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Sur LE TRAIT QUI NOMME, mail (à YB) de Sandrine Péricart, du 17 mars 2022

Le Trait qui Nomme :

Oui, ce livre est fondamental ; il suit votre propre avancée non rectiligne dans l’univers animiste de Koyo ; il éclaire les choix créatifs qui s’imposent à vous tous à travers cette aventure humaine ; il propose quelques repères d’un « cheminement » à travers votre « évolution » de créateur, et définit même admirablement le projet de Carène. (Guillemets car il y aurait à dire sur ces notions, à mon avis). Et je ne parle pas de sa richesse, de tout ordre.

Il y a toujours un surplus de sens à Koyo. Plus que ce que l’on accepte de dire, plus que la beauté qui se voit, plus que l’amitié qui se sent. Un monde plus plein, à portée de pinceaux, de mots, de chants. Koyo est un espace digne d’une utopie non seulement par les valeurs que portent les hommes et les femmes, mais par la place que chaque groupe y occupe : une Cité dont le poète n’aurait pas été banni, bien au contraire, puisque son rôle serait (avec les peintres) de convoquer et même d’accroître la réalité y compris dans sa dimension cachée, de manière toujours conforme à la morale et à la vérité, et que tout le monde le respecterait pour cela, l’aimerait pour cela.

Je n’avais pas assez bien vu je crois, lors de ma première lecture en novembre, à quel point certains moments vécus sont beaux, bouleversants, humainement « pleins » – vous les racontez avec beaucoup de retenue. Lorsque vous comprenez que les femmes qui chantent « vous » chantent, puis, chantent avec vos mots ; votre prénom donné à un petit garçon ; l’accueil qui vous est fait avec les lycéens, solennel et plein de sens, de sens rituel sans doute mais aussi de sens humain (ça se dit ? Je veux dire, justement, ce qui nous unit au delà des variations culturelles), etc… Évidemment je ne parle pas de « gloire », n’est-ce pas, ce n’est pas mon propos : je parle de ces moments où l’on constate que oui, quelque chose s’est fait, s’est noué, s’est vraiment réalisé entre deux manières d’être au monde différentes.

Aussi, voici une des questions que me pose le Trait qui nomme 21:

Comment maintenir la continuité de la pensée de soi, à travers le jour et la nuit, la veille et le sommeil, le familier et l’étranger, le voyage, l’image en kaléidoscope que nous renvoient les autres, le temps qui passe, la faillite de la mémoire et la mort de ceux qui la portent ?

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Question d’ordre ontologique (dans le sens que cela concerne le fait d’exister, de grandir, de vieillir), poétique (disons que la poésie peut donner des éléments de réponse ou bien des espaces de questionnement d’une extrême justesse, concernant l’homme) et non psychologique.

Sandrine Péricart

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Ouïsolid, l’Oeil et les Lithophones

Le poète Francesco Marotta traduit en italien les paragraphes ci-dessous : https://rebstein.wordpress.com/2021/12/07/locchio-che-ascolta/ . Or il joint à cette traduction-ci celle du passage (traduit par lui aussi) dans Le Trait qui nomme où, juste après cette épisode périlleux, je décrivais il y a dix-neuf ans ce qui se révélait comme un rite, ou plutôt comme mon initiation à un rite.

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Il y a 20 ans les Toro nomu Dogons du village de Koyo, dans le nord du Mali, m’ont emmené presque en haut d’une crête rocheuse verticale de leur montagne de grès orange. Il y avait là un vrai trou dans la masse rocheuse : il faisait sans doute 10 mètres de large, avec vers l’ouest une paroi vertigineuse de 300 mètres de haut dominant la plaine sableuse du Sahara, et vers l’est une paroi de seulement 50 mètres de haut dominant le plateau où se trouvait le village. On aurait pu dire une boutonnière géante pour boutonner le ciel à la terre.

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Nous sommes montés par la paroi la moins haute, celle du côté du village. Sans aucune corde. Je peux vous dire que la descente a été une escalade vraiment très difficile et, pour moi, carrément dangereuse. Les Toro nomu, tous excellents grimpeurs, appellent cet énorme trou, 3 mètres de haut, Ouïsolid ; les rares parlant français m’ont dit que je pouvais l’appeler « L’Oeil ». Des gros blocs de pierre au sol du trou…nous étions une quinzaine… Je ne comprenais pas pourquoi nous étions là. 

