archive | Histoire vivante de l’art RSS pour cette section

Outils, empreintes, vache

Ecrit le 16 juin 2022, avec trois dessins que Soumaïla Goco Tamboura a créés à Nissanata, dans le Sahara au nord du Mali, sur papier ordinaire de format A4, sauf un en format A5, en février 2007.

*

Cet hommage à Soumaïla Goco se lit aussi dans un traduction italienne splendide et d’une grande fermeté, du poète Francesco Marotta. La voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/06/20/la-mano-che-canta/

*

Ta vie est sable, grains de sable, sable, servitude. Sur ta peau sèche des guenilles ; à tes mains des bouts de bois arrachés à une fissure dans le rocher. Avec les bouts de bois que tu frottes et polis et frottes et tailles tu fais béquilles que tu donnes à la vie, à ta vie et tu la fouettes, cette vie d’âne, cette vie sous étoiles piquantes et dans sable grinçant sous tes paupières.

.

Tu prends la feuille à petits carreaux, c’est ton radeau sur le sable, ta table de vie, ton calendrier de rites et de navigation dans le continuel naufrage, le naufrage que tu trimballes sur tes épaules et relèves sur ton visage si se lèvent le vent de sable et la tempête qui va accabler encore tant des tiens et les mettre à genoux dans l’esclavage. Pauvre feuille de papier frêle, tu ne sais comment l’approprier ni à qui. Tu as demandé des crayons de couleur et deux stylos à bille. Tu poses leurs pointes sur la feuille, ils sont des poteaux de tente, la tente qu’immédiatement au dessus de la feuille tu dresses contre le ciel, contre le soleil et contre les étoiles qui ne savent pas t’indiquer un sentier où se dissolve le mystère.

.

Tu grattes le papier, tu grattes au stylo, au crayon. Tu attrapes la tente du ciel, tu attrapes les vents brûlants et sauvages et tu mets tout cela à plat sur la feuille. Ta vie sur la petite feuille, à plat, à plat comme la peau du lézard que tu écrases près de la mare asséchée.

.

Ta population d’objets ligneux allongés les uns à égale distance des autres, c’est ton cimetière aimé, la foule des bras de ta colère, la paix de la terre en son sommeil de brute où vont, parallèles, tes deux pieds nus.

*

Après la nuit, la nuit dure comme tes omoplates posées contre ton sommeil et comme ta peau tendue en vrai cri entre deux montagnes, tu prends la deuxième feuille et commences à la partager d’un axe central de petits carreaux dont tu croises les minuscules diagonales rouges, rouges comme autant de crachats au milieu de l’incantation quand gonflée de tant crier ta gorge crache salive mêlée de poussière et de sang. Tu craches. Ton crachat répété sans fin coud les deux parts de la vie, une part par jambe, par œil, par main.

.

En plein centre de la feuille tu colores au crayon en cinq couleurs le damier ; tu le bornes en forme de losange, tu le poses sur la pointe. Tu creuses dans le cœur plat de la feuille le puits de ta pensée. Il est profond le puits. Il n’a aucune profondeur. Tu es son fond où grouille l’eau de la liberté. Il n’y a aucune eau qui se reflète car la liberté n’existe pas. Les petits carrés colorés, tu tournes leur ensemble de 90 degrés, la terre chavire, tu ne chavires pas, tu laisses aller comme chiens fous ton stylo à bille rouge et le stylo à bille bleu, en tous sens ils courent, ils bondissent sur place, ils ont attrapé en plein milieu de ton sommeil toutes les étoiles qui sont là haut la nuit et sont les racines desséchées des noms de ceux qui ont peuplé ta terre depuis toujours, avec chèvres et vaches, bouts de bois, guenilles sales et somptueuses. Elles courent, elles bondissent sur place les empreintes de tous. Jamais ne se heurtent. Jamais ne se piétinent.

.

Où flottent les empreintes, sur ta deuxième feuille, petite mare sèche, océan nouveau-né par-dessus tous les sables de ta vie ?

.

Tu dresses deux échasses immenses, de part et d’autre de l’axe central, deux échasses, est-ce que ton grand oiseau sans tête est tombé à plat, à son tour, sur la feuille, du levant au couchant, du sous-sol au zénith, ces deux pattes palmées écrasées à plat en bas de la feuille, mais alors le losange-puits du centre de la feuille est le corps, le cœur palpitant. Ton oiseau acéphale, c’est toi, battant des ailes pour l’envol qui ne vient jamais. Tes deux ailes sont minuscules, mon pauvre, tout là-haut, bichromes, ta tête est infime, car elle t’a échappé, mon pauvre, non, elle flotte là au dessus de la feuille, à trente centimètres d’elle tandis qu’à bout de souffle tu dessines, pauvre acéphale, enivré d’avoir perdu le sens.

*

Alors sur la troisième feuille qui a jeté le quadrillage, qui est démente, qui est demi feuille, qui est monde coupé en deux, qui est un seul de tes poumons, qui a fini la gémellité de ton souffle et de ton battement de cœur, alors voici le noir. Un noir. Seul. Tu le haches et hachures et reprends et ressasses comme, je crois, une contre-pluie, une pluie. Ici tu dessines ta montagne, on dirait.

.

En bas quelques arbustes, du bois desquels tu tailles tes outils que tu ranges à plat sur la première feuille. Puis la masse de ta falaise. Puis à droite l’aiguille creuse où vit le grand génie impitoyable qui harcèle quiconque ne le vénère pas ; puis, juste à sa gauche, en six petites dents les restes du village des ancêtres auxquels tu penses sans cesse, mais toujours en silence ; puis tout à gauche les trois hautes pointes de ta montagne sur lesquelles a grimpé en 2000 un poète ayant l’écriture, ayant aussi la lecture de la montagne même la plus étrangère.

.

Tu as attrapé certaines étoiles et a aligné leurs empreintes depuis tout en bas, tournant autour de la montagne, allant à l’engorgement entre l’aiguille creuse du génie féroce et les ruines des ancêtres. « Voyez, allez, apprenez, c’est le chemin de la vie que vous devez mener, bâtir, terrasser, inventer. Moi, je broute ma vie autour de mon rocher. Mais c’est ma vie-empreinte que je veux vous donner, recevez ces pierres aussi vides que les étoiles, recevez. »

.

La petite feuille, comme les deux premières, est à plat sur le sable. Voilà, on la change de sens. Le haut en bas. L’aiguille creuse du génie mortel pend à gauche, c’est la queue géante de la vache. Tellement puissante qu’après cette queue elle a six pis, quelques-uns maigres, six pis, oui. Tout à droite sa tête baissée broute l’herbe qui n’existe pas dans le sable. Elle broute. Elle est tenace, têtue. Elle invente. L’herbe poussera. Elle crée. Le flot des gouttes de son lait file de l’engorgement entre sa queue et ses pis, flot de son lait – récit qui file aux étoiles vides, récit-empreintes en file que pas à pas tu parcours, crées et nommes de ta main, de ta main dans laquelle ta gorge se ramasse et va chanter.

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Autels Saint Expédit, île de La Réunion

Cet article, grâce au poète Francesco Marotta, se lit en italien à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/06/08/gli-altari-di-santespedito/

*

Depuis très peu à l’échelle du temps géologique, trois millions d’années… des masses de magma poussant perçant perçant la croûte terrestre, ici au fond de l’Océan indien ; sans plateau continental, masses montant pressant montant émergeant : l’île naît. Et puis la chambre magmatique creuse du volcan qui crée cette île très jeune s’effondre, laisse place à trois « Cirques » profonds ; mais la poussée crée une nouvelle chambre à peine plus au sud-est dans l’île. Et crée un nouveau cratère actif.

*

Puis sur la jeune masse minérale émergée, le tapis végétal d’une épaisseur infime vit avec toute l’exubérance qu’entraîne un climat océanique tropical… robustes hautes fougères arborescentes partout…

*

A l’échelle du temps humain, très récent est le peuplement de l’île : il débute au seizième et surtout dix-septième siècles… très faible peuplement, juste aux premiers temps une escale sur la route maritime des Indes ; aucun peuple autochtone qui aurait été exterminé ou soumis ; pendant un siècle et demi esclavage faible numériquement, les « marrons » montant au centre de l’île refonder leur liberté dans les « Cirques », difficiles d’accès.

A présent sur cette terre très jeune et encore meuble dans les pentes basses profondément ravinées du volcan le peuplement progressif commence à peine un métissage. Chaque peuple apporte dans le « tapis sonore » de l’île son marquage d’espace par les signes de son patrimoine culturel et par les traces de sa propre oralité, Tamouls, Mozambicains, Somaliens, Chinois, Arabes, Européens… Chaque peuple les glisse dans les resserrements urbains et, plus encore, dans les plis de la roche, les coudes des routes, la touffeur du tapis végétal.

A peine l’esquisse d’un début de métissage, en particulier dans les usages du sacré. Les sacrés, pour le moment, se côtoient. Le marquage chrétien européen ne domine pas, s’effrite lui-même, parfois se recompose dans des rites que Rome aime peu.

*

Il y a un siècle et demi de pieuses personnes plutôt chrétiennes ont découvert que dans cette île au bout du monde, cernée de requins, tremblante et éruptive, battue par de violents cyclones en hiver, la protection sacrée d’un très sincère converti d’il y a… deux mille ans serait efficace. Saint personnage, a-t-on décidé, colonne vertébrale d’un des sacrés de l’île. Aux immenses pouvoirs, bénéfiques et dangereux. Un officier romain. Oui, romain ! On l’appelle saint Expédit : ce qui veut dire tout simplement « officier » car un centurion romain ne porte pas de bagages, d’impedimenta, alors que le légionnaire de base est un impeditus, un « chargé de bagages ». Nulle part ailleurs que sur l’île on ne le connaît ni ne le vénère ; après avoir hésité Rome ne le reconnaît pas. Selon qui parle de lui, bien sûr dans l’oralité, il dispose d’une armée de 54 soldats ou 487 ou 53021, etc. Rival ou cousin d’Anjuman qui, hindouiste, bondit avec ses dizaines de milliers de singes divins pour sauver Rama et son amante sur l’île de Sri-lanka.

Tout le monde sait dans l’île que l’intervention de saint Expédit est efficace, sollicitable et, tant pour soi-même que pour autrui, redoutable.

Un peu partout où il y a eu ou pourrait y avoir danger, on s’affaire à fixer par de très curieuses petites accumulations d’objets, au plus 50 centimètres de haut, le pouvoir du Romain sanctifié émergé de l’océan indien ; on dit alors qu’il s’agit d’une « chapelle » même si c’est un surplomb de basalte qui réunit les pieux bibelots.

*

La route sinue sous une falaise de basalte très dur. De l’autre côté de la chaussée étroite le trop bas parapet bas protège peu d’une chute dans le vide. Accidents : plus d’un est mort ici. Ou pourrait mourir.

On installe une « chapelle Saint Expédit » en mémoire des morts et afin d’empêcher de futurs accidents mortels. Ce faisant, grâce à l’effigie enfermée derrière la grille et à une profusion de fleurs en plastique rouge, adjuvantes de la petite effigie du Romain, on verrouille la violence destructrice du lieu. On se propose de fixer ici le destin dans une stabilité non mortifère.

Et il en va de même de multiples lieux accidentogènes sur les routes, les chemins et les carrefours de l’île.

Curieusement la statuette magique du Romain destinée à maîtriser le danger passé ou futur, on la cache à moitié, comme une confidence. Enfouie sous une sorte de niche de ferraille et béton peinte en rouge ou dans la pénombre d’un auvent de basalte, ou même dans cette voute naturelle qu’a laissée la lave déjà refroidie en surface quand en dessous la lave visqueuse encore incandescente continuait de couler. Dans le basculement de l’ombre à la lumière on dresse la statuette : pas ailleurs.

*

Souvent la statuette du saint est abritée dans sa case serrée, ouverture unique face au passant, ouverture parfois entravée d’une grille : pour empêcher un impie de voler quelque objet du microsanctuaire, mais plus encore pour que la haute densité de pouvoir magique animiste ne se répande pas en désordre au dehors, brûlant l’herbe, la fougère, les pieds nus des enfants et le lézard indiscret. C’est la tente du centurion, n’est-ce pas ; c’est aussi la prison dorée, non, rouge, où on le garde pour qu’il n’aille pas porter ses pouvoirs on ne sait où.

