Archive | décembre 2018

Guy Lévis-Mano, l’oralité, l’autre

 

 

Au Musée GLM , Fondation Robert Ardouvin, à Vercheny

 

 

 

 

 

Dans l’article Vercheny et l’Hippopotame, du 28 septembre 2018 (qu’on lit sur ce même blog par ce lien :         https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/09/28/vercheny-et-lhippopotame/, ou en italien par cet autre lien : https://rebstein.wordpress.com/2018/10/01/luoghi-carichi-di-dignita/ ) je disais combien il est salutaire que le remarquable travail de poète, traducteur, imprimeur et éditeur de Guy Lévis-Mano ait pu trouver toute sa place à Vercheny, à la fondation Robert Ardouvin.

 

 

Robert Ardouvin, on le sait, a créé juste après la dernière guerre mondiale une très active Collectivité pédagogique pour des enfants en grande difficulté sociale, dans cette petite commune rurale de la vallée de la Drôme. Des éducateurs spécialisés vinrent s’installer à Vercheny ; les services sociaux « plaçaient » dans ces « familles d’accueil » des enfants, par dizaines ; la Collectivité pédagogique avait d’ailleurs ouvert, au bord de la grand’route, une « Ecole d’éducateurs ». Robert Ardouvin tenait à ce que ces enfants, gravement malmenés par la vie, aient un contact non seulement avec la nature mais au moins tout autant avec l’art. Avec ce que l’art offrait de plus dynamique après les horreurs du nazisme et les noirceurs de la vie. C’est toujours avec ce but que la Collectivité pédagogique a acquis au fil des années un collection significative d’œuvres sur papier, livres de bibliophilie et revues. Robert Ardouvin était en particulier sensible aux enthousiasmes des avant-gardes européennes du début du vingtième siècle. Certes pour leur créativité plastique et esthétique. Mais beaucoup plus pour les renouvellements puissants et profonds de l’humanisme classique qui surgissaient alors chez tant de ces jeunes créateurs. Les enfants accueillis dans la Collectivité pédagogique seraient en contact avec la beauté (on pense au très général « la beauté sauvera le monde » de Dostoievski,…) et surtout avec l’énergie vigoureuse de tous ces jeunes artistes de deux ou trois générations avant. Des amis avisés, à Paris, aidèrent Robert Ardouvin à constituer un ensemble dont la qualité surprendra prochainement plus d’un.

 

Pour le moment, et depuis peu, le lieu devenu Fondation Robert Ardouvin après le décès de ce dernier, consacre une belle salle en vitrines à un petit Musée GLM, on le sait. Cette préfiguration, surabondante, est déjà passionnante. Elle va connaître un développement splendide.

 

 

 

La présence de la production de Guy Lévis-Mano et de ses instruments de travail au cœur de la Drôme des vignes, des chèvres et des noyers peut surprendre. GLM était à Paris, émigré de Thessalonique en 1918, descendant de juifs espagnols émigrés à la Renaissance ; puis son oeuvre a migré en Drôme, haute terre de Résistance. Outre une probable communauté de caractère de chacun, Ardouvin, GLM, tout deux humanistes ouverts et homme d’action, la première raison matérielle évidente de cette arrivée à Vercheny de la collection GLM est l’admiration communicative pour la typographie à la main. Comme le dit la belle expression, GLM était « ouvrier du livre ». Ses casses de caractères, ses composteurs, ses presses à épreuves, à lithographie, à tirage sont là. Le travail est humble, net, clair, de « la belle ouvrage » comme on dit. Or parmi les pédagogies innovantes auxquelles se sont particulièrement intéressés Ardouvin et son Ecole d’éducateurs se trouve celle de Célestin et Elise Freinet ; bien sûr Ardouvin a fréquenté d’autres pédagogues profondément innovants, comme Fernand Deligny. Mais la « pédagogie Freinet » est celle qui accorde une place centrale à l’«expression libre » du groupe des élèves sur un « journal » créé, composé et imprimé par eux-mêmes en typographie au plomb ou au bois ; la classe rédige un journal de ses événements collectifs, actions et découvertes au fil des semaines, nourries, en interactions, par les documents variés qu’apporte le maître.

 

Loin de la forêt et les vignes des pentes calcaires de Vercheny, Guy Lévis-Mano vivait à Paris. A l’écart de certains éditeurs-typographes extrêmement raffinés et peu ouverts au dialogue (inutile de dire ici leurs noms et, de toute façon, quasi rien ne reste d’eux), GLM sur ses petites presses a finalement édité, pour ainsi dire, son « journal d’une vie de rencontres humaines ». Bon, il a certes vécu, et avec générosité, des rencontres éditoriales classiques, où typographe-éditeur-auteur-artiste éventuel nous font part de leur bonne entente : c’est la belle bibliophilie à la française. GLM est loin d’être le seul à avoir excellé dans cet exercice. Exercice de très haute qualité, tout le monde en est d’accord. Je voudrais simplement rappeler ici le chef-d’œuvre que GLM, Giacometti et René Char ont créé en 1966 avec Retour amont et renvoie le lecteur à la fin de mon article de septembre dernier.

 

 

Mais là où GLM a été encore plus remarquable, grâce à la vigueur de son tempérament, son dynamisme, son indépendance de caractère, c’est dans d’extraordinaires « accidents de parcours ». « Accidents » voulus par rapport au déroulé olympien d’un éditeur de bibliophilie. Le petit Musée GLM actuel montre sur une étagère les livres qu’il a reçus en Service de Presse, avec dédicaces flatteuses de tel ou tel auteur. C’est très drôle. On voit bien que dès les années 45 des auteurs raffinés et délicats, excellents stylistes, de la haute maison de couture Gallimard ou de l’écurie Gallimard (prenez la métaphore que vous voulez) lui envoient dédicacés leurs derniers parus : ils ont vraiment très envie d’être édités par ce franc-tireur si courageux et au goût typographique si percutant. Et ces envois de jésuites… ne donnent rien : GLM ne publie rien d’eux. L’exception flamboyante est celle de René Char, mais dans un ordre inverse, car justement Char publiait d’abord chez GLM (ou chez PAB à Alès ou chez d’autres encore) ce que Gallimard récupérait ensuite.

