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Grandes calligraphies du dialogue (4)

Des mêmes formats que les Grandes calligraphies 1, 2 & 3, et créées de la même manière en 2003 et 2004, mais avec des signes graphiques tendant exceptionnellement (sauf la première ici) vers l’abstraction, ces Grandes calligraphies-ci voient leurs aphorismes, que je calligraphiai à l’encre de Chine il y a un peu plus de quinze ans, résonner pour chacun de nous dans le temps présent ; je les reprends et les porte plus avant. Temps présent soumis aux dangers des populismes et de la pandémie et, pour Hamidou et Dembo, les poseurs des signes, aux dangers extrêmes des intégristes les plus violents.

Le poète Francesco Marotta propose sa traduction en italien, dense et lumineuse, à cette adresse : Calligrafie del dialogo | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

YB

Le vent a posé son dos sur mon sommeil.

Même dans le poids et la nuit de mon sommeil

des archipels rocheux surgissent.

Se cristallisent. Puis se fendent.

Qui a la tête en bas ? Le vent ou moi ?

Le vent sculpte un escalier dans la masse de mon sommeil.

Violence et malheur descendent les marches.

En dormant je me retourne,

violence et malheur tombent dans leur fange en feu.

En dormant je retourne le vent.

Des enfants accourent, montent hors d’haleine

les marches jusqu’à la paix.

*

Le vent enjambe trois montagnes

et saute droit dans mon torse.

A leurs pieds

trois torrents trois ravins

trois naufrages dans une vie

trois ornières à la charrette du ciel

trois échardes au flanc de la parole

trois sourcils qui ne savent se défroncer

trois villages à la dérive sur les sables des guerres

et toujours la flèche du vent,

elle racle furieuse, elle rampe amoureuse

dans le nuage, sur la mer robuste

et toujours la main de la pensée, mon enfant,

saisissant les trois montagnes

et les plaçant l’une près de l’autre tel un trépied

et la pensée s’y assied

et la parole bondit dans mon torse

et je parle.

*

Je dresse trois pierres au sommet,

qui avalent l’horizon.

Au milieu de ma vie voilà le sommet.

Je sais bâtir.

A perte de vue s’étend l’humaine demeure,

à perte de vie. A perte de voix.

Ne s’éteint jamais le sommet.

Au sommet à contre-vent un croc du néant me mord.

Le venin d’un mot hostile ronge mes os.

Je trébuche : trois pierres à plat sur la cime

m’ouvrent leurs paumes.

Nous mêlons nos doigts

et je dresse mes bras décharnés,

leurs simples phrases, leurs os creux

par où vient souffler le vent.

Trois pierres, les voilà,

trois pierres sœurs des femmes et des hommes

du lointain, harassés de guerre,

ensemble nous mangeons.

*

Sur le ciel une main trace ton nom.

Avec qui manges-tu ?

Entre les sommets le vent porte ci et là notre table

comme un bateau de pêche qui ne trouve où accoster.

Les sommets mangent assis ensemble.

Une pierre est lancée au zénith

et dans le ciel reste en suspens,

sel de la vie, soleil amer et seul,

quatrième pierre, os dur et léger

qui incise sur la peau du ciel

le nom que tu porteras.

*

La montagne danse dans ma voix.

La montagne chante dans ma voix.

La montagne mange dans ma voix.

Le vent invente la quatrième montagne.

Le vent s’approche à pas feutrés de l’os creux

qui l’engouffre et le fait naître

et lui donne le long corps allongé

de la quatrième montagne,

ombre crissante de la plus inaccessible personne.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

L’Angle de la maison

Cette publication se lit dans une traduction italienne, limpide, ferme et particulièrement vivante due au poète Francesco Marotta ; on la trouve à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/28/langolo-della-casa/

*

Dans l’angle de la maison il y a l’angle de la pièce. Dans l’angle de la pièce qui accueille les hôtes il y a une porte ; elle donne sur l’escalier pour monter à l’étage, d’où une fenêtre à l’est écoute à chaque aube la joie profonde de l’arrivée de la lumière. L’aube n’est pas la trace furtive d’une pureté nostalgique. Elle est la promesse d’accueillir la parole démultipliée de l’autre.

Dans la pièce sur le mur médiéval très épais, juste en angle droit et à gauche de la porte, deux gravures, colorées de rehauts à la main, de villes des années 1580. Je viens de les trouver chez un brocanteur. Une grossière erreur a précédé leur arrivée ici : il y a au moins un demi-siècle, si ce n’est beaucoup plus, quelqu’un les a découpées d’un grand livre des années 1580 intitulé Civitates Orbis Terrarum (Cités de la Terre), publié en six parties de 1572 à 1617 par Georg Braun (1541-1622) et Frans Hogenberg (1535-1590).

J’ai accroché en haut de ce mur la vue cavalière de Lyon, intitulée Lugdunum, vulgo Lion. Dans la moitié inférieure de la page de ce livre on trouvait la vue cavalière de Vienne, la ville juste au sud de Lyon. J’ignore pourquoi on a découpé ainsi la page. La figuration de Lyon est en plongée, vue depuis le haut du fort de Vaise. La Saône coule au premier plan, au pied de collines cultivées ou boisées. De nombreuses embarcations naviguent. Des maisons aux toits rouges se serrent sur la « Presqu’île » entre Saône et Rhône. A cette époque de la Renaissance la poésie du tout nouvel Humanisme était ici effervescente, Maurice Scève restant le plus connu de ces poètes d’alors. Après les guerres de religion, Lyon bourdonne d’activité, de commerce, de pensée et de tout l’élan de la Renaissance.

Sous cette figuration de Lyon, j’ai accroché la carte de Weimar, sur page entière (de 37 cm de haut sur 47). Elle vient du même livre. Elle est intitulée Winmaria, fertiliss. Thuringiae Urbs Praestantissima Vulgo Weinmar. C’est du latin de cette époque, qui n’est plus le latin classique, et cela dit : « Weimar, cité très remarquable de la très fertile Thuringe, [appelée en langue actuelle] « populairement » Weimar ». L’orthographe, en particulier de la toponymie, ne commence à se fixer que deux siècles après.  Weimar est déjà une ville prestigieuse pour son dynamisme intellectuel et économique dans l’élan de la Réforme et de la puissante Renaissance allemande. Au premier plan de la carte se dressent debout deux riches bourgeois. Tout en bas à gauche est inscrit (en latin, en italiques minuscules) que ce travail de figuration, gravée et colorée, de la prospérité de Weimar est dû à (financé par ?) « Johann Wolfius, recteur du Gymnase (Lycée) de Ratisbonne ». La figuration de la ville commence, en bas, en vue cavalière puis se transforme en plan avec noms des rues et places principales. Ces cartes ne servent pas encore à orienter visiteurs et voyageurs mais diffusent, grâce à la toute moderne imprimerie, le prestige commerçant et intellectuel de ces villes. Fière civilisation européenne, alors, s’assignant avec enthousiasme la mission humaniste de mieux bâtir un monde où pèserait moins le « péché originel ».  

Sur le long mur à droite de la porte, trois calligraphies pour louer la vie créatrice et son inlassable élan. Je les ai créées le 5 juillet 2017 à Châtillon en Diois, dans les galets du torrent du village : encre de Chine, acrylique et collages de petits dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc épic, de 2006, de Dembo et Belco Guindo.

Ces trois poèmes calligraphiés disent :

« L’eau du torrent roule du feu ;

par paliers c’est la joie rustique et fauve

aux mains pétrissantes :

voilà l’amnistie qui met

la montagne sous tes pieds ».

« Dans le calcaire et la marne,

dans l’argile et le grès

un volcan gronde.

Chaque galet du torrent

garde l’odeur d’un amour

ou d’un meurtre animal.

