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Pages en Sicile, été 2018 (1 à 7)

 

Les sept Pages en Sicile, créées par Yves Bergeret cet été 2018 en Sicile, se lisent une à une en français sur ce blog ; elles se lisent en italien toutes traduites et réunies par le poète Francesco Marotta à cette adresse :

https://rebstein.files.wordpress.com/2018/08/yves-bergeret-pages-en-sicile.pdf

On sait que la troisième de ces Pages, intitulée Les Hommes assis, du 5 août 2018, est également traduite en chinois par Zhang Bo.

 

 

Populismes et racisme font actuellement tout pour ravager et détruire les esprits en Europe. Ces sept Pages, le poète et les traducteurs ne se décourageront jamais de redire que, face à la xénophobie et à la violence, « tegu dumno abada« , en toro tégu, la langue parlée à Koyo.

En français : la parole ne meurt jamais.

 

YB

 

 

 

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Pages en Sicile, été 2018 (7)

 

L’Assiette

 

Poème écrit à Catane par Yves Bergeret le 16 août 2018 à l’encre de Chine et gestes d’acrylique plus quelques collages, en quatre exemplaires sur cahier allemand de 15 cm de haut par 21.

Cette septième Page se lit en italien dans la version dense, épurée et aérienne du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/08/19/lassiette-il-piatto/

 

 

 

 

1

Un volcan me sépare de toi, étranger.

 

Une vallée profonde comme la mer

me sépare de toi, étranger.

 

Je te parle, je te salue,

mon salut est l’assiette que je te passe

pleine.

 

2

Tu me rends l’assiette,

elle ne pèse rien,

pas plus que le cratère en ses fumerolles.

Elle est pleine,

pleine de ton écho, de ta légende

et de mon récit parmi les ombres.

 

3

Ce qui éclaire par en dessous les fumerolles

ce n’est pas le soleil de l’aube,

c’est la lave en feu au fond du cratère.

Elle est en fusion :

ce sont nos millénaires qui divaguent

tâtonnant dans le corps pourri de nos mémoires.

 

Mais nous savons nous passer l’assiette, étranger,

notre céramique refroidie, pacifique,

trace étrange ronde comme la planète

de la parole.

 

4

Il arrive que la parole soit le miroir rond

et on ne sait pas qui s’y voit.

Merci, volcan profond,

qui me rappelles que je suis mon propre étranger

et que toi, étranger aux pas inadéquats,

tu dors dans la pente.

 

5

Nous avons mis sur l’assiette l’image,

sur l’assiette ou le cratère.

L’image vibre sur le bord,

tourne virulente,

ne parvient pas à entrer dans la phrase,

la phrase pleine de l’air de l’aube

entre toi, étranger, et moi, étranger.

 

6

Le volcan est le profil tiers

entre le tien et le mien.

Fuyant et neutre et grossier

et les mots qui n’y sont ni cuits ni crus

sont juste des jeunes genêts dans les pentes,

des colliers de quel cou ?

 

 

 

 

 

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Pages en Sicile, été 2018 (6)

 

Cette Page se lit en italien, dans une traduction du poète Francesco Marotta pleine de vitalité et d’une précision parfaite, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/08/14/i-semi-della-parola/

 

Catane, piazza Umberto, 12 août 2018

 

 

Dans la rue noire ils arrivent peu à peu.

Ils s’assoient à une table du petit bar

où je vais le soir à Catane.

Quand ils s’assoient à la table voisine

le volcan dit qu’il s’éloigne.

Il fait seulement semblant.

Les cendres d’un incendie par là derrière

nous tombent dans les cheveux.

Ils s’embrassent, s’assoient,

se demandent des nouvelles

un Sénégalais, trois Catanaises

un Malien, un Syracusain.

D’eux se désintéressent les dieux banals

ou mesquins, peut-être complices.

des monstres qui ont enfoncé des coins de bois puant

dans la fissure du centre de l’île

et qui enfoncent ces coins

avec des insultes épouvantables

pour écarter encore plus l’île, la diviser,

la déchirer, la réduire en miettes

afin de régner sur des esclaves par millions.

L’île s’écarte, se scinde,

ne se scinde pas.

 

Ils ont trente ans. N’ont pas encore d’enfants.

