archive | Habiter l’espace RSS pour cette section

Sur Les Perses, d’Eschyle : efficience de la langue-espace

Tout espace est de la langue ; on le sait en particulier depuis la naissance de ce blog en août 2013. Le concept de langue-espace s’est d’ailleurs élaboré dès le milieu des années 1990.

.

Ce permanent bourdonnement de signes frais ou anciens qui dans l’espace se structurent sans cesse, se font et se défont, est aisément perceptible à qui a pris précaution de ne point laisser étouffer en soi sa dimension animiste innée.

Les Toro nomu qui habitent le village de Koyo, en haut de leur montagne tabulaire dans le sud du Sahara, conçoivent même que la substance du réel est tout simplement de la parole en devenir, en vie, en acte : il revient à l’espèce humaine, libre, autogestionnaire et autarcique dans leur village, d’être les « jardiniers de la parole » (je conseille à nouveau de reprendre mon livre Le Trait qui nomme).

.

Il y a presque trois millénaires Homère donne constamment à lire dans ses deux épopées les interactions spatiales ininterrompues entre visible et invisible. De manière visible et réaliste personnages grands ou petits et éléments naturels, telle que mer en mouvement puissant et vents fantasques, n’ont pas d’identité cernable et séparable tant ils sont prolongés et se prolongent en entités invisibles extrêmement variables et toujours dynamiques dont certaines portent des noms de dieux divers : c’est là l’animisme, tout simplement. Les êtres humains ne se découragent jamais à tenter de gérer ces interactions par des sacrifices à répétition, en particulier d’animaux variés dont la chair est consommée selon des rites précis.

.

Quatre siècles plus tard, en –472, Eschyle écrit Les Perses. Cette tragédie n’est pas un spectacle auquel viennent se divertir des spectateurs. Comme toutes les tragédies grecques antiques elle est un rite où, après le sacrifice initial d’un bouc, la communauté athénienne refonde son union de vie, de pensée et de décision politique, sous l’égide du dieu Dionysos. Le mot même de tragédie signifie d’ailleurs « chant du bouc », animal voué au culte de cette divinité de l’animisme grec. Comme Marcel Detienne le montre avec rigueur et précision une cité grecque ne peut se comprendre sans sa dimension invisible, sa langue-espace, qui est bourdonnement de signes en syntaxe, parmi lesquels diverses entités nommables, et surtout bourdonnement de rites de parole humaine, souvent chantés et dansés. Comme à Koyo, le rite des Huit Femmes aînées chantant-dansant une nuit par semaine en saison sèche sur la place du giérin, afin de toujours refonder le réel, si ce n’est même l’accroître.

.

Or depuis -499 l’existence même de la communauté des Athéniens est mise en péril par les guerres que leur livrent, très puissants et très nombreux, les Mèdes (qu’on appelle aussi les Perses). Mais les Grecs se ressaisissent ; par l’éclatante victoire navale de Salamine en -480 ils consolident leur indépendance et leur civilisation politique, commerçante et animiste. Tout péril cependant n’est pas définitivement écarté en -472. Eschyle écrit donc sous une urgente pression sa tragédie afin qu’elle agisse dans ce contexte politique et militaire et interagisse immédiatement avec l’énergie invisible du monde. Pour que Les Perses renforce la langue-espace grecque.

.

Par un vrai coup de génie Eschyle démultiplie ici le pouvoir de la parole rituelle qui convoque la dynamique de la réalité invisible. Certes sa langue poétique, chantée-dansée par les choreutes, est d’une saisissante beauté (je recommande la traduction de Jean Grosjean, dans la collection de La Pléiade). Mais surtout la tragédie Les Perses, elle-même procédé rituel, inclut un supplémentaire et saisissant paradoxe. D‘une très audacieuse intelligence. Car Eschyle fait ici parler dans le cœur de la langue et du rite grecs non pas les Grecs mais les Perses ennemis : d’abord dans un somptueux prologue épique, qui, encore mieux que le plus flamboyant Homère, présente en strophes rythmées la foule innombrable des armées assemblées par Xerxès – les voici faisant mouvement par les déserts, les voici traversant la mer au Bosphore. Mais le prologue est teinté d’une inquiétude sourde. Rompant avec le style épique très élevé, la reine mède accroît cette inquiétude en disant en phrases soudain sobres son songe de la nuit dernière, visionnaire et tourmenté. Ah, déjà surgit le messager qui aussitôt retourne au style épique et profère le récit du désastre naval de Salamine : le peu de navires grecs a détruit l’énorme flotte mède ; tous alors engagent la grande déploration des Mèdes barbares, au centre de laquelle s’insère la méditation d’un fantôme, celui de Darius, le précédent souverain mède, fantôme, oui, présent, oui, en scène : deux fois on pleure, d’abord, inaudible et effacé, dans la langue mède de la réalité historique mais surtout, ici sur l’orchestra du théâtre grec, en puissante et somptueuse présence sonore : c’est la déploration rituelle des noyés et des morts, récupérée et absorbée dans la langue victorieuse grecque.

.

C’est-à-dire que, réunis sur les gradins du grand théâtre de pierre sous la falaise de l’Acropole pour refonder et renforcer rituellement avec l’impulsion de Dionysos la vie de leur cité, les Athéniens non pas participent au chant de gloire des vainqueurs de Salamine, à quelque Te Deum en somme, mais participent à la translation en langue grecque, dans un style épique admirable, de la grande déploration des Mèdes. Pleurer deux fois et les morts et la puissance militaire perdue les enterre encore mieux.

Les Mèdes avaient bien sûr leurs propres rites animistes ; mais Eschyle ici leur substitue un rite en langue grecque. Il fait entrer dans la langue-espace de la cité athénienne l’ennemi dont la flotte et l’armée ont été anéanties : l’esprit énergique de l’ennemi à présent s’incorpore, plus exactement subit toute pression pour s’incorporer à l’invisible et très concrète dimension animiste d’Athènes. Oui, non seulement Les Perses informe sur la défaite mais aussi exerce le pouvoir de faire entrer cette humanité barbare mède dans l’ordre dynamique de la langue-espace grecque, sous l’égide de ce Dionysos tutélaire de cette puissante parole chantée-dansée.

.

