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Douki

L’homme à la grande paume, Dembo Guindo (nous le connaissons déjà ici : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/02/26/paume/) monte avec moi le 14 août 2004 sur une autre montagne que la sienne dans son désert. A plusieurs heures de marche par la plaine de sable. Il l’appelle Douki. Plus personne ne l’habite depuis des siècles. Le lendemain il dessine sur un petit « Cahier de dessins » de 22 cm de haut par 17, à l’encre de Chine et au pinceau, ce que je montre ici dans l’ordre où il l’a fait. Il me donne ce Cahier et me dit « d’écrire ce qu’il a écrit » ; en ce difficile 3 avril 2020 je le fais ici.

YB

On lit en italien ce poème dans une traduction lumineuse du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/04/05/sulla-montagna-di-douki/

 

 

1

 

 

 

 

Nous sommes montés par le tracé du milieu.

Le haut est un plateau.

La paroi est presque verticale.

A gauche c’est le tracé de notre volonté.

A droite c’est celui des ancêtres nés à Douki.

Ils ont accompagné notre montée.

Ils nous regardaient sans avoir encore décidé

s’ils nous accepteraient là-haut.

 

 

*

 

 

2

 

 

 

Quand même à mi paroi

nous avons bien fait de nous asseoir

dans un abri d’ancêtre sous un surplomb.

Au centre les trois pierres pour poser

une marmite de terre sur des braises.

Autour cinq yeux écarquillés.

D’ailleurs ce sont cinq oreilles.

On nous observait et nous écoutait.

Et nous aussi écoutions et observions.

Dans le vent violent les oiseaux faisaient

grand effort pour rester en planant

à notre hauteur. Soudain ils ont plongé

vers le bas de la paroi. Les ancêtres

les avaient libérés en leur disant

que nous pouvions continuer l’ascension.

 

 

*

 

3

 

 

 

 

Ce sont les pierres plates au sommet

que nous avons choisies, peintes et dressées.

Nous avions décidé de donner salut

à la force de la vie de Douki.

Toi tu as peint tes lettres

qui font germer tes mots.

Moi j’ai inventé des signes que j’ai peints.

Ces pierres font germer notre pensée

et jaillir l’eau de la parole dans le désert.

Nous avons bien installé et calé les pierres.

Elles enjambent la mort.

Elles font arc par-dessus la peur.

Très légèrement courbes parce que

nos arrière-petits-enfants

viendront y boire.

 

*

 

4

 

 

 

 

Les oiseaux sont revenus.

Heureux de nos pierres.

Ils sont allés planer très haut.

Vraiment très haut.

Ici j’ai tracé ce que les oiseaux ont vu

du haut du ciel : les très profonds ravins dans

la montagne de Douki et dans celle de Koyo

se sont mis en parallèle

car ils allaient soulever nos montagnes

et les faire danser ensemble,

chacune dans son pas,

dans la germination et la gestation

de la parole qui soulève tout.

 

 

*

 

5

 

 

 

La parole est un arbre.

Nous sommes les fruits de l’arbre

qui croît dans les exhalaisons du vent

et dans les strates de la montagne.

 

 

*

 

6

 

 

 

C’est le sommet de Douki.

Avec nos pierres. Qu’il a avalées.

Le sommet est une coquille,

sa bouche s’est refermée

sur nous qu’elle mange.

 

 

*

 

7

 

 

 

 

Partout à Douki, des singes.

Ils nous ont observé férocement.

Bienheureux. Amis féroces.

 

 

*

 

8

 

 

 

 

C’est toi ou moi.

La personne humaine.

L’axe vertical de la parole, tronc

plein de sève, depuis un talon

jusqu’à l’œil unique

qui voit tout,

depuis ce même talon jusqu’à la bouche

qui dira tout

quand toute oreille sera ouverte.

Nous avons deux bras qui sont

des feuilles de la parole.

Nous avons une jambe facultative,

liane nerveuse pour

bondir dans la paroi.

 

 

*

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

*

***

*

 

 

 

 

 

 

Le Dessin qui dit

 

Poème d’Yves Bergeret, écrit le 17 mars 2020, avec sept dessins à l’encre de Chine et au pinceau, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Yacouba Tamboura à Bamako le 22 août 2004.

On lit ce poème en italien dans une limpide traduction du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/03/20/il-disegno-che-dice/

 

 

Le 5 juin 1913, avec les peintres Malevitch et Rozanova, les poètes Khlebnikov et Kroutchionykh publiaient à Moscou en 800 exemplaires, 40 pages au format 19 cm de haut par 14, l’admirable Igra v Adou (Jeu en enfer). Chef-d’œuvre du futurisme russe. Vigilante et vigoureuse prémonition des guerres et révolutions du siècle passé.

 

Et maintenant Yacouba Tamboura, avec les poseurs de signes de Koyo, est proie de la pire et plus sanglante violence, celle du dogme fanatique et de l’arme blanche. Comme en Europe bêtise et violence rongent profondément les esprits non clairs, maladie étrange ronge les corps.

 

 

 

 

*

 

 

1

 

 

 

Valeureux

jeu de cartes

encage le diable

chante face au vide.

 

Carte du joueur

petit miroir de carton

tire son échafaudage

sur les marées les plus

crasses, les plus acides

de la vie.

 

*

 

2

 

 

 

Sur le sable je crée l’oiseau.

Cou vers la mort.

Enflant son corps.

Dos diamant du chant.

Contre le vide je crée l’oiseau.

 

 

*

 

3

 

 

 

Deux soleils jumeaux m’escortent.

Entre eux je tends ma voile.

 

 

*

 

 

4

 

 

 

Ma voix va

par la ville obscure.

La place centrale

à chaque midi bisse ma naissance.

 

 

*

 

 

5

 

 

 

« Descends, m’a dit Virgile ;

les débris de terre cuite

se réveilleront sous nos talons ».

Les ancêtres redoublent de joie.

 

 

*

 

 

6

 

 

 

Sortilège qui prit froid.

Bourru poignard.

Moignons de doigts.

Je siffle : tout ce bric à brac

fera oiseau

à cœur d’acier.

 

 

*

 

 

7

 

 

 

Illettré suis-je…

Qui me dit illettré ?

C’est moi qui ramifie

la pensée

par les branches de plein vent.

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

Arbre

 

Poème écrit par Yves Bergeret le 8 mars 2020, avec neuf dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Belco Guindo à Bonko, sur le haut plateau de la montagne de Koyo, le 22 juillet 2005.

On lit en italien ce poème dans une traduction d’une beauté dense et radicale, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2020/03/10/arbre-lalbero/

 

 

1

 

 

 

Il y a des étoiles dans le ciel

et des montagnes sur le sol.

 

Il y a des arbres, très peu,

dans les étoiles et les montagnes.

Entre montagnes et étoiles vont les racines.

Elles peuvent servir d’échelles.

Leurs barreaux percutent en rythme le vide.

Cette percussion est le récit du monde.

 

 

2

 

 

 

Des personnages faibles,

aux épaules inarticulées.

Certainement ils attendent.

Ils montent les bras et baissent les bras.

Tout à fait immobiles par ailleurs.

Ils n’ont jamais appris à voler.

Ils ne sont pas sur le sol.

Ils sont sur le miroir,

le miroir lisse de leur gesticulation.

Ils croient qu’ils voient dans le miroir.

Par le miroir ils croient qu’ils voient

les étoiles et les montagnes.

 

 

3

 

 

 

Poussé par sa propre sève

le récit est une main

très grand ouverte ;

ses multiples doigts étirés dans la nuit

touchent les tréfonds du courage,

remuent les graines de la vie

qui sont les perles noires de diamants-mots.

 

Le centre de la paume est un carrefour.

Pas une clairière. Un carrefour.

 

 

4

 

 

 

Jamais miroir ne saurait être carrefour.

 

Les graines sèchent à plat,

c’est le savoir-faire que l’on reconnaît aux miroirs :

séchoirs.

 

 

5

 

 

 

 

Les gens aux épaules tristes cherchent.

Ils veulent trouver les barreaux de l’échelle.

Ils veulent monter et aller ;

sous la plante de leurs pieds

qui n’ont rien où marcher

ils sentent bien l’air battre en rythme.

Ils clament « poignard »

puis « couteau » puis « harpon »

mais rien ne se rejoint, tout cela glisse

sur le miroir, rien ne va se lier

et le vide entre eux tous n’a pas d’oxygène.

 

 

6

 

 

 

 

Le sixième jour l’un dit (car il avait vu) :

« il existe l’arc-en-ciel.

Il est doué d’existence.

Il pénètre le ventre languide du temps.

Au dessus du ventre, cela je l’ai bien vu,

l’un de nous est déjà arrivé tout en haut.

S’est retourné, là-haut le vent souffle.

Il tient de ses mains neutres

un grand voile qu’il peut laisser retomber

sur le ventre ».

 

 

7

 

 

 

Vers l’arc-en-ciel

et la bouche du ventre

se forme le nuage.

 

Le dessus du nuage est un pré.

L’arc-en-ciel s’y resserre

et s’y tend comme un ressort.

 

Le rythme des barreaux d’échelle

ne faiblit pas. Il y a de l’harmonie en lui.

L’un d’entre nous tend entre ses doigts

une herbe noire et souffle sur elle.

L’herbe vibre.

L’herbe parle en avalant les couleurs.

Seule.

 

 

8

 

 

 

C’est l’herbe qui nomme les arbres, un à un.

C’est l’herbe qui distribue la lumière

et la paix. C’est l’herbe et le rythme

qui reprennent la chair du nuage

et l’étendent sous les pieds des êtres pâles.

L’herbe n’est jamais suffisamment toxique

pour dissoudre les mots « poignard », « couteau »…

mais elle tourne autour des racines

qui vaquent des étoiles aux montagnes,

mais elle accomplit que la personne humaine

est toujours un nouvel arbre, parmi les vents stellaires.

 

 

*

 

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

Paume 手掌 Palmo

 

Poème d’Yves Bergeret, écrit le 26 février 2020 pour célébrer la première présentation du Trait qui nomme la veille au soir à Paris, avec seize dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Dembo Guindo à Bonko, sur le haut plateau de la montagne de Koyo, le 22 juillet 2005.

A cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/28/paume-palmo/ on lit la très vivante version italienne de ce poème, due au poète Francesco Marotta.

A la suite de cette version originelle en français on lit ci-dessous la traduction de ce poème en chinois, grâce au poète Zhang Bo ; il l’a réalisée à Nankin et l’a conclue ce jour du 12 avril 2020.

 

 

1

 

 

 

 

Ton regard est mon rabot.

 

Mon corps est un bout de tôle,

tout vent y claque.

 

*

 

2

 

 

 

 

Il perd son crâne,

le dieu.

 

Il perd son titre,

le seigneur.

 

Il perd son cadastre,

le romancier.

 

*

 

3

 

 

 

A tous les étages

craque la prison du roman.

Entre les paliers

les marches s’éprennent

du trou dans le toit

et du gouffre sous la cave.

 

*

 

4

 

 

 

Avec une pince

je saisis la mort

par la nuque.

D’un sortilège

je jette au feu

notre pauvre peau de personnage.

Adieu, ma belle !

 

*

 

5

 

 

 

Saute l’unijambiste

par le travers de la montagne édentée.

Grimpe le manchot

par les écorces et les nœuds du tronc.

Germe dans sa clameur robuste

le bâtard né de la montagne et de l’arbre.

 

*

 

6

 

 

 

Je suis

tête à un œil,

chaudron renversé.

 

Le soleil m’est tombé

dans le front.

 

Je vais me mettre à penser.

 

*

7

 

 

 

J’ouvre toute grande ma paume.

Chaque doigt lèche

un point cardinal.

Le cinquième s’occupe

du feu sous la pierre.

 

*

8

 

 

 

Quant à mon torse

les cartes nautiques

et les encyclopédies grecques

s’y sont rangées

en s’écriant

à chaque battement de cœur.

