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La tunique bleue

Le poète Francesco Marotta crée de ce poème la version italienne d’un humanité et d’une musicalité profondes. La voici : La tunica blu | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

*

Comment savoir d’où il vient ?

Très longs os, muscles effilés saillants,

large front, sourire rare

portant les nuages de secret en secret.

Une longue tunique bleue pour seul vêtement,

trouée. Peu importe. Seule la vigilance importe.

Vigilance de la liberté et de la conscience.

Vigilance de la beauté, dont serein le vol plane

entre la couleur bleue, c’est une planète,

et la parole éblouissante, c’est un soleil,

maternelle parole qu’aucun sable,

qu’aucun gouffre jamais n’engloutissent.

Je l’ai rencontré dans le désert il y a vingt ans

au sommet d’une montagne orange. Il y vit.

Je l’ai salué. Il a d’abord été surpris. M’a observé.

Au bout de cinq ans il m’a ouvert

l’accès des grottes où naissent les esprits de sa montagne.

Je lui ai ouvert la porte du poème.

Dans beaucoup de langues notre histoire a été traduite.

Et puis a été dite et dite dans les cavernes du monde.

Sa tunique bleue vient du ciel,

ses trous sont pour les visites

que lui rendent les vents lointains

et pour le rappel des grands absents,

et pour l’écoute de leurs clameurs.

A son long corps très maigre

la tunique usée convient

comme d’ailleurs à quiconque sait dire,

que ce soit dire le non de la révolte,

que ce soit dire le oui de l’accueil.

On m’apprend ce soir qu’il va mal, souffre beaucoup,

muet presque. Il va s’en aller par les trous de sa tunique.

Ah, je me trouve ce jour à six mille kilomètres

sur une tout autre montagne. Lui ne peut même plus

aller ci et là sur la sienne.

Je sens passer dans le vent l’odeur de son long corps

cuit buriné tel pain au four. Les pleurs de sa femme

et de ses fils tourbillonnent autour de son vent noir.

Sa tunique trouée va regagner, je crois, le ciel,

sa meilleure peau, la loquace et rêche,

la tendre et froissée, sa meilleure peau

que la parole tissa au fil des saisons.

Et il est bon que de grands trous distendent le bleu,

chaque trou est porte ou image ou miroir.

Dans tant de bleu il est bon que du fond surviennent

le miroir d’un lac presque à sec, en somme une ville,

l’image d’une forêt en flammes, en somme notre pays,

et la porte, celle de notre insatiable vigilance.

Puis le vent du matin se lève

et, chaleur venant, se met à remonter les pentes

en tirant, tirant la tunique bleue vers ce ciel

où parle le corps de nous tous.

Parfois, avec le vent de plus en plus fort, la tunique

laisse quelques lambeaux bleus sur une montagne noire,

sur un jeune frêne, en passant, sur un toit penché, parfois.

Parfois la tunique se déchire.

Le tissu bleu aux mille trous, voici, traverse la mer

et va, s’accroche à un mât, à un phare, à un pylône, a donné

quelques lambeaux déjà aux murs de la chapelle Scrovegni

près de la mer à Padoue,

quelques lambeaux à un vitrail à Chartres,

à un cri de nostalgie hérissé

au centre d’une plaine, va, va le tissu bleu.

Est-ce elle ou un vaste lambeau ?

Elle s’accroche au mur d’entrée de mon village.

Sous sa voûte on doit se courber pour entrer ;

par frilosité on plante un panneau de sens interdit.

Par ruse on colle en bas du mur

une boîte à lettres jaune pour réunir les messages désespérés

des prisonniers derrière le mur ou les petites enveloppes

vers nulle part.

Mais, oui, un vaste lambeau bleu s’est plaqué sur

le haut mur, déchiré, beau comme le vol

de la parole qui plane par le ciel et la mer.

Des lettres, et même des mots, voyez-vous,

fleurissent dans le bleu sur le mur, des noms de métiers

voués à l’accueil et à certains rites de la joie.

Car la tunique bleue de la montagne orange du désert

fut tissée dans une cascade de joie

où riait tout ce qui parle, en se lavant,

qui parle, et même des lettres jaunes

et des mots orange fleurissent sur le mur

qu’ensemence la tunique venue de si loin,

mais aucun mot n’est étranger,

aucune couleur n’est hostile

car la parole est au cœur de la toute vigilante beauté.

*

Yves Bergeret

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Jetant filet

poème sur un carnet chinois cousu de format 18 cm de haut par 13, contenant 22 dessins à l’encre de Chine qu’Hamidou Guindo y a tracés en février 2004 à Koyo, carnet rehaussé de collages par Yves Bergeret en même temps qu’il créait ce poème les 15 et 16 mai 2021.

Le poète Francesco Marotta propose sa traduction italienne de ce poème, d’une puissante beauté et d’une musicalité profonde : Gettando la rete | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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Pas précipités dans la brume,

ah, ce n’est pas encore la pensée…

Reprendre le récit embaume toute la plaine.

Rire embrase.

Vol de martinets relie caverne et zénith,

délie en un cri trois montagnes.

Qui peut, le bec soudé, éborgné, voler à rebours?

Aucune épaule n’est plus friable qu’une autre.

Les vents lui serrent la main, lui ouvrent le cœur.

La pierre déconcerte le sable.

La lune vient toujours trop vite.

Il jette le filet de la beauté dans la mer profonde

puis s’en retourne mourir dans la grotte.

Il cherche encore sa naissance dans les refrains de la mer.

Par où la mer s’est retirée de la roche

il passe, avec trois ombres.

Sa vie et les mondes farouches sont tirés dans le même filet.

C’est lui qui le tisse, plutôt à l’aube.

La salive de sa mère fit le fil de son filet,

la berceuse au soir

ou le chant de la moisson dont il mange le grain.

