Archive | janvier 2020

La Parole et les nouveaux Thermes

 

Yves Bergeret

 

Cet article, qui occupe une place centrale dans le groupe (sur ce blog) de publications intitulé Architecte, se lit en italien grâce à la traduction du poète et philosophe Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/16/la-parola-e-le-nuove-terme/

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Les analyses que je présente ici servent de base anthropologique et poétique à la conception d’un nouvel ensemble thermal avec l’architecte Dario Lo Bello, dans le cadre d’une thèse à l’université d’architecture de Venise. Cet ensemble sera à construire à Termini Imerese, sur la côte nord de la Sicile. Nos premières séances de travail en novembre 2019 ont porté principalement sur ce renouvellement profond de la conception du futur établissement. Depuis, la dimension anthropologique et poétique de ces analyses revient constamment dans notre travail. On peut consulter à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/01/26/parcours-lustral-aux-nouveaux-thermes/  le récit des plus récentes séances de travail à Venise ce mois de janvier 2020 et les premières maquettes.

 

 

 

 

Lorsqu’en Europe vers la fin du dix-neuvième siècle la confiance enthousiaste en la science et dans un « progrès » qu’elle serait supposée entraîner a fortement développé la médecine, les eaux à capacité thérapeutique ont été prises en considération : les bains de mer et leur iode, et à nouveau (après l’Antiquité) les sources minérales et leurs vertus moins nettement déterminées. On construit alors dans le style historiciste de l’époque de splendides stations thermales, comme Vichy, Evian, Aix-les-Bains, Karlovy Vary, Marienbad, etc. On construit des établissements de bains de mer. Sur la côte de la Manche, le tout neuf Grand Hôtel de Cabourg devient immédiatement par la magie de Proust le Grand Hôtel de Balbec. Or il se trouve que dans les Thermes ici en projet il se produit un déplacement et même un dépassement de l’acte thérapeutique.

 

Le « colloque singulier »

 

En médecine rationaliste occidentale le soin repose, sauf épidémiologie, sur l’individu. L’individu savant d’une science d’ailleurs de plus en plus complexe et raffinée écoute dans le strict huis clos de son cabinet l’exposé oral fluctuant que lui déroule l’individu souffrant. Ecoute / oralité. Dans la pudeur irréductible de l’éducation européenne, qui puritainement réprouve la nudité (la Genèse décide, au moment de l’expulsion d’Adam et Eve de l’Eden, la honte à en éprouver), c’est dans le huis clos du cabinet médical que la nudité est neutre. L’acte médical suit un rite rigoureux que parfois les médecins nomment « colloque singulier » : le médecin écoute attentivement, complétant assez souvent l’écoute par une palpation et une auscultation, qui est encore écoute – puis il s’assied de l’autre côté de son bureau et fige dans l’écrit une décision comme processus de guérison : telle maladie/telle liste de traitements. En fait ce n’est pas une conversation entre deux personnes isolées, ce qu’aurait laissé croire l’étymologie de « colloque singulier ». C’est oralité souffrante face à écriture d’une autorité décidante et, parfois, léger retour dans un bref dialogue oral pour quelques explications. Les mots sont très clairs : le médecin « prescrit » et « ordonne » sur une « ordonnance » rédigée souvent à la limite de la lisibilité comme s’il fallait ne pas partager le savoir et son autorité. Peu de semaines après la souffrance a disparu.

 

L’animisme

 

La cure thermale ne pratique pas ce rite. Même au temps du scientisme triomphant des années 1900 où l’on sait aisément comment, outre toute réelle souffrance physique, une classe sociale riche fatiguée venait, en groupes, « prendre les eaux » pour retoucher son maquillage dans les grands hôtels thermaux. Avec ses propres paramètres la médecine rationaliste ne valide que très prudemment le thermalisme. Pourtant depuis le début du siècle précédent il ne cesse d’être pratiqué. Car la cure thermale appartient à une des strates les plus profondes et universelles des pratiques humaines. Elle s’inscrit dans l’ineffaçable animisme. L’animisme est conception empirique du monde et du mode de relation incessante de la personne au monde. Sans avoir aucunement besoin d’une transcendance démiurgique qui entraîne distance et séparation, l’animisme pense et vit en immanence un continuum d’interactions. Ce continuum rend secondaire la limite entre intérieur et extérieur, privé et public, visible et invisible ; au contraire, d’une manière particulièrement fertile et moderne, il considère des interactions très efficaces et incessantes, en tout sens. La substance du monde, dont la personne est un élément parmi d’autres, est une turbulence permanente dont d’éventuels déséquilibres ou même crises se rééquilibrent par des rites, en particulier des sacrifices. Les polythéismes grec et romain le montrent très bien. Celui de Koyo également. L’immense majorité des peuples ont développé et développent leurs civilisations dans cet animisme actif et toujours performatif.

 

Le parcours lustral

 

A la différence du « colloque singulier » et de son extension dans la médecine hospitalière alitée avec thérapie mécanique, chirurgicale ou chimique, la cure thermale n’a pas lieu (locution verbale statique) dans le huis clos d’un cabinet ou d’une chambre d’hôpital. Elle se déroule (verbe en dynamique spatiale) dans un bâtiment vaste, souvent accompagné d’un jardin : on marche, même malgré un handicap on se déplace. La cure est longue, plusieurs actes par jours pendant de nombreux jours. On parcourt un espace ritualisé et validé comme intense, à demi sacré. Avec d’autres patients et quelques accompagnants on opère une procession lustrale jusqu’au péristyle du « téménos » puis jusqu’au « naos » qui peut également être un « bois sacré » ou, justement, la source mythifiée. C’est ensemble que l’on marche, que l’on accomplit son parcours piétonnier régénérescent, exactement comme la communauté sort une fois par ans les reliques de son saint patron pour lustralement purifier de ses affaiblissements récurrents le quartier et même la ville. Ainsi chaque début février Catane en Sicile se lave-t-elle et pendant trois jours d’énorme folie populaire, en dizaines de milliers d’adeptes, accomplit de longs parcours de rue avec énormes statues de bois, cierges très lourds et châsse des reliques de la Santa Agata, pour finir ce rite profondément animiste sur la place la plus haute de la vieille ville que significativement tous se réapproprient sous le nom de « piazza borgo », face au monstre à l’imprévisible et sacrée violence volcanique, l’Etna.