 

*

9

 

 

 

Beaucoup d’enfants, mon ami.

Beaucoup de cruauté, mon feu.

Beaucoup de nids et de cris,

ma pauvre amie qui t’acharnes.

 

*

10

 

 

 

Alors j’ai lancé un grand cri

et le sol a basculé vers le couchant

en laissant apparaître deux pattes

sous son ventre blanc.

 

Alors j’ai lancé un grand cri

qui m’a transpercé la gorge

et la gorge m’a ruisselé

en cascade chantant

éperdument le monde.

 

*

11

 

 

 

Ma tête est deux fois pierre.

Une pour l’œil.

Une pour la bouche.

Pas de nez.

Mais oppressé

l’air,

mais agitées

la montagne

me supplie

avec brume,

la mer

avec écume.

 

*

12

 

 

 

Si ouverte est en ce douzième jour

ma paume que s’y lisent

les entailles des drames,

les plongeons de tout ce qui est naïf

et la cicatrice mal suturée

entre toi, chienne aveugle,

et toi, bourru palefrenier.

 

*

 

13

 

 

 

Sûrement je finirai

par n’être que miroir

offert au ciel pour qu’il compte

les rides de ses nuages et les éreintantes

croisades de tous ses romans

dont tu es machistement fier.

 

*

14

 

 

 

Je veux une forêt sur la mer.

Je veux une bronchite dans le récit.

Je veux un rocher dans la cascade.

Je veux cent mille arbres.

Je pars respirer l’autre récit

qui me dissolve pied par-dessus tête ;

et alors l’œil sera ce que je suis.

 

*

15

 

 

 

Merci à la planche

qui dérive sur la furie des langues.

Merci à la paume

qui a avalé mes deux paumes.

Merci aux rides

qui se sont plissées

dans l’âme terreuse.

 

*

16

 

 

 

La paume

a quatre rivières,

a quatre douves vides

et beaucoup

beaucoup d’adieux

qui prolifèrent de joie.

 

*

 

 

手掌

 

1

你的眼神是我的刨刀。

 

我的身躯是一截钢板,

八方之风在此轰响。

 

2

他失去他的头颅,

上帝。

 

他失去他的尊号,

大人。

 

他失去他的地契,

小说家。

 

3

在每一楼层

动摇小说的监狱。

在楼道之间

台阶钟情于

棚顶中的孔洞

和地窖下的深坑。

 

4

用一柄铁钳

我从颈部

抓住死。

借助魔法

我付之一炬

我们小说角色的可怜皮肤。

永别了,我的美人!

 

5

独腿人

经由缺齿山岳的岭线跳跃。

独臂人

借助树皮与木结攀援。

在它茁壮的叫喊中萌芽

诞生于山与树的私生子。

 

6

我是

独目头颅,

翻倒的锅釜。

 

阳光向我坠落

落于额中。

 

我即将开始思索。

 

7

我完全张开我的手掌。

每根手指触及

一个基点。

第五指负责

岩石下的火焰。

 

8

至于我的躯干

海航图

与希腊百科全书

放置于此

并随每一次心跳

高声呼唤。

 

9

许多孩子,我的朋友。

许多暴行,我的火焰。

许多巢穴与喧嚣,

我这把你猛追的可怜女友。

 

10

于是我发出一声大叫

土地朝日落处翻倒

并任由两只脚爪

在它的白腹下显露。

 

于是我发出一声大叫

它刺穿我的喉咙

我的喉咙开始流动

如瀑布般狂热地

歌唱世界

 

11

我的头颅是双重的石块

一重为了眼睛。

一重为了嘴巴。

没有鼻子。

但空气

让人压抑

但山海

动荡不已

山岳用薄雾

向我恳求

大海用浮沫

向我恳求

 

12

如果在第十二天我的手掌打开

它在此被认出

各种人生戏剧的切口,

所有天真的落败

还有草草缝合的伤痕

你进来,瞎眼的母狗,

还有你,粗暴的马夫。

 

13

我必将

最终成为镜面

交给天空让它计数

它云彩的皱纹

和所有它小说中令人疲惫的东征

而你对此极度男权地自负。

 

14

我想要一片海上森林。

我想要一次故事中的口吃。

我想要一块瀑布内的岩石。

我想要十万树木

我开始呼吸另一种故事

它把我上下颠倒溶解一空;

于是眼睛将成为我之所是。

 

15

向它致谢

那在语言怒潮上漂流的船板。

向它致谢

那吞下我双掌的手掌。

向它致谢,

那在土质的灵魂中

层层叠起的皱纹。

 

16

手掌

拥有四条江川

拥有四条排空的护城河

以及很多

很多次道别

因欢乐而激增。

 

 

*****

***

*

 

 

Triple voix de l’architecte

 

Ces modalités du Nouveau Portrait de l’architecte, sont ici dites en trois poèmes, créés par Yves Bergeret à Veynes le 27 novembre 2019, en double exemplaire sur quadriptyques de Gerstaecker Aquarelle 300 g de 25 cm de haut par 65 cm, à l’acrylique et encre de Chine.

Ce groupe de trois poèmes se lit en italien, dans une traduction dynamique et sensible du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/01/architetto-ii-iii/

 

 

1

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Dembo Guindo qu’il a fait sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis derrière la montagne,

je la pousse

vers un certain accomplissement

qui sera notre maison commune.

J’appelle, j’appelle la parole

comme un plat de riz,

comme un plateau où poser nos verres,

comme dans une mer fourbe

le pont d’un bateau.

 

 

2

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Yacouba Tamboura qu’il a fait aussi sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis la robustesse de la pluie

depuis la grande tête luisante du ciel

jusqu’à vos pieds dans le sable.

Je suis les veines très rapides

où coule la parole

qui sait dissoudre

les ricanements des meurtriers.

 

 

3

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Alguima Guindo qu’il a fait sur le thème de ses propres lignées d’ancêtres, à Koyo le 14 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis le passé dans le chant,

le passé qui agglutine les montagnes.

Mais le chant, je dois bien le reconnaître,

est la pluie douce et bienfaisante

qui libère la pensée dormante des grottes

et me fait accoucher de moi

en une source d’eau tiède

aussi sacrée que mon nom futur.

 

 

 

 

*****

***

*

Parole et fil

 

 

 

 

Poème-peinture créé en exemplaire unique par Hamidou Guindo à l’acrylique et moi-même à l’encre de Chine, à Bamako le 29 juillet 2006

sur dépliant chinois à vingt-quatre volets, pris ici horizontalement et ainsi de format de 27 cm de haut par  410 cm (soit 16 cm de large par volet, plus les deux plats de couverture non reliés l’un à l’autre et couverts de tissus chinois brodés à très fins motifs géométriques répétitifs, ce type de « leporello » servant en Chine à la calligraphie traditionnelle ; le papier est un papier chinois à calligraphie de 250 g, doublé).

On lit ce poème-peinture en italien, dans une langue ample, transparente et précise, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/10/parola-e-filo/

*

 

Au titre de la transmission ethnologique patrimoniale oralo-écrite, cette œuvre est capitale. Elle participe aux strates les plus profondes de ce dont parle Le Trait qui nomme.

 

*

 

A l’issue de longues semaines de création des six poseurs de signes de Koyo avec moi, Hamidou m’accompagne à Bamako et sur ce grand dépliant chinois propose que nous travaillions sur le thème du tissage sur la montagne de Koyo. Il me dit que la pratique du tissage du fil de coton s’est arrêtée sur le haut plateau du village depuis quelques décennies, car les soins pour obtenir la fleur de coton étaient extrêmement lents. Seuls les « captifs » de Peul, au village de Nissanata, dans la plaine sableuse au pied de la montagne de Koyo, poursuivent cette pratique actuellement.

 

 

 

 

Hamidou m’avait fait remarquer en deux endroits sacrés spécifiques du haut plateau, Bonodama et Bonko, des roches gréseuses oranges parfois cubiques, de 50 centimètres de côté, disposés assez régulièrement. Ce 29 juillet il me dit que ce sont des éléments installés par les ancêtres pour filer le fil de coton ; ces petits rochers de grès sont fidèlement respectés.

 

 

1

 

 

 

 

Puis, après deux volets où je calligraphie le titre, Hamidou peint sur trois volets le premier élément de sa transmission et me dit de « noter ce qu’il a écrit ici » au moyen de ses signes graphiques colorés : « ceci, c’est le récit de l’arrivée des premiers Toro nomu dogons à la montagne de Koyo ; ils se sont d’abord installés dans des grottes ; ici je fais aussi le récit des premiers accouchements et des premières circoncisions. Dans ces périodes-là, on tisse le coton. On ne descend pas dans l’oasis de Boni [au pied de la montagne de Koyo[, qui de toute façon n’existe pas encore. Les habitants de Koyo sont totalement unis et solidaires. »

 

En réponse et en écho, sur deux volets, je file la longue phrase de ce poème en prose :

 

Venu de quelle montagne, de quelle plaine, je vais toujours plus loin, plus près de la parole qui miroite au fond de mon torse et je parle avec toi, avec vous, avec nous, dans l’ombre des plus grandes pierres dont je suis le lent brouillard de poussière ; et ce matin je pose encore mes pas et mes pas et mes pas dans la poussière, belle, heureuse et simple comme bonjour à toi, bonjour à vous, bonjour hommes des lointains qui commencez juste à vous réveiller dans mon rêve et à vous relever sur un coude et à tenter de voir sur quelle montagne à l’horizon j’ai hissé mon nom, ma parole, mon ombre, sœur et enfant de notre soleil.

 

 

2

 

 

 

 

Puis sur quatre volets Hamidou peint le deuxième élément de sa transmission et me dit de « noter ce qu’il a écrit ». Voici : « ceci, c’est la « tunique » en coton filée et tissée autrefois sur la grande dalle rituelle de Bonodama [en outre lieu de certaines des plus grandes cérémonies rituelles du village et le lieu le plus fréquenté par les poseurs de signes et moi pour notre création] ; nous avons gardé encore quelques grandes bandes de coton, très étroites, que nous cousons les unes aux autres pour faire quelques « tuniques ». Nous t’en avons donnée une, spéciale pour toi, il y a quinze jours, avec des signes peints par mon oncle Alguima et moi. Ces tuniques sont le signe éminent que l’on est un Toro nomu dogon, un homme totalement libre, jamais « captif » [alors qu’est « captive » de Peul ou de Touareg l’énorme majorité des habitants des sables de la plaine]. »

 

 

 

 

 

 

En réponse et écho, sur deux volets je file les métaphores de ce poème en prose :

 

Un fil de coton long comme le vent, un fil long comme le sang, un fil long comme la veine et le sang et la sève et le vent qui remonte entre les falaises par les fissures obscures.

 

J’ai pris les fils et les fils de coton. J’ai pensé à une barque que le vent des lointains sache porter, mais le vent ne me laisse pas terminer ma barque de fil. J’ai pensé à une voile dont le vent puisse enfler la jubilation jusqu’au lointain dont je crains de rêver, mais le vent ne me laisse pas terminer ma voile.

 

J’ai posé, j’ai tissé, j’ai posé le fil et le fil et le fil sur ma peau, une moitié sur mon torse, une moitié sur mon dos. Ma deuxième peau de fil de coton est la sœur du vent qui vient la caresser et me répéter vers le soir : « libres, libres, nous n’entendons qu’ainsi. »

 

 

3

 

 

 

 

Puis sur quatre volets Hamidou peint le troisième élément de sa transmission et me dit, en insistant ici sur son caractère extrêmement grave et fondamental, de « noter ce qu’il a écrit ». Voici : « ici j’ai fait venir le Chant des Femmes aînées. Elles ne donnent ce Chant que la nuit ; en plus elles le dansent à pas lents. Au dessus d’elles j’ai « écrit » les étoiles [qui sont une des figurations-localisations des ancêtres], car ce sont les étoiles qui donnent aux Femmes aînées force et pensée pour chanter ce Chant ».