Yves Bergeret

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Chasse le boa

Face aux poussées populistes, aux sectarismes médiévaux et aux conspirationnismes illuminés, ce poème a été créé le 7 mai 2021 avec le point d’appui de dessins à l’encre de Chine que l’été 2004, dans les rochers de grès au débouché de Bonko tokié sur le plateau sommital de Koyo, Belco Guindo et Alguima Guindo firent auprès du poète, à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, sur un Leporello chinois à 24 volets de format déplié de 21 cm de haut par 372 cm de long. La vigueur de ces traits à l’encre, même d’entre les oppressions de la féodalité nomade et du grand banditisme, est sœur de la clarté de la parole qui dialogue et ne meurt jamais.

De ce poème le poète Francesco Marotta offre une traduction italienne limpide, sculpturale et puissante à cette adresse : Scaccia il boa | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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1

Au boa constricteur de la bêtise

je dis non.

.

A l’autoritarisme académique

qui est borgne, qui crie dans mes oreilles

et s’imagine penser à ma place

je dis non.

.

A la condescendance dogmatique

qui renverse le lait de ma tasse

et qui tire sur moi ses salves

pour que j’ânonne ses instructions

je dis non.

2

A la bêtise opaque

j’oppose la joie de la cascade

et le rire limpide qui comprend.

.

A la tyrannie

j’oppose de l’aube à l’aube suivante

l’entente entre nous

.

Au mépris

j’oppose chaque soir notre choeur,

heureuse est notre fatigue :

nous avons défriché un nouveau sentier.

3

A la bêtise

je n’ai que ma chemise à offrir en butin

et même un lambeau de ma peau s’il le faut.

.

A la tyrannie

je n’ai que mon rire à délivrer,

tout mon rire, et je le déverse en infini ressac

sur ses marigots boueux et ses écueils noirs.

.

Au mépris obscurantiste

je n’ai qu’encore plus de clarté à répandre

pour que la pluie de la parole

irrigue encore mieux les corps tristes et blessés.

4

A la bêtise

je dis non

et choisis la personne, même dans son ombre,

et l’effort têtu de la montagne vers la parole.

.

A la tyrannie

je dis non

et choisis de multiplier la confiance dans le dialogue

qui fleurit, fleurit vers une perpétuelle moisson.

.

Au mépris

je dis non

et choisis de rendre transparente la frontière

car j’y ouvre brèche, car je lance pont

dont chaque arche est le poème clair

qui accueille.

*

Yves Bergeret

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Grandes calligraphies du dialogue (4)

Des mêmes formats que les Grandes calligraphies 1, 2 & 3, et créées de la même manière en 2003 et 2004, mais avec des signes graphiques tendant exceptionnellement (sauf la première ici) vers l’abstraction, ces Grandes calligraphies-ci voient leurs aphorismes, que je calligraphiai à l’encre de Chine il y a un peu plus de quinze ans, résonner pour chacun de nous dans le temps présent ; je les reprends et les porte plus avant. Temps présent soumis aux dangers des populismes et de la pandémie et, pour Hamidou et Dembo, les poseurs des signes, aux dangers extrêmes des intégristes les plus violents.

Le poète Francesco Marotta propose sa traduction en italien, dense et lumineuse, à cette adresse : Calligrafie del dialogo | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

YB

Le vent a posé son dos sur mon sommeil.

Même dans le poids et la nuit de mon sommeil

des archipels rocheux surgissent.

Se cristallisent. Puis se fendent.

Qui a la tête en bas ? Le vent ou moi ?

Le vent sculpte un escalier dans la masse de mon sommeil.

Violence et malheur descendent les marches.

En dormant je me retourne,

violence et malheur tombent dans leur fange en feu.

En dormant je retourne le vent.

Des enfants accourent, montent hors d’haleine

les marches jusqu’à la paix.

*

Le vent enjambe trois montagnes

et saute droit dans mon torse.

A leurs pieds

trois torrents trois ravins

trois naufrages dans une vie

trois ornières à la charrette du ciel

trois échardes au flanc de la parole

trois sourcils qui ne savent se défroncer

trois villages à la dérive sur les sables des guerres

et toujours la flèche du vent,

elle racle furieuse, elle rampe amoureuse

dans le nuage, sur la mer robuste

et toujours la main de la pensée, mon enfant,

saisissant les trois montagnes

et les plaçant l’une près de l’autre tel un trépied

et la pensée s’y assied

et la parole bondit dans mon torse

et je parle.

*

Je dresse trois pierres au sommet,

qui avalent l’horizon.

Au milieu de ma vie voilà le sommet.

Je sais bâtir.

A perte de vue s’étend l’humaine demeure,

à perte de vie. A perte de voix.

Ne s’éteint jamais le sommet.

Au sommet à contre-vent un croc du néant me mord.

Le venin d’un mot hostile ronge mes os.

Je trébuche : trois pierres à plat sur la cime

m’ouvrent leurs paumes.

Nous mêlons nos doigts

et je dresse mes bras décharnés,

leurs simples phrases, leurs os creux

par où vient souffler le vent.

Trois pierres, les voilà,

trois pierres sœurs des femmes et des hommes

du lointain, harassés de guerre,

ensemble nous mangeons.

*

Sur le ciel une main trace ton nom.

Avec qui manges-tu ?

Entre les sommets le vent porte ci et là notre table

comme un bateau de pêche qui ne trouve où accoster.

Les sommets mangent assis ensemble.

Une pierre est lancée au zénith

et dans le ciel reste en suspens,

sel de la vie, soleil amer et seul,

quatrième pierre, os dur et léger

qui incise sur la peau du ciel

le nom que tu porteras.

*

La montagne danse dans ma voix.

La montagne chante dans ma voix.

La montagne mange dans ma voix.

Le vent invente la quatrième montagne.

Le vent s’approche à pas feutrés de l’os creux

qui l’engouffre et le fait naître

et lui donne le long corps allongé

de la quatrième montagne,

ombre crissante de la plus inaccessible personne.

