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Mains solides

.

1

Entre la paume et le dos de ta main

l’étranger glisse la lettre qu’il n’ose t’écrire.

Alors tu ouvres tes doigts.

Aussitôt l’océan t’incruste le sel qui a mangé son frère noyé.

.

2

Au troisième barreau de mon corps

se repose l’enfant martyr.

Au cinquième la parole devient plus fidèle que le granit.

A quoi nous fera accéder ce corps-échelle, nul ne sait.

.

3

Chaque expiration mienne te répond.

Je n’ai pas de contour privé.

Les montagnes sont mes talons.

.

4

Dans la nuit de la ville,

sois ma bougie,

dans le souterrain du port

où tous crient à la fois.

.

5

Tu as cherché au creux de tes coudes

et à l’arrière de tes genoux

le meilleur visage de ceux qui s’accrochent

désespérément à toi.

Mais ils sont toujours partis,

tombent ailleurs, dans le pré bruyant,

dans l’atelier mécanique où on dépèce

la parole et ils n’ont plus ni père ni mère.

.

6

Plus je monte

moins je vois que l’on verrouille les portes.

.

7

As-tu écouté l’ombre et son pas tremblant

au bord du vide ?

Ce qu’elle dénie, l’as-tu relevé

et en as-tu mis au soleil le sourire ?

.

8

J’écarte la menace, son sabre, son insulte.

Je remonte l’avalanche à son surplomb.

Tout l’espace est humain à présent.

Ni borne ni enclos.

Juste la ronde du rire.

.

9

Les montagnes se sont mises en route.

Les torrents remontent les pentes.

Il ne reste de neige que dans ma gorge

mais derrière la crête tu chantes avec mon fils,

ta main calleuse trouve le chemin de ma main calleuse.

.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Tables de bar

Poème créé à Die le 4 septembre 2022.

1

Est-ce que c’est l’océan qui afflue reflue ici,

est-ce que c’est la longue kermesse qui bouillonne,

est-ce que la grande pâte humaine

ici sur elle-même se pétrit,

est-ce que frêne, tilleul et érable s’y inclinent,

est-ce que quelque digne récit monte

depuis les tables

où s’appuient des coudes,

s’emplissent se vident des tasses,

s’appuient des fronts éreintés,

accostent des barques surchargées ?

.

Et l’espoir enfle à nouveau l’océan

et la kermesse ne veut plus de dieu

ni de ces choses de pacotille

ni d’Arturo Ui braillant

ni de ce monde de marchandises

mais veut s’il vous plaît un peu de fraternité.

.

2

Vaste échelle

dont chaque barreau est une table

la table de la jeune femme à voix grave

la table des vendangeuses espagnoles

aux épaules cuites de soleil

la table des mères aux enfants juste sortis de l’école

la table du bégaiement cherchant la clef des vents

la table des plumes que perdent les oiseaux

et la table vide.

Qui doit toujours rester vide.

L’ordre des barreaux n’est pas dit.

La table vide tient au milieu

là où reprendre souffle dans l’ascension

ou dans le récit.

.

3

Où dresser l’échelle, où l’appuyer ?

Pas de stabilité.

Il penche, le sol.

Les tables en tremblant à peine

s’agencent sans cesse en barreaux peu stables,

en écailles de tortue.

On les croit soudés. Mais non.

Toute tortue bouge.

Soudure, ce serait féodalité, esclavage,

prière à genoux avec un bandeau sur les yeux.

.

Les tables bougent,

plateaux d’ivoire, de salive, de kératine,

lourds miroirs conservant renvoyant inversés

phrases, rires, certains gestes des mains.

.

Les tables bougent,

cartes du jeu battues et rebattues

et le jeu jamais ne se clôt.

Façades tout autour, clochers, toits, cheminées,

veillent, attendent les butées

de la grande dramaturgie

que par scènes et actes scandent les tables.

.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

REBONDS, 3ème cycle, Genèse

Du 12 au 14 juillet 2022 j’ai créé et calligraphié, avec les mêmes techniques et mêmes supports (215 cm de haut par 60) que pour les deux premiers cycles, les six poèmes de ce troisième cycle, Genèse. (On se rappelle la dynamique des deux premiers cycles : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2022/07/19/rebonds-1978-2022-oeuvre-au-long-cours/)

En cette mi-août, mon travail a été toujours porté par l’esprit du Glacier Noir, tel que dans le deuxième cycle de Rebonds, mais aussi par l’esprit de la Résistance, du respect absolu du dialogue et de la parole donnée : personne humaine, même naissant au monde, et montagne se respectent et s’écoutent vraiment, se grandissent, grandissent ensemble.

Le lieu même de cette création était parfait : l’ancienne école d’Aussillon, qui fait depuis une quinzaine d’années fonction de centre d’art communal, au pied de la Montagne Noire, dans le Tarn entre Mazamet et la très belle ville de Castres ; je ne saurais assez remercier Paul Foursin, de l’association Ha Ha Art, et Jeanne Gleizes, présidente de l’association : ainsi que Danièle Mailhebiau.

Le 31 août 2022 Genèse en ses six très grandes calligraphies est présenté à Die, grâce à Anne-Marie Poncet, à qui j’adresse de vifs remerciements.

Le poète Francesco Marotta traduit Genèse en italien dans une très belle version que voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/09/05/genesi/

*

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1

Tu nais,

en trois bonds lumineux

la montagne vient habiter sous ton front.

.

Tu nais,

le torrent t’offre ses cordes vocales.

Vous vous parlerez avant la neige.

.

A peine ouvres-tu les yeux

certains nuages déjà t’emportent sur leur dos.

.

Dans tes yeux sombres veillent plusieurs montagnes,

celle aux sources rouges,

celle au lait profond,

ou celle à profil de vent du large, du grand large.

.

*

2

Disponible aux serres de l’aigle, voici le granit.

.

Libre fissure dans la paroi verticale.

.

Béante, la brèche, béante à la ruée du vent.

.

Voici bouche future,

déjà un murmure, un prologue.

.

A toi de mettre en récit

mont et piémont

et combe et moraine,

sombres et clairs

.

épaules fines ou larges,

marines ou réelles,

solaires ou d’apnée…

.

*

3

Les torrents grondent,

l’avalanche à rebours cherche le vent, l’aube.

Les sabots du ciel

cognent contre le granit.

La montagne, est-ce qu’elle s’écarte ou se réunit ?

« Mes bras, dis-tu, sont courts

mais savent.

Ma salive lie les pierres.

Je n’ai pas le temps pour le doute.

C’est moi qui ouvre le socle de la montagne.

Mes bras lui ouvrent une baie

où l’océan accourt,

voici un port, des quais,

c’est ma fable claire. »

.

*

4

« Je marche sur l’eau.

Mes pieds, dis-tu, sont des barques.

J’éclabousse, j’asperge, j’abreuve la montagne,

elle grandit, arbre exubérant

vacillant vers… »

.

*

5

« Dans les feuilles de l’arbre, dis-tu, je souffle.

Quel alphabet palpite dans mon souffle !

Elle grandit, la montagne, arbre gris et or.

A mon souffle son tronc s’apprivoise

et jusqu’à mes genoux s’incline ».

.

*

6

« L’ancre, dis-tu, je l’aime, l’embrasse, je la laisse

et le souple tronc se relève,

bondit à ses quatre mille mètres.

Qui est l’ancre, elle ou moi ?