 

L’espace tactile

 

Dans le vaste bâtiment thermal, la semi-nudité est ordinaire et non pas neutre par secret suspensif d’un huis clos. Elle est même sacralisante : à l’antique, certes, et surtout ensemble dans les divers bassins d’eau curative et autres salles humides. Toute la peau est concernée par l’arrivée et l’action des vapeurs, de l’humidité, des suintements, de la boue, des jets et remous de l’eau. Car le continuum animiste est sonore et tactile, avant tout. Alors que la vision a besoin de distance pour ne pas « voir flou », donc a besoin de séparation et d’émergence de ce qui serait transcendance.

 

Parler ensemble

 

Dans le bâtiment thermal, la communauté des patients en marche sort du huis clos individualiste, parle d’abord timidement puis en confiance, souffre ensemble, éprouve peu à peu quelque mieux-être. La cure est parfois longue : les temps d’attente, les journées lentes de surcroît offrent d’ouvrir ensemble quelque frivolité orale, quelque conversation labile déjà moins frivole où se redécouvre la fluidité rebelle des « veillées » et où se rallume la flamme d’une parole animiste qui peut même être intense, comme magistralement la montre Dostoïevski en son Joueur.

 

Toucher du souffle de la bouche, toucher de la plante des pieds

 

Ainsi s’opère peu à peu dans le déroulement spatial et temporel de la cure thermale une réécriture voire une désécriture de soi : on sort en effet de l’enserrement muet de l’écrit et de l’« ordonnance » médicale pour rejoindre l’oralité atavique, par une immersion dans le continuum animiste du monde. Je rappelle combien il est important dans le rituel de l’orthodoxie de baiser, marchant de l’une à l’autre, certaines icones de l’iconostase : les lèvres touchent sensuellement et affectueusement le frémissement sacré accessible juste là, à travers la couche de peinture posée sur le bois comme un voile léger ; geste profondément animiste dans un monothéisme pourtant sourcilleux.

 

Je rappelle aussi combien le piétinement est signifiant. L’initié vaudou piétine jusqu’à les effacer les signes vévé tracés dans une couche de farine répandue au sol du hounfor, le temple ; chaque signe vévé, tout symétriquement géométrique soit-il, appartient à un loa précis, un esprit invisible à capacité précise. Lorsque le piétinement a opéré l’effacement, après le sacrifice d’un coq et divers gestes et incantations, le loa se saisit du corps et de la gorge de l’initié qui entre en transe et propose aux questions inquiètes des participants les réponses curatives du loa. De même suis-je toujours étonné de l’abondance d’images à piétiner dans les mosaïques au sol des Grecs et des Romains. La plante des pieds est aussi une oreille pour écouter l’arrivée des êtres invisibles souterrains, est aussi une bouche pour boire l’eau surnaturelle, je pourrais dire la sève, qui jaillit intarissable des espaces souterrains.

 

 

Fil narratif choral

 

 

Dans le bâtiment de la cure thermale on marche sur la diversité vitalisante du monde, sur la jubilation complice de l’énergie de vivre. On retrouve dans le parcours lustral le bourdonnement du monde en vie, le long murmure de la vie.

 

En fait le parcours lustral de la cure est dans la proximité discrète mais indéfectible d’un chant choral et d’une litanie performative. Le déroulé du parcours est intrinsèquement celui d’une longue phrase, d’un récit ample et profond, bien sûr animiste. Comme la volonté de guérir ou de moins souffrir propulse, oui j’emploie à dessein ce verbe, le patient vers la cure, il est bon qu’en quelques endroits de ce parcours-chant profond, un accent épique se laisse entendre ; ou qu’à tout le moins, une formulation performative de cette parole se laisse entendre. Il est bon aussi que, jouant sur les contradictions du statut de l’écriture, ce parcours-chant soit lisible du début à la fin sur les murs en une séquence progressive de quelques aphorismes poétiques bien sûr performatifs : allant même plus loin que le Gnothi seauton, « connais-toi toi-même », inscrit à l’entrée du temple de Delphes d’une manière peut-être trop prédictive alors que le parcours lustral de la cure demande en contre-point une parole progressive dans la dramaturgie d’une guérison espérée.

 

Le « bois sacré », la source

 

De même, pour éviter toute monotonie dans ce lent et progressif retour, difficile pour un Occidental, à la parole du continuum, il est à prévoir dans le parcours des moments de suspension du mouvement choral de la parole. Mais suspension positive et créatrice. C’est la fonction de « bois sacré » qui doit être rendue par l’architecte et respectée par chacun. Dans cette « forêt des masques », dans ce « lucus », dans ce « dawin » tel celui de Koyo, le souffle se suspend. Non pas dans le vide ! Car le fil narratif s’y démultiplie, car la densité sacrée animiste est si élevée qu’elle est mal perceptible à oreille humaine ; lieu de très haute « pureté », où l’on n’entre que rarement, mais que l’on admire, le long duquel on marche en en respirant la paix profonde : elle irradie d’une lumière d’or, peut-être onirique. L’établissement thermal offre, doit offrir ce « bois sacré » en toute visibilité et pourtant inaccessible. De même la source thermale est le centre d’une polyphonie dont le murmure et les voix se laissaient peu à peu entendre dans le parcours préalable : par exemple la source jaillit au fond d’une grotte après plusieurs passages par l’ombre et par la lumière.