Ils ont réussi à échapper aux dieux de pacotille

qu’on ressasse à tous les étages, toutes les fenêtres.

En fait leurs propres fenêtres, ce sont plutôt des arbres,

mais de ceux aux odeurs claires dans le feu

comme le cèdre, aux odeurs bondissantes

comme épicéa en scierie, aux odeurs juvéniles

comme mélèze au printemps quand fond la neige.

 

Bien sûr le volcan essaie

de gronder à l’intérieur de leurs phrases.

Il a toujours penché plutôt du côté du meurtre.

Mais eux continuent à parler, à rire.

Les coups sourds sous nos tables, sous nos pieds,

ce sont encore les insultes et les barrissements des monstres

qui affirment à tout vent nous creuser un métro gratuit,

mais qui élargissent la terrible fissure,

font tout pour fermer les ports et vider la mer,

pour séparer les deux continents ; mais dans l’abime ouvert

tout deux tomberaient et se fracasseraient.

 

Voilà, il est nécessaire que nous parlions.

Nous réunissons nos tables.

Fertiles parfois seraient les cendres,

mais qu’est-ce que la vie, la mer, le ciel,

le champ et la roche, le toit et la cour

sans les graines de la parole ?

 

 

 

YB

 

 

 

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Pages en Sicile, été 2018 (3)

 

Les Hommes assis, Catane, Corso Sicilia, le 3 août 2018

Cette Page se lit ici également en chinois, dans la traduction du poète Zhang Bo, de Nankin.

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Tous les jours de l’aube au soir deux ou trois hommes sont assis sur la rambarde métallique, les pieds ballant dans le vide. Sur le trottoir du fond de Corso Sicilia, du côté de l’esplanade des bus. L’esplanade est vide la nuit. Des hommes à peau sombre tirent là au soir depuis quelques années des grands cartons d’emballage récupérés je ne sais où. Les étalent soigneusement au sol. S’y allongent. Bavardent un peu. Puis s’enfoncent dans le sommeil jusqu’à l’aube suivante, où ils disparaissent. Jusqu’à la nuit suivante.

每天从清晨到黄昏总有两三人坐在金属栏杆上,双脚在虚空中摇晃。在西西里大道深处的人行道上,在公交站台旁。站台在夜间空无一人。许多年来每到傍晚肤色深沉的人们都会把我不知从哪儿回收的巨大包装纸箱拖到那里。把它们小心地铺在地上。躺下。随便闲聊几句。然后深入睡眠直到下一个清晨,届时便消失无踪。直到下一个夜晚。

Mais dans la journée sur la rambarde les deux ou trois veilleurs assis parlent, rient parfois, parlent. En wolof, je crois. Avec l’espoir tenace de vendre une ou deux paires de baskets rutilantes qu’ils ont posées près d’eux, en équilibre sur la rambarde.

但白日间两三个坐在栏杆上的岗哨会说说话,时而笑笑,再说说话。我想是沃洛夫语。带着一种固执的希望能卖出一两双搁在他们身边、平挂在栏杆上的火红球鞋。

La rambarde empêche les piétons de tomber dans le vide. Le vide, c’est la rampe d’accès au parking souterrain de l’immeuble moderne où j’habite. Depuis au moins dix ans plus aucune voiture ne passe là. Un gros grillage a été dressé pour boucher l’entrée du parking et aussi celle de la rampe elle-même. Dans la pente derrière le grillage les immondices s’accumulent, leurs couleurs sont fondues dans la poussière, l’encre des papiers de publicité a perdu tous ses pigments depuis longtemps. Sur la rambarde, au dessus du vide le plus profond, qui correspond à l’entrée même du parking souterrain, deux ou trois hommes sont assis pour toujours.

栏杆阻止行人跌落虚空。虚空,那是我所居住的现代建筑地下车库入口的坡道。自从至少十年多来不再有任何车辆从此处经过。为了堵住车库以及坡道入口,一面巨大的铁丝网被搭建起来。在铁丝网后面的斜坡上各种污物堆积如山,它们的颜色在尘埃中消散,广告传单上的油墨早已丧失色彩。在栏杆上,在最深沉的虚空之上,它与地下车库入口相呼应,总有两三人始终坐在那里。

Nous avons fini par nous connaître, au fil des années. Nous nous saluons. Ils parlent un peu français, un peu italien. Ils sont sénégalais. Ils sont arrivés en barque depuis la Tunisie et, maintenant, la Lybie ; certains habitent Catane depuis dix ans. Oui, la vie est difficile, disent-ils. Oui, ils arrivent à envoyer au village et à la famille quelques dizaines d’Euros chaque mois ; la famille vit avec cela. Oui, ils ont maintenant peur qu’un fou furieux d’extrême droite leur tire dessus en passant en voiture : comme cela se produit dans tout le pays ci et là, chaque jour.

