur Canson 200g, format 32,5 cm x 50.

*

Ce dialogue d’écoute et de création se lit traduit en italien par le poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/01/04/larte-di-intrecciare/

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Le 23 décembre 2017, sur le thème de la vannerie même

 

2 02 Avec Emile C.02, décembre 2017

 

Roseau et jonc,

deux rives au bord du ruisseau,

deux vies souples au bord de l’orage,

deux qui se pressent et se tressent

avant que ne se close la fable,

allègre, dans trop de lumière.

*

 

La vannerie, c’est le fait de faire des paniers à la main en bois en utilisant les matériaux qu’on trouve dans la nature : le lierre…

 

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Le 25 décembre 2017, sur le thème de l’arbre

 

 

Un arbre, c’est du bois et des feuilles et des racines qui sont ancrées profondément dans la terre. Les oiseaux rêvent entre le bois et le vent.

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« Où vas-tu, oiseau, mon fils ?

demande l’arbre.

-« Aux femmes lointaines

je vais porter le secret

que tu enfantes entre écorce et tronc.

 

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Le 27 décembre 2017, sur le thème du sol

 

 

L’humus : sous l’humus il y a des animaux et plusieurs kilomètres sous l’humus il y a du feu, mais des centaines de kilomètres sous la terre il y a du feu.

*

 

«Bienheureuses êtes-vous, mes racines,

ma multiple mère, dit la forêt.

Bienheureuses racines qui, les yeux fermés, entendez

chanter le profond tonnerre du magma

et savez en tirer le fil du récit magique

qui se tresse et tresse les demeures

des hommes vagabonds. »

 

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Trait, Image, Collines (à Piazza Armerina, Sicile, décembre 2017)

On lit la version italienne des ces poèmes, créée par le poète Francesco Marotta, à cet endroit (seconde partie) :  https://rebstein.wordpress.com/2017/12/27/teatro-resistente/

 

 

 

Le trait

30 novembre 2017

 

1

Du tourbillon des langues

celui-là est le vide central,

il chante ce qu’il entend.

La lumière vient du fond des eaux de la mer.

Chaque langue est un profil en contrejour.

Du tourbillon des langues

celui-là est la présence en retrait.

 

2

Au coeur du tourbillon

est le bourdon.

Sur le bourdon

il lance comme un pont

le trait qui nomme,

sillage de la parole toujours naissante.

 

3

Dans l’écume du sillage :

l’ombre de l’acte de la parole

toujours en mouvement.

 

A la proue l’écume aussi :

notre longue pièce ensemble à jouer

sur la scène des langues.

 

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L’Image

1er décembre 2017

 

1

J’ai dressé l’image

comme au mat se hisse la voile

et l’horizon s’écarte

dans des coulisses sombres

de part et d’autre

à gauche et à droite du récit.

 

2

L’horizon m’appelle

sauvagement ;

l’image fut ma mère,

sur ses genoux je ferme les yeux,

sur ses genoux j’ouvre les yeux

dans la légende

et ses parfums et ses griffes dorées.

 

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Collines

14 décembre 2017

 

 

Les collines s’éloignent toujours plus.

Elles se dénudent.

Les villages de crête agitent les bras.

*

 

 

Depuis deux mille ans les chèvres ont tout mangé.

Chauves, sèches, les collines

s’allongent dos au ciel.

*

 

 

Toutes ventre au sol

bouche à terre

elles respirent la mer souterraine,

les longues algues, la vigilance.

*

 

 

Calcaires leurs clavicules

leurs vertèbres font saillie ci et là.

Vendetta ou pardon futile,

on jette les morts aux charognards.

On les réveille.

*

 

 

Le vent laboure la promesse,

respecte le secret.

*

 

 

Les nuages sont pudiques.

Restent très haut.

Aucune colline ne trahit,

ne part avec eux.

*

 

 

Les collines s’éloignent s’incrustent

dans le détail des légendes,

dans le delta des mythes, seulement là-bas,

dans les terrasses sèches des strophes

que la mer regrette et délaisse

et reprend.

*

 

 

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Sol sauvage – Poème sillage (Venise, octobre 2017)

 

Sol sauvage

 

cycle de sept poèmes créés et calligraphiés à l’encre de Chine et à l’acrylique par Yves Bergeret en deux exemplaires à Venise du 20 au 25 octobre 2017, sur quadriptyques verticaux de Rosaspina 225 g de Fabriano (en 35 x 100 cm), avec, parmi les collages, des dessins au stylo à bille noir que Dembo Guindo, du village de Koyo au nord du Mali, a faits et donnés au poète en octobre 2004, tous sur le thème de la parole active, centre du monde, et des relations animistes denses entre visible et invisible.