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Mais soudain, dans mon dos, j’ai entendu des sons cristallins non pas aigus mais graves. Quelques initiés frappaient avec des petites pierres certains des gros blocs au sol. C’était un ensemble extraordinaire de sons rythmés. J’ai vu alors que la surface de certains blocs au sol était usée au point de sembler du marbre ; et les petites pierres dans la main des initiés étaient cylindriques et également usées comme marbre. 

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Les sons de ces lithophones rebondissaient extrêmement loin. Les initiés m’ont dit :  » nous parlons ainsi avec tous les êtres de la montagne, les gens du village, les ancêtres, les animaux, les esprits ; nous t’avons mené ici pour que ta parole soit portée par ces pierres à tout ce qui parle, vit, respire dans notre montagne « .

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Yves Bergeret

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La tunique bleue

Le poète Francesco Marotta crée de ce poème la version italienne d’un humanité et d’une musicalité profondes. La voici : La tunica blu | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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Comment savoir d’où il vient ?

Très longs os, muscles effilés saillants,

large front, sourire rare

portant les nuages de secret en secret.

Une longue tunique bleue pour seul vêtement,

trouée. Peu importe. Seule la vigilance importe.

Vigilance de la liberté et de la conscience.

Vigilance de la beauté, dont serein le vol plane

entre la couleur bleue, c’est une planète,

et la parole éblouissante, c’est un soleil,

maternelle parole qu’aucun sable,

qu’aucun gouffre jamais n’engloutissent.

Je l’ai rencontré dans le désert il y a vingt ans

au sommet d’une montagne orange. Il y vit.

Je l’ai salué. Il a d’abord été surpris. M’a observé.

Au bout de cinq ans il m’a ouvert

l’accès des grottes où naissent les esprits de sa montagne.

Je lui ai ouvert la porte du poème.

Dans beaucoup de langues notre histoire a été traduite.

Et puis a été dite et dite dans les cavernes du monde.

Sa tunique bleue vient du ciel,

ses trous sont pour les visites

que lui rendent les vents lointains

et pour le rappel des grands absents,

et pour l’écoute de leurs clameurs.

A son long corps très maigre

la tunique usée convient

comme d’ailleurs à quiconque sait dire,

que ce soit dire le non de la révolte,

que ce soit dire le oui de l’accueil.

On m’apprend ce soir qu’il va mal, souffre beaucoup,

muet presque. Il va s’en aller par les trous de sa tunique.

Ah, je me trouve ce jour à six mille kilomètres

sur une tout autre montagne. Lui ne peut même plus

aller ci et là sur la sienne.

Je sens passer dans le vent l’odeur de son long corps

cuit buriné tel pain au four. Les pleurs de sa femme

et de ses fils tourbillonnent autour de son vent noir.

Sa tunique trouée va regagner, je crois, le ciel,

sa meilleure peau, la loquace et rêche,

la tendre et froissée, sa meilleure peau

que la parole tissa au fil des saisons.

Et il est bon que de grands trous distendent le bleu,

chaque trou est porte ou image ou miroir.

Dans tant de bleu il est bon que du fond surviennent

le miroir d’un lac presque à sec, en somme une ville,

l’image d’une forêt en flammes, en somme notre pays,

et la porte, celle de notre insatiable vigilance.

Puis le vent du matin se lève

et, chaleur venant, se met à remonter les pentes

en tirant, tirant la tunique bleue vers ce ciel

où parle le corps de nous tous.

Parfois, avec le vent de plus en plus fort, la tunique

laisse quelques lambeaux bleus sur une montagne noire,

sur un jeune frêne, en passant, sur un toit penché, parfois.

Parfois la tunique se déchire.

Le tissu bleu aux mille trous, voici, traverse la mer

et va, s’accroche à un mât, à un phare, à un pylône, a donné

quelques lambeaux déjà aux murs de la chapelle Scrovegni

près de la mer à Padoue,

quelques lambeaux à un vitrail à Chartres,

à un cri de nostalgie hérissé

au centre d’une plaine, va, va le tissu bleu.

Est-ce elle ou un vaste lambeau ?

Elle s’accroche au mur d’entrée de mon village.

Sous sa voûte on doit se courber pour entrer ;

par frilosité on plante un panneau de sens interdit.

Par ruse on colle en bas du mur

une boîte à lettres jaune pour réunir les messages désespérés

des prisonniers derrière le mur ou les petites enveloppes

vers nulle part.

Mais, oui, un vaste lambeau bleu s’est plaqué sur

le haut mur, déchiré, beau comme le vol

de la parole qui plane par le ciel et la mer.

Des lettres, et même des mots, voyez-vous,

fleurissent dans le bleu sur le mur, des noms de métiers

voués à l’accueil et à certains rites de la joie.

