Archive | janvier 2017

Les Voix des pierres, à Chartres

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La falaise du cap Blanc Nez regarde l’ouest et le nord ; hautes strates de craie horizontales, blocs tombés à sa base, marées hautes qui les cognent. Sur la violence des eaux et des vents le Blanc Nez campe raide. De même il n’y a pas que de la douceur dans la double flèche de Chartres qui aiguillonne le ciel de la plaine de Beauce. Je veux bien que dans ses Elégies de Duino Rilke en exalte le soupir vers l’absolu ; mais en m’approchant de la ville, j’y perçois l’impassible assurance du dogme.

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Immédiatement devant la cathédrale tout change. On marche sur le parvis de graviers et de pavés. Les quelque cent dix mètres de haut des flèches s’évaporent, calcaire local gris adossé aux nuages. Ici la pierre du bas devient un peu jaune, voire ocre : calcaire lutécien plus apte à la sculpture. C’est le triple « Portail Royal » de la façade ouest. Divorcé du dogme mutique, il est bavard. Il attrape amicalement le regard. Il aime la réplique.

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Tout foisonne, grouille, se démultiplie, chante en rythme. La pierre jaune est polyphonique : les horizontales des quelques marches devant chaque porte, les parallèles des verticales et des courbes en haut, les drapés, les plis. Trois centaines de petites statues entre-tressées de part et d’autre des portes ou suspendues dans le vide parmi les courbes des tympans au dessus de ces portes. Vingt-quatre grandes sculptures – dix-neuf subsistent à présent – encadrent les trois portes, avec une harmonie somptueusement ambiguë,

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Le fouillis proliférant des trois centaines de créatures aussi bien de l’Ancien Testament que du Zodiaque ou de l’ordinaire des métiers médiévaux aime l’humour, la dérobade, la provocation, le bruit, la comédie et la farce, la vielle et la petite harpe ; le calcaire sculpté est ici frère de la miniature enluminée ou des façades aux mille répétitions d’Angkor. En somme le sacré, que la mise en mouvement de la pierre par le sculpteur rappelle aux pèlerins, est la prolifération animiste du réel : son infatigable présence, son empressement généreux.

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Sont-ils sévères, à l’avant-scène du grand remue-ménage, les dix-neuf grands personnages debout de part et d’autre des portes ? Non ! Doux sont les visages, jeunes, lisses ; lèvres fines ; grands yeux ouverts pourtant sans pupille et qui ne nous regardent pas, ne jugent pas, ne menacent pas, n’enquêtent pas, n’enjoignent pas. Les visages paisibles sourient au bruit de nos voix et de nos pas. Sourient à la belle rumeur juvénile dans leurs dos. Acquiescent.

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Ils acquiescent pour qui ? Ils sont fidèles, entiers. Ils deviennent piliers simples de part et d’autre des portes que l’on franchit. Ils portent et la pierre calcaire et l’humanité marchant, arrivant, entrant. Ils portent vers le haut, bien plus haut que le gentil Christ en mandorle du petit tympan central qu’écartèlent le lion et le taureau des évangélistes. Ils portent tous ensemble, pas un plus héroïque ou plus aristocratique que l’autre. Ils ne sont que les arbres, les longs fûts, les troncs élancés qui portent vers les vents et le ciel la sève du sens, la longue parole humaine et son récit. A la différence des portails d’Autun et de Vézelay où le Christ du tympan est figure incarnée d’une toute puissance divine génitrice et juge, ce portail-ci est figuration humble et temporaire du grand mouvement ecclésial de la parole des hommes.

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A notre longue parole les dix-neuf fûts acquiescent et ils l’enserrent dans les vigoureux cylindres de leurs corps étroits sous les drapés. Corps invisibles. Les draps aux plis si admirablement rythmés sont un presque rien, à peine peau de fils entrecroisés sur. Entrecroisés sur le grand mouvement de parole qui monte, inlassable, tel les marées de la mer, tel le vent sur la plaine de Beauce, tel l’effort des générations de bâtisseurs. Les dix neufs fûts de calcaires jaunes, hiératiques comme figures de Byzance, humbles et sérieux comme tuyaux d’orgue, élèvent tout ce qu’entend le triple portail vers les trois très hautes verrières au dessus dans la façade, élèvent tout vers la rosace quarante mètres au dessus ; la rosace, cercle immense se démultipliant en cercles à l’intérieur de lui-même. Figure abstraite là-haut dans le plan lisse de la pierre grise.

