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Radoub, en Sicile, août 2017

Cet article se lit en italien, dans une traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/08/25/carenaggio/

 

 

 

 

Des heures de voyage par-dessus les Alpes dures et sombres, la péninsule italienne aux collines mouvantes, la mer, les volcans jaillis en pleine mer au nord de la Sicile, un bref survol du centre chaotique de l’île roussie par la sécheresse : il est bon de s’arrêter avec les amis retrouvés, Carlo, Pia, Anna, Francesca, au bar populaire juste à côté de l’aéroport de Catane. Un rond-point. Au milieu, peint en rouge et couvert de poussière, un petit avion d’entraînement militaire, posé de biais sur trois étais. Il ne vole vers rien. Dedans, les sièges pour deux personnes. Vol vers rien. Elan pourquoi, pour quoi, pour qui ? Les cars qui partent vers toute l’île font un tour rituel autour du petit avion.

 

Au bar, récemment agrandi dans le kitsch le plus brillant pour afficher la prospérité, le faux marbre, la réussite qui se goinfre, une clientèle seulement sicilienne ; aucun étranger. Et toujours, sur le trottoir, des buveurs de bière parlant fort, en dialecte, hommes de la quarantaine, gros, aux gestes puissants et intimidants, tous bravaches, démonstration théâtrale. Tatouages et moustaches, testostérone débordante. La patronne tient la caisse, femme généreuse au parler fort et au regard royal.

*

 

Dès le lendemain de mon arrivée, Ankindé, migrant malien arrivé en barque il y a trois ans, veut me voir. Il me présente aussitôt un mineur ivoirien, arrivé il y a peu, de la même manière, Abdou D.. Abdou veut absolument me voir puis me parler. Nous nous asseyons à une table de bar. A voix basse, lente, parfois presque inaudible, se tordant les mains, Abdou me dit ceci : il n’a fait aucune étude, sauf un tout petit peu d’école coranique pour apprendre à dire la prière. Avec un ami de trois ans son aîné il s’est enfui par idéal du football afin d’intégrer un club professionnel au Maghreb. Leur fugue les conduit dans des groupes de « jeunes espoirs » au Maroc puis en Algérie, où, logés et nourris, ils s’entraînent, mais ne sont finalement pas retenus. Ils vivent plusieurs mois dans la rue à Oran. Décident d’aller en Lybie, persuadés d’y trouver facilement du travail pour financer une entrée en club. Les voilà à Tripoli maçons au noir chez un patron. Un jour tous les trois tombent sur un barrage d’hommes armés. Le patron est emmené à part. Les deux jeunes sont enfermés avec des dizaines d’autres assez jeunes Africains noirs dans une grande pièce. On les nourrit une fois par jour. Les gardiens apportent de temps à autre des téléphones portables pour que leurs prisonniers soutirent de l’argent à leurs familles, tandis que certains d’entre eux, battus, hurlent. Quand la récolte n’est pas suffisante, les gardiens tuent quelques prisonniers au hasard.

 

Un soir on dit à tous les prisonniers de monter sur un camion, qui les conduit à la mer. Au bord de la plage, un gros canot pneumatique. Aucun des prisonniers n’avait demandé d’aller en Europe. Ceux qui refusent de monter sont tués tout de suite. Dans la nuit le canot est poussé loin au large par des petites barques qui, elles, ont des moteurs puissants. Puis il est abandonné. Dès l’aube les gens voient que le canot prend l’eau, s’enfonce lentement. Ils crient. Un cargo passe sans s’arrêter. Un navire militaire italien s’approche enfin. Un mouvement trop vif de ces dizaines d’hommes renverse le canot, la moitié d’entre eux meurt noyée. Voici Abdou en Sicile, en Italie, en Europe, ce que comme ses compagnons de « voyage » il n’a jamais désiré.

 

Ankindé et Abdou me disent immédiatement qu’ils veulent poser leurs mots à côté des miens sur un quadriptyque ; comme je l’ai fait tant de fois dans les années précédentes avec Ankindé, Alaye l’homme si intelligent et si humain, Husséni, Kanil… Nous allons à la boutique de matériel artistique puis, en effet, créons aussitôt un quadriptyque. Avec difficulté Abdou écrit un aphorisme en dioula, sa langue, et en français ; Ankindé le fait en soninké et en français, moi en français seulement. Abdou maintenant sourit. Je l’ai revu une fois à Catane. Depuis il communique fréquemment avec moi par Whatsapp.

*

 

Après avoir fait son tour rituel autour petit avion rouge le car gagne le centre de l’île et monte vers Piazza Armerina. Relief assez fort, quelques échines calcaires. Tout est déboisé depuis des siècles, trop de chèvres dès l’Antiquité. Rares arbres, figuiers de Barbarie, cyprès. Immenses ondulations beiges, blanches, dorées, la terre en sa sécheresse, en sa misère, en sa solitude. On peut s’amuser à faire des photos esthétisantes, certes. Mais c’est le labeur de la terre, dans toute sa tension, son désespoir et son irréductible espoir qui se montre ici. Labeur impudique, fier, cru, nu. Très peu de cultivateurs se voient. Un vieux tracteur. Une vigne desséchée au flanc d’un coteau. Les collines brûlées de soleil, presque sans tapis végétal, écorchées vives ; vivantes d’une résistance intense.

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Derrière quelques bourrelets de collines monte verticalement dans le ciel vide une énorme masse nuageuse blanche, brune sur un côté. Le car ralentit. Le chauffeur hésite. Puis reprend notre montée. La masse de fumée est épaisse. Les plantations récentes d’eucalyptus et de pins autour de Piazza Armerina brûlent. Neuf incendies dont certains sont tout sauf spontanés. Dans des virages avant Piazza des automobilistes à pied devant leurs voitures, des carabiniers, des pompiers. Les flammes se tordent jusqu’en haut des arbres. A travers la fumée le soleil brille rouge. Des cendres volent en tous sens, des feuilles longues d’eucalyptus, calcinées.

