Archive | janvier 2017

Les Voix des pierres, à Chartres

000-rimg1528

La falaise du cap Blanc Nez regarde l’ouest et le nord ; hautes strates de craie horizontales, blocs tombés à sa base, marées hautes qui les cognent. Sur la violence des eaux et des vents le Blanc Nez campe raide. De même il n’y a pas que de la douceur dans la double flèche de Chartres qui aiguillonne le ciel de la plaine de Beauce. Je veux bien que dans ses Elégies de Duino Rilke en exalte le soupir vers l’absolu ; mais en m’approchant de la ville, j’y perçois l’impassible assurance du dogme.

01-rimg1536

Immédiatement devant la cathédrale tout change. On marche sur le parvis de graviers et de pavés. Les quelque cent dix mètres de haut des flèches s’évaporent, calcaire local gris adossé aux nuages. Ici la pierre du bas devient un peu jaune, voire ocre : calcaire lutécien plus apte à la sculpture. C’est le triple « Portail Royal » de la façade ouest. Divorcé du dogme mutique, il est bavard. Il attrape amicalement le regard. Il aime la réplique.

02-rimg1517

Tout foisonne, grouille, se démultiplie, chante en rythme. La pierre jaune est polyphonique : les horizontales des quelques marches devant chaque porte, les parallèles des verticales et des courbes en haut, les drapés, les plis. Trois centaines de petites statues entre-tressées de part et d’autre des portes ou suspendues dans le vide parmi les courbes des tympans au dessus de ces portes. Vingt-quatre grandes sculptures – dix-neuf subsistent à présent – encadrent les trois portes, avec une harmonie somptueusement ambiguë,

03-rimg1541

 

Le fouillis proliférant des trois centaines de créatures aussi bien de l’Ancien Testament que du Zodiaque ou de l’ordinaire des métiers médiévaux aime l’humour, la dérobade, la provocation, le bruit, la comédie et la farce, la vielle et la petite harpe ; le calcaire sculpté est ici frère de la miniature enluminée ou des façades aux mille répétitions d’Angkor. En somme le sacré, que la mise en mouvement de la pierre par le sculpteur rappelle aux pèlerins, est la prolifération animiste du réel : son infatigable présence, son empressement généreux.

05-rimg1543

07-rimg1564

06-rimg1570

 

 

Sont-ils sévères, à l’avant-scène du grand remue-ménage, les dix-neuf grands personnages debout de part et d’autre des portes ? Non ! Doux sont les visages, jeunes, lisses ; lèvres fines ; grands yeux ouverts pourtant sans pupille et qui ne nous regardent pas, ne jugent pas, ne menacent pas, n’enquêtent pas, n’enjoignent pas. Les visages paisibles sourient au bruit de nos voix et de nos pas. Sourient à la belle rumeur juvénile dans leurs dos. Acquiescent.

10-rimg1492

 

Ils acquiescent pour qui ? Ils sont fidèles, entiers. Ils deviennent piliers simples de part et d’autre des portes que l’on franchit. Ils portent et la pierre calcaire et l’humanité marchant, arrivant, entrant. Ils portent vers le haut, bien plus haut que le gentil Christ en mandorle du petit tympan central qu’écartèlent le lion et le taureau des évangélistes. Ils portent tous ensemble, pas un plus héroïque ou plus aristocratique que l’autre. Ils ne sont que les arbres, les longs fûts, les troncs élancés qui portent vers les vents et le ciel la sève du sens, la longue parole humaine et son récit. A la différence des portails d’Autun et de Vézelay où le Christ du tympan est figure incarnée d’une toute puissance divine génitrice et juge, ce portail-ci est figuration humble et temporaire du grand mouvement ecclésial de la parole des hommes.

13-rimg1572

A notre longue parole les dix-neuf fûts acquiescent et ils l’enserrent dans les vigoureux cylindres de leurs corps étroits sous les drapés. Corps invisibles. Les draps aux plis si admirablement rythmés sont un presque rien, à peine peau de fils entrecroisés sur. Entrecroisés sur le grand mouvement de parole qui monte, inlassable, tel les marées de la mer, tel le vent sur la plaine de Beauce, tel l’effort des générations de bâtisseurs. Les dix neufs fûts de calcaires jaunes, hiératiques comme figures de Byzance, humbles et sérieux comme tuyaux d’orgue, élèvent tout ce qu’entend le triple portail vers les trois très hautes verrières au dessus dans la façade, élèvent tout vers la rosace quarante mètres au dessus ; la rosace, cercle immense se démultipliant en cercles à l’intérieur de lui-même. Figure abstraite là-haut dans le plan lisse de la pierre grise.