*

Yves Bergeret

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L’Angle de la maison

Cette publication se lit dans une traduction italienne, limpide, ferme et particulièrement vivante due au poète Francesco Marotta ; on la trouve à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/28/langolo-della-casa/

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Dans l’angle de la maison il y a l’angle de la pièce. Dans l’angle de la pièce qui accueille les hôtes il y a une porte ; elle donne sur l’escalier pour monter à l’étage, d’où une fenêtre à l’est écoute à chaque aube la joie profonde de l’arrivée de la lumière. L’aube n’est pas la trace furtive d’une pureté nostalgique. Elle est la promesse d’accueillir la parole démultipliée de l’autre.

Dans la pièce sur le mur médiéval très épais, juste en angle droit et à gauche de la porte, deux gravures, colorées de rehauts à la main, de villes des années 1580. Je viens de les trouver chez un brocanteur. Une grossière erreur a précédé leur arrivée ici : il y a au moins un demi-siècle, si ce n’est beaucoup plus, quelqu’un les a découpées d’un grand livre des années 1580 intitulé Civitates Orbis Terrarum (Cités de la Terre), publié en six parties de 1572 à 1617 par Georg Braun (1541-1622) et Frans Hogenberg (1535-1590).

J’ai accroché en haut de ce mur la vue cavalière de Lyon, intitulée Lugdunum, vulgo Lion. Dans la moitié inférieure de la page de ce livre on trouvait la vue cavalière de Vienne, la ville juste au sud de Lyon. J’ignore pourquoi on a découpé ainsi la page. La figuration de Lyon est en plongée, vue depuis le haut du fort de Vaise. La Saône coule au premier plan, au pied de collines cultivées ou boisées. De nombreuses embarcations naviguent. Des maisons aux toits rouges se serrent sur la « Presqu’île » entre Saône et Rhône. A cette époque de la Renaissance la poésie du tout nouvel Humanisme était ici effervescente, Maurice Scève restant le plus connu de ces poètes d’alors. Après les guerres de religion, Lyon bourdonne d’activité, de commerce, de pensée et de tout l’élan de la Renaissance.

Sous cette figuration de Lyon, j’ai accroché la carte de Weimar, sur page entière (de 37 cm de haut sur 47). Elle vient du même livre. Elle est intitulée Winmaria, fertiliss. Thuringiae Urbs Praestantissima Vulgo Weinmar. C’est du latin de cette époque, qui n’est plus le latin classique, et cela dit : « Weimar, cité très remarquable de la très fertile Thuringe, [appelée en langue actuelle] « populairement » Weimar ». L’orthographe, en particulier de la toponymie, ne commence à se fixer que deux siècles après.  Weimar est déjà une ville prestigieuse pour son dynamisme intellectuel et économique dans l’élan de la Réforme et de la puissante Renaissance allemande. Au premier plan de la carte se dressent debout deux riches bourgeois. Tout en bas à gauche est inscrit (en latin, en italiques minuscules) que ce travail de figuration, gravée et colorée, de la prospérité de Weimar est dû à (financé par ?) « Johann Wolfius, recteur du Gymnase (Lycée) de Ratisbonne ». La figuration de la ville commence, en bas, en vue cavalière puis se transforme en plan avec noms des rues et places principales. Ces cartes ne servent pas encore à orienter visiteurs et voyageurs mais diffusent, grâce à la toute moderne imprimerie, le prestige commerçant et intellectuel de ces villes. Fière civilisation européenne, alors, s’assignant avec enthousiasme la mission humaniste de mieux bâtir un monde où pèserait moins le « péché originel ».  

Sur le long mur à droite de la porte, trois calligraphies pour louer la vie créatrice et son inlassable élan. Je les ai créées le 5 juillet 2017 à Châtillon en Diois, dans les galets du torrent du village : encre de Chine, acrylique et collages de petits dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc épic, de 2006, de Dembo et Belco Guindo.

Ces trois poèmes calligraphiés disent :

« L’eau du torrent roule du feu ;

par paliers c’est la joie rustique et fauve

aux mains pétrissantes :

voilà l’amnistie qui met

la montagne sous tes pieds ».

« Dans le calcaire et la marne,

dans l’argile et le grès

un volcan gronde.

Chaque galet du torrent

garde l’odeur d’un amour

ou d’un meurtre animal.

Dans la terre et la marne

la parole aux mains pétrissantes

reprend l’épopée au départ. »

« Sous les mains pétrissantes

l’eau la terre le feu

choisissent une âme d’ancêtre :

c’est la forme tombée du ciel,

humble météorite,

un poème,

signature aux mains pétrissantes. »

Les petits dessins de Dembo et Belco sont tous liés à Barka, ancêtre mythique de Koyo et potier qui confectionnait au four lent les jarres sphériques de terre cuite où se garde, dans l’angle sacré de la maison, l’eau que seules les femmes vont chercher à la source un peu au dessus du village.

Entre les deux villes Renaissantes et le triple poème de l’énergie créatrice élançant la vie, la porte de l’angle est poussée. L’escalier de bois vers la fenêtre de l’aube est juste derrière, toujours en attente. Toujours en accueil. Sur la porte la photo des piliers de grès ocre flamboyant d’une falaise de Koyo. Dans un pli vertical de roche au second plan à droite se devine le cheminement d’escalade verticale pour accéder depuis la plaine de sable au village bâti sur le plateau sommital. Regardez bien, en haut à gauche, les trois poseurs de signes, Dembo, Belco et Hamidou, tous de la grande famille Guindo. Avec moi ils ont posé pendant dix ans les signes de la dignité humaine et de la parole s’ouvrant toujours plus, stable et fidèle, claire et centrale. La figuration, ici photographique, montre que les trois immenses piliers de roche verticale sont eux-mêmes de la parole en acte, dense et robuste. Soulevant la terre parlante, parfois douloureuse, où les trois poseurs de signes vont, pieds nus, tout en écoute, en création, en dialogue. Soulevant les deux villes de la Renaissance, se tressant à elles. Soulevant les trois calligraphies verticales, se tressant à elles.  Soulevant la maison d’où je vous écris cette prose de liberté et d’inébranlable confiance dans la parole claire d’ouverture, d’écoute, d’accueil et de dialogue.

