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Grain de granite

 

 

Ce cycle de poèmes, ce « poema » comme on dit si bien en italien, je l’ai écrit tout du long de ce dernier mois d’avril à Veynes, Die et Paris ; j’en ai réalisé certaines strophes à l’encre de Chine et à l’acrylique sur quadriptyques, à mes formats usuels de ces mois-ci, de Rosaspina 285 g de Fabriano, Velin d’Arches 300 g et Hahnemühle 250 g, en doubles exemplaires.

La photo est celle, à diverses heures du jour, d’une colonne romaine de granite réemployée dans un mur d’une maison médiévale du centre de Die. Depuis ses deux millénaires et demi Die vit dans ses vastes ondulations sédimentaires calcaires ; le granite, presque sacré, ne pouvait, à grand charroi d’esclaves, venir que des grandes Alpes, du côté de l’actuel Briançon.

Ce « poema » se lit dans une splendide traduction italienne du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/05/13/quaderni-di-traduzioni-li/

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

Premier jour

 

Je sais très bien qu’il n’est pas mon fils,

celui à peau noire qui vient de poser

contre la pente boisée deux colonnes de granite

qu’il portait sur ses épaules.

 

Je sais très bien que je ne suis pas le fils

de la Coréenne qui chante à gorge profonde sous l’arche,

qui chante à gorge grave la sève de l’amour sauvage

allant par les racines de la montagne.

 

 

 

 

Mais avec la chanteuse et le porteur de colonnes

si fort est mon lien

que la montagne tremble,

vient s’appuyer sur l’arche

et me fait naître dans un grain de granite.

*

 

 

 

 

Il a eu la force de porter une colonne par épaule,

c’est bien lui qui a traversé jusqu’aux Alpes

en toute douleur déserts, mers et péninsules,

c’est bien lui qui est traversé par un pacte

des péninsules, des déserts et des vents.

 

Prénom de ce pacte : épopée. Souvent.

Epopée non pas de guerre mais de claire parole

qui terrasse la violence

et lève les graines dans les pentes.

Epopée non pas de hargne mais d’humble

et dure ténacité qui ne connaît pas les plaintes.

 

Il se laisse traverser par le pacte

des péninsules, des déserts et des vents.

Le pacte semble-t-il est immémorial

ou en même temps n’existerait pas avant lui.

Car c’est par son corps en labeur qu’il se met

à entendre à la fois comment s’étirent

les péninsules solitaires, comment remuent

les déserts puérils sur leurs lits de pierres,

comment enflent les vents comme le ventre des

femmes qui enfantent. Il entend s’étirer, remuer,

enfler ; et cela vient s’harmoniser dans le pacte

de la parole. Rugueuse parole

capable de porter des colonnes.

 

 

 

 

*

 

 

Rugueuse voix dont je ne suis pas le fils,

gorge profonde elle saisit au dessus d’elle l’arche

et d’une seule reprise de souffle la déploie,

d’une seule respiration la déploie

depuis une péninsule noire jusqu’au vent

qui brille dans mes yeux.

D’elle je ne suis pas le fils.

De l’homme sombre je ne suis pas le père.

 

Dans l’amble du pacte qui se chante

elle, lui et moi soulevons une montagne puis l’autre,

triade d’ondes sonores,

de cordes vocales, de gestes des mains,

dont je suis le plus petit chiffre,

– je pourrais dire le plus petit buisson,

sec et ardent,

dans un creux de sable

car le granite se délitant essaime

à l’infini la parole.

 

*

 

 

 

*****

 

 

 Deuxième jour

 

Deux colonnes, deux fémurs,

est-ce ivoire ou granite,

l’homme noir les a posées sur le flanc

de la montagne dure.

De ces fémurs immenses qui ont porté le ciel

et qu’il sut porter sur ses épaules

a-t-il besoin encore ? Oui.

Toujours.

 

Une colonne vitreuse, une colonne scintillante

ce sont les deux actes du grand sacrifice,

meurtre et prière, sacrifice qui l’emplit, le peupla

de l’immense rumeur pierreuse des ancêtres.

Les deux actes, celui du pas piétinant de tombe,

celui du moyeu de la mer que les marées tournent.

Les deux jambes du monde

qui peu loquace allait

entre sang de mort et fond noir de l’eau.

Mais lui les a posées, minérales, chair et os,

les a juste appuyées sur la montagne.

 

 

 

 

*

 

 

A pris la relève la chanteuse de Corée

qui fait sonner et tinter les archets et les plectres

entre les colonnes, entre deux syllabes.

C’est elle qui pousse de l’avant

l’homme noir et le monde, c’est elle

qui les fissure, les détache dans le hoquet de sa voix.