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Alors j’entre dans l’église puis me retourne et regarde l’autre face de la rosace et des trois verrières. Elles aussi sont prolifération : de couleurs lumineuses où rien d’abord ne se reconnaît parmi les multiples petites scènes qu’ont voulues les maîtres verriers, si ce n’est la jubilation extraordinairement juvénile de la polyphonie du réel, ciel, terre et mer, peuples en mouvements et en longs actes de confiance, de construction, de dialogues, de polyphonie.

YB

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L’Eau (2), La Nef, avec Francesco Marotta

Poème & traductions de Francesco Marotta et Yves Bergeret

Poème en trois diptyques créé en deux exemplaires par Yves Bergeret du 22 au 24 décembre 2016 à Paris sur papier Aquarelle Etival de Clairefontaine 200 g, format 30 cm x 40, avec gestes d’acrylique & collages d’images de Rio de Janeiro et d’ailleurs ; en contrechant ce poème s’enrichit des vers de Francesco Marotta.

*

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1
A la proue, une poignée d’illuminés ou de gens très jeunes;
sur le pont, sur les escaliers, près du bas des mâts
allaient et venaient lentement
beaucoup de gens, affairés aux exigences mornes
de leurs destins.
A la poupe,
certaines personnes, tristes,
refermant sur elles le couvercle de leur cercueil;
et si elles le faisaient trop vite et alternativement
cela créait dans le vent excellente roue à aubes,
alors par à-coups nous avancions dans la nuit très noire.

A prua, un pugno di esaltati o di ragazzi molto giovani;
sul ponte, sulle scale, intorno alla base degli alberi
in molti andavano avanti e indietro lentamente
alle prese con le oscure incombenze
dei loro destini.
A poppa,
alcune persone, affrante,
si chiudevano da sole il coperchio della loro bara;
e se lo facevano con molta rapidità e alternativamente
il movimento creava nel vento una perfetta ruota a pale,
di colpo allora avanzavamo in quella cupissima notte.

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*

2
Très agitée la vigie nous cria:
«un grand feu loin devant!»
Mais rien à faire: invisible. Nuit partout.
Pourtant on entendait nettement secousses,
grondements, boati, effondrements variés
et surtout innombrables claquements de talons
sur des marches sans doute en bois
aussi bien à la montée qu’à la descente.
Non, non, ce n’était pas nous. C’était là-bas
dans la nuit, par le devant.

 Visibilmente agitata, la vedetta ci gridò:
«un grande fuoco in lontananza davanti a noi!»
Ma niente da fare, era invisibile. Solo notte, ovunque.
Si sentivano tuttavia nettamente delle scosse,
rombi, boati, cedimenti vari
e soprattutto un prolungato rumorìo di passi
tanto in salita che in discesa
su dei gradini probabilmente in legno.
No, no, non eravamo noi. Veniva dal fondo
della notte, davanti a noi.

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*

3
Ni carburant, ni voile, ni rame,
clos à jamais étaient les cercueils
et même beaucoup jetés déjà dans les remous du sillage.
Nous dérivions dans la nuit totale depuis huit jours
quand nous vîmes le grand feu.
Un visage de pure flamme
sans yeux, bouche immense ouverte.
Y brillaient de fines dents.
Qui tintaient ensemble puis alternativement.
Brillaient de fines dents,
nos mille besoins inassouvissables de pardonner,
nos minuscules mots en promesse
vers l’autre rivage
que nous n’atteindrions jamais
mais nous allions.

Senza carburante, né vela, né remo,
le bare erano chiuse per sempre
e molte già scaraventate nei vortici della scia.
Andavamo alla deriva nella notte assoluta da otto giorni
quando scorgemmo il grande fuoco.
Un viso di pura fiamma
senza occhi, dall’immensa bocca spalancata.
Vi brillavano denti sottili.
Che tintinnavano insieme, poi uno dopo l’altro.
Brillavano quei denti sottili,
i nostri mille insaziabili bisogni di perdonare,
le nostre effimere parole che promettevano
l’altra riva
che non raggiungeremo mai
ma continuavamo ad andare.