Car la tunique bleue de la montagne orange du désert

fut tissée dans une cascade de joie

où riait tout ce qui parle, en se lavant,

qui parle, et même des lettres jaunes

et des mots orange fleurissent sur le mur

qu’ensemence la tunique venue de si loin,

mais aucun mot n’est étranger,

aucune couleur n’est hostile

car la parole est au cœur de la toute vigilante beauté.

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Yves Bergeret

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Jetant filet

poème sur un carnet chinois cousu de format 18 cm de haut par 13, contenant 22 dessins à l’encre de Chine qu’Hamidou Guindo y a tracés en février 2004 à Koyo, carnet rehaussé de collages par Yves Bergeret en même temps qu’il créait ce poème les 15 et 16 mai 2021.

Le poète Francesco Marotta propose sa traduction italienne de ce poème, d’une puissante beauté et d’une musicalité profonde : Gettando la rete | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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Pas précipités dans la brume,

ah, ce n’est pas encore la pensée…

Reprendre le récit embaume toute la plaine.

Rire embrase.

Vol de martinets relie caverne et zénith,

délie en un cri trois montagnes.

Qui peut, le bec soudé, éborgné, voler à rebours?

Aucune épaule n’est plus friable qu’une autre.

Les vents lui serrent la main, lui ouvrent le cœur.

La pierre déconcerte le sable.

La lune vient toujours trop vite.

Il jette le filet de la beauté dans la mer profonde

puis s’en retourne mourir dans la grotte.

Il cherche encore sa naissance dans les refrains de la mer.

Par où la mer s’est retirée de la roche

il passe, avec trois ombres.

Sa vie et les mondes farouches sont tirés dans le même filet.

C’est lui qui le tisse, plutôt à l’aube.

La salive de sa mère fit le fil de son filet,

la berceuse au soir

ou le chant de la moisson dont il mange le grain.

Yves Bergeret

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Chasse le boa

Face aux poussées populistes, aux sectarismes médiévaux et aux conspirationnismes illuminés, ce poème a été créé le 7 mai 2021 avec le point d’appui de dessins à l’encre de Chine que l’été 2004, dans les rochers de grès au débouché de Bonko tokié sur le plateau sommital de Koyo, Belco Guindo et Alguima Guindo firent auprès du poète, à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, sur un Leporello chinois à 24 volets de format déplié de 21 cm de haut par 372 cm de long. La vigueur de ces traits à l’encre, même d’entre les oppressions de la féodalité nomade et du grand banditisme, est sœur de la clarté de la parole qui dialogue et ne meurt jamais.

De ce poème le poète Francesco Marotta offre une traduction italienne limpide, sculpturale et puissante à cette adresse : Scaccia il boa | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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1

Au boa constricteur de la bêtise

je dis non.

.

A l’autoritarisme académique

qui est borgne, qui crie dans mes oreilles

et s’imagine penser à ma place

je dis non.

.

A la condescendance dogmatique

qui renverse le lait de ma tasse

et qui tire sur moi ses salves

pour que j’ânonne ses instructions

je dis non.

2

A la bêtise opaque

j’oppose la joie de la cascade

et le rire limpide qui comprend.

.

A la tyrannie

j’oppose de l’aube à l’aube suivante

l’entente entre nous

.

Au mépris

j’oppose chaque soir notre choeur,

heureuse est notre fatigue :

nous avons défriché un nouveau sentier.

3

A la bêtise

je n’ai que ma chemise à offrir en butin

et même un lambeau de ma peau s’il le faut.

.

A la tyrannie

je n’ai que mon rire à délivrer,

tout mon rire, et je le déverse en infini ressac

sur ses marigots boueux et ses écueils noirs.

.

Au mépris obscurantiste

je n’ai qu’encore plus de clarté à répandre

pour que la pluie de la parole

irrigue encore mieux les corps tristes et blessés.

4

A la bêtise

je dis non

et choisis la personne, même dans son ombre,

et l’effort têtu de la montagne vers la parole.

.

A la tyrannie

je dis non

et choisis de multiplier la confiance dans le dialogue

qui fleurit, fleurit vers une perpétuelle moisson.

.

Au mépris

je dis non

et choisis de rendre transparente la frontière

car j’y ouvre brèche, car je lance pont

dont chaque arche est le poème clair

qui accueille.

