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L’Errance, 1991-1993-2005-2016

Si legge in italiano, tradotto da Francesco Marotta, qui : https://rebstein.wordpress.com/2016/12/22/lerranza/

Petit carnet de format 16,5 cm de haut par 12,5 en papier chiffon à la cuve de 350 g, créé et cousu à la main en 1991 par l’artiste Gille Lenglet, sur lequel j’ai écrit en décembre 1993 un cycle de poèmes intitulé L’Errance, en réponse à une demande du poète martiniquais Monchoachi : à cette époque je parcourais en tous sens les volcans et « mornes » des Antilles et, entre Digne et Nice, la haute montagne du Grand Coyer . En juillet 2005 j’emportais ce petit carnet au Mali ; au village de Koyo le peintre-cultivateur Hamidou Guindo y ajoutait ses signes à l’encre de Chine et à l’acrylique bichrome.

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Hamidou Guindo, alors âgé d’environ 35 ans, posait ici pratiquement tous ses signes comme incitateurs de fertilité, signes de pluie et de gouttes de pluie, semences et graines, paroles de création, rafales du vent pendant la fécondante saison des pluies, juillet & août, où les actes et les rites afin d’entretenir les rares terrasses cultivées dans sa montagne sont essentiels pour la vie de Koyo, son village dogon Toro nomu. Où pendant dix ans je suis revenu pour de longs séjours créer en dialogue avec Hamidou et cinq autres peintres-cultivateurs.

YB

*

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Me reposant allongé dans la pente

sur un fouillis de pierres plates mêlées de neige,

midi, étant descendu du col où soufflait un vent glacé.

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J’entends sous mes os sous les pierres

le chuintement infime de la fonte au soleil.

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En face dans une pente plus haute,

d’un blanc presque aveuglant,

claquent crient des pierres rares

déchaussées par le soleil,

rares, tombent. Menus cris dans le vide.

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Je m’endors. Je rêve aux glaciers

glissant dans les vallées désertiques,

langues des grands vents du ciel

endormies sur des lits de pierres polies.

Un sursaut de quelque chose qui gronde,

un bref souffle repris

et la glace en séracs descend l’escalier

(ou la pente brisée) en secouant

de ses épaules brumeuses

les petits bris de l’amour perdu.

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Puis je vois un cheval au loin dans la brume.

Puis un homme qui court

au bord de la route dans la brume dorée.

Au pied des arbres dénudés

l’humus brun, des fougères jaunies.

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Je rêve au carrelage blanc

posé sur les tombes de la Martinique

comme des petits coups de rame,

réguliers, tendres, à peine sonores

sur l’eau étale de la fonte des terres et des corps.

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Que le poème soit alors

qu’il dévide alors

le mince fil de la pensée

dansant comme une ombre

sur la dérive venteuse des eaux de la terre.

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Que le poème soit alors

qu’il dresse alors

dans la mouvance instable des choses

un cortège d’images moins provisoires,

belles comme les fresques sous les voûtes,

insatisfaites comme les tasses trop petites,

belles comme la foulée d’un corps

sur la neige dure encore sous le vent de l’aube,

heureuses et inquiètes comme une famille de réfugiés

débarquant en guenilles dans l’aéroport,

tombant déjà au bas d’une pente boueuse

où fond la neige.

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Que du poème il reste alors

aussi seuls que les pierres tombant dans la pente

les cris d’une toute petite fille

criant au fond des aéroports où l’on dérive sans fin,

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ses cris aussi réels

que les montagnes blanches mouvantes

où l’on est né

et où l’on retourne dormir

dormir sur elles qui bougent

et fondent dans la lumière.

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*

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***

L’Homme de grès, avec 9 dessins d’Hama Alabouri Guindo

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Cycle de dix poèmes d’Yves Bergeret écrits à Die du 4 au 10 septembre 2016 sur un petit livret allemand -en trois exemplaires- de format horizontal de 16 cm de haut sur 20 cm de large, avec acryliques et collages (dont des fragments d’un cahier de comptes de 1909)  et neuf dessins que Hama Alabouri Guindo a faits pour le poète à Koyo en 2004.