Or procédant de cette sorte, en substituant au rite mède un rite grec, Eschyle aboutit à un puissant effet de loupe. Il grandit les choreutes et protagonistes mèdes. Pas seulement par l’énergie du style épique. Mais également par la puissance poétique de ses métaphores, une à une. Voici tous ces personnages en gros plan, dans une présence immédiate touchante et jamais humiliée par leur défaite. Eschyle révèle une intériorité en eux. Il les constitue en personnes (certainement pas en individus, cette question ne se pose nullement ici) pour lesquelles la question de l’identité nationale ne se pose pas, ni mède ni grecque. Eschyle les fait gens parlant, gens de la parole, gens d’une sorte quasi universelle de parole que, génial paradoxe, la performativité animiste de la profération et la dramaturgie du rite révèlent à elle-même.

.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Sitôt né

Poème issu de la cinquième très grande calligraphie de Genèse, troisième cycle de Rebonds, et créé et calligraphié à Castres le 16 août 2022.

On le lit, grâce au poète Francesco Marotta, en italien dans la seconde partie de la traduction, fort belle, dont voici le lien : https://rebstein.wordpress.com/2022/09/05/genesi/

*

1

« Montagne, je te sais arbre ».

.

« Dans les feuilles de l’arbre, dis-tu,

je souffle.

Si l’aigle me guette, je lui tends la neige en miroir.

Si le vautour s’impatiente, je l’affame ».

.

2

« Quel alphabet palpite dans mon souffle ! ».

.

3

« Elle grandit, la montagne, arbre gris et or.

Ma flamme durcit l’écorce.

A mon feu je me brûle.

Eclairant la montagne

j’érode en tous sens ».

.

4

« À mon souffle son tronc s’apprivoise.

Elle et moi valsons d’une lune à l’autre

guépard bondissant ».

.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

REBONDS, 3ème cycle, Genèse

Du 12 au 14 juillet 2022 j’ai créé et calligraphié, avec les mêmes techniques et mêmes supports (215 cm de haut par 60) que pour les deux premiers cycles, les six poèmes de ce troisième cycle, Genèse. (On se rappelle la dynamique des deux premiers cycles : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2022/07/19/rebonds-1978-2022-oeuvre-au-long-cours/)

En cette mi-août, mon travail a été toujours porté par l’esprit du Glacier Noir, tel que dans le deuxième cycle de Rebonds, mais aussi par l’esprit de la Résistance, du respect absolu du dialogue et de la parole donnée : personne humaine, même naissant au monde, et montagne se respectent et s’écoutent vraiment, se grandissent, grandissent ensemble.

Le lieu même de cette création était parfait : l’ancienne école d’Aussillon, qui fait depuis une quinzaine d’années fonction de centre d’art communal, au pied de la Montagne Noire, dans le Tarn entre Mazamet et la très belle ville de Castres ; je ne saurais assez remercier Paul Foursin, de l’association Ha Ha Art, et Jeanne Gleizes, présidente de l’association : ainsi que Danièle Mailhebiau.

Le 31 août 2022 Genèse en ses six très grandes calligraphies est présenté à Die, grâce à Anne-Marie Poncet, à qui j’adresse de vifs remerciements.

Le poète Francesco Marotta traduit Genèse en italien dans une très belle version que voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/09/05/genesi/

*

.

1

Tu nais,

en trois bonds lumineux

la montagne vient habiter sous ton front.

.

Tu nais,

le torrent t’offre ses cordes vocales.

Vous vous parlerez avant la neige.

.

A peine ouvres-tu les yeux

certains nuages déjà t’emportent sur leur dos.

.

Dans tes yeux sombres veillent plusieurs montagnes,

celle aux sources rouges,

celle au lait profond,

ou celle à profil de vent du large, du grand large.

.

*

2

Disponible aux serres de l’aigle, voici le granit.

.

Libre fissure dans la paroi verticale.

.

Béante, la brèche, béante à la ruée du vent.

.

Voici bouche future,

déjà un murmure, un prologue.

.

A toi de mettre en récit

mont et piémont

et combe et moraine,

sombres et clairs

.

épaules fines ou larges,

marines ou réelles,

solaires ou d’apnée…

.

*

3

Les torrents grondent,

l’avalanche à rebours cherche le vent, l’aube.

Les sabots du ciel

cognent contre le granit.

La montagne, est-ce qu’elle s’écarte ou se réunit ?

« Mes bras, dis-tu, sont courts

mais savent.

Ma salive lie les pierres.

Je n’ai pas le temps pour le doute.

C’est moi qui ouvre le socle de la montagne.

Mes bras lui ouvrent une baie

où l’océan accourt,

voici un port, des quais,

c’est ma fable claire. »

.

*

4

« Je marche sur l’eau.

Mes pieds, dis-tu, sont des barques.

J’éclabousse, j’asperge, j’abreuve la montagne,

elle grandit, arbre exubérant

vacillant vers… »

.

*

5

« Dans les feuilles de l’arbre, dis-tu, je souffle.

Quel alphabet palpite dans mon souffle !

Elle grandit, la montagne, arbre gris et or.

A mon souffle son tronc s’apprivoise

et jusqu’à mes genoux s’incline ».

.

*

6

« L’ancre, dis-tu, je l’aime, l’embrasse, je la laisse

et le souple tronc se relève,

bondit à ses quatre mille mètres.

Qui est l’ancre, elle ou moi ?

La mince espèce humaine,

juste graines minérales et minotières,

un peu de bris, de grincements de dents

entre les lèvres du monde assoiffé de sens…

mais torrent, neige et glace

se précipitent, ah l’avalanche

qui frissonne

par mes bras grand ouverts,

qui maçonne. »

.

*

*

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Venise : le bois des carènes & la colline de Montello, par Gianluca Asmundo

.

Nous empruntons un sentier qui revient du Claps de la Drôme, là où la rivière plonge dans le chaos rocheux. Nous traversons des bois profonds. Yves Bergeret me dit qu’il existe plusieurs mots français, là où la langue italienne synthétise avec le seul mot albero : aussi bien pour l’essence arboricole que pour le mât d’un navire. Dans notre conversation, fluide comme la rivière, me revient une histoire. Elle nous ramène dans un autre temps et un autre lieu : elle est liée à l’ambivalence de l’arbre en forêt et de l’ “arbre” sur le pont d’un navire. Cette histoire réelle, tout simplement, les lie l’un à l’autre.

.

