Archive | septembre 2021

Le bouscatier marque à la hache

Poème écrit à Briançon les 26 et 27 septembre 2021

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J’ai trouvé il y a trente générations

à gauche du sommet dans une grotte

où jamais ne pénètre lion ni soleil

un court filon de minerai de fer.

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Ongles et dents, j’ai gratté.

Doigts et bouche, j’ai saigné.

Assez de bribes de minerai ai-je porté

au double feu de la révolte et de la pensée,

assez de bribes ai-je porté

au foyer incandescent de l’oreille,

au foyer irradiant de l’oreille

qu’est mon oreille mère du monde,

mère de la frayeur, mère de l’attention.

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A grands tâtons l’oreille et mes mains en sang

avons au fer rouge donné forme très bancale

de tête d’une courte hache.

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D’un côté de la tête

un tranchant pour écorcer tronc et même roc,

entailler miroir convexe de l’eau quand elle gèle,

entailler os d’omoplate.

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De l’autre côté un bout carré

avec, forgées, deux initiales en relief,

l’une de mon nom de brute,

l’autre de mon prénom de sauveur.

Pour dans chaque entaille, chaque écorçage

d’un coup sec marteler mes initiales,

d’un coup violent les imprimer.

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Depuis ma vie est d’aller

où la hache me porte.

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Ma hache de marquage fait merveille.

Ma hache de marquage m’embarrasse.

Elle court devant moi.

Elle cogne à tout va.

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Elle marque mon passage.

Elle me clame propriétaire.

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Je la dénonce.

D’elle je me flatte.

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Elle me fait croire riche.

Elle me démasque féodal.

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Avec elle je marque la lisière de la forêt

qu’elle m’approprie ;

je marque mes rochers à moi

comme au cou un troupeau de bœufs.

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Ma hache marque à l’épaule

mes esclaves, marque tout ce qu’elle touche

et scarifie. Elle m’horrifie.

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Je décide de jeter la hache

au grand large pour qu’elle coule au fond

et que ma double initiale de propriété

meure sous dix mille mètres de sel et d’eau.

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Mais la hache vient du feu,

sous sa forme forgée elle reste en fusion.

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Sitôt jetée pour l’oubli à l’eau

elle jaillit en geyser assourdissant

qui attrape les vents terrorisés

et mes mots affectueux et mes mots forts.

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Tous retombent à la surface flagellée de la mer,

un autre langage naît, cris, gestes,

harmoniques stridents, verbes sans lettres,

grande oralité non tactile

qu’à présent nous allons tous nous atteler à comprendre

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Yves Bergeret

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Le marcheur de Briançon

Antonio Devicienti et le site La Dimora del tempo sospeso soutiennent ce « Marcheur de Briançon » et toutes ses dimensions humaines, culturelles et politiques, dans cette déclaration en italien que l’on lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2021/09/25/la-dimora-del-tempo-sospeso-e-il-viandante-di-briancon/

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L’association Eternelles crapules réalise des « Festivals de street art » avec d’excellents artistes de fresques murales. Le festival de 2021 se tient à Briançon. Sept fresques monumentales sont réalisées actuellement sur des murs très visibles en pleine ville. Du 12 au 19 septembre l’artiste Pandele a peint sur le pignon aveugle dominant le parking d’un petit supermarché du plein centre (20 avenue Maurice Petsche) un gigantesque marcheur, de quinze mètres de haut. Homme sans doute jeune, marchant vers qui passe dans la rue. Son visage est en contrejour et, de ce fait, sombre et inidentifiable. On peut imaginer qu’il soit un Africain du sud du Sahara, mais tout est possible. La peinture est splendide par sa maîtrise technique, par sa dignité, par sa richesse humaine.

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On peut dire qu’il s’agit d’un migrant qui a franchi sans papier la frontière entre l’Italie et la France, juste à quelques kilomètres de Briançon : un héros de volonté et d’abnégation qu’une répression féroce a chassé de son pays ou que l’extrême pauvreté a jeté sur la route ; et « la route » jusqu’ici, c’est traversée du Sahara, traversée de la guerre civile libyenne, traversée de la Méditerranée au prix de tous les dangers.

