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Dire dessale

 

 

Quatre scènes

 

 

Certaines strophes de ce poème d’Yves Bergeret en quatre scènes, créé à Veynes et à Die, durant toute la seconde quinzaine du mois de mai 2019 et jusqu’au 8 juin 2019, ont été réalisés par le poète sur quadriptyques, en double exemplaire et aux formats usuels, de Montval 300 g de Canson et de Rosaspina 285 g de Fabriano, à l’acrylique, à l’encre de Chine et avec collages de variés papiers écrits dans les deux siècles précédents.

Le « chant de la femme de Corée » est le chant Gagok que Kim Wol-ha a enregistré en 1986 ; on l’entend sur le CD édité en 2014 par Ocora, sous la référence MV8327. Dans un esprit proche on peut écouter des enregistrements de chants féminins coréens Pansori.

Les deux premières de ces quatre scènes se lisent aussi en italien dans une traduction dynamique et ferme du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/06/12/dire-libera-dal-sale-i-ii/

et les troisième et quatrième scènes se lisent, traduites de même en italien, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/06/13/dire-libera-dal-sale-iii-iv/

 

 

 

Première scène, en monologue

 

 

 

 

« Je tonitrue au fond de la cale,

je me débats au fond du ravin.

Les cumulus sont mes fils que je jette en cavalcade

par-dessus les chaînes et les montagnes.

Les martinets crient pour m’accompagner

mais je suis rivé au fond du ravin.

Ils crient pour me tirer

mais je suis rivé et chaque rivet plus bas s’enfonce

dans mes muscles plus loin à chaque cri rouge

parmi les cumulus.

Et les rivets sont les dents du monstre ;

il me crache son sel noir.

De ce venin beaucoup, distraits ou naïfs,

ou obséquieux laquais du monstre,

font l’encre de l’écriture.

 

Je tonitrue du fond du ravin,

du creux de la vague salée.

Les mains sont mes filles

qui tournent en ronde folle par-dessus les rivages,

qui tournent lentement par-dessus les îles,

qui tournent par-dessus les pays dévastés,

et veulent les masser, les adoucir.

J’ai dix mille ans, je suis la misère humaine

rivée trop bas dans le corps et le sable.

Nos mains ne cessent de faire mon tour.

Mes filles et mes fils quand même

chaque matin repartent sur la mer acariâtre,

ils parlent, ils m’apprennent à parler.

Car dire dessalera la mer ».

 

 

 

*

 

Deuxième scène, en trois pantomimes

 

 

Dire dessale, reprennent-ils,

ceux-ci qui viennent chacun son tour.

 

*

 

 

 

Si mystérieux est celui, Soninké, qui du même pas

marche sur les vagues de la mer

et sur le sable et les braises du désert

sans jamais s’enfoncer sous son propre poids

qu’aggravent deux colonnes de granite sur ses épaules…

Son corps n’est plus que sable et eau salée. Puis rien.

Son corps est juste la phrase. La phrase pour dire,

sans aucun état d’âme,

phrase équarrie, stable, une apparence de diamant calme.

 

Pourtant ses genoux sont fragiles.

Car le granite est la métamorphique robustesse

de générations par milliers qui eurent chacune son rôle à dire.

Et ne furent pas dites seulement des anecdotes.

La métamorphique pesanteur,

par là, dans l’angle caverneux de la mémoire

où l’on a appris sans état d’âme à sacrifier

et à somptueusement dire, avant la saumure et le sel.

*

 

 

 

 

Chinois, lui, il bondit de Shangaï.

Comme Anuman vers Sri-lanka.

Lui jaillit depuis le rivage de l’autre côté du globe,

fouette vents et vagues pour arriver plus vite.

Arriver où, arriver à quoi ?

Le don des langues enflamme sa langue,

allez, chinois, anglais et français sont les trois ressorts

de son trampoline pour appréhender le monde

par en haut.

En l’air,

presque sans oxygène taoïste

ni ventelet symboliste, surréaliste

ou individualiste de la mélancolique Europe.

En l’air on aurait toute vision, toute place

pour installer des répliques et des pantomimes

avec lesquelles ordonner un nouveau monde,

architecture de poutrelles noires

et de feuilles de papier blanc.

Vite, montez, venez lire, mes amis !

 

Or la vision ne tient pas longtemps, trop de brume

grignote terres et villes.

Est-ce que tout là-haut ce récit qu’il tente

comme un jeu de construction est vraiment plus réel

qu’un château de sable devant la mer remuante

dont très corrosif est le sel ?

Est-ce que le poème qu’il écrit est plus que le muscle

de son mollet, contracté pour bondir ?

Où est le sang de la vie, la sève dialectique,

l’appétit, le tonitruant appétit de vivre par toi,

mon semblable, mon frère, enfant d’aucun et de tous,

jeune soleil dont je suis l’ombre

parmi les buissons craquants ?

*

 

 

 

 

Wolof, il soulève la nuit prochaine

comme le vent retourne les feuilles du peuplier.

Il soulève la pluie froide

et la renvoie au ciel fuyant.

Il soulève les paupières lourdes de la pauvreté

et lui apprend à se regarder sans honte

dans un curieux miroir.

Il respecte que sans écriture

on puisse être prolixe et fécond.

Il respecte l’immense récit sans lettres sans encre

sans papier. Il ouvre beaucoup de fenêtres,

beaucoup d’oreilles, beaucoup de nuits prochaines.

 

Un matin, à pas lourds, pieds en sang,

il quitte la brousse, escalade les gradins de la tristesse

jusqu’à Paris où de doctes livres, de chenus maîtres

lui prescrivent une cure castrante de rationalité.

 

A-t-il assez de force pour soulever l’asphyxie

qui le menace ? Car c’est à lui de faire étinceler

le curieux miroir où chant et récit retournent

chaque mot pour l’inventer,

beau comme la naissance.

*

 

 

Troisième scène, avec tablettes d’argile

 

 

On a dit : on a incisé il y a quatre mille ans

des dieux et leurs noms telluriques de lutteurs

sur des tablettes d’argile.

 

On a dit le lendemain : ces dieux ne servent à rien,

mettons-leur le feu. De leurs cendres on ferra

de nouveaux dieux traçant la route aux mille nuits,

des syllabes de leurs noms de cuivre on créera un fil

pour broder les refrains de notre récit.

