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Voir en coupe, avec Nicolas Hilfiger, peintre

 

 

Les tableaux et les dessins de Nicolas Hilfiger peuvent être consultés sur ce site : https://www.nicolas-hilfiger.com/

 

 

Vivre dans une capitale du nord de l’Europe actuelle, c’est vivre dans un espace dense et colmaté. Opaque et saturant. En tensions fortes et multiples, le plus souvent camouflées. Espace apparemment lisse et orwellien. Les phrases des gens sont si serrées, si proliférantes, si dramatiquement monologuant que très rarement j’arrive à entendre une dynamique en choeur, ni même simplement bégayante. Emergent parfois des voix de synthèse pour me happer depuis le trottoir pour que j’entre consommer dans la boutique de fringues. Je préfère ma vallée de montagne, ses communautés, ses autogestions, ses bourgs et ses crêtes. Dans la grande agglomération je perçois un acouphène : mes oreilles dans la ville perçoivent une densité sourde alluvionnaire qui obstrue. Dans Rome du siècle passé Giacinto Scelsi savait développer d’immenses harmonies statiques ; mais du silence avant et après, voire pendant, jaillissait le sens, jaillissaient l’intuition de la parole et la formulation d’un bref poème que Scelsi savait trouver dans le noir, écrivait directement en français, puis publiait chez GLM.

 

 

 

Mais voilà, je « monte » à Paris et rends visite à Nicolas Hilfiger Or quand j’arrive à son atelier de peintre, à Montrouge, deux particularités finales de route me remettent sur loquace terre. De l’autre côté de son carrefour, le haut mur rouge brique de la Poste tourne son dos au sapin balourd vert sombre et, en ce début de décembre, aux petits arbres que l’automne dore et enflamme : une estampe japonaise peut-être, une lithographie vivace d’un Nabis, une image surgie en deux dimensions. Complètement en travers de la masse grise urbaine.

 

 

Puis à vingt mètres de chez le peintre, l’ami agent immobilier qui lui a trouvé son logement met aux murs de l’agence six ou sept de ses toiles récentes. Aïe, agence fermée ce dimanche… je les vois à travers les reflets de la vitrine. Et ce qui survient est tout à fait logique : soudain dans la façade vitrée où rue, arbres dénudés, murs, pierres, vitres s’épousent en pleine bouche et par asphyxie closent l’espace, voici de biais les peintures en très vives couleurs. Des rectangles de tranches géologiques. Il faut peut-être dire coupes géologiques. Une IRM donne sans doute le même effet. Cette vue en coupe, cette vue foisonnante, comme labyrinthique… et où on perçoit tout de suite que la vie afflue. Quelle vie ?

 

 

La main, les pinceaux, le complice chevalet sont une équipe de géologues-chirurgiens. Qui taille net dans la masse incolore. Le tableau est une coupe à vif, à cru. On connaît les « pierres de rêve » chinoises qui d’une coupe dans un morceau de marbre font surgir un paysage noir, gris et blanc délicat conforme aux goûts du Shen-shui de la poésie classique : une montagne vaporeuse, une brume, allez quelques petits traits calligraphiés noirs et c’est l’antique « poème classique » ; et encore le rouge d’un discret sceau. Elitisme impérial, extrême raffinement dans ce code de la montage-parole-eau. Bon. Nicolas Hilfiger, lui, est un peintre contemporain. Il ne cache en rien les violences et les tensions du monde de ce matin ; ni sa beauté souterraine et énergique qui sinue entre les pressions et les monstres.

 

 

 

Résistons, huile et glycérophtalique, 81 x 60, 2018

 

Si, quittant l’espace compact où le peintre a taillé sa coupe, je ne regarde que sa toile ou son dessin, c’est alors comme si j’avais à faire à un maître verrier. Toile ou papier comme mince écran ; l’au-delà de cet écran ? impossible à connaître, assez de dogmes sanglants et de guerres de religion ont épuisé cette interrogation stérile. Ce que je vois c’est uniquement ce que le peintre dépose sur son support. Or ce n’est pas une bizarre figure que le hasard donnerait à un kaléidoscope. C’est un faisceau de vitalité humaine, de protestation jeune et de réplique théâtralisée sur une scène complexe et dense comme le volume intérieur d’une caverne. C’est un crépitement de clavecin, comme le Continuum de Ligeti. Aigre-doux, scintillant, cristallin, coriace et bigarré. Rien de statique. Le grouillement de la mélodie humaine, de la tonitruante volonté de vivre et d’aimer. D’aimer parfois si mal que c’est en rajouter à la masse urbaine grise étouffante. D’aimer parfois si lucidement et généreusement que l’avant-passion et l’après-passion se conjoignent dans une « chevauchée fantastique » de couleurs. D’ailleurs excellent coloriste, Hilfiger est un arrière-petit-neveu des Bellini.

 

La Source, huile et glycérophtalique, 81 x 60, 2018

 

Percée, huile, 81 x 60, 2018

 

Découverte, huile, 73 x 64, 2017

 

Silence, on tourne, huile, 73 x 54, 2018

 

 

Et le dessin de Nicolas Hilfiger ? L’artiste tire ses traits sur le papier comme un très précis laboureur creuse son sillon. Arrière-petit-neveu de Dürer aussi, il élabore un treillis asymétrique dont les irrégularités sont les froncements de sourcil de l’humour. Et dans le treillis voici une pelote de fils, un nœud touffu de fils noirs : c’est un visage, c’est parfois un corps humain. C’est ce que le crayon spéléologique, qui explore le profond de la coupe géologique, excave : ce corps, cette tête, c’est un lac souterrain d’une eau immobile et d’une pureté absolue ; c’est le souffle originel de la personne humaine, c’est-à-dire sa première phrase, maternelle, paternelle, et les deux à la fois où le poème de la vie libre et digne vient puis va savoir réouvrir le monde étouffé, va savoir retrouver un espace où réplique et contrechants s’entendent.

 

 

 

 

 

 

Sans titre, encre noire, 23 x 15, 2018

 

Liminaire, technique mixte, 30 x 22, 2018

 

Ave = +++, encre noire, 21,5 x 26, 2018

 

 

Vivre dans une capitale du nord de l’Europe actuelle, c’est vivre dans un espace dense et colmaté.

C’est vivre là et essayer de comprendre ce que cet espace si peuplé de vies intimes et de lignées historiques offre à penser, sentir, espérer, dialoguer, construire. Quoi donc ?

Un espace à trois dimensions saturé, souffrant, même martyrisé par les populismes actuels, mais dont la vitalité est très loin d’être épuisée et qui cherche, cherche, cherche sa forme future ; peut-être là, juste là, derrière la porte, derrière la vitre : c’est ce que nous dit, en toute confiance, Nicolas Hilfiger.

 

Ceci à tous les étages, 60 x 60, huile et stylo Bic, 2018

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

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Bâtir toujours, Baptistère de la Cathédrale de Padoue

 

 

Baptistère de Padoue 00.png

 

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Un lieu de changement radical dans la vie d’une personne, comme un baptistère, ne peut être ordinaire. Les images qu’on y installe sont loin d’être anodines : dans le temple « hounfor » du vaudou haïtien les oriflammes de milliers de paillettes et perles cousues sur tissu, d’environ un mètre carré, prennent en scintillant part active à la convocation concrète de l’« esprit », le loa ; puis, dans une continuité parfaite, le « loa » met en transe visionnaire ou curative l’impétrant. Dans un baptistère la fonction de l’image est encore plus grave car, alors que la transe est éphémère, le baptême opère un changement définitif dans le statut même de la personne. Or dans le Baptistère de la Cathédrale de Padoue l’image tend à devenir l’actrice principale de l’acte sacré en cours. D’un acte humain.

 

 

Ce bâtiment est un peu moins grand que celui, sans coupole, de Poitiers, du quatrième siècle et avec des fresques des dixième et douzième siècles, que je choisissais volontairement pour créer et dire en mars 2016 mon poème-installation Cheval-Proue (on peut le voir sur ce même blog avec ce lien :  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/03/23/cheval-proue-poitiers-baptistere-20-mars-2016/ ). Reprise bien des fois en Europe, cette œuvre dit, au sens épique, la geste héroïque et fondatrice des migrants actuels, porteurs de civilisations, qui traversent une mer furieuse.