 

Les six « accidents de parcours » dont je parle à partir d’ici n’en sont à vrai dire pas. Il y a en réalité une logique profonde, humaniste, éthique, populaire, de dialogue et de dynamisme culturel très puissant dans la suite de ces « accidents ». Voici certains de ces « accidents » qui méritent, chacun, plus d’une vitrine du Musée GLM. Car chacun explicite un choix fondamental de vie, dans un destin intime, dans une époque donnée, dans un état de civilisation en profonde reconfiguration : comme actuellement.

Pensant à ces six premiers éléments essentiels, j’en viens à me demander si déjà en son temps – qui est encore très proche – GLM n’est pas arrivé à un point central de la poésie européenne, qui fait sa souffrance peut-être, sa grandeur sûrement.

 

 

1

Pigments, Léon-Gontrand Damas, 1937

Le lecteur trouvera Blues, un poème de Pigments, en français et dans une dynamique traduction italienne du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/12/26/blues-limbe/

 

 

Léon-Gontrand Damas (1912-1978), Guyanais, né à Cayenne, rencontre Aimé Césaire en Martinique en 1924 : le seul lycée français de toute la Caraïbe est à Fort-de-France. Ils se retrouvent à Paris pour des études supérieures, y rencontrent rapidement Leopold Sedar Senghor. En mars 1935 ils fondent à Paris tous les trois la revue L’Etudiant noir. Acte fondateur du capital Mouvement de la négritude. Paris bourdonne des éclats du surréalisme et des échos des avant-gardes étrangères ; Paris est souillé par les hontes de L’Exposition coloniale. Franquisme, fascisme et nazisme sont aux portes. Ces trois jeunes poètes noirs commencent des destins littéraires et politiques dont l’échelle sera mondiale. Le premier recueil issu de leur groupe est Pigments, de Damas, en 1937. GLM en est le tout premier éditeur. Bien ultérieurement GLM cède le titre aux éditions Présence Africaine. GLM soigne particulièrement ce livre et y joint en frontispice une gravure sur bois de Franz Masereel, fortement marquée par l’esprit du jazz, par des éléments cubistes et constructivistes, dynamisée par le texte de Damas lui-même qui préfigure l’émancipation des Noirs et même la décolonisation d’après-guerre.

 

Oui, c’est bien le jeune GLM qui rencontre cet auteur très jeune, donc le Mouvement de la Négritude : GLM, homme et éditeur profondément ouvert à son temps et à ses forces de résistance et d’action pour bâtir un monde moins oppressant. GLM a été présent et actif à un moment crucial de l’histoire littéraire, éthique, culturelle et politique. Puis en 1939 Césaire donne à son ami le philosophe martiniquais René Ménil et à sa toute jeune revue Tropiques son Cahier d’un retour au pays natal.

 

 

 

2

Chansons madécasses, Evariste Parny (puis Maurice Ravel) 1937

 

La même année 1937 GLM réalise une publication déconcertante : « Chansons madécasses d’Evariste Parny ». Il s’agit d’une réédition. Réédition très loin d’être alors anodine.

 

 

 

Evariste de Parny (son nom porte une particule, Parny l’efface ensuite) est un jeune aristocrate né à La Réunion en 1753. Il est mort en 1814. Conquis par les idées des Lumières il s’enthousiasme pour la Révolution Française, il gagne la France, combat dans les armées républicaines, est poète et publie en 1787 son recueil Chansons madécasses ; il est bien oublié depuis (sauf à La Réunion, où le moindre village a une rue à son nom). Ce livre obtient un immense succès à l’époque, comme les premiers livres du romantisme français. Il évoque le paysage malgache, une femme d’une beauté enivrante, une sensualité que les critères littéraires de l’époque refoulaient. En somme une préfiguration de ce que Baudelaire, envoyé de force par son beau-père dans cette île, dont il fugua, décrit langoureusement dans certaines pages des Fleurs du mal tout imprégnées d’elle, par exemple dans son si célèbre Vie antérieure.

 

Le jeune GLM ne peut limiter sa sensibilité de poète éditeur à la méditation mystique ni au chant harmonieux de la langue en fine prosodie. Voilà justement qu’au centre même du recueil de Parny s’élance un cri. Particulièrement choquant. Qui a alors largement contribué à la gloire du recueil. C’est le poème Aoua (dont GLM n’a pas imprimé le titre, tout en reprenant l’orthographe de l’époque) : la jeune femme madécasse lance toute sa force dans une protestation anticolonialiste : « Méfiez-vous des Blancs !», en style nerveux, brutal, impérieux, réaliste.

 

Aoua! Aoua! Méfiez-vous des blancs,

Habitants du rivage.

Du temps de nos pères,

Des blancs descendirent dans cette île ;

On leur dit : Voilà des terres ;

Que vos femmes les cultivent.

Soyez justes, soyez bons

Et devenez nos frères.

Les Blancs promirent

Et cependant ils faisaient des retranchements.

Un fort menaçant s’éleva ;

Le tonnerre fut renfermé dans des bouches d’airain ;

Leurs prêtres voulurent nous donner un Dieu

Que nous ne connaissons pas ;

Ils parlèrent enfin d’obéissance et d’esclavage :

Plutôt la mort !

Le carnage fut long et terrible ;

Mais, malgré la foudre qu’ils vomissaient,

Et qui écrasait des armées entières

Ils furent tous exterminés.