 

On a démenti le surlendemain : les dieux ne brûlent pas ;

la route aux mille nuits brille et va seule.

On a appris à faire de jour étape dans des prés rouges

pour dormir en creux dans la violence.

Mais mille nuits de marche, en s’entr’égorgeant…

 

Le récit tourne en rond.

On cherche encore des tablettes d’argile

dans le cœur frais du moindre rocher

car c’est là qu’hommes et femmes

espèrent découvrir leur raison d’être

et excaver quelque chose qui les dise.

 

Mais c’est dans les jetées des ports que mieux

survivent, croit-on, les tablettes d’argile.

Dans la salle des machines des cargos.

Et, croit-on, dans l’onde huileuse et grise

qui engorge les foules comme des alluvions

à l’entrée des stades, des supermarchés.

*

 

 

 

 

On a dit : on a incrusté il y a quatre mille ans

des légendes de déluges, de guerres et de duels à mort

dans les lobes fébriles de la mémoire.

 

On a dit : ces duels et ces guerres font la virilité brute

dont les femmes par dérision rient aux éclats.

Or railler fait aussi partie des rôles

que dans la paix meurtrie distribue la violence absolue.

Mais la paix toujours cicatrise.

 

On a démenti : duels, guerres et déluges

en leurs mythes fondateurs

sont les enflures pour faire croire

qu’ « il est proclamé »,

qu’ « il est tonitrué » ;

et brailler ainsi boursoufle l’enflure

pour que toujours plus durcisse la croûte de sel,

pour que jamais n’adviennent guérison ni paix.

*

 

 

Quatrième scène, par la voix de la femme de Corée et ses échos

 

 

« Oh, dit-elle, le vent et moi n’arrivons pas

à surmonter la montagne ».

 

« Oh, ajoute le vent, je suis juste le ventre fécond

dont naissent les cumulus ;

la semence humaine enfle ma liberté ».

 

« Oh… », acquiesce la montagne qui se tasse sur elle-même,

mais les enfants qui passent en courant au rythme

de la voix de la femme qui chante piétinent

les pierres des éboulis ; et elles remontent vers le récit

qui n’est plus sombre.

 

« Oh, acquiesce la montagne, je suis la fourrure

d’hiver de la femme qui parle,

je suis le corsage d’été de la femme qui chante.

Le vent me délègue ses bourrasques

qui retournent ci un troupeau de branches,

là une harde de branches

dans une rumeur simple de vagues et d’écume

sur une côte nouvelle-née, eau douce

qui nous entre dans la bouche

comme la langue du baiser de la femme qui chante,

eau douce que, mon semblable, mon frère,

tu apprends à donner à ton tour,

sans violence ni sel, aube et paix

glissant sur le monde et sur la peau douce, tannée,

mystérieuse des hommes et des femmes

qui savent parler. »

 

 

*

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’Atelier

 

Cet ensemble, Prologue à l’Atelier et L’Atelier lui-même, vient au jour en écho à l’Atelier d’écriture qu’à l’initiative des professeures Juliette Beillar et Aurélie Buffel, ainsi que des Itinéraires Poétiques de Saint Quentin en Yvelines de Jacques Fournier et Catherine Baron, j’ai été invité à conduire en janvier et février 2019 avec les élèves de deux classes de Troisième du Collège Ariane, à Guyancourt. Cet ensemble ici est un hommage à la profonde dignité et à la beauté grave et directe du travail de chacun des participants et de chacune des participantes de cette série d’ateliers au Collège Ariane.

YB

Cet ensemble se lit en italien dans une traduction ferme et très vivante du poète Francesco Marotta ; on peut la lire à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/05/26/il-laboratorio/

 

*

 

 

Prologue

 

Ecrit et réalisé à Die en deux quadriptyques par Yves Bergeret le 24 mai 2019, en deux exemplaires, sur Canson Montval 300, encre de Chine et acrylique, de format 25 cm de haut par 64,5 cm

 

Couards les chiens de garde

hurlent contre toi qui du fond du désert

nous rejoins après la tempête.

 

Tu portes sur ta tête le savoir,

tu ouvres la bouche, la tempête s’abaisse et s’écarte.

 

Ta mère va chercher l’eau à la source

pendant encore mille ans.

 

 

 

*

 

Ta voix au surgi

de par derrière la montagne, l’a aimée

et l’a poussée vers la table de notre repas.

 

Tes petits-neveux d’il y a cent dix-sept ans

étaient esclaves au pied du volcan de la Martinique.

Il a explosé et les a tous tués.

Fer feu parole.

Mais, parole, tu es là, dans les cordes vocales de Belco,

coulées de lave dans la gorge de Belco

qui chante la vie dans la survie des morts.

 

 

 

***

 

L’Atelier

 

Ecrit et réalisé à l’encre de Chine et à l’acrylique à Veynes les 22 et 23 mai 2019 en double exemplaire sur quatre quadriptyques de Hahnemühle 280 g de format 19,5 cm de haut par 104 cm

 

Débaroule du haut de la pente

le sanglier presqu’aveugle

qui fait rouler des rochers noirs

jusqu’au torrent.

 

Bruyant dans les remous

roulent les gros galets.

 

Cinq cents mètres, mille mètres au dessus

dans le ciel mille cinq cents mètres

naissent fines blanches les formes tordues

des nouveaux nuages.

 

Le ciel reflète l’eau, la roche,

les hommes effondrés dans les villages.

 

 

 

*

 

Les allongés sur les brancards de l’hôpital

attendent, leur bouche pleine de sable gris.

 

Les derniers Résistants de la guerre

traversent la place, une main sur la canne,

l’autre pour te donner le phylactère de la ténacité.

 

 

 

*

 

Assis écrivant dans la salle de classe

les adolescents venus de tous les continents

écoutent leurs corps gronder craquer grandir,

écoutent le racisme braire derrière la porte.

Leurs épaules frêles sont le souffle des flûtes qui chantent

le récit majestueux du père et de la mère dans l’Himalaya,

dans le Sahel en guerre, dans le limon du Nil.

Aux minuscules petits racismes ils ne répondent pas.