最终我们得以互相认识,随着时光流逝。我们互相打招呼。他们会说一点法文,一点意大利文。他们是塞内加尔人。他们曾乘小船由突尼斯来到这里,现在则通过利比亚;一些人在卡塔尼亚已住了十多年。是的,生活艰辛,他们说。是的,他们终于能够给他们的村庄和家庭每月寄去几十个欧元;家人就靠这些生活。是的,他们现在因极右翼狂徒驾车朝他们扫射而感到恐惧:因为这种事每天在各地发生。

Assis sur la rambarde, ils tournent le dos au vide, sont disponibles aux passants, espérant toujours un achat de baskets. Ils tournent le dos au grand marché, dix mètres plus loin où se croisent virilement le commerce des fruits et des légumes, vaguement formel, et le commerce de la pacotille de plastique et de contrefaçons variées, clairement informel. Ils sont assis depuis des années, le os du bassin finalement adaptés à la forme de la rambarde de fer. Ils tournent le dos à la sortie-entrée du parking souterrain vide et inutile.

坐在栏杆上,他们把背转向虚空,对行人随时待命,始终期望有人购买球鞋。他们把背转向大市场,十米之外水果商和蔬菜商雄壮地交错而过,隐约是正规的,还有劣等塑料制品和各类假货贩子,明显是非法的。他们多年来就坐在那里,最终盆骨也适应了铁栏杆的形状。他们把背转上空洞而无用的地下车库出入口。

La rampe d’accès au parking est la passerelle d’accès de l’Arche de Noé. Pour l’imminent Déluge, alors que les orages grondent et que les populismes cherchent à étrangler l’Europe. Pour l’invisible Déluge qui a déjà eu lieu et a déversé les graines amères du racisme et de la haine. Mais l’Arche est vide. Et bloquée. Vide, sale, muette.

车库入口的坡道是诺亚方舟的舷梯。为了临近的洪水,当暴雨酝酿而民粹试图掐死欧洲。为了隐形的洪水,它已经发生并倾泻其种族主义与仇恨的苦涩种子。但方舟空空。而且淤塞。空洞,肮脏,缄默。

Assis sur la rambarde, ils sont les effigies de la proue de l’Arche. Les os des bassins se sont adaptés. Les colonnes vertébrales restent très droites. Ils ne se plaignent pas. Ils rient parfois ensemble. Ils parlent beaucoup. Ils parlent.

坐在栏杆上,他们是方舟的船首像。盆骨已经适应。脊柱依然笔挺。他们不抱怨。有时他们一同欢笑。他们说很多话。他们说话。

Assis sur la rambarde verte ils veillent. Ils attendent. Ils observent. Ils espèrent.

他们坐在绿栏杆上放哨。他们等候。他们观察。他们期待。

L’un est devenu fou et parle sans cesse. Dit un refrain perpétuel. S’il me parle je vois bien que ses yeux sont dans le vide. Un jour je ne l’ai plus vu. Personne ne sait ce qu’il est devenu.

一个人已经疯了不停地说话。念着一段无休止的叠句。如果他和我说话我看得出他的双眼空洞无物。一天我再也没有见到他。无人知晓他的结局。

Martinets sans ciel. Aigles sur la vire de la falaise.