09-rimg1589

11-rimg1583

 

Alors j’entre dans l’église puis me retourne et regarde l’autre face de la rosace et des trois verrières. Elles aussi sont prolifération : de couleurs lumineuses où rien d’abord ne se reconnaît parmi les multiples petites scènes qu’ont voulues les maîtres verriers, si ce n’est la jubilation extraordinairement juvénile de la polyphonie du réel, ciel, terre et mer, peuples en mouvements et en longs actes de confiance, de construction, de dialogues, de polyphonie.

YB

12-rimg1515

*****

***

*

 

 

Publicités

L’Eau (2), La Nef, avec Francesco Marotta

Poème & traductions de Francesco Marotta et Yves Bergeret

Poème en trois diptyques créé en deux exemplaires par Yves Bergeret du 22 au 24 décembre 2016 à Paris sur papier Aquarelle Etival de Clairefontaine 200 g, format 30 cm x 40, avec gestes d’acrylique & collages d’images de Rio de Janeiro et d’ailleurs ; en contrechant ce poème s’enrichit des vers de Francesco Marotta.

*

00-rimg1394

*

1
A la proue, une poignée d’illuminés ou de gens très jeunes;
sur le pont, sur les escaliers, près du bas des mâts
allaient et venaient lentement
beaucoup de gens, affairés aux exigences mornes
de leurs destins.
A la poupe,
certaines personnes, tristes,
refermant sur elles le couvercle de leur cercueil;
et si elles le faisaient trop vite et alternativement
cela créait dans le vent excellente roue à aubes,
alors par à-coups nous avancions dans la nuit très noire.

A prua, un pugno di esaltati o di ragazzi molto giovani;
sul ponte, sulle scale, intorno alla base degli alberi
in molti andavano avanti e indietro lentamente
alle prese con le oscure incombenze
dei loro destini.
A poppa,
alcune persone, affrante,
si chiudevano da sole il coperchio della loro bara;
e se lo facevano con molta rapidità e alternativamente
il movimento creava nel vento una perfetta ruota a pale,
di colpo allora avanzavamo in quella cupissima notte.

01-rimg1381

*

2
Très agitée la vigie nous cria:
«un grand feu loin devant!»
Mais rien à faire: invisible. Nuit partout.
Pourtant on entendait nettement secousses,
grondements, boati, effondrements variés
et surtout innombrables claquements de talons
sur des marches sans doute en bois
aussi bien à la montée qu’à la descente.
Non, non, ce n’était pas nous. C’était là-bas
dans la nuit, par le devant.

 Visibilmente agitata, la vedetta ci gridò:
«un grande fuoco in lontananza davanti a noi!»
Ma niente da fare, era invisibile. Solo notte, ovunque.
Si sentivano tuttavia nettamente delle scosse,
rombi, boati, cedimenti vari
e soprattutto un prolungato rumorìo di passi
tanto in salita che in discesa
su dei gradini probabilmente in legno.
No, no, non eravamo noi. Veniva dal fondo
della notte, davanti a noi.

02-rimg1384

*

3
Ni carburant, ni voile, ni rame,
clos à jamais étaient les cercueils
et même beaucoup jetés déjà dans les remous du sillage.
Nous dérivions dans la nuit totale depuis huit jours
quand nous vîmes le grand feu.
Un visage de pure flamme
sans yeux, bouche immense ouverte.
Y brillaient de fines dents.
Qui tintaient ensemble puis alternativement.
Brillaient de fines dents,
nos mille besoins inassouvissables de pardonner,
nos minuscules mots en promesse
vers l’autre rivage
que nous n’atteindrions jamais
mais nous allions.

Senza carburante, né vela, né remo,
le bare erano chiuse per sempre
e molte già scaraventate nei vortici della scia.
Andavamo alla deriva nella notte assoluta da otto giorni
quando scorgemmo il grande fuoco.
Un viso di pura fiamma
senza occhi, dall’immensa bocca spalancata.
Vi brillavano denti sottili.
Che tintinnavano insieme, poi uno dopo l’altro.
Brillavano quei denti sottili,
i nostri mille insaziabili bisogni di perdonare,
le nostre effimere parole che promettevano
l’altra riva
che non raggiungeremo mai
ma continuavamo ad andare.