*

L’acte de dévotion ne se manifeste pas seulement en posant sous l’auvent ou dans la « chapelle » la petite effigie du Romain ; l’efficacité se concrétise avec la flamme de la bougie, nécessaire. Dans le moindre autel, une, deux, une foule de bougies, toujours au moins une allumée on ne sait par qui. Flamme à multiples fonctions : chasser les moustiques et autres insectes gênant une pieuse visite, purifier le lieu de tout miasme ensorcelé, beaucoup plus profondément devenir la contre-flamme modeste et ironique de la flamme titanesque qui brûle dans la chambre magmatique. Contre-flamme du feu d’enfer au fond du cratère actif, là-haut, derrière la forêt.

Auvents ou « chapelles » montrent avec redondance la cire écoulée puis solidifiée, lave tendre et blanche née de la consomption de la cire par la flamme de la mèche, menue prière têtue, dévotion de fourmi dans le flanc même du volcan surgi du nulle part de l’océan. Minuscule volcan, à foison, dizaines de minuscules volcans parodiant et réduisant le pouvoir effroyable du grand volcan qui a été capable de surgir du fond de l’océan. Chapelet des minuscules volcans parodiques cernant le grand monstre de lave et de feu, tout là-haut.

*

Mais la couleur dominante, parmi la surabondance du vert végétal tout alentour n’est pas le blanc de la coulée de cire ; elle est le rouge, puissant, posé et re-posé très souvent, on pourrait croire à chaque grosse pluie. Tout le bâti de la « chapelle » redonde de rouge vif.

Récurrence insistante du rouge, dont l’indispensable blanc de la cire fondue est le ténu contrepoint. Rouge floral et même rouge des abondantes fleurs en plastique, rouge, rouge. Je remarque dans un auvent de basalte faisant clin d’œil à la grotte de Lourdes un très rare bleu marial. Je remarque ailleurs une menue effigie d’un Christ presqu’achrome tant il est secondaire par rapport au Romain.

Ou encore ailleurs un saint Georges, appauvri à deux seules dimensions. Ses couleurs imprimées sur la feuille s’effacent tant qu’il n’en reste à vrai dire que le geste épique contre le dragon et surtout le cadre de plastique doré et la végétation de plastique verte et, avant tout, rouge.

*

Pourquoi tout ce rouge vif partout ? Nés sur l’île et de culture populaire, mes amis réunionnais répondent immédiatement : c’est la cape du centurion, capitale comme celle de saint Martin, l’autre officier romain sanctifié mais lui en Touraine. C’est la cape sacrée, coupée en deux pour protéger du froid de l’hiver en Touraine, cape sur l’île répétée mille fois pour protéger de tout malheur, de toute mort, à commencer par la coulée de lave rouge : cape à jeter sur la terrifiante géologie de l’île afin de l’humaniser, afin d’en appauvrir la puissance infernale. La cape est d’un rouge puissant répété à tout vent autour de l’autel afin de parodier et anéantir les effets de la lave incandescente, qui est hyperbole de rouge.

*

Le saint Romain prolifère. A chaque petit autel il se dédouble, il se réplique, il se répète plusieurs fois. Il n’est pas le réceptacle de quelque relique, de quelque micro-élément surnaturel tombé de la transcendance que le sculpteur aurait enfoui et dissimulé par exemple dans le torse de l’officier. Il n’est pas l’unique statue intercesseure vers laquelle confluent des pèlerins avec leurs prières. Ici le mouvement de piété qui dynamise l’autel ne descend pas de quelque dieu unique invisible pour se diffuser sur une population de fidèles alentour.

Au contraire le mouvement de l’autel part des individus inquiets sur cette île et égarés dans leur destin. Chaque individu cherche comment s’inventer une transcendance, ancre ou socle, une stabilité, une identité de personne, oui, de sa propre personne : chacun pose son effigie intime, c’est-à-dire la petite statuette, sans tenir compte de la statuette identique déposée quelques jours avant par un voisin, un cousin, un inconnu ; puis sans s’étonner que le besoin de divin bégaye à ce point les grand-mères emmènent une ou deux fois l’an leurs petits-enfants faire le tour des autels du voisinage. Puis on y dépose un bout de tissu du premier vêtement du nouveau-né, même de son premier lange. Ce sont autant de petites bulles de désirs individuels qui montent et cherchent à émerger vers « quelque part » sous le toit de la « chapelle » rouge ou sous la voûte de la coulée de basalte ; aucun Dieu ne descend, n’unifie, ne synthétise, ne sublime. Inlassablement, individuellement on émet du vœu.

Chacun apporte sa statuette et sa bougie, les serre contre la statuette et la bougie de l’autre ; une concrétion d’appétences multiples vers un dieu qui existe peu ; ici une transcendance a encore à se constituer ; et en effet il s’agit ici d’un très jeune îlot volcanique qui cherche son mythe, ses mythes mais n’en a pas encore.

*

Mes amis réunionnais m’expliquent le rite de la « promesse » formulée et contractée avec saint Expédit. Ses pouvoirs sont très grands. On peut lui demander une faveur. S’il l’accomplit une dette perpétuelle envers lui est contractée qui oblige à au moins une visite annuelle avec diverses petites offrandes dont une nouvelle bougie à allumer au pied du saint. Faute de ce rite, le saint peut se déchaîner en représailles cruelles et sans fin. Telle est la « promesse » : un lien contracté et orienté vers le futur, un maillage social progressif, un tissage de l’espace. Ainsi s’habite peu à peu l’espace.

*

Au lieu d’un instant a-temporel de prière qui établirait un contact avec une transcendance dans l’espace-temps de la « chapelle » qui, de la sorte, serait propre, on laisse au contraire les marques sédimentées des mouvements vers la piété et vers la « promesse » liante : les déchets accumulés font partie active de l’autel car le temps est ininterrompu du passé au présent et au futur ; on ne s’abstrait pas dans la prière, on contracte de la « promesse » et on laisse clairement visible dans un coin de l’autel le matériel pour les dévotions à venir, en particulier un bon stock de bougies vierges.

Même si affleure la tentation de la pérennité : en témoignent les fleurs en plastique, inusable, stable, non fanable.

*

« Chapelles » et auvents affichent très peu de mots écrits, de formules, de lois, de paroles d’un prophète sur phylactère… Un mot toutefois revient constamment, qui se lit sur un petit livre ouvert en céramique blanche : « merci ». Remerciement adressé à… saint Expédit. Deux pages du livre sont ouvertes, on aurait pu croire une Bible ; mais non. Car sur la double page blanche, sur l’absence de texte révélé, le seul mot écrit et bien présent est celui de la proclamation de la dette contractée par la « promesse ».

Et même il arrive que les Merci de céramique soient enclos, serrés, derrière la grille de la « chapelle » : dangereuse et ambivalente la robustesse de la « promesse » ne peut ni ne doit s’échapper.

*

La vitalité et le fonctionnement même des Saint Expédit habitent l’espace, dans un langage plus ou moins apparenté au christianisme. Dans ce langage, donc dans cette manière d’élaborer le réel et le « paysage » de la vie quotidienne, les Saint Expédit constituent une éruption animiste cutanée du grand corps jeune de l’île.

*

Yves Bergeret

*

P.S.1 :

Dans un autre langage parallèle sur l’île, on rencontrera de vigoureuses surprises : le langage très coloré des temples hindouistes « officiels » et familiaux, dans des enclos nettement délimités. Mais certains éléments de ce langage débordent dans l’espace, même au bord de quelque route… tiens, voilà, ici, soudain, ce trident planté sur le bas-côté, avec une image non pacifique d’un démon, peut-être Murugan, que craignent les Tamouls…

P.S.2 :

Remerciements, pour leurs photographies d’avril 2022, à Catherine Reeb, chercheuse à l’Institut de Systématique Evolution Biodiversité, de Sorbonne Université et du Museum national d’Histoire naturelle, à Quentin Dejonghe, étudiant en master 2 au Museum national d’Histoire naturelle, et à Mathieu Portela, élève-ingénieur à l’INSA de Lyon.

*****

***

*

REBONDS 1, Vie et métamorphose de huit poèmes de montagne

*

REBONDS

.

de huit poèmes (créés en août 1978)

de mon premier livre, Sous la Lombarde (édité en mars 1979)

.

et

repris en 1989 par le compositeur Edison Denisov

sous le titre Légendes des eaux souterraines,

œuvre pour 12 voix a capella

.

puis

repris en 2022 en huit calligraphies de très grand format

avant d’autres rebonds encore

.

avec

 analyses de ces mouvements de rebonds

*

Le poète Francesco Marotta propose sa version italienne, d’une grande clarté, de cet article

à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/05/19/rimbalzi-rebonds-1/ (jusqu’à la fin de la troisième partie, partie consacrée à l’Ecoute du 9 février 2022)

puis à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/05/21/rimbalzi-rebonds-2/

*

1

La poésie n’est pas statique, elle est montagne-temps

1960 : mes premières ascensions, souvent seul, sans corde les premières années, sur les montagnes autour de Briançon et de Grenoble : massifs de l’Oisans, des Cerces, du Queyras, de l’Ubaye, de Belledonne ; peu à peu j’en arrive à l’alpinisme de haut niveau

.

1970, fracture d’une cheville au moment où j’allais me présenter au concours de guide de haute montagne. Je bifurque : en 1971 agrégation de lettres classiques. Mais l’alpinisme, en « amateur », donc libre, me reste une pratique constante, en Europe.

.

1972 : refusant de porter les armes, je demande à « servir » en coopération, bien sûr en pays de haute montagne. Mais on m’envoie, en raison du concours que j’ai passé, à l’université de… Moscou pour deux années. Très vite je fais la connaissance d’Edison Denisov ; il a 19 ans de plus que moi, parle bien le français et m’interroge immédiatement sur Chant d’automne de Baudelaire.

.

1977, été : j’organise une expédition d’alpinisme dans la seule partie de l’Himalaya non soumise à la mousson, l’Hindou Kouch afghan. Bouleversement : hautes vallées, cols d’altitude, campements nomades et villages sont extrêmement vivants, partout : la montagne n’est pas un stade sportif en plein air, elle est une humanité rude, parfois héroïque, parfois sacrée, toujours en acte, en tension, en récits épiques : elle parle. J’arrête l’alpinisme seulement technique, le trouvant superficiel et naïf, sans « écoute ». Je poursuis, encore maintenant mon usage de la montagne, sans corde, à la limite de l’escalade dans toute l’Europe, dans les déserts (Sahara, Maroc, Yémen, Chili…) et sur les volcans (Antilles, Sicile, Islande).

.

1978, été : sous un prétexte sportif pour avoir le visa j’organise une nouvelle expédition dans le Nouristan, est de l’Afghanistan, dans une région presqu’inaccessible : en fait pour une approche anthropologique, poétique et musicologique. Avril 1978, nouveau coup d’état à Kaboul. Le pays se ferme ; guerres civiles et tribales n’y ont guère cessé depuis.

Je passe l’été autour de Briançon, allant presque toujours seul et en escalade sans corde sur les sommets de l’Oisans et surtout ceux du massif des Cerces. J’alterne, un jour une ascension / le suivant, repos sur un alpage où je lis René Char et écris, en suite de poèmes simples, mon « journal d’ascensions ». Je vois que s’est constitué un recueil. Il est édité au début de l’année suivante : c’est le journal de mon été dans le massif des Cerces, sous la « Lombarde », le vent d’est, apportant le beau temps. C’est mon premier livre, son titre : Sous la Lombarde.

.

1982 : j’offre le recueil à Denisov, de passage à Paris. En fait nous nous rencontrons souvent, au fil des années et jusqu’à sa mort.

.

1988 juin : juste avant que je ne parte travailler deux ans à Prague, je vois Denisov gare de Lyon à Paris. Il me demande mon accord pour écrire une pièce a capella avec Sous la Lombarde, sur une commande du Groupe Vocal de France ; il me demande de pouvoir modifier un tout petit peu le texte en cas de nécessité rythmique. Je donne mon double accord.

.

1989 : Légende des eaux souterraines est composé par Denisov. Création peu d’années après à Lille, reprise rapidement à Paris, à Marseille par Musicatreize, le Groupe Vocal de France ayant été dissous.

.

*

.

Si je donne ces précisions c’est parce que la relation de création entre Denisov et moi n’était pas éphémère ; et c’est aussi pour montrer que ce journal de poèmes de montagne n’a rien à voir avec un regard extatique sur une forme minérale contemplée à distance ni avec une décantation esthétique sur quelque inaccessible architecture. Ces poèmes viennent de la pratique physique, rugueuse, âpre, constamment en éveil en raison des dangers. Ils viennent de la pratique d’une masse minérale que je sais éminemment dynamique et vivante.

.

*

.