Yves Bergeret

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Malgré les guenilles (3)

Ce troisième épisode arrive lui aussi dans la langue italienne, grâce à une traduction fluide et forte du poète Francesco Marotta ; on peut la lire par ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/16/nonostante-gli-stracci-3/

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Les martinets ont figure humaine.

Libres, femmes et hommes sont des martinets,

sporadiques héros de la joute qui bataille aussi en moi,

fulgurants héros qui tirent le cèdre

par bonds dans le cœur du vent.

Avec leurs plumes noires et brunes ils me précèdent.

Ils ont appris depuis des siècles les cris de révolte

et encore maintenant avec moi se rebellent

contre les collines monstrueuses

qu’on les a forcé de courtiser, de remblayer.

Ils s’en doutaient, leur énergie était engloutie

dans les guenilles, les miroirs arides, les breloques.

Ils étaient esclaves, ils poussaient des brouettes

perpétuelles de boue et de gravas.

Or mes os sont devenus ligneux,

aussitôt le souffle s’est mis à les traverser,

aussitôt le souffle m’a appris

que, oui, les martinets creusent et creusent les galeries

sous les collines pour nous tous ; et soudain fusent

pour répéter dans le ciel les tracés des sentiers

souterrains ; puis disparaissent car ils creusent

encore sous les collines honteuses ;

puis jaillissent dans le ciel

et me donnent cœur à ne jamais renoncer

et m’escortent jusqu‘au cèdre ardent.

Avec les martinets je parle.

Ils donnent leurs ailes à mon souffle.

Ils traversent ma bataille.

Ils empoignent d’étincelantes visions

et me prêtent leur pouvoir d’agir

avec le sang du sanglier.

Ce sont eux qui dressent les montagnes vers le zénith

et qui avivent l’impatience vers plus de joie,

plus d’écoute, plus de paix.

Ils dressent la masse de la montagne.

Aucun pilier ne tremble. Ils érigent

l’escalier dont mes os ligneux sont les degrés

et je nomme les martinets, les héros, les degrés.

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Yves Bergeret

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Malgré les guenilles (2)

La version italienne, d’une vigoureuse beauté, de cette seconde partie du Poema est due au poète Francesco Marotta; elle se lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/13/nonostante-gli-stracci-2/

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Les clefs d’or tintent.

Les unes contre les autres sonnent les pierres.

C’est le vent qui passe.

C’est le souffle intrépide

qui rappelle sans cesse « liberté, liberté »,

« vigilance, résistance ».

Le cèdre torride écarte le froid,

découd toute guenille, éparpille tout entour.

Parle-moi, grand cèdre !

Le vent passe dans tes branches.

Le souffle sent le cèdre.

Le cèdre torride me dit qu’il pousse

de l’autre côté de la mer.

Ai-je assez de force pour aller avec les martinets

à l’autre bout du ciel ?

Ai-je jeté assez d’âneries qui lestaient mon corps ?

Ai-je renié assez de la gloriole

qui a entartré mes os ligneux ?

Battent, battent avec moi

les ailes de vingt compagnons,

nous scindons les airs.

Partout le souffle porte graines du cèdre.

Est-il migrateur qui ne porte ses graines,

graines noires graines blanches

germant dans le souffle ?

*

Au plus près de l’écorce odorante

tourne et tourne le souffle.

Large est le tronc du cèdre, creux et plein est le tronc,

le second souffle du souffle emplit le tronc.

Vide plein le tronc ample du cèdre

enfle et soulève l’air,

enfle et soulève la surface de la mer

tant à midi que la nuit quand toute surface

défaille et disparaît

et que l’isthme de l’amour surgit et disparaît,

alors les deux corps retombent chacun dans son île

et le souffle redevient l’alternée parole

de l’un et de l’autre, inépuisés,

l’alternée parole

qui franchit les espaces, qui enjambe les enclos

où tuent les puants hallebardiers des dogmes.

Les enclos grognent et s’infatuent.

Les enclos achètent et vendent.

Les guenilles singent la parole.

Les breloques marchandent.

Dans ce monde où tout s’achète et se méprise

le plus coupable c’est moi

si un jour je me dessèche d’amertume.

Martinets, donnez-moi un peu d’écorce du cèdre !

Main nue, dépèce le sanglier à nouveau

pour que son sang irradie illumine notre cèdre

et que le souffle de nos os ligneux

claque la porte-aux-guenilles !

assèche la douve-aux-guenilles !

Gibier dans la grotte, pleure et ris !

Dans les gouttes de ton sang miroitent notre refus,

ma colère, mon coup d’éclat et je saute

dans le chant que mes os ligneux

lancent par-dessus toute violence.

*

Mes cheveux sont les courants des rivières.

Mes mèches tremblent dans les nuages hauts.

Les nuages rapides naissent de mon crâne.

L’aller et le retour des marées, le ressac

et la houle, le reflux et la profondeur

de la mer brassent ma toison, ma

chevelure où je ne suis plus rien.

La nuit habite la partie droite de mon front

et ma joue droite ; à mon nez s’appuie l’aube.

Sur ma tempe gauche le jour fait son nid.

Lèvres closes peut-être, c’est sans importance

car le souffle de mes os ligneux

est la parole des femmes, des ancêtres et des hommes

qui me drosse à tout va.

En moi au lieu d’un centre j’ai un pont.

Le souffle de mes os ligneux me drosse

d’une rive de mon corps à l’autre.

Ma foule lutte, corps multiples luttent,

toutes les syllabes de la parole en vrille.

Des chevaux se cabrent,

des hommes tombent du pont.

Les vents et les vagues chassent vers la gauche

les jambes des chevaux et des hommes.

Sanglante bataille, lutte par violence

et cris étouffés, ma peau n’est plus que rides.

Le souffle s’embrouille,

les guenilles poussent dans les fissures,

qui piétine dans mon corps ?

J’entends mon mouvement de foule

et par ici et puis en sens contraire.

Grince et geint l’os ligneux

du monde, le souffle s’éraille.