Aux voraces aboiements ils ne répondent pas.

Aux minuscules racismes ils pleurent,

s’écartent juste un peu

de la trajectoire du sanglier sans vision.

 

 

 

*

 

Les allongés sur les brancards de l’hôpital

entendent le souffle des flûtes

écarter le sable gris,

entendent voient au ciel le reflet en blanc

de leur vie qu’on a piétinée

puis ils se lèvent

 

puis ils redressent le grand mât

que la tempête raciste a abattu.

Il s’appelle bien « grand mât » ; on dit aussi le « Ténacité »

et sur notre pont parle la foule adolescente.

 

Les plus hardis grimpent à la hune de misaine,

repèrent très loin des canots en dérive

dont le nom est aussi « Ténacité ».

 

Tous accueillent les héros fourbus qui dérivent.

 

 

 

*

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Journal tchèque, en hommage à Francesco Marotta

 

 

Cette publication est un hommage à Francesco Marotta, poète profond et essentiel, traducteur saisissant toute la dynamique de la pensée poétique et toute l’énergie du surgissement de la métaphore.

 J’ai écrit ces poèmes lors de mes séjours à Prague, au fil de deux années.

Leur version italienne a été créée par le poète Francesco Marotta.

Leur mise en page est également de lui.

 

Yves Bergeret

 

*****

 

 

YVES BERGERET

 

 

Journal Tchèque

Diario Ceco

 

 

 

 

[2012-2014]

 

 

 

 

I

S’ouvre au bord

(Si apre sul bordo)

 

 

 

 

1.

Adieu les rails

le tramway s’envole vers le quatrième nuage

ouvrant les tombes

et levant le rideau de la scène

où j’ai joué.

 

Dans le souffle de l’ascension

je trouve la parole et la prends par la main.

 

Et cherche avec elle parmi le sol ébranlé

les graines fraîches

mêlées aux vestiges d’or

de notre épopée.

 

 

1

Addio rotaie

il tram s’invola verso la quarta nuvola

aprendo le tombe

e alzando il sipario della scena

dove ho recitato.

 

Nel soffio dell’ascesa

trovo la parola e la prendo per mano.

 

E cerco insieme a lei sul suolo che vibra

i semi freschi

mischiati alle vestigia d’oro

della nostra epopea.

 

 

2.

A la maison recomposée

j’entends marcher les mortes

et je salue celles qui traversent

un autre quart de siècle

avec des effusions toujours si près de la lave.

 

Au buffet de la gare

les voix grondantes des buveurs de bière

font accoucher le ciel.

 

Ainsi aussi naît la parole.

 

 

2

Nella casa ricostruita

sento camminare le defunte

e saluto quelle che attraversano

un altro quarto di secolo

con delle emissioni sempre così vicine alla lava.

 

Al bar della stazione

le voci assordanti dei bevitori di birra

fanno partorire il cielo.

 

Anche così nasce la parola.

 

 

3.

Le compositeur

prend la ville affolée par la main

et lui rend un soir son humanité.

Cris, rage et rires des pierres se taisent.

C’est l’attente entre elles qui chante

entre les pierres l’attente que la parole se lave

et prophétise l’épopée impossible.

 

 

3

Il musicista

prende per mano la città impazzita

e le restituisce una sera la sua umanità.

Grida, rabbia e risa di pietre si tacciono.

E’ l’attesa che canta in mezzo a loro

l’attesa tra le pietre che la parola si purifichi

e profetizzi l’epopea impossibile.

 

 

4.

Les étudiants viennent au Musée cubiste

chercher la parole du quatrième nuage

entre les bronzes à la volée

et les feuilles à la battue

où elle pourrait se poser.

 

A peine se laisse-t-elle écrire,

la parole cherche le cinquième nuage.

 

 

4

Gli studenti vengono al Museo del Cubismo

a cercare la parola della quarta nuvola

in volo tra i bronzi

e i volumi incorniciati

dove potrebbe posarsi.

 

Non appena si lascia scrivere,

la parola cerca la quinta nuvola.

 

 

5.

Entre les collines

stucateurs, doreurs et sculpteurs

ont tant et tant tordu

l’espace en tous sens

qu’ils ont fait de la ville

une grotte retournée

comme un gant.

 

Au confluent précis

de la destruction

et de la parole.

 

Est-ce qu’ici la parole

ne marche pas sur sa tête?

 

Sous la voûte de la taverne obscure

les joueurs d’échec rattrapent le dieu aveugle

que la parole disperse depuis trente siècles.

 

 

5

Tra le colline

decoratori, doratori e scultori

hanno a tal punto modificato

lo spazio in ogni direzione

da trasformare la città

in una grotta rovesciata

come un guanto.

 

Alla confluenza precisa

della distruzione

e della parola.

 

Non è che qui la parola

non cammina sulla sua testa?

 

Sotto la volta della taverna buia

i giocatori di scacchi incontrano il dio cieco

che la parola allontana da trenta secoli.

 

 

6.

Dans ses propres alluvions

creuse

le fleuve

 

A creusé dans les guerres

sa vocation

le passeur de langues

 

Dans le vacarme des églises

a creusé

l’image claire qui bouge

 

La parole y trouve parfois son auberge

 

 

6

Nelle sue sedimentazioni

scava

il fiume

 

Ha scavato nelle guerre

la sua vocazione

il traghettatore di lingue

 

Nel brusio delle chiese

ha scavato

la mobile immagine chiara

 

La parola vi trova talvolta il suo ostello

 

 

7.

Mélèzes, érables et frênes

châteaux, méandres et statues

tout s’ouvre au bord,

s’écarte et part

vers une autre parole

dont l’appartenance tombe

comme en été une bretelle

d’une épaule nue.

 

 

7

Larici, aceri e frassini

castelli, meandri e statue

tutto si apre sul bordo,

si allontana e parte

verso un’altra parola

da cui il possesso cade

come in estate una bretella

da una spalla nuda.

 

 

 

 

II

La veste trouée

(La veste bucata)

 

 

1.