Puis arrivé et finalement installé en France, sans la moindre trace de lamentation ou d’impudeur, c’est la solidarité et l’envoi chaque mois à la famille, restée au loin et soumise aux pires conditions, d’une part significative de l’argent gagné en France. Cet homme jeune debout marche, sa posture est digne, claire, simple, sans le moindre bagage. Héros modeste qui ignore la grandiloquence et n’entend pas les insultes racistes ou absurdes.

Il avance la jambe gauche, son torse se penche légèrement vers l’avant. Il va où ? Il va. Il n’est pas assis. Il n’est pas dans les larmes ni la mendicité. Il va. Il est quiconque d’entre nous, qui ne s’affaisse pas, qui ne somnole pas, qui ne se recroqueville pas sur un égocentrisme hédoniste et infantile ni sur des fausses certitudes délirantes de bêtise et de haine : je fais allusion à l’effrayant affaissement éthique et psychologique que la pandémie actuelle provoque et révèle chez tant de nos proches.

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Il traverse le paysage de sa vie et d’ici ; je reconnais à droite le profil des Tenailles de Montbrison et de la Tête d’Amont. Il va parmi les tiges souples d’une végétation vert clair, de peut-être une récolte à venir, de ce vert de l’espoir auquel il est hors de question de renoncer. Il franchit et accompagne l’espace d’un damier gris et blanc, à deux dimensions ; étrange damier, ambivalent. Ou bien le damier asphyxiant, comme les dalles de tombes antillaises, véritable boue solidifiée mortifère dont ses pas s’efforcent de l’extraire, et, acharné il va, inlassable il va. Ou bien c’est l’édifice de sa vie qu’il compose, journée à journée, non pas comme une linéarité stricte et dogmatique vers un but final – la consommation à outrance, le surendettement, ou bien un au-delà prescrit – mais comme une multiplicité parcourable en tous sens d’un destin toujours ouvert et toujours ensemble.

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Le corps du marcheur est pudique, le vêtement est sobre. Il n’est pas le héros en rupture, ni le sportif de la montagne avec un déguisement publicitaire de marchand de sport. Il n’est pas une bulle de solitude close sur elle-même. Il n’est pas harnaché dans une cuirasse de solitude. Il est traversé par tout l’espace, le ciel aux nuées mauves que son pantalon à droite et son thorax à gauche portent aussi, car il est aussi vaste qu’un mouvement des vents. Il est traversé par la sève vert clair de la végétation que ses pantalons, son bras droit et sa mâchoire portent, car il est fruit harmonieux de la nature et de l’admirable tapis végétal qui vit sur les pentes des montagnes tout autour de Briançon.

Voici qu’à ses pieds passe sur une remorque le tractopelle orange qui va plus loin creuser tranchée pour les nouveaux câbles de la demeure à bâtir.

Voici qu’à ses pieds passe la petite moto dont le conducteur âgé va porter en haut de Briançon la trousse de médicaments pour sa mère très âgée qui malgré toute souffrance a joie de vivre.

Voici qu’à ses pieds s’arrête le bus de ville et que ses passagers montent y prendre place pour aller apporter plus loin au damier de la ville et au damier de la vie les nouveaux carrés blancs ou gris de la commune demeure.

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Sur la fresque le jeune marcheur humble, immense, n’a pas de pieds. Ses pieds, ce sont les nôtres : comme le jeune géant sans fatigue, nous portons la parole, c’est-à-dire le sens de la vie, toujours au devant de nous, toujours à la rencontre de l’autre.

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Yves Bergeret

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Ecureuil

Poème créé et calligraphié à l’encre de Chine sur trois diptyques de Canson 180 g au format déplié de 24 cm de haut par 32, dans un alpage de Glaise, près de Veynes, le matin du 9 septembre 2021 avant l’orage.

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La boule de douleur

au centre de ton dos,

l’écureuil la prend,

en cinq bonds la porte en haut

de l’arbre libre.

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Quand tu cherches silence dans le creux du tronc

inutile d’avertir l’écureuil.

Contre la violence et la bêtise

ses oreilles frémissent avant les tiennes.

Son cœur aussi.

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Cinq bonds

l’écureuil disparaît

dans la frondaison si libre

pour te rendre la beauté de la parole

qu’en vain tu pleurais.

