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Vassili, imprimeur parmi les traces et les signes des montagnes

 

En une prose et un poème

 

Arrivé à Die une dizaine d’années avant, Vassili Gogatishvili a fondé sa propre imprimerie en 2009. Il l’a nommée Héraldie. Depuis deux ans il s’est installé dans un atelier vaste et lumineux qu’il a fait construire.

 

 

 

 

Vingt minutes de marche à pied depuis le vieux centre romain et médiéval de Die. Voilà, on sort presque du bourg, les prés, les champs respirent sous le vent de la vallée. Les hautes crêtes boisées de Justin ondulent au sud-ouest. Les falaises calcaires du Vercors, au nord-est, aux immenses plis verticaux et aux piliers héroïques, sont les grands veilleurs qui protègent Die en son destin ; et Vassili et sa famille en leur destin ; et nous autres qui venons le voir et lui demander quelque travail imprimé et graphique. Les Résistants du tragique maquis du Vercors veillent là-haut ; et Pierre Seghers, et Pierre Emmanuel, résistants aussi, à Dieulefit, au-delà de quelques montagnes au sud-ouest ; et René Char, encore quelques montagnes plus loin au sud.

 

 

 

 

L’atelier de Vassili touche la nature ; un très grand pré le borde au sud. C’est l’été, des alouettes jettent leurs trilles frêles et stridents en plein ciel puis se laissent tomber jusqu’à leurs nids entre les herbes, trilles de vie, trilles d’espoir, trilles d’entêtement à vivre. Oui, c’est là que travaille Vassili.

 

Je n’ai, je crois, jamais vu dans l’atelier de Vassili de ces infâmes paperasses bigarrées pour la publicité du grand commerce. Le travail de Vassili est délibérément un travail d’excellence, sobre, efficace, à l’esthétique cohérente et maîtrisée ; que cette esthétique soit la sienne propre, car Vassili a reçu une formation de haut niveau en arts graphiques, ou que cette esthétique soit celle des très bons graphistes qui lui apportent du travail, comme Véronique Pitte. Il n’y a pas de compromission ici, Vassili est cet artisan à l’excellence éthique et acharné au travail.

 

 

 

 

Arrivant à son atelier, je n’entends pas les motos de la grand-route au loin, je n’entends pas les voitures. J’entends les alouettes et le ressac inlassable du vent. Je me rappelle alors la beauté droite, meurtrie et épique de la Géorgie où Vassili a ses origines et que j’avais connue et adorée en 1973 et 1974. Des alpinistes et des architectes géorgiens, que j’avais connus par des dissidents de Moscou, m’avaient parlé à Tbilissi des sommets de cinq mille mètres du Caucase. Ils m’avaient donné de superbes photos noir et blanc de villages à hautes tours crénelées, dans la haute vallée de la Svanétie.

 

 

 

 

Et justement, en 1931 Boris Pasternak, malgré son grand succès de jeune poète, est oppressé par le stalinisme qui se met en place ; les difficultés familiales s’accumulent aussi. Il part quelques semaines en Géorgie. Il y est ébloui. Il se lie d’amitié pour toujours avec les poètes Tabidzé et Iachvili. Il écrit alors de superbes strophes sur les tours haut dressées de Svanétie, cris de pierres résistantes jetant leurs trilles noirs jusqu’aux nuages éraflant les glaciers.

 

Dans le bas des vallées du Caucase, dans les collines de piémont se dressent de magnifiques églises orthodoxes très anciennes en pierre ocre, beige, orange. Plan simple quasiment de croix latine. Programme iconographique usuel en dedans, iconostase ; mais sur les hauts murs extérieurs une syntaxe décorative en saillie, motifs floraux stylisés, croix, cercles, simples tours de fenêtres ou de portes, ce sont autant de « hauts reliefs » qui donnent parole à la pierre. Les signes vont de l’avant, sobres et puissants, devançant la fatigue du pèlerin ou la peur de mourir du fidèle.

 

 

 

 

De manière moins fréquente mais tout aussi éloquente, du texte est écrit sur la pierre. Sur des pierres. Mais il est là en creux, en incision. Stabilisant telle maxime, telle injonction pieuse ou profane. Telle dédicace du lieu ou de l’édifice à tel prince ou à tel saint. Attirant immédiatement le regard, invitant immédiatement le regard à une épigraphie naïve ou érudite. Le texte est noble et grave.

 

 

 

 

Vassili a vu tout cela dans son enfance, l’a vécu. En particulier auprès de son oncle, éminent historien, bibliophile averti. Vassili me dit avoir été toujours fasciné dans le jardin de son oncle par une large pierre écrite ; les lettres incisées fixaient le réel. Vassili me montre un livre de 1990, dont la photo se voit ci-dessous, que son oncle lisait et relisait sans fin, l’annotant, y glissant ses notes manuscrites ; Vassili conserve ce livre comme une relique. Ce livre parle de l’histoire de l’écriture et de l’imprimerie en Géorgie.

 

 

 

 

Or l’alphabet géorgien est réalisé dans une plasticité tout à fait particulière. Vassili et moi en avions déjà parlé il y a vingt ans : la beauté rythmique, souple et musicale du tracé des lettres, pratiquement sans angles aigus ni orthogonalité nous fascinait. Le tracé de l’écriture géorgienne est la marche souple et puissante du félin, élégante et décidée. La beauté graphique de la lettre est un mouvement incessant. Vassili me confirme être tout à fait sensible à ce rebond continu de la beauté du signe, allant et volant, tel le rythme du souffle, le rythme de la marche en paix, le rythme du cœur. Même si, tout jeune, il était d’abord presque stupéfait par l’incision à géométrie heurtée et orthogonale des premières lettres en style « Assomtavrouli », la plus ancienne écriture géorgienne sur pierre, me dit-il, et sans notion de sacré. Il précise que l’alphabet géorgien s’est fixé en – 412 avant J.-C. Mais maintenant c’est la souplesse en gestes courbes et puissants de l’alphabet qui, en fait, guide la main de Vassili, guide ses yeux. Tout comme est souple et puissant le vol du pivert qui plonge doucement puis d’un battement d’ailes remonte en longue courbe avant de plonger encore puis de remonter.

 

 

 

 

Toute sa sensibilité d’imprimeur est issue, je crois, de cette stylistique de la beauté, de la résistance, de la permanence d’un signe graphique régulier et parfait dans son propre univers minéral et épique. Vassili n’a jamais oublié non plus Le Chevalier à la peau de tigre, l’épopée écrite par Chota Roustaveli à la fin du douzième siècle. Vassili me dit avoir toujours admiré sa virtuosité d’auteur et, précise-t-il, « la plasticité de sa langue ». Tout écolier en Géorgie l’étudie encore à présent. Vassili me dit aussi qu’il se nourrit de l’œuvre de Vaja Pchavela (1861-1915), poète et paysan né dans les montagnes, allant à cheval dans les hautes vallées, également ethnographe et folkloriste, déployant une conception profondément animiste et panthéiste du monde, styliste remarquable dans ses poèmes courts ou dans ses épopées.