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Hama Alabouri est le sixième peintre-paysan du groupe qui s’est constitué pendant dix ans avec Yves Bergeret, poète, au village de Koyo, en haut de sa montagne de grès, au Mali, et dans ses alentours désertiques ; Soumaïla Goco Tamboura, captif de Peul, a accompagné constamment ce groupe à partir de 2003, et dans une disposition créatrice originale. Hama Alabouri, Toro Nomu dogon, est de la lignée des Garico, considérée (selon les Toro Nomu) moins savante et moins profondément mûrie dans l’usage de la parole en quoi consiste le réel. Les Nassi sont les « maîtres de la pluie » ; les Garico descendent d’un ancêtre devenu mythique, Ogo Ban, venu d’une autre ethnie au quinzième siècle puis intégré à Koyo ; les Garico, considérés comme des demi-étrangers, sont les « maîtres de la terre ». Or la terre n’existe pas à Koyo. Ce qui en tient lieu, pour les cultures en terrasse, est le « isso », c’est-à-dire le grès concassé à partir de lames rocheuses désquamées par l’érosion ; ce fin terreau, créé à mains nues par les Toro Nomu, enrichi d’un engrais naturel très pauvre, permet de faire pousser le mil, nourriture de base presque exclusive de tout le village. Nassi et Garico se complètent donc.

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Hama Alabouri est le plus jeune du groupe des six peintres. Il parle très peu. Il est un escaladeur extraordinaire des falaises de grès de Koyo. Il peint les murs de sa maison de lettrages fantasques ou de jets de couleurs «à la Pollock » ; et parfois même un mur extérieur, ce qu’il est le seul à oser faire. Il chantonne seul, rit seul, exerce à l’occasion un humour provocant, peut-être par timidité ; il parle parfois une langue que personne ne comprend. 

Toute la journée du 30 octobre 2004 il a dessiné ces petits personnages, « génies » ?, gens de Koyo ?, ancêtres ?, personnages de ses rêves ? autoportraits ?, sur un petit carnet qu’il a donné le soir au poète, sans les lui « lire ».

 

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1

Allongé sur le seuil de la grotte

j’écoute le souffle de l’homme de grès

comme une fine vipère

roulant les ombres des pierres

jusqu’au bord du vide.

 

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2

L’homme de grès

s’installe dans les lettres de l’alphabet

qu’il ne lit pas.

 

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3

Il est le glissement du damier

sur lui-même

riant parfois très fort et tout seul.

 

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4

L’homme de grès

prend le livre des légendes, détache les pages,

découpe aux ciseaux leurs bases

et les suspend aux étoiles

pour leur faire des jupes, des ailes, des enfants.

 

5

Dans la fissure du grès

l’homme de grès se fond.

Dans l’ombre du surplomb il se fond.

Dans la poussière du bloc qu’il concasse il se fond.

 

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6

L’histoire de l’homme de grès est courte ;

elle est faite d’antichambres

et de meurtres rapides d’enfants-animaux

sous une falaise blanche,

falaise aveuglante, antichambre du soleil.

 

7

L’homme de grès dépose la graine

dans l’ombre de l’ombre de l’ombre

dont le soleil se dévêt au fil des siècles ;

l’homme de grès reçoit la graine

de l’alphabet du livre qu’il dépiauta.

 

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8

L’homme de grès a des préférences.

Il sait qu’elles sont cachées sous la langue du vent.

Il demande au vent de lui sourire.

 

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9

L’homme de grès est la poussière du rire

du vent, voire du rire de la pluie ; la poussière.

La poussière glisse sans se retourner.

On n’arrive pas à voir les jambages de ses lettres.

 

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10

L’homme de grès est un grand enjambement.

Torse et cou et hanches

l’ont quitté sans noirceur.

Il respire cependant

l’air de l’air du chant du grès.

