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Un dialogue mythique ? : réponse à Zhang Bo

27 février 2021

Une question, cher Yves : te souviens-tu quelque mythe, symbole ou allégorie dans la tradition occidentale sur la notion de « dialogue » (comme le dialogue entre toi et moi). Par exemple : quand on dit le poète, on pense à l’Orphée. Alors en parlant de dialogue, on pense à quoi ?

Une récente lecture surexcitée que je veux partager avec toi, un poète espagnol contemporain, Antonio Gamoneda, qu’on vient de le traduire en chinois. Une poésie très forte ! 

Bien à toi,

Zhang Bo 

*

28 février 2021

Cher Zhang Bo,

Dans ton mail d’hier tu parles de ce type de dialogue qui est débat d’idées et recherche d’une pensée analysable voire partageable, au moyen de ce débat même, entre plusieurs personnes qui sont strictement sur un pied d’égalité. C’est ainsi que nous avons traduit ensemble René Char dans ta langue et l’avons publié dans ton pays, en Chine, alors que les socles culturel, philosophique, anthropologique de nos deux langues sont extrêmement différents. Ah, ta question sur une figure mythique du dialogue est une question difficile et centrale…Cette question a une signification particulière en étant formulée depuis la Chine où les « figures mythiques fondatrices » continuent à imprégner les esprits, que ce soit Confucius ou Lao Tseu, que ce soit tel « génie » politique, que ce soit les poètes classiques de l’époque Tang ou Song dont la « perfection » devrait être sans fin répétée et perpétuée (ce que d’ailleurs certains poètes chinois contemporains s’emploient à ne pas faire)… En France à l’inverse, pour rester dans le domaine littéraire et plus précisément dans celui de la poésie, le moment de la Renaissance où les poètes français de la Pléiade voulaient de référer à une perfection mythique de la forme et du contenu des poètes de l’âge classique de l’antiquité grecque et romaine, comme Catulle, Horace, Pindare, etc., n’a été suivi d’aucun effet poétique durable ; ici chaque siècle tend à renouveler profondément la poésie et même la littérature en général.

Aujourd’hui c’est du dialogue que tu parles et d’un éventuel et très populaire référent mythique du dialogue en Europe. Dans l’anthropologie européenne et la culture « occidentale » (si cette formulation peut être aussi large, ce qui n’est pas sûr [il est très difficile de considérer qu’un Allemand, un Français et un Italien ont vraiment en commun un même socle mythique, culturel et anthropologique…]) je serais presque tenté de te dire que le mythe et le dialogue sont incompatibles.

On sait très bien comment le mythe fonctionne (cf Mircea Eliade, qui a été un chercheur fondamental sur cette question) : une parole prédictive, performative, éthique et même normative pour toute une société est portée par un « héros » solitaire qui est en lutte contre les dieux, contre le destin, quelquefois contre une partie restreinte de la société ; ce héros accomplit des exploits qui fondent l’éthique de toute une société qui cherchera à répéter sans fin les gestes et paroles du mythe : ainsi évoque-t-on encore à présent Ulysse le rusé voyageur par exemple, ou Hercule l’opiniâtre lutteur surmontant toutes les épreuves physiques.

Au sens anthropologique et philosophique exact, non, il n’y a pas de mythe fondateur et fédérateur du dialogue. Dans la culture populaire au sens le plus large, je n’en vois pas non plus.

Mais, pour des Européens ayant acquis une « culture classique », sur la question de « dialogue exemplaire devenu une sorte de modèle quasiment mythique », ce qui vient immédiatement à l’esprit ce sont les Dialogues de Platon : en fait les dialogues philosophiques de Socrate avec ses élèves parmi lesquels se trouvait Platon. Le « dialogue socratique » et sa maïeutique sont fondateurs pour la culture intellectuelle européenne ; et on peut les considérer comme les fondements de la philosophie, de la rationalité et de la pensée occidentales. Mais c’est précisément en rupture presque complète avec la pensée mythique qu’ils agissent : le dialogue socratique exclut le monologue héroïque, met en débat dialectique incessant la recherche des « Idées » et fonde la relation au monde, la relation à autrui et la Cité. 