Dans la terre et la marne

la parole aux mains pétrissantes

reprend l’épopée au départ. »

« Sous les mains pétrissantes

l’eau la terre le feu

choisissent une âme d’ancêtre :

c’est la forme tombée du ciel,

humble météorite,

un poème,

signature aux mains pétrissantes. »

Les petits dessins de Dembo et Belco sont tous liés à Barka, ancêtre mythique de Koyo et potier qui confectionnait au four lent les jarres sphériques de terre cuite où se garde, dans l’angle sacré de la maison, l’eau que seules les femmes vont chercher à la source un peu au dessus du village.

Entre les deux villes Renaissantes et le triple poème de l’énergie créatrice élançant la vie, la porte de l’angle est poussée. L’escalier de bois vers la fenêtre de l’aube est juste derrière, toujours en attente. Toujours en accueil. Sur la porte la photo des piliers de grès ocre flamboyant d’une falaise de Koyo. Dans un pli vertical de roche au second plan à droite se devine le cheminement d’escalade verticale pour accéder depuis la plaine de sable au village bâti sur le plateau sommital. Regardez bien, en haut à gauche, les trois poseurs de signes, Dembo, Belco et Hamidou, tous de la grande famille Guindo. Avec moi ils ont posé pendant dix ans les signes de la dignité humaine et de la parole s’ouvrant toujours plus, stable et fidèle, claire et centrale. La figuration, ici photographique, montre que les trois immenses piliers de roche verticale sont eux-mêmes de la parole en acte, dense et robuste. Soulevant la terre parlante, parfois douloureuse, où les trois poseurs de signes vont, pieds nus, tout en écoute, en création, en dialogue. Soulevant les deux villes de la Renaissance, se tressant à elles. Soulevant les trois calligraphies verticales, se tressant à elles.  Soulevant la maison d’où je vous écris cette prose de liberté et d’inébranlable confiance dans la parole claire d’ouverture, d’écoute, d’accueil et de dialogue.

Yves Bergeret

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Malgré les guenilles (3)

Ce troisième épisode arrive lui aussi dans la langue italienne, grâce à une traduction fluide et forte du poète Francesco Marotta ; on peut la lire par ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/16/nonostante-gli-stracci-3/

*

Les martinets ont figure humaine.

Libres, femmes et hommes sont des martinets,

sporadiques héros de la joute qui bataille aussi en moi,

fulgurants héros qui tirent le cèdre

par bonds dans le cœur du vent.

Avec leurs plumes noires et brunes ils me précèdent.

Ils ont appris depuis des siècles les cris de révolte

et encore maintenant avec moi se rebellent

contre les collines monstrueuses

qu’on les a forcé de courtiser, de remblayer.

Ils s’en doutaient, leur énergie était engloutie

dans les guenilles, les miroirs arides, les breloques.

Ils étaient esclaves, ils poussaient des brouettes

perpétuelles de boue et de gravas.

Or mes os sont devenus ligneux,

aussitôt le souffle s’est mis à les traverser,

aussitôt le souffle m’a appris

que, oui, les martinets creusent et creusent les galeries

sous les collines pour nous tous ; et soudain fusent

pour répéter dans le ciel les tracés des sentiers

souterrains ; puis disparaissent car ils creusent

encore sous les collines honteuses ;

puis jaillissent dans le ciel

et me donnent cœur à ne jamais renoncer

et m’escortent jusqu‘au cèdre ardent.

Avec les martinets je parle.

Ils donnent leurs ailes à mon souffle.

Ils traversent ma bataille.

Ils empoignent d’étincelantes visions

et me prêtent leur pouvoir d’agir

avec le sang du sanglier.

Ce sont eux qui dressent les montagnes vers le zénith

et qui avivent l’impatience vers plus de joie,

plus d’écoute, plus de paix.

Ils dressent la masse de la montagne.

Aucun pilier ne tremble. Ils érigent

l’escalier dont mes os ligneux sont les degrés

et je nomme les martinets, les héros, les degrés.

*

Yves Bergeret

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Malgré les guenilles (2)

La version italienne, d’une vigoureuse beauté, de cette seconde partie du Poema est due au poète Francesco Marotta; elle se lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/13/nonostante-gli-stracci-2/

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*

Les clefs d’or tintent.

Les unes contre les autres sonnent les pierres.

C’est le vent qui passe.

C’est le souffle intrépide

qui rappelle sans cesse « liberté, liberté »,

« vigilance, résistance ».

Le cèdre torride écarte le froid,

découd toute guenille, éparpille tout entour.

Parle-moi, grand cèdre !

Le vent passe dans tes branches.

Le souffle sent le cèdre.

Le cèdre torride me dit qu’il pousse

de l’autre côté de la mer.

Ai-je assez de force pour aller avec les martinets

à l’autre bout du ciel ?

Ai-je jeté assez d’âneries qui lestaient mon corps ?

Ai-je renié assez de la gloriole

qui a entartré mes os ligneux ?

Battent, battent avec moi

les ailes de vingt compagnons,

nous scindons les airs.

Partout le souffle porte graines du cèdre.

Est-il migrateur qui ne porte ses graines,

graines noires graines blanches

germant dans le souffle ?

*

Au plus près de l’écorce odorante

tourne et tourne le souffle.

Large est le tronc du cèdre, creux et plein est le tronc,

le second souffle du souffle emplit le tronc.

Vide plein le tronc ample du cèdre

enfle et soulève l’air,

enfle et soulève la surface de la mer

tant à midi que la nuit quand toute surface

défaille et disparaît

et que l’isthme de l’amour surgit et disparaît,

alors les deux corps retombent chacun dans son île

et le souffle redevient l’alternée parole

de l’un et de l’autre, inépuisés,

l’alternée parole

qui franchit les espaces, qui enjambe les enclos

où tuent les puants hallebardiers des dogmes.

Les enclos grognent et s’infatuent.

Les enclos achètent et vendent.

Les guenilles singent la parole.

Les breloques marchandent.

Dans ce monde où tout s’achète et se méprise

le plus coupable c’est moi

si un jour je me dessèche d’amertume.

Martinets, donnez-moi un peu d’écorce du cèdre !

Main nue, dépèce le sanglier à nouveau

pour que son sang irradie illumine notre cèdre

et que le souffle de nos os ligneux

claque la porte-aux-guenilles !

assèche la douve-aux-guenilles !

Gibier dans la grotte, pleure et ris !

Dans les gouttes de ton sang miroitent notre refus,

ma colère, mon coup d’éclat et je saute

dans le chant que mes os ligneux

lancent par-dessus toute violence.

*

Mes cheveux sont les courants des rivières.

Mes mèches tremblent dans les nuages hauts.

Les nuages rapides naissent de mon crâne.

L’aller et le retour des marées, le ressac

et la houle, le reflux et la profondeur

de la mer brassent ma toison, ma

chevelure où je ne suis plus rien.

La nuit habite la partie droite de mon front

et ma joue droite ; à mon nez s’appuie l’aube.

Sur ma tempe gauche le jour fait son nid.

Lèvres closes peut-être, c’est sans importance

car le souffle de mes os ligneux

est la parole des femmes, des ancêtres et des hommes

qui me drosse à tout va.

En moi au lieu d’un centre j’ai un pont.

Le souffle de mes os ligneux me drosse

d’une rive de mon corps à l’autre.

Ma foule lutte, corps multiples luttent,

toutes les syllabes de la parole en vrille.

Des chevaux se cabrent,

des hommes tombent du pont.

Les vents et les vagues chassent vers la gauche

les jambes des chevaux et des hommes.

Sanglante bataille, lutte par violence

et cris étouffés, ma peau n’est plus que rides.

Le souffle s’embrouille,

les guenilles poussent dans les fissures,

qui piétine dans mon corps ?

J’entends mon mouvement de foule

et par ici et puis en sens contraire.

Grince et geint l’os ligneux

du monde, le souffle s’éraille.