 

Les voilà bientôt libres.

Les voilà, écailles de verre que sa voix de feu

souffle et forme. Celui qui porta les colonnes

et les déposa perçoit le feu qui l’enfle,

entend la voix de la femme qui lui ouvre

le chemin courbe et alterné du temps venant,

du temps à bâtir.

 

Est-ce que le long souffle de la chanteuse

n’est pas la fidélité de granite ou de sable,

n’est pas la confiance aveugle du ciel

qui, nu et privé d’oiseaux, se couche sur la montagne ;

et ainsi mieux se conçoit et se moule le pacte

et apprend souffle et geste le pacte

dont la fille aimée est la parole

dont l’enfance est épique.

*

 

 

 

 

L’homme qui n’est pas mon fils

a déposé les colonnes et va libre

dans le sillage du pacte aux épines dures.
Aux épines point ne saigne

car déjà la femme dont je ne suis le fils

lui lève par-dessus la crête

le soleil qui pose son baume sur l’épopée

et cicatrise.

Le chant de la femme frotte aux quatre coins

de la plaie, aux vingt plis du corps

et l’homme va moins lourd,

flèche flairant moins triste

le sentier du poème que j’écris.

 

*****

 

 

 

Troisième jour

 

Comme par la pente boisée

je descends vers le torrent

je reconnais le buisson sec et ardent.

Il est mon ombre du matin : elle luit.

A midi il est ma face friable

avec un peu de feu sur certains rameaux

puis je le perds de vue.

 

Plus bas dans la pente

je rencontre un homme assis sur une pierre.

La peau du haut de son dos porte tatouée

la face d’un démon balinais à mille volutes :

c’est le masque par où la voix grave de la femme

expire dans un souffle le monde,

dans un souffle le va et le vient de la souffrance,

dans un souffle l’audace de ceux

qui marchent par les montagnes, entendant

le pacte des péninsules, des déserts et des mers.

 

Une infime salive tombe de l’haleine

de la chanteuse : c’est, goutte à goutte, le masque

tatoué goutte à goutte

sur le dos des poumons de l’homme qui écoute.

 

 

 

 

L’homme est assis sur un rocher.

Devant lui il apprend avec ses deux mains

à sa toute petite fille à tenir debout.

 

L’homme est jeune. Il est

silencieux. Il frissonne

à l’abri du grand masque de son dos ;

la toute petite fille réside

dans l’émission la plus grave

des cordes vocales de la femme.

*

 

 

 

 

La pente m’appelle, je descends, saignant du front.

Une infime goutte de sang tombe

de l’haleine du vent, puis une autre,

une autre, ma juste survie minérale

qui s’incarne dans un grain de granite.

 

Chétive est la toute petite fille,

fille de l’homme jeune, de personne et de tous,

traçant de ses premiers pas la sente

millénaire du poème que j’écris.

 

Par la sente roule lentement

le grain de granite,

qui est ma mémoire, mienne et de tous,

que les deux colonnes ombreuses

et la voix de feu nourrissent

dans la pente vers midi.

*

 

 

 

 

*****

 

 

Quatrième jour

 

« Mon échelle de perception,

dit le grain de granite,

est le glacier suspendu

entre le soleil dévorant

et le gouffre des couards.

 

Ma litanie de base,

dit le grain de granite,

s’effile dans le torrent blanc

qui court sous le glacier.

 

Ma seule ombre

est le cri du nourrisson qui a faim.

 

Un coq de bronze

me picore le nombril.

Et alors ?

 

Une vipère me vole

et fourre sa rapine

dans sa mallette à maquillage.

Et alors ?

 

Tu t’es fourré sous quel évier,

cafard du racisme ?

Sous mon évier ?

 

Une lumière brille toute la nuit.

C’est le feu du cœur brisé.

 

La lune pleine mange toutes les étoiles.

C’est mon front exsangue

tant j’ai pleuré pour vous.

 

Mes verbes tailladent sûrement trop vite.

Tant pis, sinon le glacier pourrait fondre.

Tant pis, je vis avant la source.

C’est moi qui parfois flambe

au bout des branches

par là-bas dans la vallée triste.

 

Je boîte dans un chant.

C’est ainsi qu’on reprend souffle.

Je boîte en tentant de porter

les trop lourdes colonnes des deux pôles

où l’on trépigne et gèle ».

 

 

 

 

******

 

 

Cinquième jour

 

Les deux lobes frontaux,

les deux sourcils haut froncés,

les deux yeux exorbités,

les deux joues du masque tatoué

sur les omoplates, sur l’envers des poumons

sont les deux colonnes neuves qui germent,

qui poussent comme jeunes chênes drus,

sont les deux colonnes,

est-ce ivoire est-ce granite

est-ce vapeur en volutes doubles,

les deux colonnes nouvelles

que le jeune père se sent prêt à porter.