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L’Homme-trame, L’Uomo-trama, avec Alguima Guindo, à Koyo

Version italienne du poète Francesco Marotta

[ On peut lire en italien un ensemble de ces poèmes avec des dessins des peintres-paysans de Koyo & Nissanata, traduit par le même poète, à cette adresse: https://rebstein.wordpress.com/2016/08/30/quatre-poseurs-de-signes/ ]

Cycle de onze poèmes écrits et peints par Yves Bergeret du 19 au 26 août 2016 à Die sur un petit livret de 20 cm de haut sur 16 cm de large, avec encres, acrylique et collages ( dont un cahier de comptes de 1879)  et dix dessins d’Alguima Guindo.

Ciclo di undici poemi scritti e dipinti da Yves Bergeret dal 19 al 26 agosto 2016 a Die su un piccolo quaderno di 20 cm di altezza per 16 cm di larghezza, con inchiostri, acrilico e collage (tra cui un registro della contabilità del 1879)  e dieci disegni di Alguima Guindo.

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Du 26 au 28 juillet 2005 Alguima Guindo quitte Koyo et accompagne le poète à Mopti et finalement Bamako, à 1000 km. Il dessine ces petits dessins et les donne au poète à l’arrivée, sans les lui « lire ». Il est l’aîné du groupe des peintres-paysans de Koyo qui a créé en dialogue avec le poète pendant dix ans. Grand féticheur redouté et respecté dans toute l’ethnie Toro Nomu dogon et bien au-delà, il en impose par ses pouvoirs animistes et ses immenses connaissances taxinomistes des ancêtres, des rites, des fonctions du moindre lieu, du moindre objet, du moindre rocher, de la moindre plante dans son monde. Il est né un peu avant 1960. Comme Dembo, Belco et Hamidou, il est de la lignée la plus ancienne des Toro Nomu, les Nassi, qui ont pouvoir de faire tomber la pluie, vitale dans le désert. Le poète a été initié et intégré dans cette lignée, d’abord à son insu à partir de 2003 ; puis les peintres et le Ogo, chef des rites du village de Koyo, le lui ont révélé dans une grotte spécifique près de Koyo en 2007. Alguima, homme strict et sourcilleux, a constamment surveillé et validé les actes, paroles et gestes du poète sans le lui dire jamais directement. Les peintures murales de sa petite maison de briques de terre sont une splendeur.

Dal 26 al 28 luglio 2005 Alguima Guindo lascia Koyo e accompagna il poeta a Mopti e infine a Bamako, a 1000 km dal villaggio. Egli crea questi piccoli disegni e all’arrivo li regala al poeta, senza «leggerglieli». Egli è l’anziano del gruppo di pittori-contadini di Koyo che sono stati in dialogo col poeta per dieci anni. Grande sciamano temuto e rispettato presso tutta l’etnia dogon dei Toro Nomu e anche molto oltre, si distingue per i suoi poteri animisti e le sue immense conoscenze tassonomiche degli antenati, dei riti, delle funzioni di ogni minimo luogo, oggetto, pietra, pianta del suo mondo. E’ nato un po’ prima del 1960. Come Dembo, Belco e Hamidou, egli appartiene al ceppo più antico dei Toro Nomu, i Nassi, che hanno il potere di chiamare la pioggia, di importanza vitale nel deserto. Il poeta è stato iniziato e integrato in questa famiglia, al principio a sua insaputa, a partire dal 2003; poi i pittori e lo Ogo, la guida dei riti del villaggio di Koyo, glielo hanno rivelato in una specifica grotta nei pressi di Koyo nel 2007. Alguima, uomo severo e scrupoloso, ha costantemente sorvegliato e convalidato atti, parole e gesti del poeta senza mai dirglielo direttamente. Le pitture murali della sua piccola casa di mattoni di argilla sono uno splendore.

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1

Au pays rivière n’existe pas.

N’existent que marigot dans les sables

et, deux mois l’an, cascade à la falaise.

Or l’homme-trame

est un lit de galets blancs.

Nella regione non esistono fiumi.

Non ci sono che pozze tra le sabbie

e, due mesi l’anno, una cascata dalla falesia.

Perciò l’uomo-trama

è un letto di pietre bianche.

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2

Tous les galets de l’homme-trame

sont par bulles ses récits,

bulles de la respiration du grand récit

sous eau noire non visible.