Nous avons vu de nouveaux tyrans,

Plus forts et plus nombreux

Planter leur pavillon sur le rivage :

Le ciel a combattu pour nous ;

Il a fait tomber sur eux les pluies,

Les tempêtes et les vents empoisonnés.

Ils ne sont plus, et nous vivons libres.

 

 

 

 

 

En 1925 et 26 Maurice Ravel travaille à mettre en musique pour voix, flûte, piano et violoncelle les trois poèmes centraux du recueil, dont Aoua. A la fin de sa vie créatrice, Ravel a souvent redit que ces Chansons madécasses était l’œuvre dont il était le plus fier. Dans Aoua la voix est dans le cri de douleur du sprechgesang, dans la scansion urgente et claire, bien plus que dans la mélodie ; la musique est moderne, ; de la même manière, un an avant Ravel, sur un livret de prime abord un peu fantaisiste de Colette, avait composé dans L’Enfant et les Sortilèges une œuvre vocale et orchestrale visionnaire dont le très cruel débridement onirique anticipe largement notre musique contemporaine : les jouets, animaux de compagnie, meubles, les éléments du savoir de l’enfance se révoltent contre un enfant violent voire pervers et chantent jusqu’à la cacophonie leur révolte.

Les créations de L’Enfant et les sortilèges puis des Chansons madécasses avaient fait scandale. GLM a délibérément pris part à ce scandale avec sa publication, dont l’affichage anticolonialiste est évident et parfaitement concomitant à celui du Pigments de Léon-Gontrand Damas.

 

Le lecteur trouve, en français et dans une traduction italienne très vivante du poète Francesco Marotta, les trois poèmes mis en musique par Maurice Ravel à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/12/29/canti-malgasci/  qui permet aussi de les voir et entendre interprétés en concerts. 

 

3

Chants populaires des Grecs

 

Ce qui de prime abord pouvait sembler de curieux « accidents de parcours » dans une vie d’éditeur sont en fait les balises fondamentales de ses choix d’homme. Les éléments dont je parle ici ne sont pas les seuls dans l’œuvre éditoriale de GLM, loin de là. Mais c’est à la lumière de ces balises, allez, j’ose, de ces phares que non seulement l’œuvre de GLM doit être revisitée ; mais même c’est à cette lumière qu’un usage de la poésie et même de le création artistique peut trouver un sens beaucoup plus actif et beaucoup plus responsable dans une Collectivité pédagogique, dans une vallée si liée à la Résistance, dans un monde soumis à d’actuelles pressions odieuses, alors que les mouvements de migration, dramatiques, portent en eux une puissante profondeur humaine.

 

A ce stade de mon article je veux mettre en avant le petit volume que GLM a consacré en 1951, dans son admirable collection des Voix de la terre, aux Chants Populaires des Grecs, traduits par Matsie Hadjilazaros. La préface, non signée, du livret dit ce que vous lisez sur la photo ci-dessous :

 

 

 

Cette simple et très claire préface est un véritable texte programmatique : pour un musée actuel ou à venir, pour des ateliers d’écriture, pour un cahier des charges de résidence d’artistes ou de rencontres autour et avec la poésie, en nombreuses langues.

 

 

4

Federico Garcia Lorca

 

L’audacieuse préface aux Chants populaires des Grecs se termine par cette phrase simple et provocante : « toute la poésie est chantée ». « Chanson française » ou rap ou slam, certes… Mais cette phrase va très au-delà. L’élan vers le chant est la base la plus profonde du lyrisme qui est un des modes fondamentaux de relation au réel, n’en déplaise aux avant-gardes hyper-intellectuelles qui ont été si brillantes et… décourageantes en France, des années 1960 à 1990. Il y a bien sûr la relation scientifique au réel, la relation économiste, la relation analytique, etc., etc. La poésie chez les peuples sans écriture (et d’ailleurs tous les peuples ont d’abord été sans écriture) est constante et se pratique plutôt comme une parole rituelle dense, collective, murmurée, scandée, psalmodiée, enfin chantée avec s’il le faut un soutien instrumental.

 

Au début du vingtième siècle, les avant-gardes européennes se sont posé de très voisines questions de fond. Le futurisme russe cherche dans les expressions graphiques populaires des gravures sur bois, les « loubok », et des sculptures sur pierres l’accès à un arrière-plan mental, le « zaoum », d’une plus haute créativité ; les expressionismes du nord et du sud de l’Allemagne cherchent un autre élan de la pensée par des chemins assez proches ; en France Pierre-Albert Biot et sa revue d’avant-garde Sic, les étrangers accueillis à bras ouverts comme Apollinaire, Picasso, Tzara et Cendrars cherchent les élans d’une autre construction humaine de l’espace puis de la personne ; les futuristes italiens cherchent dans l’énergie de la vitesse et de la machine un autre perception du monde ; Tchèques, Anglais, Hollandais cherchent eux aussi. Et bien souvent c’est à Paris que tous ces jeunes chercheurs et créateurs se croisaient. Guy Lévis-Mano ne pouvait pas ne pas les entendre. Ceux qu’il a le plus entendus, ce sont les Espagnols, les poètes de l’amplitude lyrique, profonde et non intime, populaire et non élitiste, que l’on connaît sous le nom de la Génération de 27. Pedro Salinas, Jorge Guillen, Vicente Aleixandre, Rafael Alberti, Luis Cernuda ; et plus que tous les autres c’est Federico Garcia Lorca qui a retenu toute l’admiration de GLM. La guerre civile a brisé ce mouvement ; les franquistes ont fusillé Lorca en 1936. Mais GLM n’a jamais renoncé à publier Lorca, à le traduire lui-même, de 1938 à 1969. On connaît l’admirable édition bilingue de Lorca par GLM traducteur et éditeur, enrichie de très subtils dessins à la plume de Lorca lui-même.