 

Il se peut bel et bien que, oui, protubère

le couple allant boitant

boitant dansant, le couple du oui et du non

du tenace dialogue de l’immémoriale parole,

du nouveau récit de l’immémoriale parole,

réplique à réplique,

pas dansant à pas dansant

que danse la toute petite fille.

 

De ses deux mains le jeune père la soutient

entraîné par le lent battement de ses omoplates

qu’il ne voit ni n’entend, qu’il sent si fort.

 

Le très jeune père lui donne

lui laisse la sente, la regarde

traçant la sente.

 

Par l’ombre du glacier va la sente,

par le battement du cœur du jeune père,

par la geste alternée des poumons

qui ont le rythme lent et sûr.

 

Là, plus haut, la face granitique

donne son regard à la glace du glacier,

le père perçoit le regard qui va

dans le don, dans les volutes de brume.

 

La toute petite fille ouvre la bouche

et se met à chanter le don, son tout premier salut

à la chanteuse de Corée assise dans du feu,

à l’homme noir qui sait porter

les deux colonnes aux mille sens,

à son père si jeune,

au grain de granit qui roule,

infime esprit de la colonne vertébrale

qui, seule et de tous, hausse et porte.

 

 

 

*

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

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La Ténacité d’Alaye 阿拉依的坚韧

 

Faisant suite au poème Le Rêve d’Alaye, scène centrale des cinq actes de Carène (2017), ce poème-ci a été créé, accompagné de gestes d’acrylique et d’encre de Chine rouge, à Catane en Sicile par Yves Bergeret le 27 mars 2019 en deux exemplaires sur quatre quadriptyques horizontaux de Fabriano Rosaspina ivoire de 18 cm de haut sur 100 cm de large.

*

Ce poème se lit en italien dans une version aussi dynamique que claire du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/04/03/la-tenacia-di-alaye/

*

On lit également ce poème en chinois dans une traduction élancée et musicale de Zhang Bo.

 

 

 

Voici que le monde se désépaissit.

Avec l’espoir jaune vif et or

de renaître complètement et sans savoir comment,

de renaître d’entre les alluvions et la fange partout,

il avait traversé la mer il y a dix ans.

于是世界早已变得稀薄。

带着烫金明黄的希望

去完整地重生又不知如何办到,

去重生于四处的积土与泥浆之间,

他穿过大海已有十年。

Mais il avait été proie de trafiquants

puis de mafieux à la petite semaine

puis d’hypocrites beaucoup plus fins

qui l’anesthésiaient en détournant des mots

comme fraternité, partage, compassion.

Vraiment c’était urticant,

c’était collant comme une toile d’araignée.

然而他已然是不法商人的猎物

接着成为末流黑手党的猎物

接着成为更加精明的伪君子的猎物

他们通过改换词语的意义去把他麻痹

例如博爱、分享、同情。

这真让人浑身发疹,

这就像蜘蛛网般黏人。

*

 

 

 

 

Pendant cinq ans trop serviable,

trop heureux d’être en vie

il a supporté les fils de l’araignée

et s’est tu, pour protéger ses frères de voyage

miséreux, impatients, désorientés.

在过于热心助人的五年中

为活着感到过于幸福的五年中

他忍受了蜘蛛的丝线

并沉默不语,以此保护他那些旅途中

苦难、焦躁、困惑的弟兄。

Puis pendant encore cinq ans

il a un à un coupé les fils.

Et un matin il a dégagé un trou,

par où le vent a soufflé.

Le trou s’ouvrait dans un mur qui était devant lui

et même contre son front.

Ce mur il ne l’avait jamais aperçu auparavant

et maintenant son front était frais.

接着又用了五年

他一根根斩断丝线。

一天早上他打穿了一个孔洞,

风经由那里吹拂。

孔洞开在一堵立于他面前

甚至顶在他前额的墙上。

这堵墙他此前从未察觉

现在他的前额凉爽。

*

 

 

 

 

D’une prière, d’une pensée, d’une intuition

et d’une vision audacieuse comme parole de poète

il s’est la dixième année engouffré tout entier

par la brèche et s’est envolé.

A sauté, peut-être. Aucune chute ne survint.

L’air n’était pas glacé,

l’air était exaltant comme un arbre

au printemps bruissant d’abeilles.

L’air était libre

et lui-même a découvert vraiment la liberté.

