Archive | septembre 2018

Vercheny et l’hippopotame

 

Le Musée GLM à la Fondation Ardouvin

Cette prose se lit en italien, dans une traduction particulièrement vivante et avec une iconographie différentes, dues au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/10/01/luoghi-carichi-di-dignita/

 

 

 

Dans la seconde guerre mondiale Jean Rouch, tout jeune ingénieur des Ponts et Chaussées, pour éviter de servir Vichy s’est retrouvé à construire ponts et routes au Mali et au Niger, où l’administrateur colonial penchait pour de Gaulle à Londres. Un été il descend en plusieurs semaines le fleuve Niger, immense, fleuve de tous les mythes selon ses propres nomades, le très mystérieux peuple Bozzo qui craint et vénère Harakoï diko, divinité du fleuve ; Rouch s’est lié avec un des peuples riverains du fleuve, les Songhaï, dans la culture duquel il est accepté peu à peu puis si totalement qu’il en parle la langue, en connaît les rites et même certains secrets. Pendant une cinquantaine d’années ensuite, Rouch, devenu ethnodocumentariste, tourne ses films documentaires fondamentaux, chez les Songhaï La Chasse au lion à l’arc et Yenendi, chez les Dogon de Sanga Le Dama d’Ambara et Sigui. En 1947 il commence à filmer une très longue chasse rituelle à l’hippopotame, selon les pouvoirs et les gestes de grands pêcheurs Sorko, de culture songhaï. La chasse échoue, l’énorme et dangereux hippopotame est blessé, fuit, est rattrapé, brise la pirogue renforcée des Sorko, fuit définitivement ; lors des sacrifices préalables les dieux consultés avaient émis des réserves que l’excitation de partir en chasse et la nécessité de trouver nourriture avaient empêché de comprendre. Le film Bataille sur le grand fleuve, monté et projeté en 1951, dit (au sens épique et à la fois avec toute la rigueur objective d’un documentaire ethnographique) cette chasse. Or Jean Rouch a recueilli de Nuhum, pêcheur Sorko prestigieux de ce groupe d’une douzaine de pêcheurs, un chant a capella qui dit l’action de Faran Maka, ancêtre mythique de tous les pêcheurs Sorko. Avec ceux qui devinrent pour toujours ses assistants régisseurs et amis, Moussouké Dembélé et Damouré Zyka, eux-mêmes songhaï, Jean Rouch traduit ce Chant de Faran Maka et le donne à éditer à Guy Lévis Mano en 1950. Le titre du petit volume est Chants du Dahomey et du Niger. Document extraordinaire ! Il se trouve à Vercheny, près de Die.

*

 

J’ai descendu le fleuve Niger pendant la saison des pluies 2008 avec un cultivateur « poseur de signes » de Koyo, dogon toro nomu, ma fille et trois pêcheurs bozzo. Pirogue sans moteur. Voile et perches. On se nourrissait des poissons tués dans la journée. Les courtes tornades de l’hivernage sur l’eau immense et le désert plat étaient effrayantes. Avec les plus grandes précautions, en total silence, nous avons contourné un groupe d’hippopotames avec leurs petits ; situation particulièrement dangereuse. Ils ne sont pas venus broyer notre pirogue ni nous avec. Les piroguiers bozzo chantaient peu. Sûrement un chant de Faran Maka tournait dans leur tête.