Mais le cèdre, il rend à la parole le sang,

il ne craque pas

ni ne plient ses branches dorées,

*

Yves Bergeret

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Malgré les guenilles (1)

Poema créé par Yves Bergeret en regardant des dessins qu’Alguima Guindo a tracés à Koyo sur un petit cahier d’écolier en juillet 2006 (certains sont présentés ici) et en illustrant quelques-unes de ses strophes à l’encre de Chine, l’acrylique et avec collages sur diptyque et quadriptyques de Canson Montval 250g, à Die, du 15 novembre au 5 décembre 2020 (à l’arrière-plan des strophes calligraphiées, détails d’un poème-peinture créé avec Alguima Guindo le 26 juillet 2009 à Koyo, Bisi).

Le poète Francesco Marotta a créé une version italienne de ce prologue et de la première partie de ce Poema, dans une splendide langue, puissante, vivace et combattante. Pour lire cette traduction il convient de cliquer sur ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/07/nonostante-gli-stracci/

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Prologue

Les chiens aboient dans la forêt.

Dans la pente touffue les chiens aboient.

Le gibier pleure dans la grotte.

Au soir tout au fond de la vallée

sous la falaise glacée

elle entre dans le pavillon des chasseurs.

Elle voit.

Ils traînent le cadavre du sanglier

et le pendent tête en bas.

Du cou au sexe ouvrent le corps.

Les viscères dégorgent rouges.

Ainsi jaillit le soleil de la nuit.

*

Le sanglier mort est pendu au nombril du ciel.

De ses pattes dégouline

encore un peu de sang

qui abreuve trois arbres dorés.

Malgré le sang les feuilles des trois arbres meurent.

Brassage d’humus et de sang à l’automne

invoque le cèdre torride.

A ses branches on pendra

des clefs d’or pour ouvrir la mort.

Car gouttes de sang du sanglier

portent semences de lutte et de vision.

Déjà la foule circonscrit sur le sol noir   

une arène. Ceux qui dansent surgissent,

et des actrices, et un chœur.

*

Malgré les guenilles, 1

Pour aller d’une vallée à l’autre

sous les collines sinuent des sentiers souterrains.

Ils se croisent parfois.

Alors leur toute petite lueur intérieure

devient aveuglante.

C’est la lueur aveuglante qui fait pousser

les racines des arbres que sont mes os.

Ils ne sont pas si durs que vous croyez :

ils sont ligneux.

Ils savent même flotter

à la surface des mares profondes

et la nuit à la surface de la mer

quand justement la mer n’a plus de surface

et que tout est obscur ;

alors par le trou de mes os souffle un vent

qui chante. Ce chant c’est moi.

Les branches des arbres tendent les montagnes

dès que je pose les yeux sur leurs pentes têtues ;

en même temps je circule dans leurs profondeurs.

Les rameaux des buissons enflent les collines

dès que je pose les yeux sur leurs mollesses bizarres ;

en même temps je circule dans leurs profondeurs.

Mes os ligneux sont d’un bois très souple et creux.

Soyez doux, soyez soigneux

car je vibre pour un rien.

Ce que je vibre est l’âme parole du monde,

soyez prudents.

*

Avez-vous perçu que la brume c’est moi ?

C’est-à-dire l’haleine et la buée du chant

chanté par mes os.

Je vis à l’aube et un peu après

car les racines m’exsudent.

Je semble n’être plus que ce qui m’entoure

et qui doucement me pousse dans le travers

des pentes et dans le crissement des bourgs .

Je ne suis parfois que ce qui m’entoure

et m’étonne.

Or défaisant à midi la brume, je vois

que sous elle a accouru se ventouser

une bibeloterie grise et puante.

En fait je le vois, je suis double :

à la fois l’illimité noyau,

deux étranges yeux blancs

systole diastole

cri et refus, ou plutôt

mémoire et pensée, ou même

espoir et ténacité

et à la fois tout un bricolage mien alentour

des ceintures, des bretelles, des baudriers,

des bandoulières, des diplômes, des inventaires,

des listes, des licols

qui d’une poigne de fer

se tiennent les uns les autres

Ah, si je m’entoure, je m’essouffle, je m’étouffe.

Je ne suis alors que cadastre du temps et du monde,

des limites et des parcelles, des tiroirs et des placards,

des pâtures et des clôtures.

Devrais-je être ce qui m’entoure,

j’en souffre, c’est poison.

Chaque printemps le tiraillement

entre mes yeux globuleux et mon entour punitif

tire si fort, tire jusqu’au sang…

et je pars, quasi nu bien sûr, enragé,

clandestin s’il le faut,

hypocrite s’il le faut. Ou pudique.

Je traverse de longues contrées plates

et m’arrête peu car leurs habitants m’ennuient.

Pour payer ma pitance je laisse un à un

des lambeaux de mon entour, en troc :

un effilochage de vieux mythe raté, une médaille

de guerrier, une courroie, une chaîne.

Même si ça grésille encore un peu.

Je les jette sans regret,

ces bredouillages de mauvais Massenet.

Car je veux retrouver le chant qui se souffle

par le trou de mes os ligneux,

ce chant que je suis, sans savoir si j’y suis.

Je traverse de très longues contrées salées.

Trop souvent la violence me prive de mon chant

et j’en deviens muet, les yeux encore plus distants.

Je devrais me contenter de mes épluchures,

lambeaux raidis de crasse,

fatuités académiques qui m’abrutissent…

Allez, vous vous y fiez trop vite,

vous vous rassurez en ricanant

mais moi via les sentiers souterrains

je suis déjà soufflé vingt collines plus loin.

La vingt-et-unième se dissout

dans le grand jour éclatant

de l’harmonie du chant à mille mouvements

et son souffle paisible ouvre

tant d’espace entre mon regard devenu bleu

et mon entour devenu pattes noires de cent fourmis,

tant d’espace, tant d’espace que son sang

est la joie de l’aube,

tant d’espace que je suis l’aube.

*

Aisément s’est dissoute la vingt-et-unième.

On m’avait toujours averti qu’elle était pire

que mon entour et qu’elle grinçait et pliait

et geignait, quérant pitié.

Son humeur et son corps étaient de rouille,

d’excréments et de tricheries minables,

en somme une surabondance de hochets,

de grelots et de grotesques récompenses

telles que médailles, prix littéraires, reventes

et autres morsures plus toxiques les unes que les autres.

Je suis l’aube au devant du souffle de mon chant.

Des sentiers sous les vingt collines je débouche.

Je serre la lumière et la vision dans mon souffle.

De mon entour ma mémoire ne convoie

même plus les noms ni les ombres.

Mon souffle ouvre la lumière et la vision.

La vingt-et-unième colline s’émiette

dans le souffle en légers et légers et légers

pigments qui tintent à l’horizon

quand mes os ligneux prennent l’air, prennent vol

et, aspirant les courants ascendants,

renversent l’ordre du monde,

posent les cimes en bas et les caves au zénith

et engagent le grand récit

où le sang ne coagule jamais

mais tisse le libre lien entre tout os ligneux

et tout mot volant heureux dans la paume du ciel,

entre tout os ligneux et le cèdre torride

où le cliquetis des clefs d’or ouvre la mort ;

et libre elle s’en va, battant des ailes,

sans se retourner,

je chante à jamais, je chante.

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Grandes calligraphies du dialogue (3)

Yves Bergeret

le 25 novembre 2020

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De ce texte le poète Francesco Marotta offre sa version italienne, fluide et dynamique ; on la lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/11/26/grandi-calligrafie-del-dialogo-3/

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Ce 15 août 2004 l’hivernage, c’est-à-dire la saison des pluies, nous donne encore une violente mais courte tornade. L’hivernage ici, c’est seulement juillet et août, une tornade ou un orage extrêmement violent tous les huit jours. Trombes d’eau massives. Dans la montagne ou sur la plaine sableuse les dizaines et dizaines d’éclair sont particulièrement dangereux. Dans la montagne nous trouvons de quoi nous abriter à peu près pendant les deux ou trois heures de pluie intense, une grotte, un auvent de roche, un petit surplomb. Nous nous taisons, nous observons intensément.

