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Publication du T r a i t Q u i N o m m e (& une lettre avec une petite pierre)

 

L e  T r a i t   q u i   n o m m e

(et une lettre avec une petite pierre)

 

est maintenant disponible aux éditions Algra editore 

où on le lit bilingue en français et italien (traductions de Francesco Marotta (coordinateur de la version italienne), Antonio Devicienti, Giuseppe Zuccarino, Viviana Campi, Lucetta Frisa et Marco Ercolani)

546 pages, avec iconographie en couleurs

 

On le trouve dans les bonnes librairies, sur le site (en italien) de l’éditeur (lien : http://www.algraeditore.it/index.php/saggistica/447/il-tratto-che-nomina-le-trait-qui-nomme-detail ) ou par les moyens usuels sur internet.

 

 

En voici l’ Avant-propos

 

En août 2000 j’ai pour la première fois atteint ces montagnes, dans le nord du Mali. D’une manière délibérée. Montagnes tabulaires, aiguilles isolées, formes d’une beauté simple et comme épique, l’entrée du Sahara. Des sources, quelques villages, une mosaïque d’ethnies : Songhaï et Dogon dans les rochers ; Peul et Touareg en plaine, avec leurs vassaux Rimaïbé et Bella. Je pensais que j’allais sans doute rencontrer de très actifs “ poseurs de signes ”. Je rêvais même de pouvoir engager avec eux une création en dialogue.

Ce livre présente mes gestes et mes approches, mes hésitations, mes joies et mes réflexions, tels que je les ai écrits au retour de chacun de mes séjours de travail dans ces montagnes, à partir du quatrième séjour et jusqu’au quinzième. Puis je propose, après le récit de deux ascensions quasiment rituelles, une synthèse finale, qui montre où m’ont conduit mes vingt-deux séjours. J’entraîne parfois le lecteur dans le feu de l’action, parfois je lui propose la distance de la réflexion ; celle-ci est nécessaire, tant les découvertes mais aussi les mystères, tant les hardiesses mais aussi les évitements ont été et restent nombreux. Mais, pas de souci, l’allant de la création, la joie profonde de l’écoute de l’Autre nous emportent tous, d’un courant puissant.

L’allant de la création en dialogue : poète, je pose ici des signes alphabétiques ; les peintres-paysans sans écriture posent des signes graphiques. Nous le faisons ensemble, sur un seul et même support, tissu, papier ou pierre selon les circonstances. Ainsi nous avançons-nous ensemble en créant, pas à pas, de jour en jour, une forme d’œuvre et une pensée de l’espace, forme et pensée dont les aspects, les sens et les enjeux multiples ne se révèlent que peu à peu.

J’ai choisi de ne pas retoucher l’ordre de ces pages telles que je les ai d’année en année rédigées, après chaque séjour, car même ce qui peut sembler, en quelque occasion, une pénombre ou un curieux retour en arrière participe en fait toujours à l’avancée de cette création et de la compréhension de celle-ci. “ Bâtis l’instable ”.

Yves Bergeret

 

 

 

*

 

Une lettre de 2004

 

Ces jours-ci je rencontre à Die Axel Tholens, jeune musicien, de 27 ans. Nous parlons de Koyo, des « poseurs de signes », du dialogue de création. Je l’ai connu il y a quinze ans. Il faisait partie des élèves du lycée-collège de Die. Invité dans les classes j’avais créé un échange de correspondance entre ces élèves et ceux, encore très peu nombreux, de l’Ecole Fondamentale de Boni, l’oasis à proximité de Koyo. J’étais le facteur de ces lettres. Axel Tholens me montre une lettre reçue alors d’un jeune Toro nomu Dogon (d’un autre village que Koyo) ; donc devant une grande fresque d’Hamidou Guindo à Die (présentée et analysée dans le livre La Maison des Peintres de Koyo, édition Voix d’encre, 2007), il joue : hommage à la paix, au dialogue, au respect.

 

Dans l’enveloppe, une sorte de petite pierre dont le jeune Dogon a écrit « cette pierre est très importante ».

 

Hypothèses : la roche de la région est le grès et cette pierre qui n’est pas de grès vient d’ailleurs, passée de main en main, sûrement dotée de pouvoirs animistes ; elle est par endroits couverte d’une croûte hétérogène. Ou petite pierre à sacrifices dont les crèmes et enduits rituels, indispensables, se sont durcis et écaillés. Ou calcul (à très puissant pouvoir animiste) extrait du système digestif d’un animal sacrifié. Dans les deux hypothèses ce petit objet rituel a encore plus d’importance quinze après, alors que toutes les violences de la guerre ravagent la région du jeune correspondant (est-il même encore vivant ?) d’Axel Tholens et que la violence du racisme et du populisme oppresse dangereusement l’Europe. Petite pierre du lien, petite pierre de la parole.