Le dialogue d’idées refuse la pensée mythique et par le débat contradictoire sur « l’agora » (terme grec ; chez les Romains on appelle cette place publique, où les citoyens débattent, le « forum ») il instaure l’écoute, le respect de l’autre et la dialectique jusqu’à, si possible, une synthèse conclusive. 

Le dialogue est évidemment la substance de base de la démocratie athénienne, de la cité grecque ou romaine ; puis de la république moderne fondée par la Révolution française. Toute personne qui développe une posture de héros mythique est alors vue avec méfiance :  elle porte en elle un risque de retour au despotisme archaïque, dont avec la plus grande vigilance tenaient à se garder les citoyens et philosophes grecs.

Un des textes anciens qui dit le mieux la fondation du débat contradictoire est la tragédie d’Eschyle Les Euménides où on voit très bien comment les citoyens retirent à des dieux vengeurs et coléreux le pouvoir de tout « trancher », celui en particulier de juger les crimes humains, et transfèrent ce pouvoir de juger à un tribunal de citoyens qu’ils fondent : alors les déesses de la vengeance sanguinaire qui s’appelaient les Erynies perdent leur pouvoir, s’adoucissent, changent de nom pour s’appeler dorénavant les Euménides ; on voit très bien dans cette tragédie comment le mythe à l’autorité arbitraire, violente et sanguinaire est évacué pour céder la place au dialogue, au jugement après débat contradictoire, enfin à la fondation du premier tribunal de l’histoire occidentale. 

Mais c’est un texte difficile, peu connu du grand public actuel ; fondamental pourtant et abondamment étudié par les philosophes, les historiens, les intellectuels et les chercheurs de toute sorte.

Si on cherche dans les documents fondateurs de la « culture européenne », on trouve quand même quelques éléments gréco-romains d’un dialogue mythique. Ces éléments sont très faibles. Dans la mythologie, il s’agit de Castor et Pollux, mais il est très difficile de connaître les paroles qu’ils se sont échangées. Chez Homère, il y a sans cesse et dans l’Iliade et dans l’Odyssée des apparences de dialogue entre les dieux d’un seul et même panthéon dont certains soutiennent les Troyens et les autres les Grecs ; mais il ne s’agit pas du tout de dialogues, il s’agit de disputes abondantes avec insultes et provocations : ces dieux mythiques-là n’ont strictement aucune idée de ce qu’est un dialogue. 

Dans les textes mythiques français, donc essentiellement dans les épopées médiévales, il y a une trace de très forte gémellité fraternelle et amicale dans la Chanson de Roland entre Roland et son grand ami Olivier ; mais il est difficile de considérer qu’il s’agisse d’un dialogue, ce sont plutôt des actes guerriers ensemble puis les pleurs de Roland lorsqu’Olivier est tué le premier.

De même à l’est des espaces de la culture européenne tu as la gémellité splendide de l’amitié entre Gilgamesh et Enkidu, mais avec très peu de « paroles en débat ».

Si tu cherches dans la partie chrétienne du socle de la culture européenne, le dialogue d’idées est presque absent de la Bible et de ce que les gens en mémorisent. Une exception : dans les Évangiles, texte mythique performatif où le héros-dieu (le Christ) pose la parole comme un enchaînement de dogmes sans aucun débat, il y a un moment de suspension du monologue mythique. C’est, dans la Passion du Christ, un épisode bref qui s’appelle le Jugement de Caïphe ou le procès du Sanhédrin : là le héros-dieu est muet et ce sont les juges humains du tribunal juif qui débattent contradictoirement sur ce qu’il faut faire de ce personnage, le Christ. J’ai écrit là-dessus plusieurs articles sur mon blog, à partir d’une fresque de la Renaissance en Sicile à Piazza Armerina ( Le Jugement de Caïphe, à Piazza Armerina, en Sicile | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)) et à partir d’une grande tapisserie dans la cathédrale de Romans, non loin de Die (Le Jugement de Caïphe, à Romans sur Isère | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)) : ces deux oeuvres plastiques sont exceptionnellement rares dans l’iconographie occidentale car la pensée chrétienne favorise fort peu ce principe du débat des êtres humains face à un dieu solitaire qui « sait tout » et affirme être la Vérité.