La mince espèce humaine,

juste graines minérales et minotières,

un peu de bris, de grincements de dents

entre les lèvres du monde assoiffé de sens…

mais torrent, neige et glace

se précipitent, ah l’avalanche

qui frissonne

par mes bras grand ouverts,

qui maçonne. »

.

*

*

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Yves Bergeret

*****

***

*

REBONDS 1978-2022, œuvre au long cours, en 3 cycles

.

On se rappelle comment huit de mes poèmes de montagne de l’été 1978, édités dans mon premier livre, Sous la Lombarde, en 1979, vivent de vastes rebonds ; avec la même vitalité claire et nécessaire que celle libérée par Xenakis dans sa pièce Rebonds B, pour percussions. Ces huit poèmes parlent avec les montagnes de l’Oisans et des Cerces sur lesquelles je grimpais depuis 1962 et n’ai ensuite jamais cessé de grimper. Puis le compositeur Edison Denisov les a mis en musique, sous le titre Légendes des eaux souterraines, pour un choeur a capella, en 1989.

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Pour donner encore plus d’ampleur à ce dialogue de 1978 et 1989 avec l’espace, j’ai calligraphié au cœur de ces mêmes montagnes mes huit poèmes originels en très grand format (215 cm de haut par 60 de large) en mars 2022, en créant toujours ces calligraphies dehors, sur le sol, sous le soleil, sous le vent.

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J’invite à relire la présentation de ce premier ensemble : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2022/05/14/rebonds-vie-et-metamorphose-de-huit-poemes-de-montagne/

Voici ces huit calligraphies de mars dernier :

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*

Le poème est un acte, et très peu une contemplation, encore moins un rêve d’évasion. La montagne n’est pas un « paysage » sublimant mais un lent et profond mouvement de vie : je l’écoute, je le perçois, je l’approche. Le poème, en particulier dans son geste graphique et dans son déploiement sonore, rejoint la dramaturgie de ce mouvement, sœur de celle du Prométhée enchaîné d’Eschyle. Le poème déploie, élance la parole, libre, désentravée. Il va, il agit, il construit.

Dès la fonte des neiges je suis retourné, en mai de cette année, vers les plus hauts de ces sommets, créant huit fois un poème de ce temps ; ce poème naît de mon dialogue d’aujourd’hui avec ces sommets, je le calligraphie, en format identique aux premiers, sur la moraine, sur l’alpage, sur une dalle rocheuse. Ainsi rebondit à nouveau la parole née de la montagne, dans le poème lui-même, dans le geste graphique, dans la diction, dans le son imminent de musiciens.

Voici le second cycle de ces rebonds, de mai à juillet 2022, ici photographiés ensemble à Die le 15 juillet 2022, grâce à Anne-Marie Poncet que je remercie :

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GLACIER NOIR

1

Au Glacier Noir

.

1a

Il y a des barques dans le ciel.

Les montagnes de quatre mille mètres sont leurs ancres.

Qui a dormi dans les barques ?

Qui a traversé la mer ?

Qui a survécu ?

.

1b

Verticale au dessus de toi

tonne la cascade

mêlée aux cris du vent.

Arrachant à la paroi mots et verbes.

Te les tendant.

Avec les plus sacrifiés d’entre nous

tu construis neuve légende.

Alors saura encore parler le monde.

.

2

Parle le martinet

.

D’une cime encore vierge

je jaillis avant l’ordre des choses.

Plus vite que rotation de planète

vers toi je vole.

.

Par l’ombre de mes ailes tu naquis.

De la faulx de mon vol

dans le chaos je te taille,

homme farouche

à l’oreille infinie.

.

Toi, homme, et moi, martinet noir,

nous excavons le minerai de la pensée,

partons accueillir

là où point de toit ne brûle.

.

3

Grimper

.

3a

Entre mains calleuses

au bout d’avant-bras noueux

et les très hautes roches raides

une fumerolle :

toi.

.

Tu as deux âges à la fois : la lave et l’érosion,

en somme deux limes radicales

comme deux fils noirs, félins.

Souples tels félins.

Ne se croisant que sur la paroi,

tels vols et cris de martinets.

.

Cris fusant du haut

traversant l’espace,

le bel espace rêche,

ivoire doré,

et tu le traverses.

L’espace pour toi

hoche sa tête.

La sueur qui tombe de son front

forme les montagnes,

gouttes de l’espace

toutes nées de ton cri double sur la paroi.

.

3b

A grandes enjambées va la montagne

sur la mer et la douleur secrète des hommes pauvres,

.

brassées d’humanité dans ton geste quand tu grimpes,

la mer porte la montagne et ton geste et le long

labeur des bâtisseurs,

la mer s’appelle montagne.

.

4

Parle qui grimpe

.

Je tends le bras gauche

jusqu’à la grotte où naît le vent,

Je tends le bras droit jusqu’au lit

où accoucha de moi ma mère.

Je serre mes dix doigts

Je me hisse, c’est la paroi.

J’en fais tomber la nuit.

J’en fais fondre les clous de souffrance.

Je grimpe.

.

Autour les autres montagnes s’abaissent

et je grimpe.

.

Mes doigts cherchent les marches inversées,

je m’agrippe et grimpe.

.

La peur tombe.

Sur la Terre aux longues jambes écartées

je serre mes doigts.

.

J’ouvre la masse.

J’allège. Je trouve le rire dans la pierre.

Dans son rire je me dissous.

Ma paroi est la porte du monde,

je l’ouvre.

.

Maternelle immense montagne

résonante et souple,

belle telle cloche d’airain

baisant l’océan en toute pierre,

grimpeur je suis son battant

cognant léger au concave

ventre de la montagne,

Je grimpe,

j’ouvre la montagne qui me hisse.

Elle et moi sommes le bourdon

du chœur de toutes et tous

qui souffrent et luttent et cherchent

sommeil si ce n’est paix,

qui cherchent à la belle étoile répit,

la nuque juste posée sur la pierre

sur la prise que je prends

pour ancre dans le haut vide,

pour ancre de ma barque sans nom,

.

qu’au bout de mon bras

je prends pour élan de ma vie

effilée dans les fumerolles.

.

5

Parle la montagne

.

5a

Ta vie : sédiments, bris, sables.

Je suis la barque que tu peux tirer sur la grève.

.

Tourne.

Je suis carène infinie.

.

Je suis ton rebond de mille

fossiles et utopies mâchonnées.

.

En ta bouche mets-moi.

Je te hameçonne.

Je te cisèle ancre.

Houle et brume s’anéantissent.

Granit seras.

.

Qui veut gravir écoute.

Entends le bourdon de mille ans.

D’encore mille ans avance-le.

.

5b

Dans la grande traversée

avec mes soeurs les montagnes,

avec mes gouttes infimes les vingt chamois,

je recueille à mon tour la sueur de l’espace.

.

Féconde

allant

je moule

le minerai de la pensée.

.

Qui veut me gravir

l’entende.

*

***

Voici enfin le troisième cycle de ces rebonds, que j’ai créés et calligraphiés à la mi-août 2022 dans un village du Tarn :

GENESE

1

Tu nais,

en trois bonds lumineux

la montagne vient habiter sous ton front.

.

Tu nais,

le torrent t’offre ses cordes vocales.

Vous vous parlerez avant la neige.

.

A peine ouvres-tu les yeux

certains nuages déjà t’emportent sur leur dos.

.

Dans tes yeux sombres veillent plusieurs montagnes,

celle aux sources rouges,

celle au lait profond,

ou celle à profil de vent du large, du grand large.

.

*

2

Disponible aux serres de l’aigle, voici le granit.

