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Bégayer

On peut entendre, dit par l’auteur, cet article avec toutes ses illustrations musicales et ethnomusicologiques sur le site et la webradio du Festival 2018 Printemps des Arts de Monte-Carlo, dans l’émission intitulée Nuit du bégaiement (du vendredi 23 mars, 23 heures, au samedi 24 mars, 5 heures ; disponible à la réécoute) et produite par David Christoffel. Voici : https://soundcloud.com/la-webradio-du-printemps-des-arts-de-monte-carlo/yves-bergeret

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Cet article arrive dans la langue italienne grâce à une traduction belle et dynamique du poète Francesco Marotta, que l’on peut lire ici : https://rebstein.files.wordpress.com/2018/03/yves-bergeret-bc3a9gayer-2018.pdf

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L’espace bourdonne : terre et ciel bourdonnent. A cet incessant bourdonnement on peut répondre en posant le signe graphique qui met soudain à distance le bruit et ouvre la brèche du silence par le premier trait qui nomme. C’est ce que j’analyse dans l’article L’Image au mur agit qu’on peut lire par ce lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/04/16/limage-au-mur-agit/

Mais aussi on peut répondre à ce bourdonnement en restant dans l’oralité et en osant comprendre ou  élancer quelque chose avec ses cordes vocales.

 

1

Le nom qui trébuche

 

 

Il habitait à Nissanata, dans le nord du Mali, au pied d’une montagne du Sahara. Malgré ce que dit la Constitution du pays, il restait, comme tout son village d’ailleurs, esclave d’un maître Peul invisible. La guerre actuelle l’a tué, lui, Soumaïla Goco Tamboura. Il était au bord, toujours au bord d’un autre état du réel. Ainsi était-il devin : en lançant en l’air les cauris il traduisait au consultant ce qu’à sa question inquiète les esprits invisibles répondaient par la disposition des cauris retombés à terre. Il était aussi griot pour la louange et la mémoire de la famille du maître, donc mémorialiste et généalogiste enjoliveur, mais sa psalmodie et son chant dans sa langue, le Peul, étaient si belles et si puissantes qu’il atteignait d’étranges terres de liberté par sa parole propre, bien ailleurs que dans la louange. Il ne savait ni lire ni écrire ; mais dans son village et sa région où quasiment personne ne dessinait il inventait sur papier des dessins pour transmettre, des dessins pour m’initier et me faire apprendre les esprits et les rites du lieu ; puis il me donnait chacun de ces dessins en insistant pour me le « lire », nous faisant ainsi lui et moi retourner plus vaillants dans l’oralité. Puis il abandonna le papier et me « dessina-inscrivit » des choses sur des plaques de métal qu’il trouvait un peu plus loin, à l’oasis, le jour du marché. Sur celle photographiée ici il m’a dit qu’il a écrit le nom de son village, pour le fixer dans le réel de la nomination et m’en transmettre la clef du mot qui incarne, stabilise et pérennise. Voyez comme il a écrit. Il était le grand bégayeur de son village.

 

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2

Cap Chassiron à marée basse, à l’île d’Oléron

 

 

Fin février, vent du nord, glacé. La marée basse a découvert le cap nord-ouest de la longue île d’Oléron. Loin de bégayer le phare de Chassiron par éclats brefs donne le rythme de la nuit et de la sûreté d’orientation dans ces parages sableux aux nombreux écueils où tant de naufrages au fil des siècles tuent les marins par dizaines. La marée basse dégage les couches géologiques sédimentaires au très faible pendage. Loin, à des centaines de mètres de la petite falaise du phare, la ligne de la vague déferlante. Entre elle et la falaise, les courbes, les sinuosités dans un rythme insistant et répétitif des strates minérales. J’ai d’abord cru à un impossible labour du socle rocheux par je ne sais quel dieu bégayant ivre à la charrue. En fait le labour est celui du travail incessant d’érosion des vagues, des courants, des marées et des tempêtes sur le socle minéral. Finalement difficile de savoir qui crée ces striures haletantes gigantesques : la roche en ses soubresauts à l’échelle du temps géologique, ou l’eau salée en ses rognements hors toute mesure, ou un destin aveugle ? Difficile de savoir, car tout dans ce pendage très faible reste quasiment horizontal, et la strie rocheuse, et le ciel, et l’océan. Immense bégaiement de qui pour dire quoi. Bien sûr sans aucune réponse qui puisse être formulée.

 

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3

Katajjayt inuit

 

 

Plate et blanche la terre ici. Le vent souffle sans fin. Neige couvre tout. Congères parfois se hérissent. Températures extrêmement basses. Distances immenses entre les villages. Les Inuit vivent ici avec et dans le bourdon de l’espace blanc, la note continue : le vent qui souffle sans rencontrer d’obstacle sur les étendues immenses.

 

Quand bien même on peut à présent se déplacer en moto-neige et même, si les énormes moyens financiers en sont disponibles, en hélicoptère, l’espace reste immense. Espace couvert de glace que couvre la neige au plus long de l’année. Faible relief ; ses longues formes étirées se répètent hors des limites de la perception humaine.

 

Très faible est la population. Très rare, la flore. La faune aussi, quelques grandes oies sauvages, quelques oiseaux de mer ; de rares ours, des phoques, quelques mammifères. Tous endurants au très grand froid.

 

La lumière est longuement constante et l’alternance rapide des jours rythmée en cycles d’une douzaine d’heures n’existe pour ainsi dire pas. A la nuit blanche ininterrompue de l’été succède la nuit polaire ininterrompue de plusieurs mois.

 

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Là on se réunit. Pour des joutes vocales. Deux femmes assises ou debout approchent extrêmement près leurs visages, leurs bouches. En inspirant à voix de gorge très rauque l’une lance un groupe de deux à cinq syllabes ; en face l’autre lance une répartie de souffle sonore, émis avant que la première ne reprenne, sans la moindre seconde d’attente, son groupe de syllabes. Aussitôt après la seconde fait entendre son souffle d’expiration. Alternance extrêmement rapide. Ces exercices portent le nom de katajjaït ; le sens et l’étymologie de ce nom, ici au pluriel, se sont perdus.

 

Les syllabes expirées ont eu une signification, perdue elle aussi. Juste un langage résiduel dans le chant, sans syntaxe, sans récit ni intrigue ni personnage, peut-être sans action. Ni le mouvement de la prose ni la densité du poème. Mais langage : en lutte avec lui-même.

 

Les femmes qui pratiquent ces joutes parlent parfois de jeu et même de compétition. Jadis deux équipes de femmes s’affrontaient, disent-elles, en duels successifs. La perdante était celle qui la première perdait le souffle ou riait. Perdre par le rire… La perdante était remplacée par une autre femme de son équipe. L’équipe perdante était celle qui s’épuisait la première à force d’éliminations. On ne sait plus ce que l’on perdait ni d‘ailleurs ce que l’on gagnait. Ces joutes katajjaït, alors que leurs pratiques étaient sur le point de disparaître, ont soudain repris il y a une vingtaine d’années, dans tout le Nord-Est canadien, et connaissent succès, engouement, efficacité (je le pense) chez les Inuit. Actuellement la joute vocale à chants de gorge importe.

 

Si l’on entend le chant les yeux fermés sans voir les deux chanteuses presque accolées, on a l’impression d’une course effrénée. Alors on nie l’espace. On va si vite que la distance n’existe plus. Mais une course finit toujours par un épuisement progressif et une baisse de la vitesse. Or rien de tel ici. Le rythme du chant de gorge est constant, extrêmement rapide jusqu’au moment précis de son arrêt brusque.

 

De quelle course s’agit-il ? De celle du vent, auquel les chanteuses s’égalent et que même elles tutoient, accoudées à lui, le temps de la joute ? De celle d’une paire d’esprits jumeaux invisibles que l’on accompagne dans un parcours fulgurant sur ces terres blanches où le chamanisme est familier ?