 

Le Baptistère de Padoue est un peu plus grand, je crois, que celui, sans coupole aussi, de Varèse avec ses restes de fresques du quatorzième siècle, que je découvrais grâce à Antonio Devicienti et avec lui ( on peut lire sur ce blog nos analyses conjointes, à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/06/07/varese-baptistere-cathedrale-avec-antonio-devicienti/   )

 

 

 

Au Baptistère de la Cathédrale de Padoue, l’ensemble majestueux, foisonnant et très dynamique de fresques est de Giusto De’Menabuoi. Il l’a réalisé au quatorzième siècle. Dès qu’on franchit le seuil, on est très vivement saisi. Par un effet de foules, figurées partout, de haut en bas, immobiles, en attente mais aussi en acte. Et pourtant, de cette masse humaine, rien ne pèse ni n’étouffe.

 

 

 

 

1

C’est que le Baptistère a été bâti et peint pour justement sa fonction majeure. Pour qu’on y entre et y vive une radicale transformation du statut le plus profond de sa propre personne. Vertige et baptême.

En bas un cube parfaitement maîtrisé, avec de très larges images peintes rectangulaires sur les murs, à raison (en principe) de trois par mur, sur trois niveaux, donc neuf en tout par mur. Dans ces images les figures humaines sont de taille réelle, voire légèrement plus grandes, jusqu’à deux mètres dans les images de la rangée inférieure et plutôt 1,7 mètres dans les images de la rangée au dessus. Et encore un petit peu moins au dessus. Orthogonalité pour une grande stabilité, voire intimidante immobilisation de chaque scène, même si chaque image développe une puissance mythique forte. Il s’y agit des vies de Jean-Baptiste, de la Madone et du Christ.

 

 

 

Mais en haut tout change avec la transition rapide du tambour circulaire (avec des scènes de l’Ancien Testament) et des quatre pendentifs (avec les évangélistes) pour arriver à la demi-sphère de la coupole où se manifeste en forte perspective un foisonnement de vie céleste avec des centaines de personnages saints en cinq cercles concentriques : puissante giration. La coupole crée vertige, d’autant plus qu’on doit lever la tête et la tourner en tous sens pour voir, pour découvrir, comme après le baptême on découvre, enivré de renaître, une vie nouvelle. Aïe, la tête me tourne ! aïe, je perds la tête, je perds la raison ! Or un fort point fixe sommital hypnotise : les yeux très noirs du Christ pantocrator au centre de la coupole. Ces yeux fixent les gens en bas, nous, exactement de la même manière que les Zar animistes et les saints de l’art populaire traditionnel éthiopien, en particulier dans les rouleaux magiques de thérapie.

 

 

 Baptistère de Padoue 07b.png

 

 

2

Mais avant tout il est impossible de tout voir ensemble. Maîtriser du regard ne se peut. Il faut tourner la tête en tous sens. Pour voir il faut entrer dans le vertige, il faut se laisser aller à une ivresse mystique. Et finalement aussi pour regarder les rectangles d’images massives du bas, aussi.

 

 

 

3

Les outils du passage de l’orthogonalité du monde ordinaire vers le manège surnaturel qui dans la demi-sphère tourne sur lui-même à l’infini, ce sont les quatre évangélistes des pendentifs qui soutiennent le tambour puis la coupole. La fonction de l’écriture est de sédimenter et consigner la parole essentielle, celle qui est en travail dans l’acte baptismal qui lui-même ouvre à la rotation surnaturelle. Mais au dessus des évangélistes en train d’écrire, des livres sont certes figurés, mais tous fermés et non disponibles à la lecture. Pour que la giration ascensionnelle aboutisse, auprès des deux yeux noirs hypnotiseurs, au livre ouvert sur les plis de vêtement du Pantocrator. Mais sa page de droite est illisible. Celle de gauche porte en latin « Je suis l’alpha et l’oméga » : l’initiale et le point final. Tout est dit. Tout est complet. Tout a été pensé, dit et écrit. Il n’y a plus rien à écrire. Ni non plus à découvrir par la lecture. Alors nous pouvons fermer les livres et chercher ici, sur les effervescences de ce qui est peint dans le Baptistère, chercher ce qui est véritablement en acte, au-delà du livre ou même sans lui. Ce qui est effectivement bâtisseur de la nouvelle vie.

 

 

 

 

4

Si par effort de volonté et de rationalité je reprends le mouvement ascensionnel de ce monde peint ici, je peux me rendre compte que je suis guidé par un axe visuel vertical de pensée théologique et symbolique. Le lieu de l’émotion de la naissance est le mobilier des fonds baptismaux au centre au sol. Mais le lieu de l’action théologique surnaturelle est l’autel dans la petite abside, seul autel du bâtiment, où se renouvelle l’eucharistie. Une splendide fresque de la crucifixion, agitée, sombre, populeuse, foisonnante, le surmonte dont l’axe vertical est le tronc de la croix du Christ où il est peint agonisant. L’axe vertical continue au dessus par la longue fente verticale rouge dans les tissus de la Madone, sexe féminin parturiant sur le point d’écarter les drapés bleu ciel de la femme. L’axe vertical continue, traverse, à peine décalé, et c’est légitime, la page portant les mots écrits « je suis l’alpha et l’oméga » ; l’axe suit le nez pour enfin arriver aux yeux noirs de la fascination.

 

 

 

 

5

Quasiment tous les personnages peints sont lourdement vêtus de tissus épais monochromes. Petits et peu visibles sur une portion du tambour, Adam et Eve vont brièvement nus. Le Christ est baptisé et crucifié quasi nu. Mais ces corps humains en seulement trois scènes, parmi les dizaines et dizaines de scènes ici peintes, sont banals et d’une sensualité infime. Non, ce qui se donne à voir ici c’est le poids des tissus, des tissus par dizaines et dizaines de kilos. Le corps ne saurait être désirable. Dans un très lointain au-delà surnaturel il serait peut-être envisageable. Mais la foule en cercles concentriques autour du Pantocrator est d’abord foule de drapés redondants et épais.

 

 

 

6

Dans cette humanité du voile, deux personnages tranchent fortement car le fresquiste a exalté les couleurs de leurs tissus, longue tunique rouge sur le corps du Christ partiellement recouverte d’une longue cape bleu ciel sur-rehaussée de blanc ; les mêmes couleurs pour sa mère. Ces deux couleurs vibrent et brillent, à l’avant de toutes les autres.

 

 

 

7

Ces deux couleurs sur le corps du Christ tranchent particulièrement dans deux grandes images superposées, admirables. Au rang inférieur, la veille de son arrestation le Christ agenouillé au jardin des Oliviers, prie seul, scintillant. Trois apôtres assis somnolent à sa gauche. Au pied d’eux quatre, les autres apôtres attendent ou dorment, masses enveloppées de tissus presqu’informes et ternes, humanité gauche et embarrassée de sa trop lente mue, blocs humains aux couleurs faibles et maintenant fades, blocs minéraux humains parmi les blocs rocheux sombres ou même noirs où la dramaturgie de la Passion est en train de se nouer. Ces hommes informes ne communiquent pas entre eux, leurs solitudes distantes font le rythme lourd du monde embryonnaire, bien antérieur à la rotation alerte qui pivote, serrée et intense, tout là-haut autour des yeux du Pantocrator.

 

 

 

Or juste au dessus le fresquiste a composé une scène aimantée par les mêmes deux couleurs des vêtements du Christ. Le Christ debout tout à gauche attire les pêcheurs et leur barque pour en faire ses apôtres. Quand je suis entré dans la Baptistère le soleil éclaboussait la figure du Christ, puis le soleil s’est déplacé vers la mer. Voici des photos de ce mouvement céleste d’une étoile dans la fresque. Ce mouvement fait bien sûr partie de l’action du lieu. Tout en haut à gauche de cette grande fresque, une ville serrée derrière ses remparts.