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*

Noi abbiamo attraversato il deserto
per sentieri di sofferenza e speranza
dalla savana al mare. Il ricordo dei fratelli
che affidavamo ogni giorno
all’abbraccio materno delle sabbie
batteva il ritmo inarrestabile
dei nostri passi, ci indicava il cammino da seguire.
Ci insegnava a custodire la libertà
più grande, il dono estremo
di chi, morendo, depone nella terra
delle tue mani il suo frammento di sogno
affinché tu possa farlo fiorire
alla luce di occhi futuri. E allora quel mare
che non conoscevamo
non aveva più segreti per noi.
L’orizzonte lontano parlava la sua lingua
millenaria, era un’arca immensa
sospinta da un coro infinito di voci
mai udite, illuminava la vastità del cielo
col bagliore del primo seme dischiuso
nella stagione feconda delle piogge.

 

Voi intanto ignari, gioiosi convitati
a una festa oscura, veleggiate al richiamo
di un dio senza occhi che vi guida
verso i sepolcri d’occidente, alle dimore

sbarrate dove la vita che vive,

soltanto nel respiro della parola che unisce
subisce l’ingiuria del silenzio, è un fiore
privo di radici partorito da una terra
ormai senza più linfa, senza più domani.

*

 

Par des sentiers de souffrance et d’espérance

nous avons de la brousse à la mer

traversé le désert. Le souvenir des frères

que chaque jour nous confiions

à l’étreinte maternelle des sables

battait le rythme inarrêtable

de nos pas, nous indiquait le chemin à suivre.

Nous enseignait à garder la liberté

la plus grande, le don extrême

de celui qui en mourant dépose dans la terre

de tes mains son fragment de rêve

pour que tu puisses le faire fleurir

à la lueur des yeux futurs. Et alors cette mer

que nous ne connaissions pas

n’avait plus pour nous de secret.

L’horizon lointain parlait sa langue

millénaire, était une immense arche

entraînée par un choeur infini de voix

encore jamais entendues, illuminait l’immensité du ciel

avec la lueur de la première graine s’ouvrant

dans la saison féconde des pluies.

Mais vous les ignares, les joyeux convives

d’une fête obscure, vous voguez à l’appel

d’un dieu sans yeux qui vous guide

vers les tombes d’occident, vers les demeures

murées où la vie qui vit

uniquement dans le souffle de la parole qui unit

subit l’injure du silence, est une fleur

privée de racines, née d’une terre

désormais sans plus de sève, sans plus de lendemain.

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***

*

Le Rêve d’Alaye et les voix de nuit

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Ce poème est le centre exact de l’acte III de Carène, œuvre d’Yves Bergeret actuellement inédite.

Alaye et Ankindé sont ici photographiés tout en haut du bourg d’Aidone, en Sicile centrale.

Les autres photos présentent deux lieux du haut plateau du village de Koyo au Mali :  d’une part une brèche spectaculaire sur le bord relevé sud-ouest du haut plateau tombant par un à pic de 300 mètres sur la plaine du Sahara ; la brèche s’appelle Wosiri Ka (la « bouche de Wosiri », ancêtre d’il y a cinq siècles, à l’immense sagesse). Et d’autre part Pondo Na, ravin étroit réservé à des rites totalement secrets, loin du village, et à un bord supérieur duquel le poète français n’a été conduit que la neuvième année de ses séjours.

                          

Le poète Francesco Marotta a traduit en italien ce poème ; on peut lire sa version italienne à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2016/07/08/il-sogno-di-alaye-e-le-voci-notturne/

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Au milieu de la nuit d’Aidone

un rêve acide réveille en sursaut Alaye.

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Il a vu que l’eau s’est retirée de la mer.

Il a vu que les vallées immenses du fond de la mer

sont dans l’ignorance complète des vents et des couleurs de la végétation.

Il a vu que les vallées sont muettes et vides de vie.

 

Il a vu aussi dans les pentes du fond de la mer

les cadavres gonflés et gris de ceux qui tombèrent des barques,

de ceux dont le rafiot minable coula.