 

 

 

La relation de confraternité créatrice de GLM avec l’œuvre de Lorca mérite une grande exposition à elle seule. Dès ses premiers recueils en Espagne Lorca a montré son attention totale à la poésie populaire anonyme du flamenco, du Cante Jondo, du Romancero gitan. Ce sont autant de cycles de poèmes aussi simples et dynamiques que les Transparents de René Char, mais encore plus clairs, où dans une langue limpide, énergique et dansante se dit l’amour de la vie libre et s’affirme la dignité de la personne humaine.

Non seulement GLM dans son catalogue inscrit ces grands textes mais ajoute de nombreux livrets de « coplas » souvent anonymes.

 

 

 

  

GLM va même chercher de splendides textes anonymes médiévaux de Castille ou d’Andalousie, les traduit, les publie. La jubilation de la langue carrée, claire, tranchante, sans aucune préciosité, enchante tout lecteur, enfant ou adulte, de tout milieu social. Robert Ardouvin a eu entièrement raison de mettre une Collectivité pédagogique en contact avec cette floraison de textes tout à fait vivants.

 

 

5

L’oralité si proche 

 

Si le Pigments de Damas, si les Chansons madécasses sont dans la production de GLM des phares qui projettent une lumière très vive sur l’histoire littéraire et sociale, si la relation très large de GLM, de la traduction à l’édition, avec le généreux Lorca nous est un modèle dans notre modernité difficile et encombrée, je tiens à attirer l’attention sur ce que GLM a appris de son contact avec Lorca : l’écoute du chant populaire, du murmure à mi-voix à mi-gorge qui affleure dans les plus grands textes. Peu de nos contemporains, en France, prêtent assez d’attention à cette impérieuse, irrépressible résurgence d’oralité dans l’écriture poétique. Aperghis l’a parfois tenté, mais en « déconstruisant » trop le texte ; Luciano Berio et, en italien, Eduardo Sanguinetti, l’ont pressenti et pratiqué. Or le catalogue de GLM montre cette très originale et puissante constellation d’oralités résurgentes : Le Dit du Poisson (dans la troisième partie du Mahabarata, en 1969), les Poèmes, de Yunus Emre (en 1949), le Livre de Job (en 1950), Esaïe (en 1950 aussi), la Poésie populaire des Croates et des Serbes (en 1958), et tant d’autres encore. Or cette relation profondément mobile entre écriture et oralité, entre diction scandée et ânonnement silencieux, relation encore très active actuellement, appelle à elle seule toute une future exposition, et des performances, et des débats publics…

 

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6

Jean Rouch, L’Hippopotame dans une Chanson de Faran Maka, 1947-1950, dans le petit volume Chants du Dahomey et du Niger.

 

Je reprends ici la très brève introduction de Jean Rouch : « Cette chanson m’a été chantée en 1947 par Nuhu, chef du petit village de pêcheurs Sorkos de Atyi Koyra à 5 kilomètres en aval de Gao sur le Niger. Les Sorkos forment dans le groupe des Songhay une caste de pêcheurs héréditaires. On les trouve tout le long du Niger depuis le lac Debo jusqu’aux rapides de Boussa. Ce sont des pêcheurs au harpon dont le gibier favori est l’hippopotame. Ce sont aussi des magiciens renommés. Faran Maka est l’ancêtre mythique des Sorkos, c’est lui qui fut le premier Sorko, son père lui avait appris les secrets de la pêche et sa mère les secrets de la magie. Les hauts faits de ce héros ont été conservés dans un grand nombre de chansons. Ce sont les Sorkos eux-mêmes qui les chantent gravement et fièrement. »

 

Voyons les faits. GLM est né en 1904. Jean Rouch est né en 1917. En 1947, au tout début de son travail capital d’ethnologue participatif chez les Songhay, au tout début de son travail révolutionnaire d’ethnodocumentariste principalement chez ce même peuple, Rouch reçoit de la scansion même du pêcheur Sorko Nuhu ce Chant assez complexe où l’incantation performative songhay se heurte à la toute puissance des eaux fluviales et des hippopotames, mais aussi aux pressions violentes qu’imposent à cet endroit les Touareg et leurs esclaves Bella ; les hippopotames ont disparu et, dit le Chant, se sont métamorphosés dans les sables en Bella, esclaves de Touareg, qui pourraient bien se révolter contre leurs maîtres et chasser à jamais de ces lieux ces féodaux sanguinaires. Tout le monde y gagnerait.

Le chant est à la fois épique et ironique. Le rythme de scansion est rapide, le récit agile, les métaphores fusent. Rouch, qui avait appris la langue et avait été initié aux rites songhay, a trouvé ici un poème chanté d’une intensité non édulcorée qu’aucun étranger à l’ethnie n’entend jamais. Il est extrêmement rare qu’un document ethnographique de cette qualité soit transmis traduit et publié. En somme c’est une petite pièce de théâtre populaire, très dynamique et ironique, s’appuyant sur les pouvoirs animistes surnaturels du fleuve. Je l’ai déjà écrit il y a trois mois, ce document est extraordinaire. Jusqu’à sa mort André Breton a soigneusement gardé dans sa bibliothèque personnelle l’ouvrage de Rouch et GLM. Réalisant son film Bataille sur le grand fleuve (en fait la chasse au grand hippopotame, un de ses plus grands films) en 1951, Rouch appuie sa bande-son comme sur un refrain sur le Chant de Faran Maka que chante Nuhu,

 

Voilà donc : Rouch, à l’âge de trente ans, en 1947, collecte le Chant sur une pirogue dans le sud du Sahara. Puis Rouch, mais comment donc s’est créé le contact entre eux ?, donne ce texte à GLM qui a alors entre 43 et 45 ans. En pleine période d’autosatisfaction de la colonisation qui « éduque les sauvages », alors que les troubles sanglants éclatent à Madagascar et à Sétif, Rouch et GLM ont eu l’audace visionnaire de cette publication : elle donne tout son espace au chant de l’autre. Elle aussi mérite toute une exposition pour son histoire culturelle, politique et ethnologique. Elle nous rappelle en toute vigilance que le chant de l’autre doit toujours être écouté, entendu, respecté.

