Archive | octobre 2015

Fil & sillage, avec un charbonnier

Cahier du charbonnier de Crest 01

Cycle de douze poèmes d’Yves Bergeret sur quadriptyques horizontaux sur Canson 200gr de 25 cm par 65

encollés d’une feuille de comptes d’un marchand de charbon de Crest en 1907,

l’ensemble rehaussé d’acrylique et de lavis d’encre de Chine.

*

On peut lire cet ensemble de poèmes traduit en italien par Francesco Marotta à cette adresse :

https://rebstein.wordpress.com/2015/10/31/il-filo-del-racconto-2/#more-74190

*

Première partie créée à Die du 9 au 12 octobre 2015

 Avec le charbonnier de Crest 06

1

Dans la vendange rouge

j’ai cherché le fil du récit

dans l’air sec et la soif

je cherche le fil du récit.

L’a-t-il trouvé celui qui il y a un siècle

à la hâte écrivait chaque jour

combien de sacs de charbon il livrait

puis mourut un matin étouffé

par le remords et par le poids de son encre ?

2

Dans la pierre tendre qui écume

à la façade de l’église romane dans les intempéries,

dans les crachats de l’écume,

dans les statues des prophètes aux yeux crevés

se cherche le récit,

dans le ressac des dieux perdant toute assurance.

3

Dans l’allusion qui rampe dans l’herbe

entre la feuille dorée et la feuille rouge

sous les talons fendillés de l’automne,

entre les cailloux qui feraient chemin en braille

se cherche le récit.

4

Entre les lettres incisées par l’esclave illettré,

entre les tesselles du mosaïste voûté,

dans le sang du taureau et sur le doré de l’abside

se cherche le récit.

5

Dans la serpe qui taille à vif le ventre chaud

et l’invective tacite qui scinde la famille

se cherche le récit.

Dans la suture qu’il faudra

j’entends le récit.

6

Dans les bas côtés sombres de la nef

et dans l’ortie rouge des talus

j’entends se frotter les tibias du récit ;

et ses talons, s’ils trébuchent,

me suspendent le souffle.

Alors je me vois naître là en oblique

dans une courte réplique

qui est l’os creux et léger

par lequel le récit souffle l’histoire de ma vie

avec divers noms dont peu sont clairs.

*

De même trois poèmes créés à la gare de Luc en Diois, le jeudi 15 octobre 2015

Avec le charbonnier de Crest 08

7

Je rattrape les dieux par la manche,

les fais pivoter sur leurs talons

et monter s’asseoir dans les alcôves du vent.

Je les hèle : pas de réponse.

J’illumine et colorie les alcôves.

Des échos naissent alors : la trame du récit.

8

Des verbes, des actions, des éclats de couleur,

des gestes, des mots à désinence soyeuse

viennent faire marée, flux et reflux,

fleur et ténèbre ;

leur mouvement est l’énergie du récit,

l’île est le titre qu’il porte, accrochant de nouveau le vent.

9

Les lambeaux de manche que j’arrache aux dieux en fuite,

leurs planches sauvées de leur naufrage,

certains craquements d’étincelles sans auteur,

voici déjà le lexique .

L’ouvrir et le distribuer en un chant

en fait mon récit.

*

De même trois poèmes créés à la gare de Luc en Diois, le vendredi 16 octobre 2015

Avec le charbonnier de Crest 11

10

L’automne, le vent et la pierre

se réunissent sur la berge.

La marée ne bouge plus.

C’est la pierre qui parle

capable de casser, meuler, scinder

le récit que je sors de ma mémoire

ou de derrière l’horizon.

Que j’excave de sous les paupières de l’horizon.

11

L’automne, le vent et la pierre

sont les rails et mon premier genou, insolent,

sont les rails et mon second genou, grotesque.

Le récit puissant comme un train

broie la saison, la fraîcheur, la couleur,

bâtit un palais avec mon corps et l’ombre du vent.

S’agenouiller n’a plus de sens.

12

Le grand récit se moque du personnage.

Il lance le vacarme choral de l’espace

et lui cisaille le sacrifice et l’intrigue

dans un jet de lumière

pour engendrer le sens.

*

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Les charbonniers qui cuisent à feu très lent le charbon de bois dans la brousse désertique vers l’oasis de Boni, dans le nord du Mali ; deux dessins au stylo à bille sur papier A4 de Soumaïla Goco Tamboura, juillet 2005

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***

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D’en Haut

par Mohamed Mbougar Sarr

Pour Yves

Première partie

Le théâtre.

Ils avaient fini de prendre le petit-déjeuner et, comme chaque matin depuis les quelques jours qu’ils allaient désormais dans la montagne, le vieil homme commença à prendre le sac à dos. Le jeune homme bondit alors, et commença à le lui enlever des épaules.

-Mais tu l’as déjà porté hier, et avant-hier, et avant encore. Tu le portes depuis le début ! protesta le vieil homme.

-Et je le porterai jusqu’à la fin, un point c’est tout. De quoi aurai-je l’air, si je te laissais le porter. Imagine qu’on rencontre des gens. Que penseraient-ils de moi ? répliqua alors le jeune homme en s’emparant définitivement du sac.

-Tu es exaspérant quand tu es ainsi. Tu veux toujours prendre le sac. Que fais-tu de ma dignité ?

-Quelle dignité ? Tout de suite de grands mots terribles. -Tu me vieillis !

-Arrête de dire n’importe quoi, répondit le jeune homme sans plus même le regarder. Je prends le sac, c’est tout. Cette discussion est finie. On part dans cinq minutes ?

Le vieil homme demeura debout quelques secondes, en fixant ses yeux bleus sur le jeune homme. Il savait toujours prendre, dans ces moments-là, une expression faussement indignée, qui amusait beaucoup le jeune homme.

-Tu me vieillis ! répéta-t-il.

Mais déjà tous deux souriaient. Ils aimaient jouer cette petite comédie chaque matin avant de partir, et chacun d’eux excellait désormais dans son rôle, le perfectionnait, l’agrémentait de petites variations, le préparait, le répétait. Le vieil homme savait très bien, à chaque fois qu’il faisait mine de prendre le sac, que le jeune homme ne le laisserait pas le porter. Le jeune homme, lui, guettait chaque matin le moment –c’était toujours quelques minutes après qu’ils avaient mangé- où le vieil homme irait vers le coin, près de la chaudière, où le sac, préparé la veille, reposait, pour essayer de le mettre sur ses épaules ; il se levait

alors théâtralement, et s’empressait d’interpréter au mieux son personnage. Lui aussi, savait faire semblant de s’indigner. Ils ne se lassaient pas de ce petit jeu dont ils maîtrisaient désormais tous les ressorts comiques et dramatiques (quand le vieil homme disait, pour la première fois, « tu me vieillis ! », il prenait une voix et un air absolument tragiques), toutes les didascalies, tous les actes. Cette saynète lançait leur journée. Et pour rien au monde ils n’auraient manqué de la jouer. C’était leur rituel.

Quelques minutes plus tard, ils partirent. Il faisait chaud, et la marche s’annonçait éprouvante, c’est-à-dire belle aussi. La montagne, qui les entourait et qu’ils commençaient déjà à regarder avec envie et respect, les attendait. Ils marchaient d’un pas rapide, profitant de ce que quelques habitants seuls fussent déjà réveillés pour traverser la ville sans être arrêtés tous les trente pas. Le vieil homme connaissait beaucoup de monde, et ne refusait à personne quelques mots. La veille, ils avaient mis plus d’une demi-heure à traverser la ville. On les avait arrêtés, salués, interrogés, encouragés, retardés. Ce matin-là, ils ne rencontrèrent qu’Emmanuelle, une amie du vieil homme, à l’air toujours mélancolique, qui avait de longs cheveux blonds qui lui arrivaient à la taille. Le jeune garçon appréciait Emmanuelle. Par chance pour eux, Emmanuelle ne parlait pas beaucoup. Ils réussirent à quitter la ville après dix minutes.