 

 

 

 

En écho-réponse, sur les deux volets suivants j’ai déroulé le fil des métaphores de ce poème en prose d’un paragraphe. Mais ce ne sont pas des métaphores. Ce sont des actes réels :

 

Sur les montagnes dansent les étoiles. Sur les épaules dansent les rêves. Nuit au souffle vaste et lent, nuit qui danse sous le pas des étoiles. Sur les bras dansent les travaux de la veille. Chaque pas est une parole, parole, parole que seules savent chanter les femmes, sombres sur la terre, et les étoiles dansent sur leur chant.

 

 

4

 

 

 

 

Or sur les quatre volets suivants Hamidou a continué d’écrire-peindre et il ne restait plus de place que pour le colophon. Il m’a dit de « noter ce qu’il a écrit », que voici : « c’est le chant des hommes ; ils ne chantent que le jour ; ils dansent avec fougue ; le soleil leur donne son énergie ». J’ajoute ici que les chants des hommes sont ceux de certains initiés individuels dont les chants entrent en relation avec certains « esprits » pour des actions spécifiques, alors que le grand chant collectif des Femmes Aînées la nuit est un rite refondateur de la parole, donc de l’espace, donc de la personne.

 

 

 

 

En pré-écho et pré-réponse, sur les deux volets précédents, j’ai déroulé, comme un contrepoint à mon poème en prose pour le Chant des Femmes Aînées et en contrebas, ces deux courts paragraphes de prose poétique :

 

Sur les dalles dansent les hommes du soleil, chantent les hommes du soleil. Sur le plateau brûlé de soleil dansent les dures fratries.

 

Les têtes droites virent et dressent les roches qui dansent, feu de pierre et de gorge, et nous nous appuyons à leur danse, dans son ombre courte, plus proches du vide qui bourdonne au bord de la falaise.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Les Rochers sont-ils aveugles ?

 

Poème en cinq parties et un avant-propos créé par Yves Bergeret en octobre 2019 à Die et Paris et écrit en exemplaire unique sur cinq quadriptyques de Canson 220 g préparés à l’acrylique, éléments encollés et encre de Chine à Piazza Armerina en Sicile, en mars 2016.

Ce poème se lit dans une claire et puissante traduction italienne du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/11/05/sono-cieche-le-rocce/

 

 

 

 

 

Sur leur haut plateau entièrement entouré de falaises verticales, les habitants de Koyo vivent, en autarcie et autogestion grâce au travail opiniâtre des rites et du micro-maraîchage, une paix harmonieuse. Depuis des siècles ils amassent des petits rochers en haut des seuls huit passages d’escalade, secrets bien sûr, pour accéder depuis la plaine de sable à leur village. Rochers à jeter dans le vide pour se défendre contre les razzias des nomades esclavagistes de la plaine et, à présent, contre le fanatisme religieux qui égorge.

Universel geste rocheux de Koyo.

Sillage à toujours tracer.

 

 

1

En poussant depuis le haut de la falaise

des rochers aveugles

ils ouvrent d’ahurissants sillages

de lumière et de silence

en pleine masse de l’écoeurante violence

qui est haute marée puante.

 

2

En bas les monstres s’entre-écrasent,

se pressent, piétinent tout ce qui leur paraît faible,

pataugent dans le sang, la boue, le fiel.

 

Mais eux en poussant d’en haut les rochers aveugles

assèchent la plaine noyée

et doivent chaque matin recommencer.

 

Rochers aveugles

buvant la violence jusqu’à la nuit.

 

3

Rochers aveugles,

aveugles d’avoir tant donné.

Aux assassinés un nouveau souffle.

Aux piétinés un nouveau squelette.

Aux brûlés des yeux,

les yeux, les yeux rocheux de l’intelligence.

 

4

Mais eux en haut de la falaise

ne s’épuisent jamais à trouver

de nouveaux rochers, à en créer de nouveaux

dont la chair est la parole notre et lente,

dont le poids est la définitive parole

qui fend et ouvre encore le ciment de mort en bas.

 

5

Aveugles rochers refusant tout œil canin

soumis pour suivre des maîtres,

aveugles sillages à cent mille yeux perçants

dans la bataille sans fin de minuit.

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Huis clos, sédiments bancals et Trait qui nomme

 

 

 

1 Les charrettes, les modes de diction

2 La place du marché, le grand corps

3 Le muet massacre, la seule loi

4 Le Trait qui nomme, la constance sur le « giérin »

5 Le Trait qui nomme, la gêne de l’ « auteur »

6 Le Trait qui nomme, les académismes embusqués

7 L’élan oral, le tartre de l’héroïne

8 Le besoin du chant, le mutisme

9 Les phrases hameçons, les coups

10 Les plans inclinés, Ogo ban

11 Les huis clos, l’éruption

Les trois premières parties se lisent dans une traduction italienne, aussi précise que dynamique, du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/10/17/porte-chiuse-1/

et, de même, les parties 4 à 7 se lisent en italien ici : https://rebstein.wordpress.com/2019/10/27/porte-chiuse-2/

enfin les parties 8 à 11 se lisent dans une traduction italienne toujours aussi dynamique, claire et tonique du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/11/02/porte-chiuse-3/

 

 

1

 

 

Les charrettes, les modes de diction

 

 

 

 

La parole a eu en Sicile des porte-voix de sa liberté rebelle : les charrettes peintes, qui sont souvent de petits chefs-d’oeuvre. Il y a d’autres chefs-d’œuvre de couleurs et d’images sur l’île. Mais ceux-ci sont statiques et la parole y est contrainte : ce sont les retables, les fresques, les plafonds peints des églises baroques, les mosaïques romaines collées au sol comme des emplâtres, les fresques baroques de palais aristocratiques. Presque toujours contraints à louer le pouvoir, sacré ou féodal. Les charrettes ne sont en rien leurs parentes. Elles tressautaient sur les chemins caillouteux entre vignobles et oliveraies, comme de petits et très mobiles théâtres ambulants d’images peintes, héroïques ou bouffonnes, et de bouts de ferraille ciselés partout ; et puis on les décrottait et, s’il le fallait, on les utilisait au bourg pour les processions pieuses. Maintenant on en fabrique de minuscules pour les bambins des touristes ; ils les achètent. Parmi des lots de confiseries à la pâte d’amande. Voilà, l’insolente inventivité populaire, pleine d’humour, est rabougrie en un cliché touristique doucereux.

 

Rien de sirupeux dans mon poème sur cette Charrette ( le voici :https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/03/27/ce-qui-tremble-pres-de-limage/ ). On le lit au public, en italien, début août au Musée de la Charrette sicilienne, à Aci Sant’Antonio, au pied du volcan. Plus tard dans la soirée on lit aussi quelques pages du Trait qui nomme, près de charrettes siciliennes muséifiées. Outre brièvement ma voix, deux voix pour lire quelques passages : Roberto, acteur sicilien doué, à son mode (superbe voix grave, mais distrait cette fois-ci, se trompant de page, oubliant ce que nous avions préparé) et Alaye, Malien migrant, lisant ou plutôt disant à son mode (ayant préparé sans avoir besoin de l’écrire une traduction en bambara de certains passages que nous avions choisis, les prononçant, les yeux posés calmement sur le public, avec une concentration saisissante). Pour l’un, peut-être fatigué, le poème est une onde sonore dont le sens réduit à un peu de piquante frivolité enflamme son corps pour câliner l’auditoire ; pour l’autre le poème oral est un acte éthique qui demande à la fois gravité, ouverture et puissance de transmission ; Alaye a déjà lu ou dit avec moi en public plusieurs fois en Sicile, demi-improvisant ses transpositions en bambara ou en mandinké de strophes de mes poèmes ; il me dit qu’assumer de toute sa personne physique et spirituelle cette parole devant et pour l’auditoire sicilien est un moment essentiel de sa vie dans cette île.

*

 

2

 

La place du marché, le grand corps

 

 

 

 

Le téléphone sonne. C’est Dario, jeune architecte dont depuis quelques années j’avais remarqué à l’université de Venise l’intelligence originale et avec lequel de fortes analyses sur les espaces avaient été échangées. Il se trouve à l’autre bout de l’île, à côté de Palerme. Il voudrait me voir et travailler un peu avec moi. Nous trouvons le jour. Il voyage jusqu’à Catane. Nous choisissons d’aller observer et essayer de comprendre la place du Grand Marché de Catane même, aux fruits, légumes et vêtements. Lieu humain, s’il en est. Lieu où la voix humaine se fait entendre, s’il en est. Le matin, c’est marée haute. Voix très fortes, mâles, toutes en dialecte. On circule en brisures, hachures et bribes de labyrinthes entre les étals, sous les parasols bas géants, on crie, on achète, on vole, on se heurte, on rit, on crie, on porte des ballots et des cageots dans tous les sens. L’imbrication sonore et marchande est frénétique. Je ne sais pas si les gens sont satisfaits de cette agitation vibrionnaire.

 

Treize heures. Marée basse. Clients, commerçants et étals disparaissent. Le sol de la place grande est extrêmement sale. Six, seulement six, employés municipaux surgissent en vert et orange, deux petits camions poubelles, une camionnette balayeuse bruyante, six hommes verts et orange. L’un porte en bandoulière une machine à souffler les ordures au sol, extrêmement bruyante ; il pousse les ordures « dans un coin » : lequel ? il les repousse en fait « un peu plus loin ». Leur chef d’équipe hurle parfois, en dialecte. Personne ne peut saisir ses mots. Les six hommes sont les justiciers. Les toiletteurs du grand corps urbain quasi défunt, allongé au sol, carcasse et abdomen énormes. Ils le caressent, l’apprêtent, le nettoient. A la tombée de la nuit dans les coulisses de la place déserte, deux bandes de petits voleurs attendent le marcheur solitaire.

*

 

3

 

Le muet massacre, la seule loi

 

 

 

 

« Au 31 décembre vous serez dans une maisonnette de plain-pied, je vous laisserai l’argent pour l’acheter. Je vous laisserai aussi votre vieille voiture » leur dit Concetta, leur fille. Elle a trente-huit ans. Belle, intelligente, divers petits diplômes dont elle n’a jamais rien fait. Elle n’a jamais travaillé. Elle n’a pas l’intention de s’y mettre. Un peu avant ses dix ans elle a traîné un vilain rhume ; une analyse médicale lui a envisagé une allergie au gluten, banale. Depuis elle refuse d’entrer dans toute boulangerie et magasin d’alimentation. Elle envoie ses parents faire ses courses. Elle habite chez eux, dans une banlieue tranquille de Messine, une très grande maison, un vaste jardin. Il y a cinq ans elle est partie à l’autre bout de l’Italie avec un amant qui a rompu au bout de trois mois, effaré de tant de caprices tyranniques. Son élocution est presque incompréhensible. Elle exige de se faire sa cuisine seule avant les autres, interdit qu’on entre dans son lieu. Son lieu : une suite de quatre pièces sombres sur le côté nord de la maison. Elle est la seule à avoir un chauffage central, à vrai dire peu utile en Sicile. Elle se calfeutre, ne se lève jamais avant midi, se plaignant d’un sommeil gêné par les bruits de la maison et, diable, d’un effluve de farine ci ou là.

 

Les parents ? Tout juste la soixantaine. Ils ont acheté il y a plus de trente ans ce grand pressoir d’il y a trois siècles. Les charrettes peintes y apportaient le raisin. Ce vaste volume intérieur, ils l’ont modelé, rebâti, cloisonné, y ont créé des volées de marches et de très larges mezzanines. A l’achat le pressoir était déclaré comme bâtiment à trois pièces. Un contrôle fiscal assez récent a rectifié l’évaluation :  dix-sept pièces. Ils sont devenus professeurs aux Beaux-Arts, lui en gravure, elle en art du textile. Ils ont vibré aux lointains échos de Woodstock, ils ont aimé les happenings et la beat-generation, ils ont aimé les rencontres informelles d’artistes, la vie de groupe, l’éducation sans contrainte ; les liens avec leur foule d’amis artistes se sont faits et tous défaits, à la légère, sans vraiment se parler, à la liberté mélancolique. Leurs murs, leurs balcons intérieurs, leurs planchers variés sont couverts d’habitants immobiles, vieillis mais jadis intrépides : les œuvres d’art, jaunies, un peu poussiéreuses à présent, de toute une génération d’artistes siciliens post-soixante-huitarde. Un vrai musée, nostalgique. En somme l’œuvre de leurs vies.