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

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Voir en coupe, avec Nicolas Hilfiger, peintre

 

 

Les tableaux et les dessins de Nicolas Hilfiger peuvent être consultés sur ce site : https://www.nicolas-hilfiger.com/

 

 

Vivre dans une capitale du nord de l’Europe actuelle, c’est vivre dans un espace dense et colmaté. Opaque et saturant. En tensions fortes et multiples, le plus souvent camouflées. Espace apparemment lisse et orwellien. Les phrases des gens sont si serrées, si proliférantes, si dramatiquement monologuant que très rarement j’arrive à entendre une dynamique en choeur, ni même simplement bégayante. Emergent parfois des voix de synthèse pour me happer depuis le trottoir pour que j’entre consommer dans la boutique de fringues. Je préfère ma vallée de montagne, ses communautés, ses autogestions, ses bourgs et ses crêtes. Dans la grande agglomération je perçois un acouphène : mes oreilles dans la ville perçoivent une densité sourde alluvionnaire qui obstrue. Dans Rome du siècle passé Giacinto Scelsi savait développer d’immenses harmonies statiques ; mais du silence avant et après, voire pendant, jaillissait le sens, jaillissaient l’intuition de la parole et la formulation d’un bref poème que Scelsi savait trouver dans le noir, écrivait directement en français, puis publiait chez GLM.

 

 

 

Mais voilà, je « monte » à Paris et rends visite à Nicolas Hilfiger Or quand j’arrive à son atelier de peintre, à Montrouge, deux particularités finales de route me remettent sur loquace terre. De l’autre côté de son carrefour, le haut mur rouge brique de la Poste tourne son dos au sapin balourd vert sombre et, en ce début de décembre, aux petits arbres que l’automne dore et enflamme : une estampe japonaise peut-être, une lithographie vivace d’un Nabis, une image surgie en deux dimensions. Complètement en travers de la masse grise urbaine.

 

 

Puis à vingt mètres de chez le peintre, l’ami agent immobilier qui lui a trouvé son logement met aux murs de l’agence six ou sept de ses toiles récentes. Aïe, agence fermée ce dimanche… je les vois à travers les reflets de la vitrine. Et ce qui survient est tout à fait logique : soudain dans la façade vitrée où rue, arbres dénudés, murs, pierres, vitres s’épousent en pleine bouche et par asphyxie closent l’espace, voici de biais les peintures en très vives couleurs. Des rectangles de tranches géologiques. Il faut peut-être dire coupes géologiques. Une IRM donne sans doute le même effet. Cette vue en coupe, cette vue foisonnante, comme labyrinthique… et où on perçoit tout de suite que la vie afflue. Quelle vie ?

 

 

La main, les pinceaux, le complice chevalet sont une équipe de géologues-chirurgiens. Qui taille net dans la masse incolore. Le tableau est une coupe à vif, à cru. On connaît les « pierres de rêve » chinoises qui d’une coupe dans un morceau de marbre font surgir un paysage noir, gris et blanc délicat conforme aux goûts du Shen-shui de la poésie classique : une montagne vaporeuse, une brume, allez quelques petits traits calligraphiés noirs et c’est l’antique « poème classique » ; et encore le rouge d’un discret sceau. Elitisme impérial, extrême raffinement dans ce code de la montage-parole-eau. Bon. Nicolas Hilfiger, lui, est un peintre contemporain. Il ne cache en rien les violences et les tensions du monde de ce matin ; ni sa beauté souterraine et énergique qui sinue entre les pressions et les monstres.

 

 

 

Résistons, huile et glycérophtalique, 81 x 60, 2018

 

Si, quittant l’espace compact où le peintre a taillé sa coupe, je ne regarde que sa toile ou son dessin, c’est alors comme si j’avais à faire à un maître verrier. Toile ou papier comme mince écran ; l’au-delà de cet écran ? impossible à connaître, assez de dogmes sanglants et de guerres de religion ont épuisé cette interrogation stérile. Ce que je vois c’est uniquement ce que le peintre dépose sur son support. Or ce n’est pas une bizarre figure que le hasard donnerait à un kaléidoscope. C’est un faisceau de vitalité humaine, de protestation jeune et de réplique théâtralisée sur une scène complexe et dense comme le volume intérieur d’une caverne. C’est un crépitement de clavecin, comme le Continuum de Ligeti. Aigre-doux, scintillant, cristallin, coriace et bigarré. Rien de statique. Le grouillement de la mélodie humaine, de la tonitruante volonté de vivre et d’aimer. D’aimer parfois si mal que c’est en rajouter à la masse urbaine grise étouffante. D’aimer parfois si lucidement et généreusement que l’avant-passion et l’après-passion se conjoignent dans une « chevauchée fantastique » de couleurs. D’ailleurs excellent coloriste, Hilfiger est un arrière-petit-neveu des Bellini.

 

La Source, huile et glycérophtalique, 81 x 60, 2018

 

Percée, huile, 81 x 60, 2018

 

Découverte, huile, 73 x 64, 2017

 

Silence, on tourne, huile, 73 x 54, 2018

 

 

Et le dessin de Nicolas Hilfiger ? L’artiste tire ses traits sur le papier comme un très précis laboureur creuse son sillon. Arrière-petit-neveu de Dürer aussi, il élabore un treillis asymétrique dont les irrégularités sont les froncements de sourcil de l’humour. Et dans le treillis voici une pelote de fils, un nœud touffu de fils noirs : c’est un visage, c’est parfois un corps humain. C’est ce que le crayon spéléologique, qui explore le profond de la coupe géologique, excave : ce corps, cette tête, c’est un lac souterrain d’une eau immobile et d’une pureté absolue ; c’est le souffle originel de la personne humaine, c’est-à-dire sa première phrase, maternelle, paternelle, et les deux à la fois où le poème de la vie libre et digne vient puis va savoir réouvrir le monde étouffé, va savoir retrouver un espace où réplique et contrechants s’entendent.