失去天空的雨燕。悬崖窄台上的鹰。

*

 

 

 

 

 

Les hommes assis

L’un est devenu fou

Aigles sur la vire de la paroi

Martinets sans ciel

一群人坐着

其中一人疯了

岩壁窄台上的鹰

失去天空的雨燕

YB

 

 

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Pages en Sicile, été 2018 (2)

 

Lundi 30 juillet 2018, Catane, piazza Borgo

 

 

Le raclement des pneus sur les dalles de pierre volcanique de la chaussée, le crissement des pneus, les pétarades des vespas, la ruée mâle agressive des conducteurs, les cris et les hurlements des gros bras qui trouvent viril de se parler ainsi, tout cela remonte la via Etnea : rectiligne depuis le port. Se relevant progressivement pour dompter la pente du volcan. Bruit, rage, assurance bravache, allez il faut montrer ses hormones…

 

Le gros flot montant coupe la Piazza Borgo. Quartier populaire ; voire carrément mafieux juste à côté, via della Consolazione où guetteurs et dealers s’entretuent à petit feu à longueur de journée. Allons, c’est une blague, il n’y a rien à consoler.

 

Assis sur le banc d’un arrêt de bus je vois une jeune femme, sûrement sri-lankaise, arriver de l’autre côté du flot tumultueux, avec un petit garçon dans une poussette. Elle veut traverser. Elle s’engage entre les voitures, on l’évite, elle avance, on lui hurle, on la méprise. Enfin elle s’approche du trottoir où je suis. L’enfant est inerte, attaché dans la poussette. A-t-il vu les dangers ? Il est inexpressif. Il ne dort pas. Ses yeux sont grand ouverts. L’enfant est immobile. Sans un mot. Pas vraiment affalé. Son corps est tonique. La mère atteint le trottoir, pour y monter lève l’avant de la poussette. Alors le petit garçon se met à gesticuler avec autant de calme que d’énergie, s’inventant, je crois, une danse harmonieuse et guerrière pour dégurgiter la violence de la chaussée et l’inexprimable angoisse de la traversée.

 

Puis les quatre roues de la poussette posées de nouveau au sol, la mère rejoint le banc où je suis et s’assied. Je la salue. Elle me regarde avec beaucoup d’étonnement. Je lui confirme mon salut et lui dit que j’admire son courage. « Madame, quel âge a votre fils ? – Quatre ans ». En effet son corps est plus développé que celui d’un bébé en poussette.

 

L’enfant a les yeux très noirs, les cheveux très noirs. Ses yeux me fixent puis se détournent puis me fixent. Son visage n’exprime rien. « Il ne parle pas. Il n’a jamais parlé », dit la mère. Son italien est très clair, lent, pauvre en vocabulaire. Elle me dit qu’elle attend le bus justement pour conduire son fils chez le médecin en centre-ville. L’enfant m’observe puis tourne les yeux vers la chaussée débordant de bruit et de violence. La mère continue : « mon fils est malade, il a toujours été comme cela. On ne sait pas ce qu’il veut, ce qu’il pense. Parfois il crie très fort et longuement : c’est quand je m’éloigne de lui, par exemple si je me prépare à sortir faire une course. Je vois qu’il veut toujours rester près de moi, collé contre mon corps ou en tout cas en vue immédiate de moi. Il a un problème ». Je lui réponds que j’avais été étonné de son attitude d’abord immobile lors de la traversée de cette Mer Rouge automobile, puis splendidement agité lorsque la poussette a atteint le trottoir. « Peut-être qu’en fait il n’a pas de pensée, dit-elle. – Ah, certainement si, et très abondante, je crois. Ses yeux observent intensément, je suis persuadé qu’il écoute toutes les paroles et les comprend. » Est-ce que je me trompe en écrivant que l’enfant esquisse une infime sourire ? « Le médecin dit qu’il est autiste. – Madame, est-ce qu’il souffre ? – Je ne sais pas, il semble coupé complètement du monde. – Madame, je ne le crois vraiment pas, ses yeux bougent lentement car il prend du temps pour observer de manière très concentrée ce qui se passe. Je vois bien qu’il m’observe aussi et je suis sûr qu’il écoute très attentivement nos paroles ». La mère se met à pleurer doucement. Puis dit qu’elle a une grande fille, de quatorze ans et sans problème apparent ; la mère ajoute que sa situation est désespérée car son mari, extrêmement violent, la battait et battait le fils puis est soudain parti avec une autre femme l’an passé. Elle n’a aucun revenu, ne peut travailler car son fils exige sa continuelle présence. Je lui réponds qu’il me semble essentiel que son fils perçoive une force et une assurance calmes en elle. Il est né dans les tempêtes, tout comme il vient de traverser en poussette la violence rageuse de masses de ferrailles stupides. L’enfant écoute tout j’en suis sûr ; il détourne beaucoup moins souvent les yeux vers la chaussée. Il observe sa mère, il m’observe. Je demande à la mère si elle parle souvent ainsi à des gens qu’elle rencontre. « Non, jamais ; rarement avec le médecin. Vous, vous êtes un homme calme et pacifique et vous écoutez ».

