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Deux pierres carrées

 

On lit ce poème en italien dans une traduction d’une aérienne élégance, due au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/03/27/due-pietre-quadrate/

 

 

 

Ayant longuement voyagé

elles se sont arrêtées ici

et dans un mur de ma maison

fait de galets de rivière,

pudiquement séparées par un galet rond,

elles se sont calées haut.

 

Sûr, il y a plus d’un millénaire

quelqu’un les a taillées

pour qu’elles se montrent carrées.

 

Cubiques ? Difficile à croire.

 

Deux étranges paupières abaissées

depuis des siècles sur les yeux

de ma sentinelle dissimulée

tout là-haut dans le pignon.

 

Deux mystères (à mes yeux)

que régulièrement des abeilles

viennent flairer. Peut-être déçues

de trouver toujours porte close

mais inlassables patientes.

 

Deux sortes de cible carrée

que vient cogner le père du vent

et le fils du soleil chacun son tour

et alternativement de leur main gauche

et de leur main droite.

Ou même des deux mains ensemble.

C’est très discret mais merles, pies,

hoche-queues, martinets ont besoin

de ce rythme pour harmoniser leurs

mélodies en contrepoint des siècles humains

et des distiques des jours et des nuits.

 

Ou en contrepoint des songes

et des longs récits des habitants de ma maison

actuels et passés, allez, il leur faut

ce double tympan calcaire

pour que le désert et le fond du monde

viennent poser leur oreille

et entendent la beauté qui toujours

sommeille et veille en nous

et s’appelle la parole.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

*****

***

*

 

 

 

Le Métier de cartographe

 

Poème créé et calligraphié par Yves Bergeret à Veynes le 13 février 2020, sur trois diptyques en double exemplaire (encre de Chine et acrylique, sur papier 200 g Aquarelle Etival de Clairefontaine de 30 cm de haut par 40), et accompagné des photos de trois cartes de la Renaissance.

On le lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/15/il-mestiere-di-cartografo/  dans une version italienne du poète Francesco Marotta, qui sait combien la carte des langues et des pouvoirs est mobile et, parfois, ouverte.

 

*

 

 

1

 

 

 

 

Il ne serait pas faux de dire

que sa forme est celle de l’air.

L’air visitant non sans quelque tendresse

des poumons, un peu partout,

ici pénétrant dans deux collines boisées

en plein hiver, quand les feuilles

croient être mortes.

 

Il aurait recueilli les routes du ciel

et les auberges où les vents se reposent

avant de retraverser l’océan dans l’autre sens.

 

Il est la mémoire du ciel,

tout ce que les générations ont suspendu

à la voûte, comme des chauves-souris,

le savoir, l’espoir, le grand rite,

le sanglant récit

en ses étapes et ses routes.

 

 

 

 

2

 

 

 

 

Il va par la lisière.

Il trace le bord des falaises

et pousse dans le vide la part de malheur

juste bonne à nourrir les poissons et les crabes.

Parfois il se pousse lui-même dans le vide,

se brise les jambes en rebondissant dans la pente

et reste accroché à un arbuste.

Les mouettes mangent son corps

et crachent dans les vagues ses bouts d’os.

Ainsi rebat-il le murmure et le vacarme du ressac.

 

Sa carte est hérissée de toponymes

car toute lisière tressaute,

enivrée de chaque chute sous l’aisselle

de la moindre falaise,

silex, fossiles, humaines fibules

et tortueux évangiles auxquels nul jamais

n’a cru.

 

 

 

 

3

 

 

 

 

Mais enfin, pourquoi monte-t-il

sans fin des pierres oranges depuis le fond du feu ?

Elles lui retombent sur les pieds.

Qui s’enflamment. Oui, mais c’est tout.

Et il remonte encore ces pierres

les unes par-dessus les autres.

Cela fait des murs. Entre eux

se tortillent des villages nains

traversés par des semi-remorques silencieux

surchargés de troncs de chêne.

 

 

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

Les Solitudes

Yves Bergeret

Ce poème se lit en italien à cette adresse, dans une splendide traduction du poète Francesco Marotta : https://rebstein.wordpress.com/2020/01/25/solitudini-2/

*

 

 

 

Premier solitaire

 

Sur son sulky le jockey n’a pas de jambes.

