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Douki

L’homme à la grande paume, Dembo Guindo (nous le connaissons déjà ici : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/02/26/paume/) monte avec moi le 14 août 2004 sur une autre montagne que la sienne dans son désert. A plusieurs heures de marche par la plaine de sable. Il l’appelle Douki. Plus personne ne l’habite depuis des siècles. Le lendemain il dessine sur un petit « Cahier de dessins » de 22 cm de haut par 17, à l’encre de Chine et au pinceau, ce que je montre ici dans l’ordre où il l’a fait. Il me donne ce Cahier et me dit « d’écrire ce qu’il a écrit » ; en ce difficile 3 avril 2020 je le fais ici.

YB

On lit en italien ce poème dans une traduction lumineuse du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/04/05/sulla-montagna-di-douki/

 

 

1

 

 

 

 

Nous sommes montés par le tracé du milieu.

Le haut est un plateau.

La paroi est presque verticale.

A gauche c’est le tracé de notre volonté.

A droite c’est celui des ancêtres nés à Douki.

Ils ont accompagné notre montée.

Ils nous regardaient sans avoir encore décidé

s’ils nous accepteraient là-haut.

 

 

*

 

 

2

 

 

 

Quand même à mi paroi

nous avons bien fait de nous asseoir

dans un abri d’ancêtre sous un surplomb.

Au centre les trois pierres pour poser

une marmite de terre sur des braises.

Autour cinq yeux écarquillés.

D’ailleurs ce sont cinq oreilles.

On nous observait et nous écoutait.

Et nous aussi écoutions et observions.

Dans le vent violent les oiseaux faisaient

grand effort pour rester en planant

à notre hauteur. Soudain ils ont plongé

vers le bas de la paroi. Les ancêtres

les avaient libérés en leur disant

que nous pouvions continuer l’ascension.

 

 

*

 

3

 

 

 

 

Ce sont les pierres plates au sommet

que nous avons choisies, peintes et dressées.

Nous avions décidé de donner salut

à la force de la vie de Douki.

Toi tu as peint tes lettres

qui font germer tes mots.

Moi j’ai inventé des signes que j’ai peints.

Ces pierres font germer notre pensée

et jaillir l’eau de la parole dans le désert.

Nous avons bien installé et calé les pierres.

Elles enjambent la mort.

Elles font arc par-dessus la peur.

Très légèrement courbes parce que

nos arrière-petits-enfants

viendront y boire.

 

*

 

4

 

 

 

 

Les oiseaux sont revenus.

Heureux de nos pierres.

Ils sont allés planer très haut.

Vraiment très haut.

Ici j’ai tracé ce que les oiseaux ont vu

du haut du ciel : les très profonds ravins dans

la montagne de Douki et dans celle de Koyo

se sont mis en parallèle

car ils allaient soulever nos montagnes

et les faire danser ensemble,

chacune dans son pas,

dans la germination et la gestation

de la parole qui soulève tout.

 

 

*

 

5

 

 

 

La parole est un arbre.

Nous sommes les fruits de l’arbre

qui croît dans les exhalaisons du vent

et dans les strates de la montagne.

 

 

*

 

6

 

 

 

C’est le sommet de Douki.

Avec nos pierres. Qu’il a avalées.

Le sommet est une coquille,

sa bouche s’est refermée

sur nous qu’elle mange.

 

 

*

 

7

 

 

 

 

Partout à Douki, des singes.

Ils nous ont observé férocement.

Bienheureux. Amis féroces.

 

 

*

 

8

 

 

 

 

C’est toi ou moi.

La personne humaine.

L’axe vertical de la parole, tronc

plein de sève, depuis un talon

jusqu’à l’œil unique

qui voit tout,

depuis ce même talon jusqu’à la bouche

qui dira tout

quand toute oreille sera ouverte.

Nous avons deux bras qui sont

des feuilles de la parole.

Nous avons une jambe facultative,

liane nerveuse pour

bondir dans la paroi.

 

 

*

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

*

***

*

 

 

 

 

 

 

Le Dessin qui dit

 

Poème d’Yves Bergeret, écrit le 17 mars 2020, avec sept dessins à l’encre de Chine et au pinceau, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Yacouba Tamboura à Bamako le 22 août 2004.