 

Qu’il soit né au Sri-lanka ou en Italie, l’enfant est le dieu Anuman, le singe grammairien qui connaît la grammaire du monde. Anuman fait des bonds prodigieux, cherche toujours à aider le dieu Rama et son épouse dont un rival cherche constamment à déchirer le lien. Pour cela il a bondi de l’Inde du sud, avec une armée de singes, jusqu’à Sri-Lanka, d’un bond prodigieux, a réussi au prix de mille luttes effrayantes à reconstruire le lien. L’enfant qui ne parle pas dans sa poussette fait sans cesse le bond de retour, de Sri-Lanka à l’Europe, de la mer tueuse à la Sicile, du trottoir est au trottoir ouest de Piazza Borgo. Il est fondamentalement et totalement étranger et comprend exactement comment sa mère et lui rencontrent un étranger assis à l’arrêt de bus.

 

L’enfant a traversé mers et montagnes, frontières et langues. Sa vision le porte très loin. Il marche très droit, lui qui ne marche pas et reste dans la poussette. Il a pataugé dans la violence des guerres et des trafiquants. La vie d’Asie pauvre et la vie d’Europe pauvre sont un marécage, un « atra palude ». Dans la matière rugueuse de son rêve permanent qui irradie d’énergie brûlante, il dresse la paix de la terre promise, promise car toute personne humaine est humaine en étant faite de parole, de dialogue et de paix. Et si la violence et le rejet raciste ravagent les terres et les têtes, l’enfant sait traverser la tempête en vacarme car il écoute et trouve en lui la force de la parole en devenir.

 

*

 

 

Au tonnerre

à la grêle

à la tempête borgne

j’oppose l’arc de mon regard

et la montagne de mon récit.

 

                                                                                 YB

 

 

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Pages en Sicile, été 2018 (1)

 

 

Samedi 28 juillet 2018, Milo et Castiglione di Sicilia

 

 

 

 

 

Les techniciens s’appliquent doucement à préparer la scène. Une petite table, un guéridon, trois chaises, une banquette, plusieurs tableaux encadrés posés à l’envers contre les bas des panneaux unis et clairs du fond de scène. Devant l’estrade, des rangées de dizaines de chaises vides en plastique. A gauche et derrière la scène le bleu intransigeant du ciel et de la mer, sans horizon qui les sépare. A droite le volcan, l’Etna, le cratère sommital à trois mille mètres ; des nuages blancs le rognent. Sur la vaste terrasse des Cinq Tilleuls, à Milo, à mille mètres d’altitude devant la mer ; et loin par là-bas au fond du fond de la scène la rive de l’Afrique, non-dite non-jouée non-prédite, où des foules attendent d’embarquer sur des embarcations pourries de trafiquants. Sur la terrasse de Milo, encore aucune tirade, aucune réplique, aucune envolée qui soient prêtes. Qui va s’asseoir sur les trois chaises, entre volcan et masse compacte des eaux et des airs, qui va monter en scène, qui va ouvrir le sillage de la parole ?

*

 

Longue lente route dans des collines du piémont nord-est de l’Etna, prés brûlés de soleil, murets de pierres de lave partout pour tenir les pentes, maisons sombres basses entre genêts et oliviers trapus. Enfin une bosse élevée et la route plonge dans une pente rapide et dans un virage fait jaillir le coup de théâtre. C’est le bourg de Castiglione di Sicile. Bourg serré sur un piton rocheux au centre d’une sorte de large caldera dont le bord circulaire, colline à colline serrées, pliées, têtues, boisées, est largement plus haut que le piton central du bourg. Ici pas d’horizon, pas de mer ni de ciel qui se lèchent. Le clos, le dur, le sans pitié : le piton du bourg fait le moyeu immobile d’un grand manège géologique qui tourne sur lui-même en aveugle. Maisons cubiques serrées, ruelles très étroites, passages en escaliers en tous sens partout, maisons serrées, en galets de rivière, en briques cuites, en grès tendre, quelques maisons signalent leurs habitants féodaux par des frontons en lave noire. L’espace est serré, violent, tendu, avant l’enclenchement d’un drame à jouer et qui pourrait être fondateur.