L’espace réel et métaphysique de Venise ne peut être conçu en séparant sa lagune et sa “terre ferme” ; tout au long de sa vie historique, Venise a construit des équilibres entre artificiel et naturel, dans le modelage de l’espace, comme presque aucune autre civilisation : il suffit de penser à la gestion de l’eau douce et de l’eau salée. A cet égard, Venise a toujours été extraordinaire, mais en même temps terrible.

Venise a été incroyablement capable d’équilibrer la protection de l’environnement, pour ses propres besoins, et l’exploitation des ressources naturelles : elle l’a fait dans un équilibre basé sur une vision à grande échelle, avec une capacité de gestion précise et une conception presque utopique. Je vais raconter ce qui s’est fait en un lieu fascinant et peu connu encore aujourd’hui, mais qui illustre fort bien la trajectoire de l’ingéniosité vénitienne.

.

Venise a un immense besoin de bois pour se construire, sous sa double forme : celle flottante et navale de la flotte et celle enracinant ses propres îles et bâtiments. Ces derniers reposent sur des pilotis en bois très denses et enchâssés dans la couche géologique du caranto du fond de la lagune. Pour obtenir le bois nécessaire, Venise exploite la vallée du Pô, abattant progressivement les forêts de plaine. Venise tire peut-être le meilleur bois des sommets du Cadore, qui au XVIe siècle sont devenus sa frontière naturelle, et qui délimitent l’espace conceptuel de la dimension territoriale de Venise.

Le déboisement de la plaine, à partir de la seconde moitié du XVe siècle, s’est déroulé parallèlement à l’expansion de Venise vers le continent, créant le « Stato da terra » parallèlement au « Stato da Mar ». Une véritable colonisation agricole et aristocratique s’opère. Elle prend forme dans la « Civilisation des Villas Vénitiennes ». Celles-ci recréent l’espace et en élaborent un récit à travers des images et même des constructions de paysages dans une continuité visuelle entre fresques et paysages réels, mais c’est déjà une autre histoire. Tout cela a des conséquences sur l’érosion des sols de la plaine et sur le danger d’envasement de la lagune et du port, ce qui conduit, au fil des siècles, à l’extraordinaire épopée du déplacement des cours d’eau ; mais ceci est encore une autre histoire, faisant partie à jamais de l’utopie vénitienne du contrôle des ressources et des forces dynamiques de la nature. Et d’ailleurs, en raison de son extrême besoin de bois, Venise n’hésite pas à défricher les îles et les étendues de la côte du Kvarner et de la Dalmatie.

.

Mais il y a un endroit, un endroit apparemment petit, isolé et secondaire, où les arbres ne sont pas abattus et où l’environnement est entièrement préservé : le bois de Montello. C’est une colline située entre la ville de Trévise et les Alpes, baignée, caressée et façonnée par la rivière Piave, une colline allongée et émoussée, de formation karstique avec de nombreux gouffres. Elle est isolée dans la plaine presque comme le dos d’une baleine ;  à l’époque dont je parle, elle est couverte d’une forêt de chênes.

C’est un bois crucial pour l’histoire de Venise, même si aujourd’hui c’en est un élément un peu oublié. De là, le bois peut descendre au long de la rivière Piave à travers la plaine. Puis il va au fil des canaux les plus anciens de la lagune, jusqu’à la fondamenta di Barbaria delle tole (qui en vénitien signifie “quai des planches de bois”) à côté de l’Arsenal.

Intouchables, cet espace et ce bois sont très jalousement gardés. Tout l’espace est clôturé. Il est interdit d’y couper des arbres, car ces chênes (en particulier les espèces quercus ilex et quercus ilea) sont très précieux pour Venise : ce sont les bois les plus adaptés – et d’ailleurs entièrement dédiés – à la construction de la flotte militaire de Venise et de ses galères.

Au début du XVIe siècle, Montello devient ainsi une réserve presque sacrée, dans laquelle les arbres ne peuvent être coupés et replantés que pour la construction navale, grâce à une sylviculture attentive aux aspects écologiques pour maintenir un équilibre parfait dans la continuité de la nature. L’espace de Montello est placé sous le contrôle direct du Sénat de la République Sérénissime et des Patrons de l’Arsenal, puis du Conseil des Dix, puis d’une magistrature spéciale appelée” Provveditorato sur le Bois de Montello”. Des décrets sont pris pour le protéger. La peine de mort est même instaurée pour les contrevenants.

Il y a aussi une forêt jumelle avec le même but et les mêmes caractéristiques, mais encore plus oubliée aujourd’hui, qui est située au-delà de la mer et dans les montagnes, à Montona, actuellement appelée Motovun, cachée dans le cœur vert de l’Istrie.

.

Les secrets militaires de Venise et de sa flotte n’étaient donc pas seulement cachés à l’intérieur de l’Arsenal, protégé par de hautes murailles infranchissables. Par mesure de précaution envers d’éventuels espions ottomans, même les fenêtres du clocher de S. Pietro di Castello sont murées, de sorte que rien ne puisse être vu de ce qui se passait à l’intérieur de l’Arsenal. L’espace de Montello est lui aussi théoriquement clôturé, quoique de manière modeste. La colline et sa chênaie sont considérées comme un véritable secret militaire délocalisé, loin des regards indiscrets.

.

Détail d’une carte du 18ème siècle

.
À un moment donné, quelque chose d’ingénieux est également inventé. Les Vénitiens comprennent qu’en suspendant des poids aux branches des chênes dans un système d’équilibrage alterné, ils peuvent modéliser à l’avance les arbres un à un afin qu’ils prennent la forme exacte et presque définitive d’éléments précis de la construction navale, par exemple le bordé : en somme, c’est presque une préfabrication effectuée par extraction à partir du corps même de l’arbre. Un système extraordinaire qui mêle technologie à nature, artifice et domination à sauvegarde et écologie. J’ai trouvé dans des archives un traité dont une page présente des dessins rehaussés à l’aquarelle qui montrent cette pratique fort inventive, cette faculté de prévoir.
Sur Montello, les arbres parlent le langage d’un espace à la fois humain et naturel. Ce langage façonne plastiquement le bois. Une utopie fascinante et peut-être dérangeante, mais aussi un équilibre durable basé sur le respect.