 

Les vues lointaines

 

Vers la fin du parcours lustral, et seulement vers sa fin il me paraît adéquat que cette régénérescence de la santé et de la paix intérieure ouvre, comme en un visionnaire voyage chamanique, vers un ou des lointains visibles, lointains certes mais à nouveau désirables hors tout huis clos par un corps moins ou même plus du tout dépressif : un horizon marin, une montagne élevée.

 

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Dans le monde

 

Ces considérations générales viennent de mes observations en Europe pour ce que l’on peut comprendre des Cultes à Mystères, en particulier ceux d’Eleusis, pour ce que l’on saisit nettement grâce à Virgile dans le sixième chant de l’Enéide lorsqu’Enée en désarroi pénètre dans l’antre profond où délire la Sibylle. Pour ce que l’on peut comprendre dans les processions de fête patronale et les pèlerinages à capacité thérapeutique comme celui de Lourdes.

 

Elles viennent plus encore de mes observations multiples hors d’Europe où l’animisme et l’oralité sont beaucoup moins étouffés : les chants de meule de la femme qui mout en accompagnant d’un chant sa rotation du broyeur sur la pierre dormante de sorte que la farine mêlée de parole chantée et la parole chantée mêlée de farine sont ce qui nourrit efficacement l’enfant croissant et la famille. Chez de multiples peuples, Pygmées Aka tout aussi bien que Huli de Nouvelle Guinée ou Toro nomu de Koyo et, bien sûr, jeunes mères d’Europe occidentale, les chants prophylactiques de lavage de nourrisson par la mère attentive à ce que l’eau mêlée de parole et la parole mêlée d’eau protègent et soignent l’enfant.

 

Observations des multiples rites thérapeutiques par restabilisation de l’ordre accidentellement défaillant du monde animiste, donc créant souffrance : outre les innombrables rites par transe de possession, ce rééquilibrage s’opère par un acte de recomposition, à l’écrit ou à l’image, du « chapitre » endommagé du récit du monde : sur un grand rouleau de cuir en Ethiopie animiste ; au sol avec des sables colorés en pays Navajos ; en mandala ou tanka, au sol ou sur tissu, en pays d’Himalaya. Dans leurs propres cultures ces thérapies par narration montrent leur efficacité : le récit performatif soulage, allège, guérit. Il est poème en acte.

 

Yves Bergeret

 

 

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Parcours lustral aux nouveaux Thermes

 

Séances de travail du 21 au 25 janvier 2020

pour le projet architectural, anthropologique et poétique de construction d’une station thermale

Les lecteurs et lectrices qui savent l’italien sont invités à lire à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/01/27/per-chi-dice-che-la-poesia/ l’introduction qu’Antonio Devicienti propose à cet article; il remarque qu’ici la poésie, loin de s’enfermer dans une tour d’ivoire sait aller dans le réel, sait même le prendre à bras-le-corps. Elle ne se lamente pas. Elle sait nous rendre espoir.

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Dario Lo Bello, jeune architecte de l’université de Venise, et moi nous sommes réunis pour deux premiers ateliers à Paris en novembre (quatre séances) puis en décembre 2019 (quatre séances également). Ce dialogue de création, conjuguant poésie en espace, anthropologie animiste et création architecturale, s’inscrit dorénavant dans le cadre d’une thèse à l’Université d’Architecture de Venise, thèse dirigée par la Professeure Serena Maffioletti ; je suis co-directeur de la thèse.

 

Le sujet concret de la thèse porte sur la conception et la réalisation d’un établissement thermal à Termini Imerese, sur la côte nord de la Sicile, entre Palerme et Cefalu, autour d’une source thermale connue dans l’Antiquité et à haute capacité curative (surtout en pneumologie, gynécologie, rhumatologie). Le futur établissement thermal sera d’un type entièrement repensé par l’apport anthropologique et poétique dès le départ même de sa conception.

 

Pour un troisième atelier de cinq séances je me suis rendu à Venise ce mois de janvier 2020, en particulier pour une longue séance, qui a été essentielle, avec la directrice de la thèse et, bien sûr, Dario Lo Bello, le 22 janvier.

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Mardi 21 janvier : présentation, démontage explicatif et remontage explicatif de la maquette de la station thermale.

 

 

 

L’établissement thermal se situera dans la pente sud d’une colline au bord de la mer, sur une parcelle trapézoïdale boisée légèrement inclinée de 8000 m² qu’encercle sur trois côtés une route montante. Sur le côté ouest a été bâti dans un style éloquent fin dix-neuvième un grand hôtel thermal dans un parc ; hôtel à présent abandonné et vide.