YB

 

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La mise en traduction du Trait qui nomme était annoncée et analysée l’an passé sur ce blog-ci à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/02/24/le-trait-qui-nomme-publication-bilingue-en-cours/

 

 

 

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Le Mont haut – Kuno koyo, & Montagne vapeur

 

LE MONT HAUT – Kuno koyo

suivi de

MONTAGNE VAPEUR

 

Dans une magistrale traduction du poète Francesco Marotta, ces proses et ces poèmes se lisent aussi en italien, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/07/02/il-monte-alto-kuno-koyo/

 

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LE MONT HAUT – Kuno koyo

 

Le 4 août 2009, le groupe des « poseurs de signes » du village toro nomu de Koyo avec lesquels je poursuivais une création en dialogue depuis dix ans me conduisait avec une certaine liberté sur la partie la plus élevée du plateau sommital de leur montagne. Elle s’appelle Kuno koyo, « le mont haut ». Jusqu’à deux ans auparavant mes initiations étaient trop minces pour qu’on m’y mène. La densité sacrée animiste de cet espace est très élevée. Certains ravinements profonds n’étaient accessibles qu’à deux ou trois grands initiés du village et seulement avec une préparation rituelle spécifique, nus avec juste la taille ceinte d’une peau de chèvre spécialement sacrifiée. Nous avons longuement marché, créé une installation de poèmes-peintures sur pierres plates dressées : rien à voir avec le land art qui savoure la dynamique esthétique d’un paysage, affaire colonialiste occidentale qui ignore souverainement qu’un espace est d’abord la langue de ceux qui l’habitent, ici le toro tégu et le système de pensée des habitants de Koyo. Après un sacrifice nous avons partagé un plat frugal sous un très étrange auvent tout en pierres, en haut d’une bosse rocheuse. Et à un peu à l’écart de cet endroit, auprès d’une petite source, nous avons créé les six poèmes-peintures que l’on voit ici.

 

C’était mon dernier séjour. Les Touaregs enlevaient des Européens comme otages de plus en plus souvent, là où pourtant il n’y avait presqu’aucun étranger. Deux fois ils m’ont cherché mais les habitants du village m’ont caché. En outre le grand banditisme faisait rage dans la plaine. Et puis ma santé commençait à décliner. Le 27 juin 2019, à Veynes, quasiment dix ans après, j’ai décidé de conclure cette œuvre ci, pour marquer d’une pierre lumineuse la sortie de mon livre Le Trait qui nomme, consacré à cet extraordinaire dialogue de création au long cours, et tout autant pour soutenir l’esprit et la vie des habitants du village, exposés actuellement aux plus graves dangers de la violence.

 

Le cycle, en exemplaire unique, est sur papier Sennelier 300 g au format 28,5 cm de haut par 75,5 cm, au piquant de porc-épic, pinceau, encre de Chine et acrylique.

 

YB

 

 

 

 

 

1

Avec Dembo Guindo

qui a dit : « à gauche, c’est Amnaganu, le canyon sacré et quasi vertical d’accès à Kuno koyo, la partie la plus élevée du plateau, avec l’arbre sacré [particulièrement rare dans le désert] à son entrée ; à droite la totalité de Kuno koyo ».

 

 

La montagne n’est que vapeur,

notre air, notre eau, notre liberté.

 

Haute, jaillissante,

s’y brûle celui dont les mots

ne sont pas de liberté.

 

Dans le sable de plaine tout autour d’elle

c’est mort et fer et chaînes.

 

 

2

Avec Hama Alabouri Guindo

qui a dit : « à gauche, la crête au dessus de la toute petite source de Kuno koyo où nous sommes ; au centre, l’auvent de pierres et branchages d’Alaye [sans doute au village et où on m’avait enjoint de passer les nuits les premières années] ; à droite, le mystérieux auvent de pierres seules où nous avons sacrifié et mangé ».

 

 

Notre montagne serre le poing.

Dans son creux des grottes pleines

de l’eau des dernières pluies.

Dans son creux un feu qui fomente

la vapeur comme un hymne

à la femme à l’homme à l’enfant,

libres, universels, oiseaux sombres

ou clairs voguant à toute joie

sur l’air brûlant.