通过一次祷告,一次沉思,一次预感

以及一次如诗人话语般大胆的梦幻

他在第十年整个人从缺口

猛然切入然后起飞。

他曾下坠,也许吧。然而跌落并未发生。

空气未曾冻结,

空气曾如春天蜜蜂作响的树木般

令人兴奋。

空气曾无拘无束

而他本人真正发现了自由。

*

 

 

 

 

Elle est un vent qui vient et qui va,

des paroles stables et claires font son oxygène,

que les traitres ont de la peine à respirer.

Mais lui découvre la grammaire de ce vent

et apprend comment dans ce vent les montagnes se sculptent,

comment on peut avec ce vent modeler

la forme des villes et soulever le poids

du grand labeur de la vie.

自由是来而复往的风,

坚实明晰的话语造就她的氧气,

叛徒们难以呼吸。

而他发现了这风的语法

并学会群山如何在这风中雕刻自己,

学会人们如何用这风去塑造

城市的形态并托举

生活中艰苦劳作的重负。

Car chacun ici crée une place pour son nom

et pour son corps. Chacun crée le jardin ouvragé

de la parole ouverte où poussent herbes,

arbres et plantes dont chacun se nourrit et nourrit ses proches

et ses voisins au loin de part et d’autre des mers.

因为这里的每一个人都为各自的姓名

与身体创造一个位置。每一个人都创造由话语精工细作

的花园那里生长出青草,

树木与植物,每一个人都用它们养育自己并养育他

远在大海两岸的近亲与远邻。

*

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

Montagne, sel

 

Ce poème accompagné d’acrylique et d’encre de Chine, a été créé par Yves Bergeret à Veynes les 27 et 28 février 2019 sur deux quadriptyques de Hahnemühle 250 g de format 17,5 cm de haut par 100 cm, en deux exemplaires.

*

On le lit en italien dans une splendide traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/03/03/montagna-sale/

*

 

 

 

 

 

Il redescend aujourd’hui du sommet de la montagne

par la combe obscure et la montagne le suit.

 

C’est peut-être cela, cette impression

de chant double, la montagne et lui,

ou son père et lui, ou lui et son fils.

Il y a cinq ans il avait traversé à pied sec

la Méditerranée en y ouvrant une tranchée profonde

et il était venu jusqu’à notre montagne

d’arbres hivernaux, d’arbres taiseux.

Des rochers s’en étaient allés à sa rencontre

en roulant par la combe obscure jusqu’à la mer.

 

Ainsi va la vie dure et peu sûre, jamais stable,

de l’homme dédoublé aux talons friables

trouant la montagne et la mer,

repartant traîner la montagne dans le sel de la mer

pour que crépite le fier récit de tous.

 

 

 

 

*

 

 

Rends la montagne plate et lisse

comme le creux de ta main que tu ouvres.

Rends la montagne concordante

comme le visage.

Tire sur elle depuis la vallée l’ombre

quand au soir le soleil tombe.

 

Nageur, marcheur parti sans bras,

la mer salée est peut-être aussi féconde

que la montagne.

 

Remercie les épaules amies

qui suantes ont porté les masques,

les tirades de théâtre, les épisodes chantés,

les sacs de sel et de riz.

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

Architecte

 

 

Ce poème a été écrit du 18 décembre 2018 au 4 janvier 2019. Le 18 décembre j’en réalisais à Veynes, près de Die, la première partie, modifiée depuis, sur trois quadriptyques de Hahnemühle 250 g de format 17,5 cm de haut par 100 cm, en deux exemplaires. Le 23 décembre j’ai dû aller à Romainmôtier dans une forêt du Jura suisse, juste en contrebas de la frontière ; là une petite abbaye romane clunisienne du onzième siècle avec un narthex dont une partie des voûtes porte des peintures à fresque très effacées, peut-être simples sinopies ; en voici mes photos, étranges. Le 25 décembre je réalisais à Beaune, en Bourgogne, une seconde partie de ce poème, modifiée ensuite, sur trois quadriptyques Canson 200 g de format 25 cm de haut par 64 cm, en trois exemplaires. J’ai continué à créer et travailler à Die ce poème, jusqu’à ce 4 janvier 2019.

 

YB

Ce poème se lit en italien, dans une splendide traduction, naturelle, hautement inspirée, et profondément réfléchie, véritable re-création, du poète Francesco Marotta ; on trouve cette traduction à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/05/17/architetto/

En outre on peut lire une traduction de Gianluca Asmundo, sicilien, architecte (Université d’Architecture de Venise) et poète et architecte , à cette adresse :  https://peripli.wordpress.com/2019/01/08/184-yves-bergeret-architecte-architetto-traduzione-di-giovanni-asmundo/

*

 

 

 

 

Avant, bien avant l’enfance

 

Juste après le moment décisif

il a du pied repoussé son île

hors les mondes de la violence aveugle,

jusqu’à bien au-delà de l’archipel des petits volcans.