 

 

 

 

 

 

Sans titre, encre noire, 23 x 15, 2018

 

Liminaire, technique mixte, 30 x 22, 2018

 

Ave = +++, encre noire, 21,5 x 26, 2018

 

 

Vivre dans une capitale du nord de l’Europe actuelle, c’est vivre dans un espace dense et colmaté.

C’est vivre là et essayer de comprendre ce que cet espace si peuplé de vies intimes et de lignées historiques offre à penser, sentir, espérer, dialoguer, construire. Quoi donc ?

Un espace à trois dimensions saturé, souffrant, même martyrisé par les populismes actuels, mais dont la vitalité est très loin d’être épuisée et qui cherche, cherche, cherche sa forme future ; peut-être là, juste là, derrière la porte, derrière la vitre : c’est ce que nous dit, en toute confiance, Nicolas Hilfiger.

 

Ceci à tous les étages, 60 x 60, huile et stylo Bic, 2018

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

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Oraison (récit d’une vie de Samori Touré, par Romain Poncet)

 

 

Voici le prologue d’un texte à la fois récit, étude historique et roman d’un jeune professeur et chercheur en histoire. Ce texte évoluera probablement un peu : la rédaction de ce grand récit est activement en cours. Il est logique que le Carnet de la langue-espace propose à ses lecteurs de s’y intéresser. Pour deux raisons.

 

D’abord, dans cette période de puissantes migrations contre lesquelles se dressent les racismes et les populismes européens les plus barbares, il est nécessaire de redire avec Carène, après Carène, que les migrants du Sahel portent en eux et dans leur parole même, outre une anthropologie particulièrement riche, un corpus populaire de personnages réels qui ont amené à repenser en profondeur le monde et les relations entre ses terres sud et ses terres nord. Thomas Sankara, Kwamé N’Krumah, Franz Fanon, Patrice Lumumba, par exemple. Samori Touré est de ceux-là, vers 1900. Leurs puissances symboliques, politiques et populaires pour encore à présent une grande partie de la jeunesse africaine sont parties constituantes de cette langue-espace là.

 

Ensuite il est important qu’un jeune historien français s’attache à redonner toute sa place à Samori. Et cet historien, Romain Poncet, nous montre ici que le langage littéraire, voire poétique, convient parfaitement aussi à la recherche historique. Yambo Ouologuem n’est pas seul. Très loin de faire le caniche savant de la francophonie ou le bon élève de la classe qui brigue des prix littéraires, Romain Poncet porte à incandescence son écriture pour l’efficacité de sa recherche. J’invite le lecteur à suivre l’évolution du grand projet de Romain Poncet.

 

Yves Bergeret

 

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A la fin de l’avant-dernier siècle, la République Troisième réfugie ses rêves dans l’au-delà de ses frontières d’Europe. L’un d’entre eux, pas le plus brillant, pas le plus accessible, porte le nom de Soudan.

Ce nom et ce rêve n’existent aujourd’hui qu’à l’état de spectre décomposé sur les frontières du Mali, du Niger, du Burkina et de la Côte-d’Ivoire.

Le Soudan français accoucha la dernière mystique militaire du XIXe siècle : celle d’un sabre rédempteur porté dans les Ténèbres, du Haut-Sénégal jusqu’aux rives du lac Tchad, par quelques fils de Marianne.

 

Mais au milieu de la symphonie française, un refus de vingt ans : Samori Touré, bâtisseur d’un empire épousant la boucle du Niger, finalement jeté à bas en 1898.

 

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ORAISON

 

 

Samori.

Trois syllabes inconnues des trente années de ma vie. Ton nom ne m’a pas manqué.

Le poète évoquerait un syndrome de « membre manquant », une nostalgie sans cause précise.

Je ne suis pas poète.

Je ne connaissais pas Samori. Le hasard m’a placé sur la route de ce nom, de ces sonorités sèches autour des trois lettres plus froides, m-o-r. Un nom avant une réalité vieille de plus d’un siècle.

 

Pour la majorité écrasante des êtres qui furent ses contemporains, Samori est un nom. Comment ce nom fut-il prononcé par ceux qui le dirent ?

Il faudrait pour répondre les pages transparentes d’une Bible et les centaines de volumes d’une encyclopédie de l’ancien temps.

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« Samory », articulé par le brave lecteur du Petit Journal encombré de sa pipe, qui ponctuait d’un rire glouton ce nom d’épouvante – et un brin pénible pour l’orgueil de la République Troisième ;

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« Samori ! Samori ! », comme le criaient avec excitation les gamins de Kankan, à la parade de sa troupe de cavaliers, vêtue d’apparat, avant les silences plus sévères des audiences aux requérants venus de tout l’empire ;

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La voix des capitaines, des militaires, des Jacquin et Gallieni, des Combes et Archinard, tous lancés sur ses talons, oscillant peut-être entre mépris, colère contenue et découragement – en fonction des circonstances – « Samory… »

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Les soldats de troupe, eux, y mêlaient haine et terreur, au cœur des batailles, « Samory !!!! »

Mais après avoir crié, susurré, rugi, dans la rue, les forêts, à l’Assemblée « Samory ?! », le nom cessa de se dire et dans l’hexagone raccourci du siècle d’après, au bout de ses crimes et aventures non-repentis, l’exclamation devient immuable : « Samori ? »

 

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Et Samori est image. Sur les clichés militaires, après sa capture en 1898 ou dans la solitude du Moyen-Congo jusqu’en 1900, cet homme rigide, droit, entouré d’officiers et de tirailleurs tout aussi rigides et désordonnés, ne ressemble pas à un homme en propre.