 

 

 

 

Le nouvel établissement sera partiellement en hypogée. On y accède en marchant par un long plan incliné ouvert puis fermé, commençant par une fontaine murale d’accueil. On monte ce plan de pente douce pour gagner la salle d’accueil. Ensuite, sauf à la fin même du parcours thermal, on ne cesse de descendre, plan à plan. Vestiaires et douche initiale. Puis on accède, plus bas, à une grande piscine commune lustrale. Entourée de quelques salles closes de soins spécifiques. Plus bas, accès à une piscine d’eau chaude, puis à des bains de vapeur. Tout est basé sur la parcours curatif, bien sûr initiatique et lustral (avec aménagements spécifiques pour les curistes à mobilité réduite). Quatorze ou quinze « sections » sont prévues dans ce parcours, les « sections » étant sous couverture de forme variée et éventuellement avec à la voute un oculus pour qu’afflue ponctuellement la lumière naturelle ; les liaisons entre « sections » sont sous couverture plate horizontale. A trois reprises on longe, voire pénètre dans des jardins « bois sacrés », faisant jusqu’à 8 mètres sur 10, où afflue une lumière naturelle zénithale. Enfin on atteint en profondeur dans le « corps de la colline » la source thermale elle-même ; ainsi qu’une fontaine où boire le verre de l’eau réparatrice.

 

 

 

 

Puis le curiste remonte par un autre plan incliné doux. A l’issue de celui-ci il trouve d’autres salles fermées de soins spécifiques ; s’il le désire il sort du bâtiment pour monter encore un peu par un sentier dans un jardin ménagé en pente supérieure nord-est où coule une autre fontaine de l’eau thermale.

 

 

 

 

Enfin on traverse (par une passerelle [non encore déterminée]) tout l’espace jusqu’aux vestiaires. Face à la salle d’accueil on trouve alors un « complexe culturel » qui ne pouvait être remarqué à l’arrivée deux ou trois heures auparavant (cafeteria, galerie d’art, salle d’exposition, bibliothèque, deux ou trois petites salles de travail et de lecture [ce type de complexe culturel manquant actuellement à la ville]. Enfin on sort du bâtiment par le plan incliné initial.

 

 

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Mercredi 22 janvier : séance de travail avec la Professeure Serena Maffioletti. Cette séance a été capitale par son dynamisme, son ouverture intellectuelle, sa fertilité d’imagination et de contre-propositions. La directrice de thèse a suggéré à l’étudiant de nouvelles étapes de travail. La soutenance est fixée au 29 ou 30 juillet 2020.

 

 

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Jeudi 23 janvier : à la suite de la séance de la veille, Dario Lo Bello a réalisé au crayon, à l’encre et au pastel sur calque (de 33 cm de large par 310 cm de long) la figuration du fil narratif du parcours thermal que fera le curiste dans l’édifice, avec croquis spécifiques de certaines « sections » de ce parcours. Les croquis spécifiques devant être dessinés avec précision dans les jours à venir.

 

 

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Samedi 25 janvier : Dario La Bello et moi avons inséré sur le rouleau de calque un à un les aphorismes poétiques que j’avais créés en décembre 2019 justement pour mettre en place sur le plan anthropologique, thérapeutique, psychologique et poétique ce « fil narratif – parcours thermal » ; je les avais écrits sous la forme d’une séquence cohérente dans les quatre dimensions que je viens de dire. J’avais remis, à l’aide d’une longue explicitation orale dans ces quatre dimensions, cette séquence à l’architecte à Paris, après l’avoir écrite sur un carnet de travail avec collages. C’était le 10 décembre 2020. On peut lire cette séquence de 39 aphorismes sur ce blog à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/12/14/la-source-thermale-pres-de-la-mer/

Ces poèmes très courts seront inscrits en hauteur sur les murs, aux emplacements adéquats, comme accompagnement des curistes, exhortation, louange, parfois ouverture de leur imagination vers des horizons plus heureux, autrement dit comme lente litanie performative et lustrale.

 

 

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Dimanche 26 janvier : avec Dario Lo Bello, bilan, synthèse et mise en perspective ultérieure ; tout en effectuant nous-mêmes parcours de trois heures, en quelque sorte lustral lui aussi, de toute la partie nord de la lagune de Venise en vaporetto : en passant le long du Lido par le gigantesque chantier encore inachevé des écluses du projet Moïse afin de gérer les flux marins excessifs pour la ville fragile de Venise, puis en changeant de vaporetto à Punta Sabbioni ; retour par les îles centrales de Burano et Murano. Lumière déclinante, vent glacé. Rude parcours depuis le chantier des écluses géantes (au succès non confirmé) jusqu’à l’horizontalité permanente des lieux, jusqu’à l’entêtement des pêcheurs et des habitants des îles.

Avec l’espace, opiniâtrement et précisément dans sa dimension humaine, dialoguent architecture, anthropologie et poésie.

 

 

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Yves Bergeret

 

 

 

 

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Les Solitudes

Yves Bergeret

Ce poème se lit en italien à cette adresse, dans une splendide traduction du poète Francesco Marotta : https://rebstein.wordpress.com/2020/01/25/solitudini-2/

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Premier solitaire

 

Sur son sulky le jockey n’a pas de jambes.

Ah, il y a les quatre jambes du cheval,

deux pour le cheval, deux pour lui,

qui l’emmènent dans l’éther et l’alizé,

en somme oiseau qui file en battant l’air et la terre

comme le rameur la surface des eaux de la mort.

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Deuxième solitaire

 

Celui-là, très grand, très maigre, entre,

salue, apporte sa mélancolie sur un

tout petit plateau en ivoire

puis s’en va à reculons

dans le sourire légèrement amer

que juste derrière lui le ciel ouvre

comme une baie ou même un golfe.

Il faut dire que s’il est triste

il a tout de même les épaules très larges.

D’ailleurs il a laissé ici le petit plateau,

qui est la première dent de son enfance

dans l’autre monde.

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Troisième solitaire

 

On l’a chassé du ventre de sa mère.

On l’a chassé de la maison basse

et de l’ombre du figuier de la cour.

