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Une pluie, un déluge 一场雨,一场洪水 Una pioggia, un diluvio

Carène, acte 2, scène 1

 

Le livre Carène, édité bilingue en Italie par Alga editore (lien: http://www.algraeditore.it/index.php/poesia/306/car%C3%A8ne-carena-detail ) avec une splendide traduction du poète Francesco Marotta, poursuit avec détermination son chemin. Le traducteur et poète chinois Zhang Bo en donne ici un nouveau passage en chinois et à cette occasion écrit :

“Ce qui m’intéresse le plus en traduisant Carène c’est son ouverture culturelle, avec vigilance, vers les autres, vers un continent ignoré, vers des peuples humiliés, une approche vers ces autres. Approche non pas avec la pensée européenne, mais avec la pensée de ce continent : ainsi surgit une vraie écoute, un vrai dialogue, qui sont nécessaires aussi pour la Chine actuelle qui éprouve en même temps des sentiments d’infériorité et d’arrogance”.

 

 

Il y a vingt ans, en 1996, j’arrivai par une pluie battante

la première fois en Sicile.

J’y restais quinze jours, chaque jour fut déluge

de pluie et de vent. Le linge ne séchait pas,

dans les chambres et les escaliers

les murs ruisselaient.

Ce n’était pas collines calcaires

aux oliviers millénaires durcis au soleil,

c’était boue, glissements de terrain,

ponts emportés dans la campagne,

brume, torrents fangeux et brume.

En somme la Méditerranée tentait de ravaler

ce que depuis le fond des millénaires et des eaux

l’Etna avait dégurgité.

 

二十年了,一九九六,我在一场倾盆大雨中

第一次抵达西西里。

我在此停留十五天,每天

风雨如洪。衬衣无法阴干,

在卧室与楼梯间

墙壁淌水。

这不是石灰质的丘陵

遍布在阳光下硬化的千年橄榄木,

这是泥浆,是土石流,

是田间卷走的桥,

是迷雾,是浑浊的激流和迷雾。

地中海试图吞咽

自千年与海水深处

埃特纳曾经喷吐之物。

 

Venti anni fa, nel 1996, sotto una pioggia battente,

arrivai per la prima volta in Sicilia.

Vi restai quindici giorni, ogni giorno fu un diluvio

di pioggia e di vento. La biancheria non si asciugava,

nelle camere e per le scale

i muri gocciolavano.

Non c’erano colline calcaree

di ulivi secolari irrobustiti dal sole,

solo fango, smottamenti di terreno,

ponti trascinati via nella campagna,

nebbia, torrenti limacciosi, nebbia.

Insomma, il Mediterraneo cercava di riprendersi

tutto ciò che dal fondo dei millenni e delle acque

l’Etna aveva rigurgitato.

 

 

Or, non, l’eau du ciel n’était pas salée.

Et ce déluge était une ruse de plus

pour que la Sicile abîmée persuade chacun

et d’abord elle-même qu’elle se lavait dans la mer,

se lavait, se lavait de la violence,

de la fourberie et de l’arrogance

qui la souillaient tant.

 

然而,不,天空之水没有咸味。

而这场洪水是又一次诡计

为了千疮百孔的西西里能够说服每个人

并且首先是它自己去海中清洗,

清洗,清洗那些

将其玷污至此的暴力,

奸猾和骄狂。

 

Tuttavia l’acqua del cielo non era salata.

E quel diluvio era un espediente in più

col quale la Sicilia degradata cercava di persuadere tutti,

a cominciare da se stessa, che si stava lavando nel mare

si lavava, si ripuliva della violenza,

dell’inganno e dell’arroganza

che tanto la insozzavano.

 

 

Mais je veux ici être plus précis.

C’était aussi le grand effort lustral

qu’avant tout voulaient les gens clairs de l’île,

– car il en est d’honnêtes et splendides, et plus d’un –

pour que la parole se débarrasse de sa gangue locale

de fanfaronnade, forfanterie et couardise.

Ah, que les mille torrents nés de la pluie rendent la Sicile

à sa nature de terre la plus créatrice, la plus originale,

la plus instable de la pauvre vieille Europe

entartrée de marchandises amères et de calculs acharnés…

Ah, que les mille torrents nés de la pluie

jettent à la mer les carapaces des Puissants invisibles

et les breloques de fausse monnaie

qui polluent tout lien humain…

 

但在此我还想更加详细。

这也是岛屿上清醒之人最为期望的

剧烈的净化之力,

——因为他们诚实而辉煌,且不止一人——

为了话语能够从本地的吹牛、夸口与怯懦之

矿脉中解脱。

啊,愿从风雨中诞生的千条激流使西西里恢复

它那在苦涩的货品与过度的算计间结垢的

穷苦的衰老欧罗巴

最有创造性、最有原创性也最不稳定的

大地之本相……

啊,愿从风雨中诞生的千条激流

把不可见的权贵之壳

与那污染一切人类关联的假币饰物

扔进大海……

 

Ma su questo voglio essere più chiaro.

Era anche la grande spinta purificatrice

che chiedevano anzitutto le persone perbene dell’isola,

– perché ve ne sono di oneste e splendide, e più di una –

affinché la parola si sbarazzasse della sua patina locale

fatta di fanfaronaggine, furfanteria e codardia.

Ah, che i mille torrenti nati dalla pioggia restituiscano la Sicilia

alla sua dimensione di terra più creativa, più autentica,

più in fermento della povera vechia Europa

imputridita da cumuli di mercanzie e da calcoli spietati…

Ah, che i mille torrenti nati dalla pioggia

scaraventino in mare le corazze dei Potenti invisibili

e le cianfrusaglie di infimo valore

che sviliscono ogni legame umano…

 

 

Enfin à Noto une nuit de mars

où malgré les draps humides je dormais à poings fermés

la coupole fissurée de la cathédrale s’effondra,

gorgée d’eau, à minuit. Les chapiteaux sculptés

et les fresques par morceaux tombèrent

sur un mort. Son cercueil avait été la veille posé

devant le maître autel pour des funérailles au matin.

 

最终在诺托三月的一夜

尽管床单潮湿我握拳而眠

教堂开裂的穹顶崩塌,

灌满雨水,于子夜。雕花柱头

与壁画化作碎片坠落

在一个死者身上。他的棺椁前夜曾放置在

主祭坛前为了明晨的葬礼。

 

E infine a Noto, una notte di marzo

in cui malgrado le lenzuola umide dormivo tranquillo,

la cupola incrinata della cattedrale crollò,

impregnata d’acqua, a mezzanotte. I capitelli scolpiti

e gli affreschi caddero a pezzi

su un defunto. La sua bara era stata posta la sera prima

davanti all’altare maggiore per i funerali al mattino.