 

Enzo, le père, élégant, élancé, rêve ; parfois il grave. Il a tellement abîmé ses mains, en plongeant pendant des décennies ses plaques gravées ou celles de ses étudiants dans des bains de solvants divers et même d’acide, que le voilà avec un traitement quotidien fort invalidant. Il est doux, ne hausse jamais la voix, tolère et attend. Rosa, l’artiste du textile, a une voix forte, une autorité définitive, s’inquiète de tout, gronde à l’occasion l’époux distrait. La terre s’arrête de tourner si elle se blesse un peu en manipulant ses pelotes de fils et ses aiguilles ; alors en tempêtant elle en parle des heures au téléphone. Parfois elle est drôle, toujours énergique tragédienne. Depuis une dizaine d’années des rhumatismes nouent ses articulations. Elle souffre. Elle le dit torrentiellement. Avec sa fille ses disputes sont épouvantables. Insultes, cris, hurlements, claquages de porte. Il y a cinq ans elle a fait un petit AVC. Le jour-même la fille est sortie en trombe de son bunker, a insulté infirmier, médecin et parents et leur a hurlé : « que personne ici ne se mette dans la tête que je serai l’aide-soignante de ma mère ». Puis elle a tourné les talons, est rentré dans sa petite forteresse en claquant à toute force la porte : trois œuvres d’art suspendues au mur sont tombées.

 

Les parents, vaille que vaille, ont imaginé qu’en s’en soustrayant ils résistaient à la féodalité sicilienne et aux usages insidieux de la mafia. Ils se sont repliés dans le lieu idéal qu’ils ont créé, ouvert aux seuls compagnons et compagnes à l’esprit libre, lieu pour une sorte de groupe artistique informel sans programme ni devise, où vivre est jouir ensemble du temps. Et leur enfant, ils l’ont laissé grandir, quasi dans la nature, sans contrainte ni règle. Eux-mêmes ont élaboré un art libre de vivre, sans discours ni injonctions. Un ami sculpteur passe parfois la soirée avec eux en soufflant dans une copie de didjiridu aborigène australien. Ils ont cru et croient avoir créé un havre de paix et d’amour, un « peace and love » où chacun sans parole fait ce qu’il veut.

 

La parole était vacante. La fille s’en est saisie : « laissez-moi la voiture, j’en ai besoin. Vous êtes faibles. Vous allez mourir bientôt. Vous avez fait votre temps ; moi je suis malheureuse. Cette allergie au gluten a détruit ma jeunesse ; maintenant je veux me promener, donnez-moi la clef de contact ». La fille maintient une pression de chaque instant. Elle vient de décider qu’elle vendrait la grande maison-pressoir car elle a besoin d’une rente. Elle a dit à ses parents qu’elle leur laisserait cinquante mille euros pour s’acheter une maison de plain-pied au fin fond de la campagne dans le sud de l’île ; « dans quatre mois, tout sera fait », leur a-t-elle crié.

 

C’est le soir, je suis avec Enzo et Rosa, dans leur vieille voiture dont ils ont obtenu d’user quelques heures ; nous visitons dans le sud de l’île les parages du village choisi par la fille. Comme je n’y comprends rien les parents pendant deux heures, en larmes, me racontent ces derniers événements, que je viens de dire. « Quel désespoir…C’est notre faute, nous avons raté son éducation ». Je les prie d’arrêter immédiatement ces autoflagellations, qui ne font que répéter les humiliations que leur fille leur inflige. Le passé est le passé ; mais maintenant il y a urgence et il leur faut s’organiser. Ils n’ont plus de force pour sortir de ce cercle vicieux. Je leur recommande de confier cette situation à une personne professionnelle de ce genre de conflit. « Penses-tu, elle a toujours refusé de voir un psychologue ! – Non, la question urgente est juridique. Allez voir un notaire ou, mieux un avocat spécialisé en conflits familiaux. Si l’homme de loi n’arrive pas à résoudre le conflit et à protéger votre vie dans votre lieu, il transmettra le tout à un juge aux affaires familiales, qui tranchera, avec force de loi, et peut-être prononcera une tutelle ou une curatelle ». Réponse : « ah, tu crois ? mais nous n’oserons jamais agresser notre fille, etc., etc. ».

 

Le lendemain j’appelle une assistante sociale sicilienne que je connais à Agrigente, et qui est amie d’Enzo et Rosa ; je lui demande conseil. Elle répond : « ah, comme c’est triste, ah, c’est dramatique, ah, quelle misère… – Peux-tu me donner l’adresse d’un avocat adéquat, afin que je la transmette à Enzo et Rosa ?- Ah, comme c’est triste, ah, c’est tragique». J’appelle à nouveau encore deux fois, sans obtenir le moindre renseignement. Puis j’appelle à Naples un psychiatre, d’origine sicilienne, que je connais assez bien et qui connaît très bien Enzo et Rosa. « Ah, c’est terrible, ah, c’est très délicat, ah, il y a tant de gens comme cela en Sicile ; écoute, je vais réfléchir ». J’appelle enfin un Sicilien, émigré à Bologne depuis six ans ; il a la cinquantaine, sa femme et lui sont biologistes. « Yves, toute la Sicile, est ainsi : il n’y a aucun accès réel et efficace au droit, aux services sociaux, aux mesures de sauvegarde et de protection de la personne faible. Certes une loi de protection sociale existe, mais elle n’est rien, absolument rien ; tout le monde, pas seulement la mafia, la considère comme une vague brume bouffonne et un peu honteuse qui glisse sur une terre ravagée de secrets sanglants, de luttes carnassières, d’affrontements de vrais animaux dont la cruauté est déchaînée. Les faibles sont écrasés, les forts triomphent toujours y compris de manière ignoble. Morale et loi sociale n’existent pratiquement pas, car la seule loi qui, à double face, gère l’île, c’est la cruauté captatrice et l’omerta. Parler ? Allons, parler est une erreur, voire un crime ». Dans ses Irresponsables qu’il publie en 1950 Hermann Broch fait avec éclat entendre les constants décalages de la voix brutale et âpre d’Hildegarde, de la voix indolente d’Andreas, de la voix frêle de la baronne, de la voix mesquine de Zacharias, de la voix particulièrement rude et pourtant digne de la servante Zerline, voix qu’il situe toutes, précisément « irresponsables », dans le grondant vacarme de l’Allemagne pré-nazie. En 2019 au centre de la Méditerranée, dans l’île on entend le poids mortifère du silence. Et ci et là des cris, comme des coups de griffe…

 

Enzo et Rosa savent pleurer. A l’occasion elle sait crier. Eux deux savent surtout se taire devant la force. Appelés au téléphone, mes deux premiers interlocuteurs savent émettre des phrases de reddition : elles s’évaporent dans le vide. La charrette peinte était un instrument bavard et ironique dont usait le paysan pour vivre de ses vignes et de ses oliviers ; couverte de petites peintures parodiques à motif épique ou féodal, elle allait sur les caillasses en cliquetant à l’inverse des carillons des angélus. Maintenant la charrette est sous vitrine, immobile et silencieuse, dans les salles d’un gentil musée. Dans la jolie cour du musée l’acteur sicilien n’arrive pas à donner aux spectateurs le sens et la sève de mes poèmes de rébellion et de dignité de vie.

*

 

4

 

Le Trait qui nomme, la constance sur le « giérin »

 

 

 

 

Dans la cour du musée, sous le grand palmier, après mon poème de la Charrette, je présente maintenant Carène, que j’ai publié il y a deux ans. Le poème-épopée des migrants du Sahel arrivant par la Lybie puis la mer en Sicile. Alaye en est un des personnages principaux : il a accompli ce terrible voyage. L’acteur sicilien, cette fois sans se tromper, dit Le Rêve d’Alaye, scène centrale de ce texte, Alaye, justement lui-même présent ce soir, la met en écho en la disant en italien et en bambara ; le public est extrêmement attentif. La voix d’Alaye ne tremble pas.

 

Puis je présente au public Le Trait qui nomme : le livre vaste et lent, multiple et tenace où je dis comment je suis entré très patiemment, initiatiquement en relation de création avec Koyo, le village dogon Toro nomu, tout au long de la décennie des années 2000. Nous lisons un extrait du passage central, Contrejour, en bambara, italien et français : le récit, y compris sa dimension symbolique, d’un terrifiant mais initiatique déluge de 2005, pendant la saison des pluies, sur la montagne de Koyo où je vivais avec les habitants du village. Le Trait qui nomme dit, par l’exemple de ce village singulier, ce qu’est cette Afrique noire de brousse profonde dont, au-delà du complet dénuement matériel, le système constant de pensée, de parole, de rite et de vie est si riche que nous avons, ici en Europe, beaucoup à en attendre, sans nécessairement tout accepter. Alaye est parti d’un autre village, de la plaine dans l’ouest du Mali, et d’une autre ethnie ; mais il est à son tour le transmetteur des formes de cette considérable humanité. Il le sait en toute conscience. Nous en avons cent fois parlé depuis six ans que je le connais. Carène est un des fruits de ce dont témoigne le Trait qui nomme : un des épisodes qui poursuit, d’étape en étape, le récit tragiquement épique de la grande histoire humaine. Alors qu’en même temps l’Europe trébuche sur un populisme raciste et haineux, et pas l’Europe seule, les Etats-Unis, le Brésil, la Russie… Alors que les maîtres de ces terres-ci essaient de vendre les âmes de leurs habitants à la marchandise. Au public réuni dans la cour du musée de la charrette, je le dis très clairement.

 

Roberto lit alors en italien les pages sélectionnées, se trompe malgré nos répétitions, mélange les paragraphes, saute des lignes, ouvre le livre à de mauvaises pages. Je dois aller me tenir debout derrière lui, qui est assis, pour reprendre en main la situation, et même lui indiquer du doigt les lignes à lire : presque un enfant qui bredouille et comprend mal ce qu’il lit. Quand c’est à Alaye de prendre la parole ou en italien ou en bambara, jamais sa voix ne tremble ; elle est ferme et claire, elle porte dans une des langues africaines de son immense mémoire de fils de l’oralité sa pensée et ma pensée d’hommes libres et modernes, attachés à la construction de la carène future dont notre monde en crise a besoin. La voix d’Alaye porte le récit du grand déluge initiatique de l’été 2005 à Koyo, où basculent les certitudes anciennes qui se transforment en créativité actuelle.

 

Ce soir, ce sont les premiers pas du Trait qui nomme dans le sud de l’Italie. La cour du musée est devenue un « giérin » de Koyo, une agora où la parole ouverte et en dialogue nous refonde tous. Sur cette île que le volcan menace chaque jour, que la violence primaire rigidifie en société féodale privée d’espoir où, me répète-t-on, l‘art de vivre est se taire. Je ne peux m’y résoudre. Le Trait qui nomme est un livre dense. La réflexion y est permanente. Elle montre comment le continuum de la pensée symbolique porte et crée le réel, donc l’espace, donc la parole, donc le lien, donc la personne. L’élan et l’intuition du poème, très proches de l’oralité épique, y requièrent le lecteur initiatiquement pour un lent processus d’assimilation, de maturation et de libération.