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Au grand marché de Catane on vend fruits, légumes, viandes, poissons, à grand renfort de cris et de litanies en dialecte. La canicule d’août fait déployer des parasols rectangulaires blancs partout.

Marchands de toute sorte d’objets aussi. Les marchands étrangers, Arabes, Chinois, Africains noirs, sont cantonnés sur les bords de la place. Echanges très intenses, bruit humain en tous sens, foule lente. Quelques bars de plein air, des « kiosques », avec trois ou quatre tables en plastique. Près d’une profusion de bouchers de viande de cheval, un kiosque parmi les déchets, les cageots, les vespas. Cinq ou six fauteuils en plastique, universels dans le Tiers-Monde. De vieux hommes s’y affalent. Plaisanteries viriles en dialecte. Gestes provocants, insultes théâtralisées et, hop, une bière. A nouveau affichage pathétique de virilité dans des cris et des moulinets de bras et des rejets de tête. « Ah, du temps de Mussolini, nous avions tous du travail ! ». Des hommes jeunes, tatoués, aux visages tailladés, aux mines de lutteurs, vendent trois oignons et du raisin, crient en dialecte. Assis, les vieux rient avec eux.

La semaine dernière une rixe très violente a éclaté entre des fils de paysans qui viennent vendre leurs courges et des Sénégalais qui poussent leurs minuscules étals à roulettes couverts de chaussures de pacotille. La police municipale reste sur place pour empêcher que l’incendie de la rixe ne reprenne.

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Le quatrième soir de ce séjour d’août se réunissent dans la banlieue nord de Catane, au pied du volcan silencieux ce mois ci, une douzaine de personnes autour d’Anna Di Mauro, la metteuse en scène qui adapte et prépare la création théâtrale de Carène pour la fin de l’année en ville. Carène, épopée en cinq actes des migrants arrivant en Europe par la Sicile. La nuit nous enveloppe vite. Aucune question lente, aucun de ces errements compassionnels qui entravent la pensée et l’action, aucune lourdeur fusionnelle. Les participants sont non pas des acteurs professionnels mais des amateurs éclairés, de haut niveau, tous lucides et conscients de l’indispensable rencontre de civilisations, salutaire et tragique, qui se produit ces années-ci sur les côtes et les collines de la Sicile. Ils sont médecin, assistant social, secrétaire de direction, professeures, sculpteur, historienne de l’art, costumière, vulcanologue, photographe, cinéaste, psychologue… Ils sont une haute conscience sicilienne, vigilante, agissante. Jusque très tard nous parlons abondamment du sens, des orientations de Carène, de la forme poétique et théâtrale de cette œuvre, loin de l’instinct de propriétaire qui trop souvent guinde le récit romanesque, forme européenne s’il en est.

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Sur la petite place du centre de Catane où se trouve la boutique de matériel artistique, je dîne un soir de trois fois rien. La serveuse, jeune, chantonne devant quatre célibataires misérables, machistes, hommes durs, grands buveurs de bière, chômeurs. Les remugles sexistes et racistes surgissent. La serveuse les fascine. Ils accèdent à une sorte de bonheur. Ils ne font pas attention à la forme ni à l’orientation de ce bonheur.

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Face à la colline où se déploie le quartier le plus médiéval et labyrinthique de Piazza Armerina, se dresse derrière un stade le couvent capucin San Ippolito et son église. Mes amis me conduisent y voir un très étrange retable de maître autel, du début du dix-septième siècle, du peintre Paolo Piazza : sur un plat orné la ville de Piazza Armerina est portée en offrande par plusieurs saints personnages, genou au sol, à la Madone. Celle-ci occupe la moitié supérieure du retable et tient sur un autre plateau, sur ses genoux, un Christ enfant. L’œuvre est d’une surprenante originalité, et d’une composition puissante : un vaste cercle est suggéré dans la moitié supérieure du retable par des angelots en haut, des palmes en bas. Ce cercle n’a pas de centre net, hésitant entre l’infans allongé sur les genoux de la Madone et la ville dressée sur le plateau du bas. Ville comme préfiguration d’un dieu, encore jeune et dont le destin tragique et salvateur ne se joue pas encore ? Dieu-homme en devenir dont la racine est non pas en un arbre de Jessé, mais le remuement d’humanité, de parole, de roc et de pierres d’une ville médiévale qui était un intense foyer intellectuel dans la Sicile passée, complètement en opposition à certaines situations féodales dont souffre mainte cité sicilienne actuelle ? Forme générale d’une possible autre carène ?

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Et justement Piazza Armerina, petite ville au cœur profond de l’île, contrairement à certains bourgs proches enfoncés dans l’obscurantisme et l’oppression, manifeste une vie intellectuelle, culturelle et artistique comme j’en ai rarement connu en Sicile. Professeurs, théologiens, prêtres proches de la théologie latino-américaine de la libération, historiens, urbanistes, architectes, que de personnes modernes, affranchies, courageuses ! L’exact opposé d’une puissante famille d’un bourg proche qui sous un maquillage républicain détourne et privatise le patrimoine, oppresse, se place en dehors de toute loi, asservit par dizaines des migrants arrivés de peu en les faisant rémunérer d’à peine une bouchée de pain.