La montagne s’offrit bientôt, et ils s’engagèrent sur une piste que le vieil homme connaissait bien. Les premiers hectomètres les remplirent d’un bonheur qu’ils croyaient avoir éprouvé la vieille déjà, mais qu’ils savaient être différent. Ce furent les premiers vrais silences, les premiers souffles, les premiers signes de l’effort qui commençait. Le jeune homme savait que le vieil homme était content qu’il ait pris le sac. Et cette idée le remplissait aussi d’une secrète joie, non parce qu’il aimait cette vanité imbécile qu’on ressent d’habitude lorsqu’on rend service, mais simplement parce qu’il aimait que le vieil homme soit content.

*

La surdité

Le vieil homme était de petite taille, robuste et trapu. Le jeune homme était très grand, et plutôt fin. Le vieil homme disait pourtant qu’ils étaient tous les deux physiquement bâtis

pour la marche en montagne. Le garçon avait eu quelques appréhensions avant leur première ballade. Athlétique, il se savait endurant : il pratiquait régulièrement la course de fond et avait une grande maîtrise de sa respiration et de son corps pendant l’effort. A la vue de la montagne, pourtant, il avait eu un doute ; celle-ci l’avait impressionné, et son propre corps lui avait soudain paru sans force devant celui de la montagne.

-Ne t’inquiète pas, lui avait alors dit le vieil homme. -Je ne suis pas inquiet, avait-il menti.

Le vieil homme savait qu’il mentait, mais n’en avait pas rajouté. Il s’était simplement contenté de dire : « elle est plus forte que nous tous, mais il ne faut pas essayer de rivaliser avec elle. Il faut la comprendre, c’est tout. »

Le jeune n’avait alors pas immédiatement compris ce qu’il avait voulu dire. Ce n’est que lors de sa première marche que le sens des paroles du vieil homme avait semblé lui apparaître. Au début, pendant les premiers hectomètres, il avait marché avec énergie, d’un pas vigoureux et décidé. Il attaquait les montées avec entrain et puissance. La fatigue l’avait très vite gagné, mais il n’avait pas voulu ralentir le pas, de peur que le vieil homme ne le considérât comme un petit citadin incapable de soutenir le moindre effort, et dont le plus grand exploit physique avait été l’ascension des quatre étages de son immeuble, vers son studio du 14e arrondissement, un jour que l’ascenseur ne marchait pas. Terrorisé à l’idée qu’on le prît pour un faible, il avait alors effectué la montée à ce qui lui ce qui lui avait semblé être une vitesse folle. Son rythme, malgré le rapide essoufflement qu’il avait ressenti, lui avait paru régulier. Mais en dépit de tous ses efforts, il n’avait jamais pu distancer le vieil homme, qui marchait pourtant d’un pas nettement moins dynamique. Le jeune homme accélérait, et prenait quelques mètres d’avance. Mais à chaque fois qu’il se retournait pour voir où en était le vieil homme, celui-ci était seulement quelques mètres derrière lui, franchissant d’un pas léger, presque allègre, une portion de l’ascension qu’il avait eu toutes les difficultés à gravir. Le jeune homme regardait alors le vieil homme. Son visage était éprouvé, marqué par la fatigue, recouvert par la sueur, mais à chaque fois qu’il levait la tête, son regard bleu dégageait une joie et une énergie nouvelles. Il marchait. Ni vite, ni lentement, ni même moyennement, mais à une allure mystérieuse, qui n’appartenait qu’à lui, et qu’une voix que le jeune homme n’entendait pas semblait cadencer. Le jeune homme, lors de cette première ballade, avait eu l’impression qu’il avait déployé deux fois plus d’énergie que le vieil homme sans parvenir à le distancer. Il faisait pourtant de grands pas, usait de ses grandes jambes pour

marquer de considérables écarts, accélérait, mais avait toujours eu le sentiment de n’avoir pas avancé à la mesure de ses efforts. En réalité, il ne cherchait pas tant à impressionner le vieil homme qu’à éviter que la montagne ne le dominât. Elle était là, narquoise, rieuse, moqueuse, presque arrogante, et elle le mettait au défi. Il avait marché aussi vite qu’il avait pu…

Et le soir, à la fin de la ballade, alors qu’ils redescendaient par un versant que le soleil éclairait, et sur la pente duquel ils voyaient, au fond du vallon, la petite ville où ils retournaient, le vieil homme lui avait parlé.

-Tu m’as impressionné aujourd’hui, tu sais, pendant la marche, lui avait-il dit.

-Tu m’as impressionné aussi, et beaucoup. Ca se voit que tu as l’expérience de la montagne.

-C’est vrai. C’est vrai que je l’ai. Mais tu sais, l’expérience de la montagne ne signifie pas toujours avoir longtemps marché dans la montagne. Il y a des gens qui marchent des milliers de kilomètres en montagne, qui y passent toute leur vie, sans en avoir l’expérience.

Le jeune homme avait réfléchi quelques instants, puis avait dit au vieil homme qu’il n’était pas sûr de comprendre ce qu’il cherchait à lui dire.

-Tu marches beaucoup trop vite. Tu luttes contre la montagne. C’est pourquoi tu es fatigué. Ne nie pas, poursuivit le vieil homme alors que le jeune homme allait protester. Je t’ai observé. Tu étais essoufflé, et tu aurais eu du mal à continuer, si tu n’étais pas si athlétique.

-Est-ce que tu veux dire qu’avoir l’expérience de la montagne, c’est ne pas être essoufflé ?

-Pas du tout. D’ailleurs, c’est impossible. Il faut être essoufflé, mais pour ce qui en vaut la peine. Tu n’as pas levé les yeux une seule fois pendant la marche. Tu étais toujours penché vers le sol, à tenter de gravir et de lutter. Tu n’es pas Sisyphe. On ne lutte pas contre la montagne, on ne rivalise pas avec elle. C’est sot. On la comprend. On l’accueille. C’est-à-dire on l’accompagne. Il faut que tu arrives à marcher à la cadence de la montagne, en l’écoutant te dire comment marcher. C’est ça, avoir l’expérience de la montagne : écouter, et exprimer dans son pas ce qu’on écoute, ce qu’on voit, ce qu’on sent. Marcher dans la montagne, c’est lire son espace, ce qui y fut, et ce qui y fut bâti, écrit, posé…

Le jeune homme n’avait pas répondu, et le vieil homme n’attendait pas de réponse. Ils étaient restés silencieux tout le reste de la descente. Le jeune homme avait enfin écouté. La descente s’était terminée dans ce silence convenu. Le garçon avait été surpris lorsqu’ils

étaient arrivés en bas. Il voulait écouter encore, rattraper tout ce qu’il avait manqué dans la fureur désordonnée de son ascension.

Le vieil homme savait ce qu’il ressentait ; il savait que le jeune homme voulait remonter et rester là-haut. Il apprenait vite.

-Patience, lui dit-il. On y retournera demain. Mais maintenant, il faut se reposer. Je ne suis plus tout jeune.

Ils s’étaient dirigés vers la petite ville. Le soir tombait, et le jeune homme avait encore la tête remplie du murmure mystérieux de la grande montagne. Il n’était plus sourd, et tout dès lors lui avait semblé léger et beau.