Il est l’image du captif, dépourvu de souplesse. Son visage ne laisse rien paraître, quand son visage apparaît sur les photos baveuses et sans contraste que les apprentis reporters aux armées tirent tant bien que mal en ces circonstances.

 

 

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Samori devient l’Inconnu, une figure saisie par l’histoire et ses phrases bien ordonnées. Comme tous ceux que la fatalité a portés sur le chemin de la France, on l’affuble d’adjectifs qui ne sont pas de sa langue.

Sa lutte désespérée le fait héros. Sa défaite le bâillonne. Il est celui qu’on raconte, comme les autres vaincus. Il est dit.

 

On raconte : le Mandingue se livrait au négoce des esclaves – les dévorait –, comme tout colporteur prospère. Les petits profits de la vente de kola ou d’objets en fer forgé ne pouvaient étancher toujours son appétit.

La chair contrainte, dissimulée dans l’ombre des cases ou par les lueurs grises de l’aube, au bord des chemins, allant au point d’eau, ces corps longs recelaient la vraie source des grandes fortunes.

 

L’émir aspirant recourut aux assauts, détruisit les villages fortifiés jusqu’aux fondations. La guerre naquit en son âme aux mêmes sources que l’ambition, vieux fleuve humain que certains s’efforcent de remonter au prix du sang des autres et qui se noient toujours à mi-chemin dans un rouge familier. La soif d’or s’étanche de moins en moins à mesure que l’horizon s’élargit.

 

Le colporteur se fait général. La chasse aux esclaves, puis la chasse aux peuples. Premier chapitre du conte de l’Afrique-excèsde-nuit.

 

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Et on dit après : voilà ce règne contrarié par l’irruption de plus puissants chasseurs de peuples, aveuglés de bons sentiments, parlant de poudre et de bibles, menant sans relâche la poursuite à leur ennemi, étranger chez lui, soudain, face à ces nouveaux maîtres.

 

Enfin, la capture, l’infamant contact des parjures et forgerons de vérités. Rien d’inédit, pas même sa fin de déporté. Samori n’aura pas de consolation posthume. La chaîne ne s’arrête pas à son cou, elle cliquette devant et loin encore derrière.

A peine reconnaît-il, depuis sa cellule du Gabon, le bonnet de Behanzin ou le dos fier de Ranavalona, tous deux jetés aux portes de la mer d’Algérie, qu’il sent dans son dos les regards déterminés de tous les sans-noms, sans-pays encore, alignés loin jusqu’au prochain siècle, déplacés, déportés, décampés, tous refoulés par la main inflexible qui l’emporta, lui, loin de Guinée, pour crever des poumons sous l’Equateur.

 

Même sa fin, de la défaite jusqu’à sa mort, seconde et définitive, n’est pas inédite. Répandue dans tout le lointain royaume de l’opinion, Samori a cessé d’être un homme de sang et de nerfs.

Les rotatives modernes l’ont pressé jusqu’à le travestir en papier couleur pour les suppléments illustrés du Petit Journal. Les fibres des héros, pour notre temps élargi, empruntent tout au bois broyé, pas grand-chose au modèle.

La capture de Samori, le suicide empêché de Samori, enfin la mort de Samori, placardés en Unes, livrés au lectorat avide de « nouvelles du monde », ont dépossédé le chef de guerre de lui-même, le réduisant à des images.

 

Images à dormir debout, auxquelles aspirent les foules de la République, trop occupées à noyer leur temps dans un travail frénétique et dans l’exercice d’une parcelle de souveraineté dérisoire.

Où rêver ? A quel moment ? L’image-spectacle d’un lieutenant Jacquin, saisissant au collet l’infâme Samory qui s’échappe au galop, voilà un rêve épique à frais modéré ! Et qui mieux est, un rêve tout à fait communicable, excellent combustible de fierté nationale. Samory, te voilà, gibier de patriotisme !

Sur tes os, bientôt mêlés à tant d’autres, la France bâtit son autel, si haut qu’elle oublie bientôt l’origine de ce tumulus d’où il lui semble contempler l’horizon du monde par la seule grâce de ses idées généreuses…

 

Samori, je t’ai même vu sur un T-Shirt à gare du Nord, un jour d’octobre. Blason sur la poitrine d’un de ceux qu’on étouffe sur le seuil des gendarmeries, offert à des milliers d’yeux qui te voyaient sans te reconnaître.

 

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Combien d’années vécut Samori ? Que disent les photographies du guerrier. Déjà, sur le gris et blanc du Journal des Voyages, les rides soulignent son regard disparu. Il trône par terre, droit, le visage énigmatique, comme soutenu par un sourire de gêne ou pénétrant – qui peut le dire ?

Le public applaudit : quel ennemi ! Quelle prestance ! La France trouvait le temps de s’enorgueillir à l’issue de dix-huit années de massacres : la victoire autorise le passage de l’exécration à un état d’âme plus magnanime.

 

Cet homme unique, cet empereur figé dans son abaissement, pouvait enfin être ce que la République une et indivisible poursuivait partout en Afrique de l’ouest : le tesson manquant au miroir de sa puissance.

 

Capturé une seconde fois par l’objectif, le voilà sans histoire ; Samory ne peut plus être plus que cette silhouette vénérable. Il n’y eut pas de Samori robuste, insaisissable, dans la force de l’âge.

Qui oserait évoquer un Samori ambitieux et rétif à la lumière française ?

Et Samori n’a pas fréquenté le domaine de l’enfance. Il sort tout armé de l’œil de son premier ennemi français, en l’an 1882.

 

En fait, il n’y a pas de Samori avant la capture, pas vraiment.