On l’a chassé du sable. On l’a chassé de la roche.

En mer les vagues n’ont pas accepté de l’engloutir.

On l’a chassé de sa langue puis de son nom.

A présent il s’assied. Il fait la somme des éjections :

il s’installe au centre d’une assiette si creuse

que personne ne comprend que ce parfait

grain de riz c’est lui,

minuscule grain d’humanité auquel mènent

trente ficelles du monde,

autrement dit tant et tant de récits.

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Quatrième solitaire

 

Il court sous la pluie

et traverse vaillamment la rue

et traverse hardiment le détroit.

Si ni les requins ni les camions ne le tuent

c’est qu’il connaît les passages sains

et qu’il a la clef de tous les cadenas.

Il est bien le seul à connaître leurs combinaisons

car son esprit est le cheval fou

échappé à toute écurie

et broutant l’avoine des séismes.

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Elle, coréenne de l’île de Jindo

 

Sa voix à elle avance en fendant

la vapeur sombre d’un océan en furie.

C’est sans doute la nuit.

Eh bien si c’est la nuit, elle la transperce.

C’est sans doute le fond d’un océan qui jaillit

lourdement. Jaillit à l’appel de sa voix.

 

Elle marche devant.

Les monstres tentent de la suivre

gauchement, et la nuit la suit gauchement,

et l’océan la suit, suppliant.

Les noyés la suivent, les abandonnés,

les torturés, les mutilés.

Sans se retourner c’est pour eux qu’elle chante

et avance en fendant la vapeur sombre

que fait le plomb de la vie.

Elle chante et avance et leur verse la beauté.

Sur les plaies. Et tous réapprennent à marcher.

*

 

 

 

 

L’homme aux grains noirs  

 

Dans le sillage de la voix de la femme

il avance.

Lui qui a bu l’eau des trois sources

qui jaillissent entre les trois montagnes

plus hautes que le ciel,

car il est né près des sources.

 

Cette voix, la voici qui fend la douleur des hommes ;

elle va, elle vient, elle serpente par là-bas

derrière la chaîne des montagnes rouges

et lui depuis ses trois montagnes blanches

plus hautes que le ciel

s’est dit que l’insupportable aliénation

ne devait pas lui broyer le corps à son tour.

 

Alors il s’est levé, a pris son sac de voyage

et des grains noirs.

Du haut de la combe aux trois sources

il s’est jeté dans le piémont,

il s’est jeté dans le lointain.

 

Il s’est jeté dans la pente.

Pleins sont ses poumons de l’air du vide-plein

qu’il respira entre les trois montagnes.

Aller par les pentes et les ravins lui est facile.

Sans heurt il avance

dans le sillage de la voix de la femme.

 

Long et patient est son chemin.

Long et ardent est son chemin.

La voix de la femme glisse devant lui.

Elle est le fleuve noir

et le lit du fleuve noir

où il roule,

voilà déjà, il est l’eau aux bras courts,

il est l’eau aux bras noués,

il est l’eau aux bras dénoués.

 

Il va son dur chemin dans le noir.

S’il se retourne il voit son chemin comme

long et patient fil d’araignée, noir et or,

or et noir, son sillage à peine,

un pointillé de quartz et de nacre.

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Les doigts glacés

 

Ce matin un peu devant lui

la voix de la femme chante

le surgissement d’une voile

qui enfle, dure, concave et ferme,

qui lui offre le miroir sans fard

où se voit la tribulation de son destin

jeune et cassant.

 

Effrayé d’être si seul

dans la foule d’une ville au piémont,

effrayé de voir dans le miroir

combien il est friable

car si loin est la triple source

et si ténu désormais l’air du vide-plein…

Il prend au hasard la main ballante

d’un passant qui comme lui va

dans la nuit.

La main anonyme ne réagit pas,

elle est glacée.

 

Il n’y a personne

dans la manche d’où sort la main glacée.

Il a beau marcher au même pas

que les doigts glacés serrés dans sa main,

personne n’est là ni ne lui parle

ni ne cherche à se dégager.

 

Mais ce sont les pas de la voix

de la femme qui chante,

ce sont eux qui font aller de l’avant dans cette nuit

les arbres et les nuages bas de la ville

et les corps qui ne se parlent pas

mais vont,

et son corps aussi, son corps aux bras courts

aux bras noués aux bras dénoués,

et les grains noirs qui brillent au fond de son sac,

et même ces doigts glacés d’aucune personne

qui lui tracent le double ombreux de sa vie.

 

Mais la voix de la femme

sent qu’il s’essouffle,

mais la voix le tire le tire

funèbre funèbre rageuse rageuse

parturiente parturiente et le tire

et le tire, avance enfant faible

des trois montagnes plus hautes que le ciel.

 

La voix de la femme le griffe

et le tire vers la nouvelle peau

dans laquelle il ne parvient encore à se glisser.

Tant d’autres n’ont plus de peau

ni de vêtement et ne sont plus que

des doigts froids au bout d’une manche.
Mais ses yeux noirs brillent

et les grains noirs cherchent où germer.

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Chant de tous

 

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La voix qui chante à l’avant

n’est pas seule. Elle est une forêt,

forêt parmi les forêts sur les collines

et les collines. Forêt parmi les longues forêts

trébuchant sombres, errant sur les

pentes basses des montagnes.

 

C’est ainsi que notre terre se vêt

de ce que laissent en se mouvant les forêts.

Chants puis lambeaux de forêts.

Comme par des lambeaux de récit se vêt

la personne, par des garigues de généalogies,

par des effilochages de narrations.