 

 

 

8

Le Baptistère, apposé à la Cathédrale de Padoue, au cœur d’une des villes les plus actives et franches de l’Europe médiévale puis renaissante, ne porte presque pas de figuration de ville parmi ses images a fresco. Trois ou quatre, dans des recoins discrets du monde ici peint. Mais tout en haut du tambour le fresquiste, citant l’Ancien Testament, a tenu à figurer une solide Tour de Babel en construction, avec ses maçons partout et ses tailleurs de pierre. Dans le Baptistère, dans ce lieu en vertigineuse giration, ce n’est en fait pas l’écriture révélée qui compte vraiment ; ni l’esprit saint ; ni une grâce et un sourire d’accomplissement. Echappant aux deux profonds yeux noirs hypnotisant, ou ne serait-ce pas plutôt qu’il est encouragé par eux, exalté par eux, loué par eux, tout un peuple tenace travaille à construire un monde à venir.

 

 

 

Ouvriers de la Tour de Babel, bûcherons puis charpentiers (mal visibles tant ils sont en hauteur dans la coupole) préparant l’Arche pour Noé, jeunes pêcheurs que le Christ appelle depuis la rive, et les filets dans leur barque sont pleins pour nourrir la ville au fond, et, regardez bien, les coupeurs de rameaux parmi les hautes branches vert sombre quand le Christ fait son ultime entrée à Jérusalem. Puissant vert sombre, rythme des élagueurs sans vertige, têtus, qui même si un drame se noue ne cessent de travailler. Rythme actif dans le vert sombre tandis que dans la fresque juste au dessus les Innocents sont horriblement massacrés dans un fouillis très encombré des corps adultes dont le seul rythme, parmi l’espace saturé comme celui d’une mosaïque, est le vert jade délavé des tissus qui couvrent certains corps meurtriers ou victimes. Non, les élagueurs en dessous nous répètent avec entêtement que si la violence est là, nous ne nous laisserons pas faire.

 

 

 

9

Mais tout ce que je viens d’écrire n’est-il pas à inverser ? Le volume intérieur du Baptistère est mis en rotation autour de l’axe hypnotisant du regard du dieu fils. Certes. Mais ce manège cosmique et théologique est en fait ce qui tourne autour du jeune baptisé au sol : c’est le porteur d’avenir, le naissant, le re-naissant qui porte par sa volonté et par sa vigueur le mouvement du monde et qui le défend contre la violence qui pourrait les paralyser, lui et le monde, au sol. Mais non, la vie tourne. E pur si muove.

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

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Rotation, fresques à Prelles (15ème siècle)

 

Chapelle Saint-Jacques, 15ème siècle, à Prelles, près de Briançon

 

 

 

A côté du village, Poussée Tellurique Alpine plisse et hausse les masses du Pic de Montbrison jusqu’à près de trois mille mètres ; un vallon profond après, par là derrière, Poussée Tellurique Alpine plisse et hausse encore beaucoup plus haut les masses du Pelvoux et de l’Ailefroide, puis, encore à peine derrière,  celle des Ecrins et de la Meije jusqu’à quatre mille mètres. Il y a du mouvement là-dedans, beaucoup de mouvement profond et têtu. J’ai dormi la nuit précédente au pied de la face nord de la Meije et de celle du Rateau, la lumière forte de la lune encore grosse assemblait les glaciers du haut en scène de théâtre pour les danseurs célestes. Que personne ne voit. J’ai peu dormi, me suis réveillé chaque heure : je voulais les voir. Je n’ai rien vu que des étoiles et le blanc lunaire des glaciers puis l’aube qui a resserré en gris argenté les crêtes sommitales avant de les lâcher en flèches tourbillonnantes dans le ciel. Les torrents qui confluent à La Grave au pied de ces faces nord immenses tonitruaient en portant ces masses ; les faisaient légères.

 

 

 

Pendant des siècles des pèlerins piémontais et lombards passaient à pied par le col du Montgenèvre, par Briançon, suivaient le cours de la Durance, proche de sa source, pourtant déjà violente et grosse[1]. Des semaines plus tard ils arrivaient à Saint-Jacques de Compostelle. Maintenant ce sont les migrants du Sahel qui passent au long de la Durance, chassés de leur pays par le djihad et la misère désespérante, chassés par les racistes et populistes qui ces mois-ci ravagent l’Italie pourtant si accueillante. Ils passent. Ils passent à leur tour.

 

Six kilomètres en aval de Briançon, à Prelles, au bord d’une gorge étroite où bouillonne la rivière il y a, dos à la route, la chapelle modeste saint-Jacques. On s’y arrête ; on monte vingt mètres de pente caillouteuse, on voit au fond la masse ocre du Pic de Montbrison, là-bas en haut des pentes de mélèzes. Puis on se retourne, la chapelle, on ouvre la petite porte de très vieux bois. On descend quatre grosses marches de roche sombre venue de là-haut. Non pas quatre pierres tombales, non, quatre blocs rectangulaires, gris, striés, durs, cals de la main de Poussée Tellurique Alpine. Et on descend en marchant dessus. Oui, ici on descend sur les quatre blocs de la montagne, les genoux grincent, on descend dans la fosse sacrée, et c’est comme cela qu’on entre dans la chapelle. D’abord un peu sombre, puis les yeux s’accoutument. En franchissant ce seuil, en le descendant, on renverse Poussée Tellurique Alpine et son ascendant. On baisse.

 

 

 

Au dedans de la chapelle la lutte tellurique en haut-en bas se suspend. Murs clairs, plafond plat de bois sombre. Mais sur la voute de l’abside un Christ en gloire, les animaux symboles des quatre évangélistes. Et sur le haut des murs latéraux, serrées les unes aux autres en deux étages, une quarantaine de scène peintes à fresque. Pieuses, édifiantes dans leur intention apparente. Les personnages, presque tous vêtus, respirent la joie de vivre, le sain bien-être. Sauf quelques-uns. Il y a bien ici ou là de l’affliction, mais elle est digne et droite. Même le gros Christ en gloire dans sa mandorle est débonnaire et joyeux. Une humanité médiévale rurale. Nette et franche. Elle porte sa vie et la nôtre. Le poids de la mort, de la solitude, de la souffrance est faible. Rien ne pèse. Les bordures, presque toutes blanc et rouge sang, de la quarantaine d’images peintes, donnent un rythme visuel léger et tonique. Même la mandorle du Christ, loin d’être intimidante ou pompeuse, est éclairée de petits cercles blanc crème, en enfilade, on dirait un collier de perles.

 

 

 

Voilà, la masse des montagnes là dehors tout alentour se hérisse avec d’extraordinaires et très impressionnantes voix rauques. Leur chœur tellurique est grave et immense. Eh bien non, on nous dit ici : piétinez ces quatre blocs rocheux sombres et descendez. Allez, descendez ! Et maintenant que vous avez effectué le geste inverse de Poussée Tellurique Alpine, regardez le prodige : ce ne sont pas les montagnes de là-bas qui montent, ce sont les images qui montent, qui lévitent, qui flottent dans l’au-delà. Et l’au-delà, il est ici.

 

 

 

Et maintenant regardez bien les petites et les grandes choses qui font que nos images montent, montent à la place des montagnes. Mieux qu’elles.

 

 

 

D’abord parmi toutes ces images peintes au quinzième siècle voici l’image sacrée originelle : un Voile de Véronique avec l’empreinte de la tête du Christ, au dessus d’une fenêtre percée plus tard dans le mur à droite quand on entre. Courante dans les chapelles orthodoxes de la montagne de Chypre, la voici, légitimant la présence performative de toutes les autres images peintes. Empreinte prise involontairement par Véronique : elle voulait seulement essuyer le visage en sang et larmes du Christ portant sa croix vers le Golgotha ; mais sur le tissu la tête n’a ni larmes ni sang ni couronne d’épines car l’image-empreinte dit la Résurrection, voire l’Ascension. L’image renverse la pesanteur et élève et sublime. Tout dans la chapelle de Prelles découle d’elle. Les quatre évangélistes-animaux, le grand Christ en mandorle bien sûr, et les apôtres à ses pieds autour de l’autel où se célèbre le sacrifice christique. Et d’elle découle de part et d’autre de la voûte de l’abside Marie à droite qui reçoit l’annonciation de Gabriel à gauche.