2

L’œuvre-montagne, ses mots, ses voix

Voici le texte des huit poèmes de 1978 (c’est Denisov qui a ajouté les titres et choisi le titre pour l’ensemble ; ses modifications sur le texte originel sont minimes. J’en parlerai plus tard) :

.

Légendes des eaux souterraines.

.

1

Heure des reflets inconnus

.

La mélancolie verte de la terre aimée

dans l’air du soir tourne

au lac de boire maintenant

les soucis que la chaleur en allée a laissés aux pierres

et les fatigues des vallons

les grandes montagnes s’en vont aussi

dans l’obscurité se fondent

jusqu’à demain peut-être

l’eau des bords du lac et l’herbe

échangent paroles de désirs et souvenirs

heure des reflets inconnus.

.

2

Ligne

.

La ligne

de la ligne

de la ligne que du trait

de la ligne que du trait

ligne rouge du bois dément

ligne terre du bois montant

pierre lige de l’éboulis lent.

.

3

Rivière rouge

.

A la guise des eaux

de ses eaux de flammes et de foin brûlé

marche la rivière rouge

et lève ses coudes bruyants

au coude de son lit.

.

4

Premier soleil

.

Un premier soleil éclaire les bras

de la montagne assise au fond de la vallée

sous peu on déploiera les étalages de la lumière ;

les arbres à l’ombre

profitent des derniers repos

avant les grands murmures de la journée.

.

5

Le ciel

.

Le ciel

ses bras sans cesse glissent

prendre aux vallées lointaines

leurs travaux lents

et plus encore les crêtes ;

tout pressés du désir d’avancer soyons-nous

restons immobiles ancrés,

et encore plus haut que les caprices

voire les vivacités des vents

le ciel tourne.

.

6

Les nuages

.

A la Roche de la Grande Tempête

des nuages impénitents

noirs et blancs

cognent leurs épaules

et selon l’humeur des vents

tête renversée

repartent étendre leur mélancolie

et mourir en aval

là où la terre sait retenir les eaux.

.

7

Au détour de la falaise

.

Au détour de la falaise

le vent s’est arrêté

et la piste aussi

il y a là à voir un étang rouge

son eau est le sang recueilli des pierres

trop vieilles

pour continuer à soutenir le ciel.

.

8

Silence

.

Les heures grises ici ne tombent pas

tout l’air est un fleuve de désirs et de paix

où coulent sans cesse

des charrois de pierres claires

et respirent lentement

les barques de la chaleur ;

autour des puits

les arbres écoutent

les légendes des eaux souterraines.

.

*

Voici l’enregistrement de cette œuvre de Denisov, en 1995 à Moscou par le Nouveau Chœur de Moscou sous la direction d’Elena Rastvorova : : https://www.youtube.com/watch?v=7i2YIdxL3OE

*

Dans son édition de la partition par Le Chant du monde Denisov rédige sa préface personnelle :

« Ce sont de calmes paysages montagnards, des miniatures polyphoniques pour douze voix indépendantes. Tout le cycle est écrit en demi-teintes, avec des changements de coloris constants et imperceptibles. Il n’y a rien là de figuratif, ni aucun effet extérieur. Les changements de coloris sont obtenus par superpositions de diverses combinaisons polyphoniques et par des jeux d’harmonies de densité variée (depuis des accords de douze sons et des clusters, jusqu’aux accords parfaits). Les variantes de l’accord de ré majeur qui apparaissent à divers moments sont liés, comme dans mes autres œuvres, à la notion de lumière, aussi bien la lumière réelle (le soleil) que des coloris du Lux aeterna. »

3

Ecoute du 9 février 2022

.

Les décennies ont passé. Ma perception de cette œuvre de Denisov sur mes poèmes s’est fortement renouvelée : par l’évolution de ma pratique de la montagne et en particulier d’une montagne animiste dans le sud du Sahara pendant dix ans, par mon usage courant depuis le milieu des années 1990 du concept de langue-espace et, au cœur de celui-ci, par ma conception de l’écoute ( L’ E C O U T E (1) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) et  L’ E C O U T E ( 2 ) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ). Cette écoute est particulièrement attentive à ce que j’appelle le « tapis sonore », physiquement accolé au « tapis végétal » et parallèle à lui ; dans ce « tapis sonore » la « géophonie » est particulièrement riche et encore plus en montagne : vents de crêtes et de col, vents de pentes boisées, avalanches de neige, de séracs ou de pierres, torrents, gel et dégel, échos de failles et anfractuosités, éboulements, etc.

.

Je suis bien sûr toujours aussi sensible à l’écriture musicale de Denisov. Très raffinée ici, semblant à l’extrême d’elle-même. Encore plus à présent je perçois sa très fine attention à ce que désignent les poèmes : la mobilité des couches de l’air traversé de lumière et toujours chargé d’humidité, donc parfois de vapeur et de brume, lorsque cette atmosphère très particulière touche la montagne qui est une croûte minérale vigoureusement hérissée. En une métaphore anthropocentrique pauvre je dirais que l’écriture musicale fait glisser-poser par les douze voix du chœur des caresses sur la peau rugueuse et âpre de la montagne rocheuse. Rocheuse car il ne s’agit jamais dans les poèmes que j’ai ici écrits de la montagne neigeuse de l’hiver ou de la haute altitude.

.

Je perçois ces huit pièces de Denisov comme des transcriptions mélodiques vocales d’observations très précises de ce que le poème désigne, par exemple dans De la ligne, Que du trait… le relevé presque abstrait de formes réelles épurées qui n’existent jamais en plaine boisée et alluviale mais qui se rencontrent abondamment en altitude lorsque les strates minérales s’organisent en formes géométriques à longs plans ou lignes droits, obliques ou verticaux : c’est exactement ce que Cézanne dans ses aquarelles préparatoires sur la Sainte Victoire rend avec un réalisme d’extrême fidélité et non pas par une élaboration platonicienne.

.

De même dans Le ciel et dans Les nuages Denisov suit au millimètre, dirais-je, ce que le poème a relevé, la mobilité polycentrée des mouvements multiples, vifs, turbulents des masses d’air chaud et froid qui s’agitent constamment auprès des faces et des crêtes et dont les soudaines et brèves formations, aussitôt dissoutes, en lambeaux de brume, donnent des indications précieuses et vitales à l’alpiniste en pleine paroi.

.

De même encore Premier soleil ou Heure des reflets inconnus réincarnés en écriture musicale puis en interprétation par un ensemble vocal rendent à la perfection la diffraction de la lumière dans les couches de l’air proches des parois et des crêtes à certaines heures, entre autres à l’aube, lorsque les rayons du soleil les traversent en oblique et en exaltent les charges d’humidité que l’œil humain perçoit alors comme des couleurs. Denisov a d’abord été un ingénieur et ces analyses d’optique et de mécanique des fluides devaient, je pense, lui être évidentes.

.

*

.

Mais le titre qu’il a, à son initiative, choisi pour cet ensemble de pièces vocales renvoie, à mon avis, à une réelle difficulté de traduction. Ou plutôt difficulté de concordance culturelle ou de concordance de deux modalités de ce que j’appelle la langue-espace.

.

Pour moi ces poèmes-ci concernent constamment le monde d’atmosphère et de roche des Alpes ; je suis poète des Alpes granitiques et des Préalpes calcaires ; certes quelques poèmes de Sous la lombarde concernent les reliefs karstiques de la Bosnie, eux aussi calcaires. Mais tout dans ce livre est situé, pour moi, dans le « vide montagnard » qui n’est jamais absence, mais qui est mouvement turbulent et même sonore de ces couches de l’air que le vent et l’évolution de la chaleur diurne agitent au contact de et contre parois et crêtes. Rien de souterrain.

.

Mais Denisov a été complètement nourri de la langue-espace russe et sibérienne où il est né. L’immense plaine de Moscou et celle encore plus vaste de la Sibérie sont senties et vécues comme le lieu du gel et du dégel, tous les deux violents, gel et dégel de l’humus, du sol, de la terre, de la glaise et de la glèbe, de la tourbe, le socle rocheux ne se trouvant que très loin en profondeur, invisible. Toundra et steppe. Sillonnés de fleuves très longs et très larges dont au printemps le dégel est soudain et virulent. Il me semble que le titre inventé par Denisov renvoie à un rêve russe. Les « eaux souterraines » suscitent des légendes dans les cavités surtout calcaires et karstiques que la spéléologie explore. Ainsi la puissante résurgence de la Sorgue à Fontaine de Vaucluse enflamme-t-elle l’inspiration poétique de Pétrarque et de René Char, puis l’inspiration musicale de Tristan Murail dans son La Vallée close, pour mezzo-soprano, clarinette, violon, alto et violoncelle, de 2016 porté par Liszt et les sonnets de Pétrarque : la voix ici chante l’élan lyrique de Pétrarque, élan jaillissant comme l’eau de la résurgence mystérieuse, en somme l’inverse, malgré le titre, de ce que, par Légendes des eaux souterraines, font entendre en douze voix les mouvements de l’air sur les parois rocheuses. Or cette spéléologie attachée à la Sorgue et apte à la légende n’est pas une activité de la langue-espace russe. Mais pour Denisov, l’ingénieur qui a vécu sa jeunesse dans la toundra, mes poèmes qu’il met en musique chorale créent un espace mythique, donc légendaire, celui de la fluidité turbulente, caressante et à multiples plans où proche et lointain s’accouplent sans cesse : fluidité de la très réelle atmosphère humide qui met en travail la dureté minérale des masses granitiques et calcaires. En somme il s’agit d’une inattendue spéléologie de l’eau non pas parmi les grottes mais dans la densité des couches de l’air au contact de la masse minérale.

4

Nouvelles dimensions de l’œuvre, ce mois d’avril 2022

A présent je me rends mieux compte que ce qui est en jeu dans cette œuvre, mobile à chaque nouvelle lecture, à chaque nouvelle écoute, c’est la géophonie de la montagne et les réponses qui, dans un ensemble, lui sont données. Je renvoie à nouveau ici à mon étude :  L’ E C O U T E ( 2 ) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) et tout particulièrement à son début. En écrivant l’été 1978 ces huit poèmes j’étais entièrement attentif à la vitalité des événements physiques de la montagne, de ses eaux et des courants de son air, tous événements que je savais déjà considérer pour eux-mêmes ; je me passais des habituelles projections esthétisantes, littéraires ou psychologiques sur le « paysage » alpin où l’on écoute d’abord sa propre mélancolie, sa bravoure ou son orgueilleuse solitude comme depuis Rousseau tout bon romantique savoure de le faire. Je n’écoutais pas, ah non, les palpitations d’un sentiment mystique ou exalté que j’aurais éprouvé. J’écoutais le son lui-même de la montagne.

En composant dix ans après son œuvre a capella avec mes poèmes Denisov, je le pense, écoutait non pas quelque sublimation religieuse mais le son spécifique de l’espace montagnard, avec les mouvements subtils de ses couches d’air.

.

Or sortir de l’écoute projective occidentale, romantique ou religieuse en particulier, est une démarche peu habituelle pour des Européens. Il est vrai cependant que pratiquer l’écoute de la géophonie fait partie de la vie et du métier des géologues, des botanistes, des hydrologues et des alpinistes ; mais assez peu de celle des promeneurs solitaires qui rêvent. Cette écoute suppose un basculement : on écoute la source ou les sources du son de la montagne et non pas la variété émotionnelle intérieure qu’on projette à demi consciemment sur lui.

Mais hors tradition culturelle européenne post-romantique, on sait constamment écouter cette géophonie : c’est le propre de la pensée animiste, qui est universelle, y compris dans le monde gréco-romain. Je ne suis pas certain que Denisov employait ces termes ; mais je me rappelle qu’il était extrêmement attentif aux collectes ethnomusicologiques, quand bien même avec les paramètres socio-culturels de l’époque soviétique. Il me faisait écouter chez lui à Moscou d’étonnants chants a capella collectés dans la toundra la plus lointaine, au nord de la Sibérie ; j’ai encore un disque vinyle, à tirage très limité, qu’il m’avait donné, de chants de femmes âgées s’adressant aux génies invisibles de la forêt, voire parfois chantant la parole ou la mélopée de ce qui souffle, donc de ce pouvoir animiste, depuis le cœur de la toundra : elles chantent la géophonie de cet espace.

.

A présent je pense que l’œuvre de Denisov et moi est sur le chemin animiste qui répond à la géophonie de la montagne ou peut-être même qui donne à percevoir cette géophonie de la montagne. Une œuvre inhabituelle et étrange, dans le catalogue de Denisov, me semble-t-il ; moins inhabituelle dans ma propre production. Et je dois dire que la forme en cluster ou agrégat adoptée ici par Denisov convient parfaitement à la polyphonie animiste du lieu.