De l’un d’eux allait le cordon ombilical de la mer,

c’est lui qui l’a noué.

*

 

Enfance

 

Quelques générations plus tard

il avait considéré la longue couche minérale

par dessus le feu originel.

Il avait considéré la crémeuse couche atmosphérique.

Ils les avait nouées l’une à l’autre.

Car la roche peut se travailler et même se briser

avec une plume, une épine ou un remords.

Car l’atmosphère, quant à elle, s’effile,

se tresse ou se dilapide dans l’amour

qui est le feu d’enfance des hommes,

qui est l’ombre d’errance des hommes.

 

Nouer roche et vent, c’est main

de très jeune architecte.

Dénouer roche et vent l’un de l’autre,

c’est rire juvénile ou sauvage d’architecte

qui incline pour le bien des hommes la pesanteur

et les loge puis s’en va sans se retourner,

en larmes parfois, ou riant,

et toujours seul sur ce rivage blanc

qui s’éloigne encore

de l’archipel des petits volcans.

 

Les petits volcans noirs sur l’horizon…

oui, ce sont certains hoquets.

Mais finalement la mer remue à peine.

 

Croyez-moi, il ne perd jamais de vue son île

qui devra rester assez calme

pour qu’il puisse s’allonger entre les vignes

et boire le lait des étoiles.

*

 

 

 

Jeunesse

 

Dans la nuit il sait voir avec ses yeux sombres

et surtout avec ses autres yeux, nefs d’humanité et

velours de respect lumineux.

A cette lumière il a vu, bien plus loin que sa science.

Or ce qu’il a vu c’est qu’au centre de son île

est non pas un tumulte de collines féodales,

mais une plaine. Plaine il est vrai cernée

de batailles, de racisme et de vendettas.

Cette plaine est blanche

et inclinée.

L’inclinaison est le penchant des hommes vers l’eau douce

et surtout vers l’honneur du partage.

Ainsi partage-t-on le plat de mil et de riz.

 

Le partage, c’est un feu léger qui crépite

allant scissipare sous les montagnes,

sous les craintes, dans les veinules

de la peau de la parole.

Merci, parole, ma peau, notre peau

qui nous berce, qui nous aime et nous endort

sur des vagues lentes :

elles sont en mouvement

vers…

*

 

 

 

Apprenti

 

Comme toutes les îles

la sienne soulève sa proue

dans le sens d’un destin.

C’est là que la mer brise ses vagues

contre des falaises blanches.

Il peut croire que c’est sa foi d’architecte

qui a dressé les falaises blanches en propylées.

Avec elles le vent joue de l’orgue.

 

Après les propylées, là où le vent sèche

le sel des embruns sur ses lèvres et ses épaules,

douze larges marches blanches sont à monter.

Mon ami l’architecte est intelligent :

il commence à quitter le temps des mythes,

il sait très bien que ce n’est pas lui qui a dessiné

ces marches dont chacune a six siècles.

Six siècles de haut. Dans les ajoncs

et les croûtes de sel.

Lui, avec son front pensif, une équerre à la main

et une table inclinée à dessins,

est juste l’élégant développement.

Il inspire et mesure la gîte de l’île.

Il trouve que moi le poète je suis

son maquillage, je veux dire celui de l’île,

loquace, masque mal attaché

derrière le crâne ; le vent me secoue,

voilà mon bredouillement sacré.

*

 

 

 

Age adulte

 

Au centre de notre continent violent

que lacère et flagelle encore plus ces années-ci

un autre vent, de haine et de bourrasques tueuses,

dans une forêt très pentue sous une frontière

est revenu l’architecte. Je l’entends au travail : il hausse

et hausse et hausse des voûtes à contre-pente.

Et c’est là que lui et moi découvrons des lignes ocres

sur les voûtes même, traces laissées jadis sur les pierres,

comme des échos, est-ce par les troncs ébranchés

des arbres quand ils descendaient en cahotant

dans la pente, et l’humidité était

la sueur du bûcheron invisible,

du bûcheron luttant, du marcheur clandestin.

*

 

 

 

Dans la pente obscure sous la frontière

les lignes tracent des silhouettes sur les voûtes

qui nous crient des noms d’îles puis qui

se retournent parfois comme pour nous donner congé.

 

Nous, partir aussi ? impossible !

L’architecte, c’est lui qui retient les voûtes

par les quatre coins et prévient leur retombée.