Mais si on transforme la notion de « dialogue d’idées » en celle de « dialogue amoureux », c’est tout à fait autre chose et, je crois, ne concerne pas la question que tu m’as posée : alors la culture européenne a des mythes populaires puissants à ce sujet ; et tout le monde les connaît plus ou moins. Il s’agit de Roméo et Juliette, de Tristan et Isolde, de Manon Lescaut et du chevalier Des Grieux, etc… Il s’agit vraiment d’autre chose, car leurs échanges de parole sont très souvent en rupture avec la société et l’ordre du monde ; ils sont du domaine de l’affectivité ou même de l’érotisme et le plus souvent ne posent pas directement de question philosophique et sociale pour la communauté ou la société ; leurs échanges de paroles peuvent parfois poser des questions sur la liberté individuelle (pré-romantique) de l’affectivité individuelle. Leurs échanges de paroles sont plutôt des fuites acharnées voire suicidaires qui ne fondent rien mais affirment seulement l’énergie violente voire illimitée du désir et du lyrisme. C’est, tu le vois, une question tout à fait différente.

*

2 mars 2021

Pour continuer à te répondre, cher Zhang Bo, j’ajoute au sujet du « dialogue d’idées » ces éléments. Ils n’ont quasiment rien à voir avec le dialogue amoureux. Ce que je vais te dire ici n’est hélas pas diffusé dans le grand public ; mais les lecteurs très cultivés, fort peu nombreux, connaissent trois grands dialogues d’idées récents.

Bien sûr ces lecteurs-là sont très intéressés par les grands dialogues (assez faussés d’ailleurs car les dialoguants ne sont pas à égalité) qui se développent largement dans les romans de Dostoïevski, en tout premier lieu dans les Frères Karamazov ; tu le sais, ils opposent fortement et longuement d’une part une pensée « slavophile » ancrée dans la religion orthodoxe, pensée « slavophile » qui serait le propre de l' »âme » russe ou même, dit-on parfois, de la civilisation russe, et d’autre part une pensée « occidentaliste », rationaliste, tournée vers l’Europe des Lumières et vers la notion de progrès. 

Le splendide mais difficile roman de Hermann Broch La mort de Virgile déploie un très grand dialogue entre Auguste et Virgile, entre le pouvoir de l’empereur au faîte de son puissance et le poète certes un peu son dévoué artiste mais avant tout homme et penseur libre. Ce roman est fondamental pour la conscience européenne, mais a hélas peu de lecteurs.

Enfin il y a le dialogue entre Agathe et Ulrich, dans L’Homme sans qualité de Musil. Ils sont frère et soeur. La vieille société austro-hongroise, puissante et riche mais ayant perdu tout idéal, s’épuise et s’étouffe sur elle-même ; Musil l’appelle la « Cacanie ». Les deux personnages s’en retirent et vivent hors société en cherchant à atteindre et peut-être construire ce qu’ils appellent « l’autre état », mais c’est un échec. Cependant ce roman est lui aussi un roman difficile et loin d’être répandu dans le grand public.

Voici maintenant autre chose. Dans l’histoire littéraire française (et je ne suis pas sûr que les autres cultures européennes aient connu un phénomène aussi net) certaines époques ont connu de très importants débats d’idées dans les milieux littéraires, avec des réunions où on discutait beaucoup et à égalité sans au départ aucune personnalité dominante.