Or j’ai eu la chance, qu’à vrai dire j’ai longtemps recherchée, d’entendre le chant polyphonique non pas d’une montagne, mais d’une réponse humaine à la turbulence animiste d’une montagne ; et même la chance d’être moi-même physiquement inscrit dans la pratique de circulation sonore et chorale entre la montagne et la communauté humaine animiste que je vais dire ici.

Pendant une large vingtaine de longs séjours de 2000 à 2009 j’ai vécu en « immersion totale » et travaillé avec un groupe initiatique de six « poseurs de signes » d’un village Toro nomu sans écriture de cinq cents habitants animistes : il s’appelle Koyo, se trouve en haut d’une montagne tabulaire de grès au nord du Mali ; il n’est accessible qu’en escalade. Hors la très brève saison des pluies, juillet et août, un soir par semaine un groupe initiatique de six femmes âgées chantait-dansait un rite essentiel au village en une polyphonie généralement en mineur. Assez rapidement, au bout de deux ans, j’étais initié à l’écoute de ce chant : ou plus exactement à sa fonction. L’ontologie (si je puis dire) animiste Toro nomu considère que tout le réel est constitué de « la parole » en densité, action et fertilité variant selon les saisons, les fonctions et les gestes que l’initiation identifie dans chaque lieu et chaque événement humain, animal ou géophonique de cette montagne. Cependant ce réel, constamment polysémique et plus ou moins discrètement polyphonique, s’épuise lentement et doit être refondé périodiquement par un sacrifice rituel puis, surtout, par le chant chorégraphié des six femmes aînées. Dans leur pratique rituelle chorale à laquelle assiste et, effectivement, prend part la totalité des habitants sur une place circulaire spécifique du village, femmes assises au sol d’un côté du cercle de chant-danse, hommes assis de l’autre, non seulement le réel est refondé par le chant mais même de nouveaux événements inattendus deviennent « réels » en étant chantés par ces femmes âgées valideuses de réalité. Ainsi en a-t-il été de mon arrivée au village, de mes actes successifs et surtout des actes de création, donc actes amenant diverses choses dans la visibilité du signe peint et du signe alphabétique que les « poseurs de signes » et moi, le poète « diseur d’espace », nous effectuions toujours dehors et au vu de tous dans la journée dans finalement presque toutes les parties de cette montagne. Le chant-danse était le valideur de nos actes et donc l’accroisseur du réel.

Sur cette expérience et cette pratique, fondamentales, je renvoie à mon livre de 2019, Le Trait qui nomme.

.

J’ai bien sûr pensé alors au chœur de la tragédie grecque qui après le sacrifice initial du bouc à Dionysos chante-danse sur l’orchestra l’inquiétude de la communauté et aide un protagoniste et un deutéragoniste à chercher un dialogue possible et même rebelle avec des dieux animistes implacables.

.

Denisov ne connaissait pas le chœur des femmes âgées de Koyo. Mais il connaissait le chœur grec antique et, très probablement, sa fonction. Y a-t-il pensé en composant son œuvre a capella avec mes poèmes ? Ce qui est sûr c’est que Légendes des eaux souterraines se tient dans un espace étrange, qui n’est pas dans une abstraction transcendante esthétisante ni dans une exaltation mélodramatique d’un Mont sacré, ni dans le poumon sombre des borborygmes internes de quelque volcan. Sa partition en agrégats polyphoniques installe un lieu tiers, ni géophonique ni humain, encore moins religieux. Notre œuvre, à présent, me paraît d’une modernité audacieuse où les mots et les sons du poème sont devenus performatifs, agissant sans injonction, liberté absolue d’une création humaine : une création qui écoute la montagne, respecte, dit et n’impose rien.

.

Se pose alors la question de savoir si la montagne en tant que telle est présente dans la musique occidentale. En fait fort peu. De la Nuit sur le Mont chauve, de la Symphonie alpestre, de la Symphonie sur un chant montagnard, je salue bien sûr les talents narratifs et les suggestifs élans propices aux rêves. Mais, bon… Et leurs mots muets, leur poème vide ?

Une montagne est cependant puissamment présente dans une oeuvre capitale et assez proche de notre temps. C’est le Sinaï dans le Moïse et Aaron de Schoenberg. Tant dans le livret qu’il écrit lui-même que dans sa partition Schoenberg assigne un rôle fondamental à cette abrupte montagne du désert. Rôle pour ce qu’elle-même n’est pas, rôle oblitérant complètement sa géophonie. Car le Sinaï de Schoenberg, puissant, majestueux et intimidant, est l’escalier aux gradins immenses que monte et descend Moïse ; il est le haut-parleur dans lequel la terrifiante et, à la fragile oreille humaine, quasi assourdissante volonté du dieu unique se fait connaître. A son sommet le dieu unique transcendant dicte son organisation du monde et de la vie en dix commandements. Mais cette transcendante et terrifiante dictée est quasiment inaudible. Si une géophonie semble subsister dans cet opéra c’est le cluster, magnifique sans aucun doute, du Buisson Ardent à l’ouverture qui la donne à entendre.

Mais entre la géophonie de la montagne qu’il exclut presque et la transcendance quasi muette Schoenberg développe la pluralité des voix humaines : dans une polyphonie échevelée, tel un chœur bacchique, le peuple hébreu s’étourdit en chantant-dansant autour du Veau d’or et, surtout, la tentative de voix humaine se scinde elle-même en deux, entre le Sprechgesang du vieux Moïse bégayant et la fioriture éperdue de son frère Aaron. La géophonie de la montagne n’est pas entendue, le chœur s’égare, protagoniste et deutéragoniste s’affrontent et Schoenberg laisse sans conclusion son opéra. Nous indiquant, sans l’avoir vraiment voulu, que le refus de la géophonie animiste et la transcendance schizante conduisent à une aporie sans espoir.

Légendes des eaux souterraines, même si l’œuvre est assez brève, au contraire reste œuvre moderne, espérante, ouverte. Le poème et le chœur existent et se déploient dans leur lumineuse plénitude sans avoir besoin de héros, sans avoir besoin de la mélancolie de quelque Wanderer sur l’alpage, sans tragédie de l’échec ou de la nostalgie.

.

Mes huit poèmes disent l’aube, le vent frais, la vapeur contre la paroi, le mouvement de la masse minérale, la vie multiple. De la montagne. Dans mes huit poèmes la montagne naît à elle-même dans les mots du poème. Les douze voix à qui Denisov fait chanter les huit poèmes naissent du silence et font naître la montagne. La montagne est ici dite-chantée-entée dans le souffle de la voix humaine démultipliée en douze voix. Le poème dans le chœur est le bourdonnement géophonique de la montagne. Chanté il devient le bourdon. La profération de son bourdon en douze voix fait surgir dans le temenon de la salle de concert une réalité validée, comme celle chantée par les femmes âgées de Koyo.

Derrière son iconostase le pope renouvelant le geste sacrificiel d’Isaac puis du Christ psalmodie sa supplication à son dieu transcendant géniteur créateur tout puissant et éventuellement coléreux ; devant l’iconostase le chantre contre-psalmodie avec le pope ; et les fidèles, que l’iconostase protège de la violence du sacrifice et de la calcinante puissance divine, peuvent par intervalles rejoindre le chant. Ainsi en va-t-il du rite chanté orthodoxe, toujours a capella.

Mais dans le silence de la salle de concert le bourdon du poème-chœur attire, active, aspire le réel et le crée. La montagne naît, la montagne est.

.

Ici le poème-choeur opère de la même manière que la polyphonie des Pygmées Aka : la famille nomadise dans la forêt équatoriale et s’installe pour une saison dans une parcelle qu’elle déboise et défriche. Elle ne peut entreprendre cette nouvelle phase de sa vie qu’en chantant polyphoniquement la vitalité des esprits de ce lieu de la forêt, l’énergie des graines et des racines, la fertilité des oiseaux, des animaux, des insectes et des êtres invisibles qui tous ensemble peuplent cet espace de sol, d’humus et d’air. Chanter polyphoniquement la parole du lieu le fonde et en rend possible de l’habiter, de s’y nourrir, d’y vivre, d’y prospérer. Poème-chœur fondateur.

.

Lorsque dans l’antiquité grecque une cité décidait de fonder sur une côte à plusieurs jours de navigation une colonie, succursale de la cité-mère, immédiatement les cultes, les sacrifices et les chants rituels en étaient fixés, dits et pratiqués. Le nouveau réel, comme le montre clairement Marcel Detienne dans son livre de 1989 sur la Vie quotidienne des dieux grecs, est d’abord un cluster polyphonique plein, sans aucune rupture entre visible et invisible : le lien entre ces deux instances est le chant du poème psalmodié.

La colonie grecque s’installe dans son lieu qu’elle découvre en constituant immédiatement sa langue-espace avec dieux tutélaires et autres êtres invisibles.

.

5

Calligraphier la géophonie de la montagne

A la fin de ce mois de mars 2022, une période faste de grand beau temps me permet de passer toutes mes journées seul assez haut dans la montagne. Quarante-quatre ans, quasiment, après l’été qui m’a donné Sous la Lombarde, quarante-quatre années de tant d’usages très variés de la vie, des montagnes alpines et autres, des volcans, des déserts minéraux. La fréquentation constante de compositeurs et de musiciens, de « poseurs de signes », le dialogue constant de création au sein de sociétés avec écriture ou sans écriture, l’attention constante à l’image et à son émergence en tout contexte ont donné que, sans aucun doute, mon écoute s’est amplifiée.

.

Dans mon sac à dos je porte le grand papier cartonné très solide que j’ai taillé et roulé en huit pièces de 215 cm de haut par 60 de large ; dans mon sac je porte les pinceaux et les brosses, les tubes d’acrylique, la bouteille d’encre de Chine, plusieurs litres d’eau indispensables aux pinceaux et aux lavis, et encore un peu de matériel, un rien de nourriture. Je monte, je monte jusqu’à trouver un lieu au sol suffisamment plat, un ensoleillement indispensable au séchage, une vue immense : je retrouve mes montagnes, je les écoute. Le vent bouge en tous sens, quelques oiseaux cherchent les courants ascendants, des pierres roulent au loin dans un éboulis, le vent chahute mes grands papiers dont je dois lester les bords pour éviter déchirures si ce n’est envol, des nuages s’étirent sur la crête à ma gauche en jouant d’amoureuses joutes, mes montagnes vivent, et moi avec elles.

Mais ces jours-ci dans leur géophonie j’entends aussi la seconde géophonie des huit pièces de Denisov et j’entends l’action dramatique et les métaphores performatives de mes poèmes d’il y a quarante-quatre ans.

Le sixième jour de ce travail haut en altitude les huit pièces de Légendes des eaux souterraines/Sous la Lombarde se sont toutes déposées sur ces très grands papiers en vastes calligraphies gestuelles et alphabétiques.

.

A présent l’œuvre est à quatre pôles, le réel est à quatre pôles : la montagne en sa géophonie, la voix chorale en sa musique, la métaphore performative en son poème écrit et enfin l’image en sa calligraphie animiste.

1

Heure des reflets inconnus

.

La mélancolie verte de la terre aimée

dans l’air du soir tourne

au lac de boire maintenant

les soucis que la chaleur en allée a laissés aux pierres

et les fatigues des vallons

les grandes montagnes s’en vont aussi

dans l’obscurité se fondent

jusqu’à demain peut-être

l’eau des bords du lac et l’herbe

échangent paroles de désirs et souvenirs

heure des reflets inconnus.

2

Ligne

.

La ligne

de la ligne

de la ligne que du trait

de la ligne que du trait

ligne rouge du bois dément

ligne terre du bois montant

pierre lige de l’éboulis lent.

3

Rivière rouge

.

A la guise des eaux

de ses eaux de flammes et de foin brûlé

marche la rivière rouge

et lève ses coudes bruyants

au coude de son lit.

4

Premier soleil

.

Un premier soleil éclaire les bras

de la montagne assise au fond de la vallée

sous peu on déploiera les étalages de la lumière ;

les arbres à l’ombre

profitent des derniers repos

avant les grands murmures de la journée.

5

Le ciel

.

Le ciel

ses bras sans cesse glissent

prendre aux vallées lointaines

leurs travaux lents

et plus encore les crêtes ;

tout pressés du désir d’avancer soyons-nous

restons immobiles ancrés,

et encore plus haut que les caprices voire les vivacités des vents

le ciel tourne.

6

Les nuages

.