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De tels contrastes humains et sociaux m’étonnent. J’en parle par mail à Antonio Devicienti ; écrivain, une des consciences italiennes les plus aiguës, les plus cultivées et les plus vigilantes dans le cœur même du travail littéraire. Originaire de l’extrême sud de l’Italie, il vit dans l’extrême nord du pays depuis des décennies. Il rentre d’un bref séjour à Matera dans les Pouilles et me répond par mail ceci le 18 août, le lendemain de l’attentat de Barcelone :

 

« Bonjour, cher Yves; …et ce qui s’est passé à Barcelone confirme que beaucoup de poètes européens sont aveugles – la poésie pure c’est une forme d’indifférence et de mépris envers l’humanité. Par exemple, Pasolini qui tourne son Evangile selon Mathieu à Matera (la ville est située dans une région à l’ouest du Salento) réfléchit sur la douleur des hommes et sur la distance énorme entre l’idée de Dieu et la condition humaine (comme l’a nommée Malraux). La situation sicilienne n’est pas tout à fait « pittoresque », mais tragique et inacceptable parce qu’il s’agit d’un état de féodalité et d’illégalité au coeur de l’Europe; ça veut dire que les jeunes Siciliens eux-mêmes sont obligés à vivre dans une situation d’illégalité et de féodalité s’ils ne décident pas d’abandonner l’ile – peu entre eux ont le courage de rester et de s’opposer, mais leur vie est très difficile et ils doivent lutter aussi contre une mentalité très diffusée qui appartient souvent à leurs familles mêmes qui ne les comprennent pas. Il y a eu une période dans laquelle l’espoir a traversé toute l’Italie, pas seulement la Sicile, c’est à dire les années dans lesquelles Giovanni Falcone et Paolo Borsellino ont lutté contre la mafia pas seulement avec les moyens de la loi, mais aussi de la culture: ils parlaient d’une « culture de la légalité ». Ils croyaient que les jeunes gens devaient apprendre cette culture – mais ils ont été tués et la désillusion s’est emparée des esprits; la Sicile est une terre en soi, mais elle est aussi l’Italie qui ne veut pas changer. Résignation et présence très forte de l’illégalité bloquent le progrès; Tomasi di Lampedusa explique très bien cette situation dans son roman « Il Gattopardo« , mais il est mieux de lire Leonardo Sciascia, Danilo Dolci, Ignazio Buttitta pour mieux comprendre cette terre merveilleuse et hostile. »

 

« Une Italie qui ne veut pas changer » ; mais la formule ne vaut-elle pas aussi pour toute l’Europe, du Nord comme du Sud ? Europe du consumérisme et de la « société du spectacle ». La réflexion intense de la Mittel-Europa de langue allemande avant la catastrophe nazie ne parvient pas encore à se trouver un second souffle. Celan ni Bachman ni le Groupe 47 ne nous ont redonné vraiment un élan essentiel. Malheureusement René Char reste trop souvent solitaire, Pasolini aussi. Carène peine à se construire. Mais se construit. Nous avons ténacité, vigilance, volonté, créativité pour la construire.

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Tôt le dimanche matin et chaque soir de la semaine la place du grand marché de Catane est vide. Le chantier naval de la Carène à venir est vide, le bassin de radoub est vide, le grand amphithéâtre est vide. De très rares passants traversent en diagonale la place. Elle est silencieuse. Le dialecte est remonté dans les faubourgs sous le volcan, les migrants qui tentent un peu de commerce se sont repliés ailleurs. Pourtant la marée haute de la parole, même confuse, même polluée, reviendra demain. Ne sont pas les meilleurs porteurs de cette parole à venir les nostalgiques de 1922, les amoureux esthétisant de l’art pour l’art, les voyous ni les petits voleurs, les machistes ni les violents.

Et pourtant à côté d’eux, maigres et désorientés arrivent et vivent les migrants actuels qui sont allés à la pointe extrême de leur humanité, de leur énergie, de leur volonté ; eux qui viennent de cultures très souvent orales d’une profondeur animiste et d’une culture non individualiste considérables. Dans le Sahara, en Lybie, sur la mer ils viennent de subir une succession d’épreuves initiatiques effrayantes, tel Abdou kidnappé dans son rêve de football. Ils ont survécu. Ils sont devenus très grands dans une dignité et une résistance que nous aimerions connaître pour nous-mêmes. Les voici, au comble de leur capacité humaine, à la pointe de la forme de la parole qui a re-germé en eux ; ils se trouvent sur la place du marché, sur le sol de l’Europe, sol trop souvent sorte de marécage, sol fangeux où on ne parle pas, mais on fuit, on élude, on esquive.

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A nouveau toute l’équipe catanaise de travail pour Carène se réunit peu avant mon retour en France. Dans une maison plus proche du centre de la ville. Ses murs sont couverts d’œuvres d’art contemporaines siciliennes, propositions par dizaines pour le grand débat contemporain ; les œuvres sur toile et papier sont sur le point chacune de libérer quelque chose de la parole. Matériaux pour la Carène à construire. Nos propos, futurs acteurs, costumière, metteuse en scène, auteur, loin de toute sentimentalité, cherchent à construire. Ensemble.

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Pendant ce séjour d’août en Sicile chaque matin et chaque soir que je passe à Piazza Armerina je m’arrête devant la grande fresque anonyme du Jugement de Caïphe, dans le cloître de San Pietro. (Sur ce blog j’ai plus d’une fois écrit au sujet de cette fresque). Oui, « le jeune dieu-fils d’un dieu-homme » incline la tête et attend ce qui va sortir du grand débat humain sur la place grouillante où les arguments s’échangent. Oui, le peintre ou les peintres anonymes du seizième siècle juxtaposent les à-plats de couleur, les visages variés, les phylactères de latin en majuscules ; c’est le bruit du chantier de la Carène qu’ici la fin de la Renaissance a entrepris de construire. La Sicile peine à s’extraire de la féodalité, brûle de douleur, et pourtant des esprits ouverts et libres font tout pour excaver la parole de son sol meurtri. Certes, juste de l’autre côté du détroit de Messine, la vieille Europe a édifié des nécropoles de suave littérature écrite et d’esthétisme individualiste. Mais la fresque du Jugement de Caïphe, y compris avec ses lacunes actuelles, montre que la parole n’est pas nécrosée, qu’elle est plurielle et que l’apport des migrants en est une inespérée sève vive.