 

Avant tout il s’agit de vocalité humaine. On dit parfois que ces petits groupes de syllabes s’inspirent du cri des grandes oies sauvages. Une oie sauvage en terre animiste n’est pas un gros oiseau robuste à long cou mais la forme emplumée d’un esprit puissant, bénéfique ou maléfique selon les circonstances. Cherche-t-on dans certaines de ces joutes à rejoindre un dialogue primordial avec les oies ?

 

L’alternance entre le son rauque de gorge et celui de l’expiration est toujours perceptible, même les yeux fermés. Il fait parfois penser au halètement du coït. Mais il ne fait entendre aucune montée jusqu’au paroxysme d’un orgasme ni aucun relâchement de tension ensuite. Si le halètement sexuel est dans un arrière-plan sonore de ces joutes, c’est plutôt afin de faire apparaître ce halètement comme un mouvement rythmé inaccompli où les deux partenaires s’épuisent sans trouver de permanence rythmique. Ou plutôt elles halètent à la recherche de cette permanence dont seul le katajjaït, chant de deux gorges, donne la figuration.

 

Or le katajjaït se pratique généralement à deux femmes, visages quasi accolés. Ce sont elles qui ont le pouvoir de réjouir la communauté, de la passionner, de la ressouder, de refaire le monde indéterminé, monochrome et, immesurable par le moyen d’une extrême densité vocale, densité de l’accompagnement des grues sauvages et de l’installation du beau halètement dans une éternité blanche. Le chant de gorge se révèle frère gémellé du vent, un frère qui a souveraineté sur lui, et pose dans la vocalité humaine, en toute proximité de la phrase, l’aube du mot, lui-même acte de mise à distance et de séparation par nomination, ce qui est le propre de la parole. Bégaiement salvateur. Le théâtre peut naître.

 

***

 

4

Hésiode, les Travaux et les jours, engendrement d’Aphrodite en écume par vagues

 

 

Il y a trois mille ans Hésiode reprend à partir de l’oralité et fixe dans l’écriture de sa Théogonie les épisodes de la création du monde. Voici ce passage que traduit Jean-Louis Backès, des vers 154 à 198 :

 

« Tous les enfants qui étaient nés

de Terre et de Ciel,

enfants à faire peur,

avaient de toujours grande haine

pour leur père. Lui,

dès le premier moment où ils naissaient,

il les faisait tous disparaître

-leur fermant tout chemin vers le jour-

dans les replis de la Terre.

La méchanceté lui faisait plaisir,

à lui, Ciel. Et Terre l’immense

en ses entrailles gémissait,

resserrés. Elle inventa une ruse,

astucieuse et méchante…

| …d’une pierre très dure elle fit une grande serpe

et son fils Kronos lui dit qu’il l’utiliserait… ]

Terre l’immense

éprouva une grande joie en son cœur.
Elle le plaça en embuscade ;

elle lui mit en mains

la serpe aux crocs durs,

et lui expliqua toute la ruse.

Voici qu’arrive le grand Ciel,

traînant après lui la nuit,

dans la fureur du désir il s’étend

sur Terre, il la couvre

entière. Le fils alors, de sa cachette,

étendit la main

gauche ; de la droite il saisit

la grande, longue serpe

aux crocs durs, et bondissant,

les couilles de son père

il les trancha ; il les rejeta

vite pour qu’elles tombent

derrière lui. Sa main les lâcha vite,

mais elles laissèrent des traces.

Toutes les gouttes sanglantes

qui s’éparpillèrent partout,

Terre les reçut. A mesure

qu’allaient et venaient les années,

en naquirent les Erinyes

et les immenses géants […]

 

Dès qu’il les eût tranchées,

avec la pierre dure, les couilles,

il les jeta du haut de la terre ferme

dans la mer aux fortes vagues.

La mer les transporta pendant longtemps

et une écume

blanche sortit de cette chair

qui ne meurt pas. Une fille

en naquit. Et tout d’abord vers Cythère,

l’île inspirée,

elle vogua ; puis elle aborda

à Chypre qu’entourent les vagues.

Elle sortit de l’eau, belle et pudique

déesse, et l’herbe

poussait sous ses pieds délicats.

On l’appelle Aphrodite,

déesse de l’écume […], formée avec de l’écume. »

 

Autrement dit : de la terrible violence originelle du dieu Kronos qui dévore tous ses enfants, on se libère par la violence mais contre lui seul et alors castratrice ; et le geste violent libérateur crée un nouveau dieu répétitif et éphémère, l’écume à la crête des vagues, toujours re-née, inaboutie et reprise : ce dieu est Aphrodite, perpétuel bégaiement marin qui émet et impulse le désir, onde bégayante à jamais sur les strates au littoral d’Oléron.

 

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5

Sibylle de Cumes au balbutiement chamanique, Enéïde, chant VI

 

 

Mille ans après, à Rome dont Auguste vient de stabiliser le pouvoir impérial sur tous les pourtours de la Méditerranée, Virgile offre son épopée fondatrice, l’Enéide : Enée fuit Troyes en flammes pour la refonder dans le Latium et ainsi créer Rome. Comme Ulysse malmené par les vents divins contradictoires, Enée navigue, dérive, s’égare ; mais pour retrouver sens à sa longue errance il se rend en consultation auprès de la plus grande prêtresse d’Apollon, le maître de l’ordre du monde : dans une caverne embrumée de fumerolles sulfureuses dans la caldera des Champs Phlégréens, faubourg actuel de Naples, la Sibylle de Cumes lui indique la route de son destin de fondateur de civilisation. Virgile écrit ceci au sixième chant de l’Enéide : « L’énorme flanc de la roche euboïque est taillé en forme d’antre, où cent larges avenues conduisent à cent portes, et d’où sortent autant de voix, réponses de la Sibylle. On était arrivé sur le seuil, lorsque la vierge dit : « c’est le moment d’interroger les destins : le dieu ! voici le dieu ! » Comme elle prononçait ces mots devant les portes, tout à coup, son visage, son teint se sont altérés, sa chevelure s’est répandue en désordre ; puis sa poitrine halète, son cœur farouche se gonfle de rage ; elle paraît plus grande, sa voix n’a plus un son humain : car elle a déjà senti le souffle et l’approche du dieu. « Tu tardes à offrir tes vœux et tes prières, Troyen Enée, dit-elle, Tu tardes ! » [ Ici s’engage le dialogue halluciné entre le consultant, Enée, et la chamane d’Apollon, qui était sans doute la plus grande devineresse du bassin occidental de la Méditerranée ; alors Enée présente son récit et sa requête, espérant la prédiction d’Apollon Phébus ; la transe de possession de la Sibylle commence .]

« Cependant, rebelle encore à l’obsession de Phébus, la prêtresse se débat monstrueusement dans son antre, comme une Bacchante, et tâche de secouer de sa poitrine le dieu puissant ; lui n’en fatigue que plus sa bouche enragée, domptant son cœur sauvage, et la façonne à sa volonté qui l’oppresse. Déjà les cent portes énormes de la demeure se sont ouvertes d’elles-mêmes et portent par les airs les réponses de la prophétesse. » Ainsi traduit Maurice Rat. Et alors les révélations apportées par la bouche de la Sibylle sont capitales et permettent à Enée d’aller dans les Enfers, l’au-delà de l’Antiquité gréco-romaine, dialoguer par-dessus la mort avec ses ancêtres et les grands héros mythiques qui lui indiquent avec précision le chemin de son destin futur.