Dembo Guindo est présent sur ce blog, s’appelle alors L’Homme-onde : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/07/05/lhomme-onde-avec-dembo-guindo-juillet-2016/

Ces deux cycles de poèmes ci dessous se lisent dans une traduction limpide, ferme et sensible du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/11/06/suolo-fremente-poema-scia/

 

 

1

Les longs dépôts d’algues noires durcissent en pleine nuit.

Certains dorment déjà dans le bus, les veilleurs

plongent dans l’écran de leur téléphone,

leur minuscule puits

avec au fond le miroir de la nuit,

de la brume qui se prépare pour demain,

des dix mille lueurs des chantiers navals,

des cent dernières étoiles qui palpitent encore,

des dix nouvelles étoiles qui arrivent jusqu’à Venise

dans la besace de certains grands étrangers

aux pieds nus, aux livres non écrits,

aux paumes blanches comme la source

dix fois claire qui balbutie glorieusement.

 

 

2

On avait arpenté les montagnes

de crête en crête,

de cime en gouffre.

 

Dorés les mélèzes au fuyant sourire

nous avaient vu descendre.

 

Les bras du fleuve nous ont portés jusqu’à l’horizon neutre.

 

Sur la mer plate on a lancé des vaisseaux.

Sur la lagune on a jeté encore le filet-épervier.

On ne finit pas d’espérer.

 

3

Sur les bancs de roseaux et de boue

Tintoret a dressé une toile haute de cinq mètres.

Il y a peint la pénombre partout

sauf une triple lueur faible,

en haut celle derrière le dieu père sombre,

au milieu celle derrière la colombe,

vers le bas celle derrière le corps nu épais du dieu fils.

Du ciel Tintoret fait descendre des tissus

obscurs pour vêtir sa peau pâle.

Jean qui le baptise est plus sombre que carène renversée.

Le dieu en forme de fils tuable

pour modeler la personne humaine

n’est rien que le tracé sombre

de ses épaules, de ses hanches, de son corps lourd,

juste le trait qui nomme par contrejour, par effort.

Derrière lui, Tintoret peint l’eau boueuse,

des roseaux noirs, l’argile qui ne parle pas.

 

Baptême du Christ, église San Pietro martire, Murano

 

 

4

Il y a mille ans les mosaïstes ont collé leurs tesselles

grosses et fortes en très vaste damier.

On y peut lire récit biblique ici et là.

On y voit jubiler planètes, étoiles, cartes à jouer,

miroirs sombres, ciel enluminé ; forte polyphonie

des étoiles et des pierres, des carrés et des cercles :

né de la main des mosaïstes le monde abstrait-concret

qu’ils assemblent à terre sur le sol mouvant boueux.

Les mosaïstes ont eu raison de nous faire piétiner

l’image du monde. Ils disent : « Espérer c’est piétiner ».

Piétiner, faire remonter par les talons, par les jambes

la longue histoire des morts,

la sève qui fait de chaque pierre la couleur

d’une syllabe de notre long récit.

 

Pavement de l’église Santi Maria e Donato, Murano

 

 

 

5

Sur la mosaïque ils s’accroupissent.

Sur l’ordre du monde figuré par bouts de pierres de couleurs

ils se penchent.

Ils sont très jeunes, très savants, très sincères.

Ils approchent l’oreille du grand savoir bigarré

posé par-dessus le sol qui fuit.

Ils veulent entendre le bourdon qui remonte

par les interstices de la mosaïque.

Ils veulent comprendre

puis répondre

puis créer la nouvelle strophe du long poème.

 

6

Le long poème passe entre les peintures, les mosaïques,

remonte du fond du sol,

passe entre les décors.

 

Le long poème passe entre les bras des peintures,

contourne les décors friables,

socle de paroles belles comme les granits,

pilastres comme les calcaires lointains,

socle et pilastres mythiques et mobiles

auxquels tu joins ta parole libre, de plein vent,

le long poème naît neuf, vierge,

à chaque chant.

 

 

7

L’image foisonne, soutient le long poème,

l’aide à se dresser plus clair encore

sur les eaux sombres et les doutes.