On lit ce poème en italien dans une limpide traduction du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/03/20/il-disegno-che-dice/

 

 

Le 5 juin 1913, avec les peintres Malevitch et Rozanova, les poètes Khlebnikov et Kroutchionykh publiaient à Moscou en 800 exemplaires, 40 pages au format 19 cm de haut par 14, l’admirable Igra v Adou (Jeu en enfer). Chef-d’œuvre du futurisme russe. Vigilante et vigoureuse prémonition des guerres et révolutions du siècle passé.

 

Et maintenant Yacouba Tamboura, avec les poseurs de signes de Koyo, est proie de la pire et plus sanglante violence, celle du dogme fanatique et de l’arme blanche. Comme en Europe bêtise et violence rongent profondément les esprits non clairs, maladie étrange ronge les corps.

 

 

 

 

*

 

 

1

 

 

 

Valeureux

jeu de cartes

encage le diable

chante face au vide.

 

Carte du joueur

petit miroir de carton

tire son échafaudage

sur les marées les plus

crasses, les plus acides

de la vie.

 

*

 

2

 

 

 

Sur le sable je crée l’oiseau.

Cou vers la mort.

Enflant son corps.

Dos diamant du chant.

Contre le vide je crée l’oiseau.

 

 

*

 

3

 

 

 

Deux soleils jumeaux m’escortent.

Entre eux je tends ma voile.

 

 

*

 

 

4

 

 

 

Ma voix va

par la ville obscure.

La place centrale

à chaque midi bisse ma naissance.

 

 

*

 

 

5

 

 

 

« Descends, m’a dit Virgile ;

les débris de terre cuite

se réveilleront sous nos talons ».

Les ancêtres redoublent de joie.

 

 

*

 

 

6

 

 

 

Sortilège qui prit froid.

Bourru poignard.

Moignons de doigts.

Je siffle : tout ce bric à brac

fera oiseau

à cœur d’acier.

 

 

*

 

 

7

 

 

 

Illettré suis-je…

Qui me dit illettré ?

C’est moi qui ramifie

la pensée

par les branches de plein vent.

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

Arbre

 

Poème écrit par Yves Bergeret le 8 mars 2020, avec neuf dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Belco Guindo à Bonko, sur le haut plateau de la montagne de Koyo, le 22 juillet 2005.

On lit en italien ce poème dans une traduction d’une beauté dense et radicale, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2020/03/10/arbre-lalbero/

 

 

1

 

 

 

Il y a des étoiles dans le ciel

et des montagnes sur le sol.

 

Il y a des arbres, très peu,

dans les étoiles et les montagnes.

Entre montagnes et étoiles vont les racines.

Elles peuvent servir d’échelles.

Leurs barreaux percutent en rythme le vide.

Cette percussion est le récit du monde.

 

 

2

 

 

 

Des personnages faibles,

aux épaules inarticulées.

Certainement ils attendent.

Ils montent les bras et baissent les bras.

Tout à fait immobiles par ailleurs.

Ils n’ont jamais appris à voler.

Ils ne sont pas sur le sol.

Ils sont sur le miroir,

le miroir lisse de leur gesticulation.

Ils croient qu’ils voient dans le miroir.

Par le miroir ils croient qu’ils voient

les étoiles et les montagnes.

 

 

3

 

 

 

Poussé par sa propre sève

le récit est une main

très grand ouverte ;

ses multiples doigts étirés dans la nuit

touchent les tréfonds du courage,

remuent les graines de la vie

qui sont les perles noires de diamants-mots.

 

Le centre de la paume est un carrefour.

Pas une clairière. Un carrefour.

 

 

4

 

 

 

Jamais miroir ne saurait être carrefour.

 

Les graines sèchent à plat,

c’est le savoir-faire que l’on reconnaît aux miroirs :

séchoirs.

 

 

5

 

 

 

 

Les gens aux épaules tristes cherchent.

Ils veulent trouver les barreaux de l’échelle.

Ils veulent monter et aller ;

sous la plante de leurs pieds

qui n’ont rien où marcher

ils sentent bien l’air battre en rythme.

Ils clament « poignard »

puis « couteau » puis « harpon »

mais rien ne se rejoint, tout cela glisse

sur le miroir, rien ne va se lier

et le vide entre eux tous n’a pas d’oxygène.