 

 

 

Or ce qui se passe en face du Voile de Véronique, sur le mur opposé, est tout à fait intriguant. Certes une scène locale : un fils et ses parents, piégés dans une auberge, le fils accusé à tort d’être un voleur et pendu. Puis ressuscité. Légende très populaire à l’époque. Or une des peintures montre la petite famille dormant dans le même lit, les parents endormis à gauche, le fils endormi à droite à qui une servante félonne glisse un plat d’argent sous l’oreiller afin de l’accuser de vol. Mais voilà que la couverture du lit est figurée par des bandes monochromes parallèles et verticales, dans un style totalement original. Pourquoi ? Bandes parallèles comme le balbutiement, le bégaiement de mots à trouver puis à dire, mais on ne sait lesquels.

 

 

 

Et sur ce même mur, est peinte à droite en quatre scènes la Passion du Christ. Or la scène inférieure gauche montre trois cloueurs à gros marteaux de charpentier transperçant vigoureusement mains et pieds du condamné pour les fixer au bois, tandis qu’un quatrième homme tire une corde pour indiquer le mouvement : on va tirer croix et victime vers le haut, depuis la terre où on cloue… vers le ciel où mort adviendra et rite de résurrection s’ensuivra. Les bras des artisans sont levés, les marteaux sont en l’air, les mouvements vont tous s’effectuer. Les quatre artisans entourent le crucifié, aux quatre coins de l’image. Le Christ est un diamètre oblique du cercle de torture et d’action qui engendre la transformation du destin de l’humanité. La barbarie salvatrice de planter les clous est peinte ici pour faire voir une rotation. Le dieu est mis en rotation. Les cloueurs donnent l’énergie de la rotation, sont ce qui met en rotation la raison d’être du monde. Peinture splendidement originale.

 

 

 

J’en reviens au mur du Voile de Véronique. A gauche de celui-ci et de la petite fenêtre, une majestueuse Vierge à l’enfant assise avec, en savants et luxuriants drapés presque flamands, un Saint-Antoine debout.

 

 

 

Et à droite en haut une surprenante file de cinq riches personnages, sur fond sombre, noblement vêtus et tous enchaînés par le cou, au dessus de six personnages nus, qui embroché, qui pendu par le cou, qui pendu par les pieds : ce sont, sur un jovial fond blanc, les châtiments effroyables infligés aux riches du haut qui se sont laissé aller aux péchés capitaux et que des diables gris torturent. Frise très expressive. Incomplète, la peinture s’étant ici mal conservée au fil des siècles. Pourtant la double frise, péchés et châtiments, ne dramatise pas l’atmosphère et semble presque une pantomime villageoise.

 

 

 

Au pied de la double frise on a rangé contre le mur un vieux banc de bois clair. Sur la partie horizontale où s’asseoir, on a gravé il y a deux siècles et un siècle à grands et profonds coups de couteau une trentaine de grosses consonnes et quelques voyelles. Illisibles. Pourtant signes. Des lettres tombées là en creux, des creux dans la chair du bois, des lettres d’une langue qui se cherche tandis que là-bas en face les marteaux des charpentiers cognent et que leurs gestes robustes mettent en rotation le dieu et son monde, tellurique rotation du sens qui se cherche, de la parole qui passe et migre.

 

 

 

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Yves Bergeret

 

 

[1] Une cinquantaine de kilomètres en aval, au bord de la Durance, se dresse la cathédrale d’Embrun. On la retrouve dans ma prose Pierre qui monte crée, à la cathédrale d’Embrun ; en voici le lien pour y accéder, sur ce même blog : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/10/02/pierre-qui-monte-cree-a-la-cathedrale-dembrun/

On lit cette prose également dans mon livre L’Image en acte, Algra editore, 2017

 

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Vercheny et l’hippopotame

 

Le Musée GLM à la Fondation Ardouvin

Cette prose se lit en italien, dans une traduction particulièrement vivante et avec une iconographie différentes, dues au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/10/01/luoghi-carichi-di-dignita/

 

 

 

Dans la seconde guerre mondiale Jean Rouch, tout jeune ingénieur des Ponts et Chaussées, pour éviter de servir Vichy s’est retrouvé à construire ponts et routes au Mali et au Niger, où l’administrateur colonial penchait pour de Gaulle à Londres. Un été il descend en plusieurs semaines le fleuve Niger, immense, fleuve de tous les mythes selon ses propres nomades, le très mystérieux peuple Bozzo qui craint et vénère Harakoï diko, divinité du fleuve ; Rouch s’est lié avec un des peuples riverains du fleuve, les Songhaï, dans la culture duquel il est accepté peu à peu puis si totalement qu’il en parle la langue, en connaît les rites et même certains secrets. Pendant une cinquantaine d’années ensuite, Rouch, devenu ethnodocumentariste, tourne ses films documentaires fondamentaux, chez les Songhaï La Chasse au lion à l’arc et Yenendi, chez les Dogon de Sanga Le Dama d’Ambara et Sigui. En 1947 il commence à filmer une très longue chasse rituelle à l’hippopotame, selon les pouvoirs et les gestes de grands pêcheurs Sorko, de culture songhaï. La chasse échoue, l’énorme et dangereux hippopotame est blessé, fuit, est rattrapé, brise la pirogue renforcée des Sorko, fuit définitivement ; lors des sacrifices préalables les dieux consultés avaient émis des réserves que l’excitation de partir en chasse et la nécessité de trouver nourriture avaient empêché de comprendre. Le film Bataille sur le grand fleuve, monté et projeté en 1951, dit (au sens épique et à la fois avec toute la rigueur objective d’un documentaire ethnographique) cette chasse. Or Jean Rouch a recueilli de Nuhum, pêcheur Sorko prestigieux de ce groupe d’une douzaine de pêcheurs, un chant a capella qui dit l’action de Faran Maka, ancêtre mythique de tous les pêcheurs Sorko. Avec ceux qui devinrent pour toujours ses assistants régisseurs et amis, Moussouké Dembélé et Damouré Zyka, eux-mêmes songhaï, Jean Rouch traduit ce Chant de Faran Maka et le donne à éditer à Guy Lévis Mano en 1950. Le titre du petit volume est Chants du Dahomey et du Niger. Document extraordinaire ! Il se trouve à Vercheny, près de Die.

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J’ai descendu le fleuve Niger pendant la saison des pluies 2008 avec un cultivateur « poseur de signes » de Koyo, dogon toro nomu, ma fille et trois pêcheurs bozzo. Pirogue sans moteur. Voile et perches. On se nourrissait des poissons tués dans la journée. Les courtes tornades de l’hivernage sur l’eau immense et le désert plat étaient effrayantes. Avec les plus grandes précautions, en total silence, nous avons contourné un groupe d’hippopotames avec leurs petits ; situation particulièrement dangereuse. Ils ne sont pas venus broyer notre pirogue ni nous avec. Les piroguiers bozzo chantaient peu. Sûrement un chant de Faran Maka tournait dans leur tête.

 

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A la fin de ce mois de septembre, dix ans plus tard, les vendanges finissent dans la vallée de la Drôme ; le lit de la rivière n’est presque plus que bancs de galets blancs à perte de vue. Un filet d’eau… En car ou par la petite ligne de train les jeunes migrants du Sahel, chassés du Mali et du Niger par le djihad et par la misère absolue, descendent la vallée de la Drôme. Dans mon livre Carène je dis comment ils ont tous dans la tête le grand chant de leur exode et des gestes épiques d’ancêtres mythiques. Ils ont traversé la Lybie en guerre civile, puis la mer sur des rafiots pourris ; de l’Italie qui savait les accueillir (et j’ai tant et plus travaillé avec eux en Sicile ces dernières années), maintenant le populisme et le racisme les chassent ; ils passent à pied les cols frontières du Montgenèvre et de l’Echelle, vers Briançon ; ils traversent Gap, Veynes, Die. Ils passent à Vercheny. Iront à Saillans et Valence. Plus loin encore. Ils sont passés près de chez le Luthier qui habite à Châtillon, près de Die, et habite aussi dans mes poèmes de ce début d’automne. Ils ont dans la tête et dans la bouche le poème de la résistance, du courage, des ancêtres dont ils sont fiers et que les Européens ne comprennent pas toujours.