Ah, il y a les quatre jambes du cheval,

deux pour le cheval, deux pour lui,

qui l’emmènent dans l’éther et l’alizé,

en somme oiseau qui file en battant l’air et la terre

comme le rameur la surface des eaux de la mort.

*

 

 

 

 

Deuxième solitaire

 

Celui-là, très grand, très maigre, entre,

salue, apporte sa mélancolie sur un

tout petit plateau en ivoire

puis s’en va à reculons

dans le sourire légèrement amer

que juste derrière lui le ciel ouvre

comme une baie ou même un golfe.

Il faut dire que s’il est triste

il a tout de même les épaules très larges.

D’ailleurs il a laissé ici le petit plateau,

qui est la première dent de son enfance

dans l’autre monde.

*

 

 

 

 

Troisième solitaire

 

On l’a chassé du ventre de sa mère.

On l’a chassé de la maison basse

et de l’ombre du figuier de la cour.

On l’a chassé du sable. On l’a chassé de la roche.

En mer les vagues n’ont pas accepté de l’engloutir.

On l’a chassé de sa langue puis de son nom.

A présent il s’assied. Il fait la somme des éjections :

il s’installe au centre d’une assiette si creuse

que personne ne comprend que ce parfait

grain de riz c’est lui,

minuscule grain d’humanité auquel mènent

trente ficelles du monde,

autrement dit tant et tant de récits.

*

 

 

 

 

Quatrième solitaire

 

Il court sous la pluie

et traverse vaillamment la rue

et traverse hardiment le détroit.

Si ni les requins ni les camions ne le tuent

c’est qu’il connaît les passages sains

et qu’il a la clef de tous les cadenas.

Il est bien le seul à connaître leurs combinaisons

car son esprit est le cheval fou

échappé à toute écurie

et broutant l’avoine des séismes.

*

 

 

 

Elle, coréenne de l’île de Jindo

 

Sa voix à elle avance en fendant

la vapeur sombre d’un océan en furie.

C’est sans doute la nuit.

Eh bien si c’est la nuit, elle la transperce.

C’est sans doute le fond d’un océan qui jaillit

lourdement. Jaillit à l’appel de sa voix.

 

Elle marche devant.

Les monstres tentent de la suivre

gauchement, et la nuit la suit gauchement,

et l’océan la suit, suppliant.

Les noyés la suivent, les abandonnés,

les torturés, les mutilés.

Sans se retourner c’est pour eux qu’elle chante

et avance en fendant la vapeur sombre

que fait le plomb de la vie.

Elle chante et avance et leur verse la beauté.

Sur les plaies. Et tous réapprennent à marcher.

*

 

 

 

 

L’homme aux grains noirs  

 

Dans le sillage de la voix de la femme

il avance.

Lui qui a bu l’eau des trois sources

qui jaillissent entre les trois montagnes

plus hautes que le ciel,

car il est né près des sources.

 

Cette voix, la voici qui fend la douleur des hommes ;

elle va, elle vient, elle serpente par là-bas

derrière la chaîne des montagnes rouges

et lui depuis ses trois montagnes blanches

plus hautes que le ciel

s’est dit que l’insupportable aliénation

ne devait pas lui broyer le corps à son tour.

 

Alors il s’est levé, a pris son sac de voyage

et des grains noirs.

Du haut de la combe aux trois sources

il s’est jeté dans le piémont,

il s’est jeté dans le lointain.

 

Il s’est jeté dans la pente.

Pleins sont ses poumons de l’air du vide-plein

qu’il respira entre les trois montagnes.

Aller par les pentes et les ravins lui est facile.

Sans heurt il avance

dans le sillage de la voix de la femme.

 

Long et patient est son chemin.

Long et ardent est son chemin.

La voix de la femme glisse devant lui.

Elle est le fleuve noir

et le lit du fleuve noir

où il roule,

voilà déjà, il est l’eau aux bras courts,

il est l’eau aux bras noués,

il est l’eau aux bras dénoués.

 

Il va son dur chemin dans le noir.

S’il se retourne il voit son chemin comme

long et patient fil d’araignée, noir et or,

or et noir, son sillage à peine,

un pointillé de quartz et de nacre.