 

*

Zhang Bo en outre a déjà traduit dans Carène :

 

Cheval-Proue, acte 1 entier

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/03/23/cheval-proue-poitiers-baptistere-20-mars-2016/

 

Ankindé seul, acte 3, scène 2

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/07/01/ankinde-seul/

 

Le Rêve d’Alaye, acte 3, scène 3

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/01/19/le-reve-dalaye-les-voix-de-nuit/

 

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*

 

 

 

 

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Oral chantier (Sicile, novembre – décembre 2017)

La version italienne de cette prose, traduite par le poète Francesco Marotta, se lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/12/28/cantiere-orale/

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Simple, clair : le plus grand volcan d’Europe, violent, au pli entre les deux continents, l’Afrique et l’Europe, au pli entre les deux bassins de la Méditerranée. A ce pli : l’île sismique, brassée par les invasions, les intrusions, les commerces assez pacifiques, certains contacts affables. La Sicile. Où je vis plusieurs fois par an depuis vingt deux ans.

 

 

Au pied du volcan, le port de Catane, grosse ville totalement détruite par l’Etna et un tremblement de terre en 1693. Un robuste port de commerce et de voyageurs. Un long môle, une darse principale. Contre le môle qui protège des tempêtes s’amarre toutes les trois semaines l’Aquarius. Quatre associations humanitaires européennes l’affrètent pour secourir en pleine mer au large de la Lybie ceux que la guerre et la misère jettent dans des périples effroyables et héroïques vers une Europe dont ils rêvent. Tous les jours des migrants sont secourus puis transbordés sur d’autres bateaux qui les débarquent en Italie ; toutes les trois semaines l’Aquarius vient à quai lui-même pour se ravitailler et débarquer ceux qui ont été secourus les jours juste précédents. Trois équipes sur le bateau à la coque orange, des marins-mécaniciens, des marins-sauveteurs en mer, des marins-secouristes médicaux : tous jeunes héros eux aussi, déterminés, endurcis. Divers groupuscules des extrêmes droites européennes les persécutent.

 

 

Je m’assieds souvent dans cette partie du port à l’angle du môle. Il est midi, à côté de moi trois hommes jeunes, assis aussi, parlent français. L’Aquarius est amarré un peu plus loin. Je les salue. Oui, ils sont marins-secouristes ; oui, cinq cents migrants d’Afrique de l’Est sont en train de débarquer et d’être accueillis à quai par des associations siciliennes. Nous échangeons nos informations : elles concordent, en effet, et même précisément.

 

Dix-sept heures, la nuit tombe sur la darse ; juste de l’autre côté de la darse je rejoins dans une grande corderie vide et reprise par un groupe de plasticiens siciliens la troupe de comédiens qui travaille depuis trois mois à l’adaptation théâtrale de Carène. En août dernier j’avais déjà travaillé avec la metteuse en scène et la plupart d’entre eux à la première phase de l’adaptation théâtrale de mon long Poème en cinq actes. C’est ainsi que dès le départ j’ai conçu Carène. Une Odyssée contemporaine : de jeunes héros quasi anonymes partent en migration et, au prix d’une sorte inattendue de voyage initiatique redoublant d’épreuves féroces, apportent sur cette île à la porte de l’Europe asséchée une sève humaine, anthropologique, culturelle considérable. Les membres de la troupe sont tous acteurs amateurs, mais de haut niveau, et tous engagés dans une réflexion humaine et sociale contemporaine : philosophes, historienne de l’art, architecte, psychothérapeute, assistant social, astronome, professeurs d’art plastique, photographe, costumière, technicienne des éclairages. Pour aller sur scène le texte original de Carène s’abrège, des métaphores sortent du langage oral et entrent dans le langage gestuel, dans les mouvements de pantomime ou de chorégraphie du chœur constamment en scène, dans les manipulations des lumières et des accessoires ; durant les vingt tableaux de la pièce, chaque membre du choeur devient tour à tour tel ou tel protagoniste ; deux fois je monte en scène. La parole est de tous et de chacun et nul n’est propriétaire d’un personnage, d’un rôle, d’une formule verbale. Je rejoins la troupe pour les deux dernières semaines d’atelier théâtral et de répétitions.

 

 

La lune est pleine, nous sortons à minuit de la vieille corderie glacée, mais croyez-moi, personne ne renonce à cause de ses courants d’air glacé. Dans le ciel éclatent les petites fusées d’artifice qui fêtent des anniversaires, des victoires sportives diverses. Nous savons parfaitement que certaines fusées annoncent des livraisons fraîches de cocaïne. De l’autre côté de la grande darse lisse et plate, l’Aquarius prépare un nouveau départ. L’eau est sombre et unie. Eaux dormantes des noyés. Ou de la paix. Miroir du ciel et des éclats éphémères des fusées bruyantes. Darse, vaste orchestra sombre où glissent les paroles du grand drame humain dont le choeur est aussi bien les marins d’Aquarius, que les migrants rescapés, que les acteurs de Carène. Au pied de la masse vague et informe du volcan, tueur créateur.

 

***

 

Ces migrants du Sahel, ceux que je connais le plus, mais aussi ceux d’Afrique de l’Est, ceux du Moyen-Orient, ceux du Bengladesh, fuyant l’extrême misère matérielle et/ou les guerres apportent leur énergie immense, leur volonté de fer qui leur ont permis de surmonter toutes les épreuves. Apportent les racines profondes de leurs cultures, de leurs langues, de leur anthropologie propre très souvent animiste, avec un sens aigu du lien social ou communautaire responsable, avec des capacités artistiques intenses. Avec hélas une figuration complètement illusoire d’une Europe où l’argent facile coulerait à flot pour tous. Les semaines qui suivent le sauvetage et le débarquement sont plus amères que douces. Douces grâce à la paix, à la bienveillance, à l’accueil premier. Amères car le constat que l’argent est inégal et souvent rare, ah cuisant, très cuisant est ce constat. Les voilà jeunes migrants, mais qui veulent, qui veulent espérer toujours.

 

Or s’ils rencontrent les autres membres du chœur que je disais plus haut, s’ils se joignent à ce chœur, ils rencontrent aussi sur l’île un tout autre monde sans pitié et vorace. Cette île est la métaphore parfaite de ce que l’Europe a su se fabriquer comme société, comme langage, comme art, comme anthropologie. Tout ici se fait sentir à vif, dans un raccourci anthropologique saisissant. En Sicile naissent et grandissent certains des plus grands écrivains italiens. Naissent et luttent des esprits ouverts, indépendants, résistants, disponibles à l’autre et à admirer la grandeur de l’autre, même si l’autre est en guenilles. A Catane je connais ceux qui se sont fédérés pour porter en scène Carène. Dans le centre le plus reculé de l’île je connais d’admirables personnes, architectes, historiens, cantonniers, théologiens de la libération, gardes-chasse, professeurs, tous esprits splendidement modernes et créateurs : je parle ici de Piazza Armerina.