Ces masses soudaines d’eau érodent fortement la montagne. Leur écoulement rapide a créé dans le grès du long plateau sommital une sorte de longue rigole d’écoulement, sur quatre ou cinq kilomètres ; puis l’eau en se jetant dans le vide forme la très puissante cascade de Bonsiri : les parois de part et d’autre de la cascade et son bassin de réception regorgent de mythes Toro nomu. L’écoulement brutal des eaux dans la rigole d’écoulement du plateau a créé des poches, des enfoncements, des petites gorges ; et même une bonne vingtaine de « marmites de géant », ces cuvettes profondes de quelques mètres qu’en roulant sur elle-même sous l’effet du puissant courant des grosses pierres creusent sur place.

Les Toro nomu appellent en toro tégu, leur langue, ces mares temporaires dans la roche des « taga ». Elles sont un peu plus de quarante au fil de la rigole d’écoulement. Les dix mois de la saison sèche elles sont vides et poussiéreuses. Les tornades de l’hivernage les emplissent activement. Elles vrombissent, elles bouillonnent. Voilà leur présentation hydrologique. Mais la pensée animiste des Toro nomu formule les choses de manière plus riche et plus complexe.

On se rappelle que pour eux la totalité du réel est de la parole. Les « taga » sont les demeures des âmes des ancêtres. En saison sèche ces âmes sont inaccessibles et la « taga » n’est que leur silence et, en quelque sorte, leur sommeil. En saison des pluies par les mouvements de l’eau les âmes des ancêtres parlent ; après un rite d’ouverture du dialogue renoué (que je décris en détail dans mon livre Le Trait qui nomme) les Toro nomu, cultivateurs sédentaires, se penchent au bord de la « taga » pour y puiser respectueusement l’eau-parole des ancêtres afin d’en verser sur la toute petite parcelle qu’ils cultivent sur la dalle de grès qui borde la « taga ». L’eau-parole des ancêtres abreuve la terre et la graine : la rencontre du travail du cultivateur avec la parole ancestrale nourrit la famille.

*

Ce 15 août, Hamidou et Yacouba, deux des « poseurs de signes », avec lesquels je travaille et marche par plaine de sable et par montagnes depuis cinq jours, me disent souhaiter que nous redoublions la puissance sacrée et nourricière des « taga » ; pour cela nous devons créer leurs poèmes-peintures. Je déploie au sol trois grands papiers chinois à calligraphie de 68 cm de large par 135 de haut.

Je calligraphie d’abord (les « poseurs de signes » me demandent toujours de commencer) « La mare reprend souffle dans la paume de la montagne ».

Puis Hamidou crée un grand tracé rose, qu’il double de rouge. Ces poèmes-peintures, on le sait, sont créés au sol et on les vit, les sent et les réalise comme des sortes de « vues aériennes » ou de cadastres de la pensée symbolique. Mais pour la commodité du lecteur je les présente ici comme des œuvres verticales. Depuis le bas gauche Hamidou trace les deux rives du parcours sinueux de la rigole d’écoulement des eaux de l’hivernage ; ce parcours aboutit dans la partie supérieure de la feuille à la « taga » dont les dix doigts intérieurs inégaux enserrent la « paume » : trois en bas, sept en haut. Cette paume est nourricière. Les doigts sont les paroles des ancêtres et/ou les gestes de cultivateurs qui viennent puiser l’eau pour l’irrigation. Vu « à l’européenne », donc verticalement, un avant-bras brandit la paume de la vie nourricière.

*  

Ensuite je calligraphie : « La mare enroule sur elle l’horizon nocturne ». Dans les langues européennes l’horizon est la limite entre ciel et terre dans l’espace que perçoit l’œil. La langue Toro tégu n’a pas cette notion ; mais la limite spatiale fondamentale est entre espace proche géré par les rites et espace lointain non harmonisé par les rites et où se déchaîne la turbulence violente des puissants esprits invisibles, des bandits et des fauves. Cette limite animiste est mobile, en particulier la nuit, où elle se rapproche considérablement des maisons : impossible de dormir « dehors » à la belle étoile sur le haut plateau de même que marcher la nuit est dangereux à l’excès.

En bas de la grande feuille Hamidou peint un damier de petites terrasses cultivées dont chaque carré porte, en forme de cocarde la plante-graine de parole qui va croître. En haut il trace le contour de la « taga » avec en cocardes ouvertes les paroles fécondes des ancêtres et, je crois, les bras croisés des cultivateurs qui puisent l’eau ; quasi au milieu Hamidou trace au moyen d’une croix dans un arc de cercle la figuration de la nuit, thème graphique usuel à tous les « poseurs de signes » avec lesquels je travaille. Car la « taga » est si féconde et puissante qu’elle peut enserrer, laver, réengendrer la nuit elle-même et ses violentes ambiguïtés.

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Enfin je calligraphie : « La mare m’écoute respirer avant ma naissance ».

Yacouba peint en vert, en « haut » de la feuille une « taga » rectangulaire à double rive : double tant elle est sacrée. En « bas » il trace, comme Hamidou, les deux rives de la rigole d’écoulement. Les deux silhouettes sont les êtres humains : en gestation avancée dans la rigole d’écoulement / en embryon hors rigole, tout en bas à droite, et sans doute en saison sèche. Les cercles verts figurent la parole en acte. Yacouba a l’habitude de figurer par des sortes de petits traits hérissés l’irradiation de la puissance sacrée animiste d’un lieu ou d’une personne : il pose ici ces petits traits en rouge, tous tournés vers l’intérieur des formes car la gestation est en cours. Je fais l’hypothèse que les deux doubles cercles tout en bas sont les puissantes paroles qui élancent l’ensemble et du processus des « tagas » lors de l’hivernage et du processus lui-même de cette figuration peinte.

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Grandes calligraphies du dialogue (2)

Yves Bergeret

le 3 novembre 2020

Ce deuxième article aussi se lit en italien dans une traduction dynamique réalisée par le poète Francesco Marotta. La voici : https://rebstein.wordpress.com/2020/11/04/grandi-calligrafie-del-dialogo-2/

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En compagnie de Dembo (https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/10/30/grandes-calligraphies-du-dialogue-1/) Belco chante dans la plus haute responsabilité les paroles rituelles de deux passages fondamentaux de l’existence : au moment du voyage de l’esprit hors du corps humain lors de l’enterrement et au moment de la formation du nouveau circoncis. Ce dernier reçoit par les voix gémellées de Dembo et de lui tout le savoir rituel utile à sa vie d’adulte. Cette transmission initiatique dure deux mois, à raison d’un long chant initiatique par soir. Belco et Dembo sont des acteurs essentiels de la permanence temporelle et de la continuité spatiale du monde et de la vie. Ils sont au village les deux seuls acteurs de cette fonction. On se rappelle que la substance-même de la vie et du monde est la parole, selon le peuple Toro nomu. Je renvoie ici à mon livre Le Trait qui nomme.

En saison sèche, de septembre à juin, lorsque s’absente complètement l’eau de la pluie, donc des torrents et des cascades sur leur montagne de grès, espace et temps se distendent cruellement mais toujours pacifiquement. La parole n’est plus fluidement fécondante ; elle nécessite d’être entretenue, agitée, abreuvée, retournée (comme une terre arable) par le Chant nocturne sacré des Femmes aînées sur le « giérin », place centrale du village.