Tutte le pietre dell’uomo-trama

sono i suoi racconti in bolle,

bolle del respiro del grande racconto

sotto una non visibile acqua scura.

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3

Qui au pays veut savoir le récit du monde

puis bâtir sa demeure

s’adresse à l’homme -trame.

Ses galets sont les traces de pas des ancêtres

qui fondèrent le monde.

Chi nel villaggio vuol conoscere il racconto del mondo

poi costruire la sua casa

si rivolge all’uomo-trama.

Le sue pietre sono le tracce dei passi degli antenati

che fondarono il mondo.

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4

Pour l’homme-trame

le récit est une demeure murmurée

dont seul il a vision d’ensemble.

Il vous ouvre une porte, pas l’autre,

vous fait grimper une volée de marches

et vous laisse seul sur une terrasse

sous la nuit étoilée.

Per l’uomo-trama

il racconto è una dimora di cui si vocifera

ma che solo lui conosce interamente.

Vi apre una porta, non l’altra,

vi fa salire una rampa di scale

e vi lascia da soli su una terrazza

sotto la notte stellata.

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5

L’homme-trame est un lit de galets aveuglants.

Il s’en fait un miroir éclaté.

Ne jamais s’y mirer !

Qui s’y mire se noie dans le torrent de son délire.

L’uomo-trama è un letto di sassi accecanti.

Ci si costruisce uno specchio in frantumi

dove non è concesso rimirarsi.

Chi lo fa annega nel torrente del suo delirio.

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6

L’homme-trame n’a pas d’os.

Il a des bulles de réminiscences.

Chaque articulation est une interjection.

Il est chapelet.

Non pas archipel, car il n’a pas d’eau.

L’uomo trama non ha ossa.

Ha delle bolle di memorie profonde.

Ogni giuntura è un’esclamazione.

E’ simile a una corona.

Non a un arcipelago, perché non ha acqua.

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7

L’homme-trame grinche. Il contrôle, vérifie,

arpente, décerne, valide.

Il est austère et de côté.

D’une voix très aiguë il rit

si un gargouillement d’eau

brasse à son oreille l’ombre de ses galets.

Pauvre ami, c’est de l’ombre !

L’uomo-trama è scorbutico. Controlla, verifica,

perlustra, discerne, convalida.

E’ austero e scostante.

Ride con voce stridula

se un gorgoglio d’acqua

agita al suo orecchio l’ombra delle sue pietre.

Povero amico,  non è che ombra !

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8

La tristesse épouse l’homme-trame.

Son or ternit.

Son grand récit fut somptueux

mais lui reste insomniaque

aux carrefours du récit.

La tristezza è la sposa dell’uomo-trama.

Il suo oro sbiadisce.

Il suo grande racconto fu maestoso

ma lui rimane insonne

nei crocevia del racconto.

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9

La nuit aux grenouilles du marigot il demande

la route, la séquence amie,

le nom du prochain héros.

Mais à son pas les grenouilles plongent à l’eau.

Di notte chiede alle rane dello stagno

la strada, la costellazione propizia,

il nome del prossimo eroe.

Ma al suo passo le rane si tuffano in acqua.

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10

Les bulles des grenouilles à l’eau

sont les orteils des étoiles qui se lavent.

Lui corrige : « chaque étoile est un ancêtre.

C’est moi qui sais leurs noms ».

Le bolle delle rane sull’acqua

sono gli alluci delle stelle che si lavano.

Lui rettifica: “ogni stella è un antenato.

Sono io che conosco i loro nomi”.

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11

Le grand récit parfumé émerge

s’immerge émerge dans le dialogue en archipel

de nous tous, êtres de parole et de parole,

êtres aux os légers et clairs

aux fines attaches.

Il grande racconto emerge profumato

s’immerge emerge nel dialogo in arcipelago

di tutti noi, esseri di parola e di parola,

esseri dalle ossa leggere e chiare

dalle fini giunture.