 

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A Vercheny le cours de la Drôme élargit la vallée, après la clue étroite de Pontaix et avant celles d’Espenel et de Saillans. A l’abri des crues le vieux village est bâti sur une colline au milieu des vignes sous les barres calcaires. Robert Ardouvin, jeune, y a fondé une communauté éducative pour des « enfants de Paris », une des utopies généreuses d’après la seconde guerre mondiale. Une équipe d’éducateurs enthousiastes travaillait avec lui. Dans les années 60 il a fait construire par un architecte suisse, outre d’autres édifices, un magnifique bâtiment aéré, aux larges baies et aux vastes salles, lieu de vie communautaire et pédagogique, lieu prévu aussi pour des expositions, conférences avec et pour les enfants, les gens des villages et des artistes invités. Ardouvin et l’architecte ont été sensibles aux leçons du Corbusier. Le lieu vit toujours, s’appelle Fondation Robert Ardouvin, et les maisons d’habitation de la Fondation, discrètes, s’étagent dans les bosquets de chênes au dessus des vignes, avant les falaises. Les enfants, nombreux, sont « placés » auprès de cette communauté éducative ; ils ont connu de graves situations sociales, ils gardent une foi intense dans la vie. L’enthousiasme éducatif et la ténacité éthique habitent chacun ici.

 

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Ici ce n’est pas nouveau. Dans les siècles cruels des guerres de religion, les protestants se sont ardemment défendus et ont souvent su maintenir leur exigeante spiritualité. Pendant la seconde guerre mondiale la Résistance contre le nazisme et Vichy a été très active : on sait les parachutages sur la montagne de la Servelle, qu’on voit très bien de Vercheny, les massacres identiques à ceux d’Oradour sur Glane à Vassieux, les combats à Espenel entièrement détruit et toute sa population déportée dans les camps d’extermination. Ici on est sur le bord sud du maquis du Vercors. De Vercheny-le-haut presque tous ces lieux de dignité se voient.

 

 

Ce n’est pas sans de profondes raisons éthiques que Robert Ardouvin décide de reprendre en 1991 le fond des Editions Guy Lévis Mano, GLM, qu’après la mort de ce dernier en 1980, géraient à Paris Madeleine Pissaro et l’Association des amis de GLM. Guy Lévis-Mano, grec de Thessalonique, descendait d’une famille de juifs sépharades expulsés d’Espagne à la fin du quinzième siècle. En 1918 il arrive à Paris ; poète il y publie en français à partir de 1924 et développe très vite des activités d’éditeur. Il est naturalisé en 1927. Il évite les surréalistes, trop obscurs sans doute ; il s’attache très tôt aux formes et aux élans des poésies populaires. Imprimeur typographe, il fonde ses propres éditions en 1933, les nomme de ses initiales et publie jusqu’en 1974, sauf quand il est captif en Allemagne pendant la guerre. Guy Lévis-Mano, homme de contact, ouvert et chaleureux, évite tout ce qui serait poésie élitiste et hermétique ; il ne se laisse pas prendre par les avant-gardes formalistes des années 70. Son catalogue accueille des poèmes vivants, des poètes aux personnalités franches et avant tout humaines ; René Char, le grand poète résistant de quelques montagnes à peine plus au sud, est son très fidèle édité, et souvent avec d’admirables gravures en tirage de tête. Les tirages sont modestes, souvent les formats sont petits : GLM compose au plomb à la main les lignes de texte, les imprime d’abord sur une toute petite presse à épreuves plus tard sur une machine un peu plus grosse. Son atelier à Paris, rue Huyghens, est toujours resté modeste et vivant. Jeune poète j’allais y acheter des livres, je me rappelle certains Garcia Lorca…

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Tout ce matériel, les deux petites presses, les meubles à polices de caractère, le stock restant de livres, même les titres épuisés dont il reste un ou deux exemplaires, tout cela est maintenant à Vercheny-le-haut, à la Fondation Ardouvin ; les équipes de celles-ci et celle de l’Association des amis de GLM ont organisé un petit musée[1], un minutieux catalogage. Passionnant. Je m’y suis rendu il y a quinze jours. Une médiatrice culturelle, attachée au fond GLM, accueille à la perfection. Char, le grand Résistant, est présent et irradie. Un connaisseur érudit a la gentillesse de me montrer Retour amont, de Char, dont GLM a réalisé la toute première édition et dont ici Giacometti accompagne les poèmes flamboyants de quatre eaux-fortes splendides, sur fond noir. Comment dans ce chef-d’œuvre le poète et le graveur ont-ils pu conjoindre si dynamiquement leurs robustes talents ? Giacometti trace le mince trait blanc du guetteur, seul sur le flanc d’une montagne épurée, qui veille dans la nuit, digne, veilleur des grands anonymes qui passent dramatiques entre les cluses calcaires de la rivière et s’entêtent à aller de l’avant, nos frères, nos espoirs, notre avenir.

 

 

Mais ce qui me touche le plus dans cette présence active, qui est miracle d’humanisme et d’éthique civique, c’est que le fond Guy Lévis-Mano présente ici à Vercheny-le-haut les choix les plus francs en même temps que sans doute les plus intimes et humains de GLM lui-même : cette poésie populaire anonyme, qui traverse les temps, les guerres et les crises. Comme le chant de l’ancêtre mythique des chasseurs Sorko d’hippopotame. Comme ces poèmes populaires anonymes grecs ou serbes, espagnols ou gitans que GLM se faisait une joie d’accueillir et de publier : GLM était éditeur et passeur. Editeur, il faisait et fait encore accéder à la lumière du jour et aux yeux des lecteurs les poèmes dans toute leur humanité. Passeur, il traduisait, le plus souvent de l’espagnol. Traduisait de très beaux textes populaires et même anonymes, dansant comme les galets si la Drôme est en crue, robustes comme le pêcheur sorko qui lève son harpon sacré devant la gueule béante de l’hippopotame.

 

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Yves Bergeret

 

 

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[1] Musée GLM – Fondation Robert Ardouvin

visites sur rendez-vous ; 26340 Vercheny. Tél. : 04 75 21 60 00

 

 

 

 

Aujourd’hui lire, suivi de L’Homme

Aujourd’hui lire se lit en italien dans une traduction aussi précise que vivante du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/03/leggere-oggi/

 

 

La réalité et la pensée animistes sont universelles. Dans celles-ci le bourdonnement du continuum immanent du monde et l’échange incessant entre la communauté des personnes humaines et la communauté des êtres invisibles s’orientent toujours et partout autour de la vocalité de la parole dense : une de ses modalités les plus fréquentes est le poème oral en acte[1]. Cette parole dense constitue un corpus que le vocabulaire contemporain peut parfaitement définir littéraire : car ce corpus est éthique, mémorisable grâce à des mises en forme spécifiques, raffiné et respecté de tous. (Misérables et infantiles, les âneries racistes osent encore affirmer l’inculture des « primitifs »…)

 

La variété et la complexité des relations de parole dense entre les esprits invisibles eux-mêmes d’une part et d’autre part entre esprits invisibles et personnes de la communauté humaine sont analysées de manière aussi précise que profonde par l’ouvrage collectif qu’ont dirigé en 1995 Marcel Detienne et Gilbert Hamonic ; ils en ont synthétisé le propos en intitulant l’ouvrage La Déesse parole, la parole dense dont je parle étant considérée dans cet ouvrage au rang des instances invisibles qui mettent en dynamique agissante le monde. Ce livre passionnant montre toute la richesse de la parole dense en Grèce antique et en quatre lieux actuels : chez un peuple montagnard en oralité de la Géorgie du Caucase, chez les Amérindiens Cuna du Panama, chez un peuple des Célèbes-Sud et, avec l’écriture, dans l’Inde du Sud.

 

 

 

 

Cette parole dense indique et valide les comportements ; elle oriente les actions, les gestes, les décisions. Elle donne sens. Orale, elle n’appartient à personne, sait se glisser hors du temps immédiat sans pour autant le quitter. Elle a son parcours par une gorge indéterminée et plurielle, comme celle de la Sybille de Cumes, et en amont d’elle-même par d’autres gorges encore. Afin que se déploie le dialogue entre communauté et esprits invisibles elle est véhiculée par les gorges possédées des initiés souvent en transe : Jean Rouch dans ses films songhaï aussi bien que Virgile dans le début du sixième chant de l’Enéïde le montrent en toute clarté.