C’est le mouvement de la Préciosité, surtout féminin, vers le milieu du 17ème siècle où, par opposition à la quasi rusticité à prétention épique des hommes se disant cultivés, s’est développée dans des salons uniquement aristocratiques une réflexion riche et abondante sur les questions littéraires et culturelles ; avec même quelques créations d’oeuvres collectives, dont la plus connue est La Guirlande de Julie. Je te signale aussi cette autre création collective de la Préciosité, la Carte du Tendre, qui dépasse complètement les formes littéraires et élabore une anthropologie en espace de la personne humaine dans tous ses états psychiques, une sorte de vaste diagramme sur papier empruntant à la cartographie ses modes de figuration : œuvre d’une très étonnante modernité. Hélas seuls les gens bien informés en histoire littéraire connaissent encore cela.

C’est également le mouvement actif de débats d’idées en dialogue très vivants, de 1715 à 1789, dans les salons et plus encore dans quelques cafés littéraires, surtout à Paris ; il ne reste à Paris plus qu’un café de cette époque, c’est le Procope, au Quartier Latin. Le Neveu de Rameau, de Diderot, témoigne parfaitement de ce débat d’idées dans l’espace public d’un café parisien.

Très peu de temps après, et bien sûr avec un contenu différent, tu as structurellement le même phénomène du « salon » : ce sont les « cénacles » du romantisme français.

Tu vois que ces lieux de dialogue étaient plutôt dans l’oralité, mais historiquement ils ont été très importants. Le dialogue et le débat contradictoire d’idées s’y sont remarquablement développés. Beaucoup d’oeuvres majeures du Siècle des Lumières français sont issues de ces « Salons » et cafés, certes avec finalement un auteur unique

Et on retrouve ici cet art très français de la « conversation », où une grande partie des milieux littéraires français excellent, de manière brillante ou de manière superficielle. C’est un fait culturel et littéraire. 

*

8 mars 2021

Cher Yves,

Merci pour ta réponse très précise ! oui, c’est bien Socrate et la notion de l’agora que je recherche ici. J’ai lu soigneusement tes deux mails, le roman de Broch et celui de Musil existent également en Chine, mais comme tu dis, loin d’être répandus dans le grand public, et loin d’être compris.

Bien à toi,

Zhang Bo 

*

Yves Bergeret, en réponse à Zhang Bo

*****

***

*

Les Oiseaux silencieux 安静的鸟

Poème créé le 25 février 2021 à Châtillon en Diois avec collages et lavis d’acrylique et encre de Chine sur un diptyque de Fabriano Liscio 200 g, au format déplié de 29 cm de haut par 42.

Le poète Francesco Marotta propose sa très belle version italienne de ce poème, à cette adresse : Gli uccelli silenziosi | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

C’est Zhang Bo, de Nankin, qui propose ici-même, sa traduction de ce poème en chinois.

*

Cent oiseaux noirs

sont venus tourner en silence

au dessus de la berge du torrent

où je m’asseyais.

En voyant les oiseaux le torrent,

même gonflé par la neige d’altitude qui fondait,

s’est enfoncé dans son lit.

Ecrasés les galets gémissaient.

一百只黑色的鸟

飞来激流的峭岸上方

安静地盘旋

我在此安坐

眼望群鸟与激流

流水因高山融雪而上涨

冲入河床

碾压发出呻吟的卵石。

Soudain sans un cri sans un chant

les oiseaux sont partis en un seul tourbillon

derrière la pente des sapins

et le torrent a rejailli.

没有一声尖叫或鸣唱

鸟群突然在一旋之间飞离一空

飞向长满冷杉的山坡背后

激流四溅。

Il rejaillit à grand tumulte,

propulse le grand souci

它喧嚣纷乱地四溅

驱使着巨大的思虑

pousse le lourd souci

comme vache que

les taons harcèlent,

les eaux jubilent et crient

推动着深重的思虑

仿佛被蝇虻烦扰的母牛

水流欢欣并呼叫

crient à leurs frères les oiseaux

leur besoin de secours

que personne ne saisit n’assèche

呼叫它们的兄弟鸟群

叫出它们的求援之需 但愿无人将其捕获,无人令其干涸

crient à leurs frères les oiseaux noirs

l’autre fierté universelle

qui gonfle d’espoir les veines, les vents.