 

Moi, le poète, j’emprunte aux pierres leur sève blanche

et au vent les graines merveilleuses des langues

des quatre angles du continent

et de celles de l’autre côté de la mer

pour faire de mon poème une barque.

Une barque à votre disposition. Son bois :

rien que sève et graines. Le poème bat, comme des ailes,

il avance comme l’impatience des

silhouettes à redevenir humaines.

 

L’architecte retend les voûtes.

D’une cité notre, d’os et de bois.

Elle monte dans la forêt obscure sous la frontière,

jette sur la peau de chacun

un décalque ridé de l’île inclinée.

*

 

 

 

Là-bas l’île inclinée, prompte à glisser

vers le fond de la mer ou dans le silence noir,

prompte à rebattre le ressac des guerres,

demande que l’architecte soit son père.

Me demande à moi, poète aux doigts

déjà gourds sur les cordes et aux paumes calleuses

sur la peau du tambour, d’orner, de soulever,

de lever la volonté des bâtisseurs ;

mais moi je veux d’abord, je veux avant tout

chercher ici une clef de porte basse

pour entrer dans une cave de mi-pente

et là tenter de mouvoir la pente,

la pente et l’inclinaison

vers plus de fraternité, tu en conviens,

cher architecte.

*

 

 

 

En désordre

 

Voilà, l’architecte a pris une montagne grise,

une autre montagne violette,

trois rivières limpides,

une branche très sèche surgie de l’omoplate du ciel

et aussi a carrément prélevé les éraflures

qu’en passant elle a laissées ocres

et même certaines encore sanglantes

sur la peau de sa mère.

Il a posé en désordre

ces éléments les uns sur les autres.

Le souvenir de sa mère s’est approché de lui,

puis s’est appuyé sur cet empilement asymétrique.

Sur lui les voyelles se sont écrites à l’envers,

tête en bas. L’architecte est très fier.

L’asymétrie sera sa nouvelle peau.

 

Lui et moi remarquons la rivière :

l’eau est une, les galets sont millions.

Les reflets hésitent entre les deux.

Hésiter est déjà oser.

*

 

 

 

Tempête

 

Froid très vif, vent brut.

Si brut que sur les sommets la neige fond.

L’eau de la neige, les gens privés de sens

en cherchent avec l’énergie du désespoir

la source.

*

 

 

 

Avec ses poings ronds le vent glacé

creuse dans la chair,

creuse dans le sable,

creuse, il n’y a plus de sable.

 

Allez, architecte, dresse mur, lève paravent,

sinon il n’y aura plus de terre non plus.

 

Sur le paravent

surtout ne suspend pas un miroir.

Mais trace un mot, une parole ouverte,

pose une image claire,

un signe net

et le vent tueur comme la hyène

retournera, oreilles basses, dans son sable noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Pages en Sicile, été 2018 (3)

 

Les Hommes assis, Catane, Corso Sicilia, le 3 août 2018

Cette Page se lit ici également en chinois, dans la traduction du poète Zhang Bo, de Nankin.

***

 

Tous les jours de l’aube au soir deux ou trois hommes sont assis sur la rambarde métallique, les pieds ballant dans le vide. Sur le trottoir du fond de Corso Sicilia, du côté de l’esplanade des bus. L’esplanade est vide la nuit. Des hommes à peau sombre tirent là au soir depuis quelques années des grands cartons d’emballage récupérés je ne sais où. Les étalent soigneusement au sol. S’y allongent. Bavardent un peu. Puis s’enfoncent dans le sommeil jusqu’à l’aube suivante, où ils disparaissent. Jusqu’à la nuit suivante.

每天从清晨到黄昏总有两三人坐在金属栏杆上,双脚在虚空中摇晃。在西西里大道深处的人行道上,在公交站台旁。站台在夜间空无一人。许多年来每到傍晚肤色深沉的人们都会把我不知从哪儿回收的巨大包装纸箱拖到那里。把它们小心地铺在地上。躺下。随便闲聊几句。然后深入睡眠直到下一个清晨,届时便消失无踪。直到下一个夜晚。

Mais dans la journée sur la rambarde les deux ou trois veilleurs assis parlent, rient parfois, parlent. En wolof, je crois. Avec l’espoir tenace de vendre une ou deux paires de baskets rutilantes qu’ils ont posées près d’eux, en équilibre sur la rambarde.