*

 

 

 

 

Les doigts glacés

 

Ce matin un peu devant lui

la voix de la femme chante

le surgissement d’une voile

qui enfle, dure, concave et ferme,

qui lui offre le miroir sans fard

où se voit la tribulation de son destin

jeune et cassant.

 

Effrayé d’être si seul

dans la foule d’une ville au piémont,

effrayé de voir dans le miroir

combien il est friable

car si loin est la triple source

et si ténu désormais l’air du vide-plein…

Il prend au hasard la main ballante

d’un passant qui comme lui va

dans la nuit.

La main anonyme ne réagit pas,

elle est glacée.

 

Il n’y a personne

dans la manche d’où sort la main glacée.

Il a beau marcher au même pas

que les doigts glacés serrés dans sa main,

personne n’est là ni ne lui parle

ni ne cherche à se dégager.

 

Mais ce sont les pas de la voix

de la femme qui chante,

ce sont eux qui font aller de l’avant dans cette nuit

les arbres et les nuages bas de la ville

et les corps qui ne se parlent pas

mais vont,

et son corps aussi, son corps aux bras courts

aux bras noués aux bras dénoués,

et les grains noirs qui brillent au fond de son sac,

et même ces doigts glacés d’aucune personne

qui lui tracent le double ombreux de sa vie.

 

Mais la voix de la femme

sent qu’il s’essouffle,

mais la voix le tire le tire

funèbre funèbre rageuse rageuse

parturiente parturiente et le tire

et le tire, avance enfant faible

des trois montagnes plus hautes que le ciel.

 

La voix de la femme le griffe

et le tire vers la nouvelle peau

dans laquelle il ne parvient encore à se glisser.

Tant d’autres n’ont plus de peau

ni de vêtement et ne sont plus que

des doigts froids au bout d’une manche.
Mais ses yeux noirs brillent

et les grains noirs cherchent où germer.

*

 

 

 

 

Chant de tous

 

1_20200124_165141.JPG

La voix qui chante à l’avant

n’est pas seule. Elle est une forêt,

forêt parmi les forêts sur les collines

et les collines. Forêt parmi les longues forêts

trébuchant sombres, errant sur les

pentes basses des montagnes.

 

C’est ainsi que notre terre se vêt

de ce que laissent en se mouvant les forêts.

Chants puis lambeaux de forêts.

Comme par des lambeaux de récit se vêt

la personne, par des garigues de généalogies,

par des effilochages de narrations.

 

Mais ne vois-tu pas que la chanteuse

sait aussi soulever les branches,

soulever les lambeaux, soulever ces tissus

vieux et lustrés qui t’engoncent ?

 

Mais ne vois-tu pas que la chanteuse

soulève les sous-bois et les futaies,

écarte les pendrillons,

et la montagne se met à sourire

dans sa géologie sauvage ?

 

Car la montagne révèle qu’elle sourit dans

les reprises de souffle de la femme qui chante

 

et si elle sourit ce n’est pas que pour elle-même.

C’est aussi pour la personne dont les bouts

de costume se réajustent ou tombent.

 

Il s’est retourné sur son propre sillage,

l’homme aux grains noirs.

Son sillage est un fil d’or et d’argent

dans les sous-bois.

Son sillage est un filon de quartz et de nacre

dans l’arrière-cour schisteuse des tyrans.

Là où c’est boue noire, lui laisse sillage

en forme de vent ahurissant,

en forme de vent hérissant.

 

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*

 

Ces photos ont été prises en allant en train à Venise le lundi froid et clair 20 janvier 2020, traversée de la Saône, remontée de la vallée de la Maurienne.

Deux strophes du dernier poème sont calligraphiées à l’encre de Chine, au lavis et à l’acrylique le 24 janvier 2020 par le poète, à Venise, sur Gerstaecker Aquarelle 200g, format 36 cm x 48.

 

*

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

La Seine à Paris, avec Emile C. (4)

 

Trois poèmes d’Emile C., 20 ans, et Yves Bergeret, sur des thèmes choisis par Emile, et créés à Paris avec gestes de couleurs des deux auteurs, sur Gerstaecker Aquarelle 200g, format 36 cm x 48, les 1er, 2 et 4 janvier 2020.