 

L’épisode est central. C’est par le bégaiement divin que non seulement l’Empire romain trouve comment se fonder, mais aussi que l’histoire d’un peuple dégage son sens millénaire. Le bégaiement de la prophétesse est le point de contact entre d’une part la plus profonde volonté du divin et la plus pénétrante vision prospective de ce dernier et d’autre part un groupe d’hommes allant à tâtons dans leur vie de chaque jour et cherchant courageusement le sens de leur destin. Le bégaiement par lequel se manifeste un effroi sacré est infiniment respectable.

 

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6

Chant chamanique bouriate : le bégaiement hypnotique piége le dieu

 

 

En août 1991 en Mongolie des parents inquiets pour leur fille hospitalisée viennent consulter le chamane bouriate Tseren. Il a soixante-dix ans. Dans sa petite pièce de torchis et bois, il frappe son tambour de peau tendue pour convoquer l’« esprit » adéquat tout en secouant de nombreux petits accessoires métalliques dont le son écarte les « esprits » ici maléfiques. A voix monocorde il prie et invoque l’ «  esprit » nécessaire ; pour l’obliger à venir et se saisir de ses cordes vocales afin de répondre aux parents inquiets, le chamane a besoin du bégaiement. Sa voix monocorde se précipite, balbutie, trébuche sans répit sur deux syllabes. Ainsi piégé, ainsi hameçonné, l’ « esprit » prend en possession le chamane et le dialogue thérapeutique commence. On entend ce rite sur la plage 2 du disque Ocora-Radio France C 561059.

 

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7

Moïse et Aaron, de Schoenberg : Moïse face au buisson ardent

 

 

En 1932 Schoenberg compose, texte et musique, son opéra Moïse et Aaron, basé sur le quatrième chapitre de l’Exode dans la Bible. Le sacré, en train de s’éloigner dans la transcendance inaccessible d’un invisible dieu unique, enjoint aux deux frères, Moïse le bégayeur et Aaron au verbe fluide et fleuri, de guider le peuple juif asservi hors d’Egypte à travers Mer Rouge et désert du Sinaï jusqu’à la Terre promise. Pour que les esprits synthétisés en ce dieu unique s’adressent à la communauté, la fonction de chamane est dissociée entre les cordes vocales hésitantes de Moïse en son Sprechgesang et celles claires et raffinées d’Aaron au chant presque baroque. Or le dieu garde quelque distance et exprime sa volonté dans la masse sonore mobile du Buisson ardent auquel Schoenberg donne la polyphonie de six voix. Aaron reste du côté de l’animisme donc du Veau d’or, tandis que Moïse bégayant reçoit en haut du Mont Sinaï l’inscription dans la pierre des dix commandements qui vont orienter toute la vie du peuple. C’est le bégayeur qui reçoit la nouvelle mise en forme de la vie humaine. Dès le début il proteste de sa vieillesse, de sa fatigue, de son infirmité. L’opéra se conclut par cette réplique anônnante de Moïse : « Oh mot, toi mot, que je manque ! ».

 

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8

Les avant-gardes : Schwitters, Khlebnikov, Luca

 

 

Parallèlement à l’expérience du bégaiement en sprechgesang du bègue Moïse de 1932, lassées du glacis de maîtrise académique des langues européennes les avant-gardes de cette époque et d’un peu après ont tâtonné vers quelque chose qu’un bégaiement volontaire et en quelque sorte programmatique pressentait mais qui ne soit sans doute pas un sacré diffus ou transcendant. La Ursonate que, dadaïste, compose et dit Kurt Schwitters en 1932 essaye par une succession de « sons primitifs » de rendre une dynamique centrale du monde ou de la personne. En Russie les futuristes vingt ans plus tôt cherchent un langage « zaoum », littéralement « derrière l’intelligence », qui rejoigne une autre réalité au moyen de jeux de sonorités vocales, de redoublements de syllabes, d’onomatopées, de néologismes en bredouillement : son accomplissement est probablement l’extraordinaire Zanguezi de Velimir Khlebnikov en 1922. Dans les années 1960 Ghérasim Luca, roumain devenu apatride, écrit et dit à Paris ses longs poèmes volontairement bégayant dans le souci de trouver seul accès à une autre réalité.

Leur processus d’une certaine manière est l’inverse de celui par lequel la communauté interroge un sacré varié et turbulent, mais intensément existant, pour trouver un sens dans les moments de doute ; ici le sacré en turbulence n’existe plus et a même plutôt cédé place à un vide face auquel ces poètes seuls creusent le langage pour trouver dans l’épaisseur de sa sonorité un espace encore possible, s’il en est.

 

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9

Mozart sait trébucher

 

 

En sens inverse le plus bel accomplissement occidental du souffle humain dans une linéarité mélodique s’entend dans les œuvres de Mozart. Par l’effet de l’écriture musicale le rythme de l’émission du souffle et de la reprise de souffle met en ordre de charme lustral, apaisant et refondateur à chaque volée de phrases la personne et le monde où elle vaque. Les dieux et le sacré se sont endormis, l’espace est calme même si quelque ombre remue près d’un bosquet. La personne chante ou écoute le déroulement de la concorde. Sauf quand quelque chose grippe dans le vernis social : dans les ahurissants contrats ou promesses de mariage de Cosi fan Tutte et des Nozze di Figaro les supposés notaires bégaient atrocement. Lorsque Leporello reçoit de son maître l’ordre d’inviter à dîner la statue du Commandeur que ce dernier a assassiné au premier acte de Don Giovanni, le domestique refuse de provoquer la mort en ses rites funéraires dans le mausolée même du Commandeur. Don Giovanni menace de le tuer s’il ne transmet pas l’invitation. C’est alors que soumis à l’injonction contradictoire Leporello bégaie l’invitation.

 

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10

Bégayer pour toucher une énergie surnaturelle : Pérotin, le Pansori et le Ketchak

 

 

 

Maintenant les dieux variés et capricieux du tumulte sacré sont morts ou cristallisés dans une inaccessible unique transcendance. J’entends cependant la nostalgie de cette urgence de toucher le feu de l’origine, la violence de Kronos, le blizzard congelant cisaillant, la force effroyable du destin derrière les balbutiements de la Sibylle. Alors revient et revient encore, encore et sans cesse le bégaiement.

C’est celui du hoquetus médiéval que l’Ecole Notre-Dame et Pérotin enflamment pour toucher ce dieu invisible, dans par exemple le Viderunt omnes. C’est celui par lequel la chanteuse coréenne de Pansori hâte et à fois énerve le récit pour le rendre épique et incandescent auprès de la violence originelle. C’est le choeur Ketchak d’hommes de Bali faisant claquer à rythme très rapide quelques syllabes pour signifier l’ardeur et l’impatience de l’armée des singes du dieu-singe Anuman, qui a la grammaire du monde entre ses mains, alors que le combat pour libérer la femme enlevée du dieu Rama est imminent : impatients bégaient les singes, impatients de faire éclater dans le Ramayana la violence larvée du monde afin de le refonder.

 

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11

Xenakis : Aïs hennit

 

 

En 1980 Iannis Xenakis crée Aïs pour chanteur baryton amplifié et grand orchestre. Toujours attentif aux syllabes originelles, en particulier celles que scandent les chœurs de la tragédie grecque antique, il se saisit ici de vers de l’Illiade et de l’Odyssée et de poèmes de Sappho pour explorer dans un au delà impossible le contact glaçant de la mort ; le chanteur-diseur clame, psalmodie, avance vers le halètement de la scansion hallucinée dans tous les étages de timbre de la voix et finit par un long hennissement, hyperbole du bégaiement. Du bégaiement, qui résiste à la puissance de l’orchestre, qui surnage à l’immersion dans le vacarme de l’orchestre. Bégaiement comme marque sonore humaine primordiale.