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5

 

Le Trait qui nomme, la gêne de l’ « auteur »

 

 

 

 

Voici à présent trois mois que ce livre a commencé sa vie en Sicile. Le nombre de ses lecteurs est loin d’être insignifiant. Mais plusieurs échos siciliens que j’en reçois montrent une difficulté fréquente à aller de l’avant dans la lecture jusqu’au bout, patiemment, lentement, en progressive prise de conscience. Trop souvent on en reste à du pittoresque en survolant les premières pages, « au sensitif, à l’émotionnel », puis, de manière moins infantile, à la silhouette de ce brave poète aventurier qui prend bien des risques dans ce désert farouche. En somme c’est comme si l’absence d’exercice de la parole ouverte, sur cette île, l’absence d’exercice musculaire, nerveux, articulaire de la parole, la rendaient incapable de prendre part active et lucide à une recherche éthique ni à une réflexion ontologique qui requièrent un peu de souffle.

 

Mais, depuis ces trois premiers mois d’existence éditoriale du livre, ce désolant manque de souffle pour lire et pour comprendre ce que propose Le Trait qui nomme, je le perçois ailleurs aussi. Certes le livre rencontre de remarquables lecteurs et critiques, comme l’historien français de la décolonisation Romain Poncet, comme le poète et philosophe Francesco Marotta à Milan, comme le penseur et essayiste Antonio Devicienti juste au nord de Milan, à Varese : je le vois par leurs articles.

 

Il me semble que ce n’est pas seulement la longueur, d’ailleurs toute relative, du livre qui fait parfois obstacle à une compréhension vaste et profonde ; il me semble que c’est encore plus l’héritage occidental écrasant de la figure de l’ « auteur ». Non pas ma personne individuelle, banale comme toutes les autres. Mais cette sorte de nécessité christique, depuis le romantisme d’il y a deux siècles et strictement localisée à l’Europe et à ses extensions géographiques idéologiques, d’avoir, au creux de la solitude de l’individualisme démultipliée par l’impitoyable broyage humain de la révolution industrielle, la figure de salut voire de rédemption de l’« auteur inspiré », un peu visionnaire, bien sûr un peu poète, original et délicieusement farfelu, bien sûr intérieurement blessé ; cet « auteur » façonne du texte lettré comme un autre opium du peuple. Je vois bien que cette figure de l’« auteur » est attendue par l’acheteur de livres, est espérée comme un péché secret, comme une gourmandise, et tant pis pour le cholestérol, dans une nutrition de diète productiviste.

 

Alors, si on porte sur son nez ces lunettes très déformantes du « culte de l’auteur », on estime cohérent de s’arrêter où on veut dans le Trait qui nomme, de papillonner de ci de là, de humer. Sans s’apercevoir que dans ce livre l’« auteur » disparaît ou plutôt se métamorphose complètement ( mais justement c’est une des plus actives analyses de l’article de Romain Poncet. Voici le lien pour le relire : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/08/16/pratique-de-la-poesie-par-romain-poncet-sur-le-trait-qui-nomme/ ). Sans prendre conscience que cet « auteur » complètement remodelé, parvient, précisément parce qu’il est remodelé, à donner à entendre la pensée et la vie de l’autre, l’habitant de Koyo. Sans comprendre que ce sont les modifications réciproques des « poseurs de signes » de Koyo et de l’« auteur » qui ouvrent et développent l’extraordinaire dialogue de création que dit le livre. Et à nouveau je rends ici hommage à Victor Segalen qui a renversé il y a cent ans la notion et la pratique de l’exotisme, sans avoir toutefois la possibilité de parvenir au sein d’un Koyo thibétain.

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6

 

Le Trait qui nomme, les académismes embusqués

 

 

 

 

Si on a l’honnêteté et, j’ose le dire, l’humilité de lire vraiment et jusqu’au bout Le Trait qui nomme on se rend compte avec évidence que ce livre, à l’exact opposé de la cruauté prédatrice et de l’omerta, est un livre de paix et de construction. Un livre de bâtisseurs : les Toro nomu, qui sont les habitants de Koyo, et moi. Si on lit jusqu’au bout, il n’y a aucune raison d’éprouver de l’inquiétude. Au contraire.

 

Mais il se trouve que ce livre bâtit la paix et notre demeure commune avec des méthodes, des outils et sur des terrains, qui ne sont pas habituels. Saint John Perse bourdonne des alizés atlantiques ; Char grésille des cigales des collines provençales. Leur en fait-on reproche ? Mais à plusieurs reprises on m’a fait reproche d’emmener le lecteur sur des pistes sales et inconfortables : dans le désert, chez les « primitifs », qui sont bien sûr des « ignorants ». Quelqu’un à qui j’avais longtemps parlé à l’avance de ce livre et qui connaît assez bien ma démarche a réussi à m’écrire qu’il préférait… mes « livres de poésie ». D’autres se sont étonnés de ne pas retrouver dans « cet ambitieux livre qui voudrait être poétique » le vocabulaire attendu, les thèmes académiques, les broderies sophistiquées sur l’impossibilité du sens, sur la crise du signe, sur le nihilisme total, sur l’amertume et la dépression de l’écrivain, etc, etc, etc, je pourrais écrire à la dizaine des lignes de cette venue. En somme la poésie est, pour ces gens, un exercice épuré virtuose dans un langage et un lexique spécifiques dans lesquels je sais très bien que depuis une lecture étroite de Mallarmé des intellectuels et des professeurs hautains se sont fossilisés et douloureusement racornis ; ces gens frileux et pusillanimes, parce que frêles et nourris d’une pensée anémique, vaguement plotinienne, en plus nihiliste, ne sont plus que des stylistes d’une scolastique soporifique dont l’horizon consiste en « barque, dalle, lampe, servante, tremblement, herbe » et encore quelques clichés de fausse modestie : il convient de les prononcer avec compassion, componction et en fronçant les sourcils. Ces gens ignorent à peu près ce qu’est la poésie des autres langues et ignorent totalement celle hors d’Europe, celle qui nourrit les admirables volumes de la collection L’Aube des peuples.

 

Ces élitistes littéraires français ont atrophié la parole écrite du poème et en ont fait un minuscule écureuil dans une petite cage argentée ; cet animal désespéré, ils l’appellent la poésie. Ouvrir la porte de la cage les effraie. J’ai reçu des manifestations, très agressives, de crise d’angoisse d’enfants de la nomenklatura française, dont le fief est à Paris entre les Gobelins et le jardin du Luxembourg. Certains même sont allés jusqu’à l’insulte par simple incapacité de lire, c’est-à-dire par peur de s‘avancer hors de leur huis clos, hors clichés et hors langue de bois, à découvert. Certains, jolis universitaires de Sorbonne, époustouflants lacaniens (j’en connais pourtant qui sont aussi tolérants qu’éclairants), n’ont eu aucune vergogne, ayant à peine feuilleté le livre, à d’abord le rejeter, en m’affirmant sans rire qu’ils n’y trouvaient que « de l’émotionnel et du sensitif et pas d’analyse », puis à me faire de cocasses leçons de structuralisme et de méthode. Naufrage de l’académisme français : sa parole, figée dans les glaces, devient presque muette. Ou plutôt ses monologues satisfaits construisent non pas une « carène » mais les parois laquées et d’ailleurs mal jointoyées d’une nécropole que la parole s’est empressée de quitter. Cet académisme aimerait que Le Trait qui nomme se taise. Pourtant Le Trait qui nomme ne se lasse jamais de passer outre les paresses et les rigidités d’une certaine lecture occidentale.

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7

 

L’élan oral, le tartre de l’héroïne

 

 

 

 

Vincent s’assied tous les matins sous la vitrine de la boulangerie de Massy. Avec un courtois sourire, il salue les gens qui entrent et, baguettes et croissants sous le bras, ressortent. Un sur deux des clients lui donne une pièce de monnaie. Nous nous saluons, bavardons un peu. Il a la quarantaine, est ancien boulanger, a abandonné femme et enfant, épuisé de travailler comme un esclave pour payer les charges de sa boutique dans le centre de la France. Dans un large sourire il dit qu’il a choisi la liberté. La boulangerie devant laquelle il mendie fait du café, je lui en offre un. Sa parole fuse, abondante et fleurie. Il est fils de militaire ayant servi en Afrique de brousse ; enfant il a vu l’usage des sacrifices animistes de petits animaux. Il a fait ce CAP de boulanger-pâtissier. Son propos est délié et élégant, comme écrit avec recherche. Je le lui dis. Il répond oui et parle encore plus. Il se met à me donner des explications sur le sens de la vie et surtout sur le sens de l’Histoire, depuis le sacrifice du Christ, depuis les multiples grandes révolutions dont celle de 1660 en France et de 1789 en Autriche, depuis les décapitations de souverains à la hache jusqu’à maintenant car il sait que tout cela n’est que sacrifices animistes sanglants et repose sur des formules mathématiques, surtout sur le décompte des années, dont lui a eu la révélation du secret. Je lui demande s’il a écrit tout cela. Oui, me répond-il, revenez demain.

 

Le lendemain il me demande de l’argent pour aller photocopier au bureau de tabac ses sept pages manuscrites car, dit-il, il veut me donner les originales, où la vérité est plus forte. Et lui garde ces copies pâles. Sur les feuilles la prose de Vincent est stylistiquement dense, serrée, économe, ferme, dynamique. La révélation des secrets ésotériques du monde tient d’un bord à l’autre des feuilles. A peine lui ai-je posé deux ou trois questions sur elles, il parle encore plus et me dit qu’il s’est sevré d’une terrible addiction à l’héroïne, qu’il a décidé d’abandonner femme et enfant pour cela, qu’il étouffe s’il n’est pas libre. Sa prose a la densité et la proliférante imagination de celle de Nerval dans son Aurélia, de celle d’Artaud, de celle d’Henri Michaux dans son Misérable miracle ; une prose factuelle, vivace et souple. Mais Michaux fait vraiment trop de style, beaucoup de très beau style, flirte au moyen de ses phrases félines et veloutées avec les lettrés académiques qui habitent entre Gobelins et Luxembourg : le livre en devient lassant d’élitiste connivence. Vincent ne louvoie pas, ne cherche pas à séduire quelque lettré de passage, quelque éditeur aux subtiles mises en page : il n’est en aucune manière dans ce milieu-là, où trop souvent prolifère un toxique style ornemental.

 

C’est alors que je me rends compte que malheureusement Vincent tend lui aussi à coincer la parole dans une impasse, mais d’une autre nature : une impasse sans doute neurologique. Dans ce que Vincent m’a dit oralement hier et ce matin, sous le même sourire presque permanent, il cite ici et là textuellement de longs passages de ses sept feuillets. Il les cite et les répète et les répète encore. Le texte ésotérique et parfois complotiste lui est si essentiel et prégnant que sa puissante capacité d’oralité est ici et là figée dans la répétition mécanique de paragraphes écrits de son délire douloureux. Il le juge douloureux à présent. Mais il ne se rend pas compte qu’en quelque partie de son cerveau sa parole libre a été rongée par les formules brûlantes que l’héroïne lui a dictées : elles sont devenues sa charpente, sa carte marine pour naviguer sur un océan de tempêtes tumultueuses ou, ce qui revient ici au même, de silence.

*

 

8

 

Le besoin du chant, le mutisme

 

 

 

 

Sur l’île volcanique, la Sicile, que labourent cruellement la violence et une féodalité primitive, mais par certains interstices de laquelle jaillit parfois une surprenante lumière contemporaine, je découvre, comme chaque fois, des trésors d’ethnomusicologie dans une petite boutique du centre de Catane. Un disquaire à l’ancienne, dont les deux vendeurs connaissent parfaitement leurs rayons. Lors de mes derniers séjours j’y avais trouvé d’étonnants CD de musique vocale coréenne, en particulier des chants chamaniques de pêcheurs de la côte orientale. Cette fois je trouve entre autres deux CD de la grande oralité. L’un est un enregistrement en 1992 de scènes du Maharabata dites, chantées et dansées sur un fond rythmique de gamelan de l’île indonésienne de Surakarta (référence JVC / VICG-5263). L’épopée millénaire qui porte l’imaginaire de l’Asie continentale et insulaire du sud-est trouve ici une forme particulièrement dynamique et expressive qui ravit par foules entières le public. Alors que la perception touristique du gamelan n’y entend que des prouesses sonores de percussions métalliques, sans mot ni sens.