*

Le corps

Il faisait chaud, et cela faisait une heure maintenant qu’ils étaient dans la montagne. Le vieil homme ouvrait la marche. Le jeune homme voyait son dos nu sur lequel perlaient de grosses gouttes de sueur. Le vieil homme ne craignait cependant pas le soleil. Il en avait l’habitude, et disait que le soleil faisait partie de la montagne.

Derrière lui, le jeune homme voyait son corps se mouvoir. Il en devinait la puissance, et songeait qu’autrefois, le vieil homme avait dû être d’une force et d’une robustesse colossales. Les épaules du vieil homme étaient larges, et il les bougeait très peu en marchant. Une grande partie de sa force, et le jeune homme s’en rendit bientôt compte, résidait dans ses jambes, courtes mais musclées. Ses mollets étaient parfaitement dessinés, et dans son pas régulier, le jeune homme sentait une profonde sérénité, mais aussi une puissance contenue. Chaque pas que le vieil homme faisait laissait une empreinte nette sur le sol ; et sur la pierre même, le jeune homme croyait parfois voir, furtivement, le dessin, le signe d’un pas. Le jeune homme aimait le sillage du vieil homme. C’était un sillage léger : ses empreintes n’étaient pas lourdes; elles ne s’enfonçaient pas dans le sol, mais se contentaient de l’embrasser doucement. Les buis, pourtant si inflexibles, semblaient s’écarter lorsqu’arrivait le vieil homme, et les gentianes, comme si elles le saluaient, éclataient d’un bleu vif qui était presque mauve.

C’était un mage de la montagne ; et son corps tout entier, dans lequel la montagne avait inscrit toutes ses stigmates, toutes ses prophéties depuis quarante ans qu’il y marchait, inscrivait à son tour, dans chaque sentier, sur chaque mont, sur chaque cairne, sur chaque haut plateau sommital, la parole de la montagne. C’était le prophète d’un dieu silencieux que tous entendaient, mais que bien peu parvenaient à écouter; et son corps, après avoir reçu puis absorbé la parole de ce dieu, la répandait, la semait, la divulguait.

Le jeune comprit à ce moment-là que le corps du vieil homme, malgré l’âge, était fort parce que le désir de la montagne l’animait. Désir de la montagne, aux deux sens de l’expression. Désir de la montagne : l’envie physique de s’unir à la montagne, de ne plus simplement l’attendre, de sortir du corps passif, de quitter la stase du corps pour rejoindre la montagne, par la marche, dans l’ex-tase. Désir de la montagne : volonté de la montagne, volonté de parole, que le corps humain doit saisir et exprimer. Chaque frémissement du plus petit muscle du corps du vieil homme était tendu vers la montagne.

L’effort du corps du vieil homme, dans la montagne, était sans cesse un effort de traduction et d’inscription. Sa marche était l’écriture de son amour. Chaque pas était un geste de dévotion.

Le jeune homme ne quittait pas le vieil homme des yeux. Il était beau ainsi, torse nu, habité par son amour pour son dieu, sa maîtresse, son épouse. Le jeune homme savait que le vieil homme était le seul à posséder ce don d’amour. Le lien qu’il avait, que son corps avait avec cette montagne, personne, aucun autre corps ne l’avait. Il aimait le sillage du vieil homme. Il le suivait avec un entier sentiment de confiance. Et l’initiation continuait ainsi.

*

Le miroir

Ils arrivèrent, au bout de deux heures de marche, dans un endroit merveilleux, d’où ils avaient l’impression que l’un des sommets de cette chaîne de montagnes les regardait dans les

yeux. C’était un col boisé que le vieil homme aimait beaucoup, et dont il voulait faire profiter le jeune homme. Celui-ci regardait le sommet avec des yeux emplis de rêves, et émus. Il avait simplement dit, dans un murmure, « c’est beau… ». Le vieil homme avait fait oui de la tête, puis ils s’étaient tus tous les deux, et regardaient la montagne.

Le jeune homme savait désormais se taire. Au début de son séjour, lors de leurs premières excursions, il n’avait eu de cesse, à chacune de leurs haltes, d’essayer de commenter la majesté du spectacle qui s’offrait à leurs yeux. Puis, peu à peu, il s’était contenté de dire, simplement, devant le tableau de la montagne : « c’est beau… » avant de se taire. Il ne faisait pas cela parce qu’il croyait que la beauté de la montagne était indescriptible ou indicible ; simplement, il commençait à comprendre qu’après avoir dit d’une chose qu’elle était belle, l’on n’en pouvait plus rien dire d’autre qui fût plus haut. Certes, par réflexe ou par lâcheté, le langage humain, devant le spectacle de la beauté, coule : il devient informe, ne se tient pas, se répand en éloges et abuse des superlatifs ; le garçon n’était pas certain toutefois que tout cet effort du langage de l’extase ajoutât essentiellement au constat initial de la beauté –si on la constatait. C’est la raison pour laquelle, depuis quelques jours, il se refusait à céder au vertige des métaphores, des images et des paraphrases éclatantes, pour ne plus seulement dire désormais, comme il venait de le faire : « c’est beau… ». Tout alors pour lui était dit, et il se taisait avec le vieil homme.

Il n’était pourtant pas un mystique du silence. Il ne pensait pas que la seule attitude vraie devant la beauté soit le silence. Non, la beauté pour lui n’était pas ce qui rendait inutile ou superflu le langage humain ; elle était bien plutôt ce qui l’obligeait à son expression la plus juste. Le langage est l’obligé de la beauté : il lui doit tout ce qu’il peut offrir de justesse. Il est vrai que devant le spectacle de la beauté, des hommes jugent sage, ou noble, ou même naturel de se taire. Dans la grâce de l’éblouissement, grande est la tentation de l’aphasie sublime, du silence grandiose, du ravissement interloqué ; mais céder à cette tentation n’est pas élever la beauté par l’impossibilité de la parole : c’est au contraire alourdir la beauté, la charger de la pesanteur d’un mystère sans issue, incommunicable car impossible à connaître. Lorsque le langage ne peut élever la beauté, la célébrer en la disant, la soulever, c’est alors que la beauté est lourde. Mais qu’est-ce qu’une beauté si lourde qu’elle écrase le langage ? La beauté peut être un mystère, mais alors c’est un mystère que l’homme peut approcher, puisqu’il la sent et la reconnaît lorsqu’il la voit dans le monde. Alors il doit la dire, essayer de la dire, sans tomber ni dans l’excès sans précision de la parole, ni dans le néant du silence. Parler de la beauté, ce n’est peut-être rien trouver que ce difficile équilibre entre l’effusion désordonnée et le silence du ravissement. C’est trouver le langage de la grâce et de la légèreté. En disant : « c’est beau », le jeune homme croyait échapper à la lourdeur des mots et à la lourdeur du silence. Dire « c’est beau.. » peut paraître banal, simple, sans éclat, mais cette impression n’est vraie que pour ceux qui ont perdu la mesure de la beauté ; elle n’est vraie que pour ceux qui ont dévoyé la beauté en la prostituant à tout, en la rendant facile et vulgaire finalement. Mais la beauté n’est pas aisée ; et peu de choses la contiennent, et peu de choses la méritent.

Le jeune homme refusait donc de se laisser noyer dans la beauté (par l’excès) et de se laisser écraser par elle (par la lourdeur silencieuse).