 

L’image foisonne, au soir s’affaisse

comme la voile qu’on oublie,

mais le long poème reste notre mât

aussi dans la nuit, nos successives vertèbres

et il va.

 

 

 

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Poème sillage

 

Poème qu’Yves Bergeret a créé et accompagné à l’acrylique en cinq quadriptyques horizontaux de Montval 300g de Canson ( 25 x 65 cm) à Venise les 24 & 25 octobre 2017 à Venise, en deux exemplaires.

 

1

Tu connais la main qui peint

et relève l’image contre l’horizon

et le libère et nous libère.

Elle est faible, elle est familière, féroce.

 

2

La boue vient des Alpes.

L’eau douce vient de Alpes.

Tu crées l’image pour remonter le courant,

attraper la racine des mots

qu’après le récit les nuages découvrent.

 

3

N’y a-t-il qu’un souffle

entre sol et vent

pour promettre l’image

comme seul pieu où amarrer

ton besoin de récit ?

 

4

Ton image t’installe et m’installe,

unique chapiteau de cirque

où le récit ne s’épuise pas

de piétiner sur la boue.

 

5

Voici ton image,

vertèbre ou crâne pour toi,

pour te permettre de t’allonger sur la boue

en y enfonçant le sillage d’un poème.

 

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Les Effigies, à Naples, septembre 2017

Cycle de cinq poèmes créés en quatre exemplaires par Yves Bergeret à Naples du 25 au 27 septembre 2017 sur quadriptyques horizontaux (21 x 59 cm, acrylique et collages) de papier Accademia 200g de Fabriano.

Ce cycle de poèmes est traduit en italien par le poète Francesco Marotta à cette adresse (en 2ème partie) : https://rebstein.wordpress.com/2017/09/30/le-grandi-immagini/

1

Celle qui chaque soir s’allongeait pour dormir

au pied de la fresque à Pompéi

demandait à la couleur rouge

un sable où masser son corps,

à l’effigie mâle nue une présence menaçable

et à l’effigie féminine toute voilée

un enfouissement dans le mythe, même infantile.

Elle était banale, les effigies peintes étaient banales.

Par les narines de tous passait comme un vent de mer

le souffle du récit qui retendait leurs vies volatiles.

 

2

Celui assez jeune qui sourit sans cesse

descend à minuit jusqu’à la mer

observer les petites îles s’écarter les unes des autres,

le Vésuve raboter certaines étoiles

et l’ortie noire pousser

entre le passé et le présent comme le destin d’un héros renversé.

Sourire amadoue l’ortie

pour la mieux déraciner.

 

3

Celui qui a franchi la mer

en se faufilant entre les crocs des trafiquants et des requins

cherche sans fin sur le trottoir en grosses pierres de basalte

les traces de pas de l’ancêtre qui fit fortune

et fit reculer la mer ; il sait

que cet ancêtre n’existe pas,

il le cherche férocement, c’est un dieu.

 

4

Celle qu’on enivrait derrière une tenture

au fond du long corridor de grès de son antre

pour balbutier des énigmes à traduire

faisait trembler les princes et les rois.

Le vent du large rage, le volcan tonne,

la colline de grès tremble, je baisse la voix

car celle qu’on enivrait serre encore ses genoux

contre sa poitrine et le calme vent de ses poumons

met verticales notre terre et notre ville ambiguë.

 

5

Celui ou celle que le fond de la terre cherche

par la bouche édentée du grand volcan et par la dizaine

d’autres petits cratères des rives et des iles alentour

n’a sûrement pas de nom ; tous les morts

remontent à l’air libre écouter

si le sens de leur mort et de leur vie a été trouvé.

Pourtant sincère la Sibylle n’a pas assez convaincu.

La grande diction, tel est le chantier de notre carène.

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Kinésithérapie, à Die, septembre 2017

Il a choisi l’écurie : sous la voûte, au rez-de-chaussée de la vieille maison, il a installé son cabinet de kinésithérapie, a posé quelques cloisons, un bureau, une pièce de soins, une salle plus vaste avec de nombreux appareils. De l’autre côté de la rue, le monument aux morts dans un square : ceux qui ont donné leurs corps jeunes à la patrie et, plus grave encore, à la Résistance contre le fascisme. Derrière le monument, l’entrée du lycée, où dans le savoir croissent les corps très jeunes de ceux qui regardent la vie comme un espace varié, eau, arbre et roc, bourg et ville, où ils vont partir vivre.