 

Et je trouve aussi un CD de chants du peuple Garifuna du Honduras (référence JVC / VICG-5337). L’enregistrement est de 1993. J’ignorais tout de ce peuple. Trois cent mille personnes. Ils descendent d’Arawak précolombiens et d’esclaves achetés en 1624 au Nigéria actuel par des négriers portugais. Ces esclaves, drossés par une tempête sur l’île antillaise de Saint-Vincent, ont commencé à se métisser avec des Arawak ; puis cinq mille d’entre eux ont été déportés en 1797 sur la côte nord du Honduras, où, après marronnage, le métissage avec les Arawak s’est accentué, jusqu’à former une culture syncrétique, à très faible base de langue espagnole, avec un sacré cousin du vaudou et avec une mémoire très active des déportations successives ; les poèmes mémoriels sont chantés avec un soutien instrumental simple, parmi lequel j’ai reconnu dès la première audition chez le disquaire le son du lambi, ce gros coquillage dans lequel la nuit, sur le point de marronner, soufflaient les esclaves antillais pour se révolter et se repérer les uns les autres dans l’obscurité. Les poèmes de ce CD, très populaires, subtils, raffinés, tout en vigueur et en verve, sont des chants de deuil, d’éthique sociale du marronnage, d’évocation de la déportation finale de 1797, de pauvreté et d’espoir, d’une danse parodique masquée du Noël des colons, d’interprétation du chant des criquets, etc. Ici le poème unit et rebâtit la communauté en ses liens les plus profonds.

 

Une semaine plus tard, en cette fin d’été, j’assiste au spectacle final d’un stage international de « Axis Syllabus » et « danse contact-improvisation » au fond de ma vallée, en amont de Die. Menés entre autres par un remarquable chorégraphe, danseur et fil-de-fériste, Jérôme d’Orso, une trentaine de jeunes danseurs et danseuses, en général professionnels de haut niveau, venus de toute l’Europe et d’Amérique, dansent le plus souvent en silence leur opiniâtre et lucide recherche du sens, dans l’espace neutre et fuyant ; leurs corps souples, aguerris et acrobates demandent au sol, demandent à l’air, demandent à l’espace immédiat le sens, le sens de la parole obscure qu’ils peinent à trouver. Parole glissée hors mémoire. Réfugiée étriquée dans des mimiques quotidiennes parodiques et désolées. Deux ou trois fois certains danseurs profèrent lentement un texte, dérisoire et fluet, parodique aussi, dont le corps en douleur cherche à se désengluer. Puis la nuit tombe sur les corps et la salle et nous tous, ravis et troublés par un rite visuellement splendide dont le sens s’est égaré on n’arrive pas bien à savoir où.

*

 

9

 

Les phrases hameçons, les coups

 

 

 

 

« Mais comment ? Tu es donc à Catane ? Mais que fais-tu ici ? » L’homme au volant s’est arrêté net au passage piéton sur lequel je m’engage, devant l’immeuble où j’habite. Il a baissé la vitre du passager. Je m’incline pour le voir : élégant, la cinquantaine. Je ne le connais pas. Avant que je ne puisse le lui dire : « mais tu ne me reconnais pas ? On s’est vu dans le Nord. – Non, Monsieur. – Mais si. Tu étais dans le Nord, non ? – Non. Ah, si, c’est vrai, à Milan début juillet. – Eh bien voilà ! Tu as dîné avec tes amis dans mon restaurant, je suis venu bavarder à votre table, vers la fin. » C’est seulement un peu plus tard que je me rappelle avoir déjeuné en effet au restaurant dans cette ville, mais à midi. Il me raconte qu’il vient souvent en Sicile où il travaille également, mais pour la firme Giorgio Armani. « Monte dans la voiture, nous ne pouvons rester ainsi sur le passage piéton. – Non, je te rejoins à cette place libre au long du trottoir là-bas, à quinze mètres ». Quelques pas : « – eh bien je suis furieux, le notaire d’Armani à Catane n’a rien préparé alors que je suis venu en coup de vent de Milan et que j’y retourne demain avec cette voiture. Il n’était même pas là. J’avais de l’argent à recevoir, des contrats à signer, des costumes à lui laisser. Eh bien je te les donne, ces costumes. Un vrai cadeau, chacun vaut trois mille euros – Non, merci, je n’en ai aucunement besoin ». Il descend de sa voiture, en fait le tour, ouvre la porte arrière, me montre quatre costumes. « Quelle est ta taille ? Mais attends, le plus simple est d’essayer dans la boutique là-bas ». Il me pousse vers le siège arrière. Je résiste. Il fronce les sourcils. Il tape du poing le bouchon du réservoir d’essence : « alors tu dois me donner de l’argent pour çà, pour mon retour à Milan, tu comprends ? » A voix très forte je répète « non » ; sur le trottoir des gens commencent à se retourner. Il refait le tour de sa voiture, s’assied et démarre en trombe.

 

Je demande au gardien de mon immeuble, présent, s’il y comprend quelque chose : « non, je n’ai jamais vu cela, je ne sais pas du tout ce que c’est » : il est obligé de « se taire ». Je demande au patron du petit bar, juste à côté, qui n’a pas peur de me répondre : « cet homme venait dans sa voiture ici depuis plusieurs jours. J’avais vu qu’il te guettait ». Je me rappelle alors que j’avais subi exactement le même scénario il y a cinq ans, mais que j’étais monté naïvement dans la voiture, dont je m’étais échappé au premier feu rouge, non loin. Une amie catanaise, que j’appelle au téléphone, me dit que c’est une tentative connue d’escroquerie, avec d’éventuels vrais costumes volés et à revendre au plus vite ; mais surtout, qu’une fois enlevée la victime est conduite dans quelque impasse sans témoin où attendent les complices qui frappent et frappent et frappent jusqu’à obtenir le code de la carte bancaire ; l’escroc et ses complices peuvent en outre être chargés d’un bref message : «  tu comprends maintenant le veto qu’on t’a imposé il y a trois mois. On te laisse là, va soigner tes bobos. Si tu continues, la prochaine fois, ce sera moins drôle ».

 

Impossible de savoir s’il y a une menace derrière ce très rapide épisode. Je sais, en toute lucidité, que des « familles », comme on dit, du centre de l’île n’apprécient ni mon regard, ni mes publications dont certains passages précis de Carène, ni tout simplement ma présence sur l’île. Cet épisode, jouant d’abord sur le bavardage de la cordialité enrobante, ce n’est certes pas le chant d’un poème. Cette scénette réaliste, ce n’est pas une autre parodie de la vanité féodale peinte sur une ridelle au flanc d’une charrette de vigneron. C’est un élément de la gestuelle opaque et au bord de la violence physique qui cherche à chloroformer et à briser la parole dans le huis clos d’un maître invisible. Il se trouve que demain est mon avion de retour pour la France.

*

 

10

 

Les plans inclinés, Ogo ban

 

 

 

 

Lorsqu’Ulysse en son très long voyage de retour vers sa petite Ithaque traverse cent cultures inconnues de lui, ses compagnons et lui à chaque escale accomplissent des sacrifices animistes suivis de repas rituels, afin de se gagner la bienveillance des dieux du lieu. Lorsqu’ils abordent la Sicile au pied de l’Etna, ils aperçoivent dans la pente du volcan, qui est le grand corps d’un dieu effrayant, « chèvres et grasses brebis », aptes à de magnifiques sacrifices. Ils débarquent. Ils ne savent pas que les Cyclopes, la population locale, ignorent les lois modernes de la cité. Ils sont particulièrement cruels même entre eux et n’obéissent à aucun des dieux, même pas aux leurs : « ils ne s’en soucient pas et leur sont bien supérieurs » : c’est ce qu’écrit Homère. Déjà, il y a trois mille ans, les mœurs de la fille de Rosa et Enzo… Ulysse et ses compagnons se sont introduits dans la demeure du cyclope Polyphème, absent ; c’est une grotte dans la pente du volcan. Polyphème de retour les y séquestre. Puis tue deux matelots d’Ulysse, qu’il mange crus, en sacrifice archaïque. Au prix de la ruse exceptionnelle que tout le monde connaît et dont la cruauté s’adapte à la cruauté permanente des Cyclopes entre eux, Ulysse et ses compagnons se tirent d’affaire et reprennent navigation au long cours.

 

Face à la dureté et à la cruauté sociales, antiques ou actuelles, en tout cas permanentes sur l’île du silence, mais finalement permanentes aussi sur toute terre frappée de la double malédiction d’une féodalité féroce et du dieu Marchandise, je ne suis pas l’adepte de la ruse sanglante d’Ulysse. Mais je pense sans cesse au mythe d’Ogo ban. Il est le cœur de l’action du Trait qui nomme : l’étranger est accepté. Il est écouté. Sa capacité de parole et de sagesse accroit la vie et la parole même du peuple Toro nomu au village de Koyo. La parole tisse sans cesse son vaste maillage qui nomme le réel et l’espace s’ouvre, s’ouvre et accueille.

 

Dans ma bonne et vieille Europe, dont je suis un enfant non soumis et non docile, je vois non pas ce maillage fécondant et souple du dialogue et de l’écoute, mais les sédimentations variées et toujours inabouties, de guingois, incomplètes, tronquées, trahies souvent, de la parole en travail. Ce sont les parodies vivaces des charrettes peintes pour invoquer la liberté. Mais c’est aussi le détournement grotesque de phrases conviviales pour tenter de m’escroquer avec violence lors de mon avant-dernier jour à Catane : détournement identique à la fourberie toute de cruauté des travestissements, et de vêtements et de phrases, des deux fiancés de Cosi fan tutte pour démontrer la faiblesse et la traîtrise de, croient-ils, leurs chéries, mais Mozart reprend à l’envers ce sadisme infantile par son insolent contrejour de beauté et d’intelligence musicales. Ce sont les glaçantes sédimentations, tragiques par surdité agressive, des académismes qui aboutissent au huis clos. Ce sont les sédimentations bancales par minéralisation aveugle du boulanger héroïnomane. Ce sont, lucides et belles, les sédimentations, mimant l’aphasie, des danseurs autour de Jérôme d’Orso dans la communauté d’« Axis Syllabus ».

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11

 

 

Les huis clos, l’éruption

 

 

 

 

Parfois il arrive que des sortes d’éruptions volcaniques soulèvent ces nombreuses croûtes sédimentaires qui risquent de se figer dans du langage littérarisé, triste maquillage fendillé tant il est disparate, du rigide au tendre. Disparate et, à l’occasion, touchant. Plans inclinés, juxtaposés. Monde par morcellement. Ce n’est pas sans de très bonnes raisons tactiques que René Char écrit, et peut-être même pense, par fragments : parce qu’il ne cesse de lutter contre la violence morcelante d’un monde morcelé. A cette violence il répond coup par coup. Aussi est-il poète éruptif.

 

C’est parmi les montagnes sauvages au fond de ma vallée dioise, toute proche des collines de Char, terre de résistance et de vigilance depuis des siècles, qu’ une coïncidence peut-être nécessaire me fait trouver chez une bouquiniste les traces de splendides éruptions d’il y a peu : c’est l’édition originale du Devoir de Violence, en 1968, de Yambo Ouologuem, un des romans les plus virulents et des plus lucides, dans la lignée de Franz Fanon, pour creuser dans l’épaisseur de la langue française les leurres putrides de la feinte décolonisation. Ce sont également les premières éditions, bien sûr clandestines car du temps de l’occupation nazie en France, des Yeux d’Elsa et de la Diane française, d’Aragon ; c’est même la toute première impression clandestine du long poème Le Musée Grévin, d’Aragon, mais sous son pseudonyme de résistant François La Colère.