 

 

***

 

Mais aussi à moins de dix kilomètres de Piazza Armerina je connais des bourgs perchés sur leurs collines où sévit la redoutable oppression féodale des « familles ». Personne, omerta oblige, n’osait m’en parler les cinq années précédentes : c’est seulement en août dernier qu’on m’a laissé découvrir ou aidé à découvrir le pouvoir occulte considérable d’une famille dont le chef, maintenant âgé, est un des plus efficaces trafiquants d’œuvres d’art antique tout en ayant occupé longtemps sur l’île une fonction officielle du plus haut niveau destinée au bien commun républicain et légal. Cette famille tient d’une main de fer toute la région et bien sûr accueille avec une générosité mielleuse des centaines de migrants pour les faire s’éterniser dans les bourgs comme main d’œuvre servile tandis que l’examen des demandes d’asile s’égare dans des dédales obscurs.

 

Dans cette partie profondément féodale de la société de l’île, on ne parle pas, on ne dialogue jamais. On se tait. Ou on crie. On hèle. On interpelle. On coupe très vite la phrase de l’interlocuteur. On est soi-même coupé et finalement personne ne comprend rien au brouhaha général. On a peur. La parole, que je définis comme dialogue et écoute de l’altérité profonde de l’autre dans un dialogue permanent, la parole n’est plus qu’un maquillage épais qui s’encroute sur les lèvres et bouche la bouche. On hausse les épaules, on gonfle le torse, prêt à nier tout ce qu’on vient de tenter de formuler, car on a peur. On est matamore, fourbe et fanfaron à la fois. On est constamment dans le rapport de force.

 

***

 

Ceux des migrants qui ont fui des contextes féodaux identifient nettement la coutume impérieuse du silence et de la soumission. Cependant leurs voyages épouvantables n’en ont pas fait des héros disposés à se soumettre. Ils ne comprennent pas cette féodalité européenne, osent à peine en parler. Ils s’imaginent que plus au nord, en Angleterre, en Allemagne, en France, on peut s‘épanouir et bâtir un projet, projet au moins économique.

 

Mais quelle amertume alors… Le racisme en France est beaucoup plus développé qu’en Italie du Sud. Et surtout partout, si la parole depuis la Révolution française a su retrouver les formes athéniennes du débat démocratique et de l’assemblée délibérante, elle a été vidée trop souvent de sa substance même, qui est l’écoute, le dialogue, la proposition, par les ruses infiniment perverses du capitalisme nord-européen, par les séductions de la « communication » pour pousser à toujours plus consommer des objets vendables, par les surcroîts de fourberie qui castre chaque participant en le transformant en spectateur soumis et passif d’une société du spectacle. Que ce soit à Paris, à Berlin, à New York ou à Shangaï, cette féodalité ci est encore plus puissante, asservissante et finalement destructrice de parole, donc d’humanité, que la féodalité médiévale qui englue une grande partie de l’Italie du Sud.

 

 

***

 

Hommes de parole, hommes de la parole, nous ne pouvons nous résoudre à accepter ce décervellement. Un poète ne le peut, car il est l’artisan de la parole éthique, bien commun qui est de tous et n’appartient à aucun. Les migrants qui ont grandi dans des sociétés pauvres dont en fait le principal objet mobilier est la parole dans la fluidité immatérielle de l’oralité, du moins si leur peuple d’origine n’est pas soumis à une féodalité locale, ne peuvent comprendre non plus cet assèchement de la parole.

 

La parole ne peut jamais s’éradiquer complètement. Elle renâcle, elle proteste, elle resurgit. Il en a toujours été ainsi. Nous sommes ces années-ci dans un temps où il y a lieu de reconstruire une carène de parole claire. Et sans cesse resurgissent des parleurs, des esprits parlant, même hors tout monothéisme, qui ne se laissent pas soumettre. Au cœur même de la féodalité dans ses avatars variés : René Char, Elytis, Pasolini, les comédiens de Carène, les historiens, architectes et théologiens de Piazza Armerina, certains migrants qui dans Carène s’appellent Alaye ou Ankindé. Et quand bien même ces deux-là un jour se fatigueraient sous le poids écrasant de la consommation ou de la séduction féodale perfide, d’autres migrants aussi héroïques arrivent par l’Aquarius demain matin.

 

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Les grandes migrations contemporaines, même les plus dramatiques, permettent de rouvrir avec éclat le chantier de la parole, redonnent toute vigueur au chantier naval de la grande Carène à construire. Nous arrivons à un moment où s’offre une chance historique rare, celle d’une refondation de la commune parole. De même il y a presque un demi siècle Pasolini percevait que le mouvement des décolonisations africaines, en particulier juste après la tentative de sécession du Biafra, était peut-être l’occasion rarissime de fonder un autre monde, une autre justice, une autre société, et réalisait son film visionnaire, utopique et très profondément honnête, Notes pour une Orestiade africaine. Film entièrement abouti, qui pose les questions de fond et cherche des réponses possibles, même si finalement il n’en trouve aucune. Mais ces questions devaient absolument être posées.

 

Les évolutions de la parole commune ont divergé entre l’Europe et les terres d’émigration intense. Dans les terres d’intense oralité continuent à prospérer la poésie épique de la mémoire collective, à la limite du chant, et les poèmes plus brefs de la performativité oraculaire ; dans ces terres ces deux formes de poésie restent très populaires. Mais en Europe dès les prémices de la Renaissance italienne s’impose dans et par l’écriture la prééminence d’une splendide littérature ornée, jadis annalistique, déjà de cour, puis au fil des générations de plus en plus individuelle voire critique. Mais cette littérature écrite d’un Divan d’Europe court sans cesse le risque de l’extrême raffinement, de la savouration esthétisante et de l’enfouissement dans la moiteur d’un narcissisme stérile refusant le mouvement de la parole vers l’autre. L’écriture de ce continent, sans l’avoir vraiment voulu, participe alors à une refondation continue de la splendeur capricieuse et morose de l’individualisme issu de la Renaissance. Ecrire devient s’approprier un savoir. Entasser du savoir par l’écrit peut paradoxalement devenir se taire. Garder les clefs du réel dans les livres. L’écriture savante tend à enfermer les clefs du réel dans des trésors érudits que l’université fait fondre comme des bonbons dans sa bouche muette. Lorsque dans Carène, Modi, le jeune brillant élève de la bourgeoisie sénégalaise a demandé de m’accompagner à Aidone, au cœur de la Sicile, pour « voir des migrants » et que je l’adjoins à l’atelier d’écriture que j’avais ouvert avec ces derniers, Modi observe, se tait, juge, condescend, encourage et engage plus tard sa jeune ardeur dans la rédaction d’un roman massif, la plus belle forme qu’en littérature écrite européenne puisse prendre l’égotiste instinct de propriété.