 

Après des études supérieures à Strasbourg et à Nanterre, après avoir été à Paris assistant un an et demi d’un artiste parisien pour la réalisation de deux grands projets de celui-ci, Vassili s’installe à Die et très rapidement reçoit des formations de haut niveau en imprimerie numérique. Cette prose-ci fête les dix ans de son entreprise, Héraldie. Vassili veut que le client soit satisfait, mais que lui-même le soit tout autant. Il est excellent tireur de photographies : sa réputation s’est répandue bien au-delà du Diois. La qualité de son travail attire des artistes de toute la région. J’aime lui rendre visite dans son atelier, lorsque du moins il n’est pas submergé de commandes. Je vois bien que son vaste atelier est devenu aussi une sorte de carrefour et lieu de rencontre d’artistes, comme la haute vallée de la Drôme en a connu. En face de son bureau même, il a mis au mur trois œuvres verticales comme de petites tours de Svanétie, des aphorismes que j’ai calligraphiés sur le plateau sommital de Koyo, au Mali, et qu’ont accompagnés de leurs signes graphiques les six cultivateurs dogons avec lesquels je travaillais il y a quinze ans. Vassili a fait encadrer à la perfection ces œuvres par un artiste de Crest, la ville en aval. Cette photo ci-dessous laisse voir en reflet la tête de Vassili, au travail, parmi les traces et les signes des montagnes.

 

 

 

 

***

 

 

Trois diptyques, créés à Veynes en cinq exemplaires le 2 juillet 2019, sur Montval 300 g de Canson, au format 29,7 cm de haut par 42 de large, à l’acrylique et à l’encre de Chine.

 

1

En naissant il a jailli tout cicatrisé, tout armé.

Son corps était de cette pierre noire

qui jaillit au fond de la vallée céleste

des très hautes montagnes

au carrefour des deux continents

entre les deux mers.

L’une des deux mers, magicienne,

remodèle en pensée d’ambre les racines

des langues des marins et des poètes.

L’autre, langoureuse, dormante, aspire

engloutit le cœur de plus d’un voyageur.

Il voyagera, mais loin.

Il entre dans sa peau de tigre.

 

 

 

 

2

A l’est la mer est langueur et boue.

Ses bruns roseaux ligneux et durs

lui ont pressuré le cœur.

Tant mieux, son cœur se serait séché

et durci en basalte de la tristesse.

Mais non, le cœur lui poigne.

Etreinte du cœur, c’est première lettre incisée à vif,

puis deuxième, puis bien plus, creusées toutes

dans des socles de grès, taillées dans des frontons,

des lettres comme des entailles de serpe ;

amputés les plus maigres esclaves ne pleurent plus

mais muent en lettres d’un splendide alphabet.

Lettres, rebonds par lettres, c’est dignité humaine.

 

 

 

 

3

Il choisit de vivre parmi nous

à l’autre bout de la grande mer de l’ouest.

Il engendre deux fils entre nos pierres grises,

elles qui pétrissent la vie et la rendent résistante

pour que jamais ne casse la parole.

Elle est un fil, un fil net

et sa femme qui sait tisser et feutrer

s’y entend, croyez-moi.

Il choisit de vivre parmi nous,

expert de l’ombre du fil de vie

dont il orne et saisit pour nous le tracé,

le dépôt, le sang et l’encre,

ah, surtout pas l’incision.

Juste le fil et l’ombre,

les signes légers qui strient

la peau du tigre.

 

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

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Le Mont haut – Kuno koyo, & Montagne vapeur

 

LE MONT HAUT – Kuno koyo

suivi de

MONTAGNE VAPEUR

 

Dans une magistrale traduction du poète Francesco Marotta, ces proses et ces poèmes se lisent aussi en italien, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/07/02/il-monte-alto-kuno-koyo/

 

***

 

LE MONT HAUT – Kuno koyo

 

Le 4 août 2009, le groupe des « poseurs de signes » du village toro nomu de Koyo avec lesquels je poursuivais une création en dialogue depuis dix ans me conduisait avec une certaine liberté sur la partie la plus élevée du plateau sommital de leur montagne. Elle s’appelle Kuno koyo, « le mont haut ». Jusqu’à deux ans auparavant mes initiations étaient trop minces pour qu’on m’y mène. La densité sacrée animiste de cet espace est très élevée. Certains ravinements profonds n’étaient accessibles qu’à deux ou trois grands initiés du village et seulement avec une préparation rituelle spécifique, nus avec juste la taille ceinte d’une peau de chèvre spécialement sacrifiée. Nous avons longuement marché, créé une installation de poèmes-peintures sur pierres plates dressées : rien à voir avec le land art qui savoure la dynamique esthétique d’un paysage, affaire colonialiste occidentale qui ignore souverainement qu’un espace est d’abord la langue de ceux qui l’habitent, ici le toro tégu et le système de pensée des habitants de Koyo. Après un sacrifice nous avons partagé un plat frugal sous un très étrange auvent tout en pierres, en haut d’une bosse rocheuse. Et à un peu à l’écart de cet endroit, auprès d’une petite source, nous avons créé les six poèmes-peintures que l’on voit ici.

 

C’était mon dernier séjour. Les Touaregs enlevaient des Européens comme otages de plus en plus souvent, là où pourtant il n’y avait presqu’aucun étranger. Deux fois ils m’ont cherché mais les habitants du village m’ont caché. En outre le grand banditisme faisait rage dans la plaine. Et puis ma santé commençait à décliner. Le 27 juin 2019, à Veynes, quasiment dix ans après, j’ai décidé de conclure cette œuvre ci, pour marquer d’une pierre lumineuse la sortie de mon livre Le Trait qui nomme, consacré à cet extraordinaire dialogue de création au long cours, et tout autant pour soutenir l’esprit et la vie des habitants du village, exposés actuellement aux plus graves dangers de la violence.

 

Le cycle, en exemplaire unique, est sur papier Sennelier 300 g au format 28,5 cm de haut par 75,5 cm, au piquant de porc-épic, pinceau, encre de Chine et acrylique.

 

YB

 

 

 

 

 

1

Avec Dembo Guindo

qui a dit : « à gauche, c’est Amnaganu, le canyon sacré et quasi vertical d’accès à Kuno koyo, la partie la plus élevée du plateau, avec l’arbre sacré [particulièrement rare dans le désert] à son entrée ; à droite la totalité de Kuno koyo ».