L’Homme du vent, Hamidou Guindo, 12 dessins (2004)

01 Hamidou Guindo à Koyo, juillet 2009

Hamidou Guindo est cultivateur à Koyo, village Toro Nomu (la plus orientale des neuf ethnies dogon) isolé sur un haut plateau de grès totalement entouré de falaises verticales, accessible seulement en escalade, au nord du Mali. Il est également sculpteur initié sur bois (matériau très rare dans ce Sahara). Le village est une communauté sans écriture très soudée de 500 personnes, particulièrement vigilante à la transmission et à la protection de son système de pensée, de rites et de vie, qu’elle appelle le « baïlo bira ». Les Anciens confèrent à Hamidou, né vers 1970, une fonction rituelle d’ « émissaire ». Il voyage donc « à l’étranger » (hors l’espace de sa langue, le Toro tégu). A l’intérieur de son habitat en briques de terre il est un exceptionnel peintre muraliste peignant en palimpseste de complexes figurations qui sont des outils de transmission et d’initiation du « baïlo bira » : il les « lit » donc au poète Yves Bergeret à chaque retour de celui-ci au village, au cours des années 2000 à 2009.

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Comme les quatre autres peintres de Koyo, un autre homme de Koyo un peu plus âgé et d’une très grande autorité morale, et Yacouba Tamboura, captif de Peul du village de plaine de Nissanata, il travaille en créant absolument tous les jours avec le poète durant ses longs séjours. « Emissaire », il l’accompagne également souvent à Bamako, à mille kilomètres ; ces longs voyages, éreintants, sont l’occasion de transmissions orales très nombreuses.

Sur un petit carnet (13  x 9 cm, 40 pages) qu’Yves Bergeret lui a donné vierge en octobre 2004, Hamidou Guindo dessine au stylo à bille noire ses aphorismes, traits qui rendent visible la parole en action dans le réel. Il remet ce carnet au poète le 30 octobre 2004, tout près du village, sur la grande dalle de Bonodama, surplombant un vide impressionnant, lieu des rites parmi les plus importants du « baïlo bira », circoncisions groupées tous les trois à cinq ans, rite des grands sacrifices pour l’ouverture des semailles, etc. ; Bonodama devenait en 2004 le lieu le plus fertile de création des nombreux grands poèmes-peintures sur tissu des peintres et du poète.

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Dans la pensée « baïlo bira » le vent est le porteur de la parole. La parole est la substance même du réel. Le vent apporte le nuage, promesse certaine de la forme liquide et fécondante de la parole, la pluie, qui transforme la graine-parole enfouie dans le sol, concrétion de la parole ; c’est alors que la graine-parole, épanouie, peut nourrir les hommes et les femmes, jardiniers de la parole.

Le poète transcrit ici dans l’ordre du carnet une sélection de ce que Hamidou Guindo lui a dit en « lisant » (selon sa propre expression), page à page, les traits qu’il avait tracés.

1

L'Homme du vent, 01, HG octobre 2004

Une pierre sur la montagne fait jaillir l’eau.

*

2

L'Homme du vent, 02, HG octobre 2004

Le matin le vent s’adresse au cœur de la montagne et lui dit de se lever.

*

3

L'Homme du vent, 03, HG octobre 2004

Le vent bat la montagne comme on bat le grain sur l’aire de battage.

*

4

L'Homme du vent, 04, HG octobre 2004

Le pied du vent apporte à profusion le lointain.

*

5

L'Homme du vent, 05, HG octobre 2004

Les montagnes se saluent la nuit.

*

6

L'Homme du vent, 06, HG octobre 2004

Au dessus du cultivateur qui bêche les nuages se mettent à danser.

*

7

L'Homme du vent, 07, HG octobre 2004

Le vent sort de la gueule du caracal.

*

8

L'Homme du vent, 08, HG octobre 2004

Les gens s’unissent pour chasser les criquets pèlerins.

*

9

L'Homme du vent, 09, HG octobre 2004

La peau de la montagne.

*

10

L'Homme du vent, 10, HG octobre 2004

Le cœur de la montagne chante très fort.

*

11

L'Homme du vent, 11, HG octobre 2004

Le vent tourne sur la montagne.

*

12

L'Homme du vent, 12, HG octobre 2004

Le vent emporte la montagne.