 

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12

Britten : Billy Budd, par la pendaison du bègue la foule bégaye

 

 

En 1964 Benjamin Britten crée sur une nouvelle de Melville son opéra Billy Budd. Sur un navire de guerre britannique les officiers redoutent la contagion de la Révolution française en cours et une mutinerie de l’équipage. Parmi les matelots, un homme jeune singulier par sa beauté, par une sorte de pureté diaphane qui n’est pas sans rappeler le Parsifal niais de Wagner. Il combattrait s’il le fallait mais il a la tête dans les nuages. Il s’appelle Billy Budd. Il est populaire parmi l’équipage. Il bégaye. Sa pureté irréelle fascine et agace le lieutenant qui n’obtient aucune faveur du matelot. Le lieutenant, faute d’accéder à lui, le provoque et le dénonce comme mutin au capitaine. Le capitaine, homme d’une certaine expérience éthique, lui demande se défendre. Mais Billy Budd bégaye. Face à l’énormité de l’accusation sa bouche se paralyse. Mais il frappe et tue d’un coup de poing l’accusateur. Il est arrêté, jugé, et pendu immédiatement devant tout l’équipage. Son corps en agonie ne se convulse pas. Dans un extraordinaire choeur final l’équipage se lance dans un immense bégaiement dont on ne sait s’il annonce une mutinerie décisive ou une réprobation du condamné. Le microcosme du bateau, sur une mer de violence et de guerre, ne peut supporter la présence d’une incarnation de la beauté idéale qui de toute façon est hors langage usuel ; l’officier fourbe fait tout pour l’exécuter, mais est tué d’abord, et quand l’incarnation de la beauté s’évanouit dans la mort, la totalité des marins s’enflamme dans un bégaiement choral dont le sens est inaccessible.

 

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13

Monteverdi : Orfeo et le nom qui trébuche

 

 

Après cet opéra visionnaire où le bégaiement passe de l’individuel au collectif, j’en reviens aux mythes fondateurs qui cherchent toujours à poser du sens sur le monde en énigme. Et en particulier sur la mort, toujours révoltante ou incompréhensible.

 

En 1607 Monteverdi crée son Orfeo en reprenant le mythe antique, en particulier dans la formulation de Virgile. Pour faire revenir à la vie Eurydice qu’un serpent a tuée il descend sous terre, là où Grecs et Romains situent l’au-delà. Avec le seul pouvoir de sa parole incantée que soutient sa lyre il brave et enfreint tous les rites et interdits de la mort. Arrive le moment décisif selon Monteverdi, où il doit convaincre de son chant le passeur Charon sur sa barque, gardien implacable de l’accès à l’au-delà. Monteverdi diffracte ici le récit, le mettant en écho de lui-même ; enfin Orphée doit se nommer aux oreilles de Charon. L’acte de se nommer devant la violence absolue de la mort est héroïque, épique et suicidaire. « Je te jette en pâture mon nom, ma peau sonore, le coeur de ma vie » pourrait aussi bien dire le personnage. Simplement Monteverdi le fait bégayer dans un splendide hoquetus « Orfeo sono io » : Orphée je suis. [ Je recommande l’interprétation de Niggel Rogers, dirigé par Jurgen Jurgens ]. Quatre fois la voyelle « o » est nécessaire, des dizaines de fois les interprètes lancent à la gueule de la mort ce « o » de plénitude, surtout le tout premier, l’initiale du nom. A Orphée Charon ouvre les portes de la mort, le bégaiement l’a envouté.

 

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Yves Bergeret

 

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Hommage aux tués du 25 janvier (marché de Boni, nord du Mali, 2018)

Le jeudi 25 janvier 2018 une mine explose sous un camion arrivant au marché hebdomadaire de Boni, au Mali, oasis entre les villages de Nissanata (où Soumaïla Goco Tamboura habitait avant sa mort au début de la guerre) et de Koyo, deux villages où j’ai travaillé avec les « poseurs de signes » au long de mes très nombreux séjours pendant dix ans. Quelques jours plus tôt l’armée malienne avait « accroché » dans les parages un groupe de rebelles touaregs islamistes. Ce 25 janvier, 26 personnes ont été tuées, dont femmes et enfants, qui étaient montés sur ce camion pour se rendre au marché.

YB

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Voilà, la montagne

s’est retournée sur la pointe,

d’une seule explosion est entrée

par leurs bouches dans leurs corps,

ils ont entièrement brûlé.

 

La montagne, l’immense voix chorale

de la montagne a bondi

et est venue les épouser

au moment où ils mouraient brûlés.

 

Des nomades, intégristes racistes,

avaient dissimulé sous le sable de la piste

une mine.

 

Centaines de tonnes de grès

vingt-six tués

milliers et milliers de mots,

c’est notre dignité absolue

du mot, de la parole, que nous portons,

que nous reprenons, transmettons,

ouvrons, élargissons.

 

Vingt-six bouches,

centaines de milliers de grains de sable,

tonnes et tonnes de grès remuées,

c’est la très grande voix de nous tous

qui sous les coups sous l’explosion

refuse tout mensonge toute violence

tout dogme toute féodalité.

 

Si vingt-six bouches et la mienne

et la vôtre sous le choc ont été déformées,

aussitôt la parole nous revient,

plus claire que le feu, plus calme que le cri féodal

car la parole ne brûle ni ne se disloque.

 

Si la violence et la bêtise lui font perdre l’équilibre,

toujours la parole se reprend et retrouve

le mouvement de la vie, de la mer,

des roches et des sables

car toujours l’un d’entre nous

intrépide, ingénu et coriace

donne salive et sang

pour le mot la phrase

que la parole, c’est-à-dire l’humanité,

lui souffle.

 

 

 

 

 

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Les grandes images, à Naples, septembre 2017

Poème créé par Yves Bergeret en deux exemplaires du 21 au 25 septembre 2017 à Naples sur sept quadriptyques verticaux (100 x 35 cm) de Rosaspina 225 g de Fabriano, à l’acrylique et à l’encre de Chine, avec en collages cinq dessins que Soumaïla Goco Tamboura a faits pour le poète dans le désert au nord du Mali en juillet 2008, et avec par ailleurs deux petites gravures de 1880 et un élément d’une page d’un cahier de comptes que tenait en 1907 un charbonnier à Crest, près de Die.

Ce poème en sept quadriptyques est splendidement traduit en italien par le poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/09/30/le-grandi-immagini/

 

1

Voilà qu’on a voyagé sur la mer en tous sens

et même jusqu’à la zone des grands meurtres.

On est parti de son village dans les terres

et voilà qu’on cherche le vrai nom de son village,

de sa propre personne et de la vie elle-même.

 

Des naufrages, des tempêtes, des îles.

On rebondit de rive en rive.

On écoute des contrechants de sirènes.

Chacune dit une syllabe aux ornements fatidiques.

 

2

On s’est approché des volcans

qui fondent la violence

et la recrachent en lave vers la mer.

On a vu certains s’allonger, l’oreille collée à la cendre.

 

Certains parmi nous

ont jeté sur des parois

les mesures du ciel et du souffle

qu’ils avaient prises dans leurs grandes traversées

et ils ont envoûté le rouge, le blanc et le noir

pour recomposer par images des bribes de récit

que les volcans dilapident.

 

3

Au cœur de la ville au cœur de la mer

l’un a déployé par images sur des voûtes

les maillages sacrés qui vrillent

la tête de trop de gens

puis les a dédoublés dans d’autres ésotérismes

puis les a cisaillés dans des traits géométriques

noirs, coups de hache dont résonne

l’arbre au centre du monde.

 

 

4

Coups de hache,

coups frères de ceux de ta hache, vieux chroniqueur tué

et qui ne meurt jamais,

coups de ta hache dans l’arbre,

heurts de ta voix dans le creux du ciel,

coups dans le grognement archaïque de la mer,

secousses dans le rien.

 

5

Chaque coup ouvre donne une trace noire nette,

jambage de la lettre à venir,

gueule qui lance le son dans la voyelle de paix claire

puis lance la coquille de la consonne et de l’adjectif.