Mais le cèdre, il rend à la parole le sang,

il ne craque pas

ni ne plient ses branches dorées,

*

Yves Bergeret

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Malgré les guenilles (1)

Poema créé par Yves Bergeret en regardant des dessins qu’Alguima Guindo a tracés à Koyo sur un petit cahier d’écolier en juillet 2006 (certains sont présentés ici) et en illustrant quelques-unes de ses strophes à l’encre de Chine, l’acrylique et avec collages sur diptyque et quadriptyques de Canson Montval 250g, à Die, du 15 novembre au 5 décembre 2020 (à l’arrière-plan des strophes calligraphiées, détails d’un poème-peinture créé avec Alguima Guindo le 26 juillet 2009 à Koyo, Bisi).

Le poète Francesco Marotta a créé une version italienne de ce prologue et de la première partie de ce Poema, dans une splendide langue, puissante, vivace et combattante. Pour lire cette traduction il convient de cliquer sur ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/07/nonostante-gli-stracci/

*

*

Prologue

Les chiens aboient dans la forêt.

Dans la pente touffue les chiens aboient.

Le gibier pleure dans la grotte.

Au soir tout au fond de la vallée

sous la falaise glacée

elle entre dans le pavillon des chasseurs.

Elle voit.

Ils traînent le cadavre du sanglier

et le pendent tête en bas.

Du cou au sexe ouvrent le corps.

Les viscères dégorgent rouges.

Ainsi jaillit le soleil de la nuit.

*

Le sanglier mort est pendu au nombril du ciel.

De ses pattes dégouline

encore un peu de sang

qui abreuve trois arbres dorés.

Malgré le sang les feuilles des trois arbres meurent.

Brassage d’humus et de sang à l’automne

invoque le cèdre torride.

A ses branches on pendra

des clefs d’or pour ouvrir la mort.

Car gouttes de sang du sanglier

portent semences de lutte et de vision.

Déjà la foule circonscrit sur le sol noir   

une arène. Ceux qui dansent surgissent,

et des actrices, et un chœur.

*

Malgré les guenilles, 1

Pour aller d’une vallée à l’autre

sous les collines sinuent des sentiers souterrains.

Ils se croisent parfois.

Alors leur toute petite lueur intérieure

devient aveuglante.

C’est la lueur aveuglante qui fait pousser

les racines des arbres que sont mes os.

Ils ne sont pas si durs que vous croyez :

ils sont ligneux.

Ils savent même flotter

à la surface des mares profondes

et la nuit à la surface de la mer

quand justement la mer n’a plus de surface

et que tout est obscur ;

alors par le trou de mes os souffle un vent

qui chante. Ce chant c’est moi.

Les branches des arbres tendent les montagnes

dès que je pose les yeux sur leurs pentes têtues ;

en même temps je circule dans leurs profondeurs.

Les rameaux des buissons enflent les collines

dès que je pose les yeux sur leurs mollesses bizarres ;

en même temps je circule dans leurs profondeurs.

Mes os ligneux sont d’un bois très souple et creux.

Soyez doux, soyez soigneux

car je vibre pour un rien.

Ce que je vibre est l’âme parole du monde,

soyez prudents.

*

Avez-vous perçu que la brume c’est moi ?

C’est-à-dire l’haleine et la buée du chant

chanté par mes os.

Je vis à l’aube et un peu après

car les racines m’exsudent.

Je semble n’être plus que ce qui m’entoure

et qui doucement me pousse dans le travers

des pentes et dans le crissement des bourgs .

Je ne suis parfois que ce qui m’entoure

et m’étonne.

Or défaisant à midi la brume, je vois

que sous elle a accouru se ventouser

une bibeloterie grise et puante.

En fait je le vois, je suis double :

à la fois l’illimité noyau,

deux étranges yeux blancs

systole diastole

cri et refus, ou plutôt

mémoire et pensée, ou même

espoir et ténacité

et à la fois tout un bricolage mien alentour

des ceintures, des bretelles, des baudriers,

des bandoulières, des diplômes, des inventaires,

des listes, des licols

qui d’une poigne de fer

se tiennent les uns les autres

Ah, si je m’entoure, je m’essouffle, je m’étouffe.

Je ne suis alors que cadastre du temps et du monde,

des limites et des parcelles, des tiroirs et des placards,

des pâtures et des clôtures.

Devrais-je être ce qui m’entoure,

j’en souffre, c’est poison.

Chaque printemps le tiraillement

entre mes yeux globuleux et mon entour punitif

tire si fort, tire jusqu’au sang…

et je pars, quasi nu bien sûr, enragé,

clandestin s’il le faut,

hypocrite s’il le faut. Ou pudique.

Je traverse de longues contrées plates

et m’arrête peu car leurs habitants m’ennuient.

Pour payer ma pitance je laisse un à un

des lambeaux de mon entour, en troc :

un effilochage de vieux mythe raté, une médaille

de guerrier, une courroie, une chaîne.

Même si ça grésille encore un peu.

Je les jette sans regret,

ces bredouillages de mauvais Massenet.

Car je veux retrouver le chant qui se souffle

par le trou de mes os ligneux,

ce chant que je suis, sans savoir si j’y suis.

Je traverse de très longues contrées salées.

Trop souvent la violence me prive de mon chant

et j’en deviens muet, les yeux encore plus distants.

Je devrais me contenter de mes épluchures,

lambeaux raidis de crasse,

fatuités académiques qui m’abrutissent…

Allez, vous vous y fiez trop vite,

vous vous rassurez en ricanant

mais moi via les sentiers souterrains

je suis déjà soufflé vingt collines plus loin.

La vingt-et-unième se dissout

dans le grand jour éclatant

de l’harmonie du chant à mille mouvements

et son souffle paisible ouvre

tant d’espace entre mon regard devenu bleu

et mon entour devenu pattes noires de cent fourmis,

tant d’espace, tant d’espace que son sang

est la joie de l’aube,

tant d’espace que je suis l’aube.

*

Aisément s’est dissoute la vingt-et-unième.

On m’avait toujours averti qu’elle était pire

que mon entour et qu’elle grinçait et pliait

et geignait, quérant pitié.