 

 

1

 

 

 

 

Au Havre il y a la fin de la Seine,

embouchure avec l’océan atlantique.

La Seine traverse la ville Paris.

Le fleuve se lève

et explose de joie.

 

« Est-ce qu’elle chante, la Seine ? Oui.

Est-ce qu’elle dort, la Seine ? seul toi le sais.

Est-ce qu’elle rêve, la Seine ? Oui.

 

Tu as entendu le récit de son rêve

qu’elle porte jusqu’aux vagues salées :

elle t’a chanté que tu es le fils aîné de son rêve »

 

 

 

 

2

 

 

La Seine et Notre-Dame

 

[La tour Eiffel tout à gauche

et la cathédrale en feu jaune d’or, peintes par Emile]

 

 

 

 

« Ma grande grande Notre-Dame

tu es magnifique mais tu as brûlé

et ta flèche est tombée.

Les pompiers… »

 

« J’entoure le feu », dit la Seine.

Je creuse la pierre », pense la Seine.

Je lave la tristesse et la peur », ose dire la Seine.

« Qui vit sur ma rive, dit la Seine donne

au vitrail, à la rosace, au tympan son salut

que j’emporte jusqu’au fond de l’espace

et jusqu’à la racine du temps. »

 

 

 

 

3

 

 

La Seine et le port de l’Arsenal

 

 

[à gauche peints par Emile en rouge la colonne de la place de la Bastille et en jaune d’or le génie ailé en haut de cette colonne, surmonté par le soleil]

 

 

 

 

Paris et le port de l’Arsenal.

Il y a le fameux port de l’Arsenal.

Il y a le fameux canal de l’Arsenal

et un jour je partirai vers l’inconnu.

 

Les pierres de la Bastille

trouvent leur liberté dans le courant bleu ;

les bois des bateaux du port

aiment que les pierres aussi portent Paris

tandis que la Seine chante avec le génie de la Bastille.

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

Les Grains noirs

On lit ce poème en italien dans une traduction transparente, vigoureuse et à l’allant épique, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/27/i-grani-neri/

*

 

 

 

 

Né entre trois montagnes plus hautes que le ciel

il a bu l’eau de trois sources,

c’était l’eau des trois jambes de l’Asie,

l’eau qui court, l’eau jaune, l’eau noire.

De la sorte il a bu à la racine des océans

car ceux-ci sont aussi des fils des trois montagnes.

Ils sont faussement dociles,

ils n’ont plus eu d’herbe et de gentianes

et sont partis ; colère et misère !,

ils enragent de n’avoir que du plancton

et du sel à manger.

 

Comme il a bu ces trois eaux,

il a pressenti :

le cœur lui a frémi

et lui a dit de partir sans faillir

lutter par le chemin du vent des tempêtes

mais sans jamais perdre les grains noirs

qu’entre les trois montagnes il a récoltés

dans le vide-plein où les mondes dorment

toujours au seuil de la colère

et sont caressés par les lèvres des femmes

dont le sommeil rêve l’origine des peuples

puis qui s’éveillent en soupirant après une neuve origine

au-delà des guerres, des fiefs et des massacres.

 

Dans son voyage par le chemin des vents

les grains ont pâli

et ont semblé vouloir devenir des signes.

Des gens, aux étapes, avec assurance

déterminaient à partir d’eux des mots,

mais pffff, aucun ne satisfaisait la robustesse

du vide-plein entre les trois montagnes

et lui était le fils des trois montagnes.

 

 

 

 

Il était très jeune mais il a marché

il a marché il a marché il a enjambé les frontières

et cela ne lui est pas pardonné

par les tyrans qui dans les plaines

poussent comme des moisissures ;

il a déplacé les lignes de partage des eaux

et cela, cette liberté, on a voulu l’étouffer en lui

comme un secret dangereux.

Mais lui sait respirer

et les alevins de l’eau noire, les algues

de l’eau jaune et les étoiles de l’eau qui court

donnent à ses poumons l’air qui expulse

les étouffements. Le secret n’est pas dangereux,

il est humain, si humain que les tyrans des plaines

font tout pour répéter les étouffements,

réduire en poudre les grains noirs du vide-plein

et changer la tête de chacun

en motte de sable alluvial gris.