Février 2004, voici cinq ans que nous travaillons ensemble, les six « poseurs de signes » graphiques et moi, qui suis le poseur des lettres alphabétiques de la parole poétique : ensemble sur le même tissu ou le même papier, par l’acte de création en dialogue d’un poème-peinture, nous activons la parole qui en cette saison très aride certes raidit, faute de l’eau pluvieuse, mais sans jamais mourir. On aurait pu croire que la disparition de la pluie distendrait et même fissurerait l’espace. Eh bien non.

Ce 25 février 2004, Belco me montre les pierres lisses et ovales près de la dalle brûlée de soleil où nous allons peindre. « Yves, tu vois ces pierres, la parole ne s’arrête jamais. Tegu dumno abada. La pluie est partie depuis septembre. Nous allons dire comment la parole se concentre ces mois-ci : trouve les mots pour poser ton poème et puis je peindrai après toi ». J’étale une très large feuille à calligraphie, de 150 cm de haut par 96. Contre le vent je leste ses bords avec des petites pierres. Je calligraphie : « Chaque pierre a mangé un morceau du ciel ». Car ces pierres à la si parfaite forme ovale sont la concrétion la plus dense de la parole : comme des perles au fond de quelque océan minéral. Parole, elles vivent. Elles respirent. Elles parlent, par exemple avec Ogo ban, l’ancêtre d’il y a un demi millénaire. Organisme vivant, en saison sèche chaque pierre se nourrit de la fluidité raréfiée de la parole et « mange », oui mange un morceau du ciel. Car le ciel est l’eau future, infimes gouttelettes que dans quatre mois le vent, auxiliaire de la parole, abondera en familles de gouttelettes puis en foules de gouttelettes jusqu’à créer le nuage et le nuage donnera l’eau. En bas de la feuille Belco figure la pierre comme être vivant polychrome ou tendant trois mains pour saisir un peu de ciel ou émettant trois plantes étranges ou émettant l’haleine humide de trois mots.

Mais « en haut » de la feuille Belco trace deux rectangles clos sur eux-mêmes, en rose surligné de rouge. Deux portions de ciel, deux tranches de ciel dont la plus petite enserre un oiseau Je me rappelle la fonction de l’haruspice romain qui d’abord trace dans le ciel un rectangle sacré et qui examine ensuite ce que lui indique le vol des oiseaux entrant dans ce rectangle ou le traversant. Parallèlement, les Toro nomu sont extrêmement attentifs, juste avant la saison des pluies, à l’arrivée de la première grue migratrice qui, en choisissant telle branche de tel arbre au village, désigne si ce n’est décide l’intensité des pluies à venir donc des récoltes : ils appellent cet oiseau quasi prophète Ogo saï.

Entre les deux tranches de ciel Belco figure la lune et une étoile, « signe » déjà classique parmi les signes que peignent les six « poseurs de signes », pour désigner le ciel.

Et je ne serais pas étonné que le rouge qui renforce les deux tranches de ciel ainsi que la grosse pierre en bas soit la marque du sang bénéfique du sacrifice, toujours nécessaire au moins dans la pensée des « poseurs de signes » pour raccorder sans cesse ce qui dans la turbulence du monde pourrait se distendre voire se séparer et, alors, dépérir, car séparé.

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« Déploie sur la dalle une seconde feuille, me dit Belco. Nous continuons ».

La nouvelle feuille a le même format. J’y calligraphie, entièrement sur le bord gauche sauf le dernier mot : « Si je dois douter de toi, la montagne recule ». Anecdote quasi insignifiante : il y a quelques jours dans la plaine de sable un homme qui n’était pas du peuple des Toro nomu avait devant nous ironisé sur notre groupe, les « poseurs de signes » et moi. Son motif était obscur, jalousie, zizanie, simple bêtise, je ne sais…Mais tout comme la disparition de la pluie apparemment dessèche le réel au risque, faux, de le fissurer, cette moquerie étrangère aurait pu fissurer notre entente et déstabiliser notre petit « baïlo » (= « groupe de parole » ; je renvoie à nouveau au Trait qui nomme). Mais dans la conception toro nomu du réel, dont la substance est entièrement de la parole, l’espèce humaine est aussi de la parole : elle a pour fonction d’être les « jardiniers de la parole ». Et l’espèce animale, domestique ou sauvage, là-haut dans les rochers du plateau de grès, est constituée d’« auxiliaires des jardiniers de la parole ». Il s’agit bien sûr de la parole claire, stable, fondatrice et unie. Les Toro nomu ne doutent jamais les uns des autres, mais ils sont toujours conscients et respectueux du degré de chacun dans l’initiation à la parole. Le mensonge est inconnu, la fourberie de même ; éventuellement on trébuche par immaturité. La dynamique de parole étant partout en travail et constituant tout, le réel ne se dissocie jamais. Sauf dans la plaine où le grès se délite en sable et où l’espèce humaine souffre dans la violence féodale qu’imposent les maîtres nomades à leurs quantités d’esclaves quasi muets. Mais Belco et moi, les « poseurs de signes » toro nomu et moi poète, nous œuvrons ensemble à la dynamique de la parole que nous re-fécondons sans cesse par l’acte de création des poèmes-peintures ; exactement comme le petit « baïlo » des Femmes aînées chante-danse la liturgie de la parole-cœur du réel certaines nuits de la saison sèche.

Si du doute s’insinue entre nous, c’est que la parole se délite et que la montagne va se déliter en masse sableuse.

Le doute, Belco le figure avec ses lignes de peinture verte. Qu’il rehausse de traits volontairement hésitants de peinture rouge. Le cercle en haut à droite désigne le « giérin », la place du Chant nocturne des Femmes aînées. Elles sont habituellement huit, ici deux fois moins et elles délaissent la moitié inférieure de leur « orchestra » (=«giérin »). A gauche Belco trace le grand tambour rituel, rectangle ici gauchi et aux traits internes irréguliers car peut-être les tendeurs de la peau à battre en rythme se sont détendus.

En bas Belco trace une forme peut-être architecturale qui m’est mal perceptible. Je dirais qu’elle est une montagne en voie de dissociation, les trois quasi rectangles partant chacun de son côté ; les petits cercles rouges sont les paroles-racines dont une des trois montagnes devient pauvre, tandis que les deux autres sont déjà muettes.

Pourtant la force graphique de ce poème-peinture est si précise et si perceptible (la netteté des trois grandes formes tracées par Belco, le rythme des petites et grandes lettres de l’aphorisme poétique) que cette œuvre s’attache à annihiler le doute et en fait un murmure à peine audible derrière l’horizon sur lequel danse le rythme aérien des signes.

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Les Toro nomu (nomu = les gens / de toro = la pente accidentée de la montagne, où jaillit l’eau de sources rarissimes) parlent le Toro tégu (tégu = la parole, du toro : de la pente fertile voire humide de la montagne). Le Toro tégu est le lien de compréhension, de solidarité et de communication entre les Toro nomu. Le Toro tégu, non écrit, est la vibration sonore de la parole (tégu) qui est en profondeur la substance active du réel. Le Toro tégu est la peau de la parole. Peut-être même l’haleine de la parole.

Le réel est constant et permanent ; sa dynamique animiste, sacrée, visible et invisible, exclut toute séparation et toute rupture de lien. Le réel et donc l’espace sont avant tout perçus tactiles, avant que visuels.

La langue Toro tégu a une expression d’une grande richesse : giro ka. Elle peut se traduire par : devant. Mais elle est composée de giro, qui veut dire l’œil et ka qui veut dire la bouche et qui veut dire aussi, en conséquence dans ce système de pensée et de perception sensible du monde, la porte, c’est-à-dire l’unique ouverture de la maison-corps pour voir, boire le monde et s’en nourrir. Si un Toro nomu me dit « marche giro ka », il me dit « marche vers ce que la bouche de ton œil sent, humecte, lèche, suce, va manger » ; mais je traduis dans ma langue européenne presque dépourvue du sens de la tactilité : « marche devant toi ». S’il me dit « regarde giro ka », il me dit « comprends ce que la bouche de ton œil perçoit, humecte, hume, lèche, baise, mangera peut-être » ; mais je traduis « regarde devant toi » en suscitant une distance entre le regardant et le regardé. Le regardant européen, moulé par deux millénaires et demi d’idéalisme platonicien et par les diverses transcendances qui s’en sont suivies, s’il veut voir de près, louche et voit trouble ou même ne voit rien.