Yves Bergeret

 

 

 

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Les Aboyeurs (Carène, Acte 2, scène 11)

Texte originel, puis traduction en italien de Francesco Marotta

 

Dans la rue à Catane le petit chien blanc surgit du fond de la nuit,

se précipite sur moi, se met à aboyer furieusement.

Tressaute sur ses pattes blanches fines.

Aboie enragé. Sa maîtresse sous grande capuche

feint de ne rien voir. Le petit chien hurle.

Sa maîtresse ne le rappelle pas. Le petit chien

saute de colère sur place. Cherche à me mordre.

Court en rond autour de mes jambes en hurlant.

Je ne bouge pas. Il hurle. Fait des bonds.

La maîtresse ne fait rien. Je ne peux bouger.

Hurlements hurlements hurlements.

Les figuiers de Barbarie ouvrent grand leurs oreilles

Le volcan se rapproche. Le chien blanc hurle.

 

 

Deux jours avant en quittant Aidone, Modi et moi

payons chacun sa chambre. L’argent reçu,

les logeurs après une semaine de bizarres harcèlements

lâchent un feu d’artifice d’invectives, reproches,

insultes. Invectives. Elles me font rire.

Je refuse de répondre. Les insultes redoublent.

Insupportable aux logeurs est que je m’intéresse plus aux migrants.

Qu’à eux. Eux qui à peu près invisibles se calfeutrent, ne s’intéressent à rien.

Mon dialogue avec les migrants exaspère, risque de révéler des choses

et les misérables profits grappillés sur leurs dos.

Dialoguer pourrait signifier enquêter. Observer. Au pays cendre et ombre!

Invectives acharnées, insultes, c’est la peur qui aboie,

qui aboie déchaînée, pour faire peur, qui a peur.

 

 

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I latranti

 

Per strada, a Catania, un piccolo cane bianco sbuca dal fondo della notte,

si precipita verso di me, si mette ad abbaiare furiosamente.

Saltella sulle sue sottili zampe bianche.

Abbaia rabbioso. La sua padrona sotto un grande cappuccio

finge di non vedere niente. Il piccolo cane ulula.

La sua padrona non lo richiama. Il piccolo cane

salta incollerito sul posto. Cerca di azzannarmi.

Corre in cerchio intorno alle mie gambe ululando.

Io non mi muovo. Il cane ulula. Continua a saltare.

La padrona non fa nulla. Io non posso muovermi.

Ululati ululati ululati.

I fichi d’india spalancano le loro orecchie.

Il vulcano si avvicina. Il cane bianco ulula.

 

Due giorni prima, lasciando Aidone, io e Modi

paghiamo ognuno la sua camera. Preso il denaro,

i proprietari, dopo una settimana di bizzarre molestie,

si lasciano andare a un fuoco d’artificio di invettive, rimproveri,

insulti. Invettive. Mi fanno ridere.

Mi rifiuto di replicare. Gli insulti raddoppiano.

Trovano insopportabile che io mi interessi più ai migranti

che a loro. Loro che se ne rimangono rintanati, quasi invisibili,

badano unicamente a se stessi.

Il mio dialogo con i migranti infastidisce, rischia di svelare qualcosa

dei miserabili profitti lucrati sulle loro persone.

Dialogare potrebbe significare indagare. Osservare. In paese silenzio e omertà!

Invettive accanite, insulti, è la paura che abbaia,

che abbaia scatenata, per fare paura, perché ha paura.

 

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Ankindé seul 孤独的安金德

Ce poème fait partie de l’Acte III de Carène ; il a été présenté et joué à Poissy le 9 juin 2017 dans une production d’ArtYvelines. Il est ici traduit par Zhang Bo, poète de Nankin.

 

Ankindé va en haut de la colline

tout en haut du bourg d’Aidone.

On ne peut plus habiter plus haut.

Cent kilomètres à l’est le volcan brûle.

Ankindé prend un vent dans sa main gauche

et dans sa main droite il attrape la guirlande noire

des noms de toutes les îles que le vent survola.

Dans sa main gauche le vent se débat.

Et rage. Ecorche la paume d’Ankindé.

Et refuse à toute force de voir les noms des îles.

Ankindé alors s’amenuise, se durcit, se glisse

dans le noyau de la rage du vent.

Il blanchit la rage du vent.

Le volcan rentre dans la brume et s’éteint.

Ankindé ouvre sa main gauche,

le vent se retourne sur le dos, on voit son ventre blanc.

Ankindé devient l’onde du ciel

et l’onde va entrer dans le grand récit.

安金德走向丘陵高处 (1)

阿依多内村的最高处。

无人能在更高处栖居。

向东一百公里火山在燃烧。

安金德用左手握住一阵风

用右手捉住由风飞过的一切岛屿的名字

组成的黑色饰带。

在他的左手中风在挣扎。

在发怒。擦伤安金德的皮肤。

竭力拒绝去看岛屿的名字。

于是安金德变小,变硬,滑进

风的怒火的核心。

他漂白风的怒火。

火山归于薄雾并渐渐止熄。

安金德展开他的右手,

风翻身仰卧,人们看到它的白腹。

安金德成为天空的波浪

波浪将涌进伟大的叙述。

*

 

 

Ankindé se rappelle un refrain de chant de chasse :

son grand-père le chantait une heure avant l’aube

et partait en pleine brousse

là derrière le fleuve sec de la peur

là où les lionnes se laissent téter

par les génies des orages et des vents.

安金德回想起一段捕猎之歌的曲调:

他的祖父曾在黎明前一小时唱起这旋律

然后走向荒野

在那干枯的恐惧之河后面

在那狮群任由暴雨和狂风的精灵

哺育的地方。

Ankindé se rappelle les minuscules dessins à ne pas regarder

qu’on cousait dans une menue bourse de cuir

à porter au cou pour chaque voyage.