Légères coupoles, voiles enflées

sutures et cicatrices

langues divorcées tournant en manège

dont parfois s’enfuit tel dialecte

 

Chante kiosque qui fédère et disperse

corps et mots, liens et sauvageries

qui ne s’amarrent

qu’à des sculptures tordues ou raides

adossées au fleuve ou à des retables luisants

 

 

1

Cupole leggere, vele gonfie

suture e cicatrici

lingue separate che vorticano in una giostra

da cui talvolta fugge qualche dialetto

 

Canta, chiosco che unisci e disperdi

corpi e parole, legami e ferocie

che si àncorano soltanto

a sculture contorte o rigide

addossate al fiume o a dei pannelli luminosi

 

 

2.

Autrement qu’avec les doigts blancs

et les yeux clairs de la parole

qui trépigne dans les semences

 

peut-on recoudre la veste du dieu qui s’effiloche,

ravauder la ville dont l’âme fuit par les quais,

repriser le drap glorieux que la musique

s’éveillant en sursaut projeta en plein couchant?

 

 

2

In che altro modo se non con le dita bianche

e gli occhi chiari della parola

che palpita dentro i semi

 

si può ricucire la veste sfilacciata del dio,

rattoppare la città la cui anima fugge per i moli,

rammendare il drappo glorioso che la musica

svegliandosi di soprassalto lanciò in pieno tramonto?

 

3.

Hommage à ceux qui marchent lentement dans la gare,

à ceux qui attendent le tram en regardant les mouettes,

à ceux qui escaladent les citadelles de leur passé avec grâce

 

ils n’ont pas d’appartenance

 

sur leur épaule Est vient se poser l’ancien poids du monde

et sur celle de l’Ouest le contrepoids d’un orgueil

qui bégaie dans des langues

 

 

3

Onore a quelli che camminano lentamente nella stazione,

a quelli che in attesa del tram guardano i gabbiani,

a quelli che scalano con grazia le cittadelle del loro passato

 

essi non hanno alcuna appartenenza

 

sulla loro spalla a est si è posato l’antico peso del mondo

e su quella a ovest il contrappeso di un orgoglio

che balbetta nelle lingue

 

 

4.

Le magma bourdonne

la baleine chante

le volcan gronde

sur ses branches mortes la ville pose

sur ses pylônes et ses clochers la ville pose

l’autre partition dont chacun émeut

une mesure quand même brute

 

4

Il magma ribolle

la balena canta

il vulcano rimbomba

la città poggia sui suoi rami morti

la città poggia sui suoi piloni e i suoi campanili

l’altra partitura di cui ognuno sposta

una nota comunque grave

 

 

5.

L’aveugle qui chante en buvant une bière à l’aiguillage

reprend les amours concentriques

des voyageurs dont les pas ne résonnent pas dans la gare

et les auréole sur des haines ruinées,

sur des façades surplombantes,

sur des hanches anonymes,

sur l’autre face de la parole

 

 

5

Il cieco che canta bevendo una birra alla spina

riprende gli amori concentrici

dei viaggiatori i cui passi non risuonano nella stazione

e li dispone a corona sugli odi disfatti,

sulle facciate sporgenti,

sui fianchi anonimi,

sull’altro versante della parola

 

 

6.

Mince dorure au plafond

du bleu peint à des branches nues

adieu déjà

le fils s’en va

 

 

6

Sottile doratura sul soffitto

dipinto in blu a rami spogli

è l’ora dell’addio

il figlio se ne va

 

 

7.

Soustraire les dorures

soulever un carrelage

 

et encore une plaine et sa brume

 

parler dans une nuit sans lune

et encore une frontière sans fleuve

 

et encore en creux une Asie aux os cassants

 

 

7

Rimuovere le dorature

sollevare un pavimento

 

e ancora una pianura e la sua bruma

 

parlare in una notte senza luna

e ancora una frontiera senza fiume

 

e ancora, silenziosa, un’Asia dalle ossa fragili

 

 

8.

Après l’image m’emmène

le chant

 

 

8

Dopo l’immagine mi accompagna

il canto

 

 

9.

La poignée de mélèzes en novembre

de l’autre côté du village

 

celle si triste que son visage ridé

l’a déposée sur l’îlot de bouleaux

 

s’immolent dans l’image qui les sauve

et les pétrit jusqu’au chant

 

 

9

La manciata di larici in novembre

dall’altro lato del villaggio

 

quella tanto triste che il suo viso rugoso

l’ha deposta sull’isolotto di betulle

 

s’immolano nell’immagine che li salva

e li plasma fino a farne un canto

 

 

10.

Les ruisseaux descendent à tue-tête

dans les cavernes et la mémoire

 

pour la route du troisième acte

je nous souhaite un retable

et de bons masques

 

 

10

I ruscelli scendono a precipizio

nelle caverne e nella memoria

 

sulla strada del terzo atto

desidero per noi un fondale

e delle maschere adatte

 

 

11.

Mais peut-être parade ou recours

écart ou trop grand écart?

Pont frais ou rompu?

 

Parole: belette ou renard?

 

 

12

E’ forse parata o risorsa

divario o immensa distanza?

Ponte nuovo o crollato?

 

Parola: donnola o volpe?

 

 

 

 

III

Marquetant les vallées

(Istoriando le valli)

 

 

1.

Dans l’alluvion l’eau cherche encore chemin,
l’étranger creuse le sédiment,
très étranger l’enfant
écoute la phrase par l’autre bout

 

1.

Nell’alluvione l’acqua si fa ancora strada,
lo straniero scava il sedimento,
ancora più straniero, il bambino
ascolta la frase dall’altra estremità

 

 

2.

A l’enfant qui dort contre mon épaule,
à l’égaré qui halète sur la crête,
à la serveuse qui rougit au comptoir
s’adresse la phrase cisaillante
qui soulève les toits, fissure les façades,
fait danser les atlantes sur le trottoir
et qui me traversant le torse
jette toute béquille au fourré

 

 

2.

Al  bambino che dorme appoggiato alla mia spalla,
all’uomo smarrito che ansima sul crinale,
alla cameriera che arrossisce al banco
si rivolge la frase tagliente
che scoperchia i tetti, crepa le facciate,
fa danzare gli africani sul marciapiede
e attraversando il mio petto
getta ogni stampella all’ammasso

 

 

3.