 

Il a vu que la forme du fond de la mer

est celle d’une immense coque

ou est l’empreinte d’une immense carène vide sans proue ni poupe

ou l’intérieur d’un crâne géant.

Il a vu que ce crâne est le sien

et tous ces cadavres muets sont ses propres yeux,

ses narines, sa bouche.

Le silence le torture et le réveille.

 

Les rives et le fond asséché de la mer

n’émettent ni bruit ni son ni aucun mot.

Lui dont l’énergie juvénile est pure prophétie

ne peut rester dans ce silence.

Il se lève, va secouer Ankindé qui dort à poings fermés

et lui demande de l’emmener tout de suite

tout en haut de la colline en haut du bourg.

*

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En haut de la colline tout en haut

se voit que la nuit noire cesse d’être noire,

cesse d’être creuse.

Dans la langue la plus secrète de la brousse

qu’ils n’ont jamais laissées, ni la langue ni la brousse,

car ils sont le dernier adjectif,

car ils sont la plus verte racine,

car ils sont la plus vigoureuse épine,

dans la langue la plus secrète

ensemble ou en alternant ils parlent.

 

« Regarde, une volée d’âmes jaillit du rocher des suicidés.

-Une bande de martinets attrape la lune comme un insecte.

-Ma main est une guêpe.

-Ta main est une abeille.

-Ma main est un marteau.

-Ta main est un pinceau.

-Les oiseaux vont nous chercher des clous dans la lune.

-Je n’ai pas de porte.

-Elle claque sans cesse.

-Je creuse une porte dans le ciel.

-La forme du mot qui n’existe pas

est la poignée de la porte.

-La forme du nom que je cherche

est le vide de la porte ouverte,

dégondée il y a mille ans.

 

-Mon front est une guêpe.

-Ton front est une abeille.

-Mon front quand je prie

racle le fond de la souffrance.

-Ton front n’a plus de pansement.

-Les oiseaux dévorent les insectes.

-Tu es brindille pour quel nid, Akindé ?

-Tu es brindille contre quelle mort, Alaye ?

*

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-A aucun feu je ne brûle.

-A chaque incendie je pleure.

-Regarde le volcan, regarde sa pointe rouge feu.

-C’est lui qui a asséché la mer.

-La mer est vide,

le torse du volcan est plein.

-Salut, gorge rauque qui en soufflant engendres l’horizon !

-Tu es l’étincelle et l’abeille, Alaye.

-Tu es la braise et la guêpe, Ankindé.

*

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Ma mère est morte depuis dix ans,

je n’ai pas d’épouse, dit Ankindé.

-Ma mère et ma femme me regardent

par dessus le creux de la mer, dit Alaye.

-Je suis l’enfant perdu dans le sable

et aussi l’abeille sans ruche qui le guide.

-Et moi je suis l’enfant muet,

les mots butinent mes joues lisses.

-Je suis la petite écaille nommable du vent futur.

-Je suis la troisième brindille

et la cheville de bois qui tient toute la voute de notre carène.

*

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-Tu es le vide dans le vide

et le trou au fond de la mer

par où se vida toute son eau claire et sombre.

 

-Je suis l’ombre du sel

qui faisait sombre l’eau de la mer.

 

-Tu es la chair multiple des noyés.

-Je suis l’espoir épineux qui les avait fait courir sur la berge

jusqu’aux barques pourries.

-Je suis le regret et le piétinement.

-Je suis le désespoir et l’espoir.

-Je martèle et piétine.

-J’assemble trente mille brindilles.

-J’assemble cent mille planches cent mille corps.

 

-Cent mille corps nous pensent.

-Le volcan luit dans la nuit sombre et claire. »

*

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Ni enfuie ni pleine n’est la mer ;

elle va et vient dans le bas des phrases

alternées ou ensemble que tressent Ankindé et Alaye

en haut de la colline.

*

 

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L’Eau (1), Le Monde réel, avec Francesco Marotta

Poème & traduction de Francesco Marotta & Yves Bergeret

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Poème en trois diptyques horizontaux sur papier Aquarelle Etival de Clairefontaine 200 g, format 30 cm x 40, créé en deux exemplaires par Yves Bergeret à Paris du 25 au 31 décembre 2016 avec des collages et des gestes d’encre de Chine, de lavis et d’acrylique ; en contrepoint ce poème s’enrichit ici des vers de Francesco Marotta.