安金德回想起在人们每一次旅行都挂在脖颈上的

皮质锦囊中缝缀的

不得观看的精细图案。

Ankindé se rappelle mais hésite,

se rappelle mais trébuche,

se rappelle mais ne sait pas nager,

se rappelle mais préfère l’amitié du vent blanc

se rappelle mais hume la peau de sel de l’avenir,

peine à se rappeler, perd la soif, lance le fil

du haut de la colline entre les buissons que le vent tort,

lance le fil de son récit qui entre

et entre dans la caverne chorale du grand récit.

安金德回想但却犹豫,

回想但却失蹄,

回想但却不知如何划水,

回想但却偏爱白风的友谊,

回想但却嗅闻未来之盐的表皮,

艰难地回想,失去焦渴,从丘陵顶端投出线索

在风绞过的荆棘之间,

投出他叙述的线索这叙述进入

进入伟大叙述合唱的洞穴。

“ Le ciel est ma caverne tiède ”.

Le ciel est la carène de la barque retournée.

“天空是我温柔的洞穴”。

天空是返程舢板的船壳。

*

 

 

Une heure avant l’aube le merle de mars

chante à toute force dans l’oliveraie

au bas de la colline. Il dresse les oliviers,

il enfle la colline, il incline les chemins du ciel.

Il n’y a pas d’amarre au pied de la colline,

il n’y a pas la mer au pied de la colline.

Seulement les vagues terreuses et la houle râpeuse du futur,

les bourrelets boisés et les vallons noirs qui vont et viennent

dans les reprises du chant du merle.

Seulement le futur écroulé de sommeil sur lui-même

comme l’homme piteux sans enfants ni petits-enfants ni neveux.

Le merle à toute force chante en bas dans l’oliveraie.

Ankindé en haut de la colline taille des marches

dans l’éboulis céleste, dans la caverne du ciel,

conduit encore plus loin les chemins du ciel

doucement sur le ventre blanc du vent tiède et dur.

黎明前一小时海鸦

竭尽全力在丘陵底部的

橄榄园中歌唱。它竖起橄榄,

它放大丘陵,它弯下天空的道路。

在丘陵脚下没有缆绳,

在丘陵脚下没有大海。

只有大地的波浪与未来粗粝的海涛,

树木繁茂的山脊与黑色的山谷来来往往

在乌鸦反复的歌声中。

只有因沉睡而崩塌的未来

好似一个没有子孙后代的可怜人。

乌鸦竭尽全力在低处的橄榄园中歌唱。

丘陵高处的安金德开凿台阶

在天国的废墟中,在天空的洞穴中,

把天空的道路引向更远的地方

轻轻地在温柔而严酷的风的白腹上。

*

 

(1)

安金德是来自非洲某个具有泛灵论文化背景种族的男性名。许多非洲人在成为穆斯林后更常使用穆斯林化的名字,本诗的主角则选择保留其传统的泛灵论名字。

 

 

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Carène, à Poissy

ou

le voyage héroïque

des hommes du Sahel vers la Sicile

 

poème d’Yves Bergeret en quatre actes

(adaptation du grand texte en cinq actes, à paraître)

pour cinq voix, clarinette, flûte, violon et violoncelle

 

a été présenté par Art’Yvelines / Poésie au jardin

le vendredi 9 juin 2017 au soir

dans le jardin du Prieuré royal de Poissy et de l’atelier du peintre Ernest Meissonier

 

par l’Ensemble instrumental The Island Progress, spécialisé en improvisation contemporaine :

Dominique Bernstein, violoncelle / Gloria Bernstein, flûtes / Anne-Sophie Bottineau, clarinette / Joaquin Ramirez, violon

 

et les comédiens : Daniel Raguin, Laurence Sonneck, Frédéric Gérard, Mireille Gesret

avec intervention du poète dans le quatrième acte.

 

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Prologue devant l’Atelier d’été de Meissonier par Geneviève Chignac, présidente d’Art’Yvelines, par Agnès Guignard, « maîtresse de maison », descendante du peintre Meisssonier et historienne, et par le poète.

 

 

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Acte 1

Cheval Proue

pour deux voix

devant huit poèmes calligraphiés par le poète en très grand format et dressés sur le mur ouest de l’Atelier d’été de Meissonier.

La traversée de la Méditerranée, nouvelle épreuve d’une Odyssée perpétuelle

 

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Acte 2

Quatre hommes du Sahel

pour quatre voix, violon et violoncelle ;

entre les grands buis devant l’autre côté de l’Atelier de Meissonier.

L’Homme de grès, l’Homme-trame, l’Homme-onde, l’Homme des pierres

 

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Acte 3

Le Chroniqueur immobile

pour quatre voix, clarinette et flûte ;

au centre du Jardin de Meissonier, devant une immense demi-sphère de poutres de bois.

Le Chroniqueur immobile, Le Ruisseau incrustant, La Colline en feu

La parole énergique et triste de l’Aîné qui au Sahel ne peut faire le grand voyage

 

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Acte 4

Deux hommes du Sahel au cœur de la Sicile

pour deux voix, violon, violoncelle, flûte et clarinette ;

sous un immense tilleul aux branches retombantes, à l’entrée de la nuit avec les chants des merles et les aboiements inquiets de chiens.

Ankindé seul : sa grande et courageuse vision nocturne en haut d’une colline. [Ce poème se lit sur ce blog, accompagné se sa version chinoise, avec ce lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/07/01/ankinde-seul- ]

 

Le Rêve d’Alaye : pensant aux noyés son cauchemar puis, avec Ankindé, leur double incantation de vie. [ Ce dernier poème se lit sur ce blog grâce à ce lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/01/19/le-reve-dalaye-les-voix-de-nuit/ ]

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5

Sous le couvert de l’Atelier d’été de Meissonier, s’est engagé, comme un vrai cinquième acte, un long débat, longue et intense réflexion de tous les participants, acteurs, musiciens et dizaines de spectateurs restés jusque tard dans la nuit.