 

 

La montagne n’est que vapeur,

notre air, notre eau, notre liberté.

 

Haute, jaillissante,

s’y brûle celui dont les mots

ne sont pas de liberté.

 

Dans le sable de plaine tout autour d’elle

c’est mort et fer et chaînes.

 

 

2

Avec Hama Alabouri Guindo

qui a dit : « à gauche, la crête au dessus de la toute petite source de Kuno koyo où nous sommes ; au centre, l’auvent de pierres et branchages d’Alaye [sans doute au village et où on m’avait enjoint de passer les nuits les premières années] ; à droite, le mystérieux auvent de pierres seules où nous avons sacrifié et mangé ».

 

 

Notre montagne serre le poing.

Dans son creux des grottes pleines

de l’eau des dernières pluies.

Dans son creux un feu qui fomente

la vapeur comme un hymne

à la femme à l’homme à l’enfant,

libres, universels, oiseaux sombres

ou clairs voguant à toute joie

sur l’air brûlant.

 

 

3

Avec Hamidou Guindo

qui a dit : « à gauche, notre repas sous le mystérieux auvent de pierres ; à droite, l’eau qui s’écoule là où nous avons créé le matin l’installation de poèmes-peintures sur pierres levées ».

 

 

Nous qui vivons là-haut,

ce que nous mangeons c’est folle

l’herbe, fou l’épis de mil

qui montent en vrille dans les interstices

de la roche aérienne, dans les bris de l’histoire,

dans l’haleine vive du récit.

 

 

4

Avec Yacouba Tamboura

qui a dit : « à gauche, une partie de Kuno koyo, qui s’appelle Tin piri koyo / Mont du Bois Blanchi pour rappeler des bosquets mythiques qui poussaient là il y a mille ans ; au centre, notre repas sous l’auvent de pierres, avec, vertical juste à droite, le ravin où peut seul cultiver Alabouri, aîné prestigieux ; à droite, les strates rocheuses juste au dessus de la petite source ».

 

 

Nous savons poser par-dessus la montagne

la pierre et la pierre et la pierre,

et la parole libre jaillit de l’une à l’autre,

la parole que l’épervier éperdument

et l’ancêtre éperdument

et l’étranger libre éperdument

nouent et dénouent

dans notre chant alterné.

 

 

5

Avec Alguima Guindo

qui, gaucher, a dit : « à droite, l’installation de poèmes-peintures sur pierres du matin même ; au centre le responsable, le Ogo, des grands rites du village monte cultiver sur Kuno koyo ; à gauche, sa femme le suit ».

 

 

Certains petits ravins sommitaux…

ah, les secrets aigus et tendres

tenaces et pinçants

que nous laisse tous les vingt-huit jours

la lune avant de retourner pleurer

sur la plaine, n’y sauvant presque rien.

 

 

6

Avec Belco Guindo

qui a dit : « à gauche, c’est le mystérieux auvent de pierres qui, comme un bateau, nous emmène en pleine mer ; le ravin qu’en haut de Kuno koyo Alabouri est intronisé à cultiver ».

 

 

Cette nuit pas d’étoile, trop de brume,

tempête de colère et de sable dans la plaine.

L’étrave de notre grand navire de pierre

il n’y a que nous, qui sommes libres,

pour comprendre vers où la tourner.

*

 

 

 

***

*

 

MONTAGNE VAPEUR

 

Quatre diptyques créés par Yves Bergeret à Veynes en pleine canicule le mercredi 26 juin 2019 à l’encre de Chine et à l’acrylique sur Canson Montval 250 g en format 29,5 cm de haut par 42 cm (chacun en triple exemplaire), pour la montagne de Koyo tandis que la plaine alentour d’elle est déchirée par la guerre

 

1

Koyo Poto

 

 

Il arrive que la montagne soit de la vapeur,

cette haleine qui brûle depuis l’horizon

et qui se redresse dans les pages

d’un immense livre vertical,

et voilà, c’est notre étrave

pour fendre l’océan de la violence aveugle.

 

 

2

Panga ka komo

 

 

Il arrive que la montagne nous réserve

une poche archi secrète,

ultime abri en son centre

en temps de perdition comme aujourd’hui.

Invisible. Grotte-racine.

Glotte pour rester humaine.

 

3

L’esprit de Panga ka komo

 

 

Il arrive que sur la lèvre de l’ultime grotte

nous trouvions quelques mots

ruisselants d’humanité

et l’océan de la violence aveugle

redevient le marigot saumâtre

où l’on passe des fers aux chevilles des esclaves

mais toujours jaillit l’esprit des mots humains.

 

 

4

Kenda nisi

 

Il arrive que la montagne se détache du sol

lors de très grandes violences,

lors de très grandes tempêtes

et qu’être vapeur la tente trop

ou la fascine.

Mais sa poche secrète, son ventre qui aime,

son humanité à l’infini

ôtent les fers à toute cheville asservie

et nous trouvons dans ses ravins et ses grottes

toutes les syllabes du cœur bon.

 

 

 

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Losun wu pou / Etranger, bienvenue !

 

Dans la plaine en bas de leur montagne, dans un lieu spécifique qu’ils venaient d’élaborer pour accueillir des étrangers, les six peintres-cultivateurs Toro nomu dogons du village de Koyo avec lesquels depuis dix ans je pratiquais un dialogue de création, avaient choisi ce 19 juillet 2009 comme notre thème de création une salutation usuelle en Toro tégu, leur langue : «losun, wu pou » / « étranger, bienvenue ».

 

Chacun des six poseurs de signes a dessiné sur ce thème (sur quadriptyque en Velin d’Arches 250 g en format 28 cm de haut par 75 cm, exemplaire unique) à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic sur trois volets. Il me laissait le quatrième volet pour le poème à créer. La région était en paix en 2009. Elle est maintenant ravagée par les razzias touaregs, la guerre impitoyable des intégristes religieux et depuis peu de mois par des conflits interethniques. C’est le 24 juin 2019 que j’ai créé ce poème en six parties, dont chacune est pour ainsi dire la voix du « poseur de signes » du quadriptyque.

YB

La version italienne, dense et fluide, de ce poème est l’oeuvre du poète Francesco Marotta ; elle se lit à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2019/06/24/benvenuto-straniero/

 

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1

Avec Hama Alabouri Guindo

qui a dit : « à gauche, un étranger qui est en route ; à droite, ilo ni, maïo ni, ininka benisa /voici la maison, voici l’eau, voici tes affaires – c’est un proverbe toro tégu pour accueillir un étranger ».

 

 

Dans ma vie je ne connais qu’un arbre.

Je suis l’écorce de son tronc.