A la Roche de la Grande Tempête

des nuages impénitents

noirs et blancs

cognent leurs épaules

et selon l’humeur des vents

tête renversée

repartent étendre leur mélancolie

et mourir en aval

là où la terre sait retenir les eaux.

7

Au détour de la falaise

.

Au détour de la falaise

le vent s’est arrêté

et la piste aussi

il y a là à voir un étang rouge

son eau est le sang recueilli des pierres

trop vieilles

pour continuer à soutenir le ciel.

8

Silence

.

Les heures grises ici ne tombent pas

tout l’air est un fleuve de désirs et de paix

où coulent sans cesse

des charrois de pierres claires

et respirent lentement

les barques de la chaleur ;

autour des puits

les arbres écoutent

les légendes des eaux souterraines.

*

Voici à nouveau l’enregistrement de cette œuvre de Denisov, par le Nouveau Chœur de Moscou, qu’en 1995 à Moscou dirigeait Elena Rastvorova : https://www.youtube.com/watch?v=7i2YIdxL3OE

*

Il se produira que dans l’obscurité de la salle sur la scène éclairée je dirai le premier poème, tandis que dans une découpe de lumière se lèvera la première calligraphie qui restera verticale jusqu’au bout dans sa lumière, puis les douze choristes debout en demi cercle chanteront ce poème. Puis après un silence je dirai le second poème, tandis que dans sa propre découpe de lumière se lèvera, bien à l’écart de la première, la seconde calligraphie, puis les choristes en chanteront le poème, et ainsi en ira-t-il jusqu’à la fin. Les huit calligraphies, à distance les unes des autres, sont de la même hauteur, sont à peu près de la même largeur ; mais leurs bords ne sont pas exactement parallèles, ondoient parfois, colonnes d’une vapeur ondoyant dans le courant ascendant du chant ; enfin toute la lumière décroîtra, laissant à son ardente pénombre la parole de la montagne.

*

Yves Bergeret

*

P.S.1 :

Maïlys Pascault, brillante chercheuse en musicologie à l’université de Tours enseignant également en région parisienne, développe actuellement une analyse purement musicologique sur les relations créatrices de Denisov avec la langue française ; il s’agit essentiellement de son opéra L’Ecume des jours, à partir du roman de Boris Vian que je lui avais offert en 1973, et de Légendes des eaux souterraines. Cette analyse sera publiée dans les prochaines semaines.

.

P.S.2 :

Pour mémoire :

j’ai créé, calligraphié puis dit avec divers musiciens les poèmes suivants principalement en France et en Italie (avant édition en livres) :

.

L’île parle, avec Marina Borgo & Enrico Ciullo, percussions, février 2010

Poème de l’Etna, avec Enrico Ciullo, percussions, octobre 2011, puis avec Sergio Castroreale, clarinette, février 2019

Un étranger vient voir Ogo Ban, avec Enrico Ciullo, percussions, octobre 2011, et avec Jean-Luc Menet, flûte, mars 2012

L’Os léger, avec Enrico Sorbello, violoncelle, et Savi Mana,violon, juin 2013

Les voix du sol, avec Savi Mana, octobre 2013

La soif, avec Clément Caratini, clarinette, décembre 2013

Cheval Proue, prologue de Carène, avec Jean-François Vrod, violon, mars 2016

Carène, avec Paolo Anile, saxophone, décembre 2017, et avec Olivier Journaud, violoncelle, novembre 2019

.

et, dès les années 1990, bien d’autres installations de mes poèmes calligraphiés avec interventions de divers musiciens spécialisés en musique contemporaine (entre autres Pierre-Yves Artaud, flûte) à Chypre, à la Martinique, au Sénégal…

*****

***

*

LA MER PARLE, poème sur 60 pièces de céramique, avec Andrea Branciforti, 2006

C’est, onze ans avant Carène, mon premier hommage aux migrants arrivant dramatiquement en Sicile. J’avais été invité à Caltagirone, au centre de cette île, par un collectif de 4 céramistes en avril 2006, une belle exposition, assez significative, avec des aphorismes de moi, éparpillés sur des pièces qu’ils créaient.

Avec l’un d’entre eux, Andrea Branciforti, en octobre de la même l’année j’ai créé une grande installation ; elle a ensuite été exposée à Caltagirone, à Catane, à Palerme, à Venise et ailleurs.

.

[Ensuite et jusqu’à 2013, j’ai créé cinq autres installations poétiques de grandes dimensions en Sicile, avec le sculpteur Carlo Sapuppo : on lit les poèmes de ces six installations en français et, grâce au poète Francesco Marotta, en italien dans cet ensemble : yves-bergeret-la-parola-che-guarda-2006-2013.pdf (wordpress.com) 

Dans les années qui ont suivi et jusqu’en 2019 mon travail de poète en Sicile s’est développé, bilingue, sur le plan théâtral et musical en musique contemporaine, outre l’édition de livres bilingues eux aussi.]

Yves Bergeret

*

EPSON DSC picture

Poèmes écrits ou incisés à la main

sur les pièces de l’ “ installation ” LA MER PARLE

avec Andrea Branciforti, céramiste

à Caltagirone, en Sicile

les 26, 27 et 28 octobre 2006

EPSON DSC picture

Tous les poèmes inscrits sur les pièces de céramique sont les paroles de la mer

L’installation est constituée par la double pièce centrale (les “ vagues ” et le “ sable ” ; et les 15 pièces complémentaires) dont voici la version italienne, due au poète Francesco Marotta : Il mare parla | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

LA MER PARLE

A gauche cinq “ vagues ” constituées par des bandes de céramique droites, parallèles, ondoyantes (en hauteur) et fragmentées ; chaque bande mesure vingt centimètres de large sur un mètre de long. Les cinq vagues portent, en lettres profondément incisées par le poète dans l’argile fraîche, avant cuisson, cinq questions.

.
A droite le “ sable ” du rivage, constitué également par cinq bandes de même dimension que celles des vagues, mais beaucoup moins ondoyantes en hauteur. Les cinq bandes de sable portent, en lettres calligraphiées à l’encre de Chine sur papier et reportées par un procédé spécial d’Andrea Branciforti, les cinq réponses aux cinq questions apportées par les vagues déferlantes.

Qui danse sur ma langue ?/ la nuit tombée du ciel

Qui arrive par mon sang ?/ générations et jeux, légendes et enfances

Qui abreuve et ravive ? / l’étranger, l’étranger

Qui va et vient dans ma vie ? / le sel et l’amour

Qui roule par mon flux ? / la parole et le rire du lointain

.

15 pièces complémentaires

Sur 4 formes de barques carrées, ou berceaux (en italien “ culla ”) :

J’épouse les rives

*

Je baigne le soleil

*

Les ancêtres parlent dans l’abîme

*

J’aime et détruis

*

.

Sur 1 forme de barque carrée mais sans bord relevé sur son côté droit [par rapport au sens de lecture du texte] – ( en italien “ culla ”) :

Je tends l’oreille aux migrants

*

.

Sur trois plaques rectangulaires :

J’écoute les sillages

*

J’ouvre l’horizon

*

Ton ombre est mon sel

*

.

Sur trois plaques faisant une suite spécifique

Sur mon épaule se repose l’oiseau inconnu

*

L’enfant sur mes épaules voit ses enfants

*

J’ouvre l’horizon

*

.

Sur deux pièces en formes de coquillage en train de se dérouler ou de s’enrouler :

J’apprends et j’érode

*

J’enivre et délivre

*

.

Sur deux pièces en forme de poisson :

Au voyageur j’offre une ombre en retour

*

A l’orphelin j’offre une âme en retour

*

Mots dans la grotte, Sicile 2007- Kiev 2022

Tout cet ensemble, prose et vers, se lit en italien grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/03/31/presenza-dellaltro/

*

Sous la cathédrale Sainte Sophie de Kiev, splendeur fondée au onzième siècle, dont les artisans fresquistes ont couvert l’intérieur d’admirables fresques, s’est creusé dans la roche tendre du sol un réseau de catacombes où se conservent les corps de moines de jadis.

Tandis que, ce mois de mars 2022, se précipitant de Russie la violence absurde et répugnante cherche à tout détruire, à humilier quiconque, à asservir chacun.

.

Le 22 août 2007 j’ai écrit à l’encre de Chine les phrases et aphorismes qui suivent. Sur toute sorte de papiers à calligraphie, chinois ou d’Arches ou divers Fabriano, en formats variés au moins A4, que j’ai disposés au sol, sur les parois de la petite grotte Eroa et, suspendus, à son plafond ; le sculpteur sicilien Carlo Sapuppo y a posé ce même jour quelques œuvres en fil de fer.

La forme de cette petite grotte, discrète dans une pente buissonnante de Noto Antica, a été retravaillée au fil des siècles, durant au moins deux millénaires, calcaire ou tuffeau très tendre, carrière peut-être, menu sanctuaire sûrement, aux parois creusées de petites anfractuosités votives dont les stèles animistes ou paléochrétiennes ont peu à peu disparu. La main, espérante à jamais, des tailleurs de cette roche se voit, vivante, partout.

De cette colline se voit la Méditerranée qu’ont héroïquement traversée tant de migrants, réfugiés économiques ou politiques, que tant de violence a martyrisés.

.

Hommage soit ici rendu à ceux qui supportent une telle violence,

qui résistent à une telle violence.

*

Parler m’enracine au bout du monde
Parler t’enracine dans mon corps
Parler s’enracine au lointain
Le fond du corps respire à l’horizon

.

Parler ensemence

.
Qui écoute qui ?

.

Tu as traversé la nuit puis la peur puis la nuit
Des abeilles noires naissent sous tes pas
Des syllabes étrangères, des abeilles
Et coule le miel du sens neuf

.

Sécrète le fil du long voyage
Dévide le récit sans frontière
Tends le fil d’or du sens inconnu

Tu vas traverser le brouillard des bruits
Naître dans la vague et la voix
Et trouver au loin ton nom

.

Déroule le chant qui emporte le son et me nomme
Dévide le son qui t’écoute et m’écoute
Tends le bras vers l’épaule encore sans nom

.

Trouve appui au fond des eaux
Au fond de ton torse
Donne le coup de talon qui t’élance à la surface
Qui lance le son
Marche sur l’eau
Frappe en rythme la peau
Danse sur l’eau
Roule sur la peau d’une île à l’autre
Chaque île est un pas que tu danses
Chaque colline un pas qui te remue
Chaque vallée un pas qui t’exclame
Chaque vent un pas qui rebondit sur ta peau

.

Regarde le ciel se courber vers l’étranger
aux longues phrases
Observe le sens qui chemine entre deux torses
Vois ce que mes mains voient dans la nuit
Guette l’étranger, sa parole est d’or

.

Lève le voile sur la mer écarlate
Lève les yeux sur l’émigrant qui nage à ta rencontre
Lève la lampe sur le monde déchiré qui se cache

.

Dis ce que tu vois
L’horizon t’embrasse
Ecoute ce que tu regardes

.

Un pollen d’or brûle devant toi
Tu marches à travers le feu des images sans périr
Mais en naissant à la parole dure qui les jette
sur les bas-côtés

Plisse les yeux, les dieux lointains t’enfantent
Ouvre les yeux sur le ciel orphelin
Lève les yeux sur la montagne future

.

L’image et la parole te regardent
Et te mettent au monde
Ainsi se croisent les regards
Fers croisés à vif
Sur des champs de bataille sans vainqueur
Fers et reflets de fer
Par qui le corps bataille avec la parole
Et la parole avec l’ombre
Or l’ombre n’a pas de son
N’a pas d’écho
N’a pas de nom clair
L’ombre assoiffée supplie la parole de venir
L’ombre aveuglée supplie la parole d’éclairer le monde
La parole qui regarde, yeux grand ouverts,
au coeur de l’ombre.

.

Version italienne du poète Francesco Marotta

.

Parlare mi radica in capo al mondo
Parlare ti radica nel mio corpo
Parlare si radica nel lontano
Il corpo nel profondo respira all’orizzonte

.

Parlare insemina.

.
Chi ascolta chi ?

.

Hai attraversato la notte poi la paura poi la notte
Api nere nascono sotto i tuoi passi
Sillabe straniere, api
E scorre il miele di un senso nuovo

.

Secerni il filo del lungo viaggio
Dipana il racconto senza frontiere
Tendi il filo d’oro del senso sconosciuto

.

Attraverserai la nebbia dei rumori
Nascerai nell’onda e nella voce
E troverai il tuo nome nella lontananza

.

Sciogli il canto che diffonde il suono e mi dà nome
Dipana il suono che ti ascolta e mi ascolta
Tendi il braccio verso la spalla ancora senza nome

.