 

 

3

Avec Hamidou Guindo

qui a dit : « à gauche, notre repas sous le mystérieux auvent de pierres ; à droite, l’eau qui s’écoule là où nous avons créé le matin l’installation de poèmes-peintures sur pierres levées ».

 

 

Nous qui vivons là-haut,

ce que nous mangeons c’est folle

l’herbe, fou l’épis de mil

qui montent en vrille dans les interstices

de la roche aérienne, dans les bris de l’histoire,

dans l’haleine vive du récit.

 

 

4

Avec Yacouba Tamboura

qui a dit : « à gauche, une partie de Kuno koyo, qui s’appelle Tin piri koyo / Mont du Bois Blanchi pour rappeler des bosquets mythiques qui poussaient là il y a mille ans ; au centre, notre repas sous l’auvent de pierres, avec, vertical juste à droite, le ravin où peut seul cultiver Alabouri, aîné prestigieux ; à droite, les strates rocheuses juste au dessus de la petite source ».

 

 

Nous savons poser par-dessus la montagne

la pierre et la pierre et la pierre,

et la parole libre jaillit de l’une à l’autre,

la parole que l’épervier éperdument

et l’ancêtre éperdument

et l’étranger libre éperdument

nouent et dénouent

dans notre chant alterné.

 

 

5

Avec Alguima Guindo

qui, gaucher, a dit : « à droite, l’installation de poèmes-peintures sur pierres du matin même ; au centre le responsable, le Ogo, des grands rites du village monte cultiver sur Kuno koyo ; à gauche, sa femme le suit ».

 

 

Certains petits ravins sommitaux…

ah, les secrets aigus et tendres

tenaces et pinçants

que nous laisse tous les vingt-huit jours

la lune avant de retourner pleurer

sur la plaine, n’y sauvant presque rien.

 

 

6

Avec Belco Guindo

qui a dit : « à gauche, c’est le mystérieux auvent de pierres qui, comme un bateau, nous emmène en pleine mer ; le ravin qu’en haut de Kuno koyo Alabouri est intronisé à cultiver ».

 

 

Cette nuit pas d’étoile, trop de brume,

tempête de colère et de sable dans la plaine.

L’étrave de notre grand navire de pierre

il n’y a que nous, qui sommes libres,

pour comprendre vers où la tourner.

*

 

 

 

***

*

 

MONTAGNE VAPEUR

 

Quatre diptyques créés par Yves Bergeret à Veynes en pleine canicule le mercredi 26 juin 2019 à l’encre de Chine et à l’acrylique sur Canson Montval 250 g en format 29,5 cm de haut par 42 cm (chacun en triple exemplaire), pour la montagne de Koyo tandis que la plaine alentour d’elle est déchirée par la guerre

 

1

Koyo Poto

 

 

Il arrive que la montagne soit de la vapeur,

cette haleine qui brûle depuis l’horizon

et qui se redresse dans les pages

d’un immense livre vertical,

et voilà, c’est notre étrave

pour fendre l’océan de la violence aveugle.

 

 

2

Panga ka komo

 

 

Il arrive que la montagne nous réserve

une poche archi secrète,

ultime abri en son centre

en temps de perdition comme aujourd’hui.

Invisible. Grotte-racine.

Glotte pour rester humaine.

 

3

L’esprit de Panga ka komo

 

 

Il arrive que sur la lèvre de l’ultime grotte

nous trouvions quelques mots

ruisselants d’humanité

et l’océan de la violence aveugle

redevient le marigot saumâtre

où l’on passe des fers aux chevilles des esclaves

mais toujours jaillit l’esprit des mots humains.

 

 

4

Kenda nisi

 

Il arrive que la montagne se détache du sol

lors de très grandes violences,

lors de très grandes tempêtes

et qu’être vapeur la tente trop

ou la fascine.

Mais sa poche secrète, son ventre qui aime,

son humanité à l’infini

ôtent les fers à toute cheville asservie

et nous trouvons dans ses ravins et ses grottes

toutes les syllabes du cœur bon.

 

 

 

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***

*

 

 

 

 

 

Losun wu pou / Etranger, bienvenue !

 

Dans la plaine en bas de leur montagne, dans un lieu spécifique qu’ils venaient d’élaborer pour accueillir des étrangers, les six peintres-cultivateurs Toro nomu dogons du village de Koyo avec lesquels depuis dix ans je pratiquais un dialogue de création, avaient choisi ce 19 juillet 2009 comme notre thème de création une salutation usuelle en Toro tégu, leur langue : «losun, wu pou » / « étranger, bienvenue ».