Sur le chemin de Damas, Saul est bouleversé par l’apparition du Christ, qui est lumière et beauté. Mais dans cette expérience de beauté radicale même, Saul résiste au poids du silence comme il se refuse au désordre de la parole : dans le mystère et la grandeur de son éblouissement, il répond. Il parle. Le langage le sauve, et c’est lorsqu’il se tait après avoir parlé qu’il est devenu Paul. Celui qui a parlé à la Beauté par la parole et par le silence.

C’est ça, en réalité : il s’agit moins de parler de la beauté que de lui parler. Et parler à la beauté de la montagne, pour le garçon, c’était lui murmurer « c’est beau… ». Car tout discours fait à la beauté est une glace que le langage lui présente. Ce « c’est beau… » était le miroir que le jeune homme tendait à la beauté.

Le vieil homme fut le premier à détacher son regard de la montagne. Il demanda au jeune homme de lui donner le sac à dos. Ils ne firent cette fois-ci aucune comédie. Ils devaient manger, et, ensuite seulement, le travail pourrait commencer. Ils commencèrent à sortir leurs provisions. La montagne était belle.

Deuxième partie

La rencontre

Le vieil homme était poète et peintre. Le jeune homme écrivait des romans, et c’est pour cela qu’il ne croyait pas en l’indicible. Ils s’étaient rencontrés quelques mois auparavant, lors d’un colloque dont le thème était « La soif d’une poétique de l’espace », qu’un professeur du jeune homme, qui connaissait le vieux poète, avait organisé. Le vieil homme devait intervenir. Sa communication avait été intitulée « L’horizon de mon verbe est toujours vertical ».

Ce titre énigmatique qu’il lui donna – et dont il refusa malicieusement de rien dire qui pût l’expliciter, hormis que c’était un bel alexandrin- assura à la conférence du vieil homme un grand succès, d’audience et de critique. Le vieux poète y avait émis cette idée, provocatrice et paradoxale, mais qu’il défendit avec courage, talent et érudition: que la poésie n’était rien d’autre qu’une géométrie sans espace. Le jeune homme avait été intrigué et, après les mille et une questions qui fusèrent lorsque le poète eût conclu, s’était timidement rapproché de lui.

-Bonjour, Monsieur.
-Bonjour, Monsieur.
-Je m’appelle Hamidou, je suis étudiant. Mr Arsène est mon professeur.
-Ah ! Jean m’a en effet beaucoup parlé de vous. Enchanté de vous rencontrer enfin, Hamidou. -Tout l’honneur est pour moi Monsieur Alexandre.
-Appelez-moi Raphaël.
-Je voulais, Monsieur Alexandre…
-Allons, je vous en prie.

-… Je voulais, Raphaël, parvint à articuler le jeune homme, vous dire rapidement quelque chose au sujet de votre merveilleuse intervention.

-A deux conditions : que vous ménagiez ma dignité de vieillard et que vous soyez indulgent envers ma susceptibilité de vieux poète.

-Oui, oui, bien sûr… Je n’oserai pas, vous savez. Je voulais simplement vous dire que ce que j’ai compris de votre conférence, c’est que l’espace de la poésie, c’est la parole pleine : ce qui nomme tout le monde en se déplaçant partout en lui. Et que la géométrie sans espace, c’est toute l’action de la parole libre dans tout le monde : non seulement le monde tel qu’on peut le tracer, mais aussi le monde qui n’a pas de géométrie. J’ai compris que la poésie, c’est le déplacement de la parole dans un grand espace dont la poésie seule peut esquisser le cadastre. Est-ce que j’ai bien compris ?

Le vieil homme avait regardé Hamidou par-dessus ses lunettes quelques secondes, puis avait souri avec malice avant de répondre d’une voix enjouée.

-Eh, Hamidou, c’est plutôt moi qui devrais demander si j’ai bien compris. Il faut que nous parlions plus longuement pour répondre chacun à l’autre. Vous voulez bien? Vous êtes disponible demain pour un café ? On peut se tutoyer ?

Le dialogue était né ainsi. Le soir même, Raphaël invita le jeune homme à lui rendre visite chez lui, dans la montagne, quelques semaines plus tard. Hamidou, quoiqu’intimidé par cet honneur, avait accepté.

*

Temple incliné.

C’était le quatrième jour depuis le début de leur dialogue. Ils s’accordaient pendant la marche sur un thème qui avait trait à un événement, une sensation, une vue de la journée. Puis ils faisaient une halte pour dialoguer. Le vieil homme peignait, puis écrivait directement, sur le carton où la peinture avait séché, quelques aphorismes à l’encre de chine. Le jeune homme écrivait sur un petit carnet quelques lignes en prose, qu’il reportait plus tard sur le carton, à côté des mots du poète. C’est ainsi qu’ils tentaient chacun de répondre aux questions de l’autre, tout en lui en posant d’autres. Aujourd’hui, ils s’étaient arrêtés au bord d’un torrent.

Le premier jour, la montagne leur était apparue sous la forme d’un temple. De grandes colonnes de pierre le soutenaient et, entre ces piliers, le soleil filtrait. Le sommet de la montagne-temple s’inclinait légèrement vers la terre, comme si elle faisait preuve d’humilité malgré sa grandeur. Cette vision les avait emplis d’un mystérieux sentiment de déférence ; l’alliance du silence, des colonnes de pierre et des rayons du soleil qui se glissaient dans leur espacement transformait la montagne en frontispice d’un temple grec. Cela les avait émus. Hamidou avait proposé, comme titre pour leur thème : « vivants piliers », mais Raphaël avait dit que cela renverrait trop systématiquement à Baudelaire. Il avait ensuite proposé « temple incliné », et le jeune homme avait trouvé l’idée bonne.

*

Le souffle et le vide.

Le deuxième jour, Emmanuelle les avait accompagnés. Cela faisait longtemps qu’elle n’était plus allée dans montagne, mais avait décidé d’y retourner. Le vieux poète s’en était réjoui, même s’il demanda à Emmanuelle si elle ne craignait pas de souffrir du manque d’entraînement.

-Elle commence à trop me manquer, avait-elle simplement répondu. J’espère n’avoir pas encore perdu mes réflexes, et qu’il me reste un peu d’endurance. Je ne voudrais pas être un poids pour vous.

Raphaël avait raconté à Hamidou qu’Emmanuelle, quelques années auparavant, avait été sa camarade de randonnée, et qu’ils allaient tous explorer la montagne chaque jour, sans relâche, avec une excitation juvénile. Un jour, malheureusement, Emmanuelle avait commencé à ressentir de vives douleurs dans le bas du dos, qui l’empêchèrent bientôt de soutenir un effort de marche trop important. A l’époque, elle avait même été contrainte par Monsieur Vassili, le médecin qu’ils voyaient tous deux, à un arrêt complet de toute marche en montagne pendant six mois au moins. Depuis cette période, Emmanuelle ne retournait que très peu en montagne, et pour de courtes promenades. Lorsqu’elle prit la décision d’accompagner Raphaël et Hamidou, cela devait faire presque dix mois qu’elle n’y était pas allée.

Elle avait marché entre les deux hommes. Hamidou, qui fermait la marche, avait soudain remarqué qu’elle était plus grande qu’elle en donnait l’air. Elle avait de grandes jambes fines, et sa démarche était agréable à regarder ; elle semblait marcher au ralenti, quoiqu’elle avançât à belle allure. Elle avait attaché sa chevelure, et le jeune homme voyait sa nuque nue. Quelques mèches de cheveux s’y mêlaient à une fine sueur. Derrière le petit groupe, Caro, le chien d’Emmanuelle, trottinait.

Elle avait demandé au vieux poète qu’ils aillent sur un sommet qu’elle aimait. Le vieil homme avait protesté.