Le monde est un radeau de troncs mêlés.

Parler c’est démêler mêler

sur la claire eau sombre silencieuse.

A-t-elle un courant ?

Le monde est complet.

Il est en route.

 

 

2

Avec Dembo Guindo

qui a dit : « à gauche l’auvent d’abri que nous avons fait en plaine pour accueillir les étrangers ; au centre, c’est la montagne de Koyo vue depuis cet abri dans la plaine ; à droite, ce sont nos sacs et bagages sous cet auvent avant que nous montions en escalade à Koyo ».

 

 

Le monde est sa propre antichambre.

Je chante, je coupe son souffle en mots

qui font pénétrer le monde dans sa chambre.

Elle est nuptiale.

Je suis l’enfant, petit félin jouant

avec les miettes et débris

dans la chambre suivante.

 

 

3

Avec Yacouba Tamboura

qui a dit : «  à gauche, c’est le grand nuage qui nous apporte pluie, donc récolte et bien-être ; au centre c’est Yves qui a le cœur bon [kenda nisi, en toro tégu, notion centrale de l’ontologie de ce peuple ; cf le livre Le Trait qui nomme ; à droite, posé sur toute la montagne de Koyo, l’oiseau regardant Yves arrivant ».

 

 

Le trait qui nomme nous porte.

L’étranger qui arrive tire dans son filet

la meilleure ombre, fraîche, poissonneuse,

de notre monde affamé calciné.

D’une ruade féroce, un despote m’a jeté à terre,

j’ignore qui je suis.

Viens, étranger, ma montagne se dresse

pour que tu y accroches ton filet.

Dis-moi mon nom.

 

 

4

Avec Hamidou Guindo

qui a dit : « à gauche, une chanson rituelle est chantée dans un grand rite nocturne par les Femmes aînées pour accueillir l’étranger ; au centre, le collier des jeunes femmes ; à droite : losun kenda nisi segda anda ku / de l’étranger le cœur bon a trouvé le village »

 

 

Si au gré des saisons et des âges

se moule le visage humain,

en joie est aussi le monde,

il danse.

Il danse jusqu’au bord de lui-même

surplombant du haut de la falaise

les tueries de plaine.

 

Restant en équilibre sur quelques mots

sphériques et impénétrables

comme des galets de rivière,

mots étrangers, rotules du monde.

 

 

5

Avec Alguima Guindo

qui, gaucher, a dit : «  à droite, les outils d’agriculture que seuls les Toro nomu utilisent et sans lesquels ils ne cultiveraient pas ; au centre, la houe et les coups que l’on donne avec elle ; à gauche, kenda nisi bira ko’u / cela, c’est du bon travail [de la parole, cœur du monde] grâce au cœur bon ».

 

 

La vie est ma hachure.

Le monde est une aiguë résonance

car il est échafaudage vide,

si vide qu’il s’écroulerait.

Mais je tape des pieds en rythme

et il se dresse.

Sans s’essouffler il m’obéit.

Finalement le monde est une planche

qui flotte sur des crânes étrangers.

Je suis la strie d’un coup porté dans le bois.

 

 

6

Avec Belco Guindo

qui a dit : « à gauche sur deux  volets, Toro nomu losun ieri komo puru / un dogon Toro nomu [vraisemblablement YB] entre dans une grotte [rituelle] pour s’y abriter ; à droite, « nous Toro nomu accueillons très chaleureusement, main par main, un étranger s’il est bon ; sinon on le rejette ».

 

 

De moi je ne cesse d’accoucher

remontant le temps,

m’enfouissant dans ma grotte,

demandant à son plafond qui se délite

sa poussière blanche et stellaire.

Alors je vole, je vole, faucon à cent yeux

par dessus les sables et les cimes et les noms

et derrière l’horizon j’attrape par la jambe

l’étranger qui me donne humaine naissance

dans le grand tremblement des mains du monde.

 

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Chant de banquise d’où naît la tête, avec une peinture de Nicolas Hilfiger

 

Poème d’Yves Bergeret, avec une peinture que Nicolas Hilfiger a créée en format 50 cm par 50 cm le 9 juin 2019 et intitulée « Hamlet ? »

Ce Poème se lit en italien dans une version italienne limpide et dynamique, due au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/06/20/canto-di-banchisa/

 

 

 

 

 

Glacées sont les eaux.

Celui-là, solitaire sur son kayak,

chassant le phoque, pêchant

pagaie entre les murailles flottantes de glace.

Une muraille incolore est le meurtre,

une autre le racisme, une autre la haine,

une autre est le moignon restant

de la langue arrachée dans la bouche

d’un certain héros fondateur

devenu un bègue incompréhensible.

 

Le solitaire en kayak doit pagayer très ferme.

Vents et courants poussent les uns contre les autres

les icebergs. Tout ce qui entre eux navigue

peut être écrasé.

Il y a dix ans le solitaire en son kayak

perdit une jambe, broyée,

dévorée par les narvals.

 

Le solitaire en son kayak,

non, ce n’est pas lui qui perdit sa langue.

Oui, il est unijambiste.

Oui, dans le vent au dessus de sa tête

flotte sa tête, balise dans le hasard,

tiède dans le blizzard

 

Il voit sa tête flottant là-haut,

gonflée vers encore plus haut,

élevée vers où l’air non glacé

est l’audace de lointains mondes humains,

ceux où l’on parle sans crier,

ceux où l’on écoute sans brailler.

 

Sa tête là-haut enfle, chaude,

tirant son kayak vite,

le tirant à la vitesse de la vie,

sa tête hémisphère libre aux couleurs tendres

que dessine en montant,

que forme en montant

le long fil souple ou râpeux

que crée le chant de

la voix grave de la Coréenne.

 

Nous aussi pourrions suivre le fil sombre

de ce chant, oublier à jamais celui des

sirènes, suivre le fil,

puis dérouler le fil.

 

 

 

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Dans l’atelier de Mariam Partskhaladze, créatrice textile à Die

 

 

 

 

Il n’existe nulle part un tel ensemble de couleurs, formes, couleurs encore, tissus roulés, suspendus, froissés, en liberté dans le secret de l’ordre intime qui est au fond de leur désordre, teintures, déteintes ; si tu entrais dans la serre des fleurs du paradis, ne serait-ce pas ainsi…

J’ai senti qu’oiseau je volais dans un ciel où Véronèse amadoue Le Tintoret ; et les volutes des nuées et des brumes se libèrent du vent uniforme de la vaste lagune vénitienne et s’offrent les turbulences en tous sens des bourrasques des vallées de montagne.