 

Lui, Alexandre, ouvre la porte de son savoir médical contemporain à ceux dont les corps meurtris cherchent à alléger souffrance. C’est d’abord son entrée-salle d’attente, juste quatre sièges. Dans un angle un présentoir pour les revues des rêves de pacotille, strass et paillettes, décors de manoirs luxueux, voitures somptueuses, mariages princiers ; toutes les revues sont froissées. Et juste à côté, de l’autre côté de l’angle du mur et contre la porte qui ouvre sur la rue, le monument, le lycée et la vue farouche vers les hauts plateaux, juste là, au mur, une petite carte en plastique coloré et en relief du massif de montagnes, réduction dérisoire des grands espaces là-haut dont les patients ont perdu l’accès mais ils n’en parlent pas.

 

Face à la porte d’entrée, la porte de la grande salle. Voûtée. Si elle s’entrebâille, c’est pour montrer un et même deux Minotaures. Monstres splendides, plus hauts que taille humaine, larges épaules, énormes bois noirs de cerf, oreilles évidées d’éléphants. Autres métaphores : des crucifix, des piloris, des instruments d’écartèlement. Ou encore : des totems indiens, des fétiches géants d’acier noir et gris, avec, au devant, un large socle mobile où l’impétrant si ce n’est l’officiant, debout, assis, adossé, allongé ou je ne sais comment, parcourra puissamment et immobilement un chemin de rémission et de guérison.

 

Rite :

Salutations amènes et brèves. On est installé sur tel siège de soin, dans telle position. Aussitôt on est relié par tendeur, câble, poulie, fil électrique ou que sais-je encore, mais avant tout on est relié à la grande voûte curatrice. Et à sa rumeur enveloppante. La litanie commence, dans un léger grincement de siège, de poulie, de tiraillement de tendeur, de froissement d’étoffe ; et même dans la limite du son que l’oreille humaine devine, dans l’ultrason de telle machine, l’à-peine susurrement d’une autre, on est relié au mouvement du rite. Les mouvements répétitifs s’enchaînent. Les parfums de pommades, les odeurs variées montent peu à peu, prenant part à l’enivrement initiatique qui abasourdit la blessure, endort la douleur.

Vous souffrez. Un médecin vous a poussé jusqu’à cette porte de modernité médicale. Vous avez repris la place des chevaux qui pleins de force portaient jadis foin, cargaisons, cavaliers par les vallées et les plateaux. On vous a accueilli, l’expression de votre douleur a été écoutée. On vous a installé dans un des attirails du rite. Le rite expie la souffrance. La salle est grande. Tous modernes, les appareils de soin sont nombreux. Quatre personnes blessées de diverses souffrances, l’une après l’autre, en léger décalage, sont en contact avec la haute voûte, avec la sublimation de la douleur et avec l’extraction du mal, avec le dieu invisible qui réaffirme sans cesse l’énergie de la vie.

Invisible est ce dieu mystérieux de la vie. Il affleure partout. Il déborde de partout, vous respectant infiniment, et même vous donnant des signes au sens parfois peu accessible. Dans la salle la multiplicité des chromes, des tendeurs, des poulies, des petits sacs de cuir développe tout un langage de mécanique corporelle, d’énergie physique mobilisable mais curieusement en repos quand vous la regardez. Et puis vous percevez bien que d’autres langages ici vous échappent, celui de la minutieuse anatomie humaine dont l’ordonnance du médecin a donné un étourdissant témoignage de virtuosité absconse ; celui des ustensiles multiples de la kinésithérapie, celui de la mécanique des tensions musculaires et articulaires.

Au centre de la salle, au centre mobile et dansant de la salle, le timbre de la voix de Alexandre. Oui, lui, il danse, il passe, il va, il revient. Lui, ses deux jambes le portent bien. Il plaisante avec ses patients que la douleur délaisse alors et ils lui répondent. Partout l’humour fuse, léger. Il arrive même parfois que les patients se parlent les uns les autres, avec cette légèreté de la sublimation. Alexandre danse, tend un câble, pose une pommade, masse une épaule, rectifie une électrode. Alexandre glisse deux mots d’un des langages initiatiques du rite, un peu d’anatomie, un peu de technique d’ustensile, un peu de physique mécanique ; puis vire et volte et est déjà auprès d’un autre patient, effleurant son corps meurtri quasi depuis la voûte du rite où volent comme des oiseaux les savoirs du dieu de l’énergie de vivre. Alexandre est l’officiant du rite. Chacun le respecte et le salue.