.

Libre fissure dans la paroi verticale.

.

Béante, la brèche, béante à la ruée du vent.

.

Voici bouche future,

déjà un murmure, un prologue.

.

A toi de mettre en récit

mont et piémont

et combe et moraine,

sombres et clairs

.

épaules fines ou larges,

marines ou réelles,

solaires ou d’apnée…

.

*

3

Les torrents grondent,

l’avalanche à rebours cherche le vent, l’aube.

Les sabots du ciel

cognent contre le granit.

La montagne, est-ce qu’elle s’écarte ou se réunit ?

« Mes bras, dis-tu, sont courts

mais savent.

Ma salive lie les pierres.

Je n’ai pas le temps pour le doute.

C’est moi qui ouvre le socle de la montagne.

Mes bras lui ouvrent une baie

où l’océan accourt,

voici un port, des quais,

c’est ma fable claire. »

.

4

« Je marche sur l’eau.

Mes pieds, dis-tu, sont des barques.

J’éclabousse, j’asperge, j’abreuve la montagne,

elle grandit, arbre exubérant

vacillant vers… »

.

5

« Dans les feuilles de l’arbre, dis-tu, je souffle.

Quel alphabet palpite dans mon souffle !

Elle grandit, la montagne, arbre gris et or.

A mon souffle son tronc s’apprivoise

et jusqu’à mes genoux s’incline ».

.

6

« L’ancre, dis-tu, je l’aime, l’embrasse, je la laisse

et le souple tronc se relève,

bondit à ses quatre mille mètres.

Qui est l’ancre, elle ou moi ?

La mince espèce humaine,

juste graines minérales et minotières,

un peu de bris, de grincements de dents

entre les lèvres du monde assoiffé de sens…

mais torrent, neige et glace

se précipitent, ah l’avalanche

qui frissonne

par mes bras grand ouverts,

qui maçonne. »

.

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Yves Bergeret

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***

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REBONDS 6, Parle la montagne

En réponse à REBONDS 5, Parle qui grimpe, voici cette réplique en deux temps. D’abord ce poème-ci, le quinzième de l’ensemble global REBONDS ; il a été calligraphié en plein vent entre Veynes et Glaise le 12 juillet 2022 sur papier renforcé de format 215 cm de haut par 60, à l’acrylique et à l’encre de Chine.

Grâce au poète Francesco Marotta, on lit ce quinzième poème dans une splendide traduction italienne que voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/08/10/una-carena-infinita/

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Ta vie : sédiments, bris, sables.

Je suis la barque que tu peux tirer sur la grève.

.

Tourne.

Je suis carène infinie.

.

Je suis ton rebond de mille

fossiles et utopies mâchonnées.

.

En ta bouche mets-moi.

Je te hameçonne.

Je te cisèle ancre.

Houle et brume s’anéantissent.

Granit seras.

.

Qui veut gravir écoute.

Entends le bourdon de mille ans.

D’encore mille ans avance-le.

.

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Et ce poème, où la montagne parle encore, seizième et ultime de l’ensemble du cycle REBONDS ; il a été créé et calligraphié le 13 juillet 2022, en même lieu, mêmes techniques, même support.

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Dans la grande traversée

avec mes soeurs les montagnes,

avec mes gouttes infimes les vingt chamois,

je recueille à mon tour la sueur de l’espace.

.

Féconde

allant

je moule

le minerai de la pensée.

.

Qui veut me gravir

l’entende.

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Yves Bergeret

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REBONDS 5, Parle qui grimpe

En suite immédiate à REBONDS 1, 2, 3 & 4, poème créé et calligraphié (encre de Chine et lavis de cette encre) à Die, sur un papier renforcé en format 215 cm de haut par 60 de large le 6 juillet 2022.

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On lit Parle qui grimpe en italien dans une version libre et très inspirée du poète Francesco Marotta ; la voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/08/06/immensa-materna-montagna/

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REBONDS 1 existe déjà, soutenu par un chœur a capella en musique contemporaine (une partition remarquable d’Edison Denisov) ; REBONDS, de 2 à 5, sera créé en musique contemporaine de manière imminente avec violoncelle, voire chœur a capella, ou encore autre formation sonore ; viendra très prochainement REBONDS 6, de même. Ces sept éléments, sous l’unique titre REBONDS constitueront une œuvre vaste, au moins poétique, plastique, musicale, scénique ; voire dans d’autres dimensions encore.

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Dans la face sud de la Meije (photo H.Br.)

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Je tends le bras gauche

jusqu’à la grotte où naît le vent,

Je tends le bras droit jusqu’au lit

où accoucha de moi ma mère.

Je serre mes dix doigts

Je me hisse, c’est la paroi.

J’en fais tomber la nuit.

J’en fais fondre les clous de souffrance.

Je grimpe.

.

Autour les autres montagnes s’abaissent

et je grimpe.

.

Mes doigts cherchent les marches inversées,

je m’agrippe et grimpe.

.

La peur tombe.

Sur la Terre aux longues jambes écartées

je serre mes doigts.

.

J’ouvre la masse.

J’allège. Je trouve le rire dans la pierre.

Dans son rire je me dissous.

Ma paroi est la porte du monde,

je l’ouvre.

.

Maternelle immense montagne

résonante et souple,

belle telle cloche d’airain

baisant l’océan en toute pierre,

grimpeur je suis son battant

cognant léger au concave

ventre de la montagne,

Je grimpe,

j’ouvre la montagne qui me hisse.

Elle et moi sommes le bourdon

du chœur de toutes et tous

qui souffrent et luttent et cherchent

sommeil si ce n’est paix,

qui cherchent à la belle étoile répit,

la nuque juste posée sur la pierre

sur la prise que je prends

pour ancre dans le haut vide,

pour ancre de ma barque sans nom,

.

qu’au bout de mon bras

je prends pour élan de ma vie

effilée dans les fumerolles.

.

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Yves Bergeret

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REBONDS 4, Grimper

Deux poèmes créés et calligraphiés (acrylique et encre de Chine) le 26 juin 2022 vers 2600 mètres, au dessus de la Balme de François Blanc, au bout de la moraine latérale vertigineuse du Glacier Noir, non loin de Briançon, sur deux papiers renforcés en format 215 cm de haut par 60 de large, directement sous les immenses face sud de la Barre des Ecrins, face nord du Pelvoux avec son arête nord de la Pointe Puiseux, face nord du Pic sans Nom, face nord des Ailefroides, face est du Pic Coolidge, culminant tous entre 4100 et 3700 mètres ; sur eux j’allais en tous sens dans ma jeunesse, peut-être ancêtre des martinets alpins géants à ventre blanc qui strient le ciel de cette moraine.

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De ce poème, le poète Francesco Marotta crée la très ferme version italienne que voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/07/03/scalare/

Entre mains calleuses

au bout d’avant-bras noueux

et les très hautes roches raides

une fumerolle :

toi.

.

Tu as deux âges à la fois : la lave et l’érosion,

en somme deux limes radicales

comme deux fils noirs, félins.

Souples tels félins.

Ne se croisant que sur la paroi,

tels vols et cris de martinets.

.

Cris fusant du haut

traversant l’espace,

le bel espace rêche,

ivoire doré,

et tu le traverses.

L’espace pour toi

hoche sa tête.

La sueur qui tombe de son front

forme les montagnes,

gouttes de l’espace

toutes nées de ton cri double sur la paroi.