 

 

Lorsque dans les Antilles francophones le poète Monchoachi réunit par écrit les formes tourbillonnantes de l’oralité performative voire sacrée qui, sous toutes les latitudes, donne forme vivable à notre monde commun, il s’attache, lui, à prendre part au chantier de la Carène future. Et son vaste poème, tel que je lis dans ses deux premiers tomes, Lémistè 1 et Lémistè 2, Partition noire et bleue, fluctue entre psalmodie écrite et incantation créole orale. Fluctue si bien qu’il est difficile de saisir où est l’auteur, qui est l’auteur.

 

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Les événements de ce dernier mois, où je séjournais à Catane et dans le centre de la Sicile, sont ainsi : le texte écrit de Carène, Poème en cinq actes est maintenant publié, grâce à un éditeur courageux et opiniâtre. Des pressions honteuses et impardonnables avaient cherché à étouffer ce texte. Le traducteur, l’éditeur, les libraires et moi avons tenu bon. Dans sa naissance et sa diffusion même Carène est un mouvement ; et ce mouvement est choral. Lorsque Carène a commencé à voir le jour, de poème à poème via mon blog ou via ceux de mes amis italiens, des nouveaux migrants et des lecteurs européens, africains, américains, chinois, anonymes ou pas, ont pris contact ou par mail ou par « téléphone arabe » avec le poète qui écrivait ces poèmes. Avant même l’« édition à l’européenne » Carène a été un mouvement choral. Et à Catane même j’ai donné mon écoute à plus d’un récit de nouveau migrant à peine débarqué de l’Aquarius, récit épouvantable et épique.

 

 

Il y a eu cette fédération de récits, de phrases, de simples mots dont ensemble la sédimentation en acte a fait Carène. Le poète est dans sa pleine fonction ici, un scribe de la communauté humaine, une personne banale et non-protagoniste du chœur ; une personne qui en soutient constamment le bourdon. Une personne écoutant, catalysant. Une personne en si totale immersion et en si profonde écoute qu’elle en devient en retrait, un étranger, une personne comme hors-champ, annulable ; Séféris, le poète Grec de l’exil perpétuel, a trouvé cette formule pertinente : « le poète, un vide ». Avec une cohérence et une pertinence parfaites la troupe qui a donné en scène chorégraphiée et chorale Carène à Catane ces jours-ci a mis en mouvement d’oralité la parole tourbillonnante de l’accueil et du dialogue. Plutôt que d’être, selon l’expression de Hugo, un « mage », le poète est un agissant retrait dans la fertilité de l’oralité, l’œil du cyclone, un œil d’un cyclone. Une sorte de « bouc émissaire » dont la violence humaine en toute société a besoin de faire le sacrifice suspenseur, afin que cette société puisse se donner à elle-même une forme vivable. Attention, lecteur, dans la formule de René Girard que je reprends ici, il n’y a aucune complaisance envers je ne sais quelle victimisation à relent romantique; au contraire, c’est cette faculté de retrait et à la fois présence, dans l’oralité et à la fois l’écriture, qui met en position d’engager la création du grand poème, de la commune Carène.

 

Carène à Misterbianco 11 décembre 2017, 0

 

Mes compagnons de ce chantier de construction navale sont les trois migrants de Aidone que je nomme dans le Poème en cinq actes ; ils sont aussi Rosa Balistreri qui psalmodie Terra ca nun senti, la femme de soixante-dix ans, Kim Wol-ha, qui incante en 1986 les poèmes coréens Gagok (CD Ocora-Radio France C 560255), ils sont les peintres muralistes anonymes qui peignent au quinzième siècle à Piazza Armerina la fresque chorale du Jugement de Caïphe, ils sont Edith Pinder et sa famille qui chantant aux Bahamas en 1965 tutoient leurs dieux frêles (CD Nonesuch H-72013). Inlassable vigueur des poseurs de signes et des diseurs d’oralité qui modulent le réel en créant du lien humain dont l’image est l’habit et dont le poème est le fruit.

 

Yves Bergeret

 

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Le texte intégral de Carène, Poème en cinq actes, est disponible en italien (version de Francesco Marotta) et en français, publié par Algra editore, en librairie ou sur le site de l’éditeur  : http://www.algraeditore.it/index.php/catalogo/produttore/yves-bergeret-algra/0/

 

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Carène, à Catane et à Misterbianco (Sicile, décembre 2017)

Dans une adaptation théâtrale et une mise en scène d’Anna Di Mauro, Carène, d’Yves Bergeret, traduit par Francesco Marotta, a été porté au théâtre en Sicile même les 8 et 9 décembre 2017 dans le Théâtre Coppola, expérimental et d’avant-garde, au centre de Catane, juste à côté du port où débarquent les migrants secourus en mer.

 

Le texte intégral de Carène, Poème en cinq actes, est disponible en italien et en français, publié par Algra editore, en librairie ou sur le site de l’éditeur  : http://www.algraeditore.it/index.php/catalogo/produttore/yves-bergeret-algra/0/

 

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Dans la même adaptation et la même distribution, Carène a été donné à  nouveau dans le Théâtre Mandela, à Misterbianco, juste au nord-est de Catane le 11 décembre.

 

En épilogue apparaissent soudain, en forme d’installation en fond de scène, les quatre derniers vers de l’oeuvre, calligraphiés en très grand format en italien par le poète.  Une carène de fils de fer tressés, avec son cheval-proue rehaussé de feuilles d’or, oeuvre du sculpteur Carlo Sapuppo, est constamment en scène, voire à l’avant-scène.

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Tenace théâtre 坚韧戏剧 (en Sicile, décembre 2017)

 

Cycle de sept poèmes calligraphiés chacun en deux exemplaires par Yves Bergeret à Catane du 26 novembre au 10 décembre 2017 (pendant les ultimes répétitions de l’adaptation théâtrale de Carène) sur quadriptyques verticaux de Fabriano Rosaspina 285 g de format 100 x 35 cm, avec en collage des dessins qu’Alguima Guindo a créés en février 2005 au village de Koyo, au Mali, et donnés au poète afin de le protéger et de l’initier à la pensée animiste complexe du peuple de ce village.

La version italienne de cet ensemble, réalisée par le poète Francesco Marotta, se lit à cet endroit : https://rebstein.wordpress.com/2017/12/27/teatro-resistente/

La version chinoise qu’on lit ici est l’oeuvre de Zhang Bo.