 

 

Sur le tronc d’un gros platane d’une placette devant le vide, face à la gorge profonde où une rivière coule et où se serre un autre bourg modeste, on a sculpté dans des nœuds du bois qui ont éclaté et laissé affleurer l’aubier. On a sculpté en bas-reliefs simples et presque naïfs des têtes de profil : Dante, le très populaire Padre Pio, Jean XXIII, Mussolini. Je les regarde. Un vieux appuyé sur sa béquille s’approche et dit du dernier profil : « celui-là, c’est un con ». Les têtes de profil sortent du cœur de l’arbre du cœur du bourg du cœur du cirque du cœur de la Méditerranée. « C’est moi qui ai sculpté cela ; j’ai quatre-vingt-trois ans ; suivez-moi ». Il ouvre à vingt mètres une large porte de bois et fait entrer dans un atelier ; un mur est couvert de sculptures en bois ; art naïf, animaux mythiques, profils humains variés. Face à ce mur un gros établi usé par les mains et les outils des générations. « C’est notre établi d’ébéniste ; il a trois siècles, je suis la septième génération. Je sculpte les têtes des papes et des chefs d’état, même les cons ; il y a plein de têtes chez moi. » Alors ce sont des décennies de coups de burin et de gouge dans le bois et une humanité docile (ou pas très docile) est née sous ses doigts et veille sur son sommeil chez lui et sur le vide devant Castiglione en contrepoint du grincement du grand manège du cercle des collines qui tournent. « Je m’appelle Nino Petit Pont. Et vous ? quoi, Yves Petit Berger ? Vous êtes quoi ? Poète ! alors vous taillez aussi dans la matière des mots ? » Nino est petit, très vif, sobre, la parole brève, dense et courte comme celle d’Erri De Luca qui a un souffle et une économie d’escaladeur d’altitude.

 

Nino : « mais dîtes donc, vous marchez très mal. – Oui ma jambe détruite est vraiment douloureuse aujourd’hui. – Prenez ce bâton que j’ai sculpté, c’est une seule pièce de hêtre. – Ah merci c’est sûr qu’il va m’aider ». Car je vois la tête de la canne sculptée en forme d’une sorte de crocodile qui tourne le dos à un chien aboyant ; plus bas se succèdent des marguerites (selon Nino ; moi, j’aurais dit des edelweiss, mais il n’y a en a aucun dans ces reliefs volcaniques) et des losanges avec point central. Je marche tout de suite beaucoup mieux.

 

Il y a quinze ans les peintres de Koyo m’avaient sculpté dans un bois très rare et très dur (il y en a extrêmement peu dans le désert) un court bâton de marche, bien sûr rituel, noirci et encore plus durci au feu, dont la puissance animiste est renforcée par la figuration des mêmes losanges mais à deux points centraux : masques des génies qui habitent ce bois et voyagent avec moi pour soutenir mon courage dans les dangers. Un jour, que je grimpais avec un peintre-paysan, en pleine escalade d’une fissure profonde dans une falaise verticale de grès orange ce bâton rituel a été l’instrument de la capture inattendue d’une petite panthère puis de son sacrifice animiste suivi de la consommation de sa viande par tous les enfants de Koyo. Nino n’a sculpté qu’un point vide, dans ses losanges : oeils de cyclope.

 

En me donnant sa canne de hêtre Nino me dit dans un métissage de dialecte et d’italien cet axiome aussi noble que direct (je crois que Nino est un Transparent des Matinaux de René Char) : « Se lo gode con mille auguri di saluti ». Impossible à bien traduire : « avec mes mille vœux de santé, qu’il vous rende heureux ».

*

 

Plus haut dans le piton du bourg, l’église baroque presque toute blanche de Sainte-Marie de la Chaîne. On a déposé trois grands tableaux de retable. La peinture s’écaille sur la toile. Ils sont apposés au mur dans un transept. Le décor de la dévotion s’effrite, le dieu et ses acolytes animistes, les saints, sont épuisés. Savent-ils même encore leurs rôles pour la grande pièce à jouer ? Qui s’occupe de restaurer ces répliques et ces tirades ? Quel étranger apporte son récit et le rebond de ses utopies ?