*****

Version complète non calligraphiée :

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Corps naissant de la paroi

fumerolle

.

entre mains calleuses

au bout d’avant-bras noueux

et les très hautes roches raides

une fumerolle en lutte,

mobile :

c’est toi.

.

Tu as deux âges à la fois : la lave et l’érosion,

en somme deux limes radicales.

Oui, telles deux fils noirs.

Souples tels félins.

Ne se croisant que sur la paroi verticale,

deux fils, vols et cris doubles de martinets

sans jamais collision ni heurt.

.

Cris, sons fusant du haut

puis traversant l’espace de la droite à la gauche,

traversant, le portant, le bel espace rêche,

ivoire et gris et doré,

tu le traverses.

D’une oreille à l’autre de l’espace

qui hoche pour toi sa tête.

La sueur qui tombe de son front

forme les montagnes,

gouttes de l’espace

toutes nées de ton cri double sur la paroi.

.

Ta gorge grimpe lente

par devant la lumière,

ta gorge va l’amble

dansant

valsant

avec qui sait entendre.

.

*****

A grandes enjambées va la montagne

sur la mer et la douleur secrète des hommes pauvres,

.

brassées d’humanité dans ton geste quand tu grimpes,

la mer porte la montagne et ton geste et le long

labeur des bâtisseurs,

la mer s’appelle montagne.

*

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Yves Bergeret

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REBONDS 3, Parle le martinet

Poème créé dans un alpage de Glaise, près de Veynes, le 30 mai 2022, en très grande calligraphie à l’encre et à l’acrylique sur un papier renforcé de 215 cm de haut sur 60, pour, avec ce remerciement, répondre au « martinet alpin à ventre blanc » qui a supervisé en voltes inlassables la création de REBONDS 2, les deux poèmes calligraphiés sur la moraine du Glacier Noir le vendredi 20 mai 2022.

*

De ce poème voici en italien la splendide traduction du poète Francesco Marotta : https://rebstein.wordpress.com/2022/06/03/il-rondone/

*

D’une cime encore vierge

je jaillis avant l’ordre des choses.

Plus vite que rotation de planète

vers toi je vole.

.

Par l’ombre de mes ailes tu naquis.

De la faulx de mon vol

dans le chaos je te taille,

homme farouche

à l’oreille infinie.

.

Toi, homme, et moi, martinet noir,

nous excavons le minerai de la pensée,

partons accueillir

là où point de toit ne brûle.

*

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Yves Bergeret

*****

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REBONDS 2, au Glacier Noir

Au format de 215 cm de haut par 60 de large, deux poèmes créés sur l’échine de la moraine latérale du Glacier Noir, près de Briançon, le vendredi 20 mai 2022 vers 2500 mètres d’altitude, face à la Bosse de la Momie et aux contreforts nord du Pelvoux, face au versant nord-est du pic Coolidge, face à l’immense versant sud et sud-est de la Barre des Ecrins, toutes ces parois et arêtes où je grimpais il y a cinquante ans ; encre de Chine, acrylique. Puissant bruit du torrent exutoire du Glacier Noir ; diverses cascades dans les parois immédiates de la Grande Sagne ; chamois, deux martinets géants, une fouine…

*

Le poète Francesco Marotta propose en italien sa version claire, directe, quasi épique, de ces deux poèmes, ici : https://rebstein.wordpress.com/2022/06/02/sul-ghiacciaio-nero/

*

Il y a des barques dans le ciel.

Les montagnes de quatre mille mètres sont leurs ancres.

Qui a dormi dans les barques ?

Qui a traversé la mer ?

Qui a survécu ?

Verticale au dessus de toi

tonne la cascade

mêlée aux cris du vent.

Arrachant à la paroi mots et verbes.

Te les tendant.

Avec les plus sacrifiés d’entre nous

tu construis neuve légende.

Alors saura encore parler le monde.

*

*

*

Yves Bergeret

*****

***

*

REBONDS 1, Vie et métamorphose de huit poèmes de montagne

*

REBONDS

.

de huit poèmes (créés en août 1978)

de mon premier livre, Sous la Lombarde (édité en mars 1979)

.

et

repris en 1989 par le compositeur Edison Denisov

sous le titre Légendes des eaux souterraines,

œuvre pour 12 voix a capella

.

puis

repris en 2022 en huit calligraphies de très grand format

avant d’autres rebonds encore

.

avec

 analyses de ces mouvements de rebonds

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Le poète Francesco Marotta propose sa version italienne, d’une grande clarté, de cet article

à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/05/19/rimbalzi-rebonds-1/ (jusqu’à la fin de la troisième partie, partie consacrée à l’Ecoute du 9 février 2022)

puis à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/05/21/rimbalzi-rebonds-2/

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1

La poésie n’est pas statique, elle est montagne-temps

1960 : mes premières ascensions, souvent seul, sans corde les premières années, sur les montagnes autour de Briançon et de Grenoble : massifs de l’Oisans, des Cerces, du Queyras, de l’Ubaye, de Belledonne ; peu à peu j’en arrive à l’alpinisme de haut niveau

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1970, fracture d’une cheville au moment où j’allais me présenter au concours de guide de haute montagne. Je bifurque : en 1971 agrégation de lettres classiques. Mais l’alpinisme, en « amateur », donc libre, me reste une pratique constante, en Europe.

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1972 : refusant de porter les armes, je demande à « servir » en coopération, bien sûr en pays de haute montagne. Mais on m’envoie, en raison du concours que j’ai passé, à l’université de… Moscou pour deux années. Très vite je fais la connaissance d’Edison Denisov ; il a 19 ans de plus que moi, parle bien le français et m’interroge immédiatement sur Chant d’automne de Baudelaire.

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1977, été : j’organise une expédition d’alpinisme dans la seule partie de l’Himalaya non soumise à la mousson, l’Hindou Kouch afghan. Bouleversement : hautes vallées, cols d’altitude, campements nomades et villages sont extrêmement vivants, partout : la montagne n’est pas un stade sportif en plein air, elle est une humanité rude, parfois héroïque, parfois sacrée, toujours en acte, en tension, en récits épiques : elle parle. J’arrête l’alpinisme seulement technique, le trouvant superficiel et naïf, sans « écoute ». Je poursuis, encore maintenant mon usage de la montagne, sans corde, à la limite de l’escalade dans toute l’Europe, dans les déserts (Sahara, Maroc, Yémen, Chili…) et sur les volcans (Antilles, Sicile, Islande).

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1978, été : sous un prétexte sportif pour avoir le visa j’organise une nouvelle expédition dans le Nouristan, est de l’Afghanistan, dans une région presqu’inaccessible : en fait pour une approche anthropologique, poétique et musicologique. Avril 1978, nouveau coup d’état à Kaboul. Le pays se ferme ; guerres civiles et tribales n’y ont guère cessé depuis.

Je passe l’été autour de Briançon, allant presque toujours seul et en escalade sans corde sur les sommets de l’Oisans et surtout ceux du massif des Cerces. J’alterne, un jour une ascension / le suivant, repos sur un alpage où je lis René Char et écris, en suite de poèmes simples, mon « journal d’ascensions ». Je vois que s’est constitué un recueil. Il est édité au début de l’année suivante : c’est le journal de mon été dans le massif des Cerces, sous la « Lombarde », le vent d’est, apportant le beau temps. C’est mon premier livre, son titre : Sous la Lombarde.

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1982 : j’offre le recueil à Denisov, de passage à Paris. En fait nous nous rencontrons souvent, au fil des années et jusqu’à sa mort.