 

 

6

Coup, trait qui nomme et trace.

Ici balbutie la grande mère sans âge.

Chante à syllabes claires tranchées

la grande mère qui écarte les eaux.

 

Chante juste derrière les épaules du volcan

celle-là que les coups du peintre,

que les coups du chroniqueur

réveillent et refondent.

 

7

De la mer aux vagues écartées

émergent les épaules ruisselantes

des grandes images, celles et ceux qui se sont attelés

à la parole, qui se sont attelés à un nom,

Moïse qui bégaie, Billy Budd qui tombe,

David qui tend sa harpe, Char qui claque par éclairs,

le chroniqueur esclave qui porte le monde,

splendides étrangers.

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Terre claire, à Die, juillet 2017

1

Céramique

 Poème en trois quadriptyques verticaux de 100 cm de haut par 35 sur papier Tiepolo blanc 100 % coton en 285 g de Fabriano, qu’Yves Bergeret a créé, peint à l’acrylique et calligraphié à l’encre de Chine sur un bord du torrent de Châtillon en Diois le 5 juillet 2017. Les éléments de collage, sauf deux découpes dans une feuille de comptes d’un charbonnier de Crest en 1907, sont des dessins à l’encre de Chine créés au piquant de porc-épic sur les revers de bouts de carton de boîtes de médicaments par Belco Guindo, Dembo Guindo et Hama Alabouri Guindo à Koyo, dans le nord du Mali, le 14 juillet 2005 ; tous ces éléments dessinés parlent d’un ancêtre mythique, Barka, qui créa et entretint un four lent à poterie à trois cent mètres du village dans le piémont du plus haut sommet, Issim Koyo, particulièrement dense en capacité surnaturelle animiste.

 

1

L’eau du torrent roule du feu.

 

Par paliers c’est la joie, rustique et fauve

aux mains pétrissantes.

 

Voilà, l’amnistie

qui met la montagne sous tes pieds.

*

 

2

Dans le calcaire et la marne

dans l’argile et le grès

un volcan gronde.

 

Chaque galet du torrent

garde l’odeur d’un amour

ou d’un meurtre animal.

 

Dans la terre et la marne

la parole aux mains pétrissantes

reprend l’épopée au départ.

*

 

3

Sous les mains pétrissantes

l’eau, la terre, le feu

choisissent une âme d’ancêtre :

 

c’est la forme, tombée du ciel,

humble météorite,

un poème, signature aux mains pétrissantes.

*

 

***

 

2

Petite suite

24 très courts poèmes écrits par Yves Bergeret à Die le 16 juillet 2017 ;

on les lit en italien dans une traduction limpide et musicale du poète Francesco Marotta, ici : https://rebstein.wordpress.com/2017/07/29/il-flauto-e-il-tiglio/

 

1

Tu jettes des cailloux dans le torrent,

l’eau te surprend et rit aux éclats.

 

2

Tu amasses des brindilles

contre le bassin de la fontaine.

Le jardin chérira ton feu.

 

3

Tu portes en dormant

une moitié du ciel par paupière.

 

4

Tu écoutes les oiseaux invisibles.

 

5

Tu acceptes une plume

de l’oiseau de proie sans nid.

 

6

Tu regardes le tilleul

étayer tes ancêtres.

 

7

Tu apprendras avec ta mère

un autre alphabet.

 

8

Tu glisses au long du bois de la table.

 

9

Tu vois sous la capuche du vent

les longues phrases non tressées.

 

10

Tu étais pourtant arrivé au premier sommet

sans peine.

 

11

Tu souhaites que le ciel

embrasse la fontaine.

 

12

Tu comprends le boiteux

qui choisit pour s’asseoir et mourir

le rebord de la fontaine.

 

13

Tu écoutes le ciel chanter

dans le fond de la fontaine.

 

14

Tu prends la frontière

pour un fond de lac de montagne

qu’on outrepasse au galop d’un mythe.

 

15

Tu sais rigidifier des fils,

tresser des brins d’osier

quand la parole est l’eau de ton moulin.

 

16

Tu aimes le vent qui chante avec toi

et les pas de l’étranger

dans l’ombre du tilleul.

 

17

Tu entends qu’on te répond oui

et tu descends dans la vallée.

 

18

Tu adosses le joueur de flûte

au tronc du tilleul.

Sa flûte est en bois.

Quelle liesse chez les ancêtres !

 

19

Tu fais confiance au torrent,

à la porte sans clef du jardin,

à ta meilleure syllabe.

 

20

Tu manges avec soin

le récit salé de la montagne.

 

21

Tu reprends l’ombre

que la brindille laissa dans l’herbe

et lui offres une lagune.

 

22

Tu lies la crête au vent,

la flûte au tilleul.

 

23

Tu es la paupière du ciel.

Tu es la feuille verte,

estivale et sombre,

jeune tambour infime

dont l’ancêtre et le vent jouent.

 

24

Tu glisses et pétris.

En somme tu es le son de la flûte

sous le tilleul.

***

 

3

Hôte au village

Deux quadriptyques verticaux sur Montval 300g de Canson (de format 108 cm par 37,5 ) calligraphiés et peints par Yves Bergeret à Romeyer, près de Die, le 14 juillet 2017

 

1

Sautant crête, frontière et mer

l’étranger vient rendre à notre village

l’élan

qu’orage et violence bloquaient.

*

 

2

Sourds nous tremblions dans l’oreille de l’orage

qui couard ne sait que fondre.

L’étranger s’est assis dans la paume de l’orage,

la parole est enfin notre grande éclaircie.

*

 

***

 

4

Lézard

 Deux poèmes écrits et calligraphiés par Yves Bergeret sur quadriptyques verticaux Rosaspina 220g de Fabriano, suivis d’un poème, créés à Lus la croix haute le 17 juillet 2017, le tout avec une peinture sur plaque de fer créée par Soumaïla Goco Tamboura dans le nord du Mali en juillet 2009.

Cet ensemble-ci, Lézard, se lit dans une remarquable traduction de Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/07/25/lezard-lucertola/

1

La montagne est mon lézard impertinent,

seuls des marionnettistes illuminés aux jambes de vent

en savent tirer les fils.

 

2

D’un lit de galets,

d’un lit de pierres usées que nous jetèrent

les dieux monstrueux,

je fais surgir la couleur d’un poème.

Le poème est notre lézard impertinent.

3

Je peins au sol dans le lit sec du torrent,

la montagne s’enfuit vers le ciel.

 

Je peins et trace le poème

apaisant la montagne marionnette

farouche et vierge

qui ne veut plus rentrer en scène.

 

Je peins et trace le poème

qui attrape la montagne par la jambe.

 

Ce n’est pas le poème qui crée l’action dramatique.

Non plus la montagne, figurante ou actrice,

funeste et mutique, frivole et dure.

C’est l’entrechoc, l’éboulis, le mouvement

qui crée la pièce, l’arrivée haletante

de l’étranger aux pieds en sang,

l’entrée en scène de la parole autre, échevelée.

***

 

5

Ivoire et quartz

 Deux poèmes écrits et calligraphiés par Yves Bergeret sur quadriptyques verticaux Rosaspina 220g de Fabriano, suivis d’un poème, créés à Lus la croix haute le 21 juillet 2017

 

1

Notre poème donne cap à l’eau sous la terre

et boit le ciel par-dessus l’orage.

 

Poème, joyeux lézard, donne-nous tes écailles,

elles seront nos sceaux pour nous reconnaître.

Triste lézard, viens manger dans ma paume.

 

2

Le lézard qui gronde, c’est l’orage,

ah, notre poème avec la tête en bas,

et nous sommes la foule des dents

qui claquant finiront de déchiqueter

la violence dans tant d’ans.