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Ceux-là sont montés à bord

avec des valises violettes à roulettes,

des sacs informes de sport

et des amphores en équilibre sur leurs têtes.

Dès que la nuit les a serrés dans sa poigne de fer

le bateau s’est ébranlé.

Ils n’ont pas vu la voûte basse du tunnel

sous laquelle ils reculaient parmi

des dizaines d’épaves de nefs amarrées

mais ils ont ouvert leurs bagages

et partagé le temps en mille galettes dorées

et la joie en mille palets de bois rouge

et ils les faisaient tinter en les laissant glisser

contre le bastingage

et cela c’était l’énergie de vivre

et ils étaient très heureux.

Sono saliti a bordo
trascinando valigie viola a rotelle,
informi borsoni sportivi
e anfore in equilibrio sulle loro teste.
Appena la notte li ha stretti nella sua ferrea morsa
la barca si è messa in moto.
Non hanno visto la volta bassa della galleria

sotto la quale retrocedevano
tra decine di relitti di navigli ormeggiati
ma hanno aperto i loro bagagli
e diviso il tempo in mille tavolette dorate
e la gioia in mille dischetti di legno rosso
che facevano tintinnare lasciandoli scivolare
contro il parapetto della tolda
e tutta quell’energia vitale
li colmava di felicità.

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Ci inoltriamo nella notte

col passo fermo e vigile

di chi conosce l’insidia della spina.

Mostriamo al cielo

la mappa degli astri sconosciuti

incisi sulla pelle, i segni

indelebili, febbrili

del morso feroce della fame.

 

Stretti nel palmo

conserviamo come una reliquia

semi di memoria.

Nell’anfora dei giorni l’infanzia della terra

che si fa corpo e voce

al richiamo delle fonti, canto

augurale, speranza di raccolto.

Sulle labbra

il respiro dell’acqua delle origini

mormora parole senza tempo

per dialogare col silenzio delle ombre.

 

Nous avançons dans la nuit

avec le pas ferme et vigilant

de qui sait le piège de l’épine.

Au ciel nous montrons

la carte des étoiles inconnues

incisées sur la peau, les signes

indélébiles, fébriles

de la morsure féroce de la faim.

 

Serrées dans la paume

comme une relique nous conservons

graines de mémoire.

Dans l’amphore des jours l’enfance de la terre

qui se fait corps et voix

au rappel des sources, chant

augural, espoir de récolte.

Sur les lèvres

le souffle de l’eau des origines

murmure des paroles hors du temps

pour dialoguer avec le silence des ombres.

***

2

Sur les planches du pont

ils ont étalé des nappes.

Elles donnaient de la lumière,

ils ont posé assiettes et verres sur elles.

A leurs bouches leurs mains et leurs bras ensuite

levaient alternativement les verres

et les fourchettes.

C’était le seul mouvement.

Et nul dans sa jovialité ne s’aperçut

que c’était celui des vagues de l’eau noire

ou même celui du bateau condamné

à cette joie de vivre.

Sulle tavole del ponte
hanno steso delle tovaglie
che diffondevano un po’ di luce intorno,

vi hanno posato piatti e bicchieri.
Mani e braccia portavano alle loro bocche
in modo alterno ora i bicchieri
ora le forchette.
Era quello l’unico movimento.
E nessuno nella sua euforia si chiedeva
se era prodotto dalle onde dell’acqua scura
o proprio dalla barca condannata
a quella gioia di vivere.

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Nel pane condiviso

la vita pianta il seme

da cui ogni alba rifiorisce il cielo.

 

Impara da quelle mani tese

l’alfabeto immutabile

delle stagioni, il legame perenne

del gesto fraterno che ripara.

 

Fa della tua parola

una dimora che accoglie, il respiro

che rovescia in canto

l’onda tenebrosa che inabissa e schianta.

Parola d’isola

che restituisce al naufrago

la luce senza mistero

della terra rinata e delle sue radici.