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1988 juin : juste avant que je ne parte travailler deux ans à Prague, je vois Denisov gare de Lyon à Paris. Il me demande mon accord pour écrire une pièce a capella avec Sous la Lombarde, sur une commande du Groupe Vocal de France ; il me demande de pouvoir modifier un tout petit peu le texte en cas de nécessité rythmique. Je donne mon double accord.

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1989 : Légende des eaux souterraines est composé par Denisov. Création peu d’années après à Lille, reprise rapidement à Paris, à Marseille par Musicatreize, le Groupe Vocal de France ayant été dissous.

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Si je donne ces précisions c’est parce que la relation de création entre Denisov et moi n’était pas éphémère ; et c’est aussi pour montrer que ce journal de poèmes de montagne n’a rien à voir avec un regard extatique sur une forme minérale contemplée à distance ni avec une décantation esthétique sur quelque inaccessible architecture. Ces poèmes viennent de la pratique physique, rugueuse, âpre, constamment en éveil en raison des dangers. Ils viennent de la pratique d’une masse minérale que je sais éminemment dynamique et vivante.

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2

L’œuvre-montagne, ses mots, ses voix

Voici le texte des huit poèmes de 1978 (c’est Denisov qui a ajouté les titres et choisi le titre pour l’ensemble ; ses modifications sur le texte originel sont minimes. J’en parlerai plus tard) :

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Légendes des eaux souterraines.

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1

Heure des reflets inconnus

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La mélancolie verte de la terre aimée

dans l’air du soir tourne

au lac de boire maintenant

les soucis que la chaleur en allée a laissés aux pierres

et les fatigues des vallons

les grandes montagnes s’en vont aussi

dans l’obscurité se fondent

jusqu’à demain peut-être

l’eau des bords du lac et l’herbe

échangent paroles de désirs et souvenirs

heure des reflets inconnus.

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2

Ligne

.

La ligne

de la ligne

de la ligne que du trait

de la ligne que du trait

ligne rouge du bois dément

ligne terre du bois montant

pierre lige de l’éboulis lent.

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3

Rivière rouge

.

A la guise des eaux

de ses eaux de flammes et de foin brûlé

marche la rivière rouge

et lève ses coudes bruyants

au coude de son lit.

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4

Premier soleil

.

Un premier soleil éclaire les bras

de la montagne assise au fond de la vallée

sous peu on déploiera les étalages de la lumière ;

les arbres à l’ombre

profitent des derniers repos

avant les grands murmures de la journée.

.

5

Le ciel

.

Le ciel

ses bras sans cesse glissent

prendre aux vallées lointaines

leurs travaux lents

et plus encore les crêtes ;

tout pressés du désir d’avancer soyons-nous

restons immobiles ancrés,

et encore plus haut que les caprices

voire les vivacités des vents

le ciel tourne.

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6

Les nuages

.

A la Roche de la Grande Tempête

des nuages impénitents

noirs et blancs

cognent leurs épaules

et selon l’humeur des vents

tête renversée

repartent étendre leur mélancolie

et mourir en aval

là où la terre sait retenir les eaux.

.

7

Au détour de la falaise

.

Au détour de la falaise

le vent s’est arrêté

et la piste aussi

il y a là à voir un étang rouge

son eau est le sang recueilli des pierres

trop vieilles

pour continuer à soutenir le ciel.

.

8

Silence

.

Les heures grises ici ne tombent pas

tout l’air est un fleuve de désirs et de paix

où coulent sans cesse

des charrois de pierres claires

et respirent lentement

les barques de la chaleur ;

autour des puits

les arbres écoutent

les légendes des eaux souterraines.

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*

Voici l’enregistrement de cette œuvre de Denisov, en 1995 à Moscou par le Nouveau Chœur de Moscou sous la direction d’Elena Rastvorova : : https://www.youtube.com/watch?v=7i2YIdxL3OE

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Dans son édition de la partition par Le Chant du monde Denisov rédige sa préface personnelle :

« Ce sont de calmes paysages montagnards, des miniatures polyphoniques pour douze voix indépendantes. Tout le cycle est écrit en demi-teintes, avec des changements de coloris constants et imperceptibles. Il n’y a rien là de figuratif, ni aucun effet extérieur. Les changements de coloris sont obtenus par superpositions de diverses combinaisons polyphoniques et par des jeux d’harmonies de densité variée (depuis des accords de douze sons et des clusters, jusqu’aux accords parfaits). Les variantes de l’accord de ré majeur qui apparaissent à divers moments sont liés, comme dans mes autres œuvres, à la notion de lumière, aussi bien la lumière réelle (le soleil) que des coloris du Lux aeterna. »

3

Ecoute du 9 février 2022

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Les décennies ont passé. Ma perception de cette œuvre de Denisov sur mes poèmes s’est fortement renouvelée : par l’évolution de ma pratique de la montagne et en particulier d’une montagne animiste dans le sud du Sahara pendant dix ans, par mon usage courant depuis le milieu des années 1990 du concept de langue-espace et, au cœur de celui-ci, par ma conception de l’écoute ( L’ E C O U T E (1) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) et  L’ E C O U T E ( 2 ) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ). Cette écoute est particulièrement attentive à ce que j’appelle le « tapis sonore », physiquement accolé au « tapis végétal » et parallèle à lui ; dans ce « tapis sonore » la « géophonie » est particulièrement riche et encore plus en montagne : vents de crêtes et de col, vents de pentes boisées, avalanches de neige, de séracs ou de pierres, torrents, gel et dégel, échos de failles et anfractuosités, éboulements, etc.

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Je suis bien sûr toujours aussi sensible à l’écriture musicale de Denisov. Très raffinée ici, semblant à l’extrême d’elle-même. Encore plus à présent je perçois sa très fine attention à ce que désignent les poèmes : la mobilité des couches de l’air traversé de lumière et toujours chargé d’humidité, donc parfois de vapeur et de brume, lorsque cette atmosphère très particulière touche la montagne qui est une croûte minérale vigoureusement hérissée. En une métaphore anthropocentrique pauvre je dirais que l’écriture musicale fait glisser-poser par les douze voix du chœur des caresses sur la peau rugueuse et âpre de la montagne rocheuse. Rocheuse car il ne s’agit jamais dans les poèmes que j’ai ici écrits de la montagne neigeuse de l’hiver ou de la haute altitude.

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Je perçois ces huit pièces de Denisov comme des transcriptions mélodiques vocales d’observations très précises de ce que le poème désigne, par exemple dans De la ligne, Que du trait… le relevé presque abstrait de formes réelles épurées qui n’existent jamais en plaine boisée et alluviale mais qui se rencontrent abondamment en altitude lorsque les strates minérales s’organisent en formes géométriques à longs plans ou lignes droits, obliques ou verticaux : c’est exactement ce que Cézanne dans ses aquarelles préparatoires sur la Sainte Victoire rend avec un réalisme d’extrême fidélité et non pas par une élaboration platonicienne.

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De même dans Le ciel et dans Les nuages Denisov suit au millimètre, dirais-je, ce que le poème a relevé, la mobilité polycentrée des mouvements multiples, vifs, turbulents des masses d’air chaud et froid qui s’agitent constamment auprès des faces et des crêtes et dont les soudaines et brèves formations, aussitôt dissoutes, en lambeaux de brume, donnent des indications précieuses et vitales à l’alpiniste en pleine paroi.