Au hommes massifs
aux femmes fatiguées
qui font quatre décennies le tour de l’escalier

 

sans monter
ni descendre ni s’en rendre compte

 

à eux laissons le long ressac hors la langue,
son écho sous la voute
sans rythme ni contrevoix

 

Le train va partir
le rail grince
la main sur la poignée de la portière

 

ou le vent suivant pas à pas l’eau de la pluie
dans le nuage qui disperse sa menace

 

 

3.

Agli uomini corpulenti
alle donne esauste
che da quattro decenni fanno il giro della scalinata

senza salire
né scendere e senza rendersene conto

a essi lasciamo la lunga risacca senza parole,
la sua eco sotto la volta
senza ritmo né controcanto

Il treno sta partendo
la rotaia cigola
la mano sulla maniglia della portiera

 

o il vento che segue al passo l’acqua della pioggia

nella nuvola che allontana la sua minaccia

 

4.

Peau très pâle de l’amoureuse
qui a confié au soleil de s’occuper
des affaires de graine, de couleur et de terre

 

peau très pâle
léger tambour
qu’affectionnent les doigts de la mélancolie
et aussi les doigts de la phrase qui se moule

 

 

4.

Pelle pallidissima dell’innamorata

che ha affidato al sole l’incombenza

dei semi, del colore e della terra

 

pelle pallidissima

tamburo leggero

prediletto dalle dita della malinconia

e anche dalle dita della frase che prende forma

 

 

5.

Il paraît qu’on renaît
dans un remous du fleuve,
dans une cascade que le vent échevèle,
dans une phrase simple qui passe au présent

 

sonore on renaît
dans plusieurs pierres lavées sur la berge

 

 

5.

Sembra di rinascere
in un vortice del fiume,
in una cascata che il vento scompiglia
in una semplice frase che prende corpo

si rinasce sonori
tra le tante pietre lavate sulla riva

 

 

6.

Certains que la malédiction poursuit
s’assoient au bord du fleuve,
malades, Russes petits tyrans tyrannisés,
poètes désuets de mysticisme,
malades autres, divers sourds sans lèvres.
Et l’oreille interne perdue.

 

Le fleuve sourit d’eux

 

et pour eux le grand récit sonne

dans les cordes vocales du courant
et même eux, îlots vaseux, piles de pont,
sont dans le fleuve-chœur

 

 

6.

Alcuni perseguitati dalla malasorte

si siedono in riva al fiume,

malati, piccoli teppisti russi asserviti,

antiquati poeti mistici,

altri malati, diversi sordi senza labbra.

E l’orecchio interiore perduto.

 

Il fiume sorride di loro

 

e per loro il grande racconto risuona

nelle corde vocali della corrente

e anch’essi, isolotti fangosi, piloni di ponte,

sono nel fiume-coro

 

 

7.

Contre les quais où se frottent contes petits et grands cris,
contre les berges où s’usent les langues
s’ébroue
au cœur du fleuve fangeux
la source claire

 

 

7.

Contro le banchine dove si sfiorano piccole storie e grandi grida,

contro gli argini dove si logorano le lingue

fiotta

dal cuore del fiume fangoso

la sorgente chiara

 

 

8.

Grande voix du fond du fleuve
monte enfle croît

 

brune aux yeux noirs
ouvre ses jambes

 

clochers et beffrois ploient
tours de télévision et hauts immeubles
ouvrent leurs ailes

 

le fleuve est lac en haut d’une montagne

 

conque

 

 

8.

Una grande voce dal fondo del fiume

risale si gonfia cresce

 

bruna dagli occhi neri

apre le sue gambe

 

campanili e bastioni si piegano

torri televisive e alti edifici

aprono le loro ali

 

il fiume è un lago in cima a una montagna

 

una conca

 

 

9.

Les fresques s’éclairent,
les maudits se relèvent,
l’oreille interne se reforme,
la bière ne tue plus les mots,
une parole très ouverte cherche chemin,
monte du fond du cratère

 

 

9.

Gli affreschi si illuminano,

i disperati si rialzano,

l’orecchio interiore si rigenera,

la birra non uccide le parole,

una parola accogliente si fa strada,

risale dal fondo del cratere

 

 

10.

On se retourne pour voir
comment marche cet étranger
qui n’a enfilé qu’une manche de la langue.
Son autre bras: os léger
d’origine inconnue, des à-pic vertigineux
entre chaque syllabe qu’il dit, os battant la mesure
de l’océan qui traverse nos générations

 

 

10.

Ci si volta per vedere

come cammina lo straniero

che ha infilato una sola manica della lingua.

L’altro braccio: osso leggero

di origine sconosciuta, di picchi vertiginosi

tra ogni sillaba che pronuncia, osso che batte il ritmo

dell’oceano che attraversa le nostre generazioni

 

 

11.

On se cogne à celui qui arrive du bout de l’Asie,
on se cogne à lui, on le traverse,
il n’est plus là, aveugle à midi,
nuage durci dont les voyelles manquent toutes.
On avait pourtant dressé des statues sur toutes les places pour le héler;
il nous laisse des paravents, des décors fauves, des soupirs

 

 

11.

Ci si imbatte in colui che arriva dall’Asia estrema,

ci si scontra, lo si oltrepassa,

non è più là, cieco a mezzogiorno,

nuvola indurita senza più alcuna vocale.

Eppure erano state erette statue in ogni piazza per chiamarlo;

ci lascia dei paraventi, delle decorazioni sgargianti, dei sospiri

 

 

12.

On s’enhardit
en écoutant celui qui a retiré des grilles à la forteresse,
les a plantées à ras du fleuve.
Le courant les fait tinter, un peu faux;
il en a jeté une puis deux puis trois dans le courant:

elles consonnent.
Notre innocence peut maintenant précipiter son épopée dans l’air et l’eau

 

 

12.

Ci si sente audaci

ascoltando chi ha divelto le inferriate della fortezza,

le ha piantate rasenti il fiume.

La corrente le fa tintinnare, un po’ stonate;

ne hanno gettata una, poi una seconda, poi una terza nella corrente:

risuonano coralmente.

La nostra innocenza può lanciare ora la sua epopea nell’aria e nell’acqua

 

 

13.

Or ces trois étrangers ont construit des ponts
vers l’autre côté de la voix sèche et du vernis noirci,
là où des strophes et des paragraphes se cherchent

 

et là, il y a beaucoup de place, vraiment,
pour que germent des noms et des noms,
et certains mots qui ne blessent pas

 

 

13.