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Yves Bergeret

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Mémoire de Sayd Bahodine Majrouh, honneur de l’Afghanistan

Le suicide et le chant

Poésie populaire des femmes pashtounes

L’été 1977 j’organisai une expédition d’alpinisme dans l’Hindou-Kouch, en Afghanistan, seule partie de l’Himalaya non soumise à la mousson. Nous sommes allés sur crêtes et sommets aux confins du Nouristan et de la haute vallée du Panchir. Dans les villages d’altitude et les campements nomades, violence, grandeur et héroïsme fier brillaient partout. (A ce sujet je propose de lire la prose que je viens de donner au PEN Club, en hommage aux femmes et aux hommes de ce pays torturé : Vigoureux Panchir, par Yves Bergeret – Pen Club Français).

Avant de quitter le pays, trop de formalités administratives, en particulier le visa de sortie, nous obligeaient à rester à Kaboul une petite semaine. L’attente de ce visa nous a permis d’aller à Bamyan, dont les talibans n’avaient pas détruit les deux sculptures géantes de Bouddha, et surtout d’aller, sur une colline voisine, au site de Shah-e-Gholghola dont Gengis khan n’avait en 1221 laissé que des ruines après un massacre monstrueusement cruel de la totalité de la population : pour moi ce site ravagé fut l’élan de toute la création à venir, car jamais la parole ne se laisserait tarir même dans les pires répressions. De ces ruines dans le désert minéral d’une beauté incandescente renaîtrait toujours le poème.

Dans les derniers jours à Kaboul j’appris que dans le hall d’un petit hôtel proche de celui, minuscule, où nous logions, un poète afghan dirait le soir ses poèmes. L’interprète de notre expédition, ma compagne et moi nous y rendîmes. La salle était pleine, tout le monde assis à même le sol. Le poète, un homme de la soixantaine en habits traditionnels, était accompagné d’un joueur de tabla et d’un joueur de saaz ; ils étaient assis sur un tapis. D’une voix égale et douce le poète psalmodiait de longs poèmes ; malgré l’interprète je les comprenais mal. Loin d’être des raga indiens ces poèmes semblaient des sortes de récits épiques traversant lentement le rude paysage des hautes vallées du pays. Vers trois heures du matin, le poète s’est arrêté en donnant rendez-vous à son auditoire le lendemain soir. Tous les soirs avant le départ je suis retourné l’écouter. La salle était bondée. J’ai pu acheter une cassette de ses poèmes chantés ; je les ai écoutés pendant des années jusqu’au jour où la cassette, infiniment importante pour moi, a disparu dans les tribulations de la vie. J’ai beau remuer à présent ma mémoire, impossible de retrouver le nom de ce poète.

Il n’y avait pas de doute qu’une voix d’une très haute qualité humaine, musicale et, sans doute, poétique était en résonance avec de très nombreux Afghans, venant de milieux très simples de la ville. Il s’agissait certainement beaucoup plus que d’une simple résonance.

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Neuf mois après les Soviétiques suscitaient à Kaboul un coup d’état puis au bout de quatre mois envahissaient le pays et le ravageaient : ils y restaient dix ans. Un autre poète, d’une grande famille pashtoune aisée et cultivée tant dans les usages pashtouns que dans les usages occidentaux (il avait fait des études supérieures à Montpellier), très apprécié des cercles raffinés, levait sa voix d’homme fier, clair et résistant. Avant d’être contrait à l’exil en 1980 il avait occupé de hautes fonctions, ministre, ambassadeur, gouverneur d’une région, etc.. Mais il était toujours resté attentif, avec la plus décidée indépendance, à la grandeur de la beauté poétique des hommes et femmes de son pays. Il s’appelle Sayd Bahodine Majrouh.

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Contre les Soviétiques il a très activement participé à la résistance depuis Peshawar, au Pakistan, où il a été contraint de s’exiler dès 1980. Il y a fondé en 1981 le Centre Afghan d’Information diffusant des nouvelles précises et vérifiées sur la vie et sur la résistance à l’intérieur du pays occupé. Il a été assassiné la veille même de son soixantième anniversaire, le 11 février 1988. Sans doute par des intégristes religieux en train de radicaliser les camps de réfugiés afghans.

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Il se traduisait lui-même en français, avec l’aide du poète Serge Sautreau. On lit de lui les deux tomes admirables de son Ego-Monstre, d’abord Le voyageur de minuit (1989), puis Le rire des amants (1991), aux éditions Phébus, sortes de livres-miroirs de successions de poèmes et de nouvelles à travers son paysage afghan personnel.