 

*

 

A la fin de ce mois de septembre, dix ans plus tard, les vendanges finissent dans la vallée de la Drôme ; le lit de la rivière n’est presque plus que bancs de galets blancs à perte de vue. Un filet d’eau… En car ou par la petite ligne de train les jeunes migrants du Sahel, chassés du Mali et du Niger par le djihad et par la misère absolue, descendent la vallée de la Drôme. Dans mon livre Carène je dis comment ils ont tous dans la tête le grand chant de leur exode et des gestes épiques d’ancêtres mythiques. Ils ont traversé la Lybie en guerre civile, puis la mer sur des rafiots pourris ; de l’Italie qui savait les accueillir (et j’ai tant et plus travaillé avec eux en Sicile ces dernières années), maintenant le populisme et le racisme les chassent ; ils passent à pied les cols frontières du Montgenèvre et de l’Echelle, vers Briançon ; ils traversent Gap, Veynes, Die. Ils passent à Vercheny. Iront à Saillans et Valence. Plus loin encore. Ils sont passés près de chez le Luthier qui habite à Châtillon, près de Die, et habite aussi dans mes poèmes de ce début d’automne. Ils ont dans la tête et dans la bouche le poème de la résistance, du courage, des ancêtres dont ils sont fiers et que les Européens ne comprennent pas toujours.

 

*

 

A Vercheny le cours de la Drôme élargit la vallée, après la clue étroite de Pontaix et avant celles d’Espenel et de Saillans. A l’abri des crues le vieux village est bâti sur une colline au milieu des vignes sous les barres calcaires. Robert Ardouvin, jeune, y a fondé une communauté éducative pour des « enfants de Paris », une des utopies généreuses d’après la seconde guerre mondiale. Une équipe d’éducateurs enthousiastes travaillait avec lui. Dans les années 60 il a fait construire par un architecte suisse, outre d’autres édifices, un magnifique bâtiment aéré, aux larges baies et aux vastes salles, lieu de vie communautaire et pédagogique, lieu prévu aussi pour des expositions, conférences avec et pour les enfants, les gens des villages et des artistes invités. Ardouvin et l’architecte ont été sensibles aux leçons du Corbusier. Le lieu vit toujours, s’appelle Fondation Robert Ardouvin, et les maisons d’habitation de la Fondation, discrètes, s’étagent dans les bosquets de chênes au dessus des vignes, avant les falaises. Les enfants, nombreux, sont « placés » auprès de cette communauté éducative ; ils ont connu de graves situations sociales, ils gardent une foi intense dans la vie. L’enthousiasme éducatif et la ténacité éthique habitent chacun ici.

 

*

 

Ici ce n’est pas nouveau. Dans les siècles cruels des guerres de religion, les protestants se sont ardemment défendus et ont souvent su maintenir leur exigeante spiritualité. Pendant la seconde guerre mondiale la Résistance contre le nazisme et Vichy a été très active : on sait les parachutages sur la montagne de la Servelle, qu’on voit très bien de Vercheny, les massacres identiques à ceux d’Oradour sur Glane à Vassieux, les combats à Espenel entièrement détruit et toute sa population déportée dans les camps d’extermination. Ici on est sur le bord sud du maquis du Vercors. De Vercheny-le-haut presque tous ces lieux de dignité se voient.

 

 

Ce n’est pas sans de profondes raisons éthiques que Robert Ardouvin décide de reprendre en 1991 le fond des Editions Guy Lévis Mano, GLM, qu’après la mort de ce dernier en 1980, géraient à Paris Madeleine Pissaro et l’Association des amis de GLM. Guy Lévis-Mano, grec de Thessalonique, descendait d’une famille de juifs sépharades expulsés d’Espagne à la fin du quinzième siècle. En 1918 il arrive à Paris ; poète il y publie en français à partir de 1924 et développe très vite des activités d’éditeur. Il est naturalisé en 1927. Il évite les surréalistes, trop obscurs sans doute ; il s’attache très tôt aux formes et aux élans des poésies populaires. Imprimeur typographe, il fonde ses propres éditions en 1933, les nomme de ses initiales et publie jusqu’en 1974, sauf quand il est captif en Allemagne pendant la guerre. Guy Lévis-Mano, homme de contact, ouvert et chaleureux, évite tout ce qui serait poésie élitiste et hermétique ; il ne se laisse pas prendre par les avant-gardes formalistes des années 70. Son catalogue accueille des poèmes vivants, des poètes aux personnalités franches et avant tout humaines ; René Char, le grand poète résistant de quelques montagnes à peine plus au sud, est son très fidèle édité, et souvent avec d’admirables gravures en tirage de tête. Les tirages sont modestes, souvent les formats sont petits : GLM compose au plomb à la main les lignes de texte, les imprime d’abord sur une toute petite presse à épreuves plus tard sur une machine un peu plus grosse. Son atelier à Paris, rue Huyghens, est toujours resté modeste et vivant. Jeune poète j’allais y acheter des livres, je me rappelle certains Garcia Lorca…