 

3

On hennit et souffle derrière les frênes.

De nouveau nuages d’orage grossissent,

le vent les pousse du sud

par-dessus les montagnes mauves.

 

Ivoire des dents, à jamais reste.

Même déchiquetée, la violence

comme chiendent pousse entre les frênes.

Ivoire et quartz,

l’os même des mots du poème,

c’est nature de la parole.

 

Constance

dont mon vieux corps en se délabrant

se retire, tandis que le cheval invisible

hennit face à l’orage.

 

Les nuages clairs voire blancs

gravissent avec distinction féroce

ivoire et ciel,

nuages écueils pour rattraper

ce qui de la parole se dilapide

et pourtant certains poètes furent

constants et vigilants

sur les branches des frênes.

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

L’Eau (3), Navigation, avec Francesco Marotta

Poèmes et traductions de Francesco Marotta & Yves Bergeret

 *

Cycle de douze poèmes d’Yves Bergeret créés à Paris du 12 au 24 décembre 2016 sur un cahier cousu de papier vergé ivoire de 180 g, de format carré, avec gestes de lavis et d’acrylique & collages. En contrechant ces poèmes s’enrichissent des vers de Francesco Marotta ; et, en contrepoint, de deux dessins-talismans de divination et/ou de viatique créés par Soumaïla Goco Tamboura en 2005.

*

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1
Quand le courant s’inversa
j’entendis le premier craquement du bois
puis la coque s’ouvrit
et l’eau du futur trop salée s’engouffra
gâtant toute la saumure ordinaire.

Quando la corrente invertì il suo corso
sentii il primo scricchiolio del legno
poi lo scafo si aprì
e l’acqua del futuro troppo salata si riversò
alterando tutta la salamoia ordinaria.

1
Non cede alla furia del mare
chi porge ascolto alla voce dell’acqua.
La lingua che ne ripete il canto
riscopre la sua natura di sorgente, l’oscura
matrice di ogni voce, di ogni vita.
Seguendo l’arco sonoro del vento
il corpo riemerge alle dimore del respiro.

 Ne cède pas à la fureur de la mer

qui offre écoute à la voix de l’eau.

La langue qui en répète le chant

retrouve sa nature de source, l’obscure

matrice de toute voix, de toute vie.

En suivant l’arc sonore du vent

le corps réémerge aux demeures du souffle.
2

Au prestige de l’image
voulut s’en remettre ma compagne de cette traversée;
elle enrageait, se farda, se maquilla.
Et, oui, l’image naquit et fut en plein jour aurore boréale de minuit.

 Al fascino dell’immagine
volle affidarsi la mia compagna in questa traversata;
infuriata, si truccò, si agghindò.
E l’immagine nacque, notturna aurora boreale in pieno giorno.

 2
L’immagine che nasce
dalle labbra calcinate da un grido
ha la forma incerta della luce
che non conosce il volo.
Spazio di cenere e miraggi
dove tace la parola che feconda il giorno.

 L’image qui naît

des lèvres qu’un cri calcina

a la forme incertaine de la lumière

qui ne connaît pas le vol.

Espace des cendres et mirages

où se tait la parole qui féconde le jour.

3
«Une image ne flotte pas, lui dis-je;
le corps flotte car il est réel
s’il a eu à manger les myrtilles de l’alpage
et les raisins du vallon».

«Un’immagine non galleggia, le dissi;
il corpo galleggia perché è reale
se ha potuto mangiare i mirtilli dell’alpeggio
e l’uva della valle».

3
Bianca come una mano tesa
nel gesto che disperde il corteo
delle ombre, la parola dialoga
con la cima e la radice, col frutto
e con la fonte. Immagine di immagini
che il vento non dissolve, specchio
luminoso dove tutto ciò che vive
trascorre senza inizio e senza fine.

 

Blanche comme une main tendue

dans le geste qui dissipe le cortège

des ombres, la parole dialogue

avec la racine et la cime, avec le fruit

et la source. Image des images

que le vent ne dissout pas, miroir

lumineux où tout ce qui vit

va et passe sans début ni fin.

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4
Certains autour de nous
voulurent à toute force que l’image soit une météorite.
Mais roche en l’air, c’est réplique au théâtre
sans l’initiale réplique qui ait ouvert le bal.

Alcuni intorno a noi
vollero a tutti i costi che l’immagine fosse un meteorite.
Ma una roccia in aria è replica teatrale
priva della scena iniziale che ha dato il via alle danze.

4
La pietra che sogna
di ricongiungersi al cielo che l’ha generata
è sostanza antica di presagi, pupilla
di un desiderio cristallino. Non un grumo
rappreso di sillabe e di quarzo, ma domanda
inesauribile, voce in cerca di dimora.

 

La pierre qui rêve

de retourner s’unir au ciel qui l’engendra

est substance ancienne de présages, pupille

d’un désir cristallin. Non pas un caillot

figé de syllabes et quartz, mais question

inépuisable, voix en quête de demeure.

5
C’est alors que la mer enfla
et nous vîmes tout en bas de l’autre côté de l’horizon
les chiens fumeux de l’impatiente Indonésie
et même leurs crocs de vermeil.

Fu allora che il mare si gonfiò
e noi vedemmo in basso dall’altra parte dell’orizzonte
i cani tenebrosi dell’impaziente Indonesia
ed anche le loro zanne di vermiglio.

5
Voce del principio, salmodia dolente
di montagne rovesciate, il mare
è una ferita che ribolle di suoni
come la sabbia del deserto
nel morire del giorno. Riconosci
nel canto delle sue onde oscure
l’eco dei passi che per millenni hanno varcato
quelle alture. Anche noi imparammo
dalla notte, illuminata dal fuoco
dei nostri fraterni silenzi, con quali colori
il flusso migrante delle dune
dipinge l’orizzonte che ci attende.

 

Voix de l’origine, psalmodie dolente

des montagnes renversées, la mer

est une blessure qui bouillonne de sons

comme le sable du désert

dans le jour qui meurt. Tu reconnais

dans le chant de ses vagues sombres

l’écho des pas qui dans les millénaires ont franchi

ces hauteurs. Nous aussi avons appris

de la nuit, illuminée du feu

de nos silences fraternels, avec quelles couleurs

le flot migrant des dunes

peint l’horizon qui nous attend.

6
Mais sous l’effet de la houle merveilleuse
loin de béer la coque se referma
et l’eau du futur s’attiédit jusqu’au bleu.

Ma sotto l’effetto dell’onda imponente
piuttosto che squarciarsi lo scafo si richiuse
e l’acqua del futuro divenne di un tiepido blu.

6
La stella che ci indica la rotta
oltre il naufragio, sorge ogni notte
dal cuore inviolato dei ricordi. Ha il volto
verde dell’infanzia e dentro gli occhi
paesaggi di ocra viva, sogni d’acqua sorgiva.
La voce del sangue
che partendo lasciammo come pegno d’amore
a benedire terre di pietre e arsura
è la sua sola luce.

 

L’étoile qui nous dit la route

outre le naufrage, se lève chaque nuit

du coeur inviolé des souvenirs. Elle a le vert visage

de l’enfance et au fond de ses yeux

des paysages d’ocre vif, des rêves d’eau de source.

La voix du sang

qu’en partant nous laissons comme gage d’amour

pour bénir la terre aride et pierreuse

est sa seule lumière.

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7
Le bois craqua comme pinède dans le vent
et la coque s’inventa un destin
de tragédienne heureuse
avec sirène d’ivoire à la proue.

Il legno gemette come una pineta nel vento
e lo scafo si inventò un destino
da attrice tragica felice
con una sirena d’avorio alla prua.