*

Yves Bergeret

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Grandes calligraphies du dialogue (4)

Des mêmes formats que les Grandes calligraphies 1, 2 & 3, et créées de la même manière en 2003 et 2004, mais avec des signes graphiques tendant exceptionnellement (sauf la première ici) vers l’abstraction, ces Grandes calligraphies-ci voient leurs aphorismes, que je calligraphiai à l’encre de Chine il y a un peu plus de quinze ans, résonner pour chacun de nous dans le temps présent ; je les reprends et les porte plus avant. Temps présent soumis aux dangers des populismes et de la pandémie et, pour Hamidou et Dembo, les poseurs des signes, aux dangers extrêmes des intégristes les plus violents.

Le poète Francesco Marotta propose sa traduction en italien, dense et lumineuse, à cette adresse : Calligrafie del dialogo | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

YB

Le vent a posé son dos sur mon sommeil.

Même dans le poids et la nuit de mon sommeil

des archipels rocheux surgissent.

Se cristallisent. Puis se fendent.

Qui a la tête en bas ? Le vent ou moi ?

Le vent sculpte un escalier dans la masse de mon sommeil.

Violence et malheur descendent les marches.

En dormant je me retourne,

violence et malheur tombent dans leur fange en feu.

En dormant je retourne le vent.

Des enfants accourent, montent hors d’haleine

les marches jusqu’à la paix.

*

Le vent enjambe trois montagnes

et saute droit dans mon torse.

A leurs pieds

trois torrents trois ravins

trois naufrages dans une vie

trois ornières à la charrette du ciel

trois échardes au flanc de la parole

trois sourcils qui ne savent se défroncer

trois villages à la dérive sur les sables des guerres

et toujours la flèche du vent,

elle racle furieuse, elle rampe amoureuse

dans le nuage, sur la mer robuste

et toujours la main de la pensée, mon enfant,

saisissant les trois montagnes

et les plaçant l’une près de l’autre tel un trépied

et la pensée s’y assied

et la parole bondit dans mon torse

et je parle.

*

Je dresse trois pierres au sommet,

qui avalent l’horizon.

Au milieu de ma vie voilà le sommet.

Je sais bâtir.

A perte de vue s’étend l’humaine demeure,

à perte de vie. A perte de voix.

Ne s’éteint jamais le sommet.

Au sommet à contre-vent un croc du néant me mord.

Le venin d’un mot hostile ronge mes os.

Je trébuche : trois pierres à plat sur la cime

m’ouvrent leurs paumes.

Nous mêlons nos doigts

et je dresse mes bras décharnés,

leurs simples phrases, leurs os creux

par où vient souffler le vent.

Trois pierres, les voilà,

trois pierres sœurs des femmes et des hommes

du lointain, harassés de guerre,

ensemble nous mangeons.

*

Sur le ciel une main trace ton nom.

Avec qui manges-tu ?

Entre les sommets le vent porte ci et là notre table

comme un bateau de pêche qui ne trouve où accoster.

Les sommets mangent assis ensemble.

Une pierre est lancée au zénith

et dans le ciel reste en suspens,

sel de la vie, soleil amer et seul,

quatrième pierre, os dur et léger

qui incise sur la peau du ciel

le nom que tu porteras.

*

La montagne danse dans ma voix.

La montagne chante dans ma voix.

La montagne mange dans ma voix.

Le vent invente la quatrième montagne.

Le vent s’approche à pas feutrés de l’os creux

qui l’engouffre et le fait naître

et lui donne le long corps allongé

de la quatrième montagne,

ombre crissante de la plus inaccessible personne.

*

Yves Bergeret

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L’Angle de la maison

Cette publication se lit dans une traduction italienne, limpide, ferme et particulièrement vivante due au poète Francesco Marotta ; on la trouve à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/28/langolo-della-casa/

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Dans l’angle de la maison il y a l’angle de la pièce. Dans l’angle de la pièce qui accueille les hôtes il y a une porte ; elle donne sur l’escalier pour monter à l’étage, d’où une fenêtre à l’est écoute à chaque aube la joie profonde de l’arrivée de la lumière. L’aube n’est pas la trace furtive d’une pureté nostalgique. Elle est la promesse d’accueillir la parole démultipliée de l’autre.

Dans la pièce sur le mur médiéval très épais, juste en angle droit et à gauche de la porte, deux gravures, colorées de rehauts à la main, de villes des années 1580. Je viens de les trouver chez un brocanteur. Une grossière erreur a précédé leur arrivée ici : il y a au moins un demi-siècle, si ce n’est beaucoup plus, quelqu’un les a découpées d’un grand livre des années 1580 intitulé Civitates Orbis Terrarum (Cités de la Terre), publié en six parties de 1572 à 1617 par Georg Braun (1541-1622) et Frans Hogenberg (1535-1590).