 

 

 

 

J’ai pensé aussi que j’étais dans la luxuriance d’un temple hindouiste ; non, dans la luxuriance d’un album de miniatures indiennes ou mogholes ou peut-être persanes, mais que l’ordre du récit, de l’épopée ou de l’invocation lyrique aussi bien amoureuse que mystique était dissimulé ; ou, plus encore, en gestation.

 

Et que tout dépendait de la main d’une femme. Et non pas de celle de Vâlmîki, l’homme qui, la légende le dit, reçut le récit du Ramayana, ou de Jean à qui une voix souffla à Patmos l’Apocalypse, ou d’Hésiode recevant des Muses, sur la colline aux oliviers où il fait paître brebis et agneaux, le foisonnement chatoyant de la cosmogonie du monde …

*

 

 

 

 

Mariam Partskhaladze, Géorgienne installée à Die depuis tant d’années, est créatrice textile en laine feutrée et broderie. Dans son grand atelier ce n’est pas certes pas un parc de Versailles en microcosme. Ici le dieu docte de la rationalité, de la symétrie et de la haute maîtrise sur les espaces s’est absenté, s’est dissous. C’est une toute autre fluidité qui exalte le sens et la saveur du monde. Et va bientôt exalter le corps en sa vivace et souriante liberté, le corps qui portera la robe que Mariam crée. Et, oui, va bientôt exalter un corps en sa féline souplesse.

*

 

 

 

 

Afin de les incruster dans les laines juste lavées et cardées, que parfois même elle vient d’acheter dans les montagnes autour de Die, Mariam trouve des dentelles anciennes, des fleurs de tissu, des soieries, des laines teintes, des bribes, des broderies. Toutes ces pièces délicates, ouvragées, d’une lente temporalité, ont été en quelque sorte abandonnées. Ceux qui vécurent dans l’habit dont une pièce tient à présent dans la main de Mariam, dans la vêture déposée sur la table, dans la tendresse, ceux-là se sont retirés, se sont effacés, indéterminés peut-être, étreints de mélancolie et de solitude ; ils ont pris une longue barque et voguent dans l’émotion et le retrait, dans la nuit déjà très loin. Et ils et elles ont rendu à l’anonymat, à une sorte de liberté apatride ces éléments de tissage que Mariam lave, feutre, coud, assemble, dispose dans un nouvel agencement agile des formes et des couleurs.

 

 

 

 

Leurs tissus, leurs effets (quel beau mot !) parlent pour eux, eux les absents qui se sont repliés, là-bas juste derrière la montagne de Justin au sud de l’atelier. Derrière la montagne, c’est camp du Drap d’Or. Derrière la montagne, c’est tour de Babel dont les tables et les étagères de Mariam en son atelier montrent les reliefs du perpétuel festin.

*

 

Ou bien étagères et tables montrent les accessoires de scène, disponibles à la grande recomposition dont l’intelligence de l’artiste, haute dame du Caucase qui a traversé toute la Méditerranée jusqu’à nous, va enchanter notre vie de fond de vallée.

 

 

 

 

Mariam n’est pas la démiurge à la virile posture comme les trois mythiques énonciateurs que je disais plus haut : Vâlmîki, Jean et Hésiode. Elle est la démiurge beaucoup plus souple et humaine, profonde, sensible et magicienne, Médée ayant dépouillé toute fourberie : ce ne sont pas des pièces de tissu qu’elle s’approprie. Ce qu’elle saisit, c’est un legs prolixe d’humanité entrelacée. Elle l’observe, l’écoute, le met en travail, le recompose, le recompose complètement. Elle est bien démiurge, mais démiurge par création profonde au cœur même de la transmission.

 

 

 

Voici, un corps féminin attend sa vêture, son lent baptême par un habit de laines libres incrustées d’épisodes d’ancêtres, de phrases de récits sur des rivages inconnus ; comme une archéologue fugace, comme une éphémère anthropologue, Mariam recompose pour la personne un alphabet, une langue peut-être, que le corps féminin va mettre en verve, en vie, par l’assemblage fluide des éléments. Et la sève, le sang qui donne vie à l’ensemble composé, re-composé, c’est l’intelligence de la jeune artiste.

 

Un matin enfin, assemblées, cousues, souples et logiques, au loin s’en vont les œuvres de Mariam, les bustiers, les gilets, les chapeaux, les étoles, les robes qui voyagent sur les hanches et les torses, sur les corps des voyageuses, sur les chanteuses de l’Opéra de Paris, sur la tête de la Sicilienne, sur la tête de la Milanaise, sur la tête de la cultivatrice de Luc en Diois, sur les épaules de la femme de Canton. Et la robe, et l’étole que Mariam assemble avec les longs pans de laine qu’elle feutra, installent la femme qui les porte dans une fable nostalgiquement somptueuse où une porte du paradis s’ouvre et reste entrebâillée, avec un léger murmure.

*

 

 

 

Yves Bergeret

 

***

Le Site internet de Mariam Partskhaladze s’intitule : mp-creationtextile.com

*****

***

*

 

 

Ce qui tremble près de l’image

 

1 / Dessin couleur  suivi de  2/ Charrette

[Charrette / Carretto se lit ici bilingue en italien et en français, avec une vivace traduction du poète Francesco Marotta]

*

 

 

1

Dessin couleur

 

 

Le chien lui a mangé la joue

Son père tue le chien. On recoudra les restes après.

Saoul son père le bat. La mère chasse le père.

Beau-père plus brutal encore. Lui s’enfuit.

Sans joue. Sans langage.

Agresse ses instituteurs. Fuit ses foyers d’accueil.

Son corps grandit. Très velu. Très maigre.

Dans les bagarres il perd la moitié de ses dents.

Il parle très peu, bégaie, s’enflamme.

Trois fois condamné à la prison tant il frappe.

A peine ses phrases s’organisent-elles, il fuit,

frappe, se tait. Ironise. Il vit à la rue.

 

 

 

 

Il ne sait pas qui il est.

Il ne sait pas s’il est.

Il ne sait pas qu’il est.

Il n’a pas notion que l’on puisse savoir.

 

Il fait un enfant que la maladie

tue six ans après et la mère s’enfuit.

Il se saoule à mort, n’y arrive pas.

Il conduit à toute vitesse, se jette

avec sa voiture dans le vide.

Il est et n’est pas.

 

 

 

 

Depuis vingt ans il dessine à très gros traits noirs.

Feuille à même le trottoir ou sur les genoux.

Il dessine des bolides dont les profils hésitent

et puis des maisons fermées, des manoirs

clos, des châteaux fortifiés.

Gros sont les traits, qu’il gomme, déplace, reprend,

très gros sont les traits, piliers qu’il plante

dans la tempête océanique puis déplace vers

la banquise mentale puis gomme et resserre

écarte resserre ; ce sont les côtes des poumons

de la vie, dessiner est respirer,

il gomme et resserre éloigne joint dilate gomme ;

ce sont les nervures de la grammaire

qu’il va donner au monde puis à lui-même.