呼叫它们的兄弟黑色鸟群

另一种普世的骄傲

让血管与气流鼓起希望。

*

Yves Bergeret

*****

***

*

La Vie 生活 La Vita

Poème pour rétorquer à la menace de l’épidémie, écrit en double exemplaire par Yves Bergeret à Die du 8 au 10 avril 2020 et accompagné de gestes d’acrylique et de collages (dont des fragments de cahiers de compte de 1850 et 1903), sur cinq diptyques en Canson « C » à grain de 180 g, au format déplié de 24 cm de haut sur 32.

 

*

 

Ce poème se lit dans une traduction italienne lumineuse du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/04/15/la-vie-la-vita/

Il se lit également dans une élégante traduction chinoise du poète Zhang Bo, de Nankin, ci dessous, après la version originelle française.

 

*

 

 

 

1

 

 

 

Voici ta voix qui creuse la boue sèche,

fissure le ciment poreux de la peur

et propulse ce qui traînassait

de frêle en toi et en nous

vers l’autre versant de la montagne,

celui du soleil jamais assez furieux

contre les vieux mécomptes.

 

*

 

2

 

 

 

Voici ton œil

qui vole sur l’océan.

Voici ton œil, l’associé muet

de la vague somptueuse

qui déchire la torpeur

et crée le rythme.

Ta paupière bat, c’est l’écume, la grande

diction, c’est notre humaine histoire.

Voici ton œil, beau comme la loquacité

heureuse.

 

 

*

 

3

 

 

 

Voici ta silhouette

mais elle n’a rien à voir avec toi.

Elle court après toi,

tu cours malgré elle.

 

Voici la fourrure de tes mensonges.

Empaille-la. Tes professeurs de mensonge

vont s’étrangler d’indignation.

Voici la dépouille, ta face mortelle de pitre.

Voici la dépouille, elle est fumée vague

d’un feu de feuilles sèches.

 

 

*

 

4

 

 

 

Voici tes deux roues à aubes.

Tourne aussi bien l’une que l’autre.

L’une monte, l’autre descend.

L’une, l’effort. L’autre, le sommeil.

L’eau dans les godets

répète liberté, liberté, liberté.

 

 

*

 

5

 

 

 

Voici ton passé et sa dépouille

jetés sur le sable.

Laisse tes enfants courir sur la dune.

L’eau chérit la verticalité.

 

 

*

 

生活

 

1

这就是你的嗓音,

它挖掘干涸的泥浆,

崩裂恐惧构成的多孔水泥,

并把那些拖延不决之物

还有你与我们身上脆弱的部分

推向另一侧山坡,

那里阳光对于旧时的失望

从不太过狂怒。

 

2.

这就是你的眼睛,

它在大洋上飞翔。

这就是你的眼睛,无声地结合于

奢华的海浪

海浪撕碎麻木

创发韵律。

你的眼睑眨动,这是泡沫,伟大的朗诵

这是我们人类的历史。

这就是你的眼睛,仿佛快乐的连珠妙语般美丽。

 

3

这就是你的身影

但它与你毫无关系。

它奔跑在你身后,

你奔跑却不予顾及。

 

这就是你谎言的裘皮。

用稻草覆盖它。你的谎言教师

将被义愤扼住喉咙。

这就是蜕皮,你小丑般致命的面孔。

这就是蜕皮,它是干枯树叶引火后

模糊的烟气。

 

4

这就是你黎明时分的两只水轮

每一只都转动良好。

一只上升,一只下降。

一只奋进,一只沉眠。

提斗中的水

重复说着自由,自由,自由。

 

5

这就是你的过去

和它被扔在沙上的蜕皮。

让你的孩子们在沙丘上奔跑。

流水珍爱垂直起落。

 

 

*

 

 

*

***

*

 

 

 

 

Paume 手掌 Palmo

 

Poème d’Yves Bergeret, écrit le 26 février 2020 pour célébrer la première présentation du Trait qui nomme la veille au soir à Paris, avec seize dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Dembo Guindo à Bonko, sur le haut plateau de la montagne de Koyo, le 22 juillet 2005.

A cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/28/paume-palmo/ on lit la très vivante version italienne de ce poème, due au poète Francesco Marotta.

A la suite de cette version originelle en français on lit ci-dessous la traduction de ce poème en chinois, grâce au poète Zhang Bo ; il l’a réalisée à Nankin et l’a conclue ce jour du 12 avril 2020.

 

 

1

 

 

 

 

Ton regard est mon rabot.

 

Mon corps est un bout de tôle,

tout vent y claque.

 

*

 

2

 

 

 

 

Il perd son crâne,

le dieu.

 

Il perd son titre,

le seigneur.

 

Il perd son cadastre,

le romancier.

 

*

 

3

 

 

 

A tous les étages

craque la prison du roman.

Entre les paliers

les marches s’éprennent

du trou dans le toit

et du gouffre sous la cave.

 

*

 

4

 

 

 

Avec une pince

je saisis la mort

par la nuque.

D’un sortilège

je jette au feu

notre pauvre peau de personnage.

Adieu, ma belle !

 

*

 

5

 

 

 

Saute l’unijambiste

par le travers de la montagne édentée.

Grimpe le manchot

par les écorces et les nœuds du tronc.

Germe dans sa clameur robuste

le bâtard né de la montagne et de l’arbre.

 

*

 

6

 

 

 

Je suis

tête à un œil,

chaudron renversé.

 

Le soleil m’est tombé

dans le front.

 

Je vais me mettre à penser.

 

*

7

 

 

 

J’ouvre toute grande ma paume.

Chaque doigt lèche

un point cardinal.

Le cinquième s’occupe

du feu sous la pierre.

 

*

8

 

 

 

Quant à mon torse

les cartes nautiques

et les encyclopédies grecques

s’y sont rangées

en s’écriant

à chaque battement de cœur.

 

*

9

 

 

 

Beaucoup d’enfants, mon ami.

Beaucoup de cruauté, mon feu.

Beaucoup de nids et de cris,

ma pauvre amie qui t’acharnes.

 

*

10

 

 

 

Alors j’ai lancé un grand cri

et le sol a basculé vers le couchant

en laissant apparaître deux pattes

sous son ventre blanc.

 

Alors j’ai lancé un grand cri

qui m’a transpercé la gorge

et la gorge m’a ruisselé

en cascade chantant

éperdument le monde.

 

*

11

 

 

 

Ma tête est deux fois pierre.

Une pour l’œil.

Une pour la bouche.

Pas de nez.

Mais oppressé

l’air,

mais agitées

la montagne

me supplie

avec brume,

la mer

avec écume.

 

*

12

 

 

 

Si ouverte est en ce douzième jour

ma paume que s’y lisent

les entailles des drames,

les plongeons de tout ce qui est naïf

et la cicatrice mal suturée

entre toi, chienne aveugle,

et toi, bourru palefrenier.

 

*

 

13

 

 

 

Sûrement je finirai

par n’être que miroir

offert au ciel pour qu’il compte

les rides de ses nuages et les éreintantes

croisades de tous ses romans

dont tu es machistement fier.

 

*

14

 

 

 

Je veux une forêt sur la mer.

Je veux une bronchite dans le récit.

Je veux un rocher dans la cascade.

Je veux cent mille arbres.

Je pars respirer l’autre récit

qui me dissolve pied par-dessus tête ;

et alors l’œil sera ce que je suis.

 

*

15

 

 

 

Merci à la planche

qui dérive sur la furie des langues.

Merci à la paume

qui a avalé mes deux paumes.

Merci aux rides

qui se sont plissées

dans l’âme terreuse.

 

*

16

 

 

 

La paume

a quatre rivières,

a quatre douves vides

et beaucoup

beaucoup d’adieux

qui prolifèrent de joie.

 

*

 

 

手掌

 

1

你的眼神是我的刨刀。

 

我的身躯是一截钢板,

八方之风在此轰响。

 

2

他失去他的头颅,

上帝。

 

他失去他的尊号,

大人。

 

他失去他的地契,

小说家。

 

3

在每一楼层

动摇小说的监狱。

在楼道之间

台阶钟情于

棚顶中的孔洞

和地窖下的深坑。

 

4

用一柄铁钳

我从颈部

抓住死。

借助魔法

我付之一炬

我们小说角色的可怜皮肤。

永别了,我的美人!