Oui, chaque pierre a mangé un morceau du ciel : elle a si bien regardé ce morceau du ciel, qui est eau de pluie dans un futur assez peu lointain, qu’elle l’a assimilé et bu et digéré et qu’elle a grandi, parole en croissance sans fin.

Yves Bergeret

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Grandes calligraphies du dialogue (1)

Yves Bergeret

le 30 octobre 2020

Cet article se lit en italien, dans une magnifique traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/11/01/grandi-calligrafie-del-dialogo-1/

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2004 : c’est la cinquième année qu’au fil de mes longs séjours dans cette région au sud du Sahara je parcours les montagnes de grès et les plaines de sable qui les entourent. Les formes des montagnes, tabulaires et isolées, sont épurées, géométriques, falaises verticales et lisses, quelques cimes crénelées ; souvent de très profondes entailles, des gorges même où une végétation basse, noueuse et épineuse, entrave tout passage, sauf celui de l’eau dans les deux mois de la saison des pluies. Je sais, à peu près, lire géologiquement et climatologiquement une montagne. Je sais, depuis mes jeunes années d’alpiniste très aventureux, lire les « lignes de parcours » d’une montagne, falaise, arête ou crête : de loin je peux estimer si, comme on dit, « ça passe » et avec une escalade de quel niveau de difficulté technique.

Je porte en moi le savoir et les souvenirs de mes ancêtres alpins ; ce savoir et ces souvenirs me permettent de pressentir comment une montagne n’est pas un stade athlétique voué à la prospérité d’un fabricant d’articles fluorescents de sport, mais est un village vertical d’énergies sacrées et de volontés animistes que certains jours les rites apprivoisent. Je suis poète donc sais écouter ce que dit la montagne, qui a bien assez de vigueur pour envoyer promener d’un bon coup d’épaule les breloques des déguisements sportivo-mercantiles. J’écris depuis des décennies le poème de la montagne. Ce poème est particulièrement dense et actif dans ces montagnes du désert, là-bas, dans le foisonnement des langues qui, y vivant, parlent et disent le désert.      

C’est la cinquième année que j’apprends à écouter puis connaître ce que disent ces montagnes de grès. Aucun occidental n’y va. Je me suis présenté aux habitants des lieux, sédentarisés ou nomades, disant toujours que je venais pour essayer d’écouter la parole particulièrement intense de ces montagnes si audacieuses, car c’est mon métier d’écouter, d’essayer de comprendre et d’écrire ce que j’entends.

Or, né dans ces montagnes du désert, on sait la parole qu’elles disent, on est sans écriture et on la retient scrupuleusement dans la mémoire. On retient scrupuleusement les rites du dialogue avec elle. Parfois sous le couvert d’un auvent de roche, sur le mur de terre face à la petite porte d’entrée de la maison, on peint un signe, deux signes, trois. Signes, pas vraiment, juste l’ébauche d’une première jeune et audacieuse nomination.

Avec six « poseurs de signes » d’un village en haut d’une montagne tabulaire, et on n’accède au village qu’en escalade, je parcours depuis cinq ans leur montagne puis peu à peu les montagnes voisines. Jamais je ne serais parti seul sur le haut plateau pétri de rites et de présence à perpétuité d’ancêtres mythiques ; j’ai toujours attendu que les « poseurs de signes » me conduisent vers où ils le décident ; et ils me mènent de plus en plus loin. « Viens aujourd’hui nous allons à Xxxx au bord du très profond ravin où le responsable des rites les plus graves est seul à pouvoir descendre ; depuis cinq ans que tu es là, tu peux accéder sans péril ni pour toi ni pour nous au bord de ce gouffre vert et brun. Les esprits ne seront pas courroucés de ta venue ». 

Dembo, un des six « poseurs de signes », me dit ce matin du 13 août 2004 qu’après notre très longue marche de ces deux derniers jours, l’ascension de deux montagnes, deux traversées de la plaine de sable, après notre nuit à la belle étoile sur le sable devant la maison de Yacouba dans le village de « captifs » de Peul dans la plaine, il désire dire avec moi « notre grand voyage ». Il me demande d’inventer d’abord le bref poème, me demande que je le dise à voix haute puis que je le calligraphie : afin qu’il puisse poser à son tour ses propres signes nés de ce même « grand voyage ». De mon sac à dos, je sors un grand papier chinois à calligraphie (148 cm de haut, par 93 cm), le déplie sur le sable que nous avons soigneusement aplani. Contre les bourrasques du vent brûlant je leste les bords du papier avec quelques pierres. Nous nous mettons au travail. J’écris : « Marchant de l’aube au soir j’ai enjambé générations et villes jusqu’à la pointe de la parole », calligraphiant en parcourant la surface de la feuille deux colonnes de mots dans le bord supérieur gauche puis le bord inférieur bas. L’aphorisme est bien le sens de ma vie non seulement dans ces montagnes du désert, mais aussi dans les espaces plus lointains européens, africains, latino-américains.

Dembo vit dans la très dense épaisseur rituelle et ancestrale de l’espace de son peuple, les Toro nomu ; les responsabilités auxquelles il a été initié et qu’il exerce sont d’autant plus grandes qu’il stabilise et refonde, par ses chants d’une grande beauté mélodique et rythmique, cet espace animiste dans des moments critiques où tout pourrait s’effondrer et il n’y aurait alors plus que chaos mortel et non pas permanence de la dynamique animiste : ce que Dembo chante, ce sont les chants d’enterrement et de circoncision, passages périlleux que franchissent les êtres, de la vie corporelle à l’autre état de la vie qu’est la mort, et de l’âge asexué à l’âge de la maturité sexuelle masculine. Je regarde Dembo poser ses signes en gris sombre et en rose. Il peint au sol, accroupi ou debout incliné. Il se penche sur le sol. Il voit de haut la feuille. En Europe le chevalet et l’accrochage au musée entraînent à sentir les peintures comme étant verticales. Ce n’est pas le cas ici.

Dembo peint d’abord en rose. Il insinue d’abord par le « bas » (dénomination européenne) de la feuille entre les deux colonnes de mots la large forme dotée de tentacules intérieures, étranglée en isthme ensuite pourvue d’un torse, d’un cou et enfin d’une tête complexe avec un énorme œil unique. Non, ma description ici cherche l’anthropomorphisme et la forme d’une silhouette verticale ! Je reprends : Dembo et moi avons marché et escaladé ces deux derniers jours ; lui est le veilleur sacré des mouvements de transition et de métamorphose de la vie et leur ordonnateur. En regardant de haut le microcosme de la feuille étalée au sol il consigne le double rythme de la marche, de lui et de moi, plus ou moins proches sur le sable et la roche au fil des heures, partis du même lieu et arrivant ensemble autour de ce que j’ai d’abord pris pour un œil cyclopéen et qui devient alors un nombril de la pensée partagée ou une bouche qui va chanter en deux voix à l’unisson le chant de notre « grand voyage ». Deux voix : le déroulement du signe graphique et la succession des lettres ; le chant : l’œuvre visuelle, ce poème-peinture sur papier que je vous présente ici.

Puis Dembo installe dans l’angle « supérieur droit » de la feuille des formes plus petites et closes sur elles-mêmes où, grâce à maints autres dessins de lui, je suis habitué à reconnaître une sorte de plan, vu du ciel, des montagnes proches de nous. Puis il « descend » une ligne de peinture rose sur le pli médian de la feuille, la remonte quinze centimètres à gauche puis cinq centimètres encore plus à gauche fait redescendre en zigzagant la ligne rose pour qu’elle se close sur elle-même.