Dessiner sera naître à soi-même.

Mais hargneuse comme hyène la violence lui a

toujours refusé d’être et le recrache hors parole.

 

 

 

 

Car dès qu’à grands traits noirs la feuille

du dessin en deux dimensions devient une harmonie

possible posée comme une jetée de pierre

dans l’océan de pure violence, il prend sa boîte de gouache

et ses tout petits pinceaux. Avec l’acharnement du miniaturiste

avec l’insensibilité du chirurgien il couvre d’aplats épais

tous les traits, les exclut du pardon, cache l’harmonie envisagée

par un paravent de couleurs fortes sans dégradé ni modelé.

 

Sur la violence brute il a posé la feuille vierge,

sur la feuille il a tracé un relevé de la vie possible,

sur le relevé de la vie possible il a serré le masque coloré

assourdissant, sans fenêtre ouverte, sans trou

pour les yeux ni pour la bouche qui veut souffler

et parler ni pour la bouche qui veut poser le baiser.

La couleur est son maquillage de mort.

 

 

 

 

Il essaie de vendre ses peintures.

Ni lien de parole avec personne, ni lien d’affection

avec personne, ni lien de quoi que ce soit,

mais juste la survivance et l’effroi qui se perdent

eux-mêmes dans un rêve vorace et sans contour.

Ah, vendre des peintures…

Mais c’est trop car l’acheteur qui aime ses couleurs

aime ce qui cache cela qui seul compte et

ne peut être aimé, et qui s’enfuit de honte

et d’extrême pudeur, l’utopie

d’harmonie de la vie et l’élaboration de la personne

qu’il n’arrive pas à être. Car ses deux pieds sont

coulés dans l’entrave de bronze de la violence

qui le viole sans fin.

 

Le dessin qui sauve, le dessin qui enfante,

ah c’est déjà trop de vie, le dessin qui sauve,

vite le faire suffoquer sous la couleur, mais entre couleur

asphyxiante et trait de vie balance la vague

silhouette de la personne, terne pantin

que Kleist approcha mais qui s’en va de

guingois par un jour gris,

mendiant sur le trottoir.

 

 

 

 

Sur le trottoir passent debout les marcheurs

silhouettes grises sans âme

qui ne voient pas, qui ne voient ni dessins en cours

ni fortes peintures rigides, qui parlent par seuls stéréotypes

hors vie hors lien et mâchonnent le pain fade

écarté de la vie et du sable cristallin où se jette la vague

tandis que reflue la précédente ; lui est le poisson

rejeté sur le sable par le ressac mais pourtant sans

s’asphyxier. Quelque chose en lui veut vivre.

 

De ses feuilles de couleurs qui s’abîment dans son gros sac,

de ses feuilles peintes qu’il vend parfois

est-ce qu’il ne fait pas un castelet de guignol

où s’agiteraient des silhouettes en mimant la vie ;

mais pour dresser ce castelet il faut une mémoire

et lui n’en a pas, ou si peu, occupé aux aguets

à survivre, se battre, désirer, refluer, bondir, rêver

hors temps.

 

 

 

 

De ses feuilles de couleurs qui s’abîment dans son gros sac

est-ce qu’il ne fait pas un radeau que le ressac

emporterait un matin de grande marée ;

mais pour assembler ce radeau il faut une mémoire.

 

 

De ses feuilles de couleurs qui s’abîment dans son sac

est-ce qu’il ne fait pas un jeu de cartes, de grandes cartes

robustes dont il bat et rebat son destin ; mais jeu de cartes

et destin demandent une mémoire et de prévoir un peu

d’avenir et lui n’a jamais appris, n’a jamais connu

ce qu’est le temps. Et pourtant chaque trait noir du dessin

avant que la peinture ne le cache est l’aiguille,

la petite, l’aiguille, la grande, qui lui indiquent que l’heure

existe et que se construit au fil des heures et des jours

la personne à laquelle il n’accède pas.

 

 

 

 

***

*

 

2

Charrette

Carretto

la version italienne est l’oeuvre du poète Francesco Marotta

 

 

 

 

Crépitent par dizaines près des cailloux les images de fer

par dizaine les images de bois.

 

Tremble depuis sous les talus d’herbes sèches

le souffle d’entre les pierres.

Qui nous insuffle la vie du sol, des ancêtres, des graines,

des maléfices, des aromates, des bonheurs.

 

Est-ce qu’en mars ce sont seuls les merles qui chantent,

n’est-ce pas aussi la rude et rouge foule

qui petite tout près du sol

tressaute sur le chemin de terre ?

 

Tintinnano vicino ai sassi decine di immagini di ferro

decine di immagini di legno.

 

Vibra dal fondo dei dirupi di erbe secche

il soffio tra le pietre.

Che ci infonde la vita della terra, degli antenati, dei semi,

dei sortilegi, degli aromi, delle gioie.

 

Sono solo i merli a cantare, a marzo,

o sono anche le minute figure ruvide e rosse

che a un palmo dal terreno

sobbalzano sulla strada sterrata?

 

 

 

Crépitent près des cailloux les images des saints

les têtes de chevaux et de griffons,

les casques guerriers, tous petits peints très vifs.

Un mètre au dessus des cailloux crépitent les images.

 

Tremblotent près des oliviers gris

le discord et l’accord et le discord

des cent quarante six bouts de bois peints

ensemble allant au pas du cheval

qui tire les bras de la charrette.

 

Si ce n’est en plus par jour de pluie la boue qui gicle,

c’est chaque jour la dure tragédie de vivre qui gicle

et accroche et colle ses images à l’essieu, aux ridelles,

aux bouts de tout bois, de tout fer qui font corps

membré démembré de la charrette,

allant son chemin pour commercer,

pour cultiver. Merci forgeron, merci ébéniste,

merci peintre qui osez qu’on tremble encore plus fort

que l’île du volcan, que la terre du séisme,

que la colère du seigneur, que le châtiment

des dieux aveugles et de la mort absurde, merci

à vous qui démultipliez à un mètre du redoutable sol

la splendide frénésie de l’image

qui par ironie, par parodie, par fierté

sauve.

Tintinnano vicino ai sassi le immagini dei santi

le teste di cavalli e di grifoni,

gli elmi guerreschi, tutti piccoli, dai vividi colori.

Un metro al di sopra dei sassi tintinnano le immagini.

 

Traballano vicino agli ulivi grigi

il disaccordo e l’accordo e il disaccordo

di centoquarantasei pezzi di legno dipinti

che vanno insieme, al passo del cavallo

che trascina le stanghe del carretto.