 

1

Ici le magma cogne.

Ici il y a peu de phrases.

Ici quelque chose prend les deux bassins de la Méditerranée

et les cogne l’un contre l’autre

comme à un oiseau on brise les ailes en les

pliant l’une sur l’autre par-dessus son dos.

 

Au milieu du pli

il y a le port, deux darses immenses, le môle.

 

Mais il y a la scansion du théâtre dans l’entrepôt

pour sous le cri et le craquement des os

chercher de nouveau parole,

retrouver souffle.

此地岩浆冲撞。

此地语句稀缺。

此地某物抓住地中海的两岸

并令它们双双碰撞

仿佛面对一只鸟人们折断它的双翅

将其层叠于它的背上。

 

在海床褶皱之间

有海港,有两片宽广的锚地,有防波堤。

 

但在库房中却有戏剧的平仄

以此在尖叫与骨骼的爆裂声中

寻找全新的话语,

重获呼吸。

2

Ici il y a la darse des noyés

et la darse des conteneurs.

Il y a des silos gris, il y a des chantiers navals.

Il y a l’Aquarius qui prépare ses prochains sauvetages.

Il y a du crime libyen, il y a l’oppression féodale

 

et le contrepoids infime et immense

du théâtre dans l’entrepôt

pour jeter de la lumière

au milieu de la grande querelle

et la faire fuir comme un cafard.

此地有溺水者的锚地

还有集装箱的锚地。

有灰白的贮仓,有船舶工厂。

还有在为下一次救生做着准备的水瓶星号。

有利比亚的罪恶,封建的压迫。

 

还有库房中戏剧

微弱而无边的抗衡之力

以此把光线抛撒在

激烈的纷争之间

并令其如蟑螂般逃逸。

3

Ici il y a le grand marché.

L’oiseau aux ailes brisées l’une contre l’autre

claudique à terre

et cent oiseaux des deux bassins de la mer

et mille oiseaux des deux continents

claudiquent sur les toits de tuiles

par-dessus les cris les ruses les cris.

此地有巨大的市场。

双翼被双双折断的鸟

在地面跛行

和大海两岸的一百只鸟

和两片大陆的一千只鸟

在瓦片棚顶上跛行

在喧哗、诡计、叫喊上方。

4

Puis un grand battement

puis deux puis dix,

c’est le chœur qui reprend souffle et dit

et ouvre sous le tumulte

dans le tumulte vorace ouvre

reprend le grand récit,

et les oiseaux s’envolent

en tourbillon dans le ciel du marché.

继而是一次剧烈的振翅

然后两次然后十次,

这是歌队重获呼吸并开口言说

在喧嚣中开启

在贪婪的喧嚣中开启

并重获伟大的记叙,

鸟群高飞

回旋在市场的天空。

5

Au môle est amarré trois jours l’Aquarius.

Puis reprend la mer trois semaines l’Aquarius.

Sur les pavés du môle débarquent les migrants secourus

des désastres, des trafiquants.

De la haute scène d’acier du sauvetage et de la survie

descendent les héros meurtris

dont les mots sont encore pudiques.

防波堤上水瓶星号停泊三日。

然后归海三周。

迁徙者在堤坝的铺石上登岸

从灾难与人贩手中获救。

从援救与幸存这一高高的钢铁舞台上

走下伤痕累累的英雄

他们的词语依然羞涩。

6

De l’autre côté de la darse

dans le vieil entrepôt glacé le chœur

avec les murmures des héros allume le feu

de la parole qui réveille,

dans le vieil entrepôt le chœur va

et bat de toutes les ailes de la parole.

在锚地彼端

歌队在冰冷的古老库房中

带着英雄们的低吟点亮

唤起活力的话语之火,

古老库房中歌队启程

并拍动话语全部的翅膀。

7

Toutes les ailes de la parole

battent,

phrases accortes,

répliques aux meurtres vieux ou neufs,

couleurs en damier et ci et là,

tandis qu’éclatent devant la lune

les petites bruyantes fusées d’artifice

des trafiquants

de cocaïne pour avertir de la livraison

fraîche.

 

Mais est-ce que ce n’est pas de la neige qui retombe,

la neige claire de la fraternité

sur la scène où le chœur appelle appelle,

où le chœur des deux continents

construit un clair damier de fidélité

sur une terre dure

où le magma n’est jamais loin

mais jamais ne se lasse le chœur.

话语全部的翅膀

拍动,

和蔼的语句,

对新或旧的凶杀的回击,

四下延伸的棋格状的色彩,

而在圆月前炸开

毒品贩

细小而嘈杂的烟火

以此通告

生鲜送达。

 

但这难道不是重新落下的雪,

明净的友爱之雪

在那歌队呼唤又呼唤的舞台上,

那里两片大陆的歌队

建起一座明净的忠贞之棋盘

在一片严酷的土地上

那里岩浆未曾远去

但歌队永不疲乏。

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Deux livres , Théâtre (d’Yves Bergeret, Sicile, décembre 2017)

 

 

 

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En Sicile par Algra editore est publié L’image en acte, ensemble de proses d’analyse anthropologique et poétique, bilingue, traduit en italien par Francesco Marotta et Carmelo Fausto Nigrelli. Sa première présentation aura lieu à Piazza Armerina, au coeur de l’île le 1er décembre :

 

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La même maison d’édition, Algra editore, publie Carène, poème en cinq actes, bilingue, traduit par Francesco Marotta, ouvrage qui est présenté le samedi 2 décembre à Catane :

 

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Au Théâtre Coppola, au centre de Catane, à proximité immédiate du port où débarquent tant de migrants secourus en mer, est donnée les 8 et 9 décembre l’adaptation théâtrale d’Anna Di Mauro :

 

 

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Radoub, en Sicile, août 2017

Cet article se lit en italien, dans une traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/08/25/carenaggio/

 

 

 

 

Des heures de voyage par-dessus les Alpes dures et sombres, la péninsule italienne aux collines mouvantes, la mer, les volcans jaillis en pleine mer au nord de la Sicile, un bref survol du centre chaotique de l’île roussie par la sécheresse : il est bon de s’arrêter avec les amis retrouvés, Carlo, Pia, Anna, Francesca, au bar populaire juste à côté de l’aéroport de Catane. Un rond-point. Au milieu, peint en rouge et couvert de poussière, un petit avion d’entraînement militaire, posé de biais sur trois étais. Il ne vole vers rien. Dedans, les sièges pour deux personnes. Vol vers rien. Elan pourquoi, pour quoi, pour qui ? Les cars qui partent vers toute l’île font un tour rituel autour du petit avion.