 

Par-dessus les sapins et par-dessus les

toits des villes, par-dessus les donjons des

hauts-fourneaux et par-dessus les grues

des ports à conteneurs, par-dessus les universités

de conquête et les antennes des écoles griffues de

commerce, et même malgré les années qui

en passant se dressent comme des cache-sexe absurdes

il entend constamment par-dessus les sapins

et par-dessus les toits la grande parole humaine

qui chante, pleure et danse dans le vide-plein noir

dans le ciel entre les trois montagnes.

 

*

 

 

 

 

Le grand roulement le grand murmure

du vide-plein noir qui lui passe entre les côtes

et les clavicules précipite devant lui

un cheval roux.

Le cheval est face aux océans,

il est roux. Le cheval se tourne et le regarde.

Les quatre pieds du cheval sont noirs

et s’impatientent mais sans colère.

C’est son père.

 

Comme un taureau du Sahel

le cheval frappe de sa jambe gauche le sol.

Une immense nuée de poussière

s’élève et s’en va.

Abaissées, les trois montagnes se sont abaissées.

Les trois sources brillent.

Les trois torrents filent plus dru,

plus abondants et les berges ont peur.

 

Les tyrans de la plaine ont tué son père.

Son père lui parle.

Dans la poussière des trois montagnes

le cheval est son père

qui lui dit de ne jamais renoncer

à l’humaine parole qu’il a bue.

Le cheval lui dit :

les tyrans veulent arrêter les trois fleuves

en les enfermant dans des lacs sans mémoire.

Ces tyrans veulent assécher les lacs

et les hommes n’arriveraient même plus

à être des moutons à la mangeoire.

Mais le cheval roux qui a bondi

de son torse et de sa mémoire farouche

lui parle clair.

 

Puis de sa jambe gauche le cheval

frappe encore le sol

et les trois montagnes se relèvent de la poussière

et l’eau bondit à nouveau des trois sources

et chante de cascade en cascade

le dur drame et la force des hommes libres.

 

*

 

 

 

Qui boit aux trois sources

est emporté par leurs eaux comme paille et pétale

jusqu’au lieu où se voient les mondes

par leur face de douleur

et par l’escalier de leur dix mille récits.

 

Qui naît entre les trois montagnes

plus hautes que le ciel

porte une ceinture d’écailles,

d’épines et de brindilles,

qui tintent au moindre souffle d’espoir,

qui se révulsent au moindre aboi des hyènes.

 

Les trois torrents se jetant dans le vide,

les trois fleuves en ruant dans les gorges,

les multiples océans en roulant contre les terres

fleurissent dans le ciel,

suivent la floraison du ciel

qui va par l’escalier des dix mille récits.

 

Qui a bu aux trois sources

plus hautes que le ciel

fait peur car il a trop vu.

 

Si les vacarmes des torrents et des cascades

parmi le creux des ravins

et les gorges aux parois verticales

cachent le bruit de ses pas et l’écho,

l’écho étrange des sabots du cheval roux,

lui qui a vu sera vu,

ne sera jamais plus caché.

 

Alors il va, par des chemins poussiéreux

et des quais gris. Du fond de sa besace il tire

les grains noirs. Il les pose l’un sur une stèle,

un autre sur un seuil, l’un sur le bord d’une fenêtre,

sur la lèvre d’un récit en train de naître.

 

Car tout autour de la triple montagne

et même tout autour de son piémont

personne n’a encore tout à fait trouvé

sa propre ceinture d’épines, de diamants et d’écailles,

chacun la cherche, la cherche.

Il se peut que certains grains noirs

donnent la clef du grand récit.

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

Nouveau portrait de l’architecte

 

Portrait en trois poèmes créés par Yves Bergeret à Veynes le 21 novembre 2019, en double exemplaire sur quadriptyques de Gerstaecker Aquarelle 300 g de 25 cm de haut par 65 cm, à l’acrylique et encre de Chine. 

Il se lit en italien, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/01/architetto-ii-iii/ , grâce au talent de traducteur du poète Francesco Marotta.