 

 

 

 

Et même chez un brocanteur ébéniste de Die, âgé, migrant de jadis, qui ouvre occasionnellement sa boutique, je trouve une gravure du Jugement de Caïphe. Elle a deux siècles et demi, probablement. Encollée sur une garniture dorée pompeuse d’un siècle après. Figuration très rare mais assez précise de ce monde où un morcellement de parole craquèle, se fissure, hésite où aller. Le pouvoir politique de l’occupant romain ne sait que faire pour éradiquer l’agitation libérante de ce Jésus de Nazareth, qui se dit divin et roi des Juifs et conteste tout ce qui s’est sédimenté là. Le proconsul Ponce Pilate remet l’agitateur au tribunal local de droit coutumier, le Sanhédrin. Ce tribunal délibère, hésite, argumente dans un sens puis l’autre ; finalement il condamne à mort et le proconsul romain, benoîtement, s’en « lave les mains ». La gravure que j’ai dénichée est celle du moment ouvert du débat contradictoire, et non pas du verdict ; les avis fusent, font éruption, se cristallisent écrits sur de petits panneaux désordonnés que brandissent les argumenteurs. La parole resurgit ici, car elle est montre que sa nature est d’être ouverte et en dialogue. C’est le moment où le déroulé linéaire, dogmatique, du destin de jeune fils d’un dieu transcendant s’incarnant, se suspend, incertain ; juste dans ce débat et grâce à ce débat le déroulé en monologue, la ligne d’une rectitude absolue, le dogme n’existent plus. Dans la gravure les panneaux disparates sont clairs, une lumière polycentrée en émane, le grand juge Caïphe n’est qu’une masse centrale sombre et d’intérêt médiocre ; le Christ même, décentré et de profil, reste figé et sans vie, hors du débat. Le sujet de la gravure est le débat, c’est-à-dire la parole ouverte, en acte, en dialogue : comme celle qui agit de manière permanente à Koyo.

 

 

 

 

Or j’avais été extrêmement surpris de découvrir en Sicile il y a quatre ans la figuration de ce même Jugement de Caïphe, fresque que l’on venait de dégager d’enduits séculaires et de restaurer sur un des murs du cloître du Couvent San Pietro, à Piazza Armerina. J’en avais aussitôt écrit une analyse ( https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/05/06/le-jugement-de-caiphe-a-piazza-armerina-en-sicile/ ). Le surgissement du débat, ici du seizième siècle et plutôt en style baroque, était particulièrement saisissant : ce couvent franciscain avait accepté et porté la figuration écrite des arguments des uns et des autres, issus uniquement des évangiles apocryphes que pourtant l’Eglise ne reconnaît pas. Mais en fin de Renaissance plusieurs (vraisemblablement) fresquistes avaient rendu à la parole sa foisonnante liberté et même sa capacité de douter. Au cœur de la féodale Sicile, tout près de la bourgade de Aidone que des « familles » parmi les plus archaïques et cupides tiennent d’une main de fer dans un huis clos étouffant. Au cœur même de la Sicile, à Piazza Armerina la parole créatrice resurgit.

 

 

 

 

Le Trait qui nomme disant le continuum de la parole du haut plateau de Koyo isolé dans une immense plaine actuellement ravagée par le djihad et les conflits interethniques, le Jugement de Caïphe en gravure dioise et en fresque sicilienne à Piazza Armerina, les résurgences des splendides textes résistants et vigilants de Ouologuem et Aragon, nous donnent courage, nourrissent notre espoir irréductible. Espaces petits de la parole libre ? Peut-être. Mais ils nous sauvent alors que le huis clos de la violence asphyxie des terres et des îles entières, asphyxie les microcosmes de familles ou le macrocosme du marché de Catane, mondes petits et grands qui ne savent plus où est la parole.

 

Comme à Koyo, utopie de la parole, tegu dumno abada.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Orage après l’aube m a i s Explosion

 

Ces deux poèmes se lisent en italien dans une très dynamique traduction du poète Francesco Marotta (avec un commentaire en italien de celui-ci), à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/09/10/lesplosione/

 

 

L’Orage après l’aube

 

 

Poème en trois parties sur trois diptyques (en trois exemplaires chacun) de papier tchèque Aqvarel 280 g, de format 29,7 cm de haut par 42 cm, créé à l’encre de Chine et à l’acrylique par Yves Bergeret, à Veynes le 28 août 2019.

 

 

1

 

 

 

 

L’orage a choisi ma maison

pour s’acclimater.

 

Il l’a choisie parce qu’elle est une montagne.

 

Allez, vieux bougre,

tu ne t’acclimateras jamais.

C’est pourquoi je suis ton fils.

 

2

 

 

 

 

L’aube est arrivée

par le côté, sans un mot,

même la porte du jardin n’a pas grincé.

 

Les arbres à leur tour se sont juste un peu baissés

pour passer sous elle

et aller voir notre montagne en bas,

violette comme la mer.

 

 

3

 

 

 

 

Au tronc du jeune chêne

s’enlace l’écho (c’est une fille)

du tonnerre derrière la montagne.

 

Fourmi aux rides de l’écorce,

grêlon futur,

grandit comme un corsaire

l’arbre.

 

Une bourrasque

rebrousse les feuilles du chêne

dans l’autre sens,

mais on ne refranchit pas

la porte de l’aube.

 

 

***

 

 

Explosion

 

 

Le 2 septembre 2019, une mine explose sous un car de voyageurs sur la vieille piste goudronnée, défoncée, entre Douentza et Hombori, dans le nord du Mali ; à mi distance des deux bourgades l’extrémité nord de la montagne de Koyo surplombe cette route. Au moins huit voyageurs sont tués.

 

En réponse voici ce poème en trois parties sur trois diptyques (en trois exemplaires chacun) de papier tchèque Aqvarel 280 g, de format 29,7 cm de haut par 42 cm, créé à l’encre de Chine et à l’acrylique par Yves Bergeret, à Veynes le 5 septembre 2019.

 

 

1

 

 

 

 

Cachée dans la poussière de la piste

une mine a tué huit d’entre nous.

Nos falaises se hérissent.

Tirant vers la lumière aveugle

la moitié de leurs racines.

L’autre moitié, c’est la parole,

nous et le mil.

Parole, nous, mil, indéracinables.

 

 

2

 

 

 

 

Explosion projette nos corps comme des barques

contre les deux écueils du détroit.

Mais les deux écueils du détroit, les deux crocs

de la gueule incompréhensible

remercient eux aussi les chanteuses

qui ouvrent des trous dans la masse sombre

de la mort, rendent les corps à la vie.

 

 

3

 

 

 

 

Les falaises se plient davantage.

Des pans de roche tombent.

C’est comme cela, la parole

serre les poings

quand le souffle de l’explosion passe.

Mais le vent est notre étranger préféré

qui vient répondre jusqu’au bord du vide

en haut des falaises,

remettre en vie le cœur du récit,

tout ce que l’explosion froisse, notre parole

claire, notre soleil de minuit.

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TOUTE UNE ANTHROPOLOGIE…, par Anne Michel (sur Le Trait qui nomme)

 

 

 

Le Trait qui nomme est un ouvrage trop dense pour être appréhendé dans son intégralité et présenté en quelques pages à la suite d’une unique lecture. Le commentaire ne pourrait en être que sélectif et par là même insuffisant. Ou bien disséqué par une exposition trop pédagogique, ce livre foisonnant de vie et de création resterait mutilé de sa dimension synergétique d’un concret fouillé jusqu’à l’os et de l’envergure de son exigence passionnée de liberté d’être, d’agir et de penser.

On conviendra assez spontanément qu’il s’agit d’un livre de chevet, à consulter lorsque les sirènes de la consommation occidentale se feront trop racoleuses et les dissonances entre quotidien et poésie trop stridentes.

Nous reviendrons à lui pour prendre le temps d’ingérer tout ce qu’il aborde. Pour bénéficier d’une ouverture au monde, d’un processus de découverte inhabituel et profiter, littérairement parlant, d’une sensorialité riche en panoramas de toutes sortes. Le récit, par Yves Bergeret, de son aventure contemporaine, abonde en expériences instructives, troublantes, fâcheuses ou quasi mortelles, vécues par lui dans cette région subsaharienne du Mali située aux contreforts du désert, en vingt-deux séjours consécutifs de 2000 à 2009.

 

 

 

 

Richesse du contenu ethnologique tout du long de l’ouvrage. Circonstanciation des informations. Précision du contenu descriptif, géologie des lieux, caractéristiques du climat, modes de vie des populations ainsi que spécificité de leur habitat. Adéquation constante du texte et de sa composition avec les étapes successives d’une initiation au cours de ces vingt-deux séjours consécutifs dans le village de Koyo, surplombant la plaine de Boni, ville-oasis importante de la région de Mopti.

Cette entreprise, au départ décidée pour rencontrer et éventuellement partager les savoirs et savoir-faire avec les paysans-peintres de cette région, a peu à peu évolué vers une véritable initiation, accueillie avec joie dans un souci de découvrir une altérité. Initiation vécue jusque dans son métabolisme par sa ténacité et sa confiance de poète à l’itinérance audacieuse, puis amenée à la reconnaissance mutuelle entre les individus, par la persévérance de sa réflexion, sa perspicacité. Architecturée non dans le tempo de cadences mécaniques ou selon les modes d’une actualité touristique mais dans la préférence d’une lente immersion à tous niveaux.

 

 

 

 

Puis activée, directement nourrie des expériences du corps soumis à des épreuves physiques ; par celles d’un psychisme assailli d’émotions violentes parfois contradictoires, déstabilisantes voire perturbatrices, entraînant même des réactions limite transgressives. Enfin, formulée par écrit dans la foulée de chaque séjour, à chaque retour en France.

La sincérité évidente d’Yves Bergeret, frémissante ça et là d’une exultation perceptible, irrigue ce texte dense, fluide et copieux d’une exigence littéraire qui électrise la tension, colore les anecdotes, éclaire la valeur des épisodes, sculptant la scène.

Scène de la Nature et scène de l’Humain que nous, Occidentaux, avons définies comme structurellement différentes et divergentes, incomparables au sens premier, inamovibles chacune dans leur représentation physique, leur dynamique et leur génétique ; cependant plus que parallèles, plus que liées par les besoins de l’alimentation, la pharmacopée ou l’esthétique. Scènes conjointes, solidaires au niveau des besoins des organismes, du flux du temps, scènes croisées et épousées pour le meilleur et pour le pire, dont on ne connait pas encore, et ne connaîtra peut-être jamais, l’accord ultime. La fusion hors probabilités. Qu’en sait-on ?

 

Revenons à Koyo, au Mali brûlant de son désert tout proche pour renouer avec Yves Bergeret et à son récit, épopée d’un quotidien rural au soutènement animiste, rendu au plus proche de leurs réalités grâce  à l’exactitude du vocabulaire, à la rigueur de la syntaxe. Mais beaucoup grâce à la persistance, dans sa composition, d’un pouls qui bat avec, entre et sous les mots. Et du coup empoigne la terre, fécondée de l’attente et de l’appel au sacré des Hommes.

 

 

 

 

Ces objets, ces choses, ces instants bénis d’une perception commune, ce temps suspendu comme si la montagne-oracle allait déposer ses pierres pour le futur aux pieds des habitants ou des voyageurs, quitte à en écraser quelques-uns au passage. L’oeuvre féconde libère à son pas calme le sol avare en plantes et graines, de ses mystères, comme au dos d’un chameau s’en va le caravanier.

Ce texte fertile s’épand largement dans la plaine de l’écrit, s’étire jusque vers les mers de la vision, par vagues d’improvisations agissantes de l’intimité du poète. Serpente en vastes respirations, mesurant le décor africain pour, sans le trahir, traduire tantôt la beauté guerrière de paysages volcaniques, tantôt les à plats des plaines ou la monotonie monochrome de la savane.