03-rimg1386

*

Noi abbiamo attraversato il deserto
per sentieri di sofferenza e speranza
dalla savana al mare. Il ricordo dei fratelli
che affidavamo ogni giorno
all’abbraccio materno delle sabbie
batteva il ritmo inarrestabile
dei nostri passi, ci indicava il cammino da seguire.
Ci insegnava a custodire la libertà
più grande, il dono estremo
di chi, morendo, depone nella terra
delle tue mani il suo frammento di sogno
affinché tu possa farlo fiorire
alla luce di occhi futuri. E allora quel mare
che non conoscevamo
non aveva più segreti per noi.
L’orizzonte lontano parlava la sua lingua
millenaria, era un’arca immensa
sospinta da un coro infinito di voci
mai udite, illuminava la vastità del cielo
col bagliore del primo seme dischiuso
nella stagione feconda delle piogge.

 

Voi intanto ignari, gioiosi convitati
a una festa oscura, veleggiate al richiamo
di un dio senza occhi che vi guida
verso i sepolcri d’occidente, alle dimore

sbarrate dove la vita che vive,

soltanto nel respiro della parola che unisce
subisce l’ingiuria del silenzio, è un fiore
privo di radici partorito da una terra
ormai senza più linfa, senza più domani.

*

 

Par des sentiers de souffrance et d’espérance

nous avons de la brousse à la mer

traversé le désert. Le souvenir des frères

que chaque jour nous confiions

à l’étreinte maternelle des sables

battait le rythme inarrêtable

de nos pas, nous indiquait le chemin à suivre.

Nous enseignait à garder la liberté

la plus grande, le don extrême

de celui qui en mourant dépose dans la terre

de tes mains son fragment de rêve

pour que tu puisses le faire fleurir

à la lueur des yeux futurs. Et alors cette mer

que nous ne connaissions pas

n’avait plus pour nous de secret.

L’horizon lointain parlait sa langue

millénaire, était une immense arche

entraînée par un choeur infini de voix

encore jamais entendues, illuminait l’immensité du ciel

avec la lueur de la première graine s’ouvrant

dans la saison féconde des pluies.

Mais vous les ignares, les joyeux convives

d’une fête obscure, vous voguez à l’appel

d’un dieu sans yeux qui vous guide

vers les tombes d’occident, vers les demeures

murées où la vie qui vit

uniquement dans le souffle de la parole qui unit

subit l’injure du silence, est une fleur

privée de racines, née d’une terre

désormais sans plus de sève, sans plus de lendemain.

*****

***

*

Le Rêve d’Alaye et les voix de nuit 阿拉依的梦与长夜之音

01-20160503_163057-1

Ce poème est le centre exact de l’acte III de Carène, œuvre d’Yves Bergeret actuellement inédite.

Alaye et Ankindé sont ici photographiés tout en haut du bourg d’Aidone, en Sicile centrale.

Les autres photos présentent deux lieux du haut plateau du village de Koyo au Mali :  d’une part une brèche spectaculaire sur le bord relevé sud-ouest du haut plateau tombant par un à pic de 300 mètres sur la plaine du Sahara ; la brèche s’appelle Wosiri Ka (la « bouche de Wosiri », ancêtre d’il y a cinq siècles, à l’immense sagesse). Et d’autre part Pondo Na, ravin étroit réservé à des rites totalement secrets, loin du village, et à un bord supérieur duquel le poète français n’a été conduit que la neuvième année de ses séjours.

 La version chinoise qu’on lit ici est du poète Zhang Bo, de Nankin.                         

Et le poète Francesco Marotta a traduit en italien ce texte ; on peut lire sa version italienne à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2016/07/08/il-sogno-di-alaye-e-le-voci-notturne/

*

02-img_3105

Au milieu de la nuit d’Aidone

un rêve acide réveille en sursaut Alaye.

在阿依多内的夜色之中

一场酸梦把阿拉依骤然惊醒。

03-img_2940-copie-copie

Il a vu que l’eau s’est retirée de la mer.

Il a vu que les vallées immenses du fond de la mer

sont dans l’ignorance complète des vents et des couleurs de la végétation.

Il a vu que les vallées sont muettes et vides de vie.