 

 

Son premier portrait, au tout début de 2019, se lisait sur ce blog à cette adresse :  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/01/04/architecte/

 

*

 

 

1

 

 

 

 

Je m’enjambe

jusqu’à ma naissance perpétuelle.

 

Dans ma main tient le soleil.

Je ne prends pas feu

mais, voyez-vous, je rebondis

au delà des montagnes obscures.

 

Je m’enjambe

jusqu’à ma naissance future

et j’arrive et m’incarne

en pensée qui découvre et bâtit.

 

 

2

 

 

 

 

Mon corps est meuble,

sable dans l’estuaire.

 

Les vagues du large

aiment le sable.

Le sable a peur puis non.

 

Un rocher dans l’estuaire

c’est mon contrejour

qui cristallise la parole,

heureuse comme le félin des sables

avec une forêt de coraux à son flanc gauche,

à son flanc droit les épisodes à foison

d’une légende plus qu’humaine.

 

 

3

 

 

 

 

Mon âme a la forme d’un pont

juste en amont de l’estuaire.

Chaque rive est brume

apte à toute forme à toute fuite

à tout fortin,

propice aux champs ou aux palais,

complice du puits ou de la scierie.

Chaque rive a trop querellé

la solitude morose de l’autre.

Je trace dans l’air le lien.

Sous mon arche coule la duplice vie

que j’unifie dans le mouvement

du trait qui nomme.

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Hommage à Lorand Gaspar

 

 

Cet hommage a d’abord été publié, traduit en italien par le poète Francesco Marotta, sur le site La Dimora del Tempo sospeso et à sa demande, tant l’œuvre de Lorand Gaspar est importante pour nous tous. On le lit en italien à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/10/21/omaggio-a-lorand-gaspar/

 

 

 

 

 

Poète majeur de la période contemporaine, Lorand Gaspar est né le 28 février 1925 en Transylvanie. Il est mort ce 9 octobre 2019 à Paris. Il est ce poète majeur de la francophonie d’Europe dont la confiance absolue dans la parole et dans la poésie, malgré tous les drames qu’il a connus, nous a donné des livres admirables.

 

 

Au tout début de l’année 1989 (ou était-ce à la fin de 1988 ?) je l’avais invité à Prague où je travaillais alors. Il était au courant de la situation locale littéraire et politique, oppressante. Entièrement d’accord avec sa demande, je lui ai organisé des rendez-vous dans le monde intellectuel clandestin, évidemment persécuté par le pouvoir pro-soviétique. C’est ainsi qu’il a fait la connaissance du philosophe et traducteur Jiri Pechar. Leurs liens d’amitié se sont établis ainsi. Pechar, traducteur de Freud et Proust en tchèque, est devenu aussi le traducteur de Gaspar. Ce dernier, particulièrement intéressé, et en tant que médecin et en tant que poète, par la psychanalyse, a aussitôt été mis en contact avec des psychanalystes tchèques actifs et non officiels. Lorand Gaspar a ainsi passé une dizaine de jours à Prague. Un matin la neige est tombée dru. Jubilant, presque comme un enfant, il est parti à pied sur les ponts de la ville et dans les ruelles baroques et Art Nouveau de Prague : il voulait faire des photos et encore des photos. Des photos de la ville de Vladimir Holan, qu’il admirait, la ville qui ce matin trouvait un peu de répit sous un manteau de silence blanc.

 

En Europe centrale Lorand Gaspar était très à son aise, même dans une ville comme Prague, jadis si cosmopolite mais que l’oppression d’alors étranglait. Gaspar parlait couramment hongrois, allemand, anglais et français ; il parlait bien le grec et l’arabe. Et en effet il était de cette famille de très grands esprits de la Mittel-Europa, en somme un neveu de Canetti. Il était né dans une famille juive dans la minorité hongroise au nord de la Roumanie. Faisant ses études secondaires en langue hongroise, le voilà soumis aux violentes et honteuses turbulences des dirigeants hongrois pendant la seconde guerre mondiale. Elles ont failli lui coûter la vie. Finalement il arrive à Paris où il apprend le métier de chirurgien, spécialisé dans le système digestif. Il décide de s’installer comme chirurgien dans les hôpitaux français de Jérusalem et de Bethléem. Il manque être tué par des soldats israéliens pendant la Guerre des Six Jours. Les amitiés qu’il noue dans les milieux palestiniens et, plus généralement, arabes lui permettent de voyager dans toute la péninsule arabique. Ensuite il voyage aussi dans les îles de la Méditerranée orientale.