Quei tre stranieri hanno gettato dei ponti

verso l’altro lato della voce arida e della vernice annerita,

là dove strofe e paragrafi si cercano

 

là dove c’è veramente tanto spazio

perché nascano nomi e nomi,

e talune parole che non feriscono

 

 

14.

et ces mots qui ne blessent plus se mettent en répliques
l’un à l’autre, l’autre à l’un,
le lien et la séparation, la feuille et l’ombre
la colère et l’étang, le discernement et le rien.

 

Reste à chercher encore quel chœur notre
secouera les décors jusqu’au bord du sens,
en creux dans le récit cru,
un centre entre les ponts, fleurs dans les remous

 

 

14.

e le parole che non feriscono più rispondono

l’una all’altra, reciprocamente,

il legame e la separazione, la foglia e l’ombra

la collera e lo stagno, il discernimento e il nulla.

 

Resta ancora da trovare quel coro nostro

che rimuoverà gli orpelli liberando il senso,

nascosto nel racconto vivo,

un centro fra i ponti, fiori dentro i vortici

 

 

15.

Certes la nuit se fissure entre le gris et le bleu
mais peut-on imaginer un monde dont à midi les couleurs se retirent,
une forêt dont l’écureuil, le pivert et le geai se gomment?

 

Ce n’est, ce ne fut que marée basse.

Certaines vocations d’acteur, certaines tirades,
l’élan d’un tramway dans la pente,
une certaine narration qui marquète les vallées,
certain sacrifice à l’ombre mais sans une goutte de sang,
certaine beauté désarmante au creux de la parole,
cette réplique qui s’approche et s’éloigne

 

 

15.

E’ vero che la notte si scinde tra il grigio e il blu

ma si può immaginare un mondo in cui i colori a mezzogiorno si ritirano,

una foresta dove lo scoiattolo, il picchio e la ghiandaia scompaiono?

 

Non è, non fu che bassa marea.

Una vocazione da attore, un po’ di enfasi,

la spinta di un tram lungo il pendio,

una narrazione che punteggia di storie le valli,

un sacrificio nell’ombra ma senza una goccia di sangue,

una bellezza disarmante racchiusa nella parola,

la risposta che si avvicina e si allontana

 

 

 

 

 

 

 

 

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***

*

 

 

 

 

 

 

Cinq créateurs, plus ou moins créateurs

 

 

Cycle de cinq poèmes mis en espace avec gestes d’acrylique et d’encre de Chine sur Fabriano 120 g (en cinq quadriptyques horizontaux de 16 cm de haut par 9,5 de large pour chaque volet) ; ce cycle a été créé en quatre exemplaires par Yves Bergeret à Veynes et à Die du 20 au 23 février 2019.

 

***

 

 

 

1

Livio chez le dentiste

 

Les os de Livio sont en verre.

Il utilise deux béquilles : Leopardi et Lamartine.

Dans sa bibliothèque chérie, des béquilles par dizaines,

raffinées, stylées, flatteuses.

 

Aïe, ses béquilles cassent aussi, elles qui portèrent

l’Europe, telle une suave coupe de sorbets et de fruits.

Est-ce que la faim est encore la même

dans nos terres de populisme et de fer ?

Brique, stuc et marbre, où sont-ils à présent ?

Haute littérature écrite, quelle beauté jadis…

ah, elle s’évapore au plafond du dentiste

tandis qu’allongé sur le fauteuil de soins Livio souffre.

Le plafond est un brouillard terne, deux mouches,

un hémistiche noir ici dans le bruit de la fraise,

un hémistiche gris là. Aïe, Livio éprouve

moins d’amitié pour ses béquilles.

Alors il décide d’entrer dans le voluptueux

monde de la photographie, brûle sa bibliothèque

et jette sur le racisme et la mer en tempête

les cendres et ses premiers tirages.

 

***

 

 

 

2

Partout et nulle part

 

A la mort de Véronique ses amis

s’aperçoivent qu’ils ne la connaissent pas.

Savante érudite raffinée

cultivée brillante ironique etc.

Dix-sept masques sur le même visage.

Ah, y a-t-il bien un visage sous ces masques ?

Véronique a multiplié notices, articles, traductions,

brillante archéologue d’une terre irréelle,

feux d’esprit, mille pensées en contrejour,

art infini de la conversation par jeux et réparties,

art d’il y a quatre siècles en Europe de l’ouest.

Or où est l’œuvre ? où est le visage ?

Où est le grand livre, le pilier, le ressort…

Seul et désespéré, un permanent bond

pour sauter d’une vallée à l’autre.

Solitaire un nid projeté par le vent violent

de l’Europe enragée de ne pouvoir

dominer le monde.

 

***

 

 

 

3

Bâtisseur à tout crin

 

Son père a battu Guillaume

Son père a terrorisé Guillaume.

Guillaume n’a grandi que dans son propre cri

et par son esquive des coups.

La longue ligne droite de la raison,

à découvert, est trop dangereuse.

Guillaume est antilope et lièvre.

La longue ligne droite de la phrase,

à découvert, est trop risquée.

Guillaume fuit une à une ses familles d’accueil.

La longue ligne de l’écriture lecture,

à découvert, est trop ardue et imprudente.

A quarante ans, Guillaume ne parle presque pas.

Mais depuis l’âge de quinze ans

il dessine et peint, assis par terre,

des bolides ; plus des palais

à multiples perspectives, outre cohérence ciblable,

qu’il investit comme le corps d’une femme aimée.

 

***

 

 

 

4

Caniche

 

Modi se trouve beau en écrivain.

Il brigue prix et médailles.

Il installe la littérature comme une plume

d’autruche sur son occiput.

Ou comme un cache-sexe pour cacher son vide.

Son avidité, veux-je dire.

Son avidité a un prénom : « trahir ».

 

***

 

 

 

5

La voie libre

 

Dario ne s’intéresse pas à bondir.

Il est lent et aime que les vagues de la mer

soient lentes et inlassables.

Comme une île, Dario a entière l’âme.

Il a appris à construire

et ne ferme jamais la porte

de ce qu’il construit.