Chênes de Montello à croissance rectifiée pour construction navale (gravure du 17ème siècle, Archives d’Etat de Venise, Provv. Boschi R. II)


.
Cette continuité de l’espace et du bois de Montello a duré jusqu’à la chute de la République de Venise. Puis Montello est exploité et divisé en lotissements privés. Des traces de quelques routes survivent encore, comme des sillons dans l’espace : on les appelle « strade di presa » (elles servaient à l’entretien et à l’acheminement du bois). Elles courent perpendiculairement vers le haut de la colline. Aujourd’hui, il reste peu de la forêt de chênes et, à part quelques reliques de végétation, elle a été en grande partie annulée par d’autres utilisations anthropiques aveugles. Ce qui restait de la chênaie a été en grande partie remplacé par d’autres espèces comme le criquet noir, les allochtones et les adventices.
Une exception : un endroit carré presque vierge, parfait et abstrait dans son plan, découpé du côté orographique de la pente, près de Volpago. Ce carré de forêt est occupé par une poudrière stratégiquement située ; elle date de la guerre froide, est aujourd’hui désaffectée mais reste propriété de l’Armée et est inaccessible.
Au-dessus du paysage, la colline, bien que transformée, continue de s’élever et de raconter un espace utopique, celui d’un bois des carènes, un bois-carène.

.

*

Gianluca Asmundo

*****

***

*

( P.S.: Gianluca Asmundo, chercheur,

 a obtenu un doctorat en architecture,

à l’Université d’Architecture de Venise)

.

Traduction : YB

.

REBONDS 1978-2022, œuvre au long cours, en 3 cycles

.

On se rappelle comment huit de mes poèmes de montagne de l’été 1978, édités dans mon premier livre, Sous la Lombarde, en 1979, vivent de vastes rebonds ; avec la même vitalité claire et nécessaire que celle libérée par Xenakis dans sa pièce Rebonds B, pour percussions. Ces huit poèmes parlent avec les montagnes de l’Oisans et des Cerces sur lesquelles je grimpais depuis 1962 et n’ai ensuite jamais cessé de grimper. Puis le compositeur Edison Denisov les a mis en musique, sous le titre Légendes des eaux souterraines, pour un choeur a capella, en 1989.

.

Pour donner encore plus d’ampleur à ce dialogue de 1978 et 1989 avec l’espace, j’ai calligraphié au cœur de ces mêmes montagnes mes huit poèmes originels en très grand format (215 cm de haut par 60 de large) en mars 2022, en créant toujours ces calligraphies dehors, sur le sol, sous le soleil, sous le vent.

.

J’invite à relire la présentation de ce premier ensemble : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2022/05/14/rebonds-vie-et-metamorphose-de-huit-poemes-de-montagne/

Voici ces huit calligraphies de mars dernier :

.

*

Le poème est un acte, et très peu une contemplation, encore moins un rêve d’évasion. La montagne n’est pas un « paysage » sublimant mais un lent et profond mouvement de vie : je l’écoute, je le perçois, je l’approche. Le poème, en particulier dans son geste graphique et dans son déploiement sonore, rejoint la dramaturgie de ce mouvement, sœur de celle du Prométhée enchaîné d’Eschyle. Le poème déploie, élance la parole, libre, désentravée. Il va, il agit, il construit.

Dès la fonte des neiges je suis retourné, en mai de cette année, vers les plus hauts de ces sommets, créant huit fois un poème de ce temps ; ce poème naît de mon dialogue d’aujourd’hui avec ces sommets, je le calligraphie, en format identique aux premiers, sur la moraine, sur l’alpage, sur une dalle rocheuse. Ainsi rebondit à nouveau la parole née de la montagne, dans le poème lui-même, dans le geste graphique, dans la diction, dans le son imminent de musiciens.

Voici le second cycle de ces rebonds, de mai à juillet 2022, ici photographiés ensemble à Die le 15 juillet 2022, grâce à Anne-Marie Poncet que je remercie :

.

.

GLACIER NOIR

1

Au Glacier Noir

.

1a

Il y a des barques dans le ciel.

Les montagnes de quatre mille mètres sont leurs ancres.

Qui a dormi dans les barques ?

Qui a traversé la mer ?

Qui a survécu ?

.

1b

Verticale au dessus de toi

tonne la cascade

mêlée aux cris du vent.

Arrachant à la paroi mots et verbes.

Te les tendant.

Avec les plus sacrifiés d’entre nous

tu construis neuve légende.

Alors saura encore parler le monde.

.

2

Parle le martinet

.

D’une cime encore vierge

je jaillis avant l’ordre des choses.

Plus vite que rotation de planète

vers toi je vole.

.

Par l’ombre de mes ailes tu naquis.

De la faulx de mon vol

dans le chaos je te taille,

homme farouche

à l’oreille infinie.

.

Toi, homme, et moi, martinet noir,

nous excavons le minerai de la pensée,

partons accueillir

là où point de toit ne brûle.

.

3

Grimper

.

3a

Entre mains calleuses

au bout d’avant-bras noueux

et les très hautes roches raides

une fumerolle :

toi.

.

Tu as deux âges à la fois : la lave et l’érosion,

en somme deux limes radicales

comme deux fils noirs, félins.

Souples tels félins.

Ne se croisant que sur la paroi,

tels vols et cris de martinets.

.

Cris fusant du haut

traversant l’espace,

le bel espace rêche,

ivoire doré,

et tu le traverses.

L’espace pour toi

hoche sa tête.

La sueur qui tombe de son front

forme les montagnes,

gouttes de l’espace

toutes nées de ton cri double sur la paroi.

.

3b

A grandes enjambées va la montagne

sur la mer et la douleur secrète des hommes pauvres,

.

brassées d’humanité dans ton geste quand tu grimpes,

la mer porte la montagne et ton geste et le long

labeur des bâtisseurs,

la mer s’appelle montagne.

.

4

Parle qui grimpe

.

Je tends le bras gauche

jusqu’à la grotte où naît le vent,

Je tends le bras droit jusqu’au lit

où accoucha de moi ma mère.

Je serre mes dix doigts

Je me hisse, c’est la paroi.

J’en fais tomber la nuit.

J’en fais fondre les clous de souffrance.

Je grimpe.

.

Autour les autres montagnes s’abaissent

et je grimpe.

.

Mes doigts cherchent les marches inversées,

je m’agrippe et grimpe.

.

La peur tombe.

Sur la Terre aux longues jambes écartées

je serre mes doigts.

.

J’ouvre la masse.

J’allège. Je trouve le rire dans la pierre.

Dans son rire je me dissous.

Ma paroi est la porte du monde,

je l’ouvre.

.