 

En 1970 une répression particulièrement violente s’abat en Jordanie sur les Palestiniens. C’est le début des événements de Septembre noir. Lorand Gaspar quitte à ce moment le Proche-Orient pour Tunis. Il y est très proche des Palestiniens dès que l’Organisation de Libération de la Palestine, Yasser Arafat, ses partisans et la population exilée, après une errance dramatique, sont acceptés en Tunisie en 1982. A Tunis Gaspar fonde le service de chirurgie digestive de l’hôpital Charles Nicolle. Il vit tout le reste de sa vie entre Tunis et Paris, outre quelques courts voyages.

 

J’ai toujours connu Gaspar comme un homme à l’esprit aussi jeune que vif, très observateur et profondément humain. Une fois qu’il me rendait visite à Die, il y a une quinzaine d’années, je me rappelle qu’il grimpait à grandes enjambées les escaliers raides de ma maison, s’amusant à visiter toutes les pièces et à regarder de chaque fenêtre comment se modifiait la vue sur les montagnes. Je me rappelle la manière si fine et chaleureuse dont il observait les premières années de ma fille et les petits cadeaux qu’il lui offrait avec une délicatesse légère et un incroyable sens de l’à-propos.

 

J’avais appris à connaître son œuvre à la fin des années 1970, à un moment où je découvrais les poèmes de Rilke. Deux traductions des Elégies de Duino m’avaient frappé. L’une du poète injustement oublié Armel Guerne, peut-être prolixe mais mettant avec une méticuleuse précision dans un demi-jour crépusculaire les visions géniales de Rilke. L’autre, c’était celle de Lorand Gaspar : un esprit sec et méthodique m’avait-il d’abord semblé. Mais plus je relisais l’une et l’autre plus j’appréciais aussi celle de Gaspar, sculpteur dégageant de la masse compacte des deux langues, l’allemande et la française, des architectures à la fois modestes et puissantes, très claires, d’une paix audacieuse et d’une intègre humanité. J’ai lu alors son livre majeur, de 1972, chef-d’œuvre de la poésie francophone : Sol absolu. Dans la foisonnante problématique française du « Lieu », du « vrai lieu », de l’ « Azur » baudelairien ou mallarméen, lui proposait calmement non pas une réflexion sur quelque sol absolu, mais la mise en successives pages de ce qu’un désert sableux proche-oriental pouvait nous offrir comme sédimentation des extrêmes richesses humaines de la pensée et de la parole. Le désert minéral, berceau d’une parole en naissance à l’infini. Pages de géologie, pages de faunistique, pages de citations bibliques, pages de Mou’allaqat, pages d’hydrologie, pages d’histoire coloniale ou précoloniale, pages de météorologie, pages de biologie, pages d’archéologie, pages de visions poétiques personnelles de l’auteur lui-même. En somme un nouveau recueil de Cantos pisans, mais où on y verrait très clair et sans les troubles dérives sur l’usure. Sol absolu regorge de citations, toutes référencées. Et pourtant le livre reste léger, à peine plus de cent vingt pages, portées par les vents libres du très grand espace. Les strates sédimentaires des approches humaines, donc parlées ou écrites, d’un espace apparemment vide mais totalement imprégné de mythes, d’espoirs, de luttes, de trésors mémoriels. Gaspar montre que notre Sol est absolu car il est élaboré par l’effort inlassable de l’espoir humain.