 

 

***

 

Il vit dans la gueule du loup.

Les loups, est-ce qu’ils nous encerclent ?

Lui, avec un petit burin

face aux pentes où rodent les loups

crée martèle sur un tronc de platane

des têtes grossières, signes convoqués

pour effrayer les loups.

Quelles têtes ? celles d’hommes braves ou de brutes.

L’important c’est de creuser les signes

et de lancer chacun comme un petit pont

par-dessus le vide et la crainte.

*

 

Hurlez, loups !

La parole ne dort pas.

*

Je salue le louvetier

à l’ironique burin,

percussionniste dans le creux du vacarme

il arrache les crocs de la menace.

*       

YB

 

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Cris de Die (mai 2018)

 

 

Derrière les arbres exubérants

les crêtes violettes grandissent

et se poussent les unes les autres

comme boules au billard roulent

et strient au hasard l’horizon.

Les montagnes roulent sur le bonheur dur.

 

Derrière les arbres exubérants

les crêtes violettes ne retiennent rien

ni rage de vivre ni jet de meurtre

ni l’orchestre clair des étoiles et des ruisseaux.

 

Et cet homme jeune roule dans le jeu de billard.

Mais cet autre homme au corps détruit écoute le jeu.

Mais là-bas cet homme manchot joue hirsute,

il est la boule borgne qui roule heureuse

dans le vide follement visible

entre les arbres et les crêtes au bord de la nuit.

*

 

 

 

Entre les nuages blancs épais

là où un peu de ciel bleu irréel se voit

se faufile le martinet énergique.

De ses ailes il cogne ici un nuage

là un autre nuage, qui file.

Mais l’oiseau est plus vif,

crie pour nous tendre

à tire d’aile l’espérance l’espérance

tandis que les nuages passent épais, sots et fidèles,

miroirs fumeux de ce qui nivelle

et nous coupe les jambes.

*

 

 

 

Le ventre en sang

je descends de la colline

où les tyrans gras à griffes d’acier

envoient leurs esclaves ramasser les olives

et piller les tombes.

Par le chemin à contrevent

je descends rencontrer l’étranger

naufragé avant-hier sur notre île.

Sa naïveté, on me l’a dit, retrousse le vent.

Notre bavardage couard, sa vigueur l’écartèle

à ce carrefour des vents

où de sa promesse maison naîtra

hors d’une trahison brune.

*

 

 

 

Je vois l’enfant qui prend le nuage par le dessus

et le rabat sur la montagne en le cognant de toute sa force.

La montagne se fissure en plusieurs récits

et par le vide de ces lignes en zigzag s’effondre

et s’enfuit dans les ravins de son propre manque.

Assis sur le rocher pourpre

derrière l’ombre du tonnerre

je donne à manger à l’enfant

qui court me rejoindre en criant de joie.

 

Il dévore. Pense-t-il à boire ?

Il engloutit.

A nos pieds il laisse un brouillard de miettes,

et quelques pans de montagne sans sucre ni sel.

En fait quel âge a-t-il ? Il me répond

avoir quatre fois mon âge

et que dans la trace de ses pas j’apprendrai

où se façonne la violence, unique mère des hommes

car les hommes sont puérils et n’arrivent guère à la quitter.

*

 

 

 

Les cloches sonnent à toute volée.

L’homme aux bras maigres s’en va

avec un bouquet d’iris.

Tégu dumno abada

la parole ne meurt jamais.

Le nouveau-né crie dans sa poussette.

Les martinets au dessus du clocher

chorégraphient ses cris.

 

Faut-il vraiment des lignes de lettres attachées

pour excaver la phrase qui rend vie à la vie ?

Faut-il stylo, stèle et burin,

faut-il tailler, arrêter, inciser, adorer objet

pour que sous les gravats air et lumière

atteignent la parole ?

 

Je connais des charpentiers, des marcheurs,

des chanteuses qui ne sont pas de ceux qu’effraie

ouvrir en disant,

bâtir en écoute et lien de vent.

 

Yves Bergeret

 

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***

*