Appoggiati al fondo delle acque
Al fondo del tuo petto
Datti la spinta che ti proietta in superficie
Che slancia il suono
Cammina sull’acqua
Batti ritmicamente la pelle
Danza sull’acqua
Rotola sulla pelle da un’isola all’altra
Ogni isola è un passo della tua danza
Ogni collina un passo che ti spinge
Ogni valle un passo che ti brama
Ogni vento un passo che rimbalza sulla tua pelle.

.

Guarda il cielo che si curva verso lo straniero
dalle lunghe frasi
Osserva il senso che s’avanza tra due corpi
Vedi quello che le mie mani vedono nella notte
Scruta lo straniero, la sua parola è d’oro

.

Solleva il velo sul mare scarlatto
Alza gli occhi sul migrante che nuota verso te
Alza il lume sul mondo lacerato che si nasconde

.

Dì quello che vedi
L’orizzonte ti abbraccia
Ascolta quello che osservi

.

Un polline d’oro arde davanti a te
Cammini attraverso il fuoco delle immagini senza morire
Ma nascendo alla parola ferma che le getta
ai bordi delle strade

Socchiudi gli occhi, divinità remote ti generano
Apri gli occhi sul cielo orfano
Alza gli occhi sulla montagna futura

.

L’immagine e la parola ti guardano
E ti mettono al mondo
Così s’incontrano gli sguardi
Lame vive che s’incrociano
Su campi di battaglia senza vincitore
Lame e riflessi di lama
Con cui il corpo combatte con la parola
E la parola con l’ombra
Ma l’ombra non ha suono
Non ha eco
Non ha un nome chiaro
L’ombra assetata supplica la parola di venire
L’ombra accecata supplica la parola di rischiarare il mondo
La parola che guarda, a occhi spalancati,
nel cuore dell’ombra

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Hommage à l’Ukraine, avec Maïté Tanguy

« Oui, c’est un hommage à l’Ukraine ! 

Un jardin de la mer avec les fils de filet de pêche qui ont vécu, qui ont été déchirés dans leur âme ! Ils renaissent, ils renaissent dans le tissage ! »

*

Maïté Tanguy

*

Tissage du 1er mars 2022, format 16 cm de large sur 21 de haut plus les franges = 29 cm

*****

***

*

A l’essentiel, par Harold Bruce (escalade et vidéo, massif de l’Estérel, septembre 2021)

Avant de faire cette escalade audacieuse qui va déployer une action modeste et épique, d’une profonde beauté, Harold Bruce cale son téléphone dans un creux de rocher de l’autre côté de la crique, au cap Dramont, où il va grimper : le petit appareil filme, aucun apprêt, aucun artifice, aucune répétition ni repérage préalable du grimpeur. Il grimpe. Silencieux. Horizontal, très près de l’eau. Tel cormoran qui vole horizontal très proche de la surface des eaux. Soudain le grimpeur monte vertical, alouette verticale, verticalement et franchit des passages de très haute difficulté technique, jusqu’à la cotation 6b. Puis il monte la pente finale, guépard. Puis il a ce geste audacieux que l’on voit. Un cri. A l’eau il retourne, au ressac régulier de l’eau salée. La respiration de la mer et celle du grimpeur sont la même et unique.

.

Plus tard il prépare sa vidéo, raccourcit certains moments d’hésitation de son escalade verticale.

.

Voici cette vidéo : https://youtu.be/Ub3hOrAhR0U

.

Quatre acteurs :

la superbe roche rouge volcanique,

le ciel témoin sans agitation,

la mer attentive, respirante, ne retenant pas son souffle, confiante,

le grimpeur solitaire, au geste continu, sans saccade, sans frénésie, articulé, souple.

Tout grimpe, tout va, pas à pas, ressac à ressac, pli de roche à pli de roche, poème en acte.

.

YB

*****

***

*

L’œuvre verticale      (Chartres)

En ayant passé une nouvelle journée, le 26 janvier 2022, dans le chantier de la cathédrale de Chartres…

.

Ce poème fait suite à celui écrit le 14 octobre 2021 à la cathédrale de Chartres ( Horticulture tubulures | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ) puis à celui écrit au même lieu le 22 octobre 2021 ( Laveur de carreaux et âme des tubulures | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ) et enfin à celui écrit de même le 31 décembre 2021( Le voile tendu à Chartres | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)  ).

On lit L’oeuvre verticale dans une splendide traduction de Francesco Marotta, que voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/02/12/lopera-verticale/

*

Arbres que l’hiver dénude,

algues immenses et frêles,

algues sombres, algues

des mondes sombres

jetées par la marée sur la plaine

jusqu’au fond des terres,

branches sans nœuds

algues sans remords.

.

Boules de gui

nids de corbeaux

algues en boules

dans le ciel.

.

.

.

Ce sont bien des hommes

qui ont, de la plaine occulte,

monté par centaines de milliers

les pierres

.

ont créé la montagne de Chartres,

les piliers, les grottes,

les voûtes, les aiguilles,

ont créé.

.

L’orgue, c’est le cerveau de la montagne

bois noir et métal

suspendus

à deux longueurs de corde du sol.

.

Puis le voile blanc

devant tout le transept sud

et sur le tissu de bas en haut

ses ombres de lignes

horizontales verticales obliques :

damier d’ombres à treize étages,

cinq cases à l’étage,

une oblique par case,

damier à soixante-cinq cases,

damier…

.

heure à soixante-cinq minutes

jour à soixante-cinq heures,

semaine à soixante-cinq jours,

mois à soixante-cinq semaines,

année à soixante-cinq mois

.

et derrière, modestes,

modestes, presque jeux d’enfant,

le bruit profond d’une foreuse,

le son grave d’une ponceuse,

le rythme d’une masse sur un bois dur

.

bruits seuls, bruits en fugue

des admirables percussionnistes mes frères

qui excavent la montagne,

qui affinent la montagne

.

bruits qui enflent,

bruits qui élargissent hanches et fémurs,

bruits qui aspirent la marée

depuis l’arrière de l’arrière de la plaine

.

bruits qui enivrent les algues

et les tissent en oiseaux noirs

en oiseaux blancs dans le ciel de Chartres.

.

.

C’est alors ici que tu grimpes,

que tu connais la montagne de Chartres,

par le nœud du cerveau de métal et de bois,

les pointes de tes pieds

juste posées sur la naissance du son,

tes talons dans le vide.

.

tu grimpes dans le corps ombreux de l’espace,

bâtisseur de vie, bâtisseur

de cette manière d’être lucide

et souriant dans le contrejour

de la conscience tragique.

.

Grand raclement de gorge,

c’est vie.

Algue c’est corde vocale,

L’océan afflue

puis se retire.

.

.

Les hommes montent les pierres

jusqu’au front du ciel gris,

jusqu’à la main du racleur

qui ponce la pierre.

.

Qui racle la pierre crée le son,

ouvre le monde

et renaît lui-même enfant

plus jeune chaque midi.

.

Carillonnent les cloches par là-bas

dans le grain du brouillard,

cognent les masses sur des poutres de bois

derrière le grand voile blanc.

.

Tes nouveaux pas

ne te font jamais tomber dans le vide.

La montagne est l’océan

que tu dresses vertical.

.

.

.

.

Chacune des soixante-cinq cases

de l’impossible immense

éphémère voile blanc

hors temps hors son hors vision

chacune dans le vide vertical

chacune plus réelle que le réel

.

Chaque case

un battement du cœur lent

puissant lent du monde humain

.

Chaque case

et son oblique

systole diastole

ton oui ton non

ton sommeil ton éveil

.

Chaque case,

souffle de ton récit,

ponctuation de chacun de tes talons

sur un alizé dru

dans le creux du ciel

.

Chaque case du récit

dont tu nais comme en été l’orange

sur sa branche en plein vent,

rebond de ton talon

haussant le vide vertical

vers l’archipel

.

Chaque case blanche

phalange de tes doigts

qui savent saisir roche et son,

qui font sonner bois et pierre

.

Chaque case blanche

voile de Véronique

portant vierge empreinte

de tes deux talons,

des dix doigts de tes mains

sonnantes.

.

Chaque case

empreinte de tes côtes

sur le suaire épique

de ton chemin de vie

au bord du vide vertical

que tu regardes, droit dans les yeux,

que tu lis, que tu vis.

.

Chaque case

soixante-cinq fois tes côtes

soixante-cinq pages

de l’aimante parole

que tu offres à tous

à tout vent

.

.

.
.
L’archipel blanc de ton souffle,

archipel vertical dans le ciel noir,

dans le corps sans âge

jeune à jamais de la montagne

.

Archipel tel est ton corps

et le corps de chacun

hérissé entre nœuds d’algues

et branches de la plaine

.

Archipel dont tu n’es que part,

lourde ou légère,

parmi tant d’autres parts,

qu’un îlot d’algues et de corail,

bâtisseur grimpeur parmi tant

de bâtisseurs et grimpeurs.

.

Ainsi sur le blanc

de la page verticale

monte le souffle

alternant de nous tous.
.

le souffle qui soulève, dépose l’espoir,

le rythme alterné

de l’humain espoir

.

.

Et si arrive l’heure du retrait

le grand voile se tend :

comme un volcan de colère

la montagne de Chartres,

comme un volcan fertile

la montagne de Chartres

d’autant plus se hausse

.

Se hausse à chaque nouvelle empreinte,

à tout nouvel élan du récit

car bâtir jamais ne cesse

.

Jusqu’à six cent cinquante cases,

jusqu’à six mille cinq cents cases

du damier du grand livre fraternel

qu’écriture, escalade, écoute,

lecture toujours en cours

dressent en plein vent

.

Dressent dans le creux des monts,

sur les crêtes râpeuses,

dans les vallon touffus

dressent, toujours recommençant,

toujours transmettant,

bâtissant tenace carène.

*

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Une exposition de Maïté Tanguy à Quimper

à l’« Espace d’exposition d’art textile & haute broderie » de l’Ecole de Broderie d’art Pascal Jaouen, 16 rue Haute, à Quimper, du 14 janvier au 18 mars 2022.

L’œuvre de cette artiste a déjà été présentée ici : Le rêve et le vent / Trois créatrices en art textile | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

*

Mille kilomètres en train, puis marcher sur la rive de l’Odet, monter les vieilles marches de l’escalier de bois sombre, arriver enfin dans un monde réel cent fois plus dense que le monde réel. J’arrive sur la terre irréelle, très dense, aérienne pourtant, foisonnante, de Maïté Tanguy.

.

Il craque sous les pas, le bois du plancher. Il tremble sous le roulement du vent de l’océan, le sol sombre du bord de l’Odet ; personne ne l’écoute ni ne le voit trembler. Tout bouge immobile, tout s’enroule, roule et déferle dans une pérennité placide inquiétante. Métamorphosante.

On ne sait pas vraiment où Maïté Tanguy travaille, sur un de ses métiers en tissant en atelier, sur ses genoux en brodant, sur les rochers que l’océan croit broyer mais qui broient les ultimes phalanges de l’océan… Maïté marche entre terre et granit, entre fougères et bruyères, entre sable et algues, entre écume et coquillages. Ses yeux relèvent le travail du ressac ; quand la vague s’en va, c’est le somptueux dépôt d’écume, d’algue, de coquille, de filet qui trace tisse à la côte le deuxième discours de l’épopée. Ulysse sortait des vagues après encore un naufrage et commençait à la table d’Alkinoos son admirable récit. Aphrodite naissait de l’écume-semence de son père et puis s’allongeait pour son premier somme sur la plage de galets de Chypre.

Certes les étoles ici présentées verticales dans l’exposition sont hiératiques, sobres, nobles. Mais la puissance de cette exposition et du travail actuel de Maïté Tanguy vient de cela que l’artiste prend dans son filet de femme, de mère, de fille et de visionnaire bien au-delà du langage, vient de cela qu’elle prend dans un frémissement de ses dix doigts. Filet lancé vers les eaux profondes de l’océan, du mythe, de l’inconscient, de la vie, filet que les courants remontent puis rejettent à la rive.

Le filet prend et ne prend pas. Le filet à son tour est pris. Et il reste le miroitant silence des bruits de l’océan. L’écume est là, le déferlement de la vague, la langueur de l’algue, mais non, le certain incertain : la forme tissée ou brodée échappe à elle-même, se redéploie sauvage, se crispe et en même temps se désarticule. Eloge des eaux salées s’appuyant à la rive de granit, luttant avec elle, l’aimant, la fuyant, la toisant avec l’humour des grandes expériences de qui a fait, tel Jason, un très long voyage et puis est retourné vivre le reste de son âge auprès de ses parents.