J’ai accroché en haut de ce mur la vue cavalière de Lyon, intitulée Lugdunum, vulgo Lion. Dans la moitié inférieure de la page de ce livre on trouvait la vue cavalière de Vienne, la ville juste au sud de Lyon. J’ignore pourquoi on a découpé ainsi la page. La figuration de Lyon est en plongée, vue depuis le haut du fort de Vaise. La Saône coule au premier plan, au pied de collines cultivées ou boisées. De nombreuses embarcations naviguent. Des maisons aux toits rouges se serrent sur la « Presqu’île » entre Saône et Rhône. A cette époque de la Renaissance la poésie du tout nouvel Humanisme était ici effervescente, Maurice Scève restant le plus connu de ces poètes d’alors. Après les guerres de religion, Lyon bourdonne d’activité, de commerce, de pensée et de tout l’élan de la Renaissance.

Sous cette figuration de Lyon, j’ai accroché la carte de Weimar, sur page entière (de 37 cm de haut sur 47). Elle vient du même livre. Elle est intitulée Winmaria, fertiliss. Thuringiae Urbs Praestantissima Vulgo Weinmar. C’est du latin de cette époque, qui n’est plus le latin classique, et cela dit : « Weimar, cité très remarquable de la très fertile Thuringe, [appelée en langue actuelle] « populairement » Weimar ». L’orthographe, en particulier de la toponymie, ne commence à se fixer que deux siècles après.  Weimar est déjà une ville prestigieuse pour son dynamisme intellectuel et économique dans l’élan de la Réforme et de la puissante Renaissance allemande. Au premier plan de la carte se dressent debout deux riches bourgeois. Tout en bas à gauche est inscrit (en latin, en italiques minuscules) que ce travail de figuration, gravée et colorée, de la prospérité de Weimar est dû à (financé par ?) « Johann Wolfius, recteur du Gymnase (Lycée) de Ratisbonne ». La figuration de la ville commence, en bas, en vue cavalière puis se transforme en plan avec noms des rues et places principales. Ces cartes ne servent pas encore à orienter visiteurs et voyageurs mais diffusent, grâce à la toute moderne imprimerie, le prestige commerçant et intellectuel de ces villes. Fière civilisation européenne, alors, s’assignant avec enthousiasme la mission humaniste de mieux bâtir un monde où pèserait moins le « péché originel ».  

Sur le long mur à droite de la porte, trois calligraphies pour louer la vie créatrice et son inlassable élan. Je les ai créées le 5 juillet 2017 à Châtillon en Diois, dans les galets du torrent du village : encre de Chine, acrylique et collages de petits dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc épic, de 2006, de Dembo et Belco Guindo.

Ces trois poèmes calligraphiés disent :

« L’eau du torrent roule du feu ;

par paliers c’est la joie rustique et fauve

aux mains pétrissantes :

voilà l’amnistie qui met

la montagne sous tes pieds ».

« Dans le calcaire et la marne,

dans l’argile et le grès

un volcan gronde.

Chaque galet du torrent

garde l’odeur d’un amour

ou d’un meurtre animal.

Dans la terre et la marne

la parole aux mains pétrissantes

reprend l’épopée au départ. »

« Sous les mains pétrissantes

l’eau la terre le feu

choisissent une âme d’ancêtre :

c’est la forme tombée du ciel,

humble météorite,

un poème,

signature aux mains pétrissantes. »

Les petits dessins de Dembo et Belco sont tous liés à Barka, ancêtre mythique de Koyo et potier qui confectionnait au four lent les jarres sphériques de terre cuite où se garde, dans l’angle sacré de la maison, l’eau que seules les femmes vont chercher à la source un peu au dessus du village.

Entre les deux villes Renaissantes et le triple poème de l’énergie créatrice élançant la vie, la porte de l’angle est poussée. L’escalier de bois vers la fenêtre de l’aube est juste derrière, toujours en attente. Toujours en accueil. Sur la porte la photo des piliers de grès ocre flamboyant d’une falaise de Koyo. Dans un pli vertical de roche au second plan à droite se devine le cheminement d’escalade verticale pour accéder depuis la plaine de sable au village bâti sur le plateau sommital. Regardez bien, en haut à gauche, les trois poseurs de signes, Dembo, Belco et Hamidou, tous de la grande famille Guindo. Avec moi ils ont posé pendant dix ans les signes de la dignité humaine et de la parole s’ouvrant toujours plus, stable et fidèle, claire et centrale. La figuration, ici photographique, montre que les trois immenses piliers de roche verticale sont eux-mêmes de la parole en acte, dense et robuste. Soulevant la terre parlante, parfois douloureuse, où les trois poseurs de signes vont, pieds nus, tout en écoute, en création, en dialogue. Soulevant les deux villes de la Renaissance, se tressant à elles. Soulevant les trois calligraphies verticales, se tressant à elles.  Soulevant la maison d’où je vous écris cette prose de liberté et d’inébranlable confiance dans la parole claire d’ouverture, d’écoute, d’accueil et de dialogue.