 

Chacun des six poseurs de signes a dessiné sur ce thème (sur quadriptyque en Velin d’Arches 250 g en format 28 cm de haut par 75 cm, exemplaire unique) à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic sur trois volets. Il me laissait le quatrième volet pour le poème à créer. La région était en paix en 2009. Elle est maintenant ravagée par les razzias touaregs, la guerre impitoyable des intégristes religieux et depuis peu de mois par des conflits interethniques. C’est le 24 juin 2019 que j’ai créé ce poème en six parties, dont chacune est pour ainsi dire la voix du « poseur de signes » du quadriptyque.

YB

La version italienne, dense et fluide, de ce poème est l’oeuvre du poète Francesco Marotta ; elle se lit à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2019/06/24/benvenuto-straniero/

 

*

 

 

 

 

 

 

 

1

Avec Hama Alabouri Guindo

qui a dit : « à gauche, un étranger qui est en route ; à droite, ilo ni, maïo ni, ininka benisa /voici la maison, voici l’eau, voici tes affaires – c’est un proverbe toro tégu pour accueillir un étranger ».

 

 

Dans ma vie je ne connais qu’un arbre.

Je suis l’écorce de son tronc.

Le monde est un radeau de troncs mêlés.

Parler c’est démêler mêler

sur la claire eau sombre silencieuse.

A-t-elle un courant ?

Le monde est complet.

Il est en route.

 

 

2

Avec Dembo Guindo

qui a dit : « à gauche l’auvent d’abri que nous avons fait en plaine pour accueillir les étrangers ; au centre, c’est la montagne de Koyo vue depuis cet abri dans la plaine ; à droite, ce sont nos sacs et bagages sous cet auvent avant que nous montions en escalade à Koyo ».

 

 

Le monde est sa propre antichambre.

Je chante, je coupe son souffle en mots

qui font pénétrer le monde dans sa chambre.

Elle est nuptiale.

Je suis l’enfant, petit félin jouant

avec les miettes et débris

dans la chambre suivante.

 

 

3

Avec Yacouba Tamboura

qui a dit : «  à gauche, c’est le grand nuage qui nous apporte pluie, donc récolte et bien-être ; au centre c’est Yves qui a le cœur bon [kenda nisi, en toro tégu, notion centrale de l’ontologie de ce peuple ; cf le livre Le Trait qui nomme ; à droite, posé sur toute la montagne de Koyo, l’oiseau regardant Yves arrivant ».

 

 

Le trait qui nomme nous porte.

L’étranger qui arrive tire dans son filet

la meilleure ombre, fraîche, poissonneuse,

de notre monde affamé calciné.

D’une ruade féroce, un despote m’a jeté à terre,

j’ignore qui je suis.

Viens, étranger, ma montagne se dresse

pour que tu y accroches ton filet.

Dis-moi mon nom.

 

 

4

Avec Hamidou Guindo

qui a dit : « à gauche, une chanson rituelle est chantée dans un grand rite nocturne par les Femmes aînées pour accueillir l’étranger ; au centre, le collier des jeunes femmes ; à droite : losun kenda nisi segda anda ku / de l’étranger le cœur bon a trouvé le village »

 

 

Si au gré des saisons et des âges

se moule le visage humain,

en joie est aussi le monde,

il danse.

Il danse jusqu’au bord de lui-même

surplombant du haut de la falaise

les tueries de plaine.

 

Restant en équilibre sur quelques mots

sphériques et impénétrables

comme des galets de rivière,

mots étrangers, rotules du monde.

 

 

5

Avec Alguima Guindo

qui, gaucher, a dit : «  à droite, les outils d’agriculture que seuls les Toro nomu utilisent et sans lesquels ils ne cultiveraient pas ; au centre, la houe et les coups que l’on donne avec elle ; à gauche, kenda nisi bira ko’u / cela, c’est du bon travail [de la parole, cœur du monde] grâce au cœur bon ».

 

 

La vie est ma hachure.

Le monde est une aiguë résonance

car il est échafaudage vide,

si vide qu’il s’écroulerait.

Mais je tape des pieds en rythme

et il se dresse.

Sans s’essouffler il m’obéit.

Finalement le monde est une planche

qui flotte sur des crânes étrangers.

Je suis la strie d’un coup porté dans le bois.

 

 

6

Avec Belco Guindo

qui a dit : « à gauche sur deux  volets, Toro nomu losun ieri komo puru / un dogon Toro nomu [vraisemblablement YB] entre dans une grotte [rituelle] pour s’y abriter ; à droite, « nous Toro nomu accueillons très chaleureusement, main par main, un étranger s’il est bon ; sinon on le rejette ».