Mais voilà qu’au delà de l’éloge par le silence, au-delà de l’invention inlassable d’une quatrième et d’une cinquième et d’une sixième dimension, ce qui se montre stable dans cette exposition, granitiquement stable, épiquement stable, c’est finalement la couleur. Ni le chant de l’océan, ni le chant de quelque humaine attente épique. Non : la couleur. Démultipliée. Les couleurs. Couleurs, paradoxaux et splendides sédiments des bruits et de la vie de l’océan. Couleurs auxquelles luttent pour s’y attacher les formes tissées, sculpturales-et-tissées, couleurs que les mains tissantes, les mains brodantes invoquent, charment et finalement maîtrisent, souverainement maîtrisent au milieu du tumulte de la vie, du tumulte de l’océan.

*

Yves Bergeret

*****

A la fin de cette exposition à Quimper, Maïté Tanguy est « artiste invitée » au Salon Aiguille en fête, qui se tient à Paris du 10 au 13 mars 2022, à Paris Expo, porte de Versailles, hall 7.1 ; elle y présente, dans un stand personnel qui lui est offert et qu’elle intitule Regards, comme autant de fenêtres ouvertes sur le monde, une très grande pièce tout particulière, au format déroulé de 40 cm de large sur 250 de haut : elle lui donne comme titre Au fil du Monde ; en roulottant chaque semaine durant toute une année les pages du magazine hebdomadaire du journal Le Monde, elle retrouve, en suivant ce fil rouge de l’actualité, cette écoute vers tous et cette sensation de voyages dans des pays fort différents. Ecouter le monde, donner à voir le monde en tissant Le Monde.

Voici (avec une photo) :

***

*

L’ E C O U T E ( 2 )

Les sons sans tri

.

.

Ces pages font suite à celles-ci, du 26 aout 2021 : L’ E C O U T E ( 1 ) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

Les onze parties de cet article-ci se lisent, grâce au poète Francesco Marotta, en italien ici : https://rebstein.files.wordpress.com/2022/01/yves-bergeret-lecoute-2.pdf

La lectrice et le lecteur sont invités à lire, dans cette thématique, les pages publiées sur ce blog dans la Catégorie « L’écoute ».

*

Qui veut gravir écoute

1

Le brouillard là-haut

La langue du Grand Sorbier

.

2

Ecoute le son des nuages

Les répliques aux laves de Sicile

.

3

Géophonie du torrent

Le Buech symphonique à Veynes

.

4

Réponse du bois aux « esprits »

Les coups, l’écho, jubilation à Koso Kindu

.

5

Les bruits non de fond

Koyo hirsute dans le Chant

.

6

L’écoute isolante

Le concert au temple suspendu

.

7

Et pourtant la foule

Résurgences dans la Passion selon Saint Mathieu

.

8

Le brouillard confus

Toute l’œuvre tourbillon, Lulu

.

9

La place et la salle

Ainsi la nuit et les manifestants de Prague

.

10

Le katajjaït et le hurlement du vent polaire

Elles soufflent l’anti-ogre

.

11

L’écoutant animiste

La brève catalyse

.

*

1

Le brouillard là-haut

La langue du Grand Sorbier

.

*

De grandes traînées de nuages blancs montaient depuis la vallée de la Romanche, très profonde, à l’Est. J’étais seul dans les vallonnements, bosquets irréguliers de sapins, touffes abondantes de rhododendrons, dalles et blocs de granit entre les bribes d’alpage ; des marmottes s’affairaient à leur nourriture de graminées, des écureuils grignotaient des graines d’une branche à l’autre, des martinets criaient pour réunir quelque chose dans le ciel, des choucas croassaient vigoureusement en s’apostrophant, des petits groupes de chamois chahutaient les cailloux et émettaient très bas  de fins glapissements. J’avais onze ans et j’allais seul sur un très vague chemin dans les vallonnements. Deux grenouilles invisibles près d’une minuscule mare sarclaient leur espace. Les traînées de nuages blancs avançaient vers nous, animaux, formes végétales et moi, en s’épaississant. Je marchais vite, vers le haut. Je jouais avec les nuages. Je voulais monter plus vite que eux, jusqu’à au moins la première crête. Les nuages me rattrapaient avant que je ne l’atteigne. Mais je continuais à monter dans le brouillard de plus en plus dense et de plus en plus frais. Montant je voyais seulement la densité de la lumière ; elle variait, selon l’épaisseur de la brume que poussait le vent ; et je voyais, juste à quelques mètres devant moi, les blocs de granit et de gneiss où la mousse humide se mettait à luire, humide, très humide. J’entendais les gouttes d’eau tomber sous les petits surplombs des rochers. Je continuais à monter dans les pentes assez raides du Grand Sorbier, sans le moindre sentier. La végétation cessait. Ce n’était plus que roche et éboulis. Je savais que le vide m’arrêterait au sommet, vers deux mille cinq cents mètres ; car de l’autre côté un versant très abrupt plonge sur deux mille mètres de dénivellation jusqu’au gros torrent de la Romanche. J’avais sûrement dépassé les deux mille deux cents ou trois cents mètres d’altitude. Les cris des marmottes étrangement amplifiés par la brume humide clamaient avec force, nettement plus bas que moi, dans les épaisseurs blanches. Je n’entendais à mon altitude que parfois le croassement calme et puissant de deux ou trois choucas. Soudain un vrombissement discret mais grave se fit entendre juste devant moi : c’était le vent qu’alors je reçus en plein visage, assaillant la crête en remontant à toute force le versant est depuis le fond de la vallée : en plein brouillard j’étais arrivé au sommet.

.

Je n’étais jamais monté sur cette montagne. Je l’avais beaucoup observée les semaines précédentes. Ce jour je ne m’étais guidé que à l’oreille. J’avais porté toute attention à ce que j’appelle le « tapis sonore » du lieu ou, au-delà des sons de ses animaux, à ce qu’on nomme sa géophonie (sur cette notion, on peut lire l’article en anglais de six chercheurs, trois Kazakhs auprès de l’UNESCO, deux Américains et un Italien, du 20 décembre 2021 : https://doi.org/10.3389/fevo.2021.748398 ). J’étais heureux ; mon enfance de jeune européen se construisait avec mes jambes qui m’avaient porté tout là-haut et avec le son de la montagne, elle qui est un ensemble indistingable de masse minérale et d’air plus ou moins humide accroché, accolé à elle.

*

2

Ecoute le son des nuages

Les répliques aux laves de Sicile

.

Il y a douze ans je voulais aller le plus haut possible en voiture dans les pentes de l’Etna, avant de continuer à pied jusqu’au cratère un autre jour. Au bord même de la Méditerranée, il culmine à largement plus de trois mille mètres. Son sommet bouge et grogne et se remodèle sans cesse ; il explose parfois, il tremble bruyamment. Le conducteur était un habitant de la grande ville à son pied, Catane, homme cultivé, entouré d’une bibliothèque raffinée et copieuse. Aïe, au village au bout de la petite route, vers mille trois cents mètres, brouillard. Aucune vue. Nous sortons de la voiture. Le vent soufflait vers la mer. L’acoustique des lieux était extraordinaire. Je dis au conducteur : « écoute le son des nuages ». Il a été complètement surpris ; j’ai vu à son regard qu’il croyait que je me moquais de lui. « Si, écoute leurs modulations, ici c’est grave, là c’est un roulement feutré plus léger, ici c’est presque un sifflement ; et écoute le trébuchement par là-bas au dessus de nous à droite, sûrement des nuages qui se heurtent et roulent les uns sur les autres en franchissant quelque chose ». Oui, c’était une crête latérale de Valle del bove, ce ravin large et très profond où la lave en fusion coule depuis le sommet à chaque nouvelle éruption.

.

Le conducteur de la voiture était éberlué de ce que je disais. Non seulement il n’avait jamais tendu oreille à ces sons. Mais, plus encore, nos langues de citadins, aussi bien italiens que français, n’ont ni vraiment lexique ni usage pour cette géophonie. Actuellement. Dans un passé très lointain, si : on savait parfaitement percevoir les messages et les intentions que par le bruissement abondant des chênes à Dodone Zeus faisait parvenir aux hommes et que des prêtresses initiées leur traduisaient.

*

3

Géophonie du torrent

Le Buech symphonique à Veynes

.

Je m’allonge sur les galets secs du lit du torrent, très près du courant rapide des eaux. Pas d’inconfort, le poids du corps se répartit sur des dizaines de galets polis, élimés, arrondis par l’érosion des crues et des flux. Visage au ciel : passent des oiseaux, en bandes criantes de martinets, en légers cris des éperviers, en très haut vol planant des vautours ; nuages, parfois, encore plus en altitude. A un ou deux mètres du corps le torrent émet un très puissant, très variant, très mobile tumulte sonore. En appréciation esthétique : c’est splendide. Le flux sonore est constant, l’émission sonore se renouvelle et se recouvre elle-même sans aucun répit ; les évènements, constamment symphoniques, sont d’une diversité et d’une richesse vraiment immenses, bien au-delà de ce que le lexique et la syntaxe européens actuels peuvent formuler. Les agrégats et autres clusters du torrent sont d’une complexité et d’une subtilité qui laisseraient pantois Scelsi, Xenakis et Ligeti. Irrégulièrement des bruits sourds, nettement plus graves, surviennent au sein du flux sonore et s’éteignent rapidement : ce sont des galets assez légers que la force du courant roule dans un remous contre une roche plus massive que l’eau submerge quand même. L’eau, le petit galet et la roche statique luttent ensemble ou plutôt consonnent en un trio grave, mais trio à voix multiples au sein de la très riche polyphonie de l’ensemble.

*

4

Réponse du bois aux « esprits »

Les coups, l’écho, jubilation à Koso Kindu

.

2005 ; les six « poseurs de signes » de Koyo, Toro nomu, animistes, sans écriture, quelques Anciens et moi avons quitté le village à l’aube. Sur leur haut plateau de grès entièrement entouré de falaises, dans le sud du Sahara, en cette sixième année de dialogue de création entre nous, nous allons sur des tissus d’un mètre sur deux poser eux les signes graphiques qu’ils inventent et moi les signes alphabétiques d’un aphorisme, signes tous pour dire l’esprit des lieux, l’exalter, le saluer, le transmettre. Les « poseurs de signes » et les quelques Anciens toujours avec nous choisissent Koso Kindu, à peu près au milieu de leur long plateau. Longue marche pour accéder à l’endroit, parmi petites falaises, ravins profonds, énormes blocs de grès. C’est l’hivernage, c’est-à-dire la très brève saison des pluies, période cruciale pour les récoltes. Koso Kindu veut dire en Toro tégu « Grange des récoltes ». Mon regard, qui peut rester européen : strictement aucune parcelle cultivée, aucune terrasse de micro-maraîchage entre les blocs de grès ; et la « grange » qu’on me montre est en fait un amas de rochers, les plus élevés et assez petits sûrement empilés de main d’homme. C’est à l’ombre de cet amas que nous allons créer les signes, c’est-à-dire susciter et valider le réel dans son exubérance (je renvoie ici à mon livre Le Trait qui nomme). Regard européen ; c’est le désert, le vent desséchant, la très grosse chaleur, des singes vaquent au loin, et strictement personne d’autre que nous. « Yves, ne t’écarte surtout pas, ils sont juste là, nombreux et dangereux, même parfois agressifs -. Qui ? –  Les esprits animistes, écoute-les ! ». Nous faisons tous silence. Effectivement à une quinzaine de mètres de nous de petites bourrasques de vent chaud cognent contre la falaise de quelques mètres de haut avec failles et anfractuosités : la falaise parle, et parle abondamment. Ce ne sont pas trois ou quatre esprits, c’est une foule hardie. Je demande à reprendre parole, et fort. « Oui, vas-y ». Je formule une phrase courte, l’écho s’amuse longuement avec elle. Les « poseurs de signes » en saisissent la signification de salutation.

Nous pouvons alors seulement nous mettre à peindre, justement, une salutation écrite et graphique aux esprits du lieu.

.

Plusieurs heures après alors que le soleil torride finit de sécher l’acrylique sur les tissus j’entends un bruit totalement banal en un sens, extraordinaire en un autre sens : c’est Hamidou Guindo, un des « poseurs de signes », qui taille une sorte de bûche de bois pour en former une figure d’oiseau ; puis il la couvre de l’acrylique qui restait dans un gobelet et, en secret, me donne l’objet.