Maternelle immense montagne

résonante et souple,

belle telle cloche d’airain

baisant l’océan en toute pierre,

grimpeur je suis son battant

cognant léger au concave

ventre de la montagne,

Je grimpe,

j’ouvre la montagne qui me hisse.

Elle et moi sommes le bourdon

du chœur de toutes et tous

qui souffrent et luttent et cherchent

sommeil si ce n’est paix,

qui cherchent à la belle étoile répit,

la nuque juste posée sur la pierre

sur la prise que je prends

pour ancre dans le haut vide,

pour ancre de ma barque sans nom,

.

qu’au bout de mon bras

je prends pour élan de ma vie

effilée dans les fumerolles.

.

5

Parle la montagne

.

5a

Ta vie : sédiments, bris, sables.

Je suis la barque que tu peux tirer sur la grève.

.

Tourne.

Je suis carène infinie.

.

Je suis ton rebond de mille

fossiles et utopies mâchonnées.

.

En ta bouche mets-moi.

Je te hameçonne.

Je te cisèle ancre.

Houle et brume s’anéantissent.

Granit seras.

.

Qui veut gravir écoute.

Entends le bourdon de mille ans.

D’encore mille ans avance-le.

.

5b

Dans la grande traversée

avec mes soeurs les montagnes,

avec mes gouttes infimes les vingt chamois,

je recueille à mon tour la sueur de l’espace.

.

Féconde

allant

je moule

le minerai de la pensée.

.

Qui veut me gravir

l’entende.

*

***

Voici enfin le troisième cycle de ces rebonds, que j’ai créés et calligraphiés à la mi-août 2022 dans un village du Tarn :

GENESE

1

Tu nais,

en trois bonds lumineux

la montagne vient habiter sous ton front.

.

Tu nais,

le torrent t’offre ses cordes vocales.

Vous vous parlerez avant la neige.

.

A peine ouvres-tu les yeux

certains nuages déjà t’emportent sur leur dos.

.

Dans tes yeux sombres veillent plusieurs montagnes,

celle aux sources rouges,

celle au lait profond,

ou celle à profil de vent du large, du grand large.

.

*

2

Disponible aux serres de l’aigle, voici le granit.

.

Libre fissure dans la paroi verticale.

.

Béante, la brèche, béante à la ruée du vent.

.

Voici bouche future,

déjà un murmure, un prologue.

.

A toi de mettre en récit

mont et piémont

et combe et moraine,

sombres et clairs

.

épaules fines ou larges,

marines ou réelles,

solaires ou d’apnée…

.

*

3

Les torrents grondent,

l’avalanche à rebours cherche le vent, l’aube.

Les sabots du ciel

cognent contre le granit.

La montagne, est-ce qu’elle s’écarte ou se réunit ?

« Mes bras, dis-tu, sont courts

mais savent.

Ma salive lie les pierres.

Je n’ai pas le temps pour le doute.

C’est moi qui ouvre le socle de la montagne.

Mes bras lui ouvrent une baie

où l’océan accourt,

voici un port, des quais,

c’est ma fable claire. »

.

4

« Je marche sur l’eau.

Mes pieds, dis-tu, sont des barques.

J’éclabousse, j’asperge, j’abreuve la montagne,

elle grandit, arbre exubérant

vacillant vers… »

.

5

« Dans les feuilles de l’arbre, dis-tu, je souffle.

Quel alphabet palpite dans mon souffle !

Elle grandit, la montagne, arbre gris et or.

A mon souffle son tronc s’apprivoise

et jusqu’à mes genoux s’incline ».

.

6

« L’ancre, dis-tu, je l’aime, l’embrasse, je la laisse

et le souple tronc se relève,

bondit à ses quatre mille mètres.

Qui est l’ancre, elle ou moi ?

La mince espèce humaine,

juste graines minérales et minotières,

un peu de bris, de grincements de dents

entre les lèvres du monde assoiffé de sens…

mais torrent, neige et glace

se précipitent, ah l’avalanche

qui frissonne

par mes bras grand ouverts,

qui maçonne. »

.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

REBONDS 6, Parle la montagne

En réponse à REBONDS 5, Parle qui grimpe, voici cette réplique en deux temps. D’abord ce poème-ci, le quinzième de l’ensemble global REBONDS ; il a été calligraphié en plein vent entre Veynes et Glaise le 12 juillet 2022 sur papier renforcé de format 215 cm de haut par 60, à l’acrylique et à l’encre de Chine.

Grâce au poète Francesco Marotta, on lit ce quinzième poème dans une splendide traduction italienne que voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/08/10/una-carena-infinita/

*

.

Ta vie : sédiments, bris, sables.

Je suis la barque que tu peux tirer sur la grève.

.

Tourne.

Je suis carène infinie.

.

Je suis ton rebond de mille

fossiles et utopies mâchonnées.

.

En ta bouche mets-moi.

Je te hameçonne.

Je te cisèle ancre.

Houle et brume s’anéantissent.

Granit seras.

.

Qui veut gravir écoute.

Entends le bourdon de mille ans.

D’encore mille ans avance-le.

.

.

*

Et ce poème, où la montagne parle encore, seizième et ultime de l’ensemble du cycle REBONDS ; il a été créé et calligraphié le 13 juillet 2022, en même lieu, mêmes techniques, même support.

*

.

Dans la grande traversée

avec mes soeurs les montagnes,

avec mes gouttes infimes les vingt chamois,

je recueille à mon tour la sueur de l’espace.

.

Féconde

allant

je moule

le minerai de la pensée.

.

Qui veut me gravir

l’entende.

.

*

*

Yves Bergeret

*****

***

*

REBONDS 5, Parle qui grimpe

En suite immédiate à REBONDS 1, 2, 3 & 4, poème créé et calligraphié (encre de Chine et lavis de cette encre) à Die, sur un papier renforcé en format 215 cm de haut par 60 de large le 6 juillet 2022.

*

On lit Parle qui grimpe en italien dans une version libre et très inspirée du poète Francesco Marotta ; la voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/08/06/immensa-materna-montagna/

*

REBONDS 1 existe déjà, soutenu par un chœur a capella en musique contemporaine (une partition remarquable d’Edison Denisov) ; REBONDS, de 2 à 5, sera créé en musique contemporaine de manière imminente avec violoncelle, voire chœur a capella, ou encore autre formation sonore ; viendra très prochainement REBONDS 6, de même. Ces sept éléments, sous l’unique titre REBONDS constitueront une œuvre vaste, au moins poétique, plastique, musicale, scénique ; voire dans d’autres dimensions encore.