 

Se non basta in un giorno di pioggia il fango che schizza,

è la dura tragedia quotidiana del vivere che inzacchera

e si appiccica e incolla le immagini all’asse, alle sponde,

alle estremità di ogni legno, di ogni ferro che compone

la parte stabile o snodata del corpo del carro,

che prosegue la sua strada verso il mercato,

verso i campi. Grazie fabbro, grazie ebanista,

grazie pittore che riuscite a farci tremare ancora più

dell’isola vulcanica, della terra sismica,

della collera del signore, del castigo

degli dèi ciechi e della morte assurda, grazie a voi

che moltiplicate a un metro dal temibile suolo

la splendida frenesia dell’immagine

che con ironia, parodiando, con fierezza

salva.

 

 

 

Avec chacun des rayons des deux roues

tournent les torses des laquais narquois du destin,

leurs têtes trop coiffées, leurs fronts très peignés,

manège, cartes à jouer, tournoi de pacotille

dans son cliquetis splendide sur les cailloux.

Con ognuno dei raggi delle due ruote

girano i busti dei servi beffardi del destino,

le loro teste acconciatissime, le fronti ben pettinate,

giostra, carte da gioco, torneo di paccottiglia

col suo rutilante ticchettio sopra i sassi. 

 

 

 

Sur le plateau entre les deux roues

les fagots de bois, les boisseaux,

les faisceaux, les sarments de vigne,

les sacs de grain, les tonneaux ;

et des dieux s’en vont par la colline

et par l’autre colline en grinçant des dents.

 

Entre les flancs peints sur le plateau

jambes allongées, dos appuyé à l’éphémère amour,

la jeunette resserre sa ceinture.

 

Entre les ridelles l’amoureuse endormie…

Entre les songes de son sommeil

les images bondissent

dont les couleurs saisissent par le col

les chevaux fous, les cris

de la tragi-comédie.

Sul pianale tra le due ruote

le cataste di legna, i recipienti,

le fascine, i sarmenti di vite,

i sacchi di grano, i barili;

e gli dèi se ne vanno per la collina

e per l’altra collina digrignando i denti.

 

Tra le fiancate dipinte sul pianale

a gambe distese, la schiena appoggiata al suo amante,

la giovane donna si sistema la veste.

 

Tra le sponde l’innamorata addormentata…

Tra i sogni del suo sonno

rimbalzano le immagini

i cui colori afferrano per il collare

i cavalli imbizzarriti, le grida

della tragicommedia. 

 

 

05 Charrettes

 

 

« Mon kaléidoscope de fer et de bois,

dit le charretier,

avance par hoquets sur la piste dure.

 

Ma fortune

avance par brouillages sur la rage des voisins,

par jeux et farces sur la joie des cousins.

 

Mes graines, mes semences fuient

par tous les trous de la charrette.

La piste de terre blanche, le champ voisin,

le pré jaune tendent le cou.

«Il mio caleidoscopio di ferro e di legno

avanza a strappi sulla pista dura,

dice il carrettiere.

 

La mia fortuna

avanza con difficoltà sulla rabbia dei vicini,

con giochi e scherzi sulla gioia dei parenti.

 

I miei grani, i miei semi fuoriescono

da tutti i buchi del carretto.

La bianca strada sterrata, il campo attiguo,

il prato giallo allungano il collo.

 

 

 

 

A ma charrette on rase gratis, je burine les cous.

J’assassine ou j’embrasse.

Eh ma charrette, v’là que j’l’arrête

et qu’le ch’val pile net.

 

Tout le paysage, les cyprès de Maurizio,

les foins de Concetta, le bosquet de Riccardo

s’écartent en courant,

se cachent dans le silence

en attendant que reprenne le récit

du voyage, du travail.

Sul mio carretto ci si rade gratis, io cesello i colli.

Ammazzo o abbraccio.

Eh il mio carretto, ecco che ora lo fermo

e do una ripulita al cavallo.

 

Tutto il paesaggio, i cipressi di Maurizio,

il fieno di Concetta, il boschetto di Riccardo

si allontanano di corsa,

si nascondono nel silenzio

aspettando che riprenda il racconto

del viaggio, del lavoro.

 

 

 

 

Allez, charrette à deux roues, à deux bras,

tu n’as de vie, tu n’as de sens qu’en allant,

qu’en portant par les chemins de terre et de caillasse

de quoi faire vivre ton maître et sa famille.

Allez, charrette à deux roues, à deux bras,

tes roues de bois cerclées de fer

crépitent si bien que tu nous fais une symphonie

mi-muette, une fanfare d’images, de formes et de couleurs.

Tu es ma jeune diablesse adorée

qui racle si bien ma pauvre terre sèche

qu’elle recrache à foisons les roulades jubilantes

des esprits du sol que tu déchaînes. Et ces pitres,

ces pitres diaboliques laissent en menue monnaie

du grand rite les images en foule criarde sur les prédelles,

sur les ridelles veux-je dire, sur les rayons des roues,

sur les bras. Et dans mes yeux. Et je chantonne

avec cailloux et saints et figurines folles

ma vie qui roule si mal si jeune si folle

par caillasse, foire des bourgs et champs secs. »

Forza, carretto a due ruote, a due braccia,

tu non hai vita, non hai senso se non andando,

se non portando per le strade sterrate e pietrose

quanto basta a far vivere il tuo padrone e la sua famiglia.

Forza, carretto a due ruote, a due braccia,

le tue ruote di legno cerchiate di ferro

vibrano così tanto da creare una sinfonia

a tratti muta, una parata di immagini, di forme e di colori.

Tu sei il mio diavoletto adorato

che raschia a tal punto la mia povera terra secca

da farle risputare a profusione il discanto festoso

degli spiriti del suolo che tu liberi. E questi buffoni,

questi diabolici buffoni lasciano come piccola ricompensa

del grande rito la folla di immagini sgargianti sulle predelle,

intendo dire sulle fiancate, sui raggi delle ruote,

sulle stanghe. E nei miei occhi. E io canticchio

con sassi e santi e figurine folli

la mia vita che si trascina a stento così giovane così pazza

tra la ghiaia, in una fiera di borghi e aridi campi».

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

Les photos qui accompagnent le poème Charrette ont été prises dans le Musée de la Charrette Sicilienne (Museo del Carretto Siciliano), à Aci Sant’Antonio, entre le pied du volcan et Catane.