 

Lorand Gaspar n’a jamais été un poète pesant, « pompier », « académique » ou « officiel ». Sans doute son enfance et son adolescence dramatiques en Europe centrale, son exil et son mouvement incessant jusqu’à ce balancement final entre Tunis et Paris lui ont-ils épargné tout culte barrèsien des « racines ». Il est tout à fait compréhensible que voyageant dans les îles de la mer Egée il se soit lié d’une vive amitié avec Giorgios Séféris, autre grand exilé dramatique en raison de l’expulsion des Grecs d’Asie mineure en 1922. Puis Séféris diplomate a déménagé sans cesse, de poste en poste, du Caire à l’Afrique du Sud, de Londres à Chypre. Peu avant la fin de sa vie Séféris a connu et vécu à Chypre, alors encore colonie anglaise, une sorte de lumière surnaturelle, simple, profondément heureuse, dans la campagne au centre de l’île : d’où ses admirables derniers poèmes. Lorand Gaspar a été un traducteur inspiré de Séféris. Et de même les dernières années de la production poétique de Gaspar rejoignent-elles une sorte de stabilité lumineuse et presque désincarnée ou mystique, lorsqu’il découvre l’île de Patmos. Là il écrit des poèmes de paix intérieure solitaire.

 

Je préfère en revenir aux étapes précédentes de l’œuvre de Gaspar. L’écoute constante des divers états de parole de tout lieu guide tout son travail. Gaspar est un observateur et un écouteur d’une finesse et d’une exigence très grandes. Etant parallèlement chercheur médical, et il l’a toujours été, il pratique dans son écriture méthode, analyse, rigueur expérimentale sans jamais se lasser. Il publie en 1978 un essai passionnant, sous forme de fragments dans une construction progressive, qu’il intitule Approche de la parole ; il s’y agit aussi bien de biologie que d’orthophonie néo-natale, que d’émergence de l’écriture, que de surgissement de la métaphore poétique…  Il est observateur, l’appareil photo lui devient très tôt indispensable. Le risque esthétisant est aux aguets ; Gaspar le sait. Dans les années 60 il peut aller et venir abondamment dans les déserts d’Arabie, certes il y photographie les effets de la lumière rasante sur telle ou telle toile de tente bédouine, sur telle paroi de grès érodée par le vent ; mais toujours la personne humaine, dans sa simplicité immédiate est là, pauvre, digne, sans fard.

 

De même en 1980 il publie un autre recueil majeur, constitué plutôt de poèmes en prose, Egée Judée : il sait très bien que l’approche esthétisante voire touristique des îles et du désert pollue très facilement l’esprit de nombreux lecteurs ; mais il peuple les pages de ce livre admirable de récits de répressions sanglantes contre les Palestiniens. Le réel est bien là, dans toute sa diversité.

 

En 1996 j’avais consacré au Centre Pompidou à Paris une exposition, sous le titre « Chines/Arabies », Gaspar/Segalen, aux deux poètes étrangement frères à trois quarts de siècle de distance : Victor Segalen et Lorand Gaspar. Tous deux médecins. Tous deux abondants photographes. Tous deux aux antipodes de l’académisme. Tous deux à la recherche d’un « sol absolu », le Thibet de Segalen que celui-ci n’atteint jamais mais sa quête inlassable l’amène, en pleine période d’autosatisfaction coloniale, à renverser complètement la notion d’exotisme et à affirmer, dès 1915, une « esthétique du Divers » ; le « sol minéral absolu » de Gaspar est ce sol dont la substance est la sédimentation des divers états de la parole humaine, contradictoire, violente parfois, espérante toujours : au cœur de cette sédimentation si « diverse » brille, dit Gaspar, un noyau d’une lumineuse densité.

 

En 1986 Lorand Gaspar publie son livre Feuilles d’observation. En voici la première page : « J’aurais passé le plus clair de mon temps en ces lieux où se concentre la douleur des hommes. Mes yeux se seront emplis journellement des images de cette décomposition de la forme humaine, de sa défaite inévitable. La nécessité d’essayer de comprendre tant bien que mal et d’agir ne laisse pas beaucoup de place au déploiement des sentiments. On se ramasse dans l’amour obstiné de la vie, le désir de guérir – sans cesse déjoué, déçu – qui est aussi désir de se guérir. Sur ce fil tendu il faut pourtant marcher.

Parmi ces bouches bâillonnées j’apprends chaque jour une nouvelle composition du regard, corrosion de l’espoir et de la nuit, chimie de l’intensité, de la solitude, de l’extrême solitude. Autre chose parfois. D’infrangible, comme si une lueur ou une pulsation pouvaient être infrangibles ».

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

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