 

Mais ne vois-tu pas que la chanteuse

sait aussi soulever les branches,

soulever les lambeaux, soulever ces tissus

vieux et lustrés qui t’engoncent ?

 

Mais ne vois-tu pas que la chanteuse

soulève les sous-bois et les futaies,

écarte les pendrillons,

et la montagne se met à sourire

dans sa géologie sauvage ?

 

Car la montagne révèle qu’elle sourit dans

les reprises de souffle de la femme qui chante

 

et si elle sourit ce n’est pas que pour elle-même.

C’est aussi pour la personne dont les bouts

de costume se réajustent ou tombent.

 

Il s’est retourné sur son propre sillage,

l’homme aux grains noirs.

Son sillage est un fil d’or et d’argent

dans les sous-bois.

Son sillage est un filon de quartz et de nacre

dans l’arrière-cour schisteuse des tyrans.

Là où c’est boue noire, lui laisse sillage

en forme de vent ahurissant,

en forme de vent hérissant.

 

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Ces photos ont été prises en allant en train à Venise le lundi froid et clair 20 janvier 2020, traversée de la Saône, remontée de la vallée de la Maurienne.

Deux strophes du dernier poème sont calligraphiées à l’encre de Chine, au lavis et à l’acrylique le 24 janvier 2020 par le poète, à Venise, sur Gerstaecker Aquarelle 200g, format 36 cm x 48.

 

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Visages, oeuvre de HE Haonan

 

par Yves Bergeret

 

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Cette prose se lit en italien à cette adresse :https://rebstein.wordpress.com/2020/01/17/volti/ grâce à une traduction aussi précise que limpide du poète Francesco Marotta.

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HE Haonan parle le chinois, a un passeport chinois mais est du peuple Yi, un des prestigieux peuples de l’oralité de l’Himalaya. Sa famille transplantée à plusieurs reprises mais toujours à l’intérieur de la province chinoise du Yunnan, vit dans une région très pauvre tout près de la frontière birmane. Les cimes des montagnes y atteignent facilement six mille mètres. Il a franchi plusieurs fois les frontières de ces régions, vers la Birmanie, le Laos, la Thaïlande. Au Tibet, juste au nord-ouest de chez lui, il a appris à peindre des tangkas, sortes de mandalas sur tissu. Il s’est également rendu au Japon. Il me dit qu’une femme âgée de sa famille sait trouver dans la montagne des champignons rares, connaît leurs vertus et chante leurs pouvoirs. De 2015 à 2017 il « apprend » les Beaux Arts à l’« université du Yunnan », à Kunming, capitale de la province : là on lui « enseigne » des arts en fait étrangers : le chinois et, selon un enseignement chinois, l’occidental. HE Haonan décide de venir en France en janvier 2018 à l’université de Lyon 2, où il a appris qu’étudient de jeunes Chinois. Il s’inscrit en « Arts de la scène ». Il s’installe à Paris en septembre 2019. Il y poursuit sa formation et ses recherches à l’université de Paris 8, en « Arts plastiques ».

 

 

 

 

HE Haonan me montre une œuvre en quatre disques de papier 300g, 33 cm de diamètre, sur les deux faces desquels il a réalisé peintures et collages. Recto et verso : double face, double visage, double langue. On n’a pas appris à HE Haonan le Yi, la langue de sa famille dans la génération qui l’a précédé. Il parle chinois, français et anglais. En somme il a double visage extérieur, deux masques. Or son visage immémorial est en creux ; et surtout il est tout sauf éteint. Du geste HE Haonan fait tourner ces disques regardables en toute direction, puis il en retourne les faces. Comme dans un moulin à prière, la rotation activée de la main peut continuer sans fin. Non pas pour porter le mantra à l’oreille d’une divinité, mais pour rappeler l’impermanence des civilisations ou leur tenace frottement les unes contre les autres. Car au bout d’un an et demi de séjour et de travail en France et Europe, loin de son Yunnan et de la Chine mais toujours en contact avec eux, voici ce que, me dit-il, il constate et pense.

 

Mais percevons d’abord bien ce qu’il en est. Il y a à peine plus d’un siècle, le grand découvreur de l’Autre que fut Victor Segalen prenait complètement à rebours l’assimilation coloniale, renversait la notion d’exotisme, partait en Océanie puis en Chine, enfin mettait toute l’énergie de sa personne et de son rêve pour atteindre, mais en vain, les hauts plateaux du Tibet. Aujourd’hui HE Haonan descend de très hautes vallées et de très hauts plateaux immédiatement cousins de ceux et celles du Tibet, mais le voici comme jeune montagnard et artiste, exaspéré de l’éradication de sa propre mémoire, refusant le bulldozer d’une globalisation coloniale et marchande. Ecoutons, oui écoutons ce qu’il constate, peint et pense.

 

 

1

La roue de la vie et le vide

 

 

 

 

Au centre du disque, à la peinture d’argent pur est tracé le caractère chinois qui signifie « le vide », notion centrale du bouddhisme ; rebondissent rythmiquement et circulairement autour de lui des arcs-de-cercle mauve, vert et violet.