7
I vecchi insegnavano ai nostri corpi
a crescere dritti e flessibili
come alberi che resistono
alla collera cieca dei venti e delle tempeste.
Altrove, figli di altre guerre e di altre
miserie, educarono la loro discendenza
alla danza verticale della vite, all’umile
saggezza dell’ulivo. Noi e loro, lontani
nel tempo e nello spazio, uniti
da un legame perenne che non teme
il mare, la morte, la distanza.

 

A nos corps les anciens apprirent

à croître droits et souples

comme arbres qui résistent

à la colère aveugle des tempêtes et des vents.

Ailleurs, enfants d’autres guerres et d’autres

misères, ils éduquèrent leur descendance

à la danse verticale de la vigne, à l’humble

sagesse de l’olivier. Eux et nous, éloignés

dans l’espace et le temps, unis

par un lien éternel qui ne craint guère

la mer, la mort, l’écart.

8
Vent debout nous filâmes jusqu’à l’île interdite
assurés de nous fracasser à sa falaise noire.
Or c’est bien la sirène qui en ouvrant ses bras
avala l’île de la mort

Sospinti dal vento filammo verso l’isola proibita
sicuri di schiantarci sulla sua nera scogliera.
E fu proprio la sirena che aprendo le sue braccia
inghiottì l’isola della morte
e ci salvò.

8
Isole di mani ci precedono in sogno
come spazi di azzardo e speranza
sottratti all’uniforme superficie
della morte. Occhi futuri
scrutano il mare con sguardi d’attesa
come lampade accese sulla soglia.
Un canto senza enigma, un coro
di parole visibili da lontananze estreme
guida il respiro affannato dei naufraghi
all’abbraccio materno della riva.

 

Des îles de mille mains nous précèdent en rêve

comme espaces de hasard et d’espoir

soustraits à la surface monotone

de la mort. Des yeux futurs

scrutent la mer avec des regards d’attente

comme des lampes allumés sur le seuil.

Un chant sans énigme, un choeur

de paroles visibles depuis les extrêmes lointains

guident le souffle épuisé des naufragés

vers l’étreinte maternelle de la rive.

9
Si le bois craqua et craqua
et si le cordage se tendit jusqu’à l’ultrason et l’aveuglement,
oui, c’est qu’après tant de guerres et de pillages,
l’élan affamé des autres chiens
nous chauffa l’âme et le cœur jusqu’au chant du sang.

Se il legno scricchiolò e scricchiolò
e la fune si tese fino all’ultrasuono e all’accecamento,
è perché dopo tante guerre e saccheggi
lo slancio famelico degli altri cani
ci scaldò l’anima e il cuore fino al canto del sangue.

9
L’arca che accoglie i vivi e i morti
è la dimora indistruttibile
di un unico respiro. Ha il nome
di ogni vita che sei stato, è il ricordo
di ogni morte che hai vissuto. Il futuro
si annuncia nella traccia che lasci
quando riscopri il tuo volto più vero

nello specchio di altri destini, nell’eco
infinita di colore e parola
che scioglie e disperde a ogni nuovo incontro
la tenebra cieca di rifiuto e violenza.

 

L’arche qui accueille les vivants et les morts

est la demeure indestructible

d’un soufle unique. Il a pour nom

chaque vie que tu as été, il est le souvenir

de chaque mort que tu as vécue. L’avenir

s’annonce dans la trace que tu laisses

quand tu retrouves ton visage le plus vrai

dans le miroir des autres destins, dans l’écho

infini de couleur et de parole

qui dissout et disperse à chaque nouvelle rencontre

la ténèbre aveugle du rejet et de la violence.

10
Quand tout vibra,
si net fut le chant
que la roche en l’air
s’allongea, s’étendit sur l’ombre du monde,
l’absorba et de leur amour de mante religieuse
naquit la très longue réplique double et accordée
que l’on nomme une épopée.
Et flétrie l’image
tomba au fond d’un gouffre
derrière mes talons.

Quando tutto vibrò,
così limpido fu il canto
che la roccia in aria
si allungò, si distese sull’ombra del mondo,
l’assorbì e dal loro amplesso di mantidi religiose
nacque l’interminabile replica, doppia e accordata,
a cui diamo il nome di epopea.
Poi, sbiadita, l’immagine
cadde in fondo a un baratro
dietro i miei talloni.

10
Dalla bocca della pietra
parla la sapienza delle ere, la meraviglia
di ciò che spinge il giorno verso la luce
attraverso cunicoli di cielo, di storie
immaginate nel disadorno ammanto
del silenzio. Procediamo tra distese di immagini
che svanendo lasciano impronte di fiumi.
Noi siamo acqua, memoria
che semina albe nel passaggio.

 

Par la bouche de la pierre

parle la sagesse des âges, la merveille

de ce qui pousse le jour vers la lumière

à travers les galeries du ciel, des histoires

imaginées dans la vêture informe

du silence. Nous allons par des landes d’images

dont l’effacement laisse des traces de rivières.

Nous sommes eau, mémoire

qui en passant sème des aubes.

11
Craquent les planches du pont,
grincent les planches de l’estrade,
craquèle la colle qui suspend les images
au mur du silence salé:
assis dans cette pinède musicienne
j’écoute la carène
dont je suis le fils et le père.

Cigolano le assi del ponte,
cigolano le tavole della tolda,
si sgretola la colla che tiene sospese le immagini
sul muro del silenzio salmastro:
seduto in questa pineta musicale
ascolto la carena
di cui sono il figlio e il padre.

11
Un canto di mille voci
modula in cadenze di respiro
la devozione di essere e passare
lasciando polline di luce nel chiostro delle ombre.
Un fiore senza padroni, restituito all’ordine
della vita e delle stagioni, è questa dimora
insonne, questa barca che solca oceani
di cenere per farsi terra e acqua
di uomini cresciuti sotto cieli di sete.

 

Un chant  de mille voix

module au rythme du souffle

la dévotion d’être et passer

en laissant pollen de lumière dans le cloître des ombres.

Fleur sans maîtres, rendue à l’ordre

de la vie et des saisons, est cette demeure

sans sommeil, cette barque qui sillonne des océans

de cendres pour se faire terre et eau

des hommes grandis sous des cieux de soif.

12
Rêvons-nous sur la terre ferme
ou la coque aux somptueux craquements
est-elle notre demeure sur les courants absurdes?
L’image se dilue et surgit se dilue
à la surface des vagues, pauvre mirage
de notre âme qui supplie qu’on l’aime.
Et si le courant s’inverse,
sur le pont qui grince
je change le décor et porte à ma compagne
la coupe d’eau et le raisin
dont les grains sont les répliques
de la grande ode épique
que nous consommons dans les vents salés.

Stiamo sognando d’essere sulla terraferma
o lo scafo dai maestosi scricchiolii
è la nostra dimora tra le correnti impazzite?
L’immagine svanisce e risorge si stempera
sulla superficie dell’onda, flebile miraggio
della nostra anima che chiede di essere amata.
E se la corrente si inverte,
sul ponte che cigola
io cambio la scena e porto alla mia compagna
la coppa d’acqua e l’uva
i cui semi sono le repliche
del grande poema epico
che noi realizziamo tra i venti salati.

12
L’arca apre un solco nel mare
rivoltando le onde come fertili zolle
di una terra futura senza più confini.
Mani da semina vi depongono voci

versi di un canto libero dal sonno feroce

del presente. Rifioriranno come il cielo

al richiamo di ogni nuovo giorno

radici grondanti di luci
per disperare il volto della morte.

 

L’arche ouvre un sillon dans la mer

en retournant les vagues comme les mottes fertiles

d’une terre future sans plus de frontières.

Des poignées de graines y déposent des voix,

vers d’un chant libéré du sommeil féroce

du présent. Elles refleuriront comme le ciel

au rappel de chaque nouveau jour,

racines ruisselantes de lumières

pour désespérer le visage de la mort.