 

 

6

 

 

 

 

Le sixième jour l’un dit (car il avait vu) :

« il existe l’arc-en-ciel.

Il est doué d’existence.

Il pénètre le ventre languide du temps.

Au dessus du ventre, cela je l’ai bien vu,

l’un de nous est déjà arrivé tout en haut.

S’est retourné, là-haut le vent souffle.

Il tient de ses mains neutres

un grand voile qu’il peut laisser retomber

sur le ventre ».

 

 

7

 

 

 

Vers l’arc-en-ciel

et la bouche du ventre

se forme le nuage.

 

Le dessus du nuage est un pré.

L’arc-en-ciel s’y resserre

et s’y tend comme un ressort.

 

Le rythme des barreaux d’échelle

ne faiblit pas. Il y a de l’harmonie en lui.

L’un d’entre nous tend entre ses doigts

une herbe noire et souffle sur elle.

L’herbe vibre.

L’herbe parle en avalant les couleurs.

Seule.

 

 

8

 

 

 

C’est l’herbe qui nomme les arbres, un à un.

C’est l’herbe qui distribue la lumière

et la paix. C’est l’herbe et le rythme

qui reprennent la chair du nuage

et l’étendent sous les pieds des êtres pâles.

L’herbe n’est jamais suffisamment toxique

pour dissoudre les mots « poignard », « couteau »…

mais elle tourne autour des racines

qui vaquent des étoiles aux montagnes,

mais elle accomplit que la personne humaine

est toujours un nouvel arbre, parmi les vents stellaires.

 

 

*

 

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

Paume

 

Poème d’Yves Bergeret, écrit le 26 février 2020 pour célébrer la première présentation du Trait qui nomme la veille au soir à Paris, avec seize dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Dembo Guindo à Bonko, sur le haut plateau de la montagne de Koyo, le 22 juillet 2005.

A cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/28/paume-palmo/ on lit la très vivante version italienne de ce poème, due au poète Francesco Marotta.

 

1

 

 

 

 

Ton regard est mon rabot.

 

Mon corps est un bout de tôle,

tout vent y claque.

 

*

 

2

 

 

 

 

Il perd son crâne,

le dieu.

 

Il perd son titre,

le seigneur.

 

Il perd son cadastre,

le romancier.

 

*

 

3

 

 

 

A tous les étages

craque la prison du roman.

Entre les paliers

les marches s’éprennent

du trou dans le toit

et du gouffre sous la cave.

 

*

 

4

 

 

 

Avec une pince

je saisis la mort

par la nuque.

D’un sortilège

je jette au feu

notre pauvre peau de personnage.

Adieu, ma belle !

 

*

 

5

 

 

 

Saute l’unijambiste

par le travers de la montagne édentée.

Grimpe le manchot

par les écorces et les nœuds du tronc.

Germe dans sa clameur robuste

le bâtard né de la montagne et de l’arbre.

 

*

 

6

 

 

 

Je suis

tête à un œil,

chaudron renversé.

 

Le soleil m’est tombé

dans le front.

 

Je vais me mettre à penser.

 

*

7

 

 

 

J’ouvre toute grande ma paume.

Chaque doigt lèche

un point cardinal.

Le cinquième s’occupe

du feu sous la pierre.

 

*

8

 

 

 

Quant à mon torse

les cartes nautiques

et les encyclopédies grecques

s’y sont rangées

en s’écriant

à chaque battement de cœur.

 

*

9

 

 

 

Beaucoup d’enfants, mon ami.

Beaucoup de cruauté, mon feu.

Beaucoup de nids et de cris,

ma pauvre amie qui t’acharnes.

 

*

10

 

 

 

Alors j’ai lancé un grand cri

et le sol a basculé vers le couchant

en laissant apparaître deux pattes

sous son ventre blanc.

 

Alors j’ai lancé un grand cri

qui m’a transpercé la gorge

et la gorge m’a ruisselé

en cascade chantant

éperdument le monde.

 

*

11

 

 

 

Ma tête est deux fois pierre.

Une pour l’œil.

Une pour la bouche.

Pas de nez.

Mais oppressé

l’air,

mais agitées

la montagne

me supplie

avec brume,

la mer

avec écume.