Son humeur et son corps étaient de rouille,

d’excréments et de tricheries minables,

en somme une surabondance de hochets,

de grelots et de grotesques récompenses

telles que médailles, prix littéraires, reventes

et autres morsures plus toxiques les unes que les autres.

Je suis l’aube au devant du souffle de mon chant.

Des sentiers sous les vingt collines je débouche.

Je serre la lumière et la vision dans mon souffle.

De mon entour ma mémoire ne convoie

même plus les noms ni les ombres.

Mon souffle ouvre la lumière et la vision.

La vingt-et-unième colline s’émiette

dans le souffle en légers et légers et légers

pigments qui tintent à l’horizon

quand mes os ligneux prennent l’air, prennent vol

et, aspirant les courants ascendants,

renversent l’ordre du monde,

posent les cimes en bas et les caves au zénith

et engagent le grand récit

où le sang ne coagule jamais

mais tisse le libre lien entre tout os ligneux

et tout mot volant heureux dans la paume du ciel,

entre tout os ligneux et le cèdre torride

où le cliquetis des clefs d’or ouvre la mort ;

et libre elle s’en va, battant des ailes,

sans se retourner,

je chante à jamais, je chante.

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Grandes calligraphies du dialogue (3)

Yves Bergeret

le 25 novembre 2020

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De ce texte le poète Francesco Marotta offre sa version italienne, fluide et dynamique ; on la lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/11/26/grandi-calligrafie-del-dialogo-3/

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Ce 15 août 2004 l’hivernage, c’est-à-dire la saison des pluies, nous donne encore une violente mais courte tornade. L’hivernage ici, c’est seulement juillet et août, une tornade ou un orage extrêmement violent tous les huit jours. Trombes d’eau massives. Dans la montagne ou sur la plaine sableuse les dizaines et dizaines d’éclair sont particulièrement dangereux. Dans la montagne nous trouvons de quoi nous abriter à peu près pendant les deux ou trois heures de pluie intense, une grotte, un auvent de roche, un petit surplomb. Nous nous taisons, nous observons intensément.

Ces masses soudaines d’eau érodent fortement la montagne. Leur écoulement rapide a créé dans le grès du long plateau sommital une sorte de longue rigole d’écoulement, sur quatre ou cinq kilomètres ; puis l’eau en se jetant dans le vide forme la très puissante cascade de Bonsiri : les parois de part et d’autre de la cascade et son bassin de réception regorgent de mythes Toro nomu. L’écoulement brutal des eaux dans la rigole d’écoulement du plateau a créé des poches, des enfoncements, des petites gorges ; et même une bonne vingtaine de « marmites de géant », ces cuvettes profondes de quelques mètres qu’en roulant sur elle-même sous l’effet du puissant courant des grosses pierres creusent sur place.

Les Toro nomu appellent en toro tégu, leur langue, ces mares temporaires dans la roche des « taga ». Elles sont un peu plus de quarante au fil de la rigole d’écoulement. Les dix mois de la saison sèche elles sont vides et poussiéreuses. Les tornades de l’hivernage les emplissent activement. Elles vrombissent, elles bouillonnent. Voilà leur présentation hydrologique. Mais la pensée animiste des Toro nomu formule les choses de manière plus riche et plus complexe.

On se rappelle que pour eux la totalité du réel est de la parole. Les « taga » sont les demeures des âmes des ancêtres. En saison sèche ces âmes sont inaccessibles et la « taga » n’est que leur silence et, en quelque sorte, leur sommeil. En saison des pluies par les mouvements de l’eau les âmes des ancêtres parlent ; après un rite d’ouverture du dialogue renoué (que je décris en détail dans mon livre Le Trait qui nomme) les Toro nomu, cultivateurs sédentaires, se penchent au bord de la « taga » pour y puiser respectueusement l’eau-parole des ancêtres afin d’en verser sur la toute petite parcelle qu’ils cultivent sur la dalle de grès qui borde la « taga ». L’eau-parole des ancêtres abreuve la terre et la graine : la rencontre du travail du cultivateur avec la parole ancestrale nourrit la famille.

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Ce 15 août, Hamidou et Yacouba, deux des « poseurs de signes », avec lesquels je travaille et marche par plaine de sable et par montagnes depuis cinq jours, me disent souhaiter que nous redoublions la puissance sacrée et nourricière des « taga » ; pour cela nous devons créer leurs poèmes-peintures. Je déploie au sol trois grands papiers chinois à calligraphie de 68 cm de large par 135 de haut.

Je calligraphie d’abord (les « poseurs de signes » me demandent toujours de commencer) « La mare reprend souffle dans la paume de la montagne ».

Puis Hamidou crée un grand tracé rose, qu’il double de rouge. Ces poèmes-peintures, on le sait, sont créés au sol et on les vit, les sent et les réalise comme des sortes de « vues aériennes » ou de cadastres de la pensée symbolique. Mais pour la commodité du lecteur je les présente ici comme des œuvres verticales. Depuis le bas gauche Hamidou trace les deux rives du parcours sinueux de la rigole d’écoulement des eaux de l’hivernage ; ce parcours aboutit dans la partie supérieure de la feuille à la « taga » dont les dix doigts intérieurs inégaux enserrent la « paume » : trois en bas, sept en haut. Cette paume est nourricière. Les doigts sont les paroles des ancêtres et/ou les gestes de cultivateurs qui viennent puiser l’eau pour l’irrigation. Vu « à l’européenne », donc verticalement, un avant-bras brandit la paume de la vie nourricière.

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Ensuite je calligraphie : « La mare enroule sur elle l’horizon nocturne ». Dans les langues européennes l’horizon est la limite entre ciel et terre dans l’espace que perçoit l’œil. La langue Toro tégu n’a pas cette notion ; mais la limite spatiale fondamentale est entre espace proche géré par les rites et espace lointain non harmonisé par les rites et où se déchaîne la turbulence violente des puissants esprits invisibles, des bandits et des fauves. Cette limite animiste est mobile, en particulier la nuit, où elle se rapproche considérablement des maisons : impossible de dormir « dehors » à la belle étoile sur le haut plateau de même que marcher la nuit est dangereux à l’excès.