*

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 *****

***

*

Le Chroniqueur immobile, avec Soumaïla Goco [5]

LAMASA~2

Poèmes d’un livret (20 cm de haut par 21 ; en quatre exemplaires) avec chacun dix dessins de Soumaïla Goco Tamboura faits en février 2009 à Nissanata, dans le nord du Mali : Yves Bergeret lui avait donné un petit bloc allongé de 80 feuilles de papier quadrillé avec marge, papier qu’il demandait sans cesse. Quelques jours après il le rend au poète, une feuille sur deux étant dessinée. Il s’agit de « génies » invisibles, de tortues sacrées, de haches, d’une louche, de moutons, d’ânes, de chauves-souris et aussi de signes orthogonaux abstraits qui selon le besoin sont des figurations de parcelle cultivée près d’un puits dans le désert ou d’un jet de cauris pour la divination ; poèmes écrits à Die par Yves Bergeret du 5 au 14 mars 2016, peintures, encres et collages étant faits par lui aussi en même temps.

Ce cycle de poèmes fait partie d’un ouvrage inédit à ce jour, intitulé Carène ; il en ouvre l’Acte III. On peut le lire traduit en italien par Francesco Marotta en utilisant ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2016/07/13/il-cronachista-immobile/

 

Chroniqueur immobile f

LAMASA~4

Sixième portrait : le tailleur-de-pierre de destinées

Très loin, au fond du Sahel,
le chroniqueur des scintillants pouvoirs du monde visible
et des séismes du monde invisible,
le diseur au verbe impressionnant et tranchant,
le redouté griot, le devin aux sourcils froncés
que chaque migrant respecte et craint,
que j’écoutais pendant dix ans louer et blâmer
dans son bourg de terre à l’orée du désert,
bouge-t-il lui-même vraiment,
lui qui me lance, qui nous lance sur les pistes et les routes
en fourrant dans mes poches dans nos poches
ses bouts de papiers sacrés dessinés ?
*

Le grand chroniqueur bouge-t-il vraiment,
lui qui prend au lasso de sa parole fleurie
l’ami et l’ennemi
et les dresse droit l’un face à l’autre
comme le ciel du levant et le ciel du couchant ?
*

Chroniqueur immobile g

Bouge-t-il vraiment, le grand chroniqueur,
lui qui me lance à travers des déserts, des fleuves et des mers
en me vrillant dans les oreilles des strophes de son chant de courage ?
*

Son monde visible est une plaine.
Les maîtres de la plaine possèdent
toutes les pistes de la plaine, tous les grains du sable
et la personne du chroniqueur aussi :
ils l’entravent par ses deux chevilles
chacune liée à une montagne locale orange carrée.
Si le chroniqueur chante l’une et l’autre montagne
en leur inventant des sommets luxuriants
les entraves lui garrottent les chevilles
et ses cordes vocales restent de toute façon en bas.
*

Je voudrais croire qu’il voyage.
Les dessins qu’il me donne sont des plumes,
les chants qu’il me lance sont des os fins d’ailes.
Je veux croire qu’il croit qu’il voyage
même si avec ses ailes il ne peut gagner l’altitude
ni se choisir un cap derrière l’horizon.
*

Chroniqueur immobile b

Le feu ronge ses hanches.
Ses épaules brûlent.
La fumée de ce feu lent
s’en va par là, par le bas du campement,
par la sente des vaches.
*

La parole ronge ses dents.
Ses paupières se collent.
Sa parole cherche les oreilles inconnues,
vous, moi, qui dormons à la belle étoile
derrière le galop peureux de l’horizon.
*

Chroniqueur immobile j

Il ne traverse pas la mer ni le désert.
Il ne voyage pas avec nous.
Il jette ses dés sur un échiquier de basalte qui brûle les yeux.
Il prédit notre mauvais carrefour et notre fertile pacte,
il nous les prophétise peut-être.
Il est traversé par la furie et la verdeur de la vie.
Il tombe dans un dessin carré qu’il fait pour nous.
Il tombe dans une clameur qu’il nous chante
en trépignant sur le sable
puis s’en va dormir derrière le figuier.
*

Chroniqueur immobile c

Parfois le vent se libère et remonte à toute allure
le temps, l’histoire, le fil du récit.
Parfois le vent fait tourner plus vite le jour et la nuit
et même la terre et le cycle perpétuel des images,
des mélodies et des mythes.
Parfois le vent. Parfois.
Lui se tient face au vent jambes écartées,
il donne ses cordes vocales au vent.

La force de migrer prend forme alors.
*

Chroniqueur immobile e

Le vent bondit dans les jambes du cheval.
Le vent rugit dans la proue de la barque
qui claque sur la crête des vagues.
Le vent grimpé sur les épaules des migrants
embarqués en pleine nuit sait traverser la mer.
*

Le chroniqueur ne bouge pas.
Au vent qui bondit vibrent ses cordes vocales.
Avec le vent furieux jouent ses cordes vocales
pour faire sourire le vent
et le rendre encore plus perpétuel,
encore plus étranger.
*

Parcours Nissanata-Koyo 12, 21 février 2009

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Colline en feu, avec 2 dessins de Soumaïla Goco Tamboura [4]

Livret créé (20 cm x 21, en 3 exemplaires) par Yves Bergeret à Die du 26 au 28 mai 2016, avec, parmi les encres, les gestes de couleur et les collages, deux dessins que Soumaïla Goco Tamboura a faits en juillet 2008 dans le désert au Nord du Mali. 

Si legge tradotto in italiano da Francesco Marotta, poeta, con questo link : 

https://rebstein.wordpress.com/2016/05/31/collina-in-fiamme/

 

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On ne sait comment prit le feu.

On parle d’un jardinier maladroit,

on évoque un lézard-dragon,

un vent perfide,

un ennemi masqué parmi nous.

*

 

Le feu monta notre pente au galop,

il était un loup noir à vingt poumons.

*

 

On se précipita dans les ravins latéraux

car notre colline allait mourir

et nous avec elle, dans des douleurs égoïstes,

comme toutes nos villes.

*

 

Le feu en un jour brûla toute broussaille.

Hélas aucun Prométhée ne survint.

Les couards s’esquivaient en bluffant.

Le feu fut mon ombre indigne ;

puis il la fit blanche,

mon ombre fut digne.

La chouette affectueuse m’embrassait.

*

 

Le calcaire et le grès souffrirent

dans un rut diabolique.

*

 

Si lâche fut le vent,

si duplice la flamme à l’œil torve

que la colline qui pensait s’affaisser

se redressa. Et se dressa si haut qu’elle épousa

le membre du volcan du milieu des mers.

*

 

Alors les vaches du soleil

sculptèrent la pente.

*

 

Alors un étranger aux talons durs

sortit d’une caverne rouge

et grimpa la pente

par l’envers de la possession.

*

 

Alors un lit de ruisseau

naquit dans ses pas.

 

Alors  personne ne connut si le cours de ce ruisseau

monterait ou descendrait.

*

 

Alors le récit naquit

dans les dures souches

entre les cendres fumantes.

*

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*

8 R004-006

[ Soumaïla Goco -en chemise bleue- , captif de Peul, s’adressant en juillet 2003 à des « poseurs de signes » dogon Toro Nomu du village de Koyo, lointain (ici un grand féticheur et deux chanteurs de litanies secrètes de circoncision et d’enterrement, qui ont été mes compagnons de création pendant dix ans) ; ils sont ici assis devant la paroi aux signes peints encore assez visibles, au fond de l’auvent de Komboal Bilgadan ( = « la grotte des signes », dans le dialecte peul de la région), à une heure de marche dans la montagne au dessus du village des captifs de Peul, Nissanata ; Soumaïla Goco essaie avec eux et moi de retrouver le sens oublié et la fonction perdue de ces signes.  YB ]