 

*

12

 

 

 

Si ouverte est en ce douzième jour

ma paume que s’y lisent

les entailles des drames,

les plongeons de tout ce qui est naïf

et la cicatrice mal suturée

entre toi, chienne aveugle,

et toi, bourru palefrenier.

 

*

 

13

 

 

 

Sûrement je finirai

par n’être que miroir

offert au ciel pour qu’il compte

les rides de ses nuages et les éreintantes

croisades de tous ses romans

dont tu es machistement fier.

 

*

14

 

 

 

Je veux une forêt sur la mer.

Je veux une bronchite dans le récit.

Je veux un rocher dans la cascade.

Je veux cent mille arbres.

Je pars respirer l’autre récit

qui me dissolve pied par-dessus tête ;

et alors l’œil sera ce que je suis.

 

*

15

 

 

 

Merci à la planche

qui dérive sur la furie des langues.

Merci à la paume

qui a avalé mes deux paumes.

Merci aux rides

qui se sont plissées

dans l’âme terreuse.

 

*

16

 

 

 

La paume

a quatre rivières,

a quatre douves vides

et beaucoup

beaucoup d’adieux

qui prolifèrent de joie.

 

*

*****

***

*

 

 

Triple voix de l’architecte

 

Ces modalités du Nouveau Portrait de l’architecte, sont ici dites en trois poèmes, créés par Yves Bergeret à Veynes le 27 novembre 2019, en double exemplaire sur quadriptyques de Gerstaecker Aquarelle 300 g de 25 cm de haut par 65 cm, à l’acrylique et encre de Chine.

Ce groupe de trois poèmes se lit en italien, dans une traduction dynamique et sensible du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/01/architetto-ii-iii/

 

 

1

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Dembo Guindo qu’il a fait sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis derrière la montagne,

je la pousse

vers un certain accomplissement

qui sera notre maison commune.

J’appelle, j’appelle la parole

comme un plat de riz,

comme un plateau où poser nos verres,

comme dans une mer fourbe

le pont d’un bateau.

 

 

2

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Yacouba Tamboura qu’il a fait aussi sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis la robustesse de la pluie

depuis la grande tête luisante du ciel

jusqu’à vos pieds dans le sable.

Je suis les veines très rapides

où coule la parole

qui sait dissoudre

les ricanements des meurtriers.

 

 

3

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Alguima Guindo qu’il a fait sur le thème de ses propres lignées d’ancêtres, à Koyo le 14 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis le passé dans le chant,

le passé qui agglutine les montagnes.

Mais le chant, je dois bien le reconnaître,

est la pluie douce et bienfaisante

qui libère la pensée dormante des grottes

et me fait accoucher de moi

en une source d’eau tiède

aussi sacrée que mon nom futur.

 

 

 

 

*****

***

*

Parole et fil

 

 

 

 

Poème-peinture créé en exemplaire unique par Hamidou Guindo à l’acrylique et moi-même à l’encre de Chine, à Bamako le 29 juillet 2006

sur dépliant chinois à vingt-quatre volets, pris ici horizontalement et ainsi de format de 27 cm de haut par  410 cm (soit 16 cm de large par volet, plus les deux plats de couverture non reliés l’un à l’autre et couverts de tissus chinois brodés à très fins motifs géométriques répétitifs, ce type de « leporello » servant en Chine à la calligraphie traditionnelle ; le papier est un papier chinois à calligraphie de 250 g, doublé).

On lit ce poème-peinture en italien, dans une langue ample, transparente et précise, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/10/parola-e-filo/

*

 

Au titre de la transmission ethnologique patrimoniale oralo-écrite, cette œuvre est capitale. Elle participe aux strates les plus profondes de ce dont parle Le Trait qui nomme.

 

*

 

A l’issue de longues semaines de création des six poseurs de signes de Koyo avec moi, Hamidou m’accompagne à Bamako et sur ce grand dépliant chinois propose que nous travaillions sur le thème du tissage sur la montagne de Koyo. Il me dit que la pratique du tissage du fil de coton s’est arrêtée sur le haut plateau du village depuis quelques décennies, car les soins pour obtenir la fleur de coton étaient extrêmement lents. Seuls les « captifs » de Peul, au village de Nissanata, dans la plaine sableuse au pied de la montagne de Koyo, poursuivent cette pratique actuellement.