-Tu n’y penses pas, Emmanuelle. C’est l’une des montées les plus difficiles de la région. Tu n’es pas en état d’y aller. Je ne suis même pas certain de l’être moi-même.

-Je t’en prie, Raphaël. Cela fait dix mois que je me repose. C’était pour cette occasion. Ce sera peut-être ma dernière montée avant longtemps. Je ne sais pas si j’aurai l’occasion d’en refaire une. J’aimerais, peut-être pour la dernière fois, qu’on y aille ensemble. J’ai toujours aimé cet endroit.

Le vieil homme accepta, mais à condition qu’ils fassent plusieurs haltes pour permettre à Emmanuelle de reposer son dos.

Le sommet était une mince plate-forme sur laquelle ils ne tenaient qu’en file indienne. Autour, c’était le vide. Non pas le néant, mais le vide : le temps et l’espace qui entrecoupent un dialogue entre deux montagnes. De là-haut, ils voyaient toutes les montagnes, tous les alpages, tous les petits villages alentour, minuscules au fond des vallées. Le ciel semblait être quelques mètres au-dessus ; les nuages allaient l’amble.

Autour, c’était le vide. C’était le souffle du vent qui leur portait le mugissement des torrents en contrebas, la rumeur du balancement des forêts qu’ils avaient traversées, et auquel se mêlait le grisollement des alouettes qu’ils voyaient furtivement s’élancer verticalement dans les airs, avant de retomber vertigineusement, comme si elles s’écrasaient. Qu’étaient-ils, au milieu de tout cela, de ce monde ignoré des hommes, en train de parler et de se faire ?

Autour, c’était la montagne qui vivait et faisait vivre. Les hommes étaient loin, là-bas, avec leurs idées, leur bruit, leurs passions. Ils étaient loin, on ne les voyait pas.

-Tu vois Hamidou, dit le poète alors qu’une percée du soleil dégageait la vue vers le plus grand sommet de la région: la montagne n’est pas qu’un paysage, c’est aussi une action.

Caro s’agitait en remuant la queue. Emmanuelle s’était mise à l’écart, et ne disait rien. Le vent avait détaché ses longs cheveux blonds. Elle semblait heureuse.

Raphaël proposa qu’ils travaillent sur le thème du vide. Hamidou souhaitait plutôt qu’ils s’intéressent au souffle. Ils se rendirent vite compte que les deux étaient liés, et choisirent donc de dialoguer autour du souffle et du vide.

Sur le chemin du retour, il sembla à Hamidou qu’Emmanuelle, qui s’était rapprochée de Raphaël, pleurait silencieusement.

*

Le signe

Ils étaient donc près d’un torrent situé au cœur de la montagne. L’eau bruissait de ressacs infinis ; quelques rochers hérissaient sa surface, et autour de leurs arêtes, une écume rebelle s’agitait. Ils créèrent.

Pendant qu’ils travaillaient, Hamidou regardait attentivement le poète. Il le regardait parce qu’il espérait naïvement parvenir à percer à jour le secret de sa création poétique. Il s’éloignait pour n’avoir pas à le gêner, et, tout en écrivant ses quelques lignes en prose, ne quittait pas des yeux le vieil homme. Il était torse nu, comme toujours, et était agenouillé sur les galets qui bordaient le torrent.

Le vieux poète peignait la montagne, puis l’écrivait. Ce double état de la parole, graphique et littéraire, pictural et poétique, semblait être, pour le vieil homme, l’expression d’un désir: celui de rendre aux signes leur puissance incantatoire. Les poèmes qu’il composait, il ne les jugeait achevés qu’après les avoir lus à haute voix face à la montagne ; les peintures qu’il réalisait n’étaient à ses yeux que l’inscription graphique par laquelle il appelait la montagne. Sa démarche n’était à l’évidence pas une simple démarche esthétique ; et chacun de ses gestes, par sa précision, son ampleur et sa densité, était chargé d’une fonction autre. La montagne l’obsédait. Il était le dépositaire de son histoire, de son passé et de son présent ; son geste n’était pas celui d’un collectionneur ou d’un simple esthète. Son geste était bien plutôt un geste de transmission d’une présence sacrale qu’il déchiffrait en permanence et partout.

Représenter la montagne, c’était la préserver de l’oubli mais également de la malveillance : c’était traduire dans l’acte artistique à la fois un amour et un sacerdoce. Mais, surtout, c’était refuser qu’elle demeurât simplement un paysage : les signes lui donnaient vie, ils rendaient audible sa parole, et éclatante son action. Droite, grande, imposante, majestueuse, la montagne pour lui était une vigie dont les paroles étaient toujours propitiatoires, puisqu’elles disaient (mais que sacrifiait la montagne pour jouir de cette faveur ?) ce qui arrivait, ce qui était au loin encore. Hamidou avait l’impression que le poète croyait solidifier chaque pierre à chaque fois qu’il apposait un signe. Sa main, et le signe qu’elle traçait, était semblable à celui du chamane, qui agit par le mystère du signe cabalistique, en lequel est contenue toute la puissance de la parole magique, protectrice, révélatrice, fécondatrice.

Il y avait sans doute tout cela dans le geste du vieux poète, ce geste d’une noblesse pure, et qu’il exécutait depuis des décennies, et qui était au cœur de sa liturgie. Car toute création n’est qu’une liturgie, qu’aboutit la vibration d’une parole commune avec un lieu, un homme, une énergie. Agenouillé sur les galets qui bordaient le torrent, écoutant la parole en mouvement de l’eau, écoutant la parole minéralisée et fossilisée de la pierre, il recueille et transmet par son geste l’exceptionnelle densité de cet espace polyphonique. Il n’est pas que le lecteur de cet espace ; qu’il le veuille ou non (car il est modeste), il en est aussi la mémoire nécessaire.

Ils finirent de créer après quatre heures de travail. Et alors qu’ils prenaient une collation, le vieux poète avait soudain dit à son jeune ami :

-Demain, Hamidou, il faut que je te montre une chose à laquelle je tiens beaucoup, et que je ne montre qu’à peu de gens. Je crois que tu dois la voir, tu as gagné ce droit. Rentrons. Il faudra se lever tôt si on veut y aller. Ca nous demandera des forces, et il faudra bien récupérer cette nuit.

Le jeune homme regarda longuement le poète. Il était partagé entre l’honneur qu’il ressentait à l’idée d’accéder une part d’intimité de cet être secret, et le désir pressant d’abreuver son ami de questions sur la nature de cette chose à laquelle il tenait tant. Il choisit finalement de ne rien dire, mais une lueur de gratitude profonde illuminait son visage juvénile.

Le vieil homme la remarqua et sourit avec une grande tendresse ; puis, ayant fini leur petit repas, ils prirent leurs affaires et rentrèrent.

Troisième partie

Les ombres blanches

Ils avaient commencé l’ascension depuis moins d’une heure lorsque le brouillard commença à s’étendre. Le poète, qui savait ce que pouvait être la marche dans ces conditions, hésita un moment à continuer. Hamidou ne disait rien. Raphaël réfléchit quelques minutes.

-On continue, finit-il par dire. Je pense qu’il se dissipera rapidement. Le vent du sud ouest est souvent fort, pendant cette période de l’année.

Le jeune homme fut soulagé. Il voulait continuer, connaître ce secret que le poète voulait lui montrer, auquel il tenait tant. Ce secret, lui avait confié le poète la veille, se trouvait non loin du plus haut sommet de la région, à presque trois mille mètres d’altitude.