***

 

05 Action-09

06 Action-11

L’Homme-onde, avec Dembo Guindo, juillet 2016

01 Koyo, de Boni, 1, février 2009

1 20160705_151141

Sur un tout petit carnet de 8 cm de haut sur 7,5

préparé en août 2009 avec des dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic par Dembo Guindo – avec qui travaillait le poète – cultivateur du village Toro Nomu ( la plus orientale des neuf ethnies dogon ) de Koyo, au nord du Mali,

cycle de dix-sept aphorismes écrits et peints en deux exemplaires le 5 juillet 2016 à Die par Yves Bergeret

Comme Belco, Dembo est également « zumgun », chanteur des rites secrets de grand passage pour la circoncision et l’enterrement. 

Ces poèmes, comme ceux des deux petits carnets précédents (avec Belco Guindo & Yacouba Tamboura) se lisent en italien, traduits par le poète Francesco Marotta à l’adresse suivante :https://rebstein.files.wordpress.com/2016/07/yves-bergeret-sable-pierres-onde1.pdf

 

02 06 Jardins Koyo Bissi 1 fevrier 2008

03 Tin Piri Koyo 2 fevrier 2008

04 21-7 08 Banda

Oiseau, son, bond,

va l’homme-onde.

*

Le sombre recule,

la mort recule

dans le chant de l’homme-onde.

*

2 20160705_151210

Les points cardinaux

éprouvent aussi un sentiment

de liberté.

*

L’homme-onde sait coucher

sur le flanc une montagne.

Il devient sa grotte préférée.

*

4 20160705_151305

L’axe de la montagne

vibre.

L’homme-onde est sa vrille.

*

De la graine vrillant sa route

vers l’air libre

l’homme-onde apprend

enseigne le rire lumineux.

*

L’archipel dans l’infini de l’eau salée

remercie l’homme-onde

d’être parti à temps, avant la guerre.

Avant l’eau et le sel.

*

Maigres chevilles,

fines attaches,

muscles puissants,

l’homme-onde sait par cœur

l’épopée des falaises.

*

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Ni cave ni cour ni dédale,

l’homme-onde se choisit la crête

pour vivre. Il est un noyau rouge

de datte, au bord du vide preux.

*

Il chante,

il est chanté,

il reprend souffle

dans le chant sans début ni fin.

Il mourra dans un bond sans chute.

*

6 20160705_151426

De toute semence

par toute semence

depuis toute semence

il prend le large

et le rend.

*

7 20160705_151435

L’homme-onde

dilate la pupille du monde :

éblouissante beauté.

*

Le théâtre est la montagne

qui se penche en fleur enivrante.

L’homme-onde est son parfum.

*

8 20160705_151512

Puis la montagne dilate sa pupille

et emprunte le pas de danse

de l’homme-onde.

*

« La montagne est ma maison

d’air sonore et de vent minéral.

Du nid de graines de son cœur

à chaque chant je renais,

une hache à la main gauche. »

*

L’eau et le chant

n’ont ni début ni fin ;

la vie choisit le damier

qui est le corps noir et noir

de l’homme-onde.

*

L’homme-onde pose sa tête

sur le ventre de la montagne

et s’enroule dans son sommeil.

*

05 Bondama 34, encres et transmissions, 18 février 2009

07 Bondama 76, encres et transmissions, 18 février 2009

L’Homme de pierres, avec Belco Guindo, juillet 2016

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Sur un tout petit carnet de 8 cm de haut sur 7,5

préparé en août 2009 avec des dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic par Belco Guindo – avec qui travaillait le poète – cultivateur du village Toro Nomu ( la plus orientale des neuf ethnies dogon ) de Koyo, au nord du Mali,

cycle de dix-huit aphorismes écrits et peints en deux exemplaires le 3 juillet 2016

par Yves Bergeret au bord du torrent de la Sure où le poète préparait l’acrylique jaune et l’encre de Chine, dans la vallée de Quint, près de Die. Belco est également « zumgun », chanteur des rites secrets de grand passage pour la circoncision et l’enterrement.  

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Coriace, rieur, constant

va l’homme des pierres.