 

Mais voici la dureté de l’apprentissage pour l’homme et la permanence de multiples obstacles, tenant à la région elle-même ou à la difficulté de livrer un témoignage authentique : rapporter faits, gestes, rituels et sources de création d’une culture reposant sur des centaines de siècles d’oralité.

Opposée par sa pratique du signe apposé stricto sensu à même les chairs et les matériaux à notre civilisation d’appareillage technique, intellectuel et théologique. Par sa croyance en un langage de la Terre, par sa promiscuité avec un arrière-plan magique tout puissant, à l’Occident, farouche propriétaire d’une conception d’être et de percevoir érigée en dogme. Car Loi sur/Papier, telle est notre Ville. Foi sur/Textes sacrés, tel est notre contact, et obligation, envers la transcendance.

 

 

 

 

Le réalisme constant, la clarté illustrative de ce texte qui n’élude rien du monde géographiquement, matériellement et psychologiquement approché puis intégré par Yves Bergeret, garantissent son intégrité. Témoin attentif -acteur précautionneux de cette infime partie du monde-, héraut en quelque sorte d’un fragment d’existence, d’actes et d’histoires dans cette région qu’il découvre en 2000 et de ces contrées qu’il arpente ensuite au cours de dix années de fidélité à son projet : voir. Montrer. Comprendre. Dire l’origine, l’histoire, le sens et les infinies extensions et variations de ce Trait qui nomme.

Le dessin-trace que les peintres-paysans du village et alentours créent sur les murs intérieurs ou sur les façades des maisons.

Sans jamais enregistrer ailleurs que dans la mémoire ou sur les surfaces plates ou curvilignes des habitations. Une mémoire faite de sens en ses diverses significations, de sons, de contact et de matière.

 

 

 

L’avant-propos est exemplaire pour engager les lecteurs à participer à l’aventure géographique, exploratrice, psychologique, morale et anthropologique d’Yves Bergeret. Il donne en trois paragraphes succincts et clairement informatifs, la teneur du projet et de ses étapes successives.

« Ce livre présente mes gestes et mes approches, mes hésitations, mes joies et mes réflexions, tels que je les ai écrits au retour de chacun de mes retours de travail dans ces montagnes, à partir du quatrième séjour jusqu’au quinzième. »

Yves Bergeret est parti rejoindre ces montagnes pour accomplir un travail. Nous voici d’emblée de jeu en présence de séjours à visée anthropologique.

Tout au long des treize chapitres du livre, il sera question de décrire le plus rigoureusement possible cette région aride, constituée en grande partie de déserts, de savanes se déroulant à l’infini d’une plaine faiblement ondulée. Yves Bergeret découvre ce lieu plombé par le soleil, saturé de chaleur et de lumière, planté de rares arbres, chichement fourni en une végétation sèche. Une terre monotone ponctuée de petites plantations et de maigres troupeaux, brutalement fendue d’une chaîne de falaises rouges décapitant l’espace ou le remplissant. La beauté à l’état pur. Dedans ou sous elles, à leurs flancs ou dans leurs ventres, les mystères liés à l’animisme, les interdits jumelés de sanctions à qui les enfreint. Le Mal et le Bien chrétiens y laissent la place aux Présences taboues, génératrices de bien-être ou de désordre, de joies ou de peines, d’abondance ou de famine.

Ainsi, ces sols désertiques, ce sable si bien fantasmé dans La Femme de sable de Abé Kôbô ; ces roches fièrement dressées au-dessus de la plaine et tranchant littéralement l’espace, lui intimant de se taire ou de moduler l’air, seront méticuleusement décrits.

 

 

 

 

Comme ses populations. Centre d’intérêt d’une observation impartiale et bienveillante, sans commune mesure avec celle qui présidait aux décisions ethnographiques, et colonisatrices dans la foulée, c’est à dire, enfants, femmes et hommes embarqués dans la classification réductrice de l’esprit occidental. Imbu de savoir exponentiel, fondateur-destructeur. Une observation qu’Yves Bergeret maintient plein cap sur la curiosité bienveillante et la compréhension raisonnée, d’autres fois au contraire intuitive, irrationnelle car jaillie d’un moment de partage avec les habitants.

On est conquis par la richesse des descriptions, la profusion à cru des sensations d’Yves Bergeret devant ces murs de maison ornés de dessins et de signes, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, qui ouvrent au poète un espace que l’anthropologue avait pressenti : celui du sens. Du mystère invisible et indivisible, non pas du Dieu tripartite mais d’une révélation qui s’opère à tout moment, ici et là, non dans un ciel paradisiaque, muet à jamais. D’un sacré non religieux qui se meut, se tracte et s’empoigne dans le présent, dans la durée, dans l’efficience et non la sublimation mortifère.

Alors apparaissent, mûrement réfléchis, examinés, les signes d’un monde autre, d’un monde supplémentaire, ou complémentaire comme on voudra, d’un monde à la fois inscrit et sanscrit, en l’être humain.

 

 

 

 

L’humain capable, et non coupable de naissance, d’exiger un contact avec une transcendance immédiate, de proximité. Fauteuse de trouble et de dangers aussi. Il y faut donc un apprentissage, des rituels. Une initiation.

« Puis je propose après le récit de deux ascensions quasiment rituelles, une synthèse finale qui montre où m’ont conduit mes vingt-deux séjours.  »

Car Le Trait qui nomme est le récit d’une immersion qu’il a fallu accepter au prix de bien des doutes, en effet, d’hésitations à franchir certains seuils. Quelle est la puissance des forces animistes ? Quelle est celle des diktats incrustés dans nos chairs occidentales ? Quel droit, aussi, m’autorise à pénétrer le Mystère de la grande Falaise ? De ces traditions, de ce rituel si farouchement défendu ?

Ce n’est pas Tintin sur une page de papier signé Hergé, c’est un homme, un Français, et surtout, un montagnard. Ceci expliquant cela, le goût du défi mais aussi celui d’un ciel découpé d’arêtes, la sensation du vent porteur de légendes, de dits, de figures hautement gymnastes. L’habitude de percer les humeurs du rocher : comment ne pas adhérer à cet animisme soudé à l’eau qui éblouit le regard, à la pierre qui exige a contrario : « Bâtis l’instable » qui a fait siennes la terre et la Terre, même s’il ne s’agit que d’un lopin cultivé à même la pente abrupte.

 

 

 

 

Car le Trait qui nomme, tout du long de ses treize chapitres va crescendo de l’humble respiration du civilisé à la grande goulée d’air magique, apportée par la pratique de la peinture avec les peintres-paysans de Koyo. Offerte par les généreux donateurs d’explications, de partages de secrets, propriétaires non de l’espace mais de son langage.

Le récit s’amplifie, le texte s’approfondit, toujours vigilant à traduire une réalité existante là, sous les yeux d’Yves Bergeret, lui-même sujet à des inquiétudes personnelles ou à des accidents corporels. Le chemin est ardu, ainsi qu’il l’écrit dans cet avant-propos, de l’acquisition des connaissances indispensable au dialogue et de la bienfaisance de reconnaissance réciproque.

« J’entraîne parfois le lecteur dans le feu de l’action, parfois je lui propose la distance de la réflexion ; celle-ci est nécessaire tant les découvertes mais aussi les mystères, tant les hardiesses mais aussi les évitements ont été et restent nombreux. »

Ensuite, alors qu’homme et poète ont conquis, par l’obstination dans son travail et sa démarche sans équivoque, l’assentiment des villageois et de ses initiés, vient se surimposer au texte ce que Yves Bergeret appelle l’allant de la poésie,

« Mais pas de souci, l’allant de la création, la joie profonde de l’écoute de l’Autre nous emportent tous d’un courant puissant. »

Toute la première partie, celle de l’observation, du travail de se désengorger des paroles du savoir et des préjugés de nos contrées mentalement stérilisées, aurait-elle été possible sans la présence omniprésente de la création ? La Poésie ne présente-t-elle pas quelques affinités avec la magie ? Qui anime notre conscience à recueillir sans que la volonté intervienne certaines images qui sonnent comme des échos lointains d’une présence en nous ?

 

 

 

 

Yves Bergeret ne conclut pas son travail, ne clôt pas sa recherche par la théorie d’une africanité à consonance politique ou idéologique. Mais telle une symphonie jaillissant implosive en ses derniers accords, il réaffirme la puissance de réalité et d’harmonie régnant à Koyo, en ses rythmes propres d’accouchement d’existence et de présence au monde, d’un Tout signifiant et signifié.

D’un Humain strié de sang, gainé de volonté, empli de chants, de cris et de borborygmes, palpé d’air et grandi, vieilli et basculé par le Temps dans la fosse commune de l’ici-bas.

Groupe humain dont la particularité est de cohabiter dans l’espace avec un peuple invisible qui soudain, à intervalles, se révèle, exige, quémande, se plaint, menace et gronde. Bienveillant ou carrément caractériel, sage-femme ou bourreau, comique et chicaneur ou grave ou plaisantin.

« Vous qui habitez le Temps, écrit Valère Novarina,  » Nous qui habitons l’espace » claironnent ou chuchotent les ancêtres, esprits des morts, âmes errantes ou génies des lieux, ou encore êtres à demi vivants qui n’ont pas eu de guide pour emprunter le chemin de la vie.

Yves Bergeret a expérimenté ce contexte. Il en a vécu l’immanence par ses yeux et ses oreilles, par ses mains, ses pieds, par le contact physique et visuel avec les peintres-paysans, avec les sages, avec les chefs, avec les matériaux, murs, sable, limites, rochers, trous, épines, insectes etc.

Il en a découvert la substance sacrée par la tension constante de son regard intérieur, désireux de comprendre. Son coeur et son esprit incités à transférer peu à peu l’énigme de l’Autre en soi jusqu’à pouvoir vibrer selon ce même pouls de vie, partager l’ensemble.

 

 

 

 

Ce qui apparaît très clairement dans ce livre-somme, bible profane inspirée par des préoccupations humanistes et un désaccord viscéral avec le fascisme, le totalitarisme et toute discrimination raciale, c’est cette aspiration à accéder à un humain véritable, dans la plénitude d’un achèvement toujours susceptible de se remettre en question, de se renouveler et jamais de l’ordre du divin, du sanctifié, de l’ecclésiastique ou autre.

Il ne finalise pas son ouvrage, comme on fait le nettoyage raffiné d’une façade, mais projette la pérennité d’une construction apte à se dresser debout et à y rester. Autrement dit, Yves Bergeret envisage, souhaite, espère, je ne sais quel mot choisir, dans des temps proches, de mêmes retrouvailles, une même cohésion et une même mixité entre Africains et Européens. Voir, pour preuve et pour capacité à le matérialiser, son engagement en faveur des migrants et plus, son aptitude à révéler la profondeur et la richesse de l’Afrique dans son oeuvre sociale, idéologique, poétique et théâtrale.

On peut ne pas être d’accord avec Le trait qui nomme, ni avec ses interprétations et ses conclusions, ni même avec l’esprit de son géniteur. Cependant, au-delà de la question de véracité, de vraisemblance de ce récit et même de la réalité possible de ce village enclavé par falaises et ravins, sable et espace grouillant de vies invisibles, ce texte apporte une réponse au déséquilibre des sociétés consommatrices à outrance. Riche d’un passé, d’un présent et d’un futur, (hélas menacé par la fureur d’un Djihad, comme nous l’avons récemment vu à Boni), le lieu objet et sujet mais intrinsèquement et d’abord enclave protégée d’existence humaine dans son accomplissement, pourrait amorcer une réflexion plus politique sur les pleins et les déliés, mais aussi les vides de notre humanité.

 

 

Anne Michel

 

 

 

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Remerciements en tant que lectrice, aux éditions Algra Editore qui n’a pas lésiné sur la fabrication et la présentation de l’ouvrage. Un élégant papier teinté ivoire, l’impression soignée autant du texte que des photos sur papier glacé en fin d’ouvrage rendent hommage au texte et à l’auteur du Trait qui nomme. A.M

 

 

 

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