 

La parole dense constitue un corpus, mobile et aux limites variantes, depuis de simples phrases axiomatiques jusqu’à de vastes strophes volontiers narratives. Ce corpus est considéré et vécu comme présent. Il soutient toute la relation utilitaire immédiate au monde, voire se substitue à elle et aide à vivre et penser cette relation et ce monde ; ainsi en va-t-il des Chants des femmes aînées de Koyo, ainsi en va-t-il de l’aède grec qui chante un passage d’une épopée pour le village assis ce soir autour de lui.

 

Un corpus de textes mémoriels existe chez tous les peuples, y compris chez les peuples matériellement les plus démunis ; la collection L’Aube des Peuples chez Gallimard donne maintenant accès direct à trente-cinq de ces corpus ou éléments de corpus, dans leurs transcriptions écrites. Je recommande en particulier le volume consacré en 1996 à la communauté Orokaïva de Nouvelle Guinée-Papouasie, sous le titre Parle, et je t’écouterai : le bruissement violent de la forêt se vit puis se gère par les récits que ses esprits soufflent aux hommes initiés et qu’ils transmettent dans d’extraordinaires formes tressées. Je recommande également toute la collection de CD Ocora-Radio-France, issue de l’inestimable collection Ocora que dirigeait à Paris au Musée de l’Homme Gilbert Rouget, auteur du livre essentiel La Musique et la Transe. Il n’est de communauté dont la relation au monde ne se fonde par la parole dense, enfant mi des esprits mi des initiés, corpus de poèmes fondateurs et régulateurs ; et, à l’occasion, un instrument à vent, à percussion ou à corde s’adjoint comme modalité explicitement complémentaire de la parole dense. La langue de chaque corpus est en effet ornée d’une manière spécifique afin d’accroître son efficacité, son pouvoir et sa performativité. De plus si le texte oral est un peu long, afin d’aider la mémoire du diseur ce texte s’appuie sur des rimes et des scansions particulières.

 

 

 

 

L’universalité et la variété de la parole dense, c’est ce que montre le poète américain Jérôme Rothenberg dans Les Techniciens du sacré, sa grande anthologie, enrichie dans sa version française de 2015. C’est ce que montre en ce moment le poète martiniquais Monchoachi dans sa suite de publications qu’en créole de son île il intitule Lémistè, autrement dit les éléments rituels de parole dense à l’œuvre oralement en toute communauté actuelle et passée.

 

Certains de ces textes, soufflés par les esprits aux initiés, sont figurés, peints voire gravés par les premiers poseurs de signes puis inventeurs de l’écriture sur la paroi au fond de l’auvent rocheux, comme dans la montagne de Koyo le fit Ogo Ban il y a un demi millénaire sur la paroi du fond de sa grotte Danka komo, (je le présente dans mon livre Le Trait qui nomme) ou sur le fronton de la maison-temple consacrée à la réception et à l’audition de la parole dense. Et ailleurs on raconte même que d’un doigt de feu un dieu grava dans la pierre dix lois qui commandent les comportements humains entre personnes et avec le divin : cela s’est par exception fait, dit cette légende, en haut d’une montagne, le Sinaï. Au sujet de l’émergence de l’écriture je propose au lecteur de se reporter à mon article L’Image au mur agit, sur ce même blog et repris dans mon livre bilingue franco-italien L’Image en acte, aux éditions Algra editore en décembre 2017.

 

Il se trouve que les trois monothéismes se créent une transcendance hors justification, hors continuum, hors lien. Ils déploient leur propre parole dense en textes qu’en conséquence ils définissent « révélés ». Le divin n’étant plus tactile ni, s’il semble s’écarter, retrouvable par des sacrifices animistes ordinaires, les textes deviennent de nature sacrée intangible et forment un corpus serré, exclusif et bien sûr « un » pour toute la communauté. Ses clercs avec des fortunes variées s’occupent de leurs exégèses ; mais dogmatisme et intolérance sont secrétés immédiatement par le fait même de la transcendance et la prise en possession de la relation de parole humaine avec elle par une caste de lettrés.

 

A ce corpus écrit de référence tous se rallient, doivent le faire ; dans ce corpus et dans les gestes qui en découlent, tels que prières, positions rituelles du corps, pèlerinages, tous dans la communauté trouvent la justification de leur identité, de leur destin, de leur personne.

 

 

 

 

En Europe, à la Renaissance cependant les exégèses approfondies de la Bible, grâce à la redécouverte des textes originaux en particulier en grec, déstabilisent le corpus unique des clercs ; la communauté se dispute et se scinde. Sa branche la plus active, protestante en ses diverses écoles, développe l’examen solitaire voire critique des textes communautaires. La relation intime et privée au texte prend alors tout son essor.

 

A peine après la Renaissance, suscité par elle, naît aussi en Europe le texte dense écrit que des aristocrates alphabétisés lisent en silence dans leur chambre, isolés : tels L’Astrée d’Honoré d’Urfé ou le Roman comique de Scarron. Plus besoin de diseur ni d’aède, ni de comédien interprète sacré. L’invention de l’imprimerie permet de multiplier les exemplaires d’un texte en assez petit format. Outre les Bibles portatives et autres Missels de voyage, le nouveau texte écrit reste pourtant performatif et fortement sacralisé, car il indique au lecteur comment agir dans la turbulence du monde ; le héros du quotidien ou son jumeau de contrejour, le anti-héros quichottesque, naissent, conducteurs de conscience émotionnelle et-ou pensante ; le décor du monde décrit dans le texte est un miroir simplificateur de l’épaisseur trouble du monde. Le héros se débrouille avec cela. Cet avatar de la parole dense de référence de toute communauté est simplement un accident local, dans l’Europe. Il s’appelle le roman.

 

Le roman se diversifie peu au fil des quatre ou cinq siècles de son existence locale. Le personnage principal est l’initié qui s’est glissé à demi mort dans cette quincaillerie artificieuse, pantin vaguement articulé, pantin enflé de gaz avant tout émotionnels. Ce pantin permet au lecteur, de plus en plus détaché de sa communauté et renvoyé à une solitude morose et impitoyable par les ruses du salariat, par des maîtres castrateurs, par une religion de châtiment et de rédemption individuelle, ce pantin permet donc au lecteur d’interroger l’opacité du monde. L’initié-pantin exhibe dans la narration du roman son destin, au fil d’une éducation et d’épreuves faites pour impressionner et éduquer. Au lecteur d’en juger et d’en tirer leçon.

 

Ce curieux texte romanesque, c’est la gloire, le pouvoir et le prestige que s’attribue la littérature européenne. Le romancier est le maître tout puissant ; la volonté du destin pleine de pénombre, la Tyché, l’inspiré caprice des génies et des esprits de l’animisme se dissolvent en se déplaçant jusqu’entre les mains de l’écrivain romancier, démiurge court qui se fond en fait dans la louange magistrale de l‘instinct de propriété : il s’y complait. Il peut même se produire cet errement déconcertant que l’écrivain et le professeur de cette littérature soient les épigones vétilleux de l’académisme.

 

 

 

 

Bien sûr ailleurs dans le monde, hors Europe et Amérique du nord, perdure de manière brillante la vie du texte oral, voire écrit, comme le Ramayanna ou le Maharabatta ; personne de la communauté ne peut vivre sans interroger, dans sa vivacité polysémique et polycentrée, la voix des êtres peu visibles qui agitent le monde et le sont. Et de même la chanson, qui par la parole mise en musique densifie la relation active au monde est partout inépuisable et je ne connais personne, où que ce soit, qui ne chante, ne se chante à soi-même un texte, n’écoute chanter.

 

Pourtant, ailleurs, donc, dans le monde, les colonialismes européens ont apporté les scolarisations à l’occidentale pour les « fils de chefs » afin de former des élites capables d’aider les puissances coloniales à exploiter les peuples et les terres soumis. Se considérant elles-mêmes d’avant-garde et salvatrices, ces scolarisations apportent comme outils de relation active au monde non seulement les langues d’Europe mais aussi les formes du texte moderne qui fédère les communautés colonisantes : le roman. Or le roman d’avant-garde de la fin du dix-neuvième siècle est celui du réalisme et du naturalisme français ; leur diffusion est fulgurante partout, ainsi que leur succès auprès des jeunes élites dont les colons ont acheté l’âme. Les littératures savantes écrites en langue aristocratique s’estompent partout. Tandis que la parole dense orale perdure. Flaubert, Zola et Maupassant sont partout dévorés par les jeunes « éduqués ». Dostoïevski pour sa dimension réaliste aussi. On les imite à tours de bras. Ainsi naissent, parfois immédiatement anticolonialistes en raison des leçons imprévues du réalisme, les Lu Xun, Yachar Kemal, Naguib Mahfouz etc. (Je renvoie ici à mon article Le réel et la langue de l’écrivain dans le catalogue de l’exposition Face à L’histoire 1933-1996, au Centre Pompidou en 1996).