Sur les murs de son cabinet Alexandre a encadré et suspendu trois œuvres sur papier de sa fille quand elle avait huit ans. En particulier un magnifique collage multicolore. Et sur un autre mur, puissant, long cou tendu vers le sol, un fraternel dragon chinois rouge, capable de colère enflammée comme de consolation bienfaisante, là, au mur, juste derrière un des grands Minotaures aux immenses oreilles noires évidées : la douleur des patients s’évanouit, les oreilles des engins Minotaures la recueillent et la filtrent sous la vigilance du petit dragon plein de vie, tandis qu’officiant Alexandre veille sur tous.

Yves Bergeret

 

 

 

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Secousse, à Lus-la-croix-haute, 28 et 29 août 2017

Poème créé à Lus-la-croix-haute, les 28 & 29 août 2017, dont deux strophes calligraphiées dans le lit de galets du Buech, à côté du village, sur deux quadriptyques verticaux de Rosaspina 225 de Fabriano (100 cm par 35, acrylique et encre de Chine).

On lit ce poème dans une traduction en italien, dynamique et sensible, du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/09/02/secousse-scuotimento/

 

*

 

La montagne se secoue

jusqu’à la transe,

jette en bas ses identités variables,

mille, cent mille pierres qui roulent.

*

 

Toute masse la montagne est

notre grand ’place en vertical

failles, foules sans sommeil, façades aveugles.

coriace carrefour de toute notre histoire.

*

 

Roulent les galets

dans le lit immense de l’histoire,

roulent mes rotules mes vertèbres,

aucune n’est mienne.

*

 

La montagne s’évide

et grandit.

S’allège et plonge dans les yeux

des dieux faibles.

*

 

La montagne se secoue jusqu’à la transe

et grandit et grandit.

*

 

A déserté les discours creux.

A laissé ses dents ses sourcils

ses mâchoires ses atours

dans un port où la marée est toujours basse,

dans un ravin où le gel n’en finit jamais.

*

 

En sa seule personne

la montagne est la foule.

Elle est ma tête ou la tienne.

*

 

J’aurais voulu entendre les deux

premières syllabes que dit la montagne,

en un seul souffle

une double flamme.

Rien qu’à elle les hommes se sont dressés en foule

et ont marché avec la montagne.

*

 

Ils ont marché ; leur marche

est la montagne, la secousse lente

des corps qui sèment les mots

dans la mer trop salée qui se vide

par effroi.

*

 

La montagne secoue le ciel,

secoue le pouvoir du prince auguste

et la dent pourrie de la tigresse.

*

 

La montagne fait rentrer dans sa niche

la stupidité violente.

La montagne se secoue pour protester.

 

Elle refuse que les violents

dressent des piloris sur la grand ‘place.

Montagne, donne tes deux syllabes suivantes !

*

 

Elle répond par une avalanche

de pierres blanches, aptes à polir

dans la courtoisie, l’écoute, l’attente

puis dans le départ.

*

 

Je porte la montagne sur mes épaules frêles,

l’étranger la porte à bout de bras,

masse mauve et claire

qui jette l’eau et l’aube.

*

 

La montagne est ta foule, ma foule

et la secousse entre les deux

où roulent les cent mille pierres du grand récit.

 

 

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La place, la piazza, en Sicile, août 2017

poème calligraphié et peint par Yves Bergeret à l’acrylique et à l’encre de Chine en sept quadriptyques verticaux (sur Rosaspina de Fabriano 280 g de 100 cm de haut par 35 de large) du 3 au 13 août 2017 à Piazza Armerina et à Catane, en allant chaque matin sur une place populaire centrale de ces deux villes siciliennes.

*

 

 

1

Place source,

d’entre les pavés noirs de la place

les voix fusent et retombent

comme entre souches et récifs

carène naîtra.

 

2

Une épopée, une ombre du chant, une fumée,

voici le sang, un sillage du long récit,

la place vogue.

 

3

On embrasse nageurs, victimes et héros.

Qui les rejoint sur la place

apporte planches à la carène.

 

 

4

Une boussole

une vigie,

l’âme du chœur enfle les terres,

la place.

 

5

La place est la voix de chacun et de tous

et la ville sa fille y moule son rôle.

 

 

6

Va à la place

celui qui sait saluer

la mâture à dresser.

 

7

Quitte confiant la place

celui qui a su poser dans sa paume

les cris et les voix du chœur.

 

 

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