*

 

 

 

Tout ce matériel, les deux petites presses, les meubles à polices de caractère, le stock restant de livres, même les titres épuisés dont il reste un ou deux exemplaires, tout cela est maintenant à Vercheny-le-haut, à la Fondation Ardouvin ; les équipes de celles-ci et celle de l’Association des amis de GLM ont organisé un petit musée[1], un minutieux catalogage. Passionnant. Je m’y suis rendu il y a quinze jours. Une médiatrice culturelle, attachée au fond GLM, accueille à la perfection. Char, le grand Résistant, est présent et irradie. Un connaisseur érudit a la gentillesse de me montrer Retour amont, de Char, dont GLM a réalisé la toute première édition et dont ici Giacometti accompagne les poèmes flamboyants de quatre eaux-fortes splendides, sur fond noir. Comment dans ce chef-d’œuvre le poète et le graveur ont-ils pu conjoindre si dynamiquement leurs robustes talents ? Giacometti trace le mince trait blanc du guetteur, seul sur le flanc d’une montagne épurée, qui veille dans la nuit, digne, veilleur des grands anonymes qui passent dramatiques entre les cluses calcaires de la rivière et s’entêtent à aller de l’avant, nos frères, nos espoirs, notre avenir.

 

 

Mais ce qui me touche le plus dans cette présence active, qui est miracle d’humanisme et d’éthique civique, c’est que le fond Guy Lévis-Mano présente ici à Vercheny-le-haut les choix les plus francs en même temps que sans doute les plus intimes et humains de GLM lui-même : cette poésie populaire anonyme, qui traverse les temps, les guerres et les crises. Comme le chant de l’ancêtre mythique des chasseurs Sorko d’hippopotame. Comme ces poèmes populaires anonymes grecs ou serbes, espagnols ou gitans que GLM se faisait une joie d’accueillir et de publier : GLM était éditeur et passeur. Editeur, il faisait et fait encore accéder à la lumière du jour et aux yeux des lecteurs les poèmes dans toute leur humanité. Passeur, il traduisait, le plus souvent de l’espagnol. Traduisait de très beaux textes populaires et même anonymes, dansant comme les galets si la Drôme est en crue, robustes comme le pêcheur sorko qui lève son harpon sacré devant la gueule béante de l’hippopotame.

 

*

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

*****

***

*

 

 

 

[1] Musée GLM – Fondation Robert Ardouvin

visites sur rendez-vous ; 26340 Vercheny. Tél. : 04 75 21 60 00

 

 

 

 

Publicités

Luthier

 

Cycle de six poèmes créés et avec certaines strophes calligraphiées (encre de Chine et acrylique sur quadriptyques horizontaux Rosaspina 285 g de Fabriano de 17,5 cm de haut par 100 de large ; en quatre exemplaires) par Yves Bergeret du 3 au 18 septembre 2018 à Die et alentour.

On lit les deux premiers poèmes de ce cycle en italien dans une traduction très humaine du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/22/liutaio-1-2/

De même les troisième et quatrième poèmes du cycle se lisent en italien, par le même traducteur, ici : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/23/liutaio-3-4/

et enfin les cinquième et sixième, de même, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/26/liutaio-5-6/

*

L’ensemble du cycle Luthier se lit bilingue italien et français, mis en page par Francesco Marotta, poète et traducteur, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/10/11/quaderni-di-traduzioni-xlvii/

***

*

 

 

1

Le Clou dans l’épaule

à Châtillon en Diois, le lundi 3 septembre 2018

 

Il tourne la tête à droite,

la montagne monte dans le cri du soleil.