 

5

独腿人

经由缺齿山岳的岭线跳跃。

独臂人

借助树皮与木结攀援。

在它茁壮的叫喊中萌芽

诞生于山与树的私生子。

 

6

我是

独目头颅,

翻倒的锅釜。

 

阳光向我坠落

落于额中。

 

我即将开始思索。

 

7

我完全张开我的手掌。

每根手指触及

一个基点。

第五指负责

岩石下的火焰。

 

8

至于我的躯干

海航图

与希腊百科全书

放置于此

并随每一次心跳

高声呼唤。

 

9

许多孩子,我的朋友。

许多暴行,我的火焰。

许多巢穴与喧嚣,

我这把你猛追的可怜女友。

 

10

于是我发出一声大叫

土地朝日落处翻倒

并任由两只脚爪

在它的白腹下显露。

 

于是我发出一声大叫

它刺穿我的喉咙

我的喉咙开始流动

如瀑布般狂热地

歌唱世界

 

11

我的头颅是双重的石块

一重为了眼睛。

一重为了嘴巴。

没有鼻子。

但空气

让人压抑

但山海

动荡不已

山岳用薄雾

向我恳求

大海用浮沫

向我恳求

 

12

如果在第十二天我的手掌打开

它在此被认出

各种人生戏剧的切口,

所有天真的落败

还有草草缝合的伤痕

你进来,瞎眼的母狗,

还有你,粗暴的马夫。

 

13

我必将

最终成为镜面

交给天空让它计数

它云彩的皱纹

和所有它小说中令人疲惫的东征

而你对此极度男权地自负。

 

14

我想要一片海上森林。

我想要一次故事中的口吃。

我想要一块瀑布内的岩石。

我想要十万树木

我开始呼吸另一种故事

它把我上下颠倒溶解一空;

于是眼睛将成为我之所是。

 

15

向它致谢

那在语言怒潮上漂流的船板。

向它致谢

那吞下我双掌的手掌。

向它致谢,

那在土质的灵魂中

层层叠起的皱纹。

 

16

手掌

拥有四条江川

拥有四条排空的护城河

以及很多

很多次道别

因欢乐而激增。

 

 

*****

***

*

 

 

La Ténacité d’Alaye 阿拉依的坚韧

 

Faisant suite au poème Le Rêve d’Alaye, scène centrale des cinq actes de Carène (2017), ce poème-ci a été créé, accompagné de gestes d’acrylique et d’encre de Chine rouge, à Catane en Sicile par Yves Bergeret le 27 mars 2019 en deux exemplaires sur quatre quadriptyques horizontaux de Fabriano Rosaspina ivoire de 18 cm de haut sur 100 cm de large.

*

Ce poème se lit en italien dans une version aussi dynamique que claire du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/04/03/la-tenacia-di-alaye/

*

On lit également ce poème en chinois dans une traduction élancée et musicale de Zhang Bo.

 

 

 

Voici que le monde se désépaissit.

Avec l’espoir jaune vif et or

de renaître complètement et sans savoir comment,

de renaître d’entre les alluvions et la fange partout,

il avait traversé la mer il y a dix ans.

于是世界早已变得稀薄。

带着烫金明黄的希望

去完整地重生又不知如何办到,

去重生于四处的积土与泥浆之间,

他穿过大海已有十年。

Mais il avait été proie de trafiquants

puis de mafieux à la petite semaine

puis d’hypocrites beaucoup plus fins

qui l’anesthésiaient en détournant des mots

comme fraternité, partage, compassion.

Vraiment c’était urticant,

c’était collant comme une toile d’araignée.