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

Le Jardin bâti de Giuseppe Leonardi, à Zafferana, en Sicile

 

 

 

 

 

Le versant est de l’Etna est loin d’être calme. Là, Zafferana, petite ville sous l’immense volcan reçoit régulièrement des pluies de cendres. Là, les puissantes coulées de lave de chaque éruption se précipitent dans le large et très profond ravinement de Valle del bove : ravinement splendide, sauvage, labyrinthique. Pendant des années, j’allais, dormant à la belle étoile, écrire et peindre sur son rebord nord, au dessus du refuge Citelli, au risque de recevoir une bombe volcanique. Dans ce versant le cyclope Polyphème vivait dans sa grotte ; Ulysse et ses marins lui ont échappé par ruse puis Ulysse l’a nargué ; Polyphème, l’œil crevé, a jeté dans la mer vers le sarcasme d’Ulysse des blocs de lave : ce sont les écueils pointus juste au large de la côte basaltique, là.

 

 

 

 

Lors de la grande éruption de décembre dernier, la pente ici a fortement tremblé. Des pans de murs se sont effondrés dans la rue principale de Zafferana. Une déviation oblige à circuler quelques cent mètres plus bas, par le quartier Fleri. Il y a deux jours passant là j’ai remarqué une étrange suite de petits bâtiments jaune vif. Cette fois ci nous nous arrêtons car, sans aucun doute, il s’agit d’une très vivace « installation » d’art brut. J’ai connu une « installation » de cette ampleur dans la banlieue de Nicosie, à Chypre, en 1996 ; une autre encore plus originale dans un quartier Tamoul de la ville du Port, à La Réunion, en 2013. On pense bien sûr au Palais idéal du facteur Cheval, dans la Drôme.

 

 

 

 

Je salue la maîtresse de maison, charmante, âgée, et lui dis mon admiration pour ce jardin de grandes sculptures à dominante jaune. Le rouge aussi est présent partout, le vert un peu également, un tout petit peu de blanc. « Mais regardez donc, Monsieur, entrez, prenez des photos si vous le voulez. Vous voulez un café ? ».

 

C’est une douzaine de constructions maçonnées, à la fois très aériennes et un peu lourdes. Une sorte de village héroïque. Déployé dans le jardin entre la rue et la maison d’habitation. Certaines constructions jaunes laissent voir leurs petits habitants, d’une dizaine de centimètres de haut. Sur des balcons ou par des portes entr’ouvertes. Ci et là apparaissent aussi des figurines pieuses. Également une grosse Tour de Pise bien inclinée. Également trois arcs de cercle de plein cintre sous lesquels passer. Également quatre ou cinq étranges fleurs de maçonnerie, au moins aussi hautes que les petits bâtiments ; l’une d’entre elles a été fortement déséquilibrée par le tremblement de terre de décembre.

 

 

 

 

Enfin surmontant le tout, un extraordinaire palmier métallique rouge de trois mètres de haut, un autre palmier métallique jaune de même hauteur et une plante métallique jaune encore plus haute, cinq mètres sans doute, où culminent des figurations de figuiers de Barbarie à virulentes épines ; ou bien un haut bouquet de soleils criblés de trous et aux courts rayons acérés. Puis dans la végétation naturelle du jardin d’autres groupes de figurines, commémorant gravement la volonté humaine de rester stoïque, ironique, fier, face aux violences de la vie et à la rage du volcan.

 

 

 

 

 

Arrive l’artiste, infirmier de bloc opératoire, âgé. Il a été aussi pilote de rallye. il s’appelle Giuseppe Leonardi. Il a travaillé pendant des années et des années à l’élaboration de cette sorte de cité sacrée-profane, animiste, laïque-pieuse. Des petits drapeaux italiens et des figurines des puissants Saints locaux, dont la Sainte Agathe extrêmement populaire en Sicile, renforcent avec solennité et non sans quelque ironie la majesté de l’ensemble. Et voici aussi quelques ferronneries, pour les balcons des petits bâtiments ou certains ornements circulaires ci et là.

 

 

Et deux étranges structures cubiques très légères en fer et pièces rectangulaires de verre coloré : des sortes d’abstractions que n’auraient pas désapprouvées Mondrian ni Vasarely. A la nuit des projecteurs posés ci et là par Giuseppe Leonardi libèrent sûrement la magie de ces carrés de verre coloré. En somme, une double quadrature du monde mis en ordre tandis que quelques kilomètres plus haut à l’ouest dans le ciel le volcan conique perpétue sa menace.

 

 

 

 

A l’entrée du jardin Giuseppe Leonardi a assis un gros lion, gardien des lieux. De ses yeux vigilants glissent des larmes de sang, que l’artiste lui a peintes Car en silence le lion marmonne les légendes tragiques et braves des héros de jadis et de maintenant.

 

 

 

 

Dans le dos du lion, un peu plus loin, des gardes armés en plastique rehaussés de peinture protègent une princesse habituellement invisible derrière la porte à double battant d’une tour carrée, jaune bien sûr ; puis la même scène de l’autre côté de la tour. En haut de la tour, de nombreux petits drapeaux italiens. D’ailleurs pour un anniversaire récent de son mariage l’artiste a organisé une fête en grandeur nature et un défilé en ville avec une charrette traditionnelle dont il a peint lui-même les scènes épiques, fertiles à l’inspiration du « cantastorie », ce chanteur de rue qui, s’appuyant sur des images peintes que le public voit, chante les légendes, les rebellions, les gestes héroïques.

 

 

 

 

Lorsque je demande à Giuseppe Leonardi et à sa femme s’ils ont donné un nom ou un titre à l’ensemble de cette magistrale « installation », ou même des titres à chacune des constructions jaunes ils répondent en me montrant des cartels de plastique bleu : ils portent la mention « ceci a été conçu et réalisé par Giuseppe Leonardi en 2012, pour la Beauté de Zafferana », sur un autre cartel, le même texte mais « … en 2009 », etc.

Comme si langage ordinaire ne pouvait coiffer par des intitulations ni embrasser cet ensemble artistique qui déborde largement l’usuel, le rationnel, le convenu. Comme la lave du volcan, l’œuvre échappe ici à l’emprise académique. Elle est lave jaune de l’intuition artistique, lave pacifique, elle.

 

 

 

 

Tandis que je converse chaleureusement avec l’artiste et son épouse, arrive peu à peu la famille, joyeuse, hospitalière. Chœur se réunissant autour des grands parents, sous les auspices de la pensée libre.

Tandis que là-haut gronde le volcan qui nous prépare je ne sais lequel de ses mauvais coups.

Cependant dans deux grandes cages à l’arrière du jardin bâti un paon nous observe ; quatre splendides perruches inclinant leurs têtes en tous sens pépient leur contrepoint au chœur familial qui entoure notre conversation.

 

 

 

 

Avant de partir je demande la permission de photographier l’artiste et sa femme : très courtoisement ils s’assoient de part et d’autre du vigilant lion.

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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