Il tourne la tête à gauche,

la montagne glisse dans la poche de la nuit.

 

Il tourne le torse à droite,

les hautes herbes jaunes des souvenirs

se hérissent en direction de la mer

à sept cent journées de marche de là ;

Il tourne le torse à gauche,

par très longs hoquets

épisodes et contes lui sortent de la gorge,

perdent couleurs, se suspendent

aux plumes caudales du vent.

 

Il est désolé, il s’excuse,

au bord du torrent au bout du village.

il ne nous accompagnera pas

Il dit : un clou lui traverse l’épaule,

un vieux et très long clou de forgeron

au dessous de sa clavicule

et enfoncé derrière lui jusque dans la forêt

dont on fera le radeau du prochain Déluge.

 

Personne ne lui a jamais dit

quelle épaule est clouée.

Peu importe,

chaque galet du torrent

est le son d’un coup du marteau divin,

le son retombé dans la pierre,

le son durci dans l’eau féroce,

poli dans l’eau féroce,

blanchi dans l’eau féroce,

et le clou ne nous a jamais

signifié l’épaule qu’il avait choisie.

 

Mais on sait que le bois où il est fiché

est celui des dix mille troncs de la pente.

Le radeau sera infini.

Embarquerons-nous pourtant tous ?

 

Le forgeron n’a pas de tête.

Le cloueur n’a pas de tête.

Le clou n’a pas de tête.

Lui en a une et elle tourne,

girouette silencieuse entre désespoir

et pôle hors parole où son corps se dilue

mais nous essaierons encore

d’embarquer.

*

 

2

Luthier

à Châtillon en Diois, le mardi 4 septembre 2018

 

 

 

 

Il tourne la tête à gauche

il tourne la tête à droite,

il cherche les notes justes.

Juste est toute note qui parvient

à répondre aux coups qui le clouèrent.

 

Il entend celle dans le creux du vallon

qui donne au soir la confiance

et le chevreuil vient boire,

 

celle dans l’ombre tremblante du chêne

qui donne l’heure de midi aux vendangeurs

et ils s’arrêtent trempés de sueur et boivent,

 

celle qui baise le front de l’étranger

qui avait caché son sac derrière la fontaine

et il cesse d’avoir peur,

 

celle de l’archet posé sur le pupitre de la crête

qui gronde encore

et l’archet frémit de jouer à nouveau

en frottant un nuage ;

et lui-même est le bois qui frémit aussi.

 

Il cherche les notes justes

que les siècles n’ont pas osé lui apprendre,

que ni père ni mère n’ont osé lui apprendre.

Cloué aux dix mille arbres de l’ubac

il ne peut que tourner la tête, de l’aube à minuit.

 

Luthier aux jambes invisibles

comme lézards entre galets et viornes

il cherche et réunit l’histoire de son corps,

il cherche et ne réunit rien,

il cherche si se peut réunir le chant des sept étrangers

qui ont fait naître les mots

que dans le cœur des galets blancs

les saisons dures ont noués.

Il cherche et ne réunit rien.

 

Il est la fibre du bois

qui résonne au vent du soir

car il le comprend.

Il est la fibre

qui se tend dans les muscles de la montagne bossue

et dans ceux de son bras à qui l’archet échappe.

Il est le fil du bois

qui bavarde avec l’eau

glissant sur la langue du chevreuil

et sur celles des vendangeurs.

 

Si par air aride le bois est trop dur

il peine à tourner ci et là la tête

et supplie l’archet.

Sans colophane l’archet se jette alors

dans le vide depuis la crête.