Car la poussière

apportée par le silence qui entre dans la maison

est l’épouse du dieu qui dort en lui,

sous sa troisième arcade sourcilière.

 

***

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Poème de l’Etna et une peinture murale (à Valenza)

 

 

 

 

Vendredi 8 février 2019 au matin, à l’invitation de la Scuola Media Pascoli, de Maurizio Prima Carandoni, directeur, et des professeurs Barbara Iannello et Simone Di Franco, à Valenza, entre Turin et Milan, Yves Bergeret a créé une peinture murale de 1,5 m de haut sur 2 m de large, à l’acrylique et encre de Chine. Cette œuvre est installée au dessus de la porte qui donne accès à la Salle de répétition d’orchestre de la Scuola et à la Salle des Professeurs. Le poème inédit calligraphié au centre de l’œuvre dit :

 

Salut, amis inconnus, ombres nouvelles,

qui traversez le fleuve à pied vers notre maison mère

 

 

 

 

 

 

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***

 

 

Après deux répétitions des intervenants, a été créée en fin d’après-midi de ce même vendredi une nouvelle interprétation orale et musicale du Poème de l’Etna, dans une nouvelle traduction. Cette nouvelle version italienne, splendide, due au poète Francesco Marotta se lit, en deux parties à ces adresses :

https://rebstein.wordpress.com/2019/01/05/poema-delletna-1-9/

https://rebstein.wordpress.com/2019/01/08/poema-delletna-10-18/

 

 

 

 

 

Le cycle a été donné en italien par Pier Manca, acteur et philosophe, dans une très belle diction dynamique et précise, par le poète en français et par Sergio Castroreale, clarinettiste, qui a ici créé des improvisations personnelles, particulièrement inspirées et efficaces par leur beauté et leur sensibilité, après chacun des dix-huit poèmes du cycle.

 

Cette création a eu lieu grâce à la généreuse organisation des libraires Licia et Fabia, et à l’organisation tout aussi généreuse de Simone Di Franco, photographe, et Barbara Iannello.

 

 

 

 

 

 

-Les photographies en noir et blanc ici présentées sont de Simone Di Franco.-

 

 

 

 

 

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Les Etrangers

 

Vaporetto vers Burano, dans la lagune de Venise, 18 octobre 2018

 

 

 

Un jeune couple indien est assis en face de nous. Nous sommes des dizaines assis sur les sièges métalliques verts du vaporetto, dans la vaste cabine intérieure. Nous avançons vers l’extrémité nord de la lagune. Quelques îlots plats, eaux non pas dormantes mais opaques, claires et tendues comme la peau du plus beau ventre du monde. Si la comparaison vous semble inconvenante, je vais dire « la peau du plus beau lézard du monde ». La beauté n’a pas de sens net, juste une commodité ouest-européenne pour que des marchands puissent vendre des reproductions de kalos-kagathos ou de Vierge de Vladimir. Le jeune couple en face de nous somnole ; elle s’endort sur l’épaule de son mari. Il fait chaud dans la cabine, le moteur ronronne fort. Elle est fatiguée, lui bâille. Un peu replets, sûrement époux depuis quelques années. Elle porte ses bijoux, simples, des pierres de rivière en bracelets et collier. Ils sont très amoureux, silencieux, dans un ample érotisme détendu. Jeunes divinités familiales hindouistes impudiques, nobles, présentes et absentes, les paupières baissées, à demi baissées.

Lui bâille à s’en décrocher la mâchoire : « oh, vous êtes fatigué, Monsieur… » – « Excusez-moi » il sourit – « Non ! Dites -moi seulement d’où vous venez, s’il vous plaît ». « Nous sommes Indiens, mais nous travaillons en usine en Allemagne ». Le vaporetto fait halte sur une île, ils descendent en nous saluant. Une heure après je les revois, buvant quelque chose à un petit bar où Gianluca Asmundo et moi avions peu avant bu un pitoyable café. Nous nous saluons à nouveau, de loin.

 

Il est cinq heures, la douceur de l’été qui n’en finit pas lève sur les eaux une brume universelle  souriante qui apaise et assied tout dans une distance poignante. L’adjectif est trop fort, mais n’est pas faux ici, je trouve. Nous marchons, dans la mesure où je le peux, jusqu’à un petit marché aux poissons médiéval. Bâtisse légère juste devant les eaux à l’infini. Aucun mur, des piliers de briques orange, une charpente, un toit de tuiles, presque personne. Un vieil homme vient pêcher, s’installe sur le parapet de pierres blanches (cette photo ci est de Gianluca Asmundo). La lagune ne parle pas, le vent faible ne parle pas, le pêcheur ne parle pas. Le soleil commence à décliner. La peau de la lagune bouge à peine, respire profondément, lentement. Il monte du fond vaseux, très peu profond, un grand bourdonnement de déchets d’histoires entremêlées, de desquamations vagues et cruelles, sans autre but que la cruauté elle-même, fanée, crochue.

 

 

Nous reprenons le vaporetto. Grand vaporetto, encore. Cette fois en face de Gianluca Asmundo et moi un tout autre couple. La femme approche peut-être mon âge, protège ses yeux avec des lunettes audacieuses de soleil. Peau tirée, lèvres tendues, faisceaux de rides au coin des yeux, front lisse malgré tout. Des colliers brillants sur un décolleté avantageux, des colifichets sur le soutien-gorge. Lui a trente ou quarante ans de moins, corps d’athlète, regard d’enfant pas dupe. Lui est noir, elle blanche. Lui, yeux vifs, s’amuse du travail de compagnie pour lequel elle le paye. Elle est dure et raide comme Jeanne d’Arc montant au bûcher. Ils descendent à l’arrêt suivant du vaporetto.

 

 

Gianluca Asmundo engage avec moi une conversation enflammée sur la poésie engagée et les manières de la publier, sur ses projets d’écriture et d’actions symboliques encore plus courageux

et salutaires sous le ciel d’Europe où s’amassent les orages violent du populisme. Nous évoquons les poètes que nous admirons en Italie et en France pour leurs positions claires, vigilantes et humaines. Nous évoquons les poètes lâches qui s’enfouissent la tête dans le sable pour n’avoir à écouter que les tout petits grains cristallins qui coulent les uns sur les autres une minuscule et raffinée musique. Nous n’avons rien à voir avec ces chiens de garde du narcissisme et de l’hédonisme.