Enfin Dembo prend la couleur gris sombre et la déroule au long des lignes de la couleur rose. Dembo ne fait jamais couvrir le rose par du gris. Il les fait se côtoyer. Elles aussi elles marchent ensemble sur le microcosme de la feuille, comme lui et moi avons marché ensemble dans le désert. Le « chant » de notre « grand voyage » est plus clair et plus ferme, plus performatif s’il est proféré en écho de lui-même, dans l’assurance de sa gémellité.

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Dans ces mêmes journées d’il y a quinze ans, où nous avons tant marché, escaladé, marché, un soir nous sommes arrivés à un replat non dangereux pour nous allonger et dormir. Yacouba était aussi avec nous. A l’aube suivante, le 15 août 2004, Yacouba me dit qu’il souhaite « dire avec moi le mouvement de la nuit ». Car elle n’est pas l’immobilisation dans l’obscurité ni la léthargie dans le sommeil. La nuit fait tout bouger un peu : hors du strict contrôle des rites, des êtres invisibles étranges et puissants remodèlent le visage du monde. Malheur à qui se trouve pris dans l’énergie des doigts géants du mouvement : ses os craqueront, son âme fuira, et, si le corps reste debout, il ne sera plus qu’une épave errante et privée de parole. La nuit, insistent Yacouba et tous les « poseurs de signes », le danger est très grand, on évite de se déplacer, on s’allonge les uns près des autres afin de se protéger mutuellement en dormant. La nuit on laisse tout le champ libre pour le tumulte des esprits voraces.

Mais Yacouba est d’accord avec moi que aussi la nuit est belle et qu’y ouvrir par moments les yeux non seulement émerveille mais peut-être aussi élabore un pacte amadouant avec la violence obscure des choses. « Voilà, me dit Yacouba, oui, c’est exactement cela. Yves, déplie un grand papier (140 cm de haut, par 68 cm) et nous allons dire ensemble le mouvement de la nuit dernière. Commence, toi, avec les mots de ton poème ». Je répartis à l’encre de Chine, en rythme sur la surface blanche, qui a presque l’envergure d’un corps humain endormi les genoux un peu pliés, les mots de l’aphorisme que je crée : « La nuit grandit, la montagne s’allonge et la falaise luit en riant ». Oui la lune distord et recompose les formes, oui le ciel étoilé voyage beaucoup plus loin que le ciel diurne, oui la falaise de grès devient gris argenté, oui l’eau de sa cascade brille de joie en tombant. Et même rien ne tombe car la nuit est elle-même le très grand génie qui soulève tout dans sa paume et on ne peut savoir si le rire est celui du génie, celui de la lueur de la lune sur la falaise, celui du scintillement de la cascade ou tout cela à la fois.

Yacouba se saisit du pinceau et dépose sur la feuille étalée au sol, très minutieusement, du gris sombre. Sans la moindre hésitation. Lui aussi part du « bas » de la feuille, à gauche, et trace une courbe au dessus à droite de mon troisième membre de phrase. Puis le pinceau remonte, seul dans le blanc disponible et calme. Puis un angle obtus et voici une longue diagonale jusqu’à un triangle qu’il trace, tout « en haut » de la feuille ; dans le lexique de signes graphiques que Yacouba s’invente ces mois-ci, je suis habitué à entendre Yacouba me « lire » ce signe ou comme une hutte de paille d’un « captif de Peul » dans le désert ou comme la montagne isolée et pointue qui nous fascine tous à une trentaine de kilomètres au sud, qui se nomme Yuna Koyo ; nous avons réussi à y grimper et à y accomplir sacrifice puis création de poèmes-peintures sur des pierres que nous avons dressées au sommet et précisément à ce moment-là a surgi sur nous une tornade effrayante. A droite du triangle de la hutte ou de la montagne effrayante, l’ombre de celles-ci. Puis le trait gris redescend par le centre de la feuille et s’en va en diagonale à droite avant de tourner en bas pour rejoindre son point de départ et boucler, lui, aussi, notre « grand voyage ».

Or Yacouba trace trois lignes grises strictement parallèles, sur certains plis de la feuille. Elles semblent compartimenter l’espace déterminé par le grand tracé gris. Elles semblent surligner ces plis, comme si elles devaient matériellement accompagner, valider et sacraliser le voyage que, pliée dans mon sac à dos, la feuille du poème-peinture va faire pour être exposée en Europe. Elles semblent, si je regarde l’œuvre disposée verticale au mur d’un musée, être des barreaux d’une échelle géante qui donne accès, depuis les mots « luit en riant », à la montagne de la tornade ou à la hutte du « captif » dans le désert.

Mais qui gravit l’échelle, qui monte vers le cocon de sa vie ou vers la périlleuse montagne sacrificielle ? Yacouba, qui chemine sans fin et comme Sisyphe veut se croire heureux ? ou moi, qui d’étape en étape, de séjour en séjour, d’épreuves initiatiques en épreuves initiatiques, gagne le cœur de l’identité d’un homme du désert et/ou la montagne sacrée sacrificielle où la foudre de la tornade va dévorer sans fin mon foie ? Car poète je vole pour les hommes et les femmes au ciel son feu et en fait la pensée créatrice et rebelle pour toutes les femmes et tous les hommes ; car Yacouba, s’enhardissant dans l’acte démiurgique de poser les signes se révèle lui aussi un Prométhée voleur de feu et libérateur tant de l’humanité que de sa propre personne hors tout asservissement brutal de la féodalité ?

Yacouba lave son pinceau et à présent prend de l’ocre, pour doubler, beaucoup plus discrètement que Dembo ne l’a fait, ses lignes grises ; mais surtout pour poser des petits cercles très réguliers qui vont presque tous deux à deux : traces de ses pas dans le désert ? gémellité de nos marches, de lui et de moi, par les roches et les sables ? gémellité de nos langues ? gémellité du tracé graphique et de la métaphore poétique ?

En plein centre de la plaine striée de nos doubles itinéraires ou à mi hauteur de l’échelle Yacouba trace une forme ocre mystérieuse, aussi pudique que sensible : un long nez et deux yeux d’un visage, sans doute que non…une balise de la surface sableuse et rocheuse que nous avons parcourue ces jours-ci, je ne crois pas…un ravin profond que nous aurions côtoyé en haut d’une montagne, je n’en suis pas sûr… Je sens plutôt que Yacouba a rendu visible ici la prémonition, à mi parcours, de ce que vont être la montagne sacrificielle et/ou la hutte de vie figurées en gris sombre tout « en haut » : car tout est gémellité, tout se prépare, est en répétition dramaturgique d’un acte fondamental. Cet acte fondamental c’est, dans la fluidité de la parole en dialogue, l’accueil de l’autre dans la maison originelle et/ou en haut de cette montagne sacrificielle où la personne humaine saisit dans le feu du ciel l’instrument de sa liberté.

Yves Bergeret

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6 quadriptyques Par Veines et Racines de l’Arbre Coule le Sang, à Koyo

Ensemble de six quadriptyques sur le thème de tiwa tiégu ling = « par les veines et les racines de l’arbre coule le sang », thème donné par les « poseurs de signes », créé à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, par Yves Bergeret et les six « poseurs de signes » du village, à Koyo même, sur la grande dalle des sacrifices de Bonodama, le 3 août 2008.

Les « lectures » des dessins à l’encre ont été transmises au poète le jour même par chacun des « poseurs de signes » tour à tour ; elles sont transcrites ici telles quelles.

Publication aujourd’hui en commémoration de la Maison des Peintres de Koyo, aux murs de briques de terre et au toit terrasse de terre et branchages, couverte d’admirables peintures murales à l’intérieur, entièrement détruite, comme d’autres maisons de terre du village, par les orages et pluies exceptionnellement violents de l’«hivernage» (= saison des pluies) de cet été 2020.