*

Dans la face sud de la Meije (photo H.Br.)

*

.

Je tends le bras gauche

jusqu’à la grotte où naît le vent,

Je tends le bras droit jusqu’au lit

où accoucha de moi ma mère.

Je serre mes dix doigts

Je me hisse, c’est la paroi.

J’en fais tomber la nuit.

J’en fais fondre les clous de souffrance.

Je grimpe.

.

Autour les autres montagnes s’abaissent

et je grimpe.

.

Mes doigts cherchent les marches inversées,

je m’agrippe et grimpe.

.

La peur tombe.

Sur la Terre aux longues jambes écartées

je serre mes doigts.

.

J’ouvre la masse.

J’allège. Je trouve le rire dans la pierre.

Dans son rire je me dissous.

Ma paroi est la porte du monde,

je l’ouvre.

.

Maternelle immense montagne

résonante et souple,

belle telle cloche d’airain

baisant l’océan en toute pierre,

grimpeur je suis son battant

cognant léger au concave

ventre de la montagne,

Je grimpe,

j’ouvre la montagne qui me hisse.

Elle et moi sommes le bourdon

du chœur de toutes et tous

qui souffrent et luttent et cherchent

sommeil si ce n’est paix,

qui cherchent à la belle étoile répit,

la nuque juste posée sur la pierre

sur la prise que je prends

pour ancre dans le haut vide,

pour ancre de ma barque sans nom,

.

qu’au bout de mon bras

je prends pour élan de ma vie

effilée dans les fumerolles.

.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

REBONDS 4, Grimper

Deux poèmes créés et calligraphiés (acrylique et encre de Chine) le 26 juin 2022 vers 2600 mètres, au dessus de la Balme de François Blanc, au bout de la moraine latérale vertigineuse du Glacier Noir, non loin de Briançon, sur deux papiers renforcés en format 215 cm de haut par 60 de large, directement sous les immenses face sud de la Barre des Ecrins, face nord du Pelvoux avec son arête nord de la Pointe Puiseux, face nord du Pic sans Nom, face nord des Ailefroides, face est du Pic Coolidge, culminant tous entre 4100 et 3700 mètres ; sur eux j’allais en tous sens dans ma jeunesse, peut-être ancêtre des martinets alpins géants à ventre blanc qui strient le ciel de cette moraine.

*

De ce poème, le poète Francesco Marotta crée la très ferme version italienne que voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/07/03/scalare/

Entre mains calleuses

au bout d’avant-bras noueux

et les très hautes roches raides

une fumerolle :

toi.

.

Tu as deux âges à la fois : la lave et l’érosion,

en somme deux limes radicales

comme deux fils noirs, félins.

Souples tels félins.

Ne se croisant que sur la paroi,

tels vols et cris de martinets.

.

Cris fusant du haut

traversant l’espace,

le bel espace rêche,

ivoire doré,

et tu le traverses.

L’espace pour toi

hoche sa tête.

La sueur qui tombe de son front

forme les montagnes,

gouttes de l’espace

toutes nées de ton cri double sur la paroi.

*****

Version complète non calligraphiée :

.

Corps naissant de la paroi

fumerolle

.

entre mains calleuses

au bout d’avant-bras noueux

et les très hautes roches raides

une fumerolle en lutte,

mobile :

c’est toi.

.

Tu as deux âges à la fois : la lave et l’érosion,

en somme deux limes radicales.

Oui, telles deux fils noirs.

Souples tels félins.

Ne se croisant que sur la paroi verticale,

deux fils, vols et cris doubles de martinets

sans jamais collision ni heurt.

.

Cris, sons fusant du haut

puis traversant l’espace de la droite à la gauche,

traversant, le portant, le bel espace rêche,

ivoire et gris et doré,

tu le traverses.

D’une oreille à l’autre de l’espace

qui hoche pour toi sa tête.

La sueur qui tombe de son front

forme les montagnes,

gouttes de l’espace

toutes nées de ton cri double sur la paroi.

.

Ta gorge grimpe lente

par devant la lumière,

ta gorge va l’amble

dansant

valsant

avec qui sait entendre.

.

*****

A grandes enjambées va la montagne

sur la mer et la douleur secrète des hommes pauvres,

.

brassées d’humanité dans ton geste quand tu grimpes,

la mer porte la montagne et ton geste et le long

labeur des bâtisseurs,

la mer s’appelle montagne.

*

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Autels Saint Expédit, île de La Réunion

Cet article, grâce au poète Francesco Marotta, se lit en italien à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/06/08/gli-altari-di-santespedito/

*

Depuis très peu à l’échelle du temps géologique, trois millions d’années… des masses de magma poussant perçant perçant la croûte terrestre, ici au fond de l’Océan indien ; sans plateau continental, masses montant pressant montant émergeant : l’île naît. Et puis la chambre magmatique creuse du volcan qui crée cette île très jeune s’effondre, laisse place à trois « Cirques » profonds ; mais la poussée crée une nouvelle chambre à peine plus au sud-est dans l’île. Et crée un nouveau cratère actif.

*

Puis sur la jeune masse minérale émergée, le tapis végétal d’une épaisseur infime vit avec toute l’exubérance qu’entraîne un climat océanique tropical… robustes hautes fougères arborescentes partout…

*

A l’échelle du temps humain, très récent est le peuplement de l’île : il débute au seizième et surtout dix-septième siècles… très faible peuplement, juste aux premiers temps une escale sur la route maritime des Indes ; aucun peuple autochtone qui aurait été exterminé ou soumis ; pendant un siècle et demi esclavage faible numériquement, les « marrons » montant au centre de l’île refonder leur liberté dans les « Cirques », difficiles d’accès.

A présent sur cette terre très jeune et encore meuble dans les pentes basses profondément ravinées du volcan le peuplement progressif commence à peine un métissage. Chaque peuple apporte dans le « tapis sonore » de l’île son marquage d’espace par les signes de son patrimoine culturel et par les traces de sa propre oralité, Tamouls, Mozambicains, Somaliens, Chinois, Arabes, Européens… Chaque peuple les glisse dans les resserrements urbains et, plus encore, dans les plis de la roche, les coudes des routes, la touffeur du tapis végétal.

