La Maquette (5 La roche)

Ce cinquième épisode de La Maquette se lit en italien dans la traduction claire et puissante du poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2020/05/12/il-plastico-5/

 

 

YB

 

 

 

 

Un train de nuages

arrive du large, est-ce qu’il enlacera

la tête haute de la maquette.

Certains affirment qu’il est arrivé

par l’estuaire, depuis ces terres lointaines

détritiques au pied de montagnes

qui sont immenses et bleues.

 

Très bas glissent les nuages lourds,

épais nuages, laborieux, enchevêtrés,

sans oser toucher les vagues, contournant

la colonne verticale de lumière au dessus

de la tête de chaque homme, chaque femme

nés de la dune.

 

Les nuages portent, l’enrobant sur tous ses flancs,

une très grande roche blanche.

Toutes ses faces sont blanches, à très gros grain.

Compacte, semble-t-il, est la roche.

 

Elle vire en son vol lent,

invisible à l’intérieur du cortège des nuages,

contournant avec tendresse et respect

les flux verticaux de lumière

qui sont les têtes des marcheurs sur l’eau.

 

Elle est miroir opaque. Ou réceptacle.

Elle concentre en son corps

tout ce que lui disent les marcheurs,

tout ce que vivent les marcheurs.

Elle concentre en son corps

hermétique comme un dur poing fermé

tout ce qu’on refuse aux marcheurs,

tout ce que n’osent dire les marcheurs,

tout ce que ne peuvent encore

vivre les marcheurs.

 

Elle est une et indivisible.

Elle est divisible à l’infini

pour faire les pavés, le ciment, les pierres

de la construction à venir

autour du point rouge de la source.

 

 

 

 

*

 

 

L’architecte n’a pas de fils.

Cependant voici son fils

qui n’est pas de taille humaine.

Sa tête touche le bas des nuages.

Il dresse un échafaudage de troncs

de chênes et de mélèzes

et de planches des mêmes arbres.

 

L’échafaudage repose sur l’âme inquiète

du vent. Sur l’âme vive de la pensée

des marcheurs.

 

Le fils est tailleur de pierre.

En haut de l’échafaudage

il entame la grande roche blanche

par la face qu’elle oppose à l’estuaire

ouvert sous les nuages.

 

Je suis trop petit pour voir de quels outils

le fils entaille le rocher,

coups de burin, je crois, qui cognent

au rythme des mots les plus graves

du chant des femmes.

 

Des éclats de roche blanche

tombent dans les eaux sous les nuages,

tombent dans les sillages des marcheurs,

tombent dans les eaux orphelines

et deviennent des barques

dont aussitôt les proues se colorent

de rouge et de bleu

comme sous les gouttes de sel

les strates rocheuses de la maquette.

 

 

*

 

 

Sur son échafaudage de bois

travaillant de l’aube au soir la roche

le tailleur de pierres rend

ce qu’il dégage et crée

gris clair ou orangé à peine.

Bâtir façade de pierre blanche

éblouirait aveuglerait.

Nous n’avons pas besoin d’extase,

notre vie c’est la parole libre qui va.

 

Le tailleur de pierre découpe

ce qui fera fondations des maisons

et voûtes des caves et salles des palais

lorsque, à la fin des derniers sursauts

de violence, s’effacera la maquette

et que sur la colline aux mille couleurs

aux mille parfums la ville en paix

se construira son forum de parole

et de soin de tous à chacun

et de chacun à tous.

 

Le tailleur de pierre de l’aube au soir

découpe les fortes pierres de taille des murs

et les murs protégeront et accueilleront.

 

Certaines pierres spécialement polies

feront liseré assez haut sur les parois

des couloirs et des grandes salles

pour qu’on inscrive, incisé ou peint,

le poème simple qui éveille chacun,

accompagne chacun et ouvre toute porte.

 

Le premier coup de burin du tailleur de pierre

haut dans les nuages donne

la première consonne du poème.

Puis chaque coup de burin donne

la première consonne de chaque mot du poème.

 

 

 

*

 

 

En pleine brume il naît une route inclinée.

Elle cherche une pente où se poser.

 

Voici dans une trouée de nuages

la pente haute de la colline de la maquette.

Aussitôt la route veut l’épouser.

Pour qu’avec un système de câbles,

de crémaillère ou de poulies à inventer en haut,

au faîte de la colline qu’esquisse la maquette,

on tire sur la route depuis le cœur des nuages

ou depuis la surface des flots

les pierres taillées, les dalles, les blocs à sculpter,

les pavés.

 

La brume du rivage, la longue ligne d’oyats

et de buissons pâles, une dune peut-être

escortent la route en pente où l’on pousse les pierres.

Derrière les buissons un innombrable troupeau

de brebis et de chèvres, de béliers

psalmodie le lent ahan des pierres taillées

qui montent, balbutie la montée des pierres

traînées sur la route inclinée.

 

Les débris de la roche blanche des nuages

empierrent la route en pente.

Est-ce que la route en pente n’est pas déjà empierrée,

avant que ne commence la taille de la roche des nuages…

Empierrée par les ancêtres qui taillaient dans

des carrières au fin fond de l’amont de l’estuaire.

Le tailleur de pierre a une autre face, celle de

solide cantonnier, et encore une autre, celle de

manœuvre, et encore une autre, celle de terrassier

ouvrant la voie de dalles et de pavés à la pensée

en marche qui à pas posés va.

Combien de siècles ont les rides de ses visages ?

 

Tailleur terrassier architecte non pas six

mais seulement deux mains deux yeux

un seul cerveau un seul front

une seule langue

une seule personne

qui est toute personne.

 

Dans la vision qui élance et dépasse le chantier

de la route aux cent mille pierres

il n’ y a pas de frontière,

il n’y a pas de solitude.

Le burin du tailleur de pierre

on le prend, on use de lui

pour qu’il écorce, pour qu’il fasse éclater et choir

la couche d’oxydation qui rend sourde la roche,

pour, devenu infime spatule, qu’il fasse tomber

la croûte de fade coagulation

attardée sur les cicatrices du corps,

 

pour qu’il prépare la montée des pierres

qu’appelle la maquette.

 

 

 

*

 

 

 

*

***

*

 

 

 

2 réponses à “La Maquette (5 La roche)”

  1. Hilfiger Nicolas dit :

    Le Poète nous fait la lecture des étapes sinon invisibles du grand Livre de la création, c’est déjà « dire » le processus incessant de ce chemin par étapes, une randonnée au travers de l’argile et le carton : Démonstration d’une parole fertilisante qui narre la Vie même; ou plutôt déploie sa parole du grain kaki de cette maquette, paradigme nu vers une Imagerie fortement soustraite à l’image dite représentative.
    Les formes découpées tissent tensions avec une synergie pure et habile. Voilà une architectonique qui se pense dans sa respiration propre et formidable.
    Tour à tour, l’artiste poétise, sculpte et découpe : Qu’est-ce ? Une métaphysique.

Rètroliens / Pings

  1. Il plastico (5) | La dimora del tempo sospeso - 12/05/2020

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