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De même encore Premier soleil ou Heure des reflets inconnus réincarnés en écriture musicale puis en interprétation par un ensemble vocal rendent à la perfection la diffraction de la lumière dans les couches de l’air proches des parois et des crêtes à certaines heures, entre autres à l’aube, lorsque les rayons du soleil les traversent en oblique et en exaltent les charges d’humidité que l’œil humain perçoit alors comme des couleurs. Denisov a d’abord été un ingénieur et ces analyses d’optique et de mécanique des fluides devaient, je pense, lui être évidentes.

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Mais le titre qu’il a, à son initiative, choisi pour cet ensemble de pièces vocales renvoie, à mon avis, à une réelle difficulté de traduction. Ou plutôt difficulté de concordance culturelle ou de concordance de deux modalités de ce que j’appelle la langue-espace.

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Pour moi ces poèmes-ci concernent constamment le monde d’atmosphère et de roche des Alpes ; je suis poète des Alpes granitiques et des Préalpes calcaires ; certes quelques poèmes de Sous la lombarde concernent les reliefs karstiques de la Bosnie, eux aussi calcaires. Mais tout dans ce livre est situé, pour moi, dans le « vide montagnard » qui n’est jamais absence, mais qui est mouvement turbulent et même sonore de ces couches de l’air que le vent et l’évolution de la chaleur diurne agitent au contact de et contre parois et crêtes. Rien de souterrain.

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Mais Denisov a été complètement nourri de la langue-espace russe et sibérienne où il est né. L’immense plaine de Moscou et celle encore plus vaste de la Sibérie sont senties et vécues comme le lieu du gel et du dégel, tous les deux violents, gel et dégel de l’humus, du sol, de la terre, de la glaise et de la glèbe, de la tourbe, le socle rocheux ne se trouvant que très loin en profondeur, invisible. Toundra et steppe. Sillonnés de fleuves très longs et très larges dont au printemps le dégel est soudain et virulent. Il me semble que le titre inventé par Denisov renvoie à un rêve russe. Les « eaux souterraines » suscitent des légendes dans les cavités surtout calcaires et karstiques que la spéléologie explore. Ainsi la puissante résurgence de la Sorgue à Fontaine de Vaucluse enflamme-t-elle l’inspiration poétique de Pétrarque et de René Char, puis l’inspiration musicale de Tristan Murail dans son La Vallée close, pour mezzo-soprano, clarinette, violon, alto et violoncelle, de 2016 porté par Liszt et les sonnets de Pétrarque : la voix ici chante l’élan lyrique de Pétrarque, élan jaillissant comme l’eau de la résurgence mystérieuse, en somme l’inverse, malgré le titre, de ce que, par Légendes des eaux souterraines, font entendre en douze voix les mouvements de l’air sur les parois rocheuses. Or cette spéléologie attachée à la Sorgue et apte à la légende n’est pas une activité de la langue-espace russe. Mais pour Denisov, l’ingénieur qui a vécu sa jeunesse dans la toundra, mes poèmes qu’il met en musique chorale créent un espace mythique, donc légendaire, celui de la fluidité turbulente, caressante et à multiples plans où proche et lointain s’accouplent sans cesse : fluidité de la très réelle atmosphère humide qui met en travail la dureté minérale des masses granitiques et calcaires. En somme il s’agit d’une inattendue spéléologie de l’eau non pas parmi les grottes mais dans la densité des couches de l’air au contact de la masse minérale.

4

Nouvelles dimensions de l’œuvre, ce mois d’avril 2022

A présent je me rends mieux compte que ce qui est en jeu dans cette œuvre, mobile à chaque nouvelle lecture, à chaque nouvelle écoute, c’est la géophonie de la montagne et les réponses qui, dans un ensemble, lui sont données. Je renvoie à nouveau ici à mon étude :  L’ E C O U T E ( 2 ) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) et tout particulièrement à son début. En écrivant l’été 1978 ces huit poèmes j’étais entièrement attentif à la vitalité des événements physiques de la montagne, de ses eaux et des courants de son air, tous événements que je savais déjà considérer pour eux-mêmes ; je me passais des habituelles projections esthétisantes, littéraires ou psychologiques sur le « paysage » alpin où l’on écoute d’abord sa propre mélancolie, sa bravoure ou son orgueilleuse solitude comme depuis Rousseau tout bon romantique savoure de le faire. Je n’écoutais pas, ah non, les palpitations d’un sentiment mystique ou exalté que j’aurais éprouvé. J’écoutais le son lui-même de la montagne.

En composant dix ans après son œuvre a capella avec mes poèmes Denisov, je le pense, écoutait non pas quelque sublimation religieuse mais le son spécifique de l’espace montagnard, avec les mouvements subtils de ses couches d’air.

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Or sortir de l’écoute projective occidentale, romantique ou religieuse en particulier, est une démarche peu habituelle pour des Européens. Il est vrai cependant que pratiquer l’écoute de la géophonie fait partie de la vie et du métier des géologues, des botanistes, des hydrologues et des alpinistes ; mais assez peu de celle des promeneurs solitaires qui rêvent. Cette écoute suppose un basculement : on écoute la source ou les sources du son de la montagne et non pas la variété émotionnelle intérieure qu’on projette à demi consciemment sur lui.

Mais hors tradition culturelle européenne post-romantique, on sait constamment écouter cette géophonie : c’est le propre de la pensée animiste, qui est universelle, y compris dans le monde gréco-romain. Je ne suis pas certain que Denisov employait ces termes ; mais je me rappelle qu’il était extrêmement attentif aux collectes ethnomusicologiques, quand bien même avec les paramètres socio-culturels de l’époque soviétique. Il me faisait écouter chez lui à Moscou d’étonnants chants a capella collectés dans la toundra la plus lointaine, au nord de la Sibérie ; j’ai encore un disque vinyle, à tirage très limité, qu’il m’avait donné, de chants de femmes âgées s’adressant aux génies invisibles de la forêt, voire parfois chantant la parole ou la mélopée de ce qui souffle, donc de ce pouvoir animiste, depuis le cœur de la toundra : elles chantent la géophonie de cet espace.

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A présent je pense que l’œuvre de Denisov et moi est sur le chemin animiste qui répond à la géophonie de la montagne ou peut-être même qui donne à percevoir cette géophonie de la montagne. Une œuvre inhabituelle et étrange, dans le catalogue de Denisov, me semble-t-il ; moins inhabituelle dans ma propre production. Et je dois dire que la forme en cluster ou agrégat adoptée ici par Denisov convient parfaitement à la polyphonie animiste du lieu.

Or j’ai eu la chance, qu’à vrai dire j’ai longtemps recherchée, d’entendre le chant polyphonique non pas d’une montagne, mais d’une réponse humaine à la turbulence animiste d’une montagne ; et même la chance d’être moi-même physiquement inscrit dans la pratique de circulation sonore et chorale entre la montagne et la communauté humaine animiste que je vais dire ici.