 

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Carène, les migrations, la Sicile, par Antonio Devicienti

La version originale italienne de cet article d’Antonio Devicienti se lit ici : https://vialepsius.wordpress.com/2017/03/08/yves-bergeret-le-migrazioni-la-sicilia-carene/

ou ici : https://rebstein.wordpress.com/2017/03/08/carena-approda-a-teatro/

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Yves Bergeret revient en Sicile pour réaliser un projet non seulement ambitieux, mais qui immerge de manière définitive et irréversible son écriture et celle de tous dans la réalité contemporaine : porter au théâtre à Catane (en collaboration avec l’excellente metteuse en scène Anna Di Mauro) son grand poème épique Carène, encore inédit sur papier – mais dont Yves lui-même dans son espace Carnet de la langue espace et Francesco Marotta (remarquable traducteur en italien du poète français) sur le site Dimora del Tempo sospeso ont offert d’amples extraits.

 Carène est une Odyssée contemporaine. Ses héros-Ulysses sont des personnes en chair et en os qui vivent encore maintenant, encore dans ces instants-ci leur réalité de migrants. Les noms des héros de l’épopée rappellent par assonance les noms réels des migrants avec lesquels Yves est entré en contact en Sicile ; il a reçu le récit de l’histoire personnelle de chacun. Il a travaillé avec eux à ses poèmes-peintures typiques. Il est resté en contact aussi avec eux lorsque périodiquement il s’est éloigné de la Sicile pour périodiquement y revenir, en écrivant comme en prise directe Carène. Et ces Ulysses-migrants, Ulysses-marins-de-la-vie sont de très jeunes migrants maliens et sénégalais et en même temps des hommes très anciens qui portent dans leur chair et dans les stratifications de leur mémoire des millénaires de civilisations et de migrations.

C’est ainsi que Alaye, un des protagonistes, s’appelle en réalité Ali et Husséni Séni, deux jeunes migrants qui, dans leur vie quotidienne loin d’être facile possèdent une volonté inflexible d’étudier et de trouver leur propre voie. Ils ont en plus des fonctions de médiateurs culturels auprès de leurs propres compagnons de migrations et au sein de la très compliquée réalité sicilienne et italienne dans laquelle ils sont arrivés (réalité, il convient de le souligner, pas toujours bienveillante dans les échanges qu’ils ont avec elle, mais parfois – et j’emploie en toute connaissance de cause ces paroles – raciste et esclavagiste) ; autrement dit ils essaient d’être des esprits capables d’observer, d’analyser, de comprendre et de faire comprendre la migration dans chacun de ses aspects, dans chacun de ses retournements géographiques et politiques : et les flux migratoires sont aussi, dans de nombreux cas et dans certaines situations, un pur commerce de personnes, un achat et vente d’êtres humains (peu importe leur provenance, âge, sexe) réduits en marchandises soumises à tarifs, rançons, menaces si nécessaire.

2 Alaye au marché aux poissons de Catane, 6 mars 2017

Au projet en cours de montage Ali collabore, au sein de l’équipe ; son rôle est celui de conseiller culturel, car il a la capacité de développer une réflexion articulée sur la réalité migratoire et sur ses rapports avec les populations locales, tandis que Séni est particulièrement attentif aux rapports entre territoires de départ et territoires d’arrivée.

Yves, quant à lui, radicalement aux antipodes du type de l’intellectuel européen sédentaire et satisfait tant de soi que de sa propre érudition, est un écrivain migrant, incapable de rester immobile en un lieu, encore moins entre les murs asphyxiants d’un atelier : la haute montagne, la mer, le désert, l’espace qui se dilate habité tout à la fois par le vent-lumière, par l’œil infiniment curieux de l’être humain, par les appels des oiseaux et l’imagination illimitée du poète, par la mort violente de si nombreux frères en humanité et en culture, et par le désir de compréhension et de rencontre, ces espaces très vastes accueillent Carène et en restituent l’écho nécessaire qui, violent et imparable,  frappe aux portes de la conscience européenne.

3 RIMG2029

Et il n’y a pas à s’étonner, alors, que des mots écrits à l’encre sur la page veuillent se faire personnages qui agissent et parlent avec des voix d’êtres humains, personnes qui se montrent elles-mêmes (leurs corps, leurs passés, leurs présents) à d’autres personnes – les mots du grand poème épique sont enflammés et solennels, doux et désespérés, courageux et profondément humains : la Sicile, terre des contradictions les plus profondes et des élans les plus inattendus, vraie région de frontière entre un monde poussé au désespoir et un autre plus souvent fermé et incapable de compréhension, accueille ce poème épique-en acte qui n’appartient pas à la mode, pourtant répandue, d’une certaine littérature européenne qui se penche, avec condescendance et pitié, sur la réalité des migrations : Bergeret non seulement vient parler et vivre avec les migrants mais aussi crée concrètement avec eux poèmes et peintures, dialogue avec eux aussi en vers et en peinture, cherche et sollicite l’essence profonde d’hommes jeunes assoiffés aussi de beauté et de connaissance – car il y a cela aussi dans Carène et dans tout le travail d’Yves, la démonstration ni théorique ni velléitaire, mais factuelle et vérifiable dans la réalité que celui qui traverse d’abord le désert en risquant constamment sa vie et puis la Méditerranée sur une très frêle coque de noix ne cherche pas seulement à trouver la paix et un travail qui lui donne du pain mais également, en tant qu’être humain, nourrit et porte en soi aussi des aspirations et des valeurs plus hauts par rapport aux besoins de base pour survivre.

C’est ainsi que le mot culture réacquiert sa propre dignité, souvent perdue ou trahie, et sa propre signification qui est celle de cultiver ce qui en chacun de nous est humain ; c’est ainsi que les personnes migrantes font entendre leurs voix, que dans le grand poème épique d’Yves elles trouvent aussi des mouvements de litanie et de chant communautaire, d’élégie et de rébellion, de tradition et d’élan vers de nouveaux horizons, en arrivant à créer une culture métissée, c’est-à-dire riche d’élan et d’imagination, de beauté et capable, et ce ne sont paroles en l’air, de vraiment construire la paix.