 

 

 

 

Mais déjà le large texte, maintenant principalement écrit et romancé, auquel toute la communauté se réfère pour interroger le monde en ses inquiétantes menaces, s’éparpille. En Europe les avant-gardes futuristes russe et italienne, vorticistes, expressionnistes, dadaïstes, surréalistes, etc. du début du vingtième siècle déstabilisent fortement le roman d’éducation (même si en sa veine commerciale il continue jusqu’à présent à satisfaire un lectorat considérable et constamment en quête de consolation) ; en Europe et en Amérique du Nord naissent également anthropologie et ethnologie, d’abord colonialistes sans scrupule, puis autonomes. L’interrogation du monde opaque ne se fait plus seulement par l’usage du corpus textuel oral immémorial ou équivoquement écrit ; elle se fait aussi par les sciences humaines, elles-mêmes sans cesse en exégèses, crises et reformulations.

 

De la sorte il s’est récemment créé une nouvelle et vaste zone de parole à présent plus écrite qu’orale, entre la personne et le monde : cette zone n’est pas unifiée, soudée par une révélation ni des dogmes ; elle ne se modèle pas sur l’instinct de propriétaire. Cette zone flottante met à l’écoute, justement flottante, du monde en ses énigmes.

 

 

 

 

Elle a créé la personne contemporaine et étrange du « lecteur ». C’est de sa propre initiative qu’il se saisit des livres dont les textes non dogmatiques disent le monde, l’interrogent, cherchent à le comprendre. Le « lecteur » est solitaire. Il accoste où il veut car la lecture considère que tous les ports sont ouverts. La personne du « lecteur » est volontiers un individu. Individu peu situable dans la communauté, souvent mal utilisable dans les fonctions rituelles traditionnelles de la communauté. Il va et vient. Il en arrive même parfois à consacrer un temps considérable à la lecture ; dans sa vie elle est le rituel majeur de sa relation au monde. Dans son significatif et vivace Carnet du sédentaire Romain Eric-Marie, jeune historien, philosophe et écrivain, fait apparaître ses itinéraires personnels dans des continents entiers de lecture, continents créés par la sédimentation de textes profonds et puissants, cependant tous de la culture européenne ; puis Romain Eric-Marie s’approche des falaises abruptes qui bordent cette culture et atteint aussi les livres de Franz Fanon : et il met alors en turbulence la lecture elle-même. Le corpus de textes dont le « lecteur » Romain Eric-Marie cultive la surabondante pratique, le met en relation avec le monde dans son histoire et simultanément fertilise l’initiation de sa personne individuelle. Cette initiation ne se parachève pas ni ne se replie sur des certitudes ou des propriétés archivistiques ou matérielles mais s’ouvre sans fin sur des rebonds d’interrogations, des doutes et des excavations toujours plus libératrices de ce que sont la personne humaine et le monde polyphonique.

 

Entre le monde bruyant et le lecteur s’est élaborée une couche atmosphérique étrange, celle de la « lecture », vaste corpus de textes écrits ou même transcrits de l’oralité. Lire est devenu ainsi la grande pratique rituelle animiste contemporaine qui interroge l’épaisseur du monde ; elle est onéreuse, car un livre coûte cher ; financer une bibliothèque publique coûte cher. La « lecture » mange du temps. Avec une autorité décisive elle dégage un espace de liberté intime de jugement et de destin, tout comme le couteau du sacrificateur animiste en versant le sang de l’animal sacrifié ouvre temporairement une brèche de liberté vertigineuse et visionnaire dans la soif intarissable des morts et des vivants.

 

Finalement cette « lecture » qui aurait pu sembler fuir le contact tactile avec le continuum foisonnant et dangereux du monde instaure une instance, la couche atmosphérique rebelle et immaîtrisable du corpus lu : « lecture » comme domptage de la transcendance meurtrière et retour à la mobilité animiste.

 

 

 

 

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L’Homme

 

Dans chaque épaule il a une montagne.

Attention, une montagne ça s’effrite.

Or les montagnes vont par chaînes et massifs.

 

L’effritement, c’est le son

ou plutôt deux effritements qui se rejoignent

en fond de vallée créent ainsi le son.

 

Le vent qui passe dans le son et l’ébouriffe

crée le mot en sa forme,

en sa fuite têtue vers l’oreille loin

et en son sens jamais circulaire.

 

Dans chaque épaule il a une montagne,

c’est un poumon.

Le couple, le village, la foule

c’est des massifs et des chaînes.

 

En haut entre épaules et poumons

il y a les têtes.

Elles tournent les unes là les autres ici

cherchant les mots clairs.

 

Les mots clairs s’effritent peu :

ce sont des falaises entre forêts et torrents

à mi-hauteur des pentes,

en somme pointes de seins,

parfois côtes flottantes

où même hanches saillantes.

 

Qui ne soufre pas se tient droit.

Qui se tient droit a des mots clairs

et l’aube est claire sur les montagnes.

 

Mais tous souffrent

et cherchent contre les ravages

contre les pillages contre les avalanches

de meilleurs mots clairs

pour mettre d’aplomb les épaules

et pour alléger soulever dans un récit long

le poids des montagnes par massifs.

 

 

 

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[1] Plutôt que sonore et vocale, ce que j’appelle la « langue-espace » est une sédimentation d’éléments physiques déposés dans tel lieu par les générations successives, qui font signes visuels actuels. A la différence de ce que j’appelle ici la parole dense dont la cohérence interne est intrinsèque, ces signes visuels ne sont pas forcément cohérents entre eux; ils aboutissent à un tramage signifiant de l’espace, même si ce tramage est parfois chaotique. On est toujours confronté à la langue-espace, de manière passive voire obéissante ou de manière dynamique voire créatrice. De même est-on toujours confronté à la parole dense.

 

YB

 

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Pages en Sicile, été 2018 (5)

 

Castiglione di Sicilia, la Cuba, 6 août 2018

 

Cette Page se lit en italien dans une traduction magnifique du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/08/11/la-cuba/

 

 

 

 

Sixième, septième siècles. On arrive du continent en passant le détroit de Messine sur une barque. On veut gagner Palerme, la grande cité depuis mille ans à l’autre bout de l’île. Y aller par cabotage au long de la rive Nord est trop risqué à cause des pirates et autres naufrageurs. Y aller par la rive Est puis la vieille cité de Catane, phénicienne, puis les bourbeux marécages du delta du Simeto puis les collines centrales à n’en plus finir, est très malcommode. On prend donc la première vallée à droite après Messine, celle de l’Alcantara, qui creuse son lit dans les couches de basalte dur. On remonte des gorges impressionnantes où l’érosion fluviale travaille en grandes formes géométriques lisses ce que le volcan a donné. Longues gorges profondes. Soudain elles s’ouvrent, on débouche sur une vallée riante. Hautes collines boisées à droite. A gauche l’énorme volcan, qui fume et gronde, très haut dans le ciel. Menace redoutable. Impossible de poursuivre sa marche vers l’Ouest sans chercher à se concilier la force voire la colère de ce dieu tellurique. On fait halte, on le salue, on fait quelque sacrifice, au moins une chèvre, on s’assied ou s’agenouille, on attend un signe. J’imagine volontiers qu’un oracle, une sybille, un devin vit là, au lieu même de l’ouverture de la vallée. Et justement c’est le lieu de la chapelle byzantine de la Cuba, dite Chiesa di Santa Domenica. Construite entre septième et neuvième siècles, sans doute d’autres maisons en pierres de lave autour, des tombes, des champs, le lit de l’Alcantara à trente mètres.

