La Maquette (7 Le cheval)

YB

 

 

 

Je m’allonge sur la chaussée très près du pavé-ciel

et vois dans sa petite masse lumineuse

un reflet étrange.

Dans le ciel du cinq-millième pavé

ce n’est certes pas mon reflet que je vois.

Ce que je vois c’est une ombre. Et cette ombre

est blanche. Elle a deux longues ailes.

Elle les replie. Puis les ouvre, mais elles

sont maintenant quatre, plus fines ; avec elles

un corps, une tête au bout d’un cou massif.

 

Je me retourne sur le dos et vois en l’air

un cheval blanc à une hauteur incompréhensible.

Dans sa bouche il tient le rameau d’or.

Il semble immobile.

Ses sabots sont les points cardinaux.

Sa queue longue et souple est la Voie lactée

et elle est visible en plein jour.

 

Je me lève. Le cheval blanc ne s’effraie pas.

Il me regarde. Sur son dos est assise

la maquette beige et légèrement colorée.

La maquette a deux courtes jambes

brunes et grises, appuyées de part

et d’autre sur les flancs du cheval.

 

Des monstres et des tyrans,

leurs chevelures sont d’énormes flammes,

des monstres et des tyrans

frappent à grands coups de fouet

les eaux de l’estuaire

qui s’apprêtent à rager en tempête.

 

Le cheval blanc tremble, s’agite, va

se cabrer. La maquette, qui monte à cru,

ne tombe pas car son énergie est la parole

et la parole ne défaille jamais.

Tégu dumno abada.

C’est nous qui, par peur ou trahison,

parfois défaillons.

 

 

 

*

 

 

Le cheval à sa hauteur insituable

reste en alerte. Calme. Vigilant.

En bas pure violence, racisme, populisme

cherchent à incendier l’estuaire.

Certains des marcheurs nés de la dune

atrocement brûlés dans le dos

s’affalent dans l’eau salée.

 

Le cheval à sa hauteur insituable

pivote et se déplace à peine. Il pivote

au-dessus de la pierre-ciel. Il pivote

et se déplace à peine et s’installe

juste à l’aplomb de la source rouge.

 

C’est alors que vivement le cheval

secoue crinière blanche et crins blancs

et chasse les volutes de fumée noire

et les braises ensorcelées dont les tyrans

veulent en ricanant enflammer la maquette.

 

De ses pieds le cheval martèle

les bas-fonds et les hauts-fonds des eaux

et les collines lointaines et les vallées détritiques

et les immenses montagnes bleues

à mille kilomètres de notre estuaire,

ici où les tyrans torturent.

 

Le cheval martèle de ses pieds.

Il rejoint le rythme des coups du tailleur de pierre,

il trouve le rythme du cortège

des femmes à voix grave qui chantent.

 

Les tyrans veulent se hisser à l’intérieur

du martèlement. Très fort ils hurlent,

très fort ils braillent. Mais en désordre,

en meurtriers même pas masqués.

Rejetés du grand martèlement ils s’épuisent,

ils s’écroulent, ils se noient dans les remous

furieux de l’estuaire.

 

Le cheval martèle le nord et le sud,

l’est et l’ouest de l’estuaire,

soulève le sable des hauts-fonds

et les dunes commencent à se relever.

De ses yeux grand ouverts la maquette

regarde les jeunes dunes. A sa source rouge

de premières femmes, de premiers hommes

des dunes viennent, voyez-vous, déjà boire.

 

 

 

 

*

 

 

 

*

***

*

 

 

 

4 réponses à “La Maquette (7 Le cheval)”

  1. Antonio Devicienti dit :

    … et je me souviens aussi d’un cheval-proue d’il y a quelque temps…

  2. carnetlangueespace dit :

    Oui, c’est vrai !

    Je me permettrais de faire un rapprochement : de même que Cheval Proue en huit poèmes ouvre sous la forme d’une épopée tenace et tragique tout le vaste cycle du Poema Carène, de même sans aucun doute La tempête, qui est l’épisode 1 de la Maquette, ouvre sous la forme d’une action dramatique décidée La Maquette, le Poema de notre monde. Le monde de 2020 est menacé par une mystérieuse pandémie dont on ne sait encore presque rien et surtout il est menacé par les insupportables pressions des populismes, des ultralibéralismes purement marchands ; et dans le domaine artistique et littéraire, il est menacé par les arrogances et les dogmes des petits marquis de l’académisme, ceux-là qui se flattent et s’auto-congratulent d’offrir des divertissements infimes et moroses alors que la pression des menaces est si forte. Le Poema La Maquette y répond et prend les devants.

    Yves Bergeret

  3. lemaitre xavier dit :

    Cheval piaffant du Poema volta
    Cheval proue, cheval mémoire, cheval porteur piaffe de colère. Agacé par les turpitudes du monde, il frappe la terre de son antérieur droit pour l’éveiller, trépigne sous l’effet de l’indignation, prêt à l’action.
    Cheval vigie, il est l’œil et l’oreille du monde, son espoir. Artiste, il invente la figure de haute école qui consiste à trotter sur place en levant alternativement deux de ses membres opposés en diagonale. Le pas est risqué, acrobatique; la danse est essentielle à l’équilibre du monde.
    Merci au poète synesthète, auteur de ce cycle épique qui donne à voir la conscience universelle.

Rètroliens / Pings

  1. Il plastico (7, 8) | La dimora del tempo sospeso - 23/05/2020

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