Pendant une large vingtaine de longs séjours de 2000 à 2009 j’ai vécu en « immersion totale » et travaillé avec un groupe initiatique de six « poseurs de signes » d’un village Toro nomu sans écriture de cinq cents habitants animistes : il s’appelle Koyo, se trouve en haut d’une montagne tabulaire de grès au nord du Mali ; il n’est accessible qu’en escalade. Hors la très brève saison des pluies, juillet et août, un soir par semaine un groupe initiatique de six femmes âgées chantait-dansait un rite essentiel au village en une polyphonie généralement en mineur. Assez rapidement, au bout de deux ans, j’étais initié à l’écoute de ce chant : ou plus exactement à sa fonction. L’ontologie (si je puis dire) animiste Toro nomu considère que tout le réel est constitué de « la parole » en densité, action et fertilité variant selon les saisons, les fonctions et les gestes que l’initiation identifie dans chaque lieu et chaque événement humain, animal ou géophonique de cette montagne. Cependant ce réel, constamment polysémique et plus ou moins discrètement polyphonique, s’épuise lentement et doit être refondé périodiquement par un sacrifice rituel puis, surtout, par le chant chorégraphié des six femmes aînées. Dans leur pratique rituelle chorale à laquelle assiste et, effectivement, prend part la totalité des habitants sur une place circulaire spécifique du village, femmes assises au sol d’un côté du cercle de chant-danse, hommes assis de l’autre, non seulement le réel est refondé par le chant mais même de nouveaux événements inattendus deviennent « réels » en étant chantés par ces femmes âgées valideuses de réalité. Ainsi en a-t-il été de mon arrivée au village, de mes actes successifs et surtout des actes de création, donc actes amenant diverses choses dans la visibilité du signe peint et du signe alphabétique que les « poseurs de signes » et moi, le poète « diseur d’espace », nous effectuions toujours dehors et au vu de tous dans la journée dans finalement presque toutes les parties de cette montagne. Le chant-danse était le valideur de nos actes et donc l’accroisseur du réel.

Sur cette expérience et cette pratique, fondamentales, je renvoie à mon livre de 2019, Le Trait qui nomme.

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J’ai bien sûr pensé alors au chœur de la tragédie grecque qui après le sacrifice initial du bouc à Dionysos chante-danse sur l’orchestra l’inquiétude de la communauté et aide un protagoniste et un deutéragoniste à chercher un dialogue possible et même rebelle avec des dieux animistes implacables.

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Denisov ne connaissait pas le chœur des femmes âgées de Koyo. Mais il connaissait le chœur grec antique et, très probablement, sa fonction. Y a-t-il pensé en composant son œuvre a capella avec mes poèmes ? Ce qui est sûr c’est que Légendes des eaux souterraines se tient dans un espace étrange, qui n’est pas dans une abstraction transcendante esthétisante ni dans une exaltation mélodramatique d’un Mont sacré, ni dans le poumon sombre des borborygmes internes de quelque volcan. Sa partition en agrégats polyphoniques installe un lieu tiers, ni géophonique ni humain, encore moins religieux. Notre œuvre, à présent, me paraît d’une modernité audacieuse où les mots et les sons du poème sont devenus performatifs, agissant sans injonction, liberté absolue d’une création humaine : une création qui écoute la montagne, respecte, dit et n’impose rien.

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Se pose alors la question de savoir si la montagne en tant que telle est présente dans la musique occidentale. En fait fort peu. De la Nuit sur le Mont chauve, de la Symphonie alpestre, de la Symphonie sur un chant montagnard, je salue bien sûr les talents narratifs et les suggestifs élans propices aux rêves. Mais, bon… Et leurs mots muets, leur poème vide ?

Une montagne est cependant puissamment présente dans une oeuvre capitale et assez proche de notre temps. C’est le Sinaï dans le Moïse et Aaron de Schoenberg. Tant dans le livret qu’il écrit lui-même que dans sa partition Schoenberg assigne un rôle fondamental à cette abrupte montagne du désert. Rôle pour ce qu’elle-même n’est pas, rôle oblitérant complètement sa géophonie. Car le Sinaï de Schoenberg, puissant, majestueux et intimidant, est l’escalier aux gradins immenses que monte et descend Moïse ; il est le haut-parleur dans lequel la terrifiante et, à la fragile oreille humaine, quasi assourdissante volonté du dieu unique se fait connaître. A son sommet le dieu unique transcendant dicte son organisation du monde et de la vie en dix commandements. Mais cette transcendante et terrifiante dictée est quasiment inaudible. Si une géophonie semble subsister dans cet opéra c’est le cluster, magnifique sans aucun doute, du Buisson Ardent à l’ouverture qui la donne à entendre.

Mais entre la géophonie de la montagne qu’il exclut presque et la transcendance quasi muette Schoenberg développe la pluralité des voix humaines : dans une polyphonie échevelée, tel un chœur bacchique, le peuple hébreu s’étourdit en chantant-dansant autour du Veau d’or et, surtout, la tentative de voix humaine se scinde elle-même en deux, entre le Sprechgesang du vieux Moïse bégayant et la fioriture éperdue de son frère Aaron. La géophonie de la montagne n’est pas entendue, le chœur s’égare, protagoniste et deutéragoniste s’affrontent et Schoenberg laisse sans conclusion son opéra. Nous indiquant, sans l’avoir vraiment voulu, que le refus de la géophonie animiste et la transcendance schizante conduisent à une aporie sans espoir.

Légendes des eaux souterraines, même si l’œuvre est assez brève, au contraire reste œuvre moderne, espérante, ouverte. Le poème et le chœur existent et se déploient dans leur lumineuse plénitude sans avoir besoin de héros, sans avoir besoin de la mélancolie de quelque Wanderer sur l’alpage, sans tragédie de l’échec ou de la nostalgie.

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Mes huit poèmes disent l’aube, le vent frais, la vapeur contre la paroi, le mouvement de la masse minérale, la vie multiple. De la montagne. Dans mes huit poèmes la montagne naît à elle-même dans les mots du poème. Les douze voix à qui Denisov fait chanter les huit poèmes naissent du silence et font naître la montagne. La montagne est ici dite-chantée-entée dans le souffle de la voix humaine démultipliée en douze voix. Le poème dans le chœur est le bourdonnement géophonique de la montagne. Chanté il devient le bourdon. La profération de son bourdon en douze voix fait surgir dans le temenon de la salle de concert une réalité validée, comme celle chantée par les femmes âgées de Koyo.

Derrière son iconostase le pope renouvelant le geste sacrificiel d’Isaac puis du Christ psalmodie sa supplication à son dieu transcendant géniteur créateur tout puissant et éventuellement coléreux ; devant l’iconostase le chantre contre-psalmodie avec le pope ; et les fidèles, que l’iconostase protège de la violence du sacrifice et de la calcinante puissance divine, peuvent par intervalles rejoindre le chant. Ainsi en va-t-il du rite chanté orthodoxe, toujours a capella.

Mais dans le silence de la salle de concert le bourdon du poème-chœur attire, active, aspire le réel et le crée. La montagne naît, la montagne est.

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Ici le poème-choeur opère de la même manière que la polyphonie des Pygmées Aka : la famille nomadise dans la forêt équatoriale et s’installe pour une saison dans une parcelle qu’elle déboise et défriche. Elle ne peut entreprendre cette nouvelle phase de sa vie qu’en chantant polyphoniquement la vitalité des esprits de ce lieu de la forêt, l’énergie des graines et des racines, la fertilité des oiseaux, des animaux, des insectes et des êtres invisibles qui tous ensemble peuplent cet espace de sol, d’humus et d’air. Chanter polyphoniquement la parole du lieu le fonde et en rend possible de l’habiter, de s’y nourrir, d’y vivre, d’y prospérer. Poème-chœur fondateur.

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Lorsque dans l’antiquité grecque une cité décidait de fonder sur une côte à plusieurs jours de navigation une colonie, succursale de la cité-mère, immédiatement les cultes, les sacrifices et les chants rituels en étaient fixés, dits et pratiqués. Le nouveau réel, comme le montre clairement Marcel Detienne dans son livre de 1989 sur la Vie quotidienne des dieux grecs, est d’abord un cluster polyphonique plein, sans aucune rupture entre visible et invisible : le lien entre ces deux instances est le chant du poème psalmodié.