 

 

 

 

Hamidou m’avait fait remarquer en deux endroits sacrés spécifiques du haut plateau, Bonodama et Bonko, des roches gréseuses oranges parfois cubiques, de 50 centimètres de côté, disposés assez régulièrement. Ce 29 juillet il me dit que ce sont des éléments installés par les ancêtres pour filer le fil de coton ; ces petits rochers de grès sont fidèlement respectés.

 

 

1

 

 

 

 

Puis, après deux volets où je calligraphie le titre, Hamidou peint sur trois volets le premier élément de sa transmission et me dit de « noter ce qu’il a écrit ici » au moyen de ses signes graphiques colorés : « ceci, c’est le récit de l’arrivée des premiers Toro nomu dogons à la montagne de Koyo ; ils se sont d’abord installés dans des grottes ; ici je fais aussi le récit des premiers accouchements et des premières circoncisions. Dans ces périodes-là, on tisse le coton. On ne descend pas dans l’oasis de Boni [au pied de la montagne de Koyo[, qui de toute façon n’existe pas encore. Les habitants de Koyo sont totalement unis et solidaires. »

 

En réponse et en écho, sur deux volets, je file la longue phrase de ce poème en prose :

 

Venu de quelle montagne, de quelle plaine, je vais toujours plus loin, plus près de la parole qui miroite au fond de mon torse et je parle avec toi, avec vous, avec nous, dans l’ombre des plus grandes pierres dont je suis le lent brouillard de poussière ; et ce matin je pose encore mes pas et mes pas et mes pas dans la poussière, belle, heureuse et simple comme bonjour à toi, bonjour à vous, bonjour hommes des lointains qui commencez juste à vous réveiller dans mon rêve et à vous relever sur un coude et à tenter de voir sur quelle montagne à l’horizon j’ai hissé mon nom, ma parole, mon ombre, sœur et enfant de notre soleil.

 

 

2

 

 

 

 

Puis sur quatre volets Hamidou peint le deuxième élément de sa transmission et me dit de « noter ce qu’il a écrit ». Voici : « ceci, c’est la « tunique » en coton filée et tissée autrefois sur la grande dalle rituelle de Bonodama [en outre lieu de certaines des plus grandes cérémonies rituelles du village et le lieu le plus fréquenté par les poseurs de signes et moi pour notre création] ; nous avons gardé encore quelques grandes bandes de coton, très étroites, que nous cousons les unes aux autres pour faire quelques « tuniques ». Nous t’en avons donnée une, spéciale pour toi, il y a quinze jours, avec des signes peints par mon oncle Alguima et moi. Ces tuniques sont le signe éminent que l’on est un Toro nomu dogon, un homme totalement libre, jamais « captif » [alors qu’est « captive » de Peul ou de Touareg l’énorme majorité des habitants des sables de la plaine]. »

 

 

 

 

 

 

En réponse et écho, sur deux volets je file les métaphores de ce poème en prose :

 

Un fil de coton long comme le vent, un fil long comme le sang, un fil long comme la veine et le sang et la sève et le vent qui remonte entre les falaises par les fissures obscures.

 

J’ai pris les fils et les fils de coton. J’ai pensé à une barque que le vent des lointains sache porter, mais le vent ne me laisse pas terminer ma barque de fil. J’ai pensé à une voile dont le vent puisse enfler la jubilation jusqu’au lointain dont je crains de rêver, mais le vent ne me laisse pas terminer ma voile.

 

J’ai posé, j’ai tissé, j’ai posé le fil et le fil et le fil sur ma peau, une moitié sur mon torse, une moitié sur mon dos. Ma deuxième peau de fil de coton est la sœur du vent qui vient la caresser et me répéter vers le soir : « libres, libres, nous n’entendons qu’ainsi. »

 

 

3

 

 

 

 

Puis sur quatre volets Hamidou peint le troisième élément de sa transmission et me dit, en insistant ici sur son caractère extrêmement grave et fondamental, de « noter ce qu’il a écrit ». Voici : « ici j’ai fait venir le Chant des Femmes aînées. Elles ne donnent ce Chant que la nuit ; en plus elles le dansent à pas lents. Au dessus d’elles j’ai « écrit » les étoiles [qui sont une des figurations-localisations des ancêtres], car ce sont les étoiles qui donnent aux Femmes aînées force et pensée pour chanter ce Chant ».