En bas de la grande feuille Hamidou peint un damier de petites terrasses cultivées dont chaque carré porte, en forme de cocarde la plante-graine de parole qui va croître. En haut il trace le contour de la « taga » avec en cocardes ouvertes les paroles fécondes des ancêtres et, je crois, les bras croisés des cultivateurs qui puisent l’eau ; quasi au milieu Hamidou trace au moyen d’une croix dans un arc de cercle la figuration de la nuit, thème graphique usuel à tous les « poseurs de signes » avec lesquels je travaille. Car la « taga » est si féconde et puissante qu’elle peut enserrer, laver, réengendrer la nuit elle-même et ses violentes ambiguïtés.

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Enfin je calligraphie : « La mare m’écoute respirer avant ma naissance ».

Yacouba peint en vert, en « haut » de la feuille une « taga » rectangulaire à double rive : double tant elle est sacrée. En « bas » il trace, comme Hamidou, les deux rives de la rigole d’écoulement. Les deux silhouettes sont les êtres humains : en gestation avancée dans la rigole d’écoulement / en embryon hors rigole, tout en bas à droite, et sans doute en saison sèche. Les cercles verts figurent la parole en acte. Yacouba a l’habitude de figurer par des sortes de petits traits hérissés l’irradiation de la puissance sacrée animiste d’un lieu ou d’une personne : il pose ici ces petits traits en rouge, tous tournés vers l’intérieur des formes car la gestation est en cours. Je fais l’hypothèse que les deux doubles cercles tout en bas sont les puissantes paroles qui élancent l’ensemble et du processus des « tagas » lors de l’hivernage et du processus lui-même de cette figuration peinte.

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Grandes calligraphies du dialogue (2)

Yves Bergeret

le 3 novembre 2020

Ce deuxième article aussi se lit en italien dans une traduction dynamique réalisée par le poète Francesco Marotta. La voici : https://rebstein.wordpress.com/2020/11/04/grandi-calligrafie-del-dialogo-2/

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En compagnie de Dembo (https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/10/30/grandes-calligraphies-du-dialogue-1/) Belco chante dans la plus haute responsabilité les paroles rituelles de deux passages fondamentaux de l’existence : au moment du voyage de l’esprit hors du corps humain lors de l’enterrement et au moment de la formation du nouveau circoncis. Ce dernier reçoit par les voix gémellées de Dembo et de lui tout le savoir rituel utile à sa vie d’adulte. Cette transmission initiatique dure deux mois, à raison d’un long chant initiatique par soir. Belco et Dembo sont des acteurs essentiels de la permanence temporelle et de la continuité spatiale du monde et de la vie. Ils sont au village les deux seuls acteurs de cette fonction. On se rappelle que la substance-même de la vie et du monde est la parole, selon le peuple Toro nomu. Je renvoie ici à mon livre Le Trait qui nomme.

En saison sèche, de septembre à juin, lorsque s’absente complètement l’eau de la pluie, donc des torrents et des cascades sur leur montagne de grès, espace et temps se distendent cruellement mais toujours pacifiquement. La parole n’est plus fluidement fécondante ; elle nécessite d’être entretenue, agitée, abreuvée, retournée (comme une terre arable) par le Chant nocturne sacré des Femmes aînées sur le « giérin », place centrale du village.

Février 2004, voici cinq ans que nous travaillons ensemble, les six « poseurs de signes » graphiques et moi, qui suis le poseur des lettres alphabétiques de la parole poétique : ensemble sur le même tissu ou le même papier, par l’acte de création en dialogue d’un poème-peinture, nous activons la parole qui en cette saison très aride certes raidit, faute de l’eau pluvieuse, mais sans jamais mourir. On aurait pu croire que la disparition de la pluie distendrait et même fissurerait l’espace. Eh bien non.

Ce 25 février 2004, Belco me montre les pierres lisses et ovales près de la dalle brûlée de soleil où nous allons peindre. « Yves, tu vois ces pierres, la parole ne s’arrête jamais. Tegu dumno abada. La pluie est partie depuis septembre. Nous allons dire comment la parole se concentre ces mois-ci : trouve les mots pour poser ton poème et puis je peindrai après toi ». J’étale une très large feuille à calligraphie, de 150 cm de haut par 96. Contre le vent je leste ses bords avec des petites pierres. Je calligraphie : « Chaque pierre a mangé un morceau du ciel ». Car ces pierres à la si parfaite forme ovale sont la concrétion la plus dense de la parole : comme des perles au fond de quelque océan minéral. Parole, elles vivent. Elles respirent. Elles parlent, par exemple avec Ogo ban, l’ancêtre d’il y a un demi millénaire. Organisme vivant, en saison sèche chaque pierre se nourrit de la fluidité raréfiée de la parole et « mange », oui mange un morceau du ciel. Car le ciel est l’eau future, infimes gouttelettes que dans quatre mois le vent, auxiliaire de la parole, abondera en familles de gouttelettes puis en foules de gouttelettes jusqu’à créer le nuage et le nuage donnera l’eau. En bas de la feuille Belco figure la pierre comme être vivant polychrome ou tendant trois mains pour saisir un peu de ciel ou émettant trois plantes étranges ou émettant l’haleine humide de trois mots.

Mais « en haut » de la feuille Belco trace deux rectangles clos sur eux-mêmes, en rose surligné de rouge. Deux portions de ciel, deux tranches de ciel dont la plus petite enserre un oiseau Je me rappelle la fonction de l’haruspice romain qui d’abord trace dans le ciel un rectangle sacré et qui examine ensuite ce que lui indique le vol des oiseaux entrant dans ce rectangle ou le traversant. Parallèlement, les Toro nomu sont extrêmement attentifs, juste avant la saison des pluies, à l’arrivée de la première grue migratrice qui, en choisissant telle branche de tel arbre au village, désigne si ce n’est décide l’intensité des pluies à venir donc des récoltes : ils appellent cet oiseau quasi prophète Ogo saï.