 

 

De moi je ne cesse d’accoucher

remontant le temps,

m’enfouissant dans ma grotte,

demandant à son plafond qui se délite

sa poussière blanche et stellaire.

Alors je vole, je vole, faucon à cent yeux

par dessus les sables et les cimes et les noms

et derrière l’horizon j’attrape par la jambe

l’étranger qui me donne humaine naissance

dans le grand tremblement des mains du monde.

 

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Le Quatrième jour

Ce double poème se lit en italien dans une magnifique traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/05/11/il-quarto-giorno/

 

Avec ses cordes vocales

le ciel a pris les vents qui se querellaient.

Le ciel n’a pas de mains,

seulement des cordes vocales

désœuvrées.

Pas d’yeux non plus,

Mais il a une peau diaphane,

tendue, cicatrisable toujours.

Le ciel n’a pas d’organe vital

ni de projet.

Il a ces instruments-là, des cordes vocales.

 

En l’an mil les hommes étaient une montagne

au vaste socle gris,

une montagne avec ses quatre points cardinaux

et ses cent vingt torrents.

 

La bêtise féodale décapita la montagne humaine.

Les nuages étaient des grumeaux de sang.

Des féodaux, des brutes, des trancheurs de tête

jetaient en l’air comme des pierres

les corps de faibles, de femmes, d’enfants.

En retombant comme pierres lourdes les corps

se disloquaient et écrasaient

abris, corridors et cavernes du socle montagneux.

Il pleuvait du sang

et la douleur fut la mère de tous.

 

 

Alors des artisans ont pris le sable et le feu,

ont pris le pigment qui fait le bleu ou le jaune

et ils ont œuvré

et ils ont dressé vertical l’immense et mince écran de verre,

le vitrail, rosace lumière et couleur.

Les vents querelleurs ont eu peur

et l’ont contourné.

Alors les verriers ont dressé tout autour de lui

fines parois et fins piliers pierreux

et dans le ciel étonné

la rosace a vibré comme voile.

Effrayés les meurtriers féodaux et la guerre poisseuse

restaient de l’autre côté du vitrail en bas,

vagues et houle fangeuses où giclait à peine de lumière.

Mais avec la membrane du vitrail

les cordes vocales du ciel ont trouvé comment faire sonner

et tinter et lancer un long chant qui étonna tous.

 

A cela manquait pourtant

le sens d’un récit. Les verriers tâtonnaient.

Sous la rosace immense ils ont dressé

en vitraux verticaux tenant bien la rosace dans les vents du ciel

de très hautes effigies de forme humaine,

puissants mannequins de couleur et de lumière intense.

 

 

Sillonnant vertes vallées, carrefours et ports aux coques rouges,

parmi les légendes les verriers ont choisi

que leurs effigies humaines soient des porteurs de souffle

et des poseurs de parole sur l’éboulis confus de la détresse,

de l’espoir et de la disette : des prophètes, des diseurs.

Sous la rosace leurs effigies sont Aaron, le frère

à la langue fleurie, David aux syllabes sans peur,

Salomon l’apaiseur.

 

Alors les gens il y a mil ans

se sont resserrés au pied du vitrail de Chartres

et ont trouvé une paix chantable

car les couleurs de lumière, les effigies

et les losanges de la rosace étaient enfin

les cordes vocales du ciel réunies conjointes

pour ce qu’il apprenait à chanter

afin de soutenir la montagne des hommes

et d’enfoncer les féodaux dans ses ravins

où ils se mordaient la queue.

 

 

***

 

 

Le désert a une odeur

bien plus agrippante que quelques éclats de sel.

 

La pierre a une odeur

bien plus profonde que des incidents de burin.

 

La montagne a une odeur

bien plus âpre que telle charogne en fond de ravin.

 

Unique et universelle est l’odeur

comme le sang du deuxième jour

qui coule à flot sur le désert, la pierre et la montagne

avant de se dissimuler dans les ombres.

 

L’odeur est une et un milliard en une,

poussière du grand combat

dont ciel et terre s’entrelacèrent

et engendrèrent le désert, la pierre et la montagne.

 

Voilà pourquoi un torrent fracasse toujours

l’espace en deux avec des odeurs si amères ;

et l’ordre amoureux du monde,

on l’observe et le respecte.

 

Couards, veules et courtisans

ont bien trop peur

et cherchent partout du silence

comme un déodorant mystique.