Yves Bergeret

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Malgré les guenilles (3)

Ce troisième épisode arrive lui aussi dans la langue italienne, grâce à une traduction fluide et forte du poète Francesco Marotta ; on peut la lire par ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/16/nonostante-gli-stracci-3/

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Les martinets ont figure humaine.

Libres, femmes et hommes sont des martinets,

sporadiques héros de la joute qui bataille aussi en moi,

fulgurants héros qui tirent le cèdre

par bonds dans le cœur du vent.

Avec leurs plumes noires et brunes ils me précèdent.

Ils ont appris depuis des siècles les cris de révolte

et encore maintenant avec moi se rebellent

contre les collines monstrueuses

qu’on les a forcé de courtiser, de remblayer.

Ils s’en doutaient, leur énergie était engloutie

dans les guenilles, les miroirs arides, les breloques.

Ils étaient esclaves, ils poussaient des brouettes

perpétuelles de boue et de gravas.

Or mes os sont devenus ligneux,

aussitôt le souffle s’est mis à les traverser,

aussitôt le souffle m’a appris

que, oui, les martinets creusent et creusent les galeries

sous les collines pour nous tous ; et soudain fusent

pour répéter dans le ciel les tracés des sentiers

souterrains ; puis disparaissent car ils creusent

encore sous les collines honteuses ;

puis jaillissent dans le ciel

et me donnent cœur à ne jamais renoncer

et m’escortent jusqu‘au cèdre ardent.

Avec les martinets je parle.

Ils donnent leurs ailes à mon souffle.

Ils traversent ma bataille.

Ils empoignent d’étincelantes visions

et me prêtent leur pouvoir d’agir

avec le sang du sanglier.

Ce sont eux qui dressent les montagnes vers le zénith

et qui avivent l’impatience vers plus de joie,

plus d’écoute, plus de paix.

Ils dressent la masse de la montagne.

Aucun pilier ne tremble. Ils érigent

l’escalier dont mes os ligneux sont les degrés

et je nomme les martinets, les héros, les degrés.

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Yves Bergeret

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Malgré les guenilles (2)

La version italienne, d’une vigoureuse beauté, de cette seconde partie du Poema est due au poète Francesco Marotta; elle se lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/13/nonostante-gli-stracci-2/

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Les clefs d’or tintent.

Les unes contre les autres sonnent les pierres.

C’est le vent qui passe.

C’est le souffle intrépide

qui rappelle sans cesse « liberté, liberté »,

« vigilance, résistance ».

Le cèdre torride écarte le froid,

découd toute guenille, éparpille tout entour.

Parle-moi, grand cèdre !

Le vent passe dans tes branches.

Le souffle sent le cèdre.

Le cèdre torride me dit qu’il pousse

de l’autre côté de la mer.

Ai-je assez de force pour aller avec les martinets

à l’autre bout du ciel ?

Ai-je jeté assez d’âneries qui lestaient mon corps ?

Ai-je renié assez de la gloriole

qui a entartré mes os ligneux ?

Battent, battent avec moi

les ailes de vingt compagnons,

nous scindons les airs.

Partout le souffle porte graines du cèdre.

Est-il migrateur qui ne porte ses graines,

graines noires graines blanches

germant dans le souffle ?

*

Au plus près de l’écorce odorante

tourne et tourne le souffle.

Large est le tronc du cèdre, creux et plein est le tronc,

le second souffle du souffle emplit le tronc.

Vide plein le tronc ample du cèdre

enfle et soulève l’air,

enfle et soulève la surface de la mer

tant à midi que la nuit quand toute surface

défaille et disparaît

et que l’isthme de l’amour surgit et disparaît,

alors les deux corps retombent chacun dans son île

et le souffle redevient l’alternée parole

de l’un et de l’autre, inépuisés,

l’alternée parole

qui franchit les espaces, qui enjambe les enclos

où tuent les puants hallebardiers des dogmes.

Les enclos grognent et s’infatuent.

Les enclos achètent et vendent.

Les guenilles singent la parole.

Les breloques marchandent.

Dans ce monde où tout s’achète et se méprise

le plus coupable c’est moi

si un jour je me dessèche d’amertume.

Martinets, donnez-moi un peu d’écorce du cèdre !