 

Sur l’autre face de ce disque le centre est occupé par une figuration circulaire bleue claire de la Terre d’où se dégagent quelques volutes de nuages et surtout les déserts de l’Afrique et de l’Arabie. Une bande noire, large comme le diamètre de la Terre figurée ici, traverse toute la face du disque, une sorte de contre-Voie lactée. De même que par une nuit brumeuse la Voie lactée se perçoit mal, des mots écrits en chinois, anglais et français, tous appartenant au vocabulaire sociologique et économique, ont été écrits par HE Haonan … en noir. Noir sur noir ! On ne les voit et lit que sur l’original et avec la plus grande attention. Ensuite on croit se perdre, comme dans l’apparent fouillis d’un mandala. Mais l’accoutumance du regard et la patience amènent à lire des éléments en cercles concentriques. D’abord les emblèmes de huit pays, Chine, Japon, Angleterre, Brésil, Russie, Etats-Unis, France et Espagne. Puis à la peinture d’or brut les signes des monnaies les plus significatives de la Terre, dollar, euro, livre sterling, yen japonais et yuan chinois ; signes posés eux-mêmes sur un fouillis très ordonné de petites lettres et caractères noirs. Puis en cercle encore et en lettres plus grosses, vertes, jaunes et rouges, les mots « one for the money, two for the show ». Enfin la plage extérieure, si je poursuis la métaphore d’un disque vinyle 33 tours, est maculée de petites mais épaisses tâches de rouge, mauve, jaune et blanc. En somme, le cercle central de la Terre effectue sa rotation sous une myriade de satellites dont la substance est la puissance économique des monnaies fortes. Qu’on se le dise ! Oui, l’infinie patience du miniaturiste, du peintre de tangka ou de mandala nous le dit.

 

 

 

 

2

Festival Mémoire

 

 

 

 

Vert (un peu), mauve délavé et gris léger, violet : tout cela bouge encore et vire et gire. Au centre de cette face du disque : rien. Déporté sur un rayon du disque un crâne gris avec son nez et ses orbites oculaires : trois petits ovales noirs. En peinture traditionnelle occidentale, c’est une « vanité » parmi des accessoires de carnaval. Mais à y bien regarder je me demande si ces accessoires ne sont pas des flammes de colère ou de désespoir.

 

L’autre face, toute simple apparemment, porte de part et d’autre d’une large bande horizontale – qui fait diamètre – les mots, et en caractères chinois et en alphabet latin, « Festival » et « Mémoire ». Rouges et orange, des dizaines de petits soldats au fusil brandi et totalement vides de pensée et d’expressivité, s’empilent encollés au centre, se dispersent encollés aux alentours. La large bande horizontale est un plan urbain : le centre de Pékin et sa place Tien’anmen. Sur la plage extérieure du disque vinyle (je poursuis la métaphore) des têtes, seulement des têtes, liées les unes aux autres par un fil d’argent pur, où un rouge sang domine, où les yeux semblent morts ou crevés. Foule assassinée d’un mandala de mort. La Mémoire n’oublie jamais les massacres.

 

 

 

 

3

Le miroir de l’Occident

 

 

 

 

La moitié d’une tête d’homme blanc ouvre grand une bouche emplie (si je puis dire) de noir. Pas d’oreille, regard grave de ses yeux noirs. Que fait la bouche ? Une inspiration forte, un cri, un chant ? On n’entend rien. La tête est peinte de trois quarts face. Elle n’est pas centrée sur le disque. Vers qui s’ouvre cette bouche ? Sur le reste de ce côté du disque de multiples traces vertes et mauves témoignent d’un mouvement de rotation. Mais par-dessus l’oreille de l’homme blanc, sur l’arrière de son crâne, descendant largement sur son cou, une masse de touches brunes, beige et rouges : le bruit confus du monde qui monte à son oreille ? une chevelure touffue voire excrémentielle ? un fond de cave incompréhensible ? une figuration chaotique de la pesanteur de l’inconscient de l’individualisme ?

 

L’autre face du disque surprend. Une couronne de très européennes feuilles apolliniennes de laurier, figurées à la peinture d’argent, est posée sur un fond moucheté mystérieux. Couronne non seulement pour le disque lui-même mais surtout pour une zone irrégulière centrale bleu clair, une sorte de ciel à la Véronèse, ou bien une eau calme et variable. C’est là que je me rends compte que HE Haonan a écrit en lettres blanches, et non pas d’or ou d’argent, en un tiers d’arc de cercle autour de la partie centrale bleue, l’aphorisme : « Athènes est le reflet d’un étang ». HE Haonan, oralement, développe : « ici, si on se penche sur le miroir de l’eau d’un étang, on voit non pas le visage de Narcisse ou de soi mais Athènes, une eau bleue mouvante avec des nuages d’algues vert très clair ». Et alors se voit la même bande aux bords parallèles que dans les deux premiers disques, mais ici décentrée, où se déchiffrent sous le bleu et sous le vert et en caractères chinois et en alphabet grec les noms de quelques quartiers d’Athènes.

 

HE Haonan me raconte que son premier voyage depuis Lyon vers une terre autre a été vers Athènes, en 2018 ; sur l’Acropole, il s’est changé discrètement et s’est vêtu, laissant nue une épaule, d’une toge à l’antique avec les plis de la statuaire grecque qu’il admire. Il a demandé à un ami de le photographier devant le Parthénon. Les gardiens de l’Acropole se sont précipités pour arrêter cette sorte, selon eux, de profanation ; il a essayé de faire comprendre que c’était là une «performance artistique» pour témoigner d’une migration absolue entre les mondes car, dit-il, la « racine et le sens de la civilisation européenne sont à Athènes » (on lui a peut-être indiqué ce raccourci à Kunming).

 

 

 

 

Qui est en effet le jeune artiste montagnard du Yunnan ? Quel visage sien existe entre un masque occidental et un masque chinois ? Quelle langue et quelles images retrouve-t-il ou élabore-t-il ? Que sont ces quatre disques bi-faces hermétiques et beaux, mais dont la beauté esthétique se dépasse aussitôt dans une oralité civique, éthique et foisonnante ?