 

Mais certains aux mains calleuses

relèvent la plume du martinet que brisa l’aigle

et le piquant du porc-épic égorgé à minuit,

brûlent et broient l’écorce de l’arbre unique,

puis à peine d’eau : voici l’encre noire ;

avec l’encre et le bout dur

ils saisissent le chemin de l’odeur sauvage

depuis le brouhaha du deuxième jour

jusqu’à notre narine droite.

 

Le chemin c’est un trait d’encre.

La narine gauche c’est l’œil unique

du désert, de la montagne et de la pierre,

l’œil qui voit le trait.

 

Je suis le troisième jour

où naît le dessin qui nous chante la légende rythmée,

merveilleuse et cinglante séquence

du tumulte odorant du monde.

 

Mains calleuses qui vous retirez dans les terriers

de l’odeur, ce matin où tracez-vous

les traits du dessin, squelettes d’os fins des ailes

qui battent dans le ciel vers le quatrième jour ?

 

***

 

 

Sont ici photographiés les vitraux du transept nord de la cathédrale de Chartres et des dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Alguima Guindo, Belco Guindo, Dembo Guindo et Hama Alabouri Guindo, de 2007 et 2009.

Ces dessins des poseurs de signes de Koyo sont tous initiatiques ; la plupart sont les supports visuels (exactement comme une partition musicale) de transmissions sur la « généalogie animiste des lieux de vie et d’action » du poète YB et des poseurs de signes. Certains dessins en outre montrent des rites oraux de parole d’accueil des ancêtres habituellement constamment présents ET invisibles (mais ici visibles) mêlés aux poseurs de signes eux-mêmes, accueil du poète lorsqu’il arrive au village de Koyo après une absence. La transcription de ces transmissions orales n’est pas effectuée ici, en raison de leurs grandes longueurs.

 

 

YB

 

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*

 

 

 

 

Hommage aux tués du 25 janvier (marché de Boni, nord du Mali, 2018)

Le jeudi 25 janvier 2018 une mine explose sous un camion arrivant au marché hebdomadaire de Boni, au Mali, oasis entre les villages de Nissanata (où Soumaïla Goco Tamboura habitait avant sa mort au début de la guerre) et de Koyo, deux villages où j’ai travaillé avec les « poseurs de signes » au long de mes très nombreux séjours pendant dix ans. Quelques jours plus tôt l’armée malienne avait « accroché » dans les parages un groupe de rebelles touaregs islamistes. Ce 25 janvier, 26 personnes ont été tuées, dont femmes et enfants, qui étaient montés sur ce camion pour se rendre au marché.

YB

*

 

 

Voilà, la montagne

s’est retournée sur la pointe,

d’une seule explosion est entrée

par leurs bouches dans leurs corps,

ils ont entièrement brûlé.

 

La montagne, l’immense voix chorale

de la montagne a bondi

et est venue les épouser

au moment où ils mouraient brûlés.

 

Des nomades, intégristes racistes,

avaient dissimulé sous le sable de la piste

une mine.

 

Centaines de tonnes de grès

vingt-six tués

milliers et milliers de mots,

c’est notre dignité absolue

du mot, de la parole, que nous portons,

que nous reprenons, transmettons,

ouvrons, élargissons.

 

Vingt-six bouches,

centaines de milliers de grains de sable,

tonnes et tonnes de grès remuées,

c’est la très grande voix de nous tous

qui sous les coups sous l’explosion

refuse tout mensonge toute violence

tout dogme toute féodalité.

 

Si vingt-six bouches et la mienne

et la vôtre sous le choc ont été déformées,

aussitôt la parole nous revient,

plus claire que le feu, plus calme que le cri féodal

car la parole ne brûle ni ne se disloque.

 

Si la violence et la bêtise lui font perdre l’équilibre,

toujours la parole se reprend et retrouve

le mouvement de la vie, de la mer,

des roches et des sables

car toujours l’un d’entre nous

intrépide, ingénu et coriace

donne salive et sang

pour le mot la phrase

que la parole, c’est-à-dire l’humanité,

lui souffle.

 

 

 

 

 

*****

***

*

Sol sauvage – Poème sillage (Venise, octobre 2017)

 

Sol sauvage

 

cycle de sept poèmes créés et calligraphiés à l’encre de Chine et à l’acrylique par Yves Bergeret en deux exemplaires à Venise du 20 au 25 octobre 2017, sur quadriptyques verticaux de Rosaspina 225 g de Fabriano (en 35 x 100 cm), avec, parmi les collages, des dessins au stylo à bille noir que Dembo Guindo, du village de Koyo au nord du Mali, a faits et donnés au poète en octobre 2004, tous sur le thème de la parole active, centre du monde, et des relations animistes denses entre visible et invisible.

