La Maquette (11 Le masque)

Glissent vivement les unes sur les autres
les couches de l’air. Et ainsi se déchirent
les nuages.
S’entremêlent les eaux contradictoires
de l’estuaire.
Se repose le sable des dunes
mais se meut la dune et se meut la dune.
Se froissent au rythme des siècles
les strates rocheuses de la colline.
Se frottent au rythme des mois les découpes
de carton ondulé de la maquette.
 
Martinets, chanteuses et marcheurs savent
où s’harmonise le mouvement,
où se met la vie à chanter,
où se met le chœur à vivre.
 
Cheval blanc, tailleur de pierre, pierre-ciel,
oiseau d’immenses ailes savent
où s’harmonisent le choeur qui va,
la grande figure qui respire ; d’elle
ils sont les sourcils, le front, les petites rides
au coin de ses yeux, et la fossette
à la commissure de ses lèvres.
Mais sa chevelure doit à jamais
rester libre et de plein vent.
 
Dans les eaux trop souvent furieuses
et sombres, dans le creux de feu noir
a plongé au temps de l’Odyssée
un homme aux robustes chevilles,
à la plante des pieds large,
aux poumons de dauphin.
Il a cherché au fond des eaux,
il a cherché en vain, il a cherché
comment refouler le feu noir
dans une nasse de bronze au fond de l’abîme.
Trois jours après, à bout, hors d’haleine
il a refait surface, désolé de son échec.
Ce qui lui ruisselait était larmes et sel.
 
Dans le creux de drame noir,
dans le tourbillon furieux de la violence
a plongé au temps des grandes Résistances
une femme aux bras plus souples que nageoires,
aux poumons d’albatros.
Elle a cherché au fond des eaux,
elle a cherché en vain, elle a cherché
comment retenir et éteindre l’huile noire en feu
dans la plus profonde grotte sous-marine.
Trois ans après, à bout, hors d’haleine
elle a refait surface, effrayée que la violence
sauvage puisse comme une bête immonde
naître encore et encore.
Ce qui ruisselait sur son corps rongé de sel
était la lucidité, la ténacité, l’espoir.
 
Ces jours-ci où la tempête fait rage,
ces semaines ci où la tempête par crises
pourrait être plus stupide encore, plus dévastatrice,
une personne est survenue, un cheval blanc
à sa droite, un oiseau d’immenses ailes
à sa gauche ; il nous a laissés sur la rive
et a plongé, inspirant l’air
dans tout le volume de ses poumons.
Or cette personne ne refait pas surface.
Ni le cheval ni l’oiseau ne s’inquiètent.
On entend ses pieds battre comme des palmes,
à rythme profond et régulier, les masses
les plus abyssales des eaux sombres.
On entend son souffle alterné fusant vers
les nuages et y devenir le tailleur de roche
aux bras inlassables.
 
Cette personne reste au fond des eaux,
enfant perpétuel au creux du feu
où il ne brûle pas car il est le jaillissement
même de la parole. Il porte très haut au dessus
de sa tête la maquette, articulable, souple,
sensible, jeune masque de carton ondulé,
friable et ludique, jeune masque
enflé à la surface des eaux de feu,
chaloupe qui ne coulera jamais,
terre légère peut-être, île utopique.
Sa boussole est la source rouge de la parole.

6 réponses à “La Maquette (11 Le masque)”

  1. Nicolas Hilfiger dit :

    Comme disent les jeunes d’aujourd’hui: Parfait !

    Nicolas Hilfiger Artiste

    *www.nicolas-hilfiger.com *

    « Car ici la vie est en cause et le ventre de la pensée; les bouteilles heurtent les crânes de l’aérienne assemblée.

    Le Verbe pousse du sommeil comme une fleur ou comme un verre plein de formes et de fumées.

    Le verre et le ventre se heurtent, la vie est claire dans les crânes vitrifiés.  »

    in L’Ombilic des Limbes, 1956, Antonin Artaud.

  2. GAIGHER dit :

    Un masque en couches articulables, ça me fait penser au travail d’un Crestois.
    Il fait des masques en empilant des couches de moquettes.
    https://www.jeanchristophebelaud.com/copie-de-only-one

  3. Viviane Ciampi dit :

    Merci pour le don de cette belle déambulation d’écriture au bord de tous les vertiges

Rètroliens / Pings

  1. Il plastico (11, 12) | La dimora del tempo sospeso - 03/06/2020

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