Pas besoin de partition, le son et ses frères les sons

et ses sœurs les sons

passent devant ses yeux, comédie sombre et dorée

attendant à jamais ses personnages.

L’entendez-vous ?

*

 

 

 

 

3

Sept étrangers

 

J’entends, dit-il, les sept étrangers.

 

Le premier étranger

est le père du torrent

qui n’a jamais connu de monde horizontal

et psalmodie un épisode

de traverseur d’océan.

 

Le deuxième étranger

est l’archetier qui dans la meule grise de la guerre

a perdu ses mains, mais pas sa joie

de toucher la beauté par l’oreille.

 

Le troisième étranger

a la peau très sombre

de la paupière toujours baissée

sur la grande douleur des réfugiés.

 

Le quatrième étranger

est si lucide qu’il attire la foule et l’ébahit

juste de l’autre côté du gué de la liberté

mais le premier pas dans l’eau, craint-on, noie.

 

Le cinquième étranger

est frère distrait du quatrième ;

moins naïf il attire mais effraie encore

car il semble déjà dans l’avenir,

il parle assez peu,

il semble savoir trop.

 

Le sixième étranger

a laissé avant de partir

une poignée rouge de porte

entre les remparts, je veux dire les crêtes.

Il ne nous reste qu’à engager la clef

puis la tourner rien qu’une fois

et l’eau du torrent remonterait au ciel

car la paix est dans nos mains

si elles ignorent la peur.

 

Le septième étranger

est la mère, ombre féminine devant le luthier ;

elle s’échappe toujours au moment

de boucler la phrase.

 

En somme les sept étrangers sont assez flous.

Mais au cœur des galets blancs

germent leurs traces.

Il faut frapper net le galet

pour en atteindre le cœur

et rien alors ne se propose

que les notes justes, échappées de la gorge

du luthier, je veux dire du monde orphelin,

je veux dire du monde incomplet.

 

Avant de repartir les sept étrangers

se sont réunis à l’avant-scène,

se sont inclinés pour nous saluer.

Ils ne sont plus là.

*

 

 

4

Le Cinquième galet

à Veynes, le lundi 10 septembre 2018

 

 

 

 

Marcher en étant cloué à la forêt ?

Vous voulez rire !

Pourtant il le fait :

il a noté comment la montagne vient se plier

à l’intérieur d’une hésitation du torrent.

 

Voici : le torrent tremble devant des galets

qui vont en quatuor, un par point cardinal

et encore un cinquième, hors tout repère,

galet qui d’ailleurs semble muet.

C’est là que l’histoire hésite,

là que le courant n’est plus qu’écume

et que plus personne n’est étranger,

même à sa propre descendance,

même à soi-même.

Ou que tout est totalement étranger.

 

C’est là que le monde est clair,

que la montagne est transparente,

que les arbres de toute pente sont clairs,

et que le clou divin est un cyclone sans fièvre,

et alors dans le tourbillon du cyclone

s’élève le luthier.

 

Il s’élève il s’élève il s’élève

et les montagnes sont les plumes vertes de son souci

et les plumes rouges de son élan.

 

Pouviez-vous le pressentir ?

L’eau a ses propres points cardinaux.

Seuls les sentent ceux et celles qui ont tout perdu

ou qui ne possèdent rien.

L’eau comme la parole sait s’orienter

et où aller.

Toutes deux elles montent

en spirale dans le cyclone

du clou divin.

 

En se pliant la montagne s’élève

et ses dix mille arbres montent

en grands battements de branches

qui sont les phrases ruisselant s’évaporant

des épaules du luthier

et les phrases portent à grandes enjambées

à grands battements

la paix et la fraternité

qui naissent dans le cinquième galet,

la paix et la fraternité qui sont la vocation

de l’archet dépouillé de sa vulnérabilité,

de sa virginité.

 

Merci, luthier qui nous délivres du clou divin,

qui nous offres apaisées

la poignante nécessité de dire,

la déchirante nécessité de dire

que si peu entendent.