Antonio Devicienti

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Le Rêve d’Alaye et les voix de nuit 阿拉依的梦与长夜之音

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Ce poème est le centre exact de l’acte III de Carène, œuvre d’Yves Bergeret actuellement inédite.

Alaye et Ankindé sont ici photographiés tout en haut du bourg d’Aidone, en Sicile centrale.

Les autres photos présentent deux lieux du haut plateau du village de Koyo au Mali :  d’une part une brèche spectaculaire sur le bord relevé sud-ouest du haut plateau tombant par un à pic de 300 mètres sur la plaine du Sahara ; la brèche s’appelle Wosiri Ka (la « bouche de Wosiri », ancêtre d’il y a cinq siècles, à l’immense sagesse). Et d’autre part Pondo Na, ravin étroit réservé à des rites totalement secrets, loin du village, et à un bord supérieur duquel le poète français n’a été conduit que la neuvième année de ses séjours.

 La version chinoise qu’on lit ici est du poète Zhang Bo, de Nankin.                         

Et le poète Francesco Marotta a traduit en italien ce texte ; on peut lire sa version italienne à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2016/07/08/il-sogno-di-alaye-e-le-voci-notturne/

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Au milieu de la nuit d’Aidone

un rêve acide réveille en sursaut Alaye.

在阿依多内的夜色之中

一场酸梦把阿拉依骤然惊醒。

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Il a vu que l’eau s’est retirée de la mer.

Il a vu que les vallées immenses du fond de la mer

sont dans l’ignorance complète des vents et des couleurs de la végétation.

Il a vu que les vallées sont muettes et vides de vie.

他看到水从海中退却。

他看到海底无边的山谷

对风与草木的颜色彻底无知。

他看到山谷缄默又全无生机。

Il a vu aussi dans les pentes du fond de la mer

les cadavres gonflés et gris de ceux qui tombèrent des barques,

de ceux dont le rafiot minable coula.

他也看到在海底的斜坡中

那些从舢板上落水的人,那些在残舟上沉没的人

浮肿灰白的尸体。

Il a vu que la forme du fond de la mer

est celle d’une immense coque

ou est l’empreinte d’une immense carène vide sans proue ni poupe

ou l’intérieur d’un crâne géant.

Il a vu que ce crâne est le sien

et tous ces cadavres muets sont ses propres yeux,

ses narines, sa bouche.

Le silence le torture et le réveille.

他看到海底的形状

是一条巨大的船体

亦或带有一个既无船艏也无船尾的巨大空船壳的印记

又或者是一颗巨型颅骨的内里。

他看到这颗颅骨正属于他自己

而所有这些缄默的尸体都是他本人的眼睛,

他的口鼻。

寂静把他折磨并将他惊醒。

Les rives et le fond asséché de la mer

n’émettent ni bruit ni son ni aucun mot.

Lui dont l’énergie juvénile est pure prophétie

ne peut rester dans ce silence.

Il se lève, va secouer Ankindé qui dort à poings fermés

et lui demande de l’emmener tout de suite

tout en haut de la colline en haut du bourg.

海岸与干涸的海床

发不出任何噪声、音响或词语。

他的青春能量是纯粹的预言

他无法在这寂静中停留下去。

他站起身,将去摇醒握拳而睡的安金德

并请求他立刻带自己前往

村庄高处丘陵的最高处。

*

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En haut de la colline tout en haut

se voit que la nuit noire cesse d’être noire,

cesse d’être creuse.

Dans la langue la plus secrète de la brousse

qu’ils n’ont jamais laissées, ni la langue ni la brousse,

car ils sont le dernier adjectif,

car ils sont la plus verte racine,

car ils sont la plus vigoureuse épine,

dans la langue la plus secrète

ensemble ou en alternant ils parlent.

在丘陵的高处那最高处

黑夜不再黑暗,

不再空无。

在旷野[1]最隐秘的语言中,

无论语言还是旷野,他们都从未抛弃

因为他们是最后的形容词,

因为他们是最绿的根蔓,

因为他们是最粗的棘刺,

在他们共同或交替着开口言说的

最隐秘的语言中。

« Regarde, une volée d’âmes jaillit du rocher des suicidés.

-Une bande de martinets attrape la lune comme un insecte.

-Ma main est une guêpe.

-Ta main est une abeille.

-Ma main est un marteau.

-Ta main est un pinceau.

-Les oiseaux vont nous chercher des clous dans la lune.

-Je n’ai pas de porte.

-Elle claque sans cesse.

-Je creuse une porte dans le ciel.

-La forme du mot qui n’existe pas

est la poignée de la porte.

-La forme du nom que je cherche

est le vide de la porte ouverte,

dégondée il y a mille ans.

“看,灵魂的鸟群从自杀者的峭壁间喷涌。

——一队雨燕如捕捉昆虫般抓住月光。

——我的手是一只胡蜂。

——你的手是一只蜜蜂。

——我的手是一柄铁锤。

——你的手是一根毛笔。

——群鸟将为我们在月光中寻到铁钉。

——我没有房门。

——它在不停地咯咯作响。

——我在天空中挖一扇门。

——那不存在的词语的形状

是门的把手。

——那我寻找的名称的形状

是敞开之门的空隙,

它在千年前便被卸下了铰链。

-Mon front est une guêpe.

-Ton front est une abeille.

-Mon front quand je prie

racle le fond de la souffrance.

-Ton front n’a plus de pansement.

-Les oiseaux dévorent les insectes.

-Tu es brindille pour quel nid, Akindé ?

-Tu es brindille contre quelle mort, Alaye ?

——我的额头是一只胡蜂。

——你的额头是一只蜜蜂。

——当我祈祷时我的额头

擦拭苦难的基底。

——你的额头再也无须绷带。

——鸟群吃光昆虫。

——你这细枝是为了迎接哪一处鸟巢,安金德?