他看到水从海中退却。

他看到海底无边的山谷

对风与草木的颜色彻底无知。

他看到山谷缄默又全无生机。

Il a vu aussi dans les pentes du fond de la mer

les cadavres gonflés et gris de ceux qui tombèrent des barques,

de ceux dont le rafiot minable coula.

他也看到在海底的斜坡中

那些从舢板上落水的人,那些在残舟上沉没的人

浮肿灰白的尸体。

Il a vu que la forme du fond de la mer

est celle d’une immense coque

ou est l’empreinte d’une immense carène vide sans proue ni poupe

ou l’intérieur d’un crâne géant.

Il a vu que ce crâne est le sien

et tous ces cadavres muets sont ses propres yeux,

ses narines, sa bouche.

Le silence le torture et le réveille.

他看到海底的形状

是一条巨大的船体

亦或带有一个既无船艏也无船尾的巨大空船壳的印记

又或者是一颗巨型颅骨的内里。

他看到这颗颅骨正属于他自己

而所有这些缄默的尸体都是他本人的眼睛,

他的口鼻。

寂静把他折磨并将他惊醒。

Les rives et le fond asséché de la mer

n’émettent ni bruit ni son ni aucun mot.

Lui dont l’énergie juvénile est pure prophétie

ne peut rester dans ce silence.

Il se lève, va secouer Ankindé qui dort à poings fermés

et lui demande de l’emmener tout de suite

tout en haut de la colline en haut du bourg.

海岸与干涸的海床

发不出任何噪声、音响或词语。

他的青春能量是纯粹的预言

他无法在这寂静中停留下去。

他站起身,将去摇醒握拳而睡的安金德

并请求他立刻带自己前往

村庄高处丘陵的最高处。

*

04-img_2969

En haut de la colline tout en haut

se voit que la nuit noire cesse d’être noire,

cesse d’être creuse.

Dans la langue la plus secrète de la brousse

qu’ils n’ont jamais laissées, ni la langue ni la brousse,

car ils sont le dernier adjectif,

car ils sont la plus verte racine,

car ils sont la plus vigoureuse épine,

dans la langue la plus secrète

ensemble ou en alternant ils parlent.

在丘陵的高处那最高处

黑夜不再黑暗,

不再空无。

在旷野[1]最隐秘的语言中,

无论语言还是旷野,他们都从未抛弃

因为他们是最后的形容词,

因为他们是最绿的根蔓,

因为他们是最粗的棘刺,

在他们共同或交替着开口言说的

最隐秘的语言中。

« Regarde, une volée d’âmes jaillit du rocher des suicidés.

-Une bande de martinets attrape la lune comme un insecte.

-Ma main est une guêpe.

-Ta main est une abeille.

-Ma main est un marteau.

-Ta main est un pinceau.

-Les oiseaux vont nous chercher des clous dans la lune.

-Je n’ai pas de porte.

-Elle claque sans cesse.

-Je creuse une porte dans le ciel.

-La forme du mot qui n’existe pas

est la poignée de la porte.

-La forme du nom que je cherche

est le vide de la porte ouverte,

dégondée il y a mille ans.

“看,灵魂的鸟群从自杀者的峭壁间喷涌。

——一队雨燕如捕捉昆虫般抓住月光。

——我的手是一只胡蜂。

——你的手是一只蜜蜂。

——我的手是一柄铁锤。

——你的手是一根毛笔。

——群鸟将为我们在月光中寻到铁钉。

——我没有房门。

——它在不停地咯咯作响。

——我在天空中挖一扇门。

——那不存在的词语的形状

是门的把手。

——那我寻找的名称的形状

是敞开之门的空隙,

它在千年前便被卸下了铰链。

-Mon front est une guêpe.

-Ton front est une abeille.

-Mon front quand je prie

racle le fond de la souffrance.

-Ton front n’a plus de pansement.

-Les oiseaux dévorent les insectes.

-Tu es brindille pour quel nid, Akindé ?

-Tu es brindille contre quelle mort, Alaye ?

——我的额头是一只胡蜂。

——你的额头是一只蜜蜂。

——当我祈祷时我的额头

擦拭苦难的基底。

——你的额头再也无须绷带。

——鸟群吃光昆虫。

——你这细枝是为了迎接哪一处鸟巢,安金德?

——你这细枝是为了对抗哪一种死亡,阿拉依?

*

05-img_2998

-A aucun feu je ne brûle.

-A chaque incendie je pleure.