 

 

 

 

En écho-réponse, sur les deux volets suivants j’ai déroulé le fil des métaphores de ce poème en prose d’un paragraphe. Mais ce ne sont pas des métaphores. Ce sont des actes réels :

 

Sur les montagnes dansent les étoiles. Sur les épaules dansent les rêves. Nuit au souffle vaste et lent, nuit qui danse sous le pas des étoiles. Sur les bras dansent les travaux de la veille. Chaque pas est une parole, parole, parole que seules savent chanter les femmes, sombres sur la terre, et les étoiles dansent sur leur chant.

 

 

4

 

 

 

 

Or sur les quatre volets suivants Hamidou a continué d’écrire-peindre et il ne restait plus de place que pour le colophon. Il m’a dit de « noter ce qu’il a écrit », que voici : « c’est le chant des hommes ; ils ne chantent que le jour ; ils dansent avec fougue ; le soleil leur donne son énergie ». J’ajoute ici que les chants des hommes sont ceux de certains initiés individuels dont les chants entrent en relation avec certains « esprits » pour des actions spécifiques, alors que le grand chant collectif des Femmes Aînées la nuit est un rite refondateur de la parole, donc de l’espace, donc de la personne.

 

 

 

 

En pré-écho et pré-réponse, sur les deux volets précédents, j’ai déroulé, comme un contrepoint à mon poème en prose pour le Chant des Femmes Aînées et en contrebas, ces deux courts paragraphes de prose poétique :

 

Sur les dalles dansent les hommes du soleil, chantent les hommes du soleil. Sur le plateau brûlé de soleil dansent les dures fratries.

 

Les têtes droites virent et dressent les roches qui dansent, feu de pierre et de gorge, et nous nous appuyons à leur danse, dans son ombre courte, plus proches du vide qui bourdonne au bord de la falaise.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Les Rochers sont-ils aveugles ?

 

Poème en cinq parties et un avant-propos créé par Yves Bergeret en octobre 2019 à Die et Paris et écrit en exemplaire unique sur cinq quadriptyques de Canson 220 g préparés à l’acrylique, éléments encollés et encre de Chine à Piazza Armerina en Sicile, en mars 2016.

Ce poème se lit dans une claire et puissante traduction italienne du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/11/05/sono-cieche-le-rocce/

 

 

 

 

 

Sur leur haut plateau entièrement entouré de falaises verticales, les habitants de Koyo vivent, en autarcie et autogestion grâce au travail opiniâtre des rites et du micro-maraîchage, une paix harmonieuse. Depuis des siècles ils amassent des petits rochers en haut des seuls huit passages d’escalade, secrets bien sûr, pour accéder depuis la plaine de sable à leur village. Rochers à jeter dans le vide pour se défendre contre les razzias des nomades esclavagistes de la plaine et, à présent, contre le fanatisme religieux qui égorge.

Universel geste rocheux de Koyo.

Sillage à toujours tracer.

 

 

1

En poussant depuis le haut de la falaise

des rochers aveugles

ils ouvrent d’ahurissants sillages

de lumière et de silence

en pleine masse de l’écoeurante violence

qui est haute marée puante.

 

2

En bas les monstres s’entre-écrasent,

se pressent, piétinent tout ce qui leur paraît faible,

pataugent dans le sang, la boue, le fiel.

 

Mais eux en poussant d’en haut les rochers aveugles

assèchent la plaine noyée

et doivent chaque matin recommencer.

 

Rochers aveugles

buvant la violence jusqu’à la nuit.

 

3

Rochers aveugles,

aveugles d’avoir tant donné.

Aux assassinés un nouveau souffle.

Aux piétinés un nouveau squelette.

Aux brûlés des yeux,

les yeux, les yeux rocheux de l’intelligence.

 

4

Mais eux en haut de la falaise

ne s’épuisent jamais à trouver

de nouveaux rochers, à en créer de nouveaux

dont la chair est la parole notre et lente,

dont le poids est la définitive parole

qui fend et ouvre encore le ciment de mort en bas.

 

5

Aveugles rochers refusant tout œil canin

soumis pour suivre des maîtres,

aveugles sillages à cent mille yeux perçants

dans la bataille sans fin de minuit.

 

 

 

 

 

 

*****

***

*