 

Dans le pain partagé

la vie plante la graine

dont à chaque aube refleurit le ciel.

 

Apprends de ces mains tendues vers toi

l’alphabet immuable

des saisons, le lien éternel

du geste fraternel qui répare.

 

Fais de ta parole

une demeure qui accueille, le souffle

qui renverse en chant

la vague ténébreuse qui engloutit et fracasse.

Parole d’île

qui rend au naufragé

la lumière sans mystère

de la terre née à nouveau et de ses racines.

***

3

Mais il est si vrai,

ce mouvement de leurs mains et de leurs bras

au dessus des nappes claires,

qu’eux-mêmes se plaisaient

dans ce flux de mangeaille et de joie

et qu’un ciel se créa et naquit

en effaçant la voûte humide du tunnel

ou de la nuit, plus personne ne le savait;

et ils allaient ainsi, dans la perpétuation de l’espace.

Les coudes et les épaules étaient beaux

et les poignets souples étaient l’excuse

du monde endeuillé, étourdi de tristesse

d’avoir tant concédé.

 

Per loro era così reale

quel movimento delle mani e delle braccia

sopra le tovaglie chiare,

che tutti si compiacevano

in quel flusso di cibaglia e di allegria

e quando un cielo comparve all’improvviso

cancellando la volta umida della galleria

o della notte, nessuno se ne accorse;

ed essi andavano così, nello spazio che si dilatava all’infinito.
I gomiti e le spalle erano eleganti

e i polsi agili erano l’ammenda

del mondo in lutto, sopraffatto dalla tristezza

per aver concesso tanto.

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Il futuro è qui –

in questa barca sospesa tra naufragio

e volo, in questo abbraccio di destini

che partorisce fuochi

per rischiarare la tenebra

che assedia l’orizzonte.

 

E’ un verso interminabile, madre

di inauditi accenti, che ci precede

e segue sulle strade di ogni esilio.

 

E’ la passione antica

che albeggia nel cuore della rosa

che si fa argine alle maree di fango

generate dall’odio e dal rifiuto.

 

Voici, c’est le futur –

dans cette barque suspendue entre naufrage

et vol, dans cette étreinte des destins

qui met au monde des feux

pour éclairer la ténèbre

qui assiège l’horizon.

 

C’est un vers sans fin, mère

aux accents inouïs, qui nous précède

et nous suit sur les routes de chaque exil.

 

C’est la passion ancienne

qui se lève dans le cœur de la rose,

qui se fait digue pour les marées de boue

engendrées par le rejet et la haine.

***

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*

Orphée à Poissy

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Parmi les pentes douces des collines la Seine va par ses méandres. Sur sa rive la très vielle ville de Poissy, son passé prestigieux, ses anciennes activités agricoles, ses énormes usines automobiles ; sa Mairie devant une grande place où se tient le marché trois fois la semaine. En haut du fronton de la Mairie, un bas relief de Zadkine. Construit avec le Front Populaire le bel édifice abrite judicieusement l’administration communale et un théâtre. Au temps des premiers congés payés la culture retrouvait sa place au cœur de la vie de la cité. Comme le théâtre à Athènes en son âge classique.

 

Le hall d’entrée est sobre, porté par le goût aérien des architectes du béton comme les frères Perret. De là on accède de plain-pied à la vaste salle du théâtre ; et, par les côtés ou par un escalier à double rampe de part et d’autre de l’entrée du théâtre, on accède aux salles municipales et aux divers bureaux. Espaces amples, l’orthogonalité domine.

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Si on se retourne, sortant par exemple d’un concert, avant la lumière profuse de la grande place, on est surpris. A peine au dessus des yeux, muette, une grande pantomime peinte reprend tout l’espace alentour : la Seine, les collines, le jeu théâtral, la force physique de la nature et des hommes jeunes.

La pantomime se voit d’abord assez peu. Les yeux doivent s’habituer à la pénombre douce. On voit alors que la pantomime est peinte sur la surface ondulante suspendue en hauteur d’une sorte de mur sans base : voulue telle par l’architecte, c’est une puissante retombée du plafond du hall. Le peintre Théodore Brenson en 1937 a été chargé d’y peindre une très large scène. Ondulante, ondulation répondant au rideau de scène du théâtre dont on vient de sortir, ondulation en écho au mouvement langoureux de la Seine dans son opulent bassin sédimentaire. Douze mètres de large, cinq de haut.