Dembo Guindo est présent sur ce blog, s’appelle alors L’Homme-onde : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/07/05/lhomme-onde-avec-dembo-guindo-juillet-2016/

Ces deux cycles de poèmes ci dessous se lisent dans une traduction limpide, ferme et sensible du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/11/06/suolo-fremente-poema-scia/

 

 

1

Les longs dépôts d’algues noires durcissent en pleine nuit.

Certains dorment déjà dans le bus, les veilleurs

plongent dans l’écran de leur téléphone,

leur minuscule puits

avec au fond le miroir de la nuit,

de la brume qui se prépare pour demain,

des dix mille lueurs des chantiers navals,

des cent dernières étoiles qui palpitent encore,

des dix nouvelles étoiles qui arrivent jusqu’à Venise

dans la besace de certains grands étrangers

aux pieds nus, aux livres non écrits,

aux paumes blanches comme la source

dix fois claire qui balbutie glorieusement.

 

 

2

On avait arpenté les montagnes

de crête en crête,

de cime en gouffre.

 

Dorés les mélèzes au fuyant sourire

nous avaient vu descendre.

 

Les bras du fleuve nous ont portés jusqu’à l’horizon neutre.

 

Sur la mer plate on a lancé des vaisseaux.

Sur la lagune on a jeté encore le filet-épervier.

On ne finit pas d’espérer.

 

3

Sur les bancs de roseaux et de boue

Tintoret a dressé une toile haute de cinq mètres.

Il y a peint la pénombre partout

sauf une triple lueur faible,

en haut celle derrière le dieu père sombre,

au milieu celle derrière la colombe,

vers le bas celle derrière le corps nu épais du dieu fils.

Du ciel Tintoret fait descendre des tissus

obscurs pour vêtir sa peau pâle.

Jean qui le baptise est plus sombre que carène renversée.

Le dieu en forme de fils tuable

pour modeler la personne humaine

n’est rien que le tracé sombre

de ses épaules, de ses hanches, de son corps lourd,

juste le trait qui nomme par contrejour, par effort.

Derrière lui, Tintoret peint l’eau boueuse,

des roseaux noirs, l’argile qui ne parle pas.

 

Baptême du Christ, église San Pietro martire, Murano

 

 

4

Il y a mille ans les mosaïstes ont collé leurs tesselles

grosses et fortes en très vaste damier.

On y peut lire récit biblique ici et là.

On y voit jubiler planètes, étoiles, cartes à jouer,

miroirs sombres, ciel enluminé ; forte polyphonie

des étoiles et des pierres, des carrés et des cercles :

né de la main des mosaïstes le monde abstrait-concret

qu’ils assemblent à terre sur le sol mouvant boueux.

Les mosaïstes ont eu raison de nous faire piétiner

l’image du monde. Ils disent : « Espérer c’est piétiner ».

Piétiner, faire remonter par les talons, par les jambes

la longue histoire des morts,

la sève qui fait de chaque pierre la couleur

d’une syllabe de notre long récit.

 

Pavement de l’église Santi Maria e Donato, Murano

 

 

 

5

Sur la mosaïque ils s’accroupissent.

Sur l’ordre du monde figuré par bouts de pierres de couleurs

ils se penchent.

Ils sont très jeunes, très savants, très sincères.

Ils approchent l’oreille du grand savoir bigarré

posé par-dessus le sol qui fuit.

Ils veulent entendre le bourdon qui remonte

par les interstices de la mosaïque.

Ils veulent comprendre

puis répondre

puis créer la nouvelle strophe du long poème.

 

6

Le long poème passe entre les peintures, les mosaïques,

remonte du fond du sol,

passe entre les décors.

 

Le long poème passe entre les bras des peintures,

contourne les décors friables,

socle de paroles belles comme les granits,

pilastres comme les calcaires lointains,

socle et pilastres mythiques et mobiles

auxquels tu joins ta parole libre, de plein vent,

le long poème naît neuf, vierge,

à chaque chant.

 

 

7

L’image foisonne, soutient le long poème,

l’aide à se dresser plus clair encore

sur les eaux sombres et les doutes.

 

L’image foisonne, au soir s’affaisse

comme la voile qu’on oublie,

mais le long poème reste notre mât

aussi dans la nuit, nos successives vertèbres

et il va.

 

 

 

***

 

 

Poème sillage

 

Poème qu’Yves Bergeret a créé et accompagné à l’acrylique en cinq quadriptyques horizontaux de Montval 300g de Canson ( 25 x 65 cm) à Venise les 24 & 25 octobre 2017 à Venise, en deux exemplaires.