Ils continuèrent donc. Jusqu’à mille mètres, la montée n’avait pas été si différente des précédentes, et ils avaient rencontré d’autres marcheurs. Ceux-ci, pour la plupart, redescendaient. Quelques uns se contentaient de regarder le jeune homme et le poète d’une curieuse façon, sans rien dire ; d’autres, cependant, après de joyeuses salutations, les mettaient en garde : « on voulait aller là-haut, mais c’est impossible avec ce brouillard. Le pire, c’est qu’il va s’épaissir au cours de la matinée. Faites attention, les cairnes sont à peine visibles, un peu plus haut, sur les hauts plateaux. »

Ils continuèrent toutefois. Hamidou parvenait encore, comme la marche s’était jusque là faite dans une sorte de sous-bois, à voir ce qu’il y avait immédiatement autour de lui. Le brouillard était là, mais ne voilait pas entièrement le regard ; il se manifestait par de fines nappes, nombreuses mais sans grande épaisseur, qui flottaient dans l’air sans l’alourdir. Les formes des arbres, des rochers, des hommes, des montagnes, se voyaient encore assez clairement, même si la vue commençait d’être troublée, et que l’œil devait s’employer, scruter longuement ces formes avant de bien les reconnaître et les situer. Hamidou pensait que l’ombre des canopées du sous-bois, jointe au brouillard naissant, favorisait l’obscurité, et qu’ils y verraient tous deux mieux lorsque le terrain serait plus dégagé.

Il se trompait. Lorsqu’ils sortirent du sous-bois et atteignirent les hauts plateaux sommitaux, le brouillard s’épaissit soudain. Ce qui, quelques centaines de mètres plus bas, n’était que fines nappes que le moindre souffle dissipait, devint, sans sommations, une brume, un grand voile blanc et lourd, tournoyant sur lui-même, mais impossible à bouger. Les hauts plateaux sommitaux, dont, hier encore, les paysages hiératiques et sauvages, dépouillés et rocheux, de pins et de lapiaz, étaient écrasés d’une lumière qui soulignait leur beauté minérale, leur beauté calcaire, étaient désormais recouverts par une ombre blanche qui n’en accentuait plus que l’atmosphère d’angoisse.

Le vieux poète, qui ouvrait la marche, comme à son habitude, était impassible. Mais il savait que les derniers mille cinq cent mètres d’ascension allaient être éprouvants, pour le corps comme toujours, mais aussi, et plus rudement, pour l’âme. Derrière lui, il sentait les pas du jeune homme, qui semblaient être plus proches que lors des précédentes ascensions. Le poète fut content que son jeune ami, par peur ou par réflexe pratique, le talonnât davantage. C’était sa première expérience de marche dans le brouillard. Il devait être inquiet, sans doute. Mais il devait aussi apprendre. Le brouillard, comme le soleil, comme la pluie, comme l’orage, est un langage de la montagne, de la nature, auquel l’homme devait apprendre à répondre avec respect, courage et dignité.

Ils n’avaient plus rencontré personne depuis qu’ils avaient quitté la forêt. Les seuls bruits qu’ils entendaient étaient celui de leurs pas sur la roche, et celui du brouillard, qui était une espèce de rumeur sans origine, présente partout dans l’air, diffuse. Ils ne distinguaient les formes que lorsqu’elles étaient à moins de dix mètres environ ; au-delà, elles se perdaient dans le brouillard, indistinctes, invisibles, spectres d’un lieu qui semblait soudain être devenu inamical. Ils ne voyaient plus même les cairnes de loin. Ceux-ci n’apparaissaient plus que brusquement, au détour d’un sentier, étrangement grands et fantomatiques, puis se fondaient dans la grisaille comme ils en avaient surgi. Ces tas de pierre, qui d’habitude les guidaient, semblaient maintenant vouloir les perdre. De temps en temps, ils croyaient apercevoir le sommet de la montagne, mais il était impossible de dire si cela était vrai ou une illusion : l’espace semblait se déplacer dans la brume, et les repères, se brouiller les uns après les autres.

Cela faisait un certain temps –combien, ils ne n’auraient su le dire- qu’ils marchaient dans le brouillard épais. Ils n’avaient plus échangé beaucoup de paroles depuis qu’ils avaient pénétré dans le haut plateau. Régulièrement, d’une voix grave, le poète demandait :

-Ca va, Hamidou ?

-Oui, ça va, Raphaël, répondait le jeune homme.

Puis c’était tout, et ils continuaient à marcher dans le désert d’ombres et de brumes. Hamidou croyait parfois entendre –mais était-ce vraiment cela?- le vieux poète murmurer : « oui, c’est par là ».

Plusieurs fois, il lui sembla qu’ils passaient par un endroit qu’il reconnaissait, mais comment en être certain ? Les repères s’effaçaient ou étaient alors identiques. Ils tombaient sur une couche de glace entourée de roches et, quelques minutes plus tard, une autre couche de glace entourée de roches semblables surgissait, et il fallait la traverser ou la retraverser. Hamidou sentait aussi la proximité du vide : quelque chose, quelques chose de grand, non loin, s’ouvrait, et il y avait comme un appel auquel il avait envie de répondre. Ses pas parfois semblaient le trahir ou ne plus lui obéir, et plusieurs fois il se surprit à quitter le sillage du poète, qui était pourtant la seule chose rassurante et connue de ce lieu. Il devait alors faire preuve d’une grande volonté pour ne pas céder au désir de l’abîme.

Il faisait froid et lourd. Ils commençaient tous deux à respirer bruyamment. Le soleil était mort ou exilé. L’air étouffait. Les cairnes semblaient avoir été détruits ; géants tout à l’heure, ils n’étaient plus désormais que timides monticules de pierre, incertains du sens qu’ils indiquaient. Aucun d’eux, pourtant, ne songea un seul instant à s’arrêter –pour faire quoi ?- ni à faire demi-tour –pour aller où ?- ; ils avaient compris qu’il fallait continuer à marcher, malgré tout.

Il y eut soudain une trouée de lumière.

-Arrête-toi un instant et regarde, dit le poète. Regarde la vie qu’il y a autour de nous, malgré ce brouillard.

Le soleil, ressuscité, éclaira tout le plateau. Le corps de la montagne apparut, proche et puissant ; son sommet se perdait dans les nuages. A leur droite, des prairies s’étendaient, que tâchaient des nappes de neige. A leur gauche, il y avait un désert de lapiaz : le calcaire, dans cette atmosphère, éclatait, beau et sauvage, semblable aux dernières clartés d’un ciel avant l’orage. Et soudain, au loin, à trois cent ou quatre cent mètres, au milieu de ces roches fendues, ils voient une forme qui bondit, agile et rapide, majestueuse et craintive. Le chamois s’arrête, regarde dans leur direction. Cela dure quelques secondes, mais il s’y exprime une fraternité mystérieuse. Fraternité de condition, de fragilité, de force pourtant. Il n’y a dans ce face-à-face qu’égalité. La prétention des hommes ne sert plus à rien, ici. Ils n’y sont plus que

des éléments d’un espace qui les déborde, et qu’ils ne maîtrisent pas. Ils y sont l’égal de la marmotte, du loup, de l’alouette, de la pierre. Leur parole n’y est pas plus audible ou plus autoritaire ou plus légitime. Il n’y a rien qu’ils puissent imposer. Il faut accepter que la parole soit ouverte à tout ou se condamner. Il faut écouter ou se perdre. Il faut dialoguer ou mourir. C’est ce que le chamois demande au jeune homme et au poète de dire aux hommes. Puis, insaisissable, il bondit et disparaît derrière des rochers. La trouée de lumière se referme. Le brouillard retombe dru. La montagne s’y enveloppe, les prairies s’y fondent, les lapiaz s’en recouvrent. Il faut continuer la marche.