A peine l’esquisse d’un début de métissage, en particulier dans les usages du sacré. Les sacrés, pour le moment, se côtoient. Le marquage chrétien européen ne domine pas, s’effrite lui-même, parfois se recompose dans des rites que Rome aime peu.

*

Il y a un siècle et demi de pieuses personnes plutôt chrétiennes ont découvert que dans cette île au bout du monde, cernée de requins, tremblante et éruptive, battue par de violents cyclones en hiver, la protection sacrée d’un très sincère converti d’il y a… deux mille ans serait efficace. Saint personnage, a-t-on décidé, colonne vertébrale d’un des sacrés de l’île. Aux immenses pouvoirs, bénéfiques et dangereux. Un officier romain. Oui, romain ! On l’appelle saint Expédit : ce qui veut dire tout simplement « officier » car un centurion romain ne porte pas de bagages, d’impedimenta, alors que le légionnaire de base est un impeditus, un « chargé de bagages ». Nulle part ailleurs que sur l’île on ne le connaît ni ne le vénère ; après avoir hésité Rome ne le reconnaît pas. Selon qui parle de lui, bien sûr dans l’oralité, il dispose d’une armée de 54 soldats ou 487 ou 53021, etc. Rival ou cousin d’Anjuman qui, hindouiste, bondit avec ses dizaines de milliers de singes divins pour sauver Rama et son amante sur l’île de Sri-lanka.

Tout le monde sait dans l’île que l’intervention de saint Expédit est efficace, sollicitable et, tant pour soi-même que pour autrui, redoutable.

Un peu partout où il y a eu ou pourrait y avoir danger, on s’affaire à fixer par de très curieuses petites accumulations d’objets, au plus 50 centimètres de haut, le pouvoir du Romain sanctifié émergé de l’océan indien ; on dit alors qu’il s’agit d’une « chapelle » même si c’est un surplomb de basalte qui réunit les pieux bibelots.

*

La route sinue sous une falaise de basalte très dur. De l’autre côté de la chaussée étroite le trop bas parapet bas protège peu d’une chute dans le vide. Accidents : plus d’un est mort ici. Ou pourrait mourir.

On installe une « chapelle Saint Expédit » en mémoire des morts et afin d’empêcher de futurs accidents mortels. Ce faisant, grâce à l’effigie enfermée derrière la grille et à une profusion de fleurs en plastique rouge, adjuvantes de la petite effigie du Romain, on verrouille la violence destructrice du lieu. On se propose de fixer ici le destin dans une stabilité non mortifère.

Et il en va de même de multiples lieux accidentogènes sur les routes, les chemins et les carrefours de l’île.

Curieusement la statuette magique du Romain destinée à maîtriser le danger passé ou futur, on la cache à moitié, comme une confidence. Enfouie sous une sorte de niche de ferraille et béton peinte en rouge ou dans la pénombre d’un auvent de basalte, ou même dans cette voute naturelle qu’a laissée la lave déjà refroidie en surface quand en dessous la lave visqueuse encore incandescente continuait de couler. Dans le basculement de l’ombre à la lumière on dresse la statuette : pas ailleurs.

*

Souvent la statuette du saint est abritée dans sa case serrée, ouverture unique face au passant, ouverture parfois entravée d’une grille : pour empêcher un impie de voler quelque objet du microsanctuaire, mais plus encore pour que la haute densité de pouvoir magique animiste ne se répande pas en désordre au dehors, brûlant l’herbe, la fougère, les pieds nus des enfants et le lézard indiscret. C’est la tente du centurion, n’est-ce pas ; c’est aussi la prison dorée, non, rouge, où on le garde pour qu’il n’aille pas porter ses pouvoirs on ne sait où.

*

L’acte de dévotion ne se manifeste pas seulement en posant sous l’auvent ou dans la « chapelle » la petite effigie du Romain ; l’efficacité se concrétise avec la flamme de la bougie, nécessaire. Dans le moindre autel, une, deux, une foule de bougies, toujours au moins une allumée on ne sait par qui. Flamme à multiples fonctions : chasser les moustiques et autres insectes gênant une pieuse visite, purifier le lieu de tout miasme ensorcelé, beaucoup plus profondément devenir la contre-flamme modeste et ironique de la flamme titanesque qui brûle dans la chambre magmatique. Contre-flamme du feu d’enfer au fond du cratère actif, là-haut, derrière la forêt.

Auvents ou « chapelles » montrent avec redondance la cire écoulée puis solidifiée, lave tendre et blanche née de la consomption de la cire par la flamme de la mèche, menue prière têtue, dévotion de fourmi dans le flanc même du volcan surgi du nulle part de l’océan. Minuscule volcan, à foison, dizaines de minuscules volcans parodiant et réduisant le pouvoir effroyable du grand volcan qui a été capable de surgir du fond de l’océan. Chapelet des minuscules volcans parodiques cernant le grand monstre de lave et de feu, tout là-haut.

*

Mais la couleur dominante, parmi la surabondance du vert végétal tout alentour n’est pas le blanc de la coulée de cire ; elle est le rouge, puissant, posé et re-posé très souvent, on pourrait croire à chaque grosse pluie. Tout le bâti de la « chapelle » redonde de rouge vif.

Récurrence insistante du rouge, dont l’indispensable blanc de la cire fondue est le ténu contrepoint. Rouge floral et même rouge des abondantes fleurs en plastique, rouge, rouge. Je remarque dans un auvent de basalte faisant clin d’œil à la grotte de Lourdes un très rare bleu marial. Je remarque ailleurs une menue effigie d’un Christ presqu’achrome tant il est secondaire par rapport au Romain.

Ou encore ailleurs un saint Georges, appauvri à deux seules dimensions. Ses couleurs imprimées sur la feuille s’effacent tant qu’il n’en reste à vrai dire que le geste épique contre le dragon et surtout le cadre de plastique doré et la végétation de plastique verte et, avant tout, rouge.

*

Pourquoi tout ce rouge vif partout ? Nés sur l’île et de culture populaire, mes amis réunionnais répondent immédiatement : c’est la cape du centurion, capitale comme celle de saint Martin, l’autre officier romain sanctifié mais lui en Touraine. C’est la cape sacrée, coupée en deux pour protéger du froid de l’hiver en Touraine, cape sur l’île répétée mille fois pour protéger de tout malheur, de toute mort, à commencer par la coulée de lave rouge : cape à jeter sur la terrifiante géologie de l’île afin de l’humaniser, afin d’en appauvrir la puissance infernale. La cape est d’un rouge puissant répété à tout vent autour de l’autel afin de parodier et anéantir les effets de la lave incandescente, qui est hyperbole de rouge.