 

Au bar, récemment agrandi dans le kitsch le plus brillant pour afficher la prospérité, le faux marbre, la réussite qui se goinfre, une clientèle seulement sicilienne ; aucun étranger. Et toujours, sur le trottoir, des buveurs de bière parlant fort, en dialecte, hommes de la quarantaine, gros, aux gestes puissants et intimidants, tous bravaches, démonstration théâtrale. Tatouages et moustaches, testostérone débordante. La patronne tient la caisse, femme généreuse au parler fort et au regard royal.

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Dès le lendemain de mon arrivée, Ankindé, migrant malien arrivé en barque il y a trois ans, veut me voir. Il me présente aussitôt un mineur ivoirien, arrivé il y a peu, de la même manière, Abdou D.. Abdou veut absolument me voir puis me parler. Nous nous asseyons à une table de bar. A voix basse, lente, parfois presque inaudible, se tordant les mains, Abdou me dit ceci : il n’a fait aucune étude, sauf un tout petit peu d’école coranique pour apprendre à dire la prière. Avec un ami de trois ans son aîné il s’est enfui par idéal du football afin d’intégrer un club professionnel au Maghreb. Leur fugue les conduit dans des groupes de « jeunes espoirs » au Maroc puis en Algérie, où, logés et nourris, ils s’entraînent, mais ne sont finalement pas retenus. Ils vivent plusieurs mois dans la rue à Oran. Décident d’aller en Lybie, persuadés d’y trouver facilement du travail pour financer une entrée en club. Les voilà à Tripoli maçons au noir chez un patron. Un jour tous les trois tombent sur un barrage d’hommes armés. Le patron est emmené à part. Les deux jeunes sont enfermés avec des dizaines d’autres assez jeunes Africains noirs dans une grande pièce. On les nourrit une fois par jour. Les gardiens apportent de temps à autre des téléphones portables pour que leurs prisonniers soutirent de l’argent à leurs familles, tandis que certains d’entre eux, battus, hurlent. Quand la récolte n’est pas suffisante, les gardiens tuent quelques prisonniers au hasard.

 

Un soir on dit à tous les prisonniers de monter sur un camion, qui les conduit à la mer. Au bord de la plage, un gros canot pneumatique. Aucun des prisonniers n’avait demandé d’aller en Europe. Ceux qui refusent de monter sont tués tout de suite. Dans la nuit le canot est poussé loin au large par des petites barques qui, elles, ont des moteurs puissants. Puis il est abandonné. Dès l’aube les gens voient que le canot prend l’eau, s’enfonce lentement. Ils crient. Un cargo passe sans s’arrêter. Un navire militaire italien s’approche enfin. Un mouvement trop vif de ces dizaines d’hommes renverse le canot, la moitié d’entre eux meurt noyée. Voici Abdou en Sicile, en Italie, en Europe, ce que comme ses compagnons de « voyage » il n’a jamais désiré.

 

Ankindé et Abdou me disent immédiatement qu’ils veulent poser leurs mots à côté des miens sur un quadriptyque ; comme je l’ai fait tant de fois dans les années précédentes avec Ankindé, Alaye l’homme si intelligent et si humain, Husséni, Kanil… Nous allons à la boutique de matériel artistique puis, en effet, créons aussitôt un quadriptyque. Avec difficulté Abdou écrit un aphorisme en dioula, sa langue, et en français ; Ankindé le fait en soninké et en français, moi en français seulement. Abdou maintenant sourit. Je l’ai revu une fois à Catane. Depuis il communique fréquemment avec moi par Whatsapp.

*

 

Après avoir fait son tour rituel autour petit avion rouge le car gagne le centre de l’île et monte vers Piazza Armerina. Relief assez fort, quelques échines calcaires. Tout est déboisé depuis des siècles, trop de chèvres dès l’Antiquité. Rares arbres, figuiers de Barbarie, cyprès. Immenses ondulations beiges, blanches, dorées, la terre en sa sécheresse, en sa misère, en sa solitude. On peut s’amuser à faire des photos esthétisantes, certes. Mais c’est le labeur de la terre, dans toute sa tension, son désespoir et son irréductible espoir qui se montre ici. Labeur impudique, fier, cru, nu. Très peu de cultivateurs se voient. Un vieux tracteur. Une vigne desséchée au flanc d’un coteau. Les collines brûlées de soleil, presque sans tapis végétal, écorchées vives ; vivantes d’une résistance intense.

*

 

Derrière quelques bourrelets de collines monte verticalement dans le ciel vide une énorme masse nuageuse blanche, brune sur un côté. Le car ralentit. Le chauffeur hésite. Puis reprend notre montée. La masse de fumée est épaisse. Les plantations récentes d’eucalyptus et de pins autour de Piazza Armerina brûlent. Neuf incendies dont certains sont tout sauf spontanés. Dans des virages avant Piazza des automobilistes à pied devant leurs voitures, des carabiniers, des pompiers. Les flammes se tordent jusqu’en haut des arbres. A travers la fumée le soleil brille rouge. Des cendres volent en tous sens, des feuilles longues d’eucalyptus, calcinées.

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Au grand marché de Catane on vend fruits, légumes, viandes, poissons, à grand renfort de cris et de litanies en dialecte. La canicule d’août fait déployer des parasols rectangulaires blancs partout.

Marchands de toute sorte d’objets aussi. Les marchands étrangers, Arabes, Chinois, Africains noirs, sont cantonnés sur les bords de la place. Echanges très intenses, bruit humain en tous sens, foule lente. Quelques bars de plein air, des « kiosques », avec trois ou quatre tables en plastique. Près d’une profusion de bouchers de viande de cheval, un kiosque parmi les déchets, les cageots, les vespas. Cinq ou six fauteuils en plastique, universels dans le Tiers-Monde. De vieux hommes s’y affalent. Plaisanteries viriles en dialecte. Gestes provocants, insultes théâtralisées et, hop, une bière. A nouveau affichage pathétique de virilité dans des cris et des moulinets de bras et des rejets de tête. « Ah, du temps de Mussolini, nous avions tous du travail ! ». Des hommes jeunes, tatoués, aux visages tailladés, aux mines de lutteurs, vendent trois oignons et du raisin, crient en dialecte. Assis, les vieux rient avec eux.

La semaine dernière une rixe très violente a éclaté entre des fils de paysans qui viennent vendre leurs courges et des Sénégalais qui poussent leurs minuscules étals à roulettes couverts de chaussures de pacotille. La police municipale reste sur place pour empêcher que l’incendie de la rixe ne reprenne.