Hamidou sait désormais qu’ils ne sont pas seuls, et qu’ils ne l’ont jamais vraiment été. Le brouillard même, qui semble pourtant les isoler, est leur interlocuteur, l’unique oreille de leur épopée.

Ils reprirent la marche vers le sommet de la montagne, et le secret du vieil homme. -Ca va ?

-Oui, ça va, répondit le jeune homme.

-Nous allons bientôt reprendre le chemin vers le sommet. Nous devrions y être dans trois quarts d’heure. Tu as faim ?

-Je préfère attendre qu’on y soit pour manger. -Moi aussi.

Ils se turent. Le brouillard semblait encore s’être davantage épaissi, et Hamidou ne voyait plus que le pull rouge du poète à quelques mètres devant lui. Mais étrangement, bien qu’il fût plus épais, le brouillard lui paraissait moins menaçant.

-Hamidou ?
-Oui, Raphaël ?
-Est-ce que tu as eu peur, même quelques instants, que nous soyons perdus ?
-Non, répondit calmement le jeune homme.
-Non ? Nous avons pourtant erré, et j’ai moi-même douté un temps de ma mémoire du lieu.

-Moi, je n’en ai pas douté. Pour tout te dire, je ne me suis jamais senti perdu même si je voyais bien que nous errions, parfois. Je ne crois pas que tu puisses te perdre dans cette montagne. Et je t’y suivrai les yeux fermés, même si tu étais toi-même aveugle.

-Je te remercie, dit simplement le poète à voix basse.

Ils marchèrent ainsi, dans le silence et le brouillard, pendant un quart d’heure environ. Puis, progressivement, le brouillard commença à se dissiper, à se déplacer vers le nord.

-Le vent du sud ouest, enfin. Il s’est fait attendre, mais je ne m’étais pas trompé quant à sa venue.

-Waxi mag du fanaan ala, daï guddee rek (1), dit le jeune homme dans une des langues de son pays, avant d’expliquer au poète ce que cela signifiait.

Raphaël proposa qu’ils mangent avant d’attaquer la dernière montée. D’ici là, croyait- il, le brouillard serait complètement passé, et ils y verraient plus clair. Ils s’assirent donc à l’orée d’une pente dont on ne voyait pas le sommet. Le vieux poète avait expliqué au jeune homme que le sommet était au bout de la pente, qui n’était pas très longue, mais qui était très difficile et presque raide par endroits. Il lui conseilla de le suivre scrupuleusement, et de mettre ses pas dans les siens. Le jeune homme lui répondit que c’est ce qu’il avait toujours fait depuis le début. Ils mangèrent, et le brouillard, comme Raphaël l’espérait, finit de se dissiper totalement. Ils furent heureux de sentir à nouveau la chaleur soleil, et de profiter enfin de ces paysages dont le brouillard les avait privés. Ils entendaient de temps en temps le sifflement d’une marmotte quelque part dans une prairie, et cela remplissait le poète d’une joie enfantine.

-Ce sont les premières qui se réveillent !

Hamidou profitait du spectacle, mais son esprit tout entier était déjà tourné vers le secret que le poète voulait lui confier.

L’abandon

La dernière montée était difficile, et le jeune homme était bien heureux, finalement, qu’ils aient mangé avant de l’entreprendre. Le sentier était escarpé et tortueux à la fois. Il fallait suivre de grands lacets pour avancer d’une centaine de mètres. Les éclats de calcaire qui pavaient le chemin le rendaient ardu, voire dangereux : la moindre vibration, le moindre pas mal posé déclenchait un petit éboulis qui pouvait entraîner une glissade. Plusieurs fois, Hamidou crut tomber, et autant de fois, il vit Raphaël, devant lui, vaciller malgré l’assurance de son pas. Il n’y avait pas de vide, mais une pente, longue, et sur laquelle des se dressaient des rochers aux extrémités acérées. Tomber, là, pouvait être aussi dangereux que s’il se fût agi d’une chute dans le vide.

C’était la montée la plus technique et la plus physique qu’ils avaient eu à faire depuis qu’ils étaient là. Hamidou souffrait. La traversée du brouillard l’avaient nerveusement épuisé, même s’il en était sorti heureux. Il se rendait compte, tandis qu’ils gravissaient la dernière difficulté, que le brouillard l’avait aussi physiquement fatigué. Il ne savait pas combien de temps ils avaient marché dans la brume. Longtemps, peut-être des heures. Ses jambes lui faisaient mal, et il avait l’impression que chaque pas qu’il effectuait pouvait être le dernier. Mais il ne l’était pas, et il avançait, lentement, derrière le vieux poète, entraîné par son sillage. Une forme d’obscure énergie semblait les lier, et leurs pas étaient accordés : ceux de Raphaël tiraient Hamidou, ceux d’Hamidou poussaient Raphaël. Il existe une gémellité de la marche ; elle ne s’exprime que dans l’effort le plus ultime, lorsque chaque mouvement est la potentielle explosion du corps, qui ne garde toutefois son équilibre que parce qu’un autre corps, à proximité, le soutient et compte aussi sur lui.

Ce n’est pas de la simple émulation, ni une imbécile lutte pour l’honneur. Lors de ses premières montées, Hamidou avait lutté contre sa faiblesse, mû par la seule crainte de perdre la face devant le défi de la montagne et devant le regard du poète. Il avait refusé la faiblesse par orgueil. Son effort n’était soutenu que par l’émulation que lui inspirait la montagne et Raphaël. Mais au cours des montées suivantes, il avait appris à se déprendre de la tyrannie de cet orgueil solitaire. Il avait peu à peu appris, jusque dans la fatigue, jusque dans la faiblesse, à faire corps avec la montagne et avec le poète. Faire corps : généralement, cela veut dire s’unir; ou plus exactement, cela veut dire refuser que les corps soient des solitudes irrémédiables, mais une unité. Faire corps, c’est donc s’abandonner : abandonner ses forces, ses faiblesses, à l’autre, qui en fait de même. C’est, fondamentalement, se confier. Faire corps est une confession : c’est l’un des derniers actes dans lesquels l’homme cherche encore à éprouver une vérité collective, à découvrir le mystère d’une humanité sans fards, sans masques, fondée sur l’absence du mensonge. Dans cette dernière montée, le poète et le jeune homme faisaient corps : ils se confiaient l’un à l’autre, et il y avait là un seul corps qui marchait à l’assaut de la pente, vers les sommets. Devant l’expérience de la limite et de la souffrance, le corps ne ment jamais ; il n’a pas la subtilité de l’esprit, et c’est ce manque de subtilité qui le fait toujours paraître dans sa vérité première. Lorsque deux corps qui souffrent se confient l’un à l’autre, une humanité est de nouveau possible, qui est peut-être plus sûre que l’humanité tissée par le seul esprit ou la seule intelligence.

Il n’y avait pas de place pour les mots. Le dialogue était silencieux, tissé de souffles courts, d’inspirations longues. La montagne elle-même semblait adopter cette économie du langage au fur et à mesure qu’elle s’élevait. Il y avait de moins en moins de végétation. Que de la pierre. Que de la pierre qui montait vers un sommet encore inconnu. Et toute parole désormais devait épouser cette verticalité, se dépouiller des aspérités et ornements, et aller vers les hauteurs nues. Toute parole, ici, semblait ne devoir plus être que précise, droite, liée au sens de la montagne. Sens comme direction, vecteur : la verticalité. Sens comme signification, valeur : la droiture, l’éthique dans l’action dans le monde. « L’horizon de mon verbe est toujours vertical » : Hamidou croyait enfin comprendre, peut-être…

Raphaël tomba soudain. Son pied avait glissé sur une pierre plus friable qu’elle n’en avait l’air, et qui avait cédé. Hamidou se précipita sur lui.