但白日间两三个坐在栏杆上的岗哨会说说话,时而笑笑,再说说话。我想是沃洛夫语。带着一种固执的希望能卖出一两双搁在他们身边、平挂在栏杆上的火红球鞋。

La rambarde empêche les piétons de tomber dans le vide. Le vide, c’est la rampe d’accès au parking souterrain de l’immeuble moderne où j’habite. Depuis au moins dix ans plus aucune voiture ne passe là. Un gros grillage a été dressé pour boucher l’entrée du parking et aussi celle de la rampe elle-même. Dans la pente derrière le grillage les immondices s’accumulent, leurs couleurs sont fondues dans la poussière, l’encre des papiers de publicité a perdu tous ses pigments depuis longtemps. Sur la rambarde, au dessus du vide le plus profond, qui correspond à l’entrée même du parking souterrain, deux ou trois hommes sont assis pour toujours.

栏杆阻止行人跌落虚空。虚空,那是我所居住的现代建筑地下车库入口的坡道。自从至少十年多来不再有任何车辆从此处经过。为了堵住车库以及坡道入口,一面巨大的铁丝网被搭建起来。在铁丝网后面的斜坡上各种污物堆积如山,它们的颜色在尘埃中消散,广告传单上的油墨早已丧失色彩。在栏杆上,在最深沉的虚空之上,它与地下车库入口相呼应,总有两三人始终坐在那里。

Nous avons fini par nous connaître, au fil des années. Nous nous saluons. Ils parlent un peu français, un peu italien. Ils sont sénégalais. Ils sont arrivés en barque depuis la Tunisie et, maintenant, la Lybie ; certains habitent Catane depuis dix ans. Oui, la vie est difficile, disent-ils. Oui, ils arrivent à envoyer au village et à la famille quelques dizaines d’Euros chaque mois ; la famille vit avec cela. Oui, ils ont maintenant peur qu’un fou furieux d’extrême droite leur tire dessus en passant en voiture : comme cela se produit dans tout le pays ci et là, chaque jour.

最终我们得以互相认识,随着时光流逝。我们互相打招呼。他们会说一点法文,一点意大利文。他们是塞内加尔人。他们曾乘小船由突尼斯来到这里,现在则通过利比亚;一些人在卡塔尼亚已住了十多年。是的,生活艰辛,他们说。是的,他们终于能够给他们的村庄和家庭每月寄去几十个欧元;家人就靠这些生活。是的,他们现在因极右翼狂徒驾车朝他们扫射而感到恐惧:因为这种事每天在各地发生。

Assis sur la rambarde, ils tournent le dos au vide, sont disponibles aux passants, espérant toujours un achat de baskets. Ils tournent le dos au grand marché, dix mètres plus loin où se croisent virilement le commerce des fruits et des légumes, vaguement formel, et le commerce de la pacotille de plastique et de contrefaçons variées, clairement informel. Ils sont assis depuis des années, le os du bassin finalement adaptés à la forme de la rambarde de fer. Ils tournent le dos à la sortie-entrée du parking souterrain vide et inutile.

坐在栏杆上,他们把背转向虚空,对行人随时待命,始终期望有人购买球鞋。他们把背转向大市场,十米之外水果商和蔬菜商雄壮地交错而过,隐约是正规的,还有劣等塑料制品和各类假货贩子,明显是非法的。他们多年来就坐在那里,最终盆骨也适应了铁栏杆的形状。他们把背转上空洞而无用的地下车库出入口。

La rampe d’accès au parking est la passerelle d’accès de l’Arche de Noé. Pour l’imminent Déluge, alors que les orages grondent et que les populismes cherchent à étrangler l’Europe. Pour l’invisible Déluge qui a déjà eu lieu et a déversé les graines amères du racisme et de la haine. Mais l’Arche est vide. Et bloquée. Vide, sale, muette.

车库入口的坡道是诺亚方舟的舷梯。为了临近的洪水,当暴雨酝酿而民粹试图掐死欧洲。为了隐形的洪水,它已经发生并倾泻其种族主义与仇恨的苦涩种子。但方舟空空。而且淤塞。空洞,肮脏,缄默。

Assis sur la rambarde, ils sont les effigies de la proue de l’Arche. Les os des bassins se sont adaptés. Les colonnes vertébrales restent très droites. Ils ne se plaignent pas. Ils rient parfois ensemble. Ils parlent beaucoup. Ils parlent.

坐在栏杆上,他们是方舟的船首像。盆骨已经适应。脊柱依然笔挺。他们不抱怨。有时他们一同欢笑。他们说很多话。他们说话。

Assis sur la rambarde verte ils veillent. Ils attendent. Ils observent. Ils espèrent.

他们坐在绿栏杆上放哨。他们等候。他们观察。他们期待。

L’un est devenu fou et parle sans cesse. Dit un refrain perpétuel. S’il me parle je vois bien que ses yeux sont dans le vide. Un jour je ne l’ai plus vu. Personne ne sait ce qu’il est devenu.