-Regarde le volcan, regarde sa pointe rouge feu.

-C’est lui qui a asséché la mer.

-La mer est vide,

le torse du volcan est plein.

-Salut, gorge rauque qui en soufflant engendres l’horizon !

-Tu es l’étincelle et l’abeille, Alaye.

-Tu es la braise et la guêpe, Ankindé.

——面对任何火焰我都无法燃烧。

——面对每一片烽火我都哭泣。

——看这火山,看它那火红的尖顶。

——是它烧干了大海。

——大海空了,

火山的胸膛满溢。

——你好,嘶哑的喉咙在喘息间把地平线孕育!

——你是火花与蜜蜂,阿拉依。

——你是火炭和胡蜂,安金德。

*

06-img_3097

Ma mère est morte depuis dix ans,

je n’ai pas d’épouse, dit Ankindé.

-Ma mère et ma femme me regardent

par dessus le creux de la mer, dit Alaye.

-Je suis l’enfant perdu dans le sable

et aussi l’abeille sans ruche qui le guide.

-Et moi je suis l’enfant muet,

les mots butinent mes joues lisses.

-Je suis la petite écaille nommable du vent futur.

-Je suis la troisième brindille

et la cheville de bois qui tient toute la voute de notre carène.

——我的母亲已死去十年,

我也没有配偶,安金德说。

——我的母亲和妻子

从海窟上凝视着我,阿拉依说。

——我是黄沙中的弃儿

是没有蜂箱指引的蜜蜂。

——而我是缄默的孩子,

词语收集我平滑的脸。

——我是未来的风可被命名的小小鳞片。

——我是第三条细枝

和填满我们船壳整个拱顶的木楔。

*

07-img_3098

-Tu es le vide dans le vide

et le trou au fond de la mer

par où se vida toute son eau claire et sombre.

——你是空无中的空无

是海底的洞窟

在那里它所有明净幽深的海水早已排空。

-Je suis l’ombre du sel

qui faisait sombre l’eau de la mer.

——我是让海水变得昏沉的

盐晶之影。

-Tu es la chair multiple des noyés.

-Je suis l’espoir épineux qui les avait fait courir sur la berge

jusqu’aux barques pourries.

-Je suis le regret et le piétinement.

-Je suis le désespoir et l’espoir.

-Je martèle et piétine.

-J’assemble trente mille brindilles.

-J’assemble cent mille planches cent mille corps.

——你是无数溺水者复合的肌体。

——我是带刺的希望曾让他们在海岸陡坡上奔驰

直至腐坏的舢板。

——我是悔恨与顿足。

——我是绝望和希望。

——我捶打并原地踏步。

——我收集三万根细枝。

——我收集十万条木板十万个身体。

-Cent mille corps nous pensent.

-Le volcan luit dans la nuit sombre et claire. »

——十万个身体设想出我们。

——火山在幽深明净的夜中闪现。”

*

08-img_3114

Ni enfuie ni pleine n’est la mer ;

elle va et vient dans le bas des phrases

alternées ou ensemble que tressent Ankindé et Alaye

en haut de la colline.

海没有逃逸也没有满盈;

在丘陵高处安金德与阿拉依

编织的交错或合一的语句

大海在其低音中来来返返。

*

Resté seul dans leur chambre Husséini dort

au rythme ample et lent de ce qui bat

dans ses tempes : c’est le flux et le reflux

des hommes, c’est le mouvement de la mer

réelle et enfuie, c’est le haut et le bas des phrases

d’Ankindé et d’Alaye.

尤塞尼独自一人留在他们的房间中睡着

伴随着那在他鬓角中击打的洪亮和缓的节奏:

这是人潮的涨落,

这是真实与消逝的海的运行,

这是安金德与阿拉依语句的高音与低音。

*

10-20160503_162558

[1] “brousse”:在由泛灵论思维统摄的黑非洲文明中,空间始终意味着一种神圣能量的运动。在有人居住及拥有农耕文明之地,这种神圣能量通过宗教仪式(尤其是通过对动物的献祭)而与人类发生活跃而丰富的关联。而在居住地与农耕区之外就属于“brousse”,那是一片广袤而危险的神性地区因为在那里只有极少的宗教仪式并且只有极少内行懂得如何将其施行。在汉语中并没有完全对应的概念,故暂译作“旷野”。

*****

***

*

L’Eau (1), Le Monde réel, avec Francesco Marotta

Poème & traduction de Francesco Marotta & Yves Bergeret

*

Poème en trois diptyques horizontaux sur papier Aquarelle Etival de Clairefontaine 200 g, format 30 cm x 40, créé en deux exemplaires par Yves Bergeret à Paris du 25 au 31 décembre 2016 avec des collages et des gestes d’encre de Chine, de lavis et d’acrylique ; en contrepoint ce poème s’enrichit ici des vers de Francesco Marotta.

le-monde-reel-entier

1

Ceux-là sont montés à bord

avec des valises violettes à roulettes,

des sacs informes de sport

et des amphores en équilibre sur leurs têtes.