Hamidou est à Koyo un des trois ou quatre initiés, comme Alabouri, son beau-père, à tailler le bois, matériau extrêmement rare au désert et toujours lié au corps d’un ancêtre ou d’un esprit ; il avait intentionnellement porté dans son sac ce bout de bois. Il l’a oint d’un peu d’acrylique, le médium que j’ai apporté dans mon propre sac, pour que tous ensemble nous disions, célébrions, accroissions l’énergie des esprits de Koso Kindu. Le bruit rythmé de la taille de l’oiseau de bois a été la pointe du son animiste du lieu. Deux soirs plus tard, au village, Hamidou me donne sa petite hachette qui a taillé le bois, non, qui a été l’instrument à percussion exaltant la fertilité du lieu et de la récolte de la parole et de la pensée du monde.

*

5

Les bruits non de fond

Koyo hirsute dans le Chant

.

A Koyo, les Toro nomu, un des neuf peuples dogons, considèrent que le réel est de la parole. Un groupe de six à huit Femmes ainées chantent-dansent la nuit dans un rite chorégraphié périodique la refondation du réel. Et même elles peuvent accroître le réel en chantant-dansant des actes nouveaux au moyen de nouveaux poèmes qu’elles créent ; ainsi en a-t-il été aussi de l’audacieuse journée de création auprès et même avec les « esprits » turbulents de Koso Kindu.

J’ai toujours été, Européen, frappé de constater que les Femmes ne chantent pas dans le silence. En usage européen, les bruits parasites nombreux troublent le rite, des enfants qui jouent et se poursuivent à grands cris, des conversations et des rires entre adultes, d’ailleurs tout à fait conscients de l’importance centrale du rite. En pensée animiste, le rite en plein silence serait au moins équivoque ; car le rite prend place parmi le bourdonnement du continuum animiste sonore du monde-parole et donc de la communauté où vivent ensemble Ancêtres, vivants et « esprits ».

.

De même un enregistrement ethnomusicologique animiste dans un silence de studio ou de scène en salle de spectacle est pour le moins une bizarrerie, si ce n’est un contresens. Le rite musical chanté, voire instrumental, est un pivot sonore dans un cluster bourdonnant du monde, un surcroît de densité sonore dans la géophonie et l’humanité active du lieu.

*

6

L’écoute isolante

Le concert au temple suspendu

.

On peut alors se demander ce que porte avec elle l’écoute occidentale d’un fait sonore. Généralement elle le coupe du « tapis sonore », le constitue en fait musical se dressant sur un silence. Elle élimine le « bruit de fond ». C’est alors que le son musical perd sa fonction de pivot, voire de poteau-mitan, dans le brouhaha du monde. Devenant solitaire il se mue en son esthétique. Il s’entoure de silence ; ce silence est un artefact difficile à techniquement établir : imposer silence à un groupe de participants les transforme en spectateurs muets. Passifs ils admirent la beauté du son et puis de la mélodie. Ecoutant attentivement le son esthétique on écarte la « bassesse » du bruit quotidien. On entre dans une jouissance de la transcendance.

.

On va plus loin encore en écoutant la forme sonate avec accompagnement obligé ou la forme concertante : ces deux formes orientent l’écoute, déjà installée dans un sourcilleux silence, à aller vers l’écoute privilégiée de l’instrument soliste, s’appuyant sur la bienveillance de l’orchestre ou luttant contre la masse sonore s’attardant dans l’artefact d’un réel en souffrance.

.

C’est ainsi que l’écoutant occidental savoure dans une sphère musicale elle-même solipsiste la voix principale s’extirpant du bavardage ornemental des accompagnants et des voix secondaires

.

Le silence absolu sacralise la salle de concert en temple où la voix soliste irradiera son message transcendant sur les spectateurs assis patients, fervents et dociles. Glenn Gould finalement refuse même la salle du silence admiratif et s’efface dans le studio extatique d’enregistrement.

*

7

Et pourtant la foule

Résurgences dans la Passion selon Saint Mathieu

.

La pensée de la transcendance chasse la géophonie, érige la solitude de l’écoutant face à la solitude d’un dieu en son. Ecoute typiquement européenne du son. Il y a quelque chose de l’extase mystique lorsque l’écoutant s’abîme en recevant dans ses oreilles la cavatine du seizième quatuor de Beethoven. L’écoutant prend le chemin d’une prière contemplative puis adorante de l’esprit absolu, en direction de quelque idée platonicienne ou de quelque Être suprême inaccessible. L’écoutant, faisant acte d’intelligence, admire l’absolu d’une divinité. On dit de même de L’Art de la fugue.

.

Mais l’extase soufie n’érige pas l’intelligence et l’au-delà d’elle-même dans l’intuition émotionnelle. Rûmî aspirant à l’amour de son dieu unique sait rester dans le tourbillon bruyant de l’ivresse, dans l’émiettement de l’ironie, dans l’insolence du paradoxe, dans la fragmentation comique de l’ego de l’écoutant. A cet égard la poésie de Rûmî est plus efficace et plus moderne.

.

Même le bien sévère Bach, dans la grande architecture dramaturgique de sa Passion selon Saint Mathieu est obligé de concéder place et temps au brouhaha, si rythmique soit-il, de l’humanité en désordre, en oppositions, en pagaille : non pas celle de l’ouverture et de la conclusion de l’œuvre, mais celle qui crie, enrage, trépigne. Musique classique européenne sans trace du brouhaha humain s’asphyxierait. Et même un peu de géophonie, en artefact certes, fait grand bien, comme les robustes roulements de tonnerre de Haydn vers la fin des Sept dernières paroles du Christ.

*

8

Le brouillard confus

Toute l’œuvre tourbillon, Lulu

.

Si la musique écrite européenne sait par brefs épisodes s’écarter de l’exigence de la transcendance, au sein même de son artefact d’écriture et dans le silence « religieux » lui-même de la salle de concert ou d’opéra, c’est qu’elle est en quelque sorte obligée de laisser revenir le brouhaha des sociétés humaines voire le flux de clusters du torrent. Elle est aimantée par la géophonie. Schoenberg fait trembler son Moïse et Aaron dans l’antichambre de la transcendance, non seulement bégaiement initial, admirable, de Moïse devant le buisson ardent, mais aussi foule en brouhaha vertigineux tout du long de sa halte au pied du Sinaï. Berg de manière encore plus nette bouscule dans Lulu le confort de l’intelligence de l’écoutant en le chavirant, en l’égarant, en l’enivrant comme un soufi, de scène en scène dans les sons de la lutte pathétique de son héroïne entre tant d’hommes graveleux, naïfs ou suppliants. A première écoute, à seconde écoute, à troisième écoute dans Lulu on s’égare ; puis peu à peu on tire un fil puis un autre dans l’extraordinaire « tapis sonore » de cet opéra pour tenter de saisir ou de suivre la marche d’un possible destin humain moderne. 

*

9

La place et la salle

Ainsi la nuit et les manifestants de Prague

.

Au printemps 1990 j’organisais avec le quatuor slovaque Mosès et en présence d’Henri Dutilleux la création dans ce pays de son quatuor Ainsi la nuit. A Bratislava le premier jour, le lendemain à Prague. Public très nombreux dans cette ville éminemment mélomane. Les musiciens ont dû bisser entièrement l’œuvre. Nous nous trouvions dans la salle médiévale en haut de la « Maison à la cloche de pierre », sur la place de la Vieille Ville, la plus ancienne maison du lieu, médiévale. Or sur la place s’est improvisée, comme presque chaque jour depuis la Révolution de velours qui, quatre mois plus tôt, avait pacifiquement abattu le régime politique précédent, une manifestation bruyante avec cris de centaines de personnes et mégaphones. Des éclats de cette houle sonore, vivace, vitale pour le pays, franchissaient parfois les fenêtres en ogive de la salle de concert. Je demandais à Henri Dutilleux ce qu’il pensait de cet entremêlement de ces bruits de foule avec les lignes mélodiques complexes des cordes : « cela ne me gêne pas, il est bien qu’il en soit ainsi ».

*

10

Le katajjaït et le hurlement du vent polaire

Elles soufflent l’anti-ogre

.

Sur la terre presqu’entièrement blanche, blanche de neige, blanche de glace, par le ciel presqu’entièrement blanc, par l’horizon si blanc qu’il n’accède pas à l’existence de la perçante vision humaine, par le passé, le présent, la nuit, le jour presqu’entièrement blancs, accourt, court, glisse, va, accourt en bousculant tout, accourt en enserrant tout, accourt en soulevant tout, accourt en assourdissant tout, accourt en rageant aux oreilles, le vent polaire. Mais il n’assourdit rien, le vent polaire car il n’est rien et il prend la place de tout.

Le vent est le père invisible de tous les « génies » de la terre blanche des Inuits. Même récemment baptisés par de conquérants pasteurs protestants, les gens savent que partout agissent, courent, volent dans le vent des « esprits » redoutables ; les êtres les plus redoutés en sont les tupilak, très malfaisants et créés par des sorciers. Des familles d’ours blancs errent dans l’immensité : en somme les brochets de l’immense bruit du flux du torrent aérien qu’est tout l’espace. L’espace entièrement géophonie.

.

On se réunit ce soir au village. Deux équipes de chanteuses engagent une compétition en joutes chantées, les katajjaït, deux à deux. Une femme d’une équipe lance un chant guttural à rythme extrêmement rapide, syllabe à syllabe d’une langue dont le sens est perdu par toutes ; en face d’elle, visages juste séparés par trente centimètres, une femme de l’autre équipe rétorque entre chaque syllabe de la première par une autre syllabe sur une note légèrement plus basse. Le rythme est extrêmement rapide, on perd très vite souffle, sans que les voix ne se mêlent. Deux minutes déjà, guère plus, l’une des deux femmes éclate de rire, l’autre s’arrête. La rieuse a perdu. Une nouvelle joute démarre avec une remplaçante de l’équipe de la rieuse. La compétition cesse quand une équipe n’a plus de chanteuses, à force d’éliminations par rires.

Perdre car on rit ! mettre quoi en compétition ? Se réunir autour de deux chanteuses liées par une proximité presque fusionnelle dans une rythme condensé à l’infini face au rythme distendu à l’infini du vent hurleur. Chant gémellé dans la géophonie. Dans son cœur.

Accouplement vocal féminin engendrant un tupilak, contre-génie le plus puissant donc le plus éphémère au sein du hurlement du vent.

*

11

L’écoutant animiste

La brève catalyse

.

Tendre l’oreille à tous les événements de l’environnement sonore ; voici une formulation de musicien ou de mélomane européens. Car ce musicien ou ce mélomane sont bien à l’affût de tout bruit parasite mais malheureusement afin de l’éliminer, par rapport à un pur son ; mais on sait que le souci de cette pureté semble l’expression d’une inquiétude vers une transcendance ardue, voire clivante ou même châtiante puis, aussitôt, rédemptrice.

Tendre l’oreille à tous les événements sonores à l’entour : les accepter tous, les intégrer tous en les prenant pour ce qu’ils sont, avec les sens et les raisons d’être qui les font se manifester là. C’est alors une écoute et une pensée animistes, donc modernes, donc poétiques. Car à mon sens le poème est la cristallisation en mots rythmés de la réponse proposée à la foisonnante question de la langue-espace. L’écoute et la compréhension de ce qui surgit à tout instant dans le flux sonore de la géophonie est le premier pas du poème ; le poème est d’abord la lente et longue marche d’approche de lui-même.

.

Le poème dont se saisit le lecteur est le léger dépôt dans des mots du mouvement géophonique : en même temps il en est la catalyse, catalyse deux fois. Un fois car il mobilise une à une les sources sonores en turbulence dans le brouhaha du torrent. Un autre fois car il mobilise les capacités d’écoute du lecteur envers la perception, si ce n’est la connaissance, des multiples sources sonores.

Le poème écrit est un point délicat et éphémère entre la polyphonie du monde, tout particulièrement sa géophonie, et l’ouverture de l’esprit et peut-être plus tard du corps du lecteur à l’écoute du monde qu’il renonce à sublimer voire effacer mais dont il entreprend l’aventureuse découverte.

Point délicat, humble et éphémère, le poème aime volontiers la brièveté, comme ces quatre aphorismes que l’on lit et voit dans la publication précédente de ce blog, très simples poèmes qu’en Haïti j’ai calligraphiés en écoutant la langue-espace des lieux, sa robuste géophonie d’alizés fouillant les branches et cognant le volcan, sa mémoire orpheline de descendants d’esclaves déportés, son éraillée langue-espace, sa puissante langue-espace.

*

Yves Bergeret

*****

***

*