 

1

Tu connais la main qui peint

et relève l’image contre l’horizon

et le libère et nous libère.

Elle est faible, elle est familière, féroce.

 

2

La boue vient des Alpes.

L’eau douce vient de Alpes.

Tu crées l’image pour remonter le courant,

attraper la racine des mots

qu’après le récit les nuages découvrent.

 

3

N’y a-t-il qu’un souffle

entre sol et vent

pour promettre l’image

comme seul pieu où amarrer

ton besoin de récit ?

 

4

Ton image t’installe et m’installe,

unique chapiteau de cirque

où le récit ne s’épuise pas

de piétiner sur la boue.

 

5

Voici ton image,

vertèbre ou crâne pour toi,

pour te permettre de t’allonger sur la boue

en y enfonçant le sillage d’un poème.

 

***

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

L’Errance, 1991-1993-2005-2016

Si legge in italiano, tradotto da Francesco Marotta, qui : https://rebstein.wordpress.com/2016/12/22/lerranza/

Petit carnet de format 16,5 cm de haut par 12,5 en papier chiffon à la cuve de 350 g, créé et cousu à la main en 1991 par l’artiste Gille Lenglet, sur lequel j’ai écrit en décembre 1993 un cycle de poèmes intitulé L’Errance, en réponse à une demande du poète martiniquais Monchoachi : à cette époque je parcourais en tous sens les volcans et « mornes » des Antilles et, entre Digne et Nice, la haute montagne du Grand Coyer . En juillet 2005 j’emportais ce petit carnet au Mali ; au village de Koyo le peintre-cultivateur Hamidou Guindo y ajoutait ses signes à l’encre de Chine et à l’acrylique bichrome.

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Hamidou Guindo, alors âgé d’environ 35 ans, posait ici pratiquement tous ses signes comme incitateurs de fertilité, signes de pluie et de gouttes de pluie, semences et graines, paroles de création, rafales du vent pendant la fécondante saison des pluies, juillet & août, où les actes et les rites afin d’entretenir les rares terrasses cultivées dans sa montagne sont essentiels pour la vie de Koyo, son village dogon Toro nomu. Où pendant dix ans je suis revenu pour de longs séjours créer en dialogue avec Hamidou et cinq autres peintres-cultivateurs.

YB

*

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Me reposant allongé dans la pente

sur un fouillis de pierres plates mêlées de neige,

midi, étant descendu du col où soufflait un vent glacé.

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J’entends sous mes os sous les pierres

le chuintement infime de la fonte au soleil.

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En face dans une pente plus haute,

d’un blanc presque aveuglant,

claquent crient des pierres rares

déchaussées par le soleil,

rares, tombent. Menus cris dans le vide.

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Je m’endors. Je rêve aux glaciers

glissant dans les vallées désertiques,

langues des grands vents du ciel

endormies sur des lits de pierres polies.

Un sursaut de quelque chose qui gronde,

un bref souffle repris

et la glace en séracs descend l’escalier

(ou la pente brisée) en secouant

de ses épaules brumeuses

les petits bris de l’amour perdu.

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Puis je vois un cheval au loin dans la brume.

Puis un homme qui court

au bord de la route dans la brume dorée.

Au pied des arbres dénudés

l’humus brun, des fougères jaunies.

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Je rêve au carrelage blanc

posé sur les tombes de la Martinique

comme des petits coups de rame,

réguliers, tendres, à peine sonores

sur l’eau étale de la fonte des terres et des corps.

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Que le poème soit alors

qu’il dévide alors

le mince fil de la pensée

dansant comme une ombre

sur la dérive venteuse des eaux de la terre.

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Que le poème soit alors

qu’il dresse alors

dans la mouvance instable des choses

un cortège d’images moins provisoires,

belles comme les fresques sous les voûtes,

insatisfaites comme les tasses trop petites,

belles comme la foulée d’un corps

sur la neige dure encore sous le vent de l’aube,

heureuses et inquiètes comme une famille de réfugiés

débarquant en guenilles dans l’aéroport,

tombant déjà au bas d’une pente boueuse

où fond la neige.

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Que du poème il reste alors

aussi seuls que les pierres tombant dans la pente

les cris d’une toute petite fille

criant au fond des aéroports où l’on dérive sans fin,

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ses cris aussi réels

que les montagnes blanches mouvantes

où l’on est né

et où l’on retourne dormir

dormir sur elles qui bougent

et fondent dans la lumière.

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*

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***