Dès que la nuit les a serrés dans sa poigne de fer

le bateau s’est ébranlé.

Ils n’ont pas vu la voûte basse du tunnel

sous laquelle ils reculaient parmi

des dizaines d’épaves de nefs amarrées

mais ils ont ouvert leurs bagages

et partagé le temps en mille galettes dorées

et la joie en mille palets de bois rouge

et ils les faisaient tinter en les laissant glisser

contre le bastingage

et cela c’était l’énergie de vivre

et ils étaient très heureux.

Sono saliti a bordo
trascinando valigie viola a rotelle,
informi borsoni sportivi
e anfore in equilibrio sulle loro teste.
Appena la notte li ha stretti nella sua ferrea morsa
la barca si è messa in moto.
Non hanno visto la volta bassa della galleria

sotto la quale retrocedevano
tra decine di relitti di navigli ormeggiati
ma hanno aperto i loro bagagli
e diviso il tempo in mille tavolette dorate
e la gioia in mille dischetti di legno rosso
che facevano tintinnare lasciandoli scivolare
contro il parapetto della tolda
e tutta quell’energia vitale
li colmava di felicità.

le-monde-reel-1

Ci inoltriamo nella notte

col passo fermo e vigile

di chi conosce l’insidia della spina.

Mostriamo al cielo

la mappa degli astri sconosciuti

incisi sulla pelle, i segni

indelebili, febbrili

del morso feroce della fame.

 

Stretti nel palmo

conserviamo come una reliquia

semi di memoria.

Nell’anfora dei giorni l’infanzia della terra

che si fa corpo e voce

al richiamo delle fonti, canto

augurale, speranza di raccolto.

Sulle labbra

il respiro dell’acqua delle origini

mormora parole senza tempo

per dialogare col silenzio delle ombre.

 

Nous avançons dans la nuit

avec le pas ferme et vigilant

de qui sait le piège de l’épine.

Au ciel nous montrons

la carte des étoiles inconnues

incisées sur la peau, les signes

indélébiles, fébriles

de la morsure féroce de la faim.

 

Serrées dans la paume

comme une relique nous conservons

graines de mémoire.

Dans l’amphore des jours l’enfance de la terre

qui se fait corps et voix

au rappel des sources, chant

augural, espoir de récolte.

Sur les lèvres

le souffle de l’eau des origines

murmure des paroles hors du temps

pour dialoguer avec le silence des ombres.

***

2

Sur les planches du pont

ils ont étalé des nappes.

Elles donnaient de la lumière,

ils ont posé assiettes et verres sur elles.

A leurs bouches leurs mains et leurs bras ensuite

levaient alternativement les verres

et les fourchettes.

C’était le seul mouvement.

Et nul dans sa jovialité ne s’aperçut

que c’était celui des vagues de l’eau noire

ou même celui du bateau condamné

à cette joie de vivre.

Sulle tavole del ponte
hanno steso delle tovaglie
che diffondevano un po’ di luce intorno,

vi hanno posato piatti e bicchieri.
Mani e braccia portavano alle loro bocche
in modo alterno ora i bicchieri
ora le forchette.
Era quello l’unico movimento.
E nessuno nella sua euforia si chiedeva
se era prodotto dalle onde dell’acqua scura
o proprio dalla barca condannata
a quella gioia di vivere.

le-monde-reel-2

Nel pane condiviso

la vita pianta il seme

da cui ogni alba rifiorisce il cielo.

 

Impara da quelle mani tese

l’alfabeto immutabile

delle stagioni, il legame perenne

del gesto fraterno che ripara.

 

Fa della tua parola

una dimora che accoglie, il respiro

che rovescia in canto

l’onda tenebrosa che inabissa e schianta.