——你这细枝是为了对抗哪一种死亡,阿拉依?

*

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-A aucun feu je ne brûle.

-A chaque incendie je pleure.

-Regarde le volcan, regarde sa pointe rouge feu.

-C’est lui qui a asséché la mer.

-La mer est vide,

le torse du volcan est plein.

-Salut, gorge rauque qui en soufflant engendres l’horizon !

-Tu es l’étincelle et l’abeille, Alaye.

-Tu es la braise et la guêpe, Ankindé.

——面对任何火焰我都无法燃烧。

——面对每一片烽火我都哭泣。

——看这火山,看它那火红的尖顶。

——是它烧干了大海。

——大海空了,

火山的胸膛满溢。

——你好,嘶哑的喉咙在喘息间把地平线孕育!

——你是火花与蜜蜂,阿拉依。

——你是火炭和胡蜂,安金德。

*

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Ma mère est morte depuis dix ans,

je n’ai pas d’épouse, dit Ankindé.

-Ma mère et ma femme me regardent

par dessus le creux de la mer, dit Alaye.

-Je suis l’enfant perdu dans le sable

et aussi l’abeille sans ruche qui le guide.

-Et moi je suis l’enfant muet,

les mots butinent mes joues lisses.

-Je suis la petite écaille nommable du vent futur.

-Je suis la troisième brindille

et la cheville de bois qui tient toute la voute de notre carène.

——我的母亲已死去十年,

我也没有配偶,安金德说。

——我的母亲和妻子

从海窟上凝视着我,阿拉依说。

——我是黄沙中的弃儿

是没有蜂箱指引的蜜蜂。

——而我是缄默的孩子,

词语收集我平滑的脸。

——我是未来的风可被命名的小小鳞片。

——我是第三条细枝

和填满我们船壳整个拱顶的木楔。

*

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-Tu es le vide dans le vide

et le trou au fond de la mer

par où se vida toute son eau claire et sombre.

——你是空无中的空无

是海底的洞窟

在那里它所有明净幽深的海水早已排空。

-Je suis l’ombre du sel

qui faisait sombre l’eau de la mer.

——我是让海水变得昏沉的

盐晶之影。

-Tu es la chair multiple des noyés.

-Je suis l’espoir épineux qui les avait fait courir sur la berge

jusqu’aux barques pourries.

-Je suis le regret et le piétinement.

-Je suis le désespoir et l’espoir.

-Je martèle et piétine.

-J’assemble trente mille brindilles.

-J’assemble cent mille planches cent mille corps.

——你是无数溺水者复合的肌体。

——我是带刺的希望曾让他们在海岸陡坡上奔驰

直至腐坏的舢板。

——我是悔恨与顿足。

——我是绝望和希望。

——我捶打并原地踏步。

——我收集三万根细枝。

——我收集十万条木板十万个身体。

-Cent mille corps nous pensent.

-Le volcan luit dans la nuit sombre et claire. »

——十万个身体设想出我们。

——火山在幽深明净的夜中闪现。”

*

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Ni enfuie ni pleine n’est la mer ;

elle va et vient dans le bas des phrases

alternées ou ensemble que tressent Ankindé et Alaye

en haut de la colline.

海没有逃逸也没有满盈;

在丘陵高处安金德与阿拉依

编织的交错或合一的语句

大海在其低音中来来返返。

*

Resté seul dans leur chambre Husséini dort

au rythme ample et lent de ce qui bat

dans ses tempes : c’est le flux et le reflux

des hommes, c’est le mouvement de la mer

réelle et enfuie, c’est le haut et le bas des phrases

d’Ankindé et d’Alaye.

尤塞尼独自一人留在他们的房间中睡着

伴随着那在他鬓角中击打的洪亮和缓的节奏:

这是人潮的涨落,

这是真实与消逝的海的运行,

这是安金德与阿拉依语句的高音与低音。

*

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[1] “brousse”:在由泛灵论思维统摄的黑非洲文明中,空间始终意味着一种神圣能量的运动。在有人居住及拥有农耕文明之地,这种神圣能量通过宗教仪式(尤其是通过对动物的献祭)而与人类发生活跃而丰富的关联。而在居住地与农耕区之外就属于“brousse”,那是一片广袤而危险的神性地区因为在那里只有极少的宗教仪式并且只有极少内行懂得如何将其施行。在汉语中并没有完全对应的概念,故暂译作“旷野”。

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Avant Carène, à Catane en Sicile, 17 octobre 2016

En attendant la parution bilingue italo-française du Poème Carène, magnifiquement préfacé et traduit par Francesco Marotta, voici deux quadriptyques créés par Yves Bergeret, le 17 octobre 2016 sur papier Canson 220g de 65 cm sur 25 cm en deux exemplaires à Catane après avoir passé la veille sur les quais du port, ses gestes d’acrylique ayant été posés en juillet 2016 dans une séance de travail dans le lit de galets de la Sure, près de Die.

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1

Celui-là, qui est jeune,

est descendu de sa petite montagne

du centre arriéré de l’île

et dans son sac il a mis ses outils de charpentier,

une foi d’herbes vives et de vent,

une soif de vivre ;

et il arrive au port.

Dans une barque pourrie il l‘avait déjà atteint depuis très loin, ce port,

forçant le destin clos qu’il rejetait.

Car lui est bâtisseur.

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2

Celui-ci, qui est vieux,

est aussi descendu de sa montagne très lointaine,

calcaire et forêt d’ours et de loups,

et par l’avion il est venu,

cheville brisée, il est encore une fois venu,

et dans son sac il a mis l’encre

et la pâte à papier de son prochain livre,

avec stylo, crayon et avec une certitude :

la parole est le cœur de l’outil des bâtisseurs.

 

Celui-ci, qui boîte : c’est moi.

Et celui-ci arrive aussi sur le port

et cherche avec le premier, le jeune,

où lever un chantier naval

pour une grande carène.

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