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Le quatrième soir de ce séjour d’août se réunissent dans la banlieue nord de Catane, au pied du volcan silencieux ce mois ci, une douzaine de personnes autour d’Anna Di Mauro, la metteuse en scène qui adapte et prépare la création théâtrale de Carène pour la fin de l’année en ville. Carène, épopée en cinq actes des migrants arrivant en Europe par la Sicile. La nuit nous enveloppe vite. Aucune question lente, aucun de ces errements compassionnels qui entravent la pensée et l’action, aucune lourdeur fusionnelle. Les participants sont non pas des acteurs professionnels mais des amateurs éclairés, de haut niveau, tous lucides et conscients de l’indispensable rencontre de civilisations, salutaire et tragique, qui se produit ces années-ci sur les côtes et les collines de la Sicile. Ils sont médecin, assistant social, secrétaire de direction, professeures, sculpteur, historienne de l’art, costumière, vulcanologue, photographe, cinéaste, psychologue… Ils sont une haute conscience sicilienne, vigilante, agissante. Jusque très tard nous parlons abondamment du sens, des orientations de Carène, de la forme poétique et théâtrale de cette œuvre, loin de l’instinct de propriétaire qui trop souvent guinde le récit romanesque, forme européenne s’il en est.

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Sur la petite place du centre de Catane où se trouve la boutique de matériel artistique, je dîne un soir de trois fois rien. La serveuse, jeune, chantonne devant quatre célibataires misérables, machistes, hommes durs, grands buveurs de bière, chômeurs. Les remugles sexistes et racistes surgissent. La serveuse les fascine. Ils accèdent à une sorte de bonheur. Ils ne font pas attention à la forme ni à l’orientation de ce bonheur.

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Face à la colline où se déploie le quartier le plus médiéval et labyrinthique de Piazza Armerina, se dresse derrière un stade le couvent capucin San Ippolito et son église. Mes amis me conduisent y voir un très étrange retable de maître autel, du début du dix-septième siècle, du peintre Paolo Piazza : sur un plat orné la ville de Piazza Armerina est portée en offrande par plusieurs saints personnages, genou au sol, à la Madone. Celle-ci occupe la moitié supérieure du retable et tient sur un autre plateau, sur ses genoux, un Christ enfant. L’œuvre est d’une surprenante originalité, et d’une composition puissante : un vaste cercle est suggéré dans la moitié supérieure du retable par des angelots en haut, des palmes en bas. Ce cercle n’a pas de centre net, hésitant entre l’infans allongé sur les genoux de la Madone et la ville dressée sur le plateau du bas. Ville comme préfiguration d’un dieu, encore jeune et dont le destin tragique et salvateur ne se joue pas encore ? Dieu-homme en devenir dont la racine est non pas en un arbre de Jessé, mais le remuement d’humanité, de parole, de roc et de pierres d’une ville médiévale qui était un intense foyer intellectuel dans la Sicile passée, complètement en opposition à certaines situations féodales dont souffre mainte cité sicilienne actuelle ? Forme générale d’une possible autre carène ?

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Et justement Piazza Armerina, petite ville au cœur profond de l’île, contrairement à certains bourgs proches enfoncés dans l’obscurantisme et l’oppression, manifeste une vie intellectuelle, culturelle et artistique comme j’en ai rarement connu en Sicile. Professeurs, théologiens, prêtres proches de la théologie latino-américaine de la libération, historiens, urbanistes, architectes, que de personnes modernes, affranchies, courageuses ! L’exact opposé d’une puissante famille d’un bourg proche qui sous un maquillage républicain détourne et privatise le patrimoine, oppresse, se place en dehors de toute loi, asservit par dizaines des migrants arrivés de peu en les faisant rémunérer d’à peine une bouchée de pain.

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De tels contrastes humains et sociaux m’étonnent. J’en parle par mail à Antonio Devicienti ; écrivain, une des consciences italiennes les plus aiguës, les plus cultivées et les plus vigilantes dans le cœur même du travail littéraire. Originaire de l’extrême sud de l’Italie, il vit dans l’extrême nord du pays depuis des décennies. Il rentre d’un bref séjour à Matera dans les Pouilles et me répond par mail ceci le 18 août, le lendemain de l’attentat de Barcelone :

 

« Bonjour, cher Yves; …et ce qui s’est passé à Barcelone confirme que beaucoup de poètes européens sont aveugles – la poésie pure c’est une forme d’indifférence et de mépris envers l’humanité. Par exemple, Pasolini qui tourne son Evangile selon Mathieu à Matera (la ville est située dans une région à l’ouest du Salento) réfléchit sur la douleur des hommes et sur la distance énorme entre l’idée de Dieu et la condition humaine (comme l’a nommée Malraux). La situation sicilienne n’est pas tout à fait « pittoresque », mais tragique et inacceptable parce qu’il s’agit d’un état de féodalité et d’illégalité au coeur de l’Europe; ça veut dire que les jeunes Siciliens eux-mêmes sont obligés à vivre dans une situation d’illégalité et de féodalité s’ils ne décident pas d’abandonner l’ile – peu entre eux ont le courage de rester et de s’opposer, mais leur vie est très difficile et ils doivent lutter aussi contre une mentalité très diffusée qui appartient souvent à leurs familles mêmes qui ne les comprennent pas. Il y a eu une période dans laquelle l’espoir a traversé toute l’Italie, pas seulement la Sicile, c’est à dire les années dans lesquelles Giovanni Falcone et Paolo Borsellino ont lutté contre la mafia pas seulement avec les moyens de la loi, mais aussi de la culture: ils parlaient d’une « culture de la légalité ». Ils croyaient que les jeunes gens devaient apprendre cette culture – mais ils ont été tués et la désillusion s’est emparée des esprits; la Sicile est une terre en soi, mais elle est aussi l’Italie qui ne veut pas changer. Résignation et présence très forte de l’illégalité bloquent le progrès; Tomasi di Lampedusa explique très bien cette situation dans son roman « Il Gattopardo« , mais il est mieux de lire Leonardo Sciascia, Danilo Dolci, Ignazio Buttitta pour mieux comprendre cette terre merveilleuse et hostile. »

 

« Une Italie qui ne veut pas changer » ; mais la formule ne vaut-elle pas aussi pour toute l’Europe, du Nord comme du Sud ? Europe du consumérisme et de la « société du spectacle ». La réflexion intense de la Mittel-Europa de langue allemande avant la catastrophe nazie ne parvient pas encore à se trouver un second souffle. Celan ni Bachman ni le Groupe 47 ne nous ont redonné vraiment un élan essentiel. Malheureusement René Char reste trop souvent solitaire, Pasolini aussi. Carène peine à se construire. Mais se construit. Nous avons ténacité, vigilance, volonté, créativité pour la construire.