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Je voudrais, au moment des drames afghans de ces semaines-ci, attirer l’attention surtout sur le petit volume qu’il a publié en 1994 chez Gallimard dans la collection Connaissance de l’Orient sous le titre Le suicide et le chant. Sous-titre : Poésie populaire des femmes pashtounes. Sayd Bahodine Majrouh a recueilli des distiques, les  « landay », un de neuf syllabes suivi de un de treize syllabes, improvisés et chantés par les femmes pashtounes à la campagne puis dans les camps de réfugiés, au revers de la tradition machiste la plus dure et la plus méprisante. N’éludant pas le désespoir ces femmes disent entre elles avec une acuité cinglante leur ironie envers « le petit affreux » (l’époux imposé), la rencontre torride et furtive de l’amant, puis l’honneur altier de toute la famille rejetée dans l’exil.

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Ô tombe ruinée, ô briques dispersées, mon bien-aimé n’est plus que poussière

Et le vent de la plaine l’emporte loin de moi.

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J’ai fait un lit de ma poitrine

Et mon amant fourbu suit un long chemin jusqu’à moi.

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Prends-moi d’abord en tes bras, serre-moi,

Après seulement tu pourras te lier à mes cuisses de velours.

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Que peut-il faire d’autre que se conduire en héros ?

Puisque je mets sous sa tête l’oreiller de mes bras blancs.

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Rassemble du bois, fais un grand feu !

Car j’ai coutume de me donner en pleine lumière.

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Mon amour, viens vite le contenter,

L’alezan de mon cœur a rompu toutes brides.

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Va te battre à Kaboul, mon amour,

Pour toi je garderai intacts et mon corps et ma bouche.

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Jeunes gens, défendez-moi, défendez votre honneur !

Mon père est un tyran qui me jette au lit d’un vieillard.

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Tu as mangé ma bouche sans être rassasié,

Idiot, porte-moi sur ton dos, je suis prête à te suivre !

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Mets tes lèvres sur ma bouche,

Comme un sarment de vigne qui se tord sur la terre.

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Fils, si tu désertes notre guerre,

Je maudirai jusqu’au lait de mes seins.

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Cueille des fleurs à poignées,

Je suis un jardin qui sait qu’il t’appartient.

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Dieu, unis-moi à lui, ne serait-ce qu’un instant,

Comme un éclair passager aux bras sombres des nuages.

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Yves Bergeret

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Oreille au vent, à l’arbre, au mont

Poèmes créés et calligraphiés dans la montagne au dessus de Pontaix, près de Die, le 2 septembre 2021, sur trois diptyques de Canson 180 g en format déplié de 24 cm de haut sur 32.

En hommage aux femmes et aux hommes d’Afghanistan, terre martyrisée et violente, en train de commencer une nouvelle phase d’oppression effroyable.

On peut lire cet hommage précédent, en prose, à l’initiative du PEN Club français : Vigoureux Panchir, par Yves Bergeret – Pen Club Français

Violence, mais la réelle parole humaine ne se tarira pas : Tegu dumno abada.

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Remplis la coupe : le jour naît, lilial comme la neige ;

Apprends du vin quelle est la couleur du rubis.

Prends deux morceaux de bois d’aloès et éclaire l’assemblée :

Fais un luth avec l’un, une torche avec l’autre.

Omar Khayam, quatrain 98, trad. Ch.Grolleau

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1

Œil ou oreille, ouvre-les, fais confiance au vent

qui tend l’oreille, qui écarquille l’œil,

œil ou oreille, l’espoir au creux de la main ridée

qui dérobe la clef de la prison,

qui résiste dans la nuit.

2

Monte dans l’aubier la sève,

monte dans la souffrance la sève.

Serrons-nous fort les mains,

à la mer tomberont

garrots sanglants des tyrans,

pierres rouges des tyrans.

3

Six mille kilomètres de ma montagne à la leur,

six mille… pour la parole

ce n’est rien, humaine est la claire parole,

parole, socle de dialogue et d’écoute.

Le socle respire, profond, le même partout.

Le léger tremblement des crêtes et des cimes

ne dresse nulle distance, nulle différence

même si archaïques des pierres tombent

et écrasent celles et ceux pris sous l’avalanche.

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Yves Bergeret

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