Parola d’isola

che restituisce al naufrago

la luce senza mistero

della terra rinata e delle sue radici.

 

Dans le pain partagé

la vie plante la graine

dont à chaque aube refleurit le ciel.

 

Apprends de ces mains tendues vers toi

l’alphabet immuable

des saisons, le lien éternel

du geste fraternel qui répare.

 

Fais de ta parole

une demeure qui accueille, le souffle

qui renverse en chant

la vague ténébreuse qui engloutit et fracasse.

Parole d’île

qui rend au naufragé

la lumière sans mystère

de la terre née à nouveau et de ses racines.

***

3

Mais il est si vrai,

ce mouvement de leurs mains et de leurs bras

au dessus des nappes claires,

qu’eux-mêmes se plaisaient

dans ce flux de mangeaille et de joie

et qu’un ciel se créa et naquit

en effaçant la voûte humide du tunnel

ou de la nuit, plus personne ne le savait;

et ils allaient ainsi, dans la perpétuation de l’espace.

Les coudes et les épaules étaient beaux

et les poignets souples étaient l’excuse

du monde endeuillé, étourdi de tristesse

d’avoir tant concédé.

 

Per loro era così reale

quel movimento delle mani e delle braccia

sopra le tovaglie chiare,

che tutti si compiacevano

in quel flusso di cibaglia e di allegria

e quando un cielo comparve all’improvviso

cancellando la volta umida della galleria

o della notte, nessuno se ne accorse;

ed essi andavano così, nello spazio che si dilatava all’infinito.
I gomiti e le spalle erano eleganti

e i polsi agili erano l’ammenda

del mondo in lutto, sopraffatto dalla tristezza

per aver concesso tanto.

le-monde-reel-3

 

Il futuro è qui –

in questa barca sospesa tra naufragio

e volo, in questo abbraccio di destini

che partorisce fuochi

per rischiarare la tenebra

che assedia l’orizzonte.

 

E’ un verso interminabile, madre

di inauditi accenti, che ci precede

e segue sulle strade di ogni esilio.

 

E’ la passione antica

che albeggia nel cuore della rosa

che si fa argine alle maree di fango

generate dall’odio e dal rifiuto.

 

Voici, c’est le futur –

dans cette barque suspendue entre naufrage

et vol, dans cette étreinte des destins

qui met au monde des feux

pour éclairer la ténèbre

qui assiège l’horizon.

 

C’est un vers sans fin, mère

aux accents inouïs, qui nous précède

et nous suit sur les routes de chaque exil.

 

C’est la passion ancienne

qui se lève dans le cœur de la rose,

qui se fait digue pour les marées de boue

engendrées par le rejet et la haine.

***

*****

*

Orphée à Poissy

01-rimg1339

Parmi les pentes douces des collines la Seine va par ses méandres. Sur sa rive la très vielle ville de Poissy, son passé prestigieux, ses anciennes activités agricoles, ses énormes usines automobiles ; sa Mairie devant une grande place où se tient le marché trois fois la semaine. En haut du fronton de la Mairie, un bas relief de Zadkine. Construit avec le Front Populaire le bel édifice abrite judicieusement l’administration communale et un théâtre. Au temps des premiers congés payés la culture retrouvait sa place au cœur de la vie de la cité. Comme le théâtre à Athènes en son âge classique.

 

Le hall d’entrée est sobre, porté par le goût aérien des architectes du béton comme les frères Perret. De là on accède de plain-pied à la vaste salle du théâtre ; et, par les côtés ou par un escalier à double rampe de part et d’autre de l’entrée du théâtre, on accède aux salles municipales et aux divers bureaux. Espaces amples, l’orthogonalité domine.

02-rimg1367

Si on se retourne, sortant par exemple d’un concert, avant la lumière profuse de la grande place, on est surpris. A peine au dessus des yeux, muette, une grande pantomime peinte reprend tout l’espace alentour : la Seine, les collines, le jeu théâtral, la force physique de la nature et des hommes jeunes.

La pantomime se voit d’abord assez peu. Les yeux doivent s’habituer à la pénombre douce. On voit alors que la pantomime est peinte sur la surface ondulante suspendue en hauteur d’une sorte de mur sans base : voulue telle par l’architecte, c’est une puissante retombée du plafond du hall. Le peintre Théodore Brenson en 1937 a été chargé d’y peindre une très large scène. Ondulante, ondulation répondant au rideau de scène du théâtre dont on vient de sortir, ondulation en écho au mouvement langoureux de la Seine dans son opulent bassin sédimentaire. Douze mètres de large, cinq de haut.