*

Merle au buis

chante au galet

roulant au remous :

l’homme aux pierres

est fils du merle.

*

Il nous faut un troisième galet

après celui du mariage ;

le second doit faire l’hostie.

*

Torse ou falaise,

falaise ou clavicule des ancêtres.

Fort bien. L’alternance

inquiète qui ?

*

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« Tout est affaire d’échelle :

la charpente, le chant alterné,

la pluie suffisante,

la cigale endiablée. »

*

« Un vent soulève la montagne.

Si elle m’aime je lui serai un étai

immémorial. »

*

Entre les falaises du lit du torrent

le vent me faufile avec éclat

une généalogie d’ivoire.

*

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L’homme des pierres

danse sur le chant des cigales

un contrejour bouleversant.

*

Aller et retour

le vent reprend souffle

par appui sur le sternum

de l’homme des pierres

dont une va manquer.

*

D’une cage

l’homme de pierres fait nuage

puis pleure en secret.

*

Sacrifier

engage la hyène aussi

et abaisse le gué.

*

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« J’appelle l’horizon dans la fissure ;

et dans l’horizon, ma propre part inconnue. »

*

Sacrifier

fait descendre la moitié chevaleresque de la montagne

dans la caverne de l’autre moitié.

*

Galet en haut de montagne

puis dans le cœur :

la vie ne se délite plus.

*

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Troisième galet,

sang coagulé,

le sacrifice relève le ciel.

*

Ici l’homme de pierres refranchit le gué

et libère le chant secret du merle.

Puis devient martinet.

*

Un galet final ?

Allons donc !

Comme si l’eau ne savait plus rien

ni trouver chemin entre les pierres.

*

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Coriace, rieur, constant

l’homme de pierres

donne au martinet

son cri de joie.

*

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Zongori 13, U 584, 24 février 2009

Zongori 76, encres et parcours, 22 février 2009

 

L’Homme de sable, avec Yacouba Tamboura, juillet 2016

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Sur un tout petit carnet de 8 cm de haut sur 7,5

préparé en août 2009 avec des dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic par Yacouba Tamboura – avec qui travaillait le poète – tisserand et captif de Peul du village de Nissanata (voisin de Soumaïla Goco), au nord du Mali,

cycle de vingt aphorismes écrits et peints en deux exemplaires le 2 juillet 2016

par Yves Bergeret au bord du torrent de Châtillon en Diois, où le poète trempait le pinceau imbibé d’un peu d’encre de Chine.

Yacouba2oct03

Désuni, uni

va l’homme de sable.

*

Une maison…

quelle importance ?

*

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L’arbre suspend à ses branches

les maisons,

comme de vieux manteaux.

*

Au milieu du gué, oui,

c’est là que le jour se lève.

*

Cheville fêlée

sautille l’homme mâle,

ne sautille pas son cœur.

*

L’arbre, l’avion,

les ailes, les enfants,

qui vole le plus vite ?

*

Au milieu du gué,

bouche ouverte,

une montagne rêve.

*

Le nuage porte

ma petite lubie

et beaucoup d’attente.

*

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Le pied amont rôtit tout seul.

Le pied aval reste cru.

*

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Au funèbre oiseau sans aile

hutte d’esclave se renverse.

*

Au milieu du gué

j’appelle d’autres rives invisibles.

*

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Dans une nuée

c’est une maison qui répond,

pardon, une montagne surpeuplée.

*

Qui porte la montagne à la fontaine.

La repentance ?

Le voleur charitable ?

*

Volcan repenti

sac couard

sans lacet

course impossible

*

Au milieu du gué

mâchoires claquent au vent,

oreille brille.

*

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L’oreille avale

les deux côtés de la lumière.

*

Le troisième côté :

un petit pilier au bout du jour

(vers le gué).

*

Au milieu du gué

j’aurais pu enfin

quitter tout profil.

*

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Au ciel de mon lit

une flûte ragaillardie.

Non, un oiseau invisible.

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Adieu, patte, palme, bec…

est-ce que mon œil suffira ?

*

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Lamasaga 06 encres, 20 février 2009