Entre les deux tranches de ciel Belco figure la lune et une étoile, « signe » déjà classique parmi les signes que peignent les six « poseurs de signes », pour désigner le ciel.

Et je ne serais pas étonné que le rouge qui renforce les deux tranches de ciel ainsi que la grosse pierre en bas soit la marque du sang bénéfique du sacrifice, toujours nécessaire au moins dans la pensée des « poseurs de signes » pour raccorder sans cesse ce qui dans la turbulence du monde pourrait se distendre voire se séparer et, alors, dépérir, car séparé.

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« Déploie sur la dalle une seconde feuille, me dit Belco. Nous continuons ».

La nouvelle feuille a le même format. J’y calligraphie, entièrement sur le bord gauche sauf le dernier mot : « Si je dois douter de toi, la montagne recule ». Anecdote quasi insignifiante : il y a quelques jours dans la plaine de sable un homme qui n’était pas du peuple des Toro nomu avait devant nous ironisé sur notre groupe, les « poseurs de signes » et moi. Son motif était obscur, jalousie, zizanie, simple bêtise, je ne sais…Mais tout comme la disparition de la pluie apparemment dessèche le réel au risque, faux, de le fissurer, cette moquerie étrangère aurait pu fissurer notre entente et déstabiliser notre petit « baïlo » (= « groupe de parole » ; je renvoie à nouveau au Trait qui nomme). Mais dans la conception toro nomu du réel, dont la substance est entièrement de la parole, l’espèce humaine est aussi de la parole : elle a pour fonction d’être les « jardiniers de la parole ». Et l’espèce animale, domestique ou sauvage, là-haut dans les rochers du plateau de grès, est constituée d’« auxiliaires des jardiniers de la parole ». Il s’agit bien sûr de la parole claire, stable, fondatrice et unie. Les Toro nomu ne doutent jamais les uns des autres, mais ils sont toujours conscients et respectueux du degré de chacun dans l’initiation à la parole. Le mensonge est inconnu, la fourberie de même ; éventuellement on trébuche par immaturité. La dynamique de parole étant partout en travail et constituant tout, le réel ne se dissocie jamais. Sauf dans la plaine où le grès se délite en sable et où l’espèce humaine souffre dans la violence féodale qu’imposent les maîtres nomades à leurs quantités d’esclaves quasi muets. Mais Belco et moi, les « poseurs de signes » toro nomu et moi poète, nous œuvrons ensemble à la dynamique de la parole que nous re-fécondons sans cesse par l’acte de création des poèmes-peintures ; exactement comme le petit « baïlo » des Femmes aînées chante-danse la liturgie de la parole-cœur du réel certaines nuits de la saison sèche.

Si du doute s’insinue entre nous, c’est que la parole se délite et que la montagne va se déliter en masse sableuse.

Le doute, Belco le figure avec ses lignes de peinture verte. Qu’il rehausse de traits volontairement hésitants de peinture rouge. Le cercle en haut à droite désigne le « giérin », la place du Chant nocturne des Femmes aînées. Elles sont habituellement huit, ici deux fois moins et elles délaissent la moitié inférieure de leur « orchestra » (=«giérin »). A gauche Belco trace le grand tambour rituel, rectangle ici gauchi et aux traits internes irréguliers car peut-être les tendeurs de la peau à battre en rythme se sont détendus.

En bas Belco trace une forme peut-être architecturale qui m’est mal perceptible. Je dirais qu’elle est une montagne en voie de dissociation, les trois quasi rectangles partant chacun de son côté ; les petits cercles rouges sont les paroles-racines dont une des trois montagnes devient pauvre, tandis que les deux autres sont déjà muettes.

Pourtant la force graphique de ce poème-peinture est si précise et si perceptible (la netteté des trois grandes formes tracées par Belco, le rythme des petites et grandes lettres de l’aphorisme poétique) que cette œuvre s’attache à annihiler le doute et en fait un murmure à peine audible derrière l’horizon sur lequel danse le rythme aérien des signes.

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Les Toro nomu (nomu = les gens / de toro = la pente accidentée de la montagne, où jaillit l’eau de sources rarissimes) parlent le Toro tégu (tégu = la parole, du toro : de la pente fertile voire humide de la montagne). Le Toro tégu est le lien de compréhension, de solidarité et de communication entre les Toro nomu. Le Toro tégu, non écrit, est la vibration sonore de la parole (tégu) qui est en profondeur la substance active du réel. Le Toro tégu est la peau de la parole. Peut-être même l’haleine de la parole.

Le réel est constant et permanent ; sa dynamique animiste, sacrée, visible et invisible, exclut toute séparation et toute rupture de lien. Le réel et donc l’espace sont avant tout perçus tactiles, avant que visuels.

La langue Toro tégu a une expression d’une grande richesse : giro ka. Elle peut se traduire par : devant. Mais elle est composée de giro, qui veut dire l’œil et ka qui veut dire la bouche et qui veut dire aussi, en conséquence dans ce système de pensée et de perception sensible du monde, la porte, c’est-à-dire l’unique ouverture de la maison-corps pour voir, boire le monde et s’en nourrir. Si un Toro nomu me dit « marche giro ka », il me dit « marche vers ce que la bouche de ton œil sent, humecte, lèche, suce, va manger » ; mais je traduis dans ma langue européenne presque dépourvue du sens de la tactilité : « marche devant toi ». S’il me dit « regarde giro ka », il me dit « comprends ce que la bouche de ton œil perçoit, humecte, hume, lèche, baise, mangera peut-être » ; mais je traduis « regarde devant toi » en suscitant une distance entre le regardant et le regardé. Le regardant européen, moulé par deux millénaires et demi d’idéalisme platonicien et par les diverses transcendances qui s’en sont suivies, s’il veut voir de près, louche et voit trouble ou même ne voit rien.

Oui, chaque pierre a mangé un morceau du ciel : elle a si bien regardé ce morceau du ciel, qui est eau de pluie dans un futur assez peu lointain, qu’elle l’a assimilé et bu et digéré et qu’elle a grandi, parole en croissance sans fin.

Yves Bergeret

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