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La perception de l’ensemble peint est progressive. Il convient de monter l’escalier, puis de bouger pour voir cet ensemble, se mouvoir : devenir élément de la pantomime. Un énorme lustre moderniste, de la même époque, diffuse sa lumière discrète et occupe le centre de l’espace, comme un dieu visible-invisible écartant le rideau souple de la scène peinte ; il y fait apparaître deux scènes latérales et fait deviner qu’il se passe, au centre apparemment vide de la surface peinte, quelque acte mystérieux. A gauche : maisons, mère et enfant, quatre acteurs de la comedia dell’arte. A droite devant une forêt estivale : trois hommes jeunes tentant de saisir deux chevaux fougueux sans licol.

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A droite la frondaison épaisse bouge : écume de vagues déferlantes, traînée de cumulus sombres, feuillages gonflés de vents puissants. Dans le mystère de la futaie une scène peut-être érotique : un homme lié à un tronc et deux femmes au sol ou debout près de lui. Dans une brume derrière la forêt, Brenson présente le haut de six monuments de Paris, à trente kilomètres de là, surnageant de la houle des collines de la terre en gestation. Au premier plan s’imposent les deux jeunes chevaux cabrés et les trois hommes jeunes qui tentent de les maîtriser, tous les cinq en chorégraphie élégante et moderne. Il est sûr que les sabots des chevaux font vibrer le sol, font onduler la souple terre du bassin de Seine.

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La terre ici n’est que vastes courbes. Sept arcs de cercles bruns. Bruns sur la rive de Poissy, comme au-delà du fleuve ils sont bleus, et sept encore. Tandis que dans le ciel calme passe lentement un cortège de nuages roses, ils sont huit. Gris-vert soutenu des branches au vent, bleu et brun des collines, léger rose tout en haut, brun encore des hommes et des chevaux, en somme non pas le monde ouvrier coloré de Hélion ou de Léger mais le monde du dernier Derain et du premier Segonzac.

Et de même que ces derniers peintres, Brenson ici loue une certaine ruralité, sans référence à l’activité industrielle de Poissy. On remarque alors que le mystère central de la grande pantomime s’opère par la figuration des deux chevaux, tirant deux fois l’araire sur la fertile terre brune, conduits ensuite à la Seine pour boire et y être lavés ; scène en trois temps, comme lointaine et en préfiguration d’un au-delà de la pantomime.

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A gauche, à l’opposé, debout immobile près d’un jeune arbre immobile une femme croise les bras, baisse la tête. Ou elle rêve ou elle regarde son enfant qui applaudit en regardant la pantomime. Il claque des mains, répond au fracas des sabots des chevaux. Derrière mère et enfant, debout comme pendrillons de théâtre, des murs de maison et juste derrière eux la silhouette de la Collégiale de Poissy.

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D’entre les pendrillons l’enfant mage a fait surgir un Arlequin musicien puis, ensorcelés par les sons, une Colombine et deux Pierrots à fraise autour du cou. Eux trois dansent à la Nijinski ; la posture du Pierrot blanc est quasiment celle de la fillette debout sur une énorme balle dans L’Acrobate à la boule que Picasso peint en 1905.  Aucune mélancolie ici chez les quatre artistes de scène. Arlequin brandit la mandoline dont il joue. C’est le troisième son de la grande pantomime sans paroles et sans ombre.

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Quel est le son primordial : la jubilation rythmée de l’enfant, le trépignement équestre qui ébranle les collines, les cordes que pincent les doigts de l’homme multicolore ? Le son de sa mandoline lance le pont sur la Seine. Le mythe dit qu’Orphée fait danser les arbres et s’harmoniser dans leur sauvagerie les animaux ; c’est ce que Brenson peint tout à droite de la pantomime. Plus tard deux à deux les chevaux tirent l’araire vers la ville. Deux ans avant le déferlement nazi, Brenton met toute sa force puissante et calme à dire : la femme immobile connaîtra la paix dont elle rêve.

YB

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