Il leur faut un cyclone,

un clou.

*

 

 

5

Le Cyclone ou le clou

à Die, vendredi 14 septembre 2018

 

Viennent à midi sur la place aux platanes

ceux et celles qui suspendent leur travail,

mangent ensemble parlant peu,

boivent et rient parlant peu,

leurs corps détendus

et les nuages allongés par-dessus leurs ombres

car leurs ombres sont au ciel

parmi les branches.

Celui celle qui n’est ni père ni mère

celui celle qui n’a ni père ni mère.

Fronts dégarnis épaules brunies

tâches de plâtre et de peinture sur les bras,

ce sont les platanes qui lavent.

Eux qui viennent s’attabler, rêveurs rudes,

donnent à la place sa forme de clou

vertical jusqu’au fond du ciel ou de la mer,

mais c’est identique.

Sa vigueur de clou :

car les établis, les truelles sont là

les tapis sont là,

leurs couleurs passées au soleil,

mais les épaules tirent et relâchent

tissent et rouvrent.

 

Jamais ne serait violent cyclone ce clou

qui vide va, qui est corde vibrante allant par

toutes les gorges mais elles parlent sans heurt

et le luthier tend les quatre cordes sur le manche

qui lie l’un à l’autre,

qui lie une crête à l’autre,

lie un cheval de steppe à un cheval marin,

un destin rude à un âpre drame

de chair et de parole.

Tête clou aux quatre chevilles à la tête du manche,

c’est clou et cyclone,

têtue joie parmi les refrains et les rumeurs

de la place qui tourne autour du torrent,

c’est elle qui tourne autour de la

têtue joie des quatre galets

dont le frère cinquième s’appelle joie

dans le noyau de la parole.

*

 

 

 

 

6

La Traversée

à Veynes, lundi 17 septembre 2018

 

Le luthier n’a ni prénom ni nom.

En outre j’ai remarqué que ses vêtements

sont trop grands pour lui.

Ils flottent, comme on dit.

Plus exact serait de dire : ils gonflent au vent

car lui n’est qu’un mât.

Les voiles s’affolent et jubilent dans les luttes

par là haut entre ciel et terre.

 

Je me demande si le luthier mange.

Un jour à midi quand même, sur la place aux platanes,

lui et moi avons partagé un bref repas.

A chaque bouchée la place s’enfonçait d’un pas

sous le drame des migrants. Sans gémir.

S’élevait d’un pas vers l’élan héroïque des migrants.

 

Lors de cet unique repas

le soleil nous avait laissés seuls avec les nuages.

Mais le luthier portait des lunettes de soleil

plus sombres que basalte.

« Avec mes lunettes je ne suis pas là,

avec elles j’entends mieux les oiseaux couverts de sel

arriver sur les branches des platanes. Ils s’ébrouent.

Ils ont traversé cinq mers

et surtout celle du milieu

qui est pur coquillage

entièrement ouvert en deux. En deux oreilles.

Elles sont la matrice du monde

balbutiante

 

qui balbutie : «  accueille ! accueille ! » ».

 

En disant cela il ne flattait certes pas

le clou arraché aux dix mille arbres

et resté fiché sous sa clavicule.

Le clou rougit, rougit

devient rouge comme sur l’enclume du forgeron

il y a mille ans juste avant les coups.

Sur son épaule le luthier souffle à peine,

voici que le clou est blanc,

voici que le clou est transparent.

 

L’oiseau le plus pauvre

vient saisir dans son bec

les lunettes noires du luthier,

les emporte à tire-d’aile

et les laisse tomber dans le torrent

juste au remous de quatre galets plus un.

Le torrent a compris, il les charrie,

il les charrie jusqu’à la mer du milieu

qui grésille follement :

« nais accueillant ! parle accueillant ! »

 

 

 

 

*****

***

*