Deux fois prisonnier, cent fois. Prisonnier du filet tissé maille après maille, à force de mots pour enfants et pour leurs pères, de rhétorique politicienne, d’analyses très rigoureuses…

Le filet sans fin qui s’imprime sur tous les papiers pour dire ce que fut Samory, pour raconter l’adversaire, pour le priver des mots qui furent les siens et ceux des siens et du moindre des esclaves qu’il envoya sous terre, les mains disloquées.

 

Dès l’instant fatidique – l’éruption de magnésium, les quelques secondes immobiles – Samori entre dans sa longue captivité. Dans les recoins de l’hexagone, on peut étaler les rapports, sobres ou spectaculaires, de sa résistance. Les braves citoyens de France dévorent les pages des journaux, où l’on frissonne à la mention des longues courses dans la jungle du Liberia ou à l’évocation de la ronde des busards, qui indiquaient sans cesse aux troupiers tricolores la direction prise par le cortège du tyran malinké.

 

On tirait sur sa cigarette avec délectation et l’on murmurait dans un souffle : « l’émir félon », quand un autre, à la veillée ou sous ses draps, soupirait : « Samory tyran nègre. » Protégée par des milliers de kilomètres, certaine de la dépossession de son effroyable ennemi, la France jouissait du spectacle en toute quiétude.

 

Et cette silhouette impénétrable, drapée dans son burnous, on s’amusait à l’admirer. On se voulait beau-joueur, plus fair-play que les rivaux du nord de la Manche qu’on s’enorgueillissait d’avoir toujours laissé tirer les premiers.

 

D’une voix peut-être un peu trop forte, on parodiait la grandeur d’âme des moustachus galonnés, des Lamy et des Archinard, des Dodds et des Gallieni ; le patriarche, tout en répandant quelques gouttes de gros rouge sur la nappe cirée, psalmodiait : « Aux hommes d’honneur, généreux dans la victoire, impassibles dans l’épreuve. »

 

Mieux encore : on se prenait à souhaiter l’apparition de ton image, Samori, jusques au cœur des cauchemars. Mêlée aux divagations d’un esprit en sommeil, ta face immobile arrachait des cris et des sueurs…

 

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Comme il était délicieux de se tirer de l’inconscience pour se trouver protégé du Mal par des draps chauds.

On s’épongeait le front en riant et la nuit retrouvait son silence.

 

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Les années passèrent et passent encore. On ne digère pas les cauchemars aussi vite et bien que le rôti du dimanche. Que pouvait-on donc faire de toi, prisonnier, puis mort en détention, puis enterré avec les honneurs par trois sous-officiers sous vingt centimètres de terre ?

 

Il arriva ce qui arrive aux songes dérangeants : plus personne n’en parla plus et, parce que d’autres émois occupaient les regards du bon peuple de France, chacun crut de bonne foi t’avoir oublié.

Et vraiment, personne ne te voit ! Vois comme il faut que l’on parle de toi ! Ton nom ne suffit plus à évoquer la fureur de vingt années ; les raisons de la guerre sont trop lointaines, nul ne peut plus les nommer, ni situer son théâtre…

 

Ta cruauté d’Epinal et ton appétit d’esclaves sont à peine accueillies par des : « ah bon ? »

Te voilà loin Samori, deux fois prisonnier, et aujourd’hui deux fois exilé. Hier maintenu loin de la Guinée en plein Equateur, aujourd’hui relégué à l’arrière-plan des mémoires, chassé du domaine imaginaire vers la cellule fétiche de la mauvaise conscience – où la mémoire française relègue à l’envi les scories de son prestige.

 

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Comme un regret mal assumé, on croise par hasard les traces de ton existence. Pas tout à fait de ton existence : du passage de ton ombre sur les rues de la capitale. On trouve dans certains cartons de brocante les imprimés dont tu formes l’unique sujet, et qu’on emporte pour une somme qui excède rarement cinq euros, montant tacite qui te hisse au-dessus du prix du papier.

 

Le chineur sait qu’il acquiert un haillon d’histoire, tombé et recueilli par quelque collectionneur mort depuis deux générations. Les bords du journal ont durci et foncé, mais peu importe : la gravure conserve toutes ses couleurs.

 

En rognant les marges au cutter, elle servira d’ornement au mur d’un salon ou d’un bureau, entre deux rayonnages de livres. « Capture de Samory par le lieutenant Jacquin. »

 

 

 

Un écho de gloire, une scène enlevée, bien faite pour édifier le lecteur et lui réjouir la vue. Fachoda cuisait encore sur l’échine des petites foules nationalistes quand le lieutenant et ses hommes firent savoir par télégramme que le chauvinisme français n’avait pas capitulé sur tous les fronts.

 

Ce fichu nègre en avait fini de cavaler à tous les vents. La France et son armée démontraient enfin qu’elles savaient être fidèles à leur promesse. Car on l’avait juré, toujours plus amèrement : Samori serait vaincu et couvert de chaînes. A cet unique objectif, tout sacrifier. Telle était la promesse faite à Marianne.

 

Pour la tenir, on ménageait, on attaquait, alternativement, sans souci de parole engagée. Les pistes se décoraient de villages calcinés, les jungles étaient fendues, brûlées les savanes, mitraillés les rebelles car la terre est à la France mais aucun de ces sauvages ne le concevait.

 

Samori, tu n’auras jamais su que la guerre te harcelait aussi dans ce camp de réserve insaisissable, inconcevable, qu’on appelle l’opinion et qui sèche les veines de son ennemi jusqu’à lui arracher son nom.

Samory Touré, Almamy de Ouassoulou.

 

Te voilà réduit à l’épaisseur d’une page de journal, te voilà mutilé et réécrit. Samory. Sans titre, jeté à terre, effacé, dispersé par le silence de ton adversaire, à la parole bancale.

 

 

Romain Poncet

 

 

 

 

 

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