*

Le saint Romain prolifère. A chaque petit autel il se dédouble, il se réplique, il se répète plusieurs fois. Il n’est pas le réceptacle de quelque relique, de quelque micro-élément surnaturel tombé de la transcendance que le sculpteur aurait enfoui et dissimulé par exemple dans le torse de l’officier. Il n’est pas l’unique statue intercesseure vers laquelle confluent des pèlerins avec leurs prières. Ici le mouvement de piété qui dynamise l’autel ne descend pas de quelque dieu unique invisible pour se diffuser sur une population de fidèles alentour.

Au contraire le mouvement de l’autel part des individus inquiets sur cette île et égarés dans leur destin. Chaque individu cherche comment s’inventer une transcendance, ancre ou socle, une stabilité, une identité de personne, oui, de sa propre personne : chacun pose son effigie intime, c’est-à-dire la petite statuette, sans tenir compte de la statuette identique déposée quelques jours avant par un voisin, un cousin, un inconnu ; puis sans s’étonner que le besoin de divin bégaye à ce point les grand-mères emmènent une ou deux fois l’an leurs petits-enfants faire le tour des autels du voisinage. Puis on y dépose un bout de tissu du premier vêtement du nouveau-né, même de son premier lange. Ce sont autant de petites bulles de désirs individuels qui montent et cherchent à émerger vers « quelque part » sous le toit de la « chapelle » rouge ou sous la voûte de la coulée de basalte ; aucun Dieu ne descend, n’unifie, ne synthétise, ne sublime. Inlassablement, individuellement on émet du vœu.

Chacun apporte sa statuette et sa bougie, les serre contre la statuette et la bougie de l’autre ; une concrétion d’appétences multiples vers un dieu qui existe peu ; ici une transcendance a encore à se constituer ; et en effet il s’agit ici d’un très jeune îlot volcanique qui cherche son mythe, ses mythes mais n’en a pas encore.

*

Mes amis réunionnais m’expliquent le rite de la « promesse » formulée et contractée avec saint Expédit. Ses pouvoirs sont très grands. On peut lui demander une faveur. S’il l’accomplit une dette perpétuelle envers lui est contractée qui oblige à au moins une visite annuelle avec diverses petites offrandes dont une nouvelle bougie à allumer au pied du saint. Faute de ce rite, le saint peut se déchaîner en représailles cruelles et sans fin. Telle est la « promesse » : un lien contracté et orienté vers le futur, un maillage social progressif, un tissage de l’espace. Ainsi s’habite peu à peu l’espace.

*

Au lieu d’un instant a-temporel de prière qui établirait un contact avec une transcendance dans l’espace-temps de la « chapelle » qui, de la sorte, serait propre, on laisse au contraire les marques sédimentées des mouvements vers la piété et vers la « promesse » liante : les déchets accumulés font partie active de l’autel car le temps est ininterrompu du passé au présent et au futur ; on ne s’abstrait pas dans la prière, on contracte de la « promesse » et on laisse clairement visible dans un coin de l’autel le matériel pour les dévotions à venir, en particulier un bon stock de bougies vierges.

Même si affleure la tentation de la pérennité : en témoignent les fleurs en plastique, inusable, stable, non fanable.

*

« Chapelles » et auvents affichent très peu de mots écrits, de formules, de lois, de paroles d’un prophète sur phylactère… Un mot toutefois revient constamment, qui se lit sur un petit livre ouvert en céramique blanche : « merci ». Remerciement adressé à… saint Expédit. Deux pages du livre sont ouvertes, on aurait pu croire une Bible ; mais non. Car sur la double page blanche, sur l’absence de texte révélé, le seul mot écrit et bien présent est celui de la proclamation de la dette contractée par la « promesse ».

Et même il arrive que les Merci de céramique soient enclos, serrés, derrière la grille de la « chapelle » : dangereuse et ambivalente la robustesse de la « promesse » ne peut ni ne doit s’échapper.

*

La vitalité et le fonctionnement même des Saint Expédit habitent l’espace, dans un langage plus ou moins apparenté au christianisme. Dans ce langage, donc dans cette manière d’élaborer le réel et le « paysage » de la vie quotidienne, les Saint Expédit constituent une éruption animiste cutanée du grand corps jeune de l’île.

*

Yves Bergeret

*

P.S.1 :

Dans un autre langage parallèle sur l’île, on rencontrera de vigoureuses surprises : le langage très coloré des temples hindouistes « officiels » et familiaux, dans des enclos nettement délimités. Mais certains éléments de ce langage débordent dans l’espace, même au bord de quelque route… tiens, voilà, ici, soudain, ce trident planté sur le bas-côté, avec une image non pacifique d’un démon, peut-être Murugan, que craignent les Tamouls…

P.S.2 :

Remerciements, pour leurs photographies d’avril 2022, à Catherine Reeb, chercheuse à l’Institut de Systématique Evolution Biodiversité, de Sorbonne Université et du Museum national d’Histoire naturelle, à Quentin Dejonghe, étudiant en master 2 au Museum national d’Histoire naturelle, et à Mathieu Portela, élève-ingénieur à l’INSA de Lyon.

*****

***

*

REBONDS 3, Parle le martinet

Poème créé dans un alpage de Glaise, près de Veynes, le 30 mai 2022, en très grande calligraphie à l’encre et à l’acrylique sur un papier renforcé de 215 cm de haut sur 60, pour, avec ce remerciement, répondre au « martinet alpin à ventre blanc » qui a supervisé en voltes inlassables la création de REBONDS 2, les deux poèmes calligraphiés sur la moraine du Glacier Noir le vendredi 20 mai 2022.

*

De ce poème voici en italien la splendide traduction du poète Francesco Marotta : https://rebstein.wordpress.com/2022/06/03/il-rondone/

*

D’une cime encore vierge

je jaillis avant l’ordre des choses.

Plus vite que rotation de planète

vers toi je vole.

.

Par l’ombre de mes ailes tu naquis.

De la faulx de mon vol

dans le chaos je te taille,

homme farouche

à l’oreille infinie.

.

Toi, homme, et moi, martinet noir,

nous excavons le minerai de la pensée,

partons accueillir

là où point de toit ne brûle.

*

*

Yves Bergeret

*****

***

*