 

 

4

La souffrance de la parole

 

 

 

 

Toute cette face du disque est couverte de peinture mauve et violette, et même d’un peu de vert ; tout est en rotation. Quasiment au centre du cercle une large visage de Bouddha à la peinture d’or. Il est vu de face. Serein. Tête couronnée de ce qui semble pierreries. Partie gauche : juste des traits, un profil courbe, et d’un même trait d’or la courbe de l’œil, des sourcils et du nez. Partie droite : surchargée d’or. Désincarnation-incarnation ?

 

L’autre face du disque est saturée de peinture noire et grise ; gris nettement plus clair vers le centre, tout comme une face du disque « occidental » tournait autour du bleu méditerranéen d’Athènes. Une ligne extrêmement brisée traverse toute la face du disque, à la peinture d’argent. Cette même peinture brillante dessine sur le noir en caractères chinois : « Langage – Bombe ». Le langage est une bombe. La parole explose. Pour détruire quoi ? Pour ouvrir quelle brèche ? Pour renverser quel mur ? Est-ce une réponse ou peut-être même est-ce ce que dit sur le disque occidental la « bouche d’ombre », comme aurait écrit Victor Hugo ? Au milieu exact de la face du disque est encollée la bande à bords parallèles ; elle est toujours de même largeur, mais ici recouverte d’un vert sombre qui laisse peu de transparence. Pourtant on comprend assez vite que cette bande est une carte géographique des zones montagneuses frontalières entre Birmanie et Yunnan. Les noms de lieux sont posés en caractères chinois, alphabet latin et alphabet birman. Du doigt HE Hoanan m’indique l’emplacement de sa petite ville natale, très pauvre, où vivent encore ses parents, toute proche de la frontière : au bord d’une route dessinée en beige. Le trait argenté qui zigzague est la frontière sino-bimane. Au sud de cette région en Birmanie une guérilla très active lutte actuellement armes à la main. Un hélicoptère noir survole une vallée habitée. Il a deux missiles à la peinture d’or à ses flancs. Il a lancé un troisième missile en or, avec ses étincelles d’or, vers l’avant, le nord, pas loin. Ce que dit en souriant le visage du Bouddha de l’autre côté est totalement nié de ce côté-ci du disque.

 

 

 

 

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Macrocosmes dans des microcosmes. Pensée cyclique. Miniatures en giration. Quatre peintures-disques dont chacune est en fait la germination d’un livre de philosophie, d’esthétique, de sociologie, d’histoire… Peintures-disques à faire tourner sur elles-mêmes pour qu’elles fassent entendre le bruit grinçant et strident du monde contemporain ; mais les éléments de l’image peinte sont si petits et si serrés parfois que leur vitalité et leur sens ne se donnent à percevoir que dans l’oralité vers quoi nous les faisons aller ; ou retourner ? Et ici même j’écris plusieurs pages pour traverser les chaînes de montagnes les plus hautes de la Terre et chercher avec le peintre du peuple Yi le sens et le chant des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

 

 

P.S. 1 : HE Haonan écrit en chinois des poèmes ; on en lira quelques-uns, inédits, prochainement sur ce blog.

P.S. 2 : Visages, œuvre en quatre disques bi-faces peints, on peut raisonnablement le penser, se transformera peu à peu, en particulier pour devenir une installation, et même une installation de grand format.

 

Yves Bergeret

 

 

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La Seine à Paris, avec Emile C. (4)

 

Trois poèmes d’Emile C., 20 ans, et Yves Bergeret, sur des thèmes choisis par Emile, et créés à Paris avec gestes de couleurs des deux auteurs, sur Gerstaecker Aquarelle 200g, format 36 cm x 48, les 1er, 2 et 4 janvier 2020.

 

 

1

 

 

 

 

Au Havre il y a la fin de la Seine,

embouchure avec l’océan atlantique.

La Seine traverse la ville Paris.

Le fleuve se lève

et explose de joie.

 

« Est-ce qu’elle chante, la Seine ? Oui.

Est-ce qu’elle dort, la Seine ? seul toi le sais.

Est-ce qu’elle rêve, la Seine ? Oui.

 

Tu as entendu le récit de son rêve

qu’elle porte jusqu’aux vagues salées :

elle t’a chanté que tu es le fils aîné de son rêve »

 

 

 

 

2

 

 

La Seine et Notre-Dame

 

[La tour Eiffel tout à gauche

et la cathédrale en feu jaune d’or, peintes par Emile]

 

 

 

 

« Ma grande grande Notre-Dame

tu es magnifique mais tu as brûlé

et ta flèche est tombée.

Les pompiers… »

 

« J’entoure le feu », dit la Seine.

Je creuse la pierre », pense la Seine.

Je lave la tristesse et la peur », ose dire la Seine.

« Qui vit sur ma rive, dit la Seine donne

au vitrail, à la rosace, au tympan son salut

que j’emporte jusqu’au fond de l’espace

et jusqu’à la racine du temps. »

 

 

 

 

3

 

 

La Seine et le port de l’Arsenal

 

 

[à gauche peints par Emile en rouge la colonne de la place de la Bastille et en jaune d’or le génie ailé en haut de cette colonne, surmonté par le soleil]

 

 

 

 

Paris et le port de l’Arsenal.

Il y a le fameux port de l’Arsenal.

Il y a le fameux canal de l’Arsenal

et un jour je partirai vers l’inconnu.

 

Les pierres de la Bastille

trouvent leur liberté dans le courant bleu ;

les bois des bateaux du port

aiment que les pierres aussi portent Paris

tandis que la Seine chante avec le génie de la Bastille.

 

 

 

 

 

 

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