一个人已经疯了不停地说话。念着一段无休止的叠句。如果他和我说话我看得出他的双眼空洞无物。一天我再也没有见到他。无人知晓他的结局。

Martinets sans ciel. Aigles sur la vire de la falaise.

失去天空的雨燕。悬崖窄台上的鹰。

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Les hommes assis

L’un est devenu fou

Aigles sur la vire de la paroi

Martinets sans ciel

一群人坐着

其中一人疯了

岩壁窄台上的鹰

失去天空的雨燕

YB

 

 

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Des Masques

Poème écrit et peint en deux exemplaires à Paris le 24 juillet 2018 par Yves Bergeret sur petit carnet Clairefontaine de 48 pages, 90 g, de format 11 cm de haut par 17 de large.

Ce poème se lit en italien, dans une traduction très inspirée qu’en donne le poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/07/29/maschere/#more-90408

*

 

 

1

Un bateau,

un masque sur la mer

 

2

Dans le sillage

l’odeur du nom perdu

de ce que l’on a laissé filer au fond

 

3

Cent bateaux, au grand large

est-ce déjà la forêt finale, elle crie en levant ses bras,

masques brandis, oui, à bout de bras

 

4

Reprenons souffle, mes amis,

la terre est encore loin

 

5

Reprenons souffle, les dieux

se sont dissous dans l’écume,

la terre est à créer

 

6

Cent bateaux ou un,

bien inspirés sommes-nous d’avoir creusé masque

dans le ligneux rêve humain,

bienheureux d’avoir su protéger nos yeux,

cent ou un, égal charisme

pour la grande pièce à jouer

faute de terre

 

7

Nos sillages se croisent

nous nous saluons, tous étrangers.

Hors racisme collision ne se peut

 

8

Aussi voudrais-je

n’être qu’une syllabe, qu’une lettre

pour le masque posé sur mon front

ou sur le récit formulable

ou sur une vague

 

9

Loin à tribord

la formule lointaine et opaque

que ton masque d’étranger

laisse dans son sillage comme une odeur,

c’est le levant

 

10

S’évitent et s’approchent

les masques et nos corps ;

et nos mains loquaces

sont les vagues de la mer

qui entre les répliques

vite

courent

 

11

Les masques ne touchent pas l’eau salée.

Les masques flottent devant

par là, face au vent,

face au levant nous jouons la grande pièce

 

12

C’est l’odeur de terre humide,

notre haleine entre les nuages

entre les masques

 

 

 

 

 

 

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Le Frère du tigre

 

Poème écrit et peint en quatre exemplaires par Yves Bergeret, dans le lit de galets du Buech, à Lus la Croix haute, les 9 et 10 juillet 2018 sur polyptique horizontal Hahnemühle 280 g de format 20 cm par 107 cm.

On lit ce poème dans une dynamique et très ferme traduction italienne du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/07/13/il-fratello-della-tigre/

 

 

La crue arracha les arbres,

les a couchés sur les bancs de galets blancs

mais lui, petit frère du tigre,

il remonte le cours du torrent.

 

Giclées de cris confus, là en aval.

Cris aigus que le vent

broie mêle.

Est-ce que ce sont seulement des enfants ?

Se baissent sur des remous,

dans leurs casquettes prennent

de l’eau qui aussi crie,

la portent, la versent sur l’argile du bras mort,

le vent gonfle les chemises ouvertes.

 

A deux heures la balle orange de Jupiter

a traversé le bas du ciel par le sud.

A quatre heures la lune s’est levée à l’est,

a éteint les étoiles,

a dressé l’aube

et le ciel a été la voute ivoire

où lui, petit frère, tire la nostalgie

comme le rideau de la scène

dont il nous cache ou prédit le sens.

 

Par dizaines les voix crient sous le vent,

ne peuvent que crier

crier sans phrase

crier courts souffles piquants

ne savent ici que crier

et sur leurs notes les plus aiguës

la montagne se pose

et remonte à la racine du ciel.

 

Il y arrive aussi

moins essoufflé

plus silencieux

ayant affadi la dissimulation ou l’arrogance,

apprenti à la maçonnerie

de la parole et du don clair.

 

Le ciel n’arrive jamais à rester voute ivoire.

Le ciel est toujours le simple retrait des cris

maintenant que l’étiage s’approche

et que le dénouement de la tragédie

semble inévitable.

Mais à la crête sur un rocher

qu’en rouge les cris de tout temps badigeonnent

et que la lune, Jupiter et le vent ont évité,

est assise la femme qu’il aime

et qu’il ne voit que dans les soirs

où la source du torrent tarit.

 

 

 

 

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