-Monsieur Alexandre !

-Ah, je tombe et… (il était essoufflé) et tu m’appelles de… de nouveau Monsieur Alexandre ! Les chutes inspirent rire ou … (il haletait) respectueuse commisération. Je vois que c’est plutôt la seconde… que la mienne… (il dit un mot qu’Hamidou ne comprit pas à cause du halètement) Une fois de plus… tu me vieillis !

Il avait repris son air tragique, ce qui signifiait qu’il faisait la comédie. Hamidou fut soulagé.

-Arr… (lui aussi était essoufflé) Arrête… de dire des bêtises. Ca va ?

-Ne t’inquiète pas… Ma cheville n’a pas tourné, et heureusement que je n’ai pas… chuté dans la pente… Re… Regarde, on est bientôt arrivés !

Hamidou leva la tête. Le sentier sur lequel ils étaient s’achevait quelques dizaines de mètres plus haut. Mais à cause de la pente, il ne voyait pas ce qu’il y avait au-delà.

-Qu’est-ce qu’il…

-Tu verras, le coupa le poète, qui reprenait lentement son souffle en se relevant. Pour les derniers mètres, je te laisse passer devant.

Hamidou passa donc devant, et ils repartirent.

*

D’en haut.

Lorsqu’il bascula de l’autre côté de la pente, Hamidou ne vit d’abord rien. Une intense lumière régnait sur le sommet, qui l’aveugla. Il ferma les yeux, surpris. Puis, après quelques secondes, les rouvrit. Il n’y avait rien. C’était une espèce de plateau désertique écrasé par le soleil et balayé par le vent. Les yeux remplis de questions, il se retourna vers le poète, qui venait d’apparaître au sommet de la pente.

-Oui, je sais, fit Raphaël. Tous ceux qui sont venus ont d’abord eu la même réaction, de surprise et de déception mêlées. Mais avance un peu.

Hamidou, machinalement, perplexe, fit quelques pas dans le plateau. Et tout à coup, il s’arrêta, comme pétrifié.

-Tu l’entends ? demanda derrière lui le vieux poète.

Hamidou l’entendait, en effet. C’était la voix de la montagne, pleinement entendue enfin, mêlant dans une seule parole les mots du vent, du soleil, de l’eau, des arbres, du chamois et de la marmotte, de l’alouette, de l’homme, du ciel et du buis, de la gentiane, du brouillard, de la pierre, des vallées, des vallons, des alpages, des cols et des torrents, du lapiaz, de chaque pierre de chaque cairne. Ce n’était pas qu’un effet de son imagination, ni une symphonie cacophonique de tous les bruits de cet univers : c’était une véritable voix, mélodieuse et douce. Depuis qu’il le connaissait, Hamidou entendait Raphaël évoquer la parole de la montagne. Le jeune homme croyait qu’il ne s’agissait que d’une parole symbolique, exprimée par ce que la montagne offrait d’états, de déclinaisons, d’expériences. Evidemment, c’était tout cela, mais, Hamidou venait de le découvrir, c’était autre chose encore. La parole de la montagne n’était pas que symbolique : elle était là, remplissant le sommet de sa poésie, audible.

Ce que cette parole disait en ce moment même n’appartient qu’à Hamidou. La montagne, comme la mer, dit toujours quelque chose à chaque homme qui accepte de dialoguer profondément avec elle. Ce quelque chose est une vérité singulière, propre à chaque homme. Hamidou, recueilli, entendait enfin la sienne.

Il se tourna et chercha des yeux Raphaël. Celui-ci n’était plus derrière lui. Affolé, craignant que tout ceci fût un rêve, il s’agita, et fut sur le point de crier.

-Non, ne crie pas. Cet endroit n’a jamais été le théâtre d’un cri.

Raphaël était à deux cent mètres environ devant lui. Comment s’était-il retrouvé là sans qu’Hamidou le remarquât ? Le jeune homme l’ignorait. Et comment arrivait-il à entendre si clairement sa voix alors qu’il était à cette distance ? Il l’ignorait aussi.

-Viens, dit la voix du poète.

Hamidou avança vers lui. Ce n’est que lorsqu’il arriva à sa hauteur qu’Hamidou vit que Raphaël était au pied d’une espèce de paroi de pierre, de couleur ocre. Hamidou ne l’avait pas remarquée lorsqu’il avait embrassé le plateau du regard pour la première fois. Mais la paroi était là. Elle semblait être le pan d’un grand rocher. Hamidou ne comprenait plus rien, mais il s’abandonna et fit corps avec la montagne…

A côté de lui, Raphaël était d’une rassurante sérénité. Ses cheveux semblaient plus blancs, et ses yeux, plus bleus. Le poète ouvrit son sac, et en sortit un grand pinceau ainsi qu’une palette de couleurs, qu’il tendit à Hamidou.

-Cet espace t’est réservé, lui dit-il. Il t’est réservé depuis très longtemps. Ecris et peins ce que la montagne te dit.

-Est-ce que d’autres ont fait ça avant moi ? demanda le jeune homme.

Le vieux poète sourit, et demanda à Hamidou de le suivre. Ils firent le tour du rocher. Hamidou vit des signes inscrits, des poèmes écrits, des dizaines de figurations dont il ne comprenait parfois pas le dessin ni le sens. Il vit aussi des signatures, des noms de personnes

qu’il ne connaissait pas pour la plupart, ou dont Raphaël lui avait seulement vaguement parlé. Et, entre toutes ces signatures, il reconnut le nom d’Emmanuelle, ainsi que celui de son professeur, Jean Arsène.

-Maintenant, c’est à toi, lui dit Raphaël.
-Oui, répondit Hamidou. Mais d’abord, j’aimerais voir ce que tu as écrit et peint sur ce rocher.

Le vieux poète sourit. Hamidou comprit aussitôt: Raphaël n’avait rien écrit ou peint sur ce rocher. Il n’en avait pas besoin, car il entendait en permanence la voix de la montagne. Son corps était jumeau de la montagne, et ce que la montagne disait, il l’exprimait chaque jour, dans chaque geste, dans chaque marche, dans chaque œuvre. Ce rocher était pour ceux qui avaient peu à peu, laborieusement, appris la langue de la montagne ; lui, Raphaël, ne l’avait pas apprise : c’était, d’une certaine manière, sa langue maternelle.

Le jeune homme, avant de commencer à écrire sur l’espace qui lui était réservé, jeta un regard sur ce qui les entourait. D’en haut, il voyait le monde entier et tellement plus encore.

-C’est beau, murmura-t-il.

Puis il se tourna vers la paroi, et ferma les yeux. La voix de la montagne était toujours là, nette et douce. Sa parole était claire. Hamidou savait parfaitement ce qu’il allait écrire.

Orsay, le 7 août 2014.

(1) Proverbe wolof (Sénégal) qui, littéralement, dit : « la parole de la personne âgée ne passe jamais la nuit en brousse, même si elle arrive parfois tard. » Dicton pour souligner la sagesse et la clairvoyance d’esprit des personnes âgées, dont les paroles et prévisions se réalisent toujours, longtemps même, parfois, après qu’elles les aient dites.