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On lit en italien l’ensemble de cette publication grâce au poète Francesco Marotta, en cliquant sur ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2020/10/09/tiwa-tiegu-ling/

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Également en italien on lit un article lumineux d’Antonio Devicienti sur la pérennité de la première Maison des Peintres bien au delà des ravages des intempéries, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/10/10/scritto-42/

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1 quadriptyque avec Hama Alabouri Guindo

volet de gauche : “ nous tous, peintres et poète, en train de travailler en ce moment à l’abri de l’auvent de roche à Bonodama ”, la grande dalle des sacrifices proche du village de Koyo ;

1er et 2ème volets de droite : les racines-veines de l’arbre avec des oiseaux petits qui les picorent.

Aurait touché terre

l’enfant de toutes les femmes

conçu dans une grotte salée

scintillant au bout du monde.

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1 quadriptyque avec Alguima Guindo

1er volet de gauche : trois arbres dont les racines ont assez d’énergie pour pousser dans les pierres ;

2ème volet de gauche : calebasses et grands récipients divers, réunis en cadeaux sur un guiérin ( place de parole chantée-dansée) pour un mariage ;

volet de droite : l’“ or ” ( wurou = le réel dans son statut de parole le plus abouti et le plus fécond ) a accouché sur le guiérin (place de parole chantée-dansée).

Auraient traversé la nuit

la colère du fruit

et la pitié de la feuille

unies dans la rage de vivre.

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1 quadriptyque avec Hamidou Guindo

volet de gauche : un arbre pousse dans la montagne et la fait pousser ainsi qu’un nuage ;

1er volet de droite : les racines-veines de la terre ;

2ème volet de droite : un ancêtre, Hama Kunsi, creuse le sol et trouve les racines à médicaments ; Hama Kunsi, qui était de la lignée des Nassi et a été le chef prestigieux du village de Koyo avant les trois derniers, connaissait “ tous ” les médicaments (toutes les matières ligneuses, dont, par excellence, les racines, qui, une fois broyées ont des pouvoirs rituels et thérapeutiques ); il a transmis ses connaissances, qui sont maintenant celles des peintres de Koyo.

Aurait écarté la roche

la parole tranchante

si vive que l’eau en bégaye encore,

si claire que le vent en rit encore.

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1 quadriptyque avec Dembo Guindo

1er volet de gauche : arbres nombreux ;

2ème volet de : racines avec, à gauche, la lune qu’en poussant l’arbre cherche à gagner ;

volet de droite : la montagne de Koyo, qui rit en nous voyant, nous les peintres et le poète.

Auraient sursauté le torse et la taille

car les pieds ne reposent jamais

qui font gémir de joie

les ancêtres couchés

sous le sable.

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1 quadriptyque avec Belco Guindo

volet de gauche : le ciel et son arbre se donnent l’un à l’autre de l’énergie ;

1er volet de droite : baïlo bira nisi (le bon travail de la communauté et/ou de notre groupe, peintres et poète) ;

2ème volet de droite : notre groupe en train de travailler en ce moment à l’abri de l’auvent sous roche de Bonodama, et de mettre la parole profondément en travail.

Aurait ruisselé la sève

jusqu’à l’envers du jour

si la parole allongeait ses mains

dans la profondeur rauque

au delà du sens.

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1 quadriptyque avec Yacouba Tamboura

volet de gauche : la falaise de Bonsiri avec en bas les empreintes de deux pieds d’ancêtre géant que Yves nous a découvertes hier sur un grand rocher lisse de la vasque d’eau (taga iwa [= la vasque de l’amitié]) au pied de la falaise et, en haut, un ancêtre ;

1er et 2ème volets de droite : dans les champs naissent les plantes, les oiseaux, les arbres et les hommes.

Aurait déposé

sur la pointe de la langue

la dernière graine

qui ferait repartir la vie dans l’autre sens,

si atteindre le terme

était possible.

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Douki

L’homme à la grande paume, Dembo Guindo (nous le connaissons déjà ici : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/02/26/paume/) monte avec moi le 14 août 2004 sur une autre montagne que la sienne dans son désert. A plusieurs heures de marche par la plaine de sable. Il l’appelle Douki. Plus personne ne l’habite depuis des siècles. Le lendemain il dessine sur un petit « Cahier de dessins » de 22 cm de haut par 17, à l’encre de Chine et au pinceau, ce que je montre ici dans l’ordre où il l’a fait. Il me donne ce Cahier et me dit « d’écrire ce qu’il a écrit » ; en ce difficile 3 avril 2020 je le fais ici.

YB

On lit en italien ce poème dans une traduction lumineuse du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/04/05/sulla-montagna-di-douki/

 

 

1

 

 

 

 

Nous sommes montés par le tracé du milieu.

Le haut est un plateau.

La paroi est presque verticale.

A gauche c’est le tracé de notre volonté.

A droite c’est celui des ancêtres nés à Douki.

Ils ont accompagné notre montée.

Ils nous regardaient sans avoir encore décidé

s’ils nous accepteraient là-haut.

 

 

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2

 

 

 

Quand même à mi paroi

nous avons bien fait de nous asseoir

dans un abri d’ancêtre sous un surplomb.

Au centre les trois pierres pour poser

une marmite de terre sur des braises.

Autour cinq yeux écarquillés.

D’ailleurs ce sont cinq oreilles.

On nous observait et nous écoutait.

Et nous aussi écoutions et observions.

Dans le vent violent les oiseaux faisaient

grand effort pour rester en planant

à notre hauteur. Soudain ils ont plongé

vers le bas de la paroi. Les ancêtres

les avaient libérés en leur disant

que nous pouvions continuer l’ascension.

 

 

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3

 

 

 

 

Ce sont les pierres plates au sommet

que nous avons choisies, peintes et dressées.

Nous avions décidé de donner salut

à la force de la vie de Douki.

Toi tu as peint tes lettres

qui font germer tes mots.

Moi j’ai inventé des signes que j’ai peints.

Ces pierres font germer notre pensée

et jaillir l’eau de la parole dans le désert.

Nous avons bien installé et calé les pierres.

Elles enjambent la mort.

Elles font arc par-dessus la peur.

Très légèrement courbes parce que

nos arrière-petits-enfants

viendront y boire.

 

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4

 

 

 

 

Les oiseaux sont revenus.

Heureux de nos pierres.

Ils sont allés planer très haut.

Vraiment très haut.

Ici j’ai tracé ce que les oiseaux ont vu

du haut du ciel : les très profonds ravins dans

la montagne de Douki et dans celle de Koyo

se sont mis en parallèle

car ils allaient soulever nos montagnes

et les faire danser ensemble,

chacune dans son pas,

dans la germination et la gestation

de la parole qui soulève tout.

 

 

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5

 

 

 

La parole est un arbre.

Nous sommes les fruits de l’arbre

qui croît dans les exhalaisons du vent

et dans les strates de la montagne.

 

 

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6

 

 

 

C’est le sommet de Douki.

Avec nos pierres. Qu’il a avalées.

Le sommet est une coquille,

sa bouche s’est refermée

sur nous qu’elle mange.

 

 

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7

 

 

 

 

Partout à Douki, des singes.

Ils nous ont observé férocement.

Bienheureux. Amis féroces.

 

 

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8

 

 

 

 

C’est toi ou moi.

La personne humaine.

L’axe vertical de la parole, tronc

plein de sève, depuis un talon

jusqu’à l’œil unique

qui voit tout,

depuis ce même talon jusqu’à la bouche

qui dira tout

quand toute oreille sera ouverte.

Nous avons deux bras qui sont

des feuilles de la parole.

Nous avons une jambe facultative,

liane nerveuse pour

bondir dans la paroi.

 

 

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Yves Bergeret

 

 

 

 

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