Main nue, dépèce le sanglier à nouveau

pour que son sang irradie illumine notre cèdre

et que le souffle de nos os ligneux

claque la porte-aux-guenilles !

assèche la douve-aux-guenilles !

Gibier dans la grotte, pleure et ris !

Dans les gouttes de ton sang miroitent notre refus,

ma colère, mon coup d’éclat et je saute

dans le chant que mes os ligneux

lancent par-dessus toute violence.

*

Mes cheveux sont les courants des rivières.

Mes mèches tremblent dans les nuages hauts.

Les nuages rapides naissent de mon crâne.

L’aller et le retour des marées, le ressac

et la houle, le reflux et la profondeur

de la mer brassent ma toison, ma

chevelure où je ne suis plus rien.

La nuit habite la partie droite de mon front

et ma joue droite ; à mon nez s’appuie l’aube.

Sur ma tempe gauche le jour fait son nid.

Lèvres closes peut-être, c’est sans importance

car le souffle de mes os ligneux

est la parole des femmes, des ancêtres et des hommes

qui me drosse à tout va.

En moi au lieu d’un centre j’ai un pont.

Le souffle de mes os ligneux me drosse

d’une rive de mon corps à l’autre.

Ma foule lutte, corps multiples luttent,

toutes les syllabes de la parole en vrille.

Des chevaux se cabrent,

des hommes tombent du pont.

Les vents et les vagues chassent vers la gauche

les jambes des chevaux et des hommes.

Sanglante bataille, lutte par violence

et cris étouffés, ma peau n’est plus que rides.

Le souffle s’embrouille,

les guenilles poussent dans les fissures,

qui piétine dans mon corps ?

J’entends mon mouvement de foule

et par ici et puis en sens contraire.

Grince et geint l’os ligneux

du monde, le souffle s’éraille.

Mais le cèdre, il rend à la parole le sang,

il ne craque pas

ni ne plient ses branches dorées,

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Yves Bergeret

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Malgré les guenilles (1)

Poema créé par Yves Bergeret en regardant des dessins qu’Alguima Guindo a tracés à Koyo sur un petit cahier d’écolier en juillet 2006 (certains sont présentés ici) et en illustrant quelques-unes de ses strophes à l’encre de Chine, l’acrylique et avec collages sur diptyque et quadriptyques de Canson Montval 250g, à Die, du 15 novembre au 5 décembre 2020 (à l’arrière-plan des strophes calligraphiées, détails d’un poème-peinture créé avec Alguima Guindo le 26 juillet 2009 à Koyo, Bisi).

Le poète Francesco Marotta a créé une version italienne de ce prologue et de la première partie de ce Poema, dans une splendide langue, puissante, vivace et combattante. Pour lire cette traduction il convient de cliquer sur ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/07/nonostante-gli-stracci/

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Prologue

Les chiens aboient dans la forêt.

Dans la pente touffue les chiens aboient.

Le gibier pleure dans la grotte.

Au soir tout au fond de la vallée

sous la falaise glacée

elle entre dans le pavillon des chasseurs.

Elle voit.

Ils traînent le cadavre du sanglier

et le pendent tête en bas.

Du cou au sexe ouvrent le corps.

Les viscères dégorgent rouges.

Ainsi jaillit le soleil de la nuit.

*

Le sanglier mort est pendu au nombril du ciel.

De ses pattes dégouline

encore un peu de sang

qui abreuve trois arbres dorés.

Malgré le sang les feuilles des trois arbres meurent.

Brassage d’humus et de sang à l’automne

invoque le cèdre torride.

A ses branches on pendra

des clefs d’or pour ouvrir la mort.

Car gouttes de sang du sanglier

portent semences de lutte et de vision.

Déjà la foule circonscrit sur le sol noir   

une arène. Ceux qui dansent surgissent,

et des actrices, et un chœur.

*

Malgré les guenilles, 1

Pour aller d’une vallée à l’autre

sous les collines sinuent des sentiers souterrains.

Ils se croisent parfois.

Alors leur toute petite lueur intérieure

devient aveuglante.

C’est la lueur aveuglante qui fait pousser

les racines des arbres que sont mes os.

Ils ne sont pas si durs que vous croyez :

ils sont ligneux.

Ils savent même flotter

à la surface des mares profondes

et la nuit à la surface de la mer

quand justement la mer n’a plus de surface

et que tout est obscur ;

alors par le trou de mes os souffle un vent

qui chante. Ce chant c’est moi.

Les branches des arbres tendent les montagnes

dès que je pose les yeux sur leurs pentes têtues ;

en même temps je circule dans leurs profondeurs.