 

Nous changeons de vaporetto à Murano pour rentrer à Venise. Aïe, le bateau est petit et bondé. La cabine, pleine à craquer, pue le sauna. Nous nous faufilons vers la toute petite plate-forme arrière, ouverte à tous vents, juste quatre sièges métalliques verts. D’un côté deux jeunes Japonaises,  intensément ravissantes, assises, avec deux dociles accompagnatrices italiennes. De l’autre côté deux frères de la trentaine, Italiens, assis tout à leur aise, jambes écartées, gros blousons noirs de cuir ou nylon, je ne sais, crânes rasés. Bruit de l’hélice et du moteur très fort, éclaboussures d’eau à odeur de vase, bruit des lourds remous lorsque nous croisons un autre bateau. Je suis debout, Gianluca Asmundo aussi. Un fort remous me pousse contre l’épaule d’un des deux Italiens. Il s’offense et me jette un regard d’assassin : ses yeux sont un gant de boxe et un poignard. En réponse je le salue à haute voix. Son frère, que mon corps n’a pas touché, me propose son siège, « vous pourriez être mon père ou mon grand-père »- « Oui, plutôt grand père je crois ». Et voilà, la conversation s’engage. Gianluca y est très actif, les deux frères sont de Naples, ont la passion non pas du rugby mais, bien sûr, du football. Pasolini les aurait sûrement embauchés comme figurants, voire acteurs dans son Décaméron. Ils ont un frère resté confiné dans la cabine-étuve et s’inquiètent pour lui. Ils sont venus pour quelques jours de vacances, se logent dans la campagne à une trentaine de kilomètres. Ils aimeraient bien se baigner ici, demandent à Gianluca Asmundo si c’est possible puis soudain d’où il est. « De Sicile ! ah au moins là-bas on peut se baigner ! A Naples aussi. » Dans le brouhaha du moteur et des eaux agitées durement je ne saisis pas toute la conversation. « Et toi, grand-père, tu n’es pas de Venise ? Alors tu es d’où ? ». Die leur étant sûrement inconnu je réponds « de Grenoble » ; cela les sidère. Gianluca qui est invité à présenter à côté de Naples après-demain son dernier livre leur parle de son voyage en train pour aller dans leur ville. Aussitôt avalanche de conseils, les voix se couvrent les unes les autres, la meilleure pizza de Naples, donc du monde, se mange dans telle rue, vas-y de notre part. Les deux frères, intimidants, musculeux, carrés, sont des  enfants, simples, qui foncent là où on leur dit de foncer. Qui a raison dans leur vie ? c’est le dernier qui a parlé ou crié fort à leurs oreilles. Pourtant ils écoutent attentivement Gianluca, et moi aussi quand je réussis à placer une phrase. Une escale du vaporetto, ah, ils doivent descendre ; avant de disparaître, nous serrent les mains avec une énergie joviale et broyante.

 

 

Yves Bergeret

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Luthier parle

 

Cycle de trois poèmes créés et avec certaines strophes calligraphiées (encre de Chine et acrylique sur quadriptyques horizontaux Rosaspina 285 g de Fabriano de 17,5 cm de haut par 100 de large ; en quatre exemplaires) par Yves Bergeret du 23 au 25 septembre 2018 à Die et à Veynes.

 

Après le premier cycle intitulé Luthier, ce second cycle est traduit en italien, dans une version ferme et lumineuse, par le poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/10/19/liutaio-ii-1-3/

*

 

à Die, le dimanche 23 septembre 2018

 

1

« Sur les galets blancs je m’allonge.

Le sommeil me prend

et me porte au fond du courant.

Le torrent m’ôte la peau,

me dégage de la bourrasque des nombres et des cadastres.

et m’apprend à lire sans alphabet.

Ame brève et fluide

je parcours la terre en son désordre

et l’ensemence. »

 

*

 

2

Le Luthier s’éveille et dit

 

à Veynes, le lundi 24 septembre 2018

 

« La nostalgie du sel énerve le torrent.

Je sais tendre les quatre cordes

où dans un chant de houle il l’évaporera

en quatre voix qui se cognent aux rocs,

se suspendent aux branches

et protègent le cortège des exilés

dont je suis tombé. »

 

 

*

 

3

Le Luthier dit encore

 

à Veynes, le mardi 25 septembre 2018

 

« Ma colonne vertébrale est l’archet.

J’ai les jambes et bras

qui gigotent comme crins rompus.

Il n’y a pas de doute que je joue,

que je frotte le fond écailleux de votre vie.

Il n’y a pas de doute que je joue

le déroulé du troisième récit,

celui sous le second, qui est l’intime, le tragique,

coupant comme des éclats d’obsidienne,

celui sous le premier récit qui est la misérable,

la majestueuse hypocrisie des 4×4 et barbecues.

 

Je joue le troisième récit,

j’ai mains et pieds inutiles, fruits desséchés,

car par-dessus notre océan de violence

c’est le pont arqué de mes trente-trois vertèbres qu’il faut.

 

C’est le vent qui tient l’archet,

ce n’est bien sûr pas moi qui l’ai en main.

Le vent m’agite jambes et bras

comme grappes amères et feuilles sèches.

Le vent passe le cortège court

de mes vertèbres sur le torrent,

sur les tièdes écailles de votre désespoir,

ô mes frères étrangers lointains.

 

Le vent me passe sur.

Je suis celui qui passe sur.

Je n’ai pas de socle.

Je n’ai pas de chair.

Je n’ai pas d’histoire.

Archet suis-je.

 

Archet, ce qui vous met en résonance,

vous chante et vous dit

sonores et mûrs entre les pierres froides.

 

C’est le vent qui tient l’archet,

ce n’est pas moi qui le tiens en main.

Le vent, c’est ainsi que se nomme

la vertigineuse chute de chacun devant soi,

le trébuchement qui va de l’avant,

l’avalanche qui gronde dès le haut de la pente,

la requête de mon frère l’étranger

sûr de survivre en bondissant par-dessus

la nuit glacée et le marécage monstrueux. »

 

 

*

 

 

*****

***

*