04-rimg1347

La perception de l’ensemble peint est progressive. Il convient de monter l’escalier, puis de bouger pour voir cet ensemble, se mouvoir : devenir élément de la pantomime. Un énorme lustre moderniste, de la même époque, diffuse sa lumière discrète et occupe le centre de l’espace, comme un dieu visible-invisible écartant le rideau souple de la scène peinte ; il y fait apparaître deux scènes latérales et fait deviner qu’il se passe, au centre apparemment vide de la surface peinte, quelque acte mystérieux. A gauche : maisons, mère et enfant, quatre acteurs de la comedia dell’arte. A droite devant une forêt estivale : trois hommes jeunes tentant de saisir deux chevaux fougueux sans licol.

07-rimg1358

09-rimg1423

 

A droite la frondaison épaisse bouge : écume de vagues déferlantes, traînée de cumulus sombres, feuillages gonflés de vents puissants. Dans le mystère de la futaie une scène peut-être érotique : un homme lié à un tronc et deux femmes au sol ou debout près de lui. Dans une brume derrière la forêt, Brenson présente le haut de six monuments de Paris, à trente kilomètres de là, surnageant de la houle des collines de la terre en gestation. Au premier plan s’imposent les deux jeunes chevaux cabrés et les trois hommes jeunes qui tentent de les maîtriser, tous les cinq en chorégraphie élégante et moderne. Il est sûr que les sabots des chevaux font vibrer le sol, font onduler la souple terre du bassin de Seine.

10-rimg1320

13-rimg1422

La terre ici n’est que vastes courbes. Sept arcs de cercles bruns. Bruns sur la rive de Poissy, comme au-delà du fleuve ils sont bleus, et sept encore. Tandis que dans le ciel calme passe lentement un cortège de nuages roses, ils sont huit. Gris-vert soutenu des branches au vent, bleu et brun des collines, léger rose tout en haut, brun encore des hommes et des chevaux, en somme non pas le monde ouvrier coloré de Hélion ou de Léger mais le monde du dernier Derain et du premier Segonzac.

Et de même que ces derniers peintres, Brenson ici loue une certaine ruralité, sans référence à l’activité industrielle de Poissy. On remarque alors que le mystère central de la grande pantomime s’opère par la figuration des deux chevaux, tirant deux fois l’araire sur la fertile terre brune, conduits ensuite à la Seine pour boire et y être lavés ; scène en trois temps, comme lointaine et en préfiguration d’un au-delà de la pantomime.

16-rimg1418

 

A gauche, à l’opposé, debout immobile près d’un jeune arbre immobile une femme croise les bras, baisse la tête. Ou elle rêve ou elle regarde son enfant qui applaudit en regardant la pantomime. Il claque des mains, répond au fracas des sabots des chevaux. Derrière mère et enfant, debout comme pendrillons de théâtre, des murs de maison et juste derrière eux la silhouette de la Collégiale de Poissy.

17-rimg1331

19-rimg1323

20-rimg1343

D’entre les pendrillons l’enfant mage a fait surgir un Arlequin musicien puis, ensorcelés par les sons, une Colombine et deux Pierrots à fraise autour du cou. Eux trois dansent à la Nijinski ; la posture du Pierrot blanc est quasiment celle de la fillette debout sur une énorme balle dans L’Acrobate à la boule que Picasso peint en 1905.  Aucune mélancolie ici chez les quatre artistes de scène. Arlequin brandit la mandoline dont il joue. C’est le troisième son de la grande pantomime sans paroles et sans ombre.

23-rimg1433

Quel est le son primordial : la jubilation rythmée de l’enfant, le trépignement équestre qui ébranle les collines, les cordes que pincent les doigts de l’homme multicolore ? Le son de sa mandoline lance le pont sur la Seine. Le mythe dit qu’Orphée fait danser les arbres et s’harmoniser dans leur sauvagerie les animaux ; c’est ce que Brenson peint tout à droite de la pantomime. Plus tard deux à deux les chevaux tirent l’araire vers la ville. Deux ans avant le déferlement nazi, Brenton met toute sa force puissante et calme à dire : la femme immobile connaîtra la paix dont elle rêve.

YB

25-rimg1444

 

26-rimg1322

 

***