 

Si petite soit-elle l’église impressionne, elle aussi, grave, coriace, robuste. En grosses pierres de lave noire, un ciment frustre, quelques briques épaisses de terre cuite. Une coupole de pierres sombres, sans doute la plus ancienne de Sicile. Elle me fait penser aux toutes premières coupoles de l’architecture médiévale de Géorgie que j’ai vues en 1974 dans le fin fond de la campagne, au pied du Caucase, vers Chouamta. Ici une nef très courte avec seulement deux travées, la coupole la couvre. Deux bas-côtés hauts et étroits, une abside assez complexe. On l’appelle la Cuba, comme un souvenir de la culture arabe en Sicile et de ses mausolées-tombeaux de marabouts, Kouba, à coupole simple, en Afrique du Nord. Tout autour vignes, amandiers, ronces, figuiers poussent dru.

 

 

 

 

L’intérieur donne une impression contradictoire de poids et de légèreté. On devine une grande iconostase devant l’abside, et les fidèles massés dans la courte nef sous la coupole. Derrière l’iconostase, l’espace semble, en proportions, énorme pour le « iéron » où n’officie que le clergé. Murs de pierres noires et de rares briques sombres. Plus aucune trace de peinture dans un temple sûrement couvert de fresques. Sauf, dans le « iéron », les traces petites et assez confuses de deux torses et peut-être leurs têtes à auréole, à droite de l’autel, là où on peint d’habitude la table du repas mystérieux d’Emmaüs, table de l’accueil de l’étranger, du mystérieux étranger : l’accueil, à tout jamais. Le volcan gronde, les torsades de vapeurs raclent le ciel. Le petit temple sombre brasse le divin, le sacré, l’accueil.

 

 

 

Prudemment à l’écart de l’itinéraire des voyageurs et de l’Alcantara, sur une haute colline escarpée voisine le bourg médiéval fortifié de Castiglione ; de là, l’Etna se voit aussi. Un fort féodal, des ruelles étroites, on se protège, on se calfeutre, on se cache.

 

 

 

La coupole est une préhistoire de coupole. Robuste elle a traversé déjà un millénaire et demi. De l’intérieur elle n’est pas hémisphérique, mais composée de pans vaguement incurvés de briques ou de pierres de lave. Pans irréguliers, inégaux, asymétriques. Tout comme l’intérieur de la chambre magmatique du volcan, toujours inachevée et en recomposition. Microcosme magique et pacificateur en dialogue avec un macrocosme fourbe et meurtrier. Sur son pendentif nord-ouest, restent, alternant, six arcs de cercle peints en bleu et en rouge. Restes de couleurs, restes de main d’artisan peintre. Restes répétitifs, scandant la poussée de la prière des voyageurs arrêtés là pour leur péage animiste envers le dieu volcan. Vibrations alternées du bruit géologique du magma de lave. Vibrations, élan retrait élan retrait, de la peur et de l’accueil. Vibration, élan retrait élan retrait, de la pensée et de la diction. Vibration de l’ésychasme. Entre chaque arc de cercle, rouge ou bleu, se glisse un plus fin arc de cercle blanc : le suspens de la parole, qui simple et audacieuse tutoie le volcan, amadoue ses vengeances et offre de vivre. Neuf arcs de cercle.

 

 

 

 

A trente mètres, derrière de murets de pierres volcaniques envahis de vignes, l’Alcantara jette ses eaux sur une faiblesse du basalte et creuse sa toute première gorge pour aller vers la mer. Le geste de l’eau est brave, épique, démiurgique. Démiurgique comme tout à cet endroit. L’eau qui court ouvre le basalte comme un poing fermé, déplie des formes extravagantes et lisses, déjà ouvre une gorge profonde de cinq mètres où l’eau rebondit, puis de dix mètres où l’eau rit et plonge, où l’eau parle la langue des hommes qui veulent la paix et chasser les monstres. La Cuba a été ici construite parce que, pour que l’eau de la vie accompagne profondément la parole.

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Depuis la mer Ulysse a vu

les bœufs de sacrifice dans les pentes du volcan.

Nous à pied, allant parmi les vicissitudes des monstres,

allant avec la parole comme seule arme de défense,

ce soir nous entendons le volcan

creuser sa houle, creuser ses reins,

nous supplier de lui bâtir architecture si petite soit-elle,

de lui dresser image si simple soit-elle.

Car lui n’a pas d’yeux ni de crâne

et veut renoncer au rite du meurtre perpétuel.

 

YB

 

 

Avec Carlo Sapuppo

 

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Pages en Sicile, été 2018 (4)

 

Cette Page se lit en italien dans une traduction souple et allante du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/08/13/il-fragore-del-mare-e-il-fruscio-dali/

 

Aci Bonaccorsi, Chapelle de la Consolation et de Saint Antoine Abbé, 5 août 2018

 

 

Une rangée de lettres serrées blanches a traversé le ciel d’est en ouest, assez bas sur l’horizon, personne n’a eu le temps de lire la phrase éventuelle, et encore moins le récit. Lorsque la nuit est venue, limpide après l’orage, quatre planètes brillantes se sont mises en ordre dans tout le ciel de l’est à l’ouest, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne ; disposées en très long arc de cercle juste par-dessus l’Etna, masse plus sombre dans la nuit. A l’aube après le passage sonore d’un troupeau de chèvres sur les terrasses d’oliviers et de vignes, un long vol d’oiseaux noirs a traversé le ciel, toujours de l’est vers l’ouest. Le volcan lance très fort, par derrière, des masses de fumées blanches et grises.

 

 

 

 

Sur une petite place circulaire d’Aci Bonaccorsi, au pied sud du volcan, soudain à dix-huit heures s’est ouverte la chapelle de la Consolation et de Saint Antoine Abbé. Sans doute dix-septième siècle. Un parallélépipède et une petite abside en demi sphère. Ouverte seulement pour la messe du samedi soir. Et aujourd’hui c’est fête votive locale. L’intérieur est couvert de fresques de la même époque ; d’une seule main, assez naïve, sans doute d’un artisan qui a vu des grandes fresques ailleurs. Beaucoup de Nouveau Testament dans les figures et les scènes, un peu d’Ancien. Une dominante beige et orange douce, un peu de bleu clair. Dans ce bourg féodal jadis de vignerons, d’éleveurs de brebis et de cueilleurs d’olives, on tient la terre que fertilise la cendre volcanique en levant par dizaines des murets de morceaux de lave noire. Des figuiers de Barbarie sont hérissés partout. La vie est dure, les gestes peuvent être cruels ou braves, le poignard est facile, susceptible, vite brandi. Mais l’humanité pieuse peinte aux murs et aux voutes de la chapelle est bonasse, calme, bien nourrie, les saints et les dieux ont des visages lisses et joufflus. La république céleste, qui n’existe que dans les images, est sereine.

 

 

 

Détrompez-vous, la violence des temps anciens et modernes n’est jamais indulgente. L’Etna juste à quelques kilomètres gronde de ses successions d’effrayant boato ; pas de semestre sans éruption violente. La terre tremble, la silhouette du volcan se recompose sans cesse. La terre tremble, la chapelle tremble et se fissure. A la voute de l’abside par-dessus l’autel où trône debout un bon saint de bois peint, la foudre zèbre tout ce monde. La foudre est blanche. Elle est ce qui passe très vite, ce qui strie et sillonne le ciel le plus vite, ce qui tue le plus vite. Les yeux voient juste la trace de son passage-ravage. La vie a tremblé, le monde a bougé, la secousse de terreur a fracassé. Sur les scènes peintes, sur la comédie gentille des fresques, il reste les sillons blancs des fissures rebouchées à l’enduit, grandes cicatrices de la blessure jamais oubliable qui poignarde la vie et brutalise la pensée. Et si forte est la violence à l’oeuvre que dans un coin de la voute, les prophètes se serrent comme oiseaux dans un nid.

 

 

Une scène sur le mur gauche de la toute petite nef dit sans doute tout. Noces de Canaa ? Adossés à la table le Christ et la femme, en couleurs carmin et bleue identiques, sont tenus ferme en pose par deux vignerons qui versent boisson dans des jarres de terre et deux fortes aiguières, sans doute métalliques, au tout premier plan, par terre, mystérieusement debout en équilibre sur des bases circulaires minuscules. Ustensiles premiers, origine de l’image et du monde dit, ustensiles mystérieux qui passent, clos sur eux-mêmes comme des ombres pleines de tonnerre marin et de bruit d’ailes.

 

YB

 

 

 

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