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Tôt le dimanche matin et chaque soir de la semaine la place du grand marché de Catane est vide. Le chantier naval de la Carène à venir est vide, le bassin de radoub est vide, le grand amphithéâtre est vide. De très rares passants traversent en diagonale la place. Elle est silencieuse. Le dialecte est remonté dans les faubourgs sous le volcan, les migrants qui tentent un peu de commerce se sont repliés ailleurs. Pourtant la marée haute de la parole, même confuse, même polluée, reviendra demain. Ne sont pas les meilleurs porteurs de cette parole à venir les nostalgiques de 1922, les amoureux esthétisant de l’art pour l’art, les voyous ni les petits voleurs, les machistes ni les violents.

Et pourtant à côté d’eux, maigres et désorientés arrivent et vivent les migrants actuels qui sont allés à la pointe extrême de leur humanité, de leur énergie, de leur volonté ; eux qui viennent de cultures très souvent orales d’une profondeur animiste et d’une culture non individualiste considérables. Dans le Sahara, en Lybie, sur la mer ils viennent de subir une succession d’épreuves initiatiques effrayantes, tel Abdou kidnappé dans son rêve de football. Ils ont survécu. Ils sont devenus très grands dans une dignité et une résistance que nous aimerions connaître pour nous-mêmes. Les voici, au comble de leur capacité humaine, à la pointe de la forme de la parole qui a re-germé en eux ; ils se trouvent sur la place du marché, sur le sol de l’Europe, sol trop souvent sorte de marécage, sol fangeux où on ne parle pas, mais on fuit, on élude, on esquive.

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A nouveau toute l’équipe catanaise de travail pour Carène se réunit peu avant mon retour en France. Dans une maison plus proche du centre de la ville. Ses murs sont couverts d’œuvres d’art contemporaines siciliennes, propositions par dizaines pour le grand débat contemporain ; les œuvres sur toile et papier sont sur le point chacune de libérer quelque chose de la parole. Matériaux pour la Carène à construire. Nos propos, futurs acteurs, costumière, metteuse en scène, auteur, loin de toute sentimentalité, cherchent à construire. Ensemble.

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Pendant ce séjour d’août en Sicile chaque matin et chaque soir que je passe à Piazza Armerina je m’arrête devant la grande fresque anonyme du Jugement de Caïphe, dans le cloître de San Pietro. (Sur ce blog j’ai plus d’une fois écrit au sujet de cette fresque). Oui, « le jeune dieu-fils d’un dieu-homme » incline la tête et attend ce qui va sortir du grand débat humain sur la place grouillante où les arguments s’échangent. Oui, le peintre ou les peintres anonymes du seizième siècle juxtaposent les à-plats de couleur, les visages variés, les phylactères de latin en majuscules ; c’est le bruit du chantier de la Carène qu’ici la fin de la Renaissance a entrepris de construire. La Sicile peine à s’extraire de la féodalité, brûle de douleur, et pourtant des esprits ouverts et libres font tout pour excaver la parole de son sol meurtri. Certes, juste de l’autre côté du détroit de Messine, la vieille Europe a édifié des nécropoles de suave littérature écrite et d’esthétisme individualiste. Mais la fresque du Jugement de Caïphe, y compris avec ses lacunes actuelles, montre que la parole n’est pas nécrosée, qu’elle est plurielle et que l’apport des migrants en est une inespérée sève vive.

Yves Bergeret

 

 

 

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Les Aboyeurs (Carène, Acte 2, scène 11)

Texte originel, puis traduction en italien de Francesco Marotta

 

Dans la rue à Catane le petit chien blanc surgit du fond de la nuit,

se précipite sur moi, se met à aboyer furieusement.

Tressaute sur ses pattes blanches fines.

Aboie enragé. Sa maîtresse sous grande capuche

feint de ne rien voir. Le petit chien hurle.

Sa maîtresse ne le rappelle pas. Le petit chien

saute de colère sur place. Cherche à me mordre.

Court en rond autour de mes jambes en hurlant.

Je ne bouge pas. Il hurle. Fait des bonds.

La maîtresse ne fait rien. Je ne peux bouger.

Hurlements hurlements hurlements.

Les figuiers de Barbarie ouvrent grand leurs oreilles

Le volcan se rapproche. Le chien blanc hurle.

 

 

Deux jours avant en quittant Aidone, Modi et moi

payons chacun sa chambre. L’argent reçu,

les logeurs après une semaine de bizarres harcèlements

lâchent un feu d’artifice d’invectives, reproches,

insultes. Invectives. Elles me font rire.

Je refuse de répondre. Les insultes redoublent.

Insupportable aux logeurs est que je m’intéresse plus aux migrants.

Qu’à eux. Eux qui à peu près invisibles se calfeutrent, ne s’intéressent à rien.

Mon dialogue avec les migrants exaspère, risque de révéler des choses

et les misérables profits grappillés sur leurs dos.

Dialoguer pourrait signifier enquêter. Observer. Au pays cendre et ombre!

Invectives acharnées, insultes, c’est la peur qui aboie,

qui aboie déchaînée, pour faire peur, qui a peur.

 

 

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I latranti

 

Per strada, a Catania, un piccolo cane bianco sbuca dal fondo della notte,

si precipita verso di me, si mette ad abbaiare furiosamente.

Saltella sulle sue sottili zampe bianche.

Abbaia rabbioso. La sua padrona sotto un grande cappuccio

finge di non vedere niente. Il piccolo cane ulula.

La sua padrona non lo richiama. Il piccolo cane

salta incollerito sul posto. Cerca di azzannarmi.

Corre in cerchio intorno alle mie gambe ululando.

Io non mi muovo. Il cane ulula. Continua a saltare.

La padrona non fa nulla. Io non posso muovermi.

Ululati ululati ululati.

I fichi d’india spalancano le loro orecchie.

Il vulcano si avvicina. Il cane bianco ulula.

 

Due giorni prima, lasciando Aidone, io e Modi

paghiamo ognuno la sua camera. Preso il denaro,

i proprietari, dopo una settimana di bizzarre molestie,

si lasciano andare a un fuoco d’artificio di invettive, rimproveri,

insulti. Invettive. Mi fanno ridere.

Mi rifiuto di replicare. Gli insulti raddoppiano.

Trovano insopportabile che io mi interessi più ai migranti

che a loro. Loro che se ne rimangono rintanati, quasi invisibili,

badano unicamente a se stessi.

Il mio dialogo con i migranti infastidisce, rischia di svelare qualcosa

dei miserabili profitti lucrati sulle loro persone.

Dialogare potrebbe significare indagare. Osservare. In paese silenzio e omertà!

Invettive accanite, insulti, è la paura che abbaia,

che abbaia scatenata, per fare paura, perché ha paura.

 

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