Les rameaux des buissons enflent les collines

dès que je pose les yeux sur leurs mollesses bizarres ;

en même temps je circule dans leurs profondeurs.

Mes os ligneux sont d’un bois très souple et creux.

Soyez doux, soyez soigneux

car je vibre pour un rien.

Ce que je vibre est l’âme parole du monde,

soyez prudents.

*

Avez-vous perçu que la brume c’est moi ?

C’est-à-dire l’haleine et la buée du chant

chanté par mes os.

Je vis à l’aube et un peu après

car les racines m’exsudent.

Je semble n’être plus que ce qui m’entoure

et qui doucement me pousse dans le travers

des pentes et dans le crissement des bourgs .

Je ne suis parfois que ce qui m’entoure

et m’étonne.

Or défaisant à midi la brume, je vois

que sous elle a accouru se ventouser

une bibeloterie grise et puante.

En fait je le vois, je suis double :

à la fois l’illimité noyau,

deux étranges yeux blancs

systole diastole

cri et refus, ou plutôt

mémoire et pensée, ou même

espoir et ténacité

et à la fois tout un bricolage mien alentour

des ceintures, des bretelles, des baudriers,

des bandoulières, des diplômes, des inventaires,

des listes, des licols

qui d’une poigne de fer

se tiennent les uns les autres

Ah, si je m’entoure, je m’essouffle, je m’étouffe.

Je ne suis alors que cadastre du temps et du monde,

des limites et des parcelles, des tiroirs et des placards,

des pâtures et des clôtures.

Devrais-je être ce qui m’entoure,

j’en souffre, c’est poison.

Chaque printemps le tiraillement

entre mes yeux globuleux et mon entour punitif

tire si fort, tire jusqu’au sang…

et je pars, quasi nu bien sûr, enragé,

clandestin s’il le faut,

hypocrite s’il le faut. Ou pudique.

Je traverse de longues contrées plates

et m’arrête peu car leurs habitants m’ennuient.

Pour payer ma pitance je laisse un à un

des lambeaux de mon entour, en troc :

un effilochage de vieux mythe raté, une médaille

de guerrier, une courroie, une chaîne.

Même si ça grésille encore un peu.

Je les jette sans regret,

ces bredouillages de mauvais Massenet.

Car je veux retrouver le chant qui se souffle

par le trou de mes os ligneux,

ce chant que je suis, sans savoir si j’y suis.

Je traverse de très longues contrées salées.

Trop souvent la violence me prive de mon chant

et j’en deviens muet, les yeux encore plus distants.

Je devrais me contenter de mes épluchures,

lambeaux raidis de crasse,

fatuités académiques qui m’abrutissent…

Allez, vous vous y fiez trop vite,

vous vous rassurez en ricanant

mais moi via les sentiers souterrains

je suis déjà soufflé vingt collines plus loin.

La vingt-et-unième se dissout

dans le grand jour éclatant

de l’harmonie du chant à mille mouvements

et son souffle paisible ouvre

tant d’espace entre mon regard devenu bleu

et mon entour devenu pattes noires de cent fourmis,

tant d’espace, tant d’espace que son sang

est la joie de l’aube,

tant d’espace que je suis l’aube.

*

Aisément s’est dissoute la vingt-et-unième.

On m’avait toujours averti qu’elle était pire

que mon entour et qu’elle grinçait et pliait

et geignait, quérant pitié.

Son humeur et son corps étaient de rouille,

d’excréments et de tricheries minables,

en somme une surabondance de hochets,

de grelots et de grotesques récompenses

telles que médailles, prix littéraires, reventes

et autres morsures plus toxiques les unes que les autres.

Je suis l’aube au devant du souffle de mon chant.

Des sentiers sous les vingt collines je débouche.

Je serre la lumière et la vision dans mon souffle.

De mon entour ma mémoire ne convoie

même plus les noms ni les ombres.

Mon souffle ouvre la lumière et la vision.

La vingt-et-unième colline s’émiette

dans le souffle en légers et légers et légers

pigments qui tintent à l’horizon

quand mes os ligneux prennent l’air, prennent vol

et, aspirant les courants ascendants,

renversent l’ordre du monde,

posent les cimes en bas et les caves au zénith

et engagent le grand récit

où le sang ne coagule jamais

mais tisse le libre lien entre tout os ligneux

et tout mot volant heureux dans la paume du ciel,

entre tout os ligneux et le cèdre torride

où le cliquetis des clefs d’or ouvre la mort ;

et libre elle s’en va, battant des ailes,

sans se retourner,

je chante à jamais, je chante.

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