La colonie grecque s’installe dans son lieu qu’elle découvre en constituant immédiatement sa langue-espace avec dieux tutélaires et autres êtres invisibles.

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5

Calligraphier la géophonie de la montagne

A la fin de ce mois de mars 2022, une période faste de grand beau temps me permet de passer toutes mes journées seul assez haut dans la montagne. Quarante-quatre ans, quasiment, après l’été qui m’a donné Sous la Lombarde, quarante-quatre années de tant d’usages très variés de la vie, des montagnes alpines et autres, des volcans, des déserts minéraux. La fréquentation constante de compositeurs et de musiciens, de « poseurs de signes », le dialogue constant de création au sein de sociétés avec écriture ou sans écriture, l’attention constante à l’image et à son émergence en tout contexte ont donné que, sans aucun doute, mon écoute s’est amplifiée.

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Dans mon sac à dos je porte le grand papier cartonné très solide que j’ai taillé et roulé en huit pièces de 215 cm de haut par 60 de large ; dans mon sac je porte les pinceaux et les brosses, les tubes d’acrylique, la bouteille d’encre de Chine, plusieurs litres d’eau indispensables aux pinceaux et aux lavis, et encore un peu de matériel, un rien de nourriture. Je monte, je monte jusqu’à trouver un lieu au sol suffisamment plat, un ensoleillement indispensable au séchage, une vue immense : je retrouve mes montagnes, je les écoute. Le vent bouge en tous sens, quelques oiseaux cherchent les courants ascendants, des pierres roulent au loin dans un éboulis, le vent chahute mes grands papiers dont je dois lester les bords pour éviter déchirures si ce n’est envol, des nuages s’étirent sur la crête à ma gauche en jouant d’amoureuses joutes, mes montagnes vivent, et moi avec elles.

Mais ces jours-ci dans leur géophonie j’entends aussi la seconde géophonie des huit pièces de Denisov et j’entends l’action dramatique et les métaphores performatives de mes poèmes d’il y a quarante-quatre ans.

Le sixième jour de ce travail haut en altitude les huit pièces de Légendes des eaux souterraines/Sous la Lombarde se sont toutes déposées sur ces très grands papiers en vastes calligraphies gestuelles et alphabétiques.

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A présent l’œuvre est à quatre pôles, le réel est à quatre pôles : la montagne en sa géophonie, la voix chorale en sa musique, la métaphore performative en son poème écrit et enfin l’image en sa calligraphie animiste.

1

Heure des reflets inconnus

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La mélancolie verte de la terre aimée

dans l’air du soir tourne

au lac de boire maintenant

les soucis que la chaleur en allée a laissés aux pierres

et les fatigues des vallons

les grandes montagnes s’en vont aussi

dans l’obscurité se fondent

jusqu’à demain peut-être

l’eau des bords du lac et l’herbe

échangent paroles de désirs et souvenirs

heure des reflets inconnus.

2

Ligne

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La ligne

de la ligne

de la ligne que du trait

de la ligne que du trait

ligne rouge du bois dément

ligne terre du bois montant

pierre lige de l’éboulis lent.

3

Rivière rouge

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A la guise des eaux

de ses eaux de flammes et de foin brûlé

marche la rivière rouge

et lève ses coudes bruyants

au coude de son lit.

4

Premier soleil

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Un premier soleil éclaire les bras

de la montagne assise au fond de la vallée

sous peu on déploiera les étalages de la lumière ;

les arbres à l’ombre

profitent des derniers repos

avant les grands murmures de la journée.

5

Le ciel

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Le ciel

ses bras sans cesse glissent

prendre aux vallées lointaines

leurs travaux lents

et plus encore les crêtes ;

tout pressés du désir d’avancer soyons-nous

restons immobiles ancrés,

et encore plus haut que les caprices voire les vivacités des vents

le ciel tourne.

6

Les nuages

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A la Roche de la Grande Tempête

des nuages impénitents

noirs et blancs

cognent leurs épaules

et selon l’humeur des vents

tête renversée

repartent étendre leur mélancolie

et mourir en aval

là où la terre sait retenir les eaux.

7

Au détour de la falaise

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Au détour de la falaise

le vent s’est arrêté

et la piste aussi

il y a là à voir un étang rouge

son eau est le sang recueilli des pierres

trop vieilles

pour continuer à soutenir le ciel.

8

Silence

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Les heures grises ici ne tombent pas

tout l’air est un fleuve de désirs et de paix

où coulent sans cesse

des charrois de pierres claires

et respirent lentement

les barques de la chaleur ;

autour des puits

les arbres écoutent

les légendes des eaux souterraines.

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Voici à nouveau l’enregistrement de cette œuvre de Denisov, par le Nouveau Chœur de Moscou, qu’en 1995 à Moscou dirigeait Elena Rastvorova : https://www.youtube.com/watch?v=7i2YIdxL3OE

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Il se produira que dans l’obscurité de la salle sur la scène éclairée je dirai le premier poème, tandis que dans une découpe de lumière se lèvera la première calligraphie qui restera verticale jusqu’au bout dans sa lumière, puis les douze choristes debout en demi cercle chanteront ce poème. Puis après un silence je dirai le second poème, tandis que dans sa propre découpe de lumière se lèvera, bien à l’écart de la première, la seconde calligraphie, puis les choristes en chanteront le poème, et ainsi en ira-t-il jusqu’à la fin. Les huit calligraphies, à distance les unes des autres, sont de la même hauteur, sont à peu près de la même largeur ; mais leurs bords ne sont pas exactement parallèles, ondoient parfois, colonnes d’une vapeur ondoyant dans le courant ascendant du chant ; enfin toute la lumière décroîtra, laissant à son ardente pénombre la parole de la montagne.

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Yves Bergeret

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P.S.1 :

Maïlys Pascault, brillante chercheuse en musicologie à l’université de Tours enseignant également en région parisienne, développe actuellement une analyse purement musicologique sur les relations créatrices de Denisov avec la langue française ; il s’agit essentiellement de son opéra L’Ecume des jours, à partir du roman de Boris Vian que je lui avais offert en 1973, et de Légendes des eaux souterraines. Cette analyse sera publiée dans les prochaines semaines.

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P.S.2 :

Pour mémoire :

j’ai créé, calligraphié puis dit avec divers musiciens les poèmes suivants principalement en France et en Italie (avant édition en livres) :

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L’île parle, avec Marina Borgo & Enrico Ciullo, percussions, février 2010

Poème de l’Etna, avec Enrico Ciullo, percussions, octobre 2011, puis avec Sergio Castroreale, clarinette, février 2019

Un étranger vient voir Ogo Ban, avec Enrico Ciullo, percussions, octobre 2011, et avec Jean-Luc Menet, flûte, mars 2012

L’Os léger, avec Enrico Sorbello, violoncelle, et Savi Mana,violon, juin 2013

Les voix du sol, avec Savi Mana, octobre 2013

La soif, avec Clément Caratini, clarinette, décembre 2013

Cheval Proue, prologue de Carène, avec Jean-François Vrod, violon, mars 2016

Carène, avec Paolo Anile, saxophone, décembre 2017, et avec Olivier Journaud, violoncelle, novembre 2019

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et, dès les années 1990, bien d’autres installations de mes poèmes calligraphiés avec interventions de divers musiciens spécialisés en musique contemporaine (entre autres Pierre-Yves Artaud, flûte) à Chypre, à la Martinique, au Sénégal…

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