然而他已然是不法商人的猎物

接着成为末流黑手党的猎物

接着成为更加精明的伪君子的猎物

他们通过改换词语的意义去把他麻痹

例如博爱、分享、同情。

这真让人浑身发疹,

这就像蜘蛛网般黏人。

*

 

 

 

 

Pendant cinq ans trop serviable,

trop heureux d’être en vie

il a supporté les fils de l’araignée

et s’est tu, pour protéger ses frères de voyage

miséreux, impatients, désorientés.

在过于热心助人的五年中

为活着感到过于幸福的五年中

他忍受了蜘蛛的丝线

并沉默不语,以此保护他那些旅途中

苦难、焦躁、困惑的弟兄。

Puis pendant encore cinq ans

il a un à un coupé les fils.

Et un matin il a dégagé un trou,

par où le vent a soufflé.

Le trou s’ouvrait dans un mur qui était devant lui

et même contre son front.

Ce mur il ne l’avait jamais aperçu auparavant

et maintenant son front était frais.

接着又用了五年

他一根根斩断丝线。

一天早上他打穿了一个孔洞,

风经由那里吹拂。

孔洞开在一堵立于他面前

甚至顶在他前额的墙上。

这堵墙他此前从未察觉

现在他的前额凉爽。

*

 

 

 

 

D’une prière, d’une pensée, d’une intuition

et d’une vision audacieuse comme parole de poète

il s’est la dixième année engouffré tout entier

par la brèche et s’est envolé.

A sauté, peut-être. Aucune chute ne survint.

L’air n’était pas glacé,

l’air était exaltant comme un arbre

au printemps bruissant d’abeilles.

L’air était libre

et lui-même a découvert vraiment la liberté.

通过一次祷告,一次沉思,一次预感

以及一次如诗人话语般大胆的梦幻

他在第十年整个人从缺口

猛然切入然后起飞。

他曾下坠,也许吧。然而跌落并未发生。

空气未曾冻结,

空气曾如春天蜜蜂作响的树木般

令人兴奋。

空气曾无拘无束

而他本人真正发现了自由。

*

 

 

 

 

Elle est un vent qui vient et qui va,

des paroles stables et claires font son oxygène,

que les traitres ont de la peine à respirer.

Mais lui découvre la grammaire de ce vent

et apprend comment dans ce vent les montagnes se sculptent,

comment on peut avec ce vent modeler

la forme des villes et soulever le poids

du grand labeur de la vie.

自由是来而复往的风,

坚实明晰的话语造就她的氧气,

叛徒们难以呼吸。

而他发现了这风的语法

并学会群山如何在这风中雕刻自己,

学会人们如何用这风去塑造

城市的形态并托举

生活中艰苦劳作的重负。

Car chacun ici crée une place pour son nom

et pour son corps. Chacun crée le jardin ouvragé

de la parole ouverte où poussent herbes,

arbres et plantes dont chacun se nourrit et nourrit ses proches

et ses voisins au loin de part et d’autre des mers.

因为这里的每一个人都为各自的姓名

与身体创造一个位置。每一个人都创造由话语精工细作

的花园那里生长出青草,

树木与植物,每一个人都用它们养育自己并养育他

远在大海两岸的近亲与远邻。

*

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

La Pierre du Luthier 制琴师之石

 

La version chinoise de ce cycle de poèmes est due au poète Zhang Bo ;

et on lit également ici, en italien, deux échos intenses du poète Francesco Marotta, échos qui, à la fin de cette publication-ci, entrent dans un entrelacement des voix et des langues  ; entrelacement que, sans doute, auraient apprécié Luciano Berio en son Laborintus 2 et Claudio Monteverdi en ses Madrigaux du Huitième livre ou ses Vêpres.

*

 

à Mestre, Venise, le 20 octobre 2018

 

 

 

1

Dans l’eau

j’ai trouvé la pierre.

在水中

我觅得石块。

 

2

Dans l’eau ou le ciel ? il est minuit…

在水中或空中?子夜时分……

 

 

 

3

La pierre est haute de trois mille cinq cents mètres et plus.

Son poids est celui de ma vie.

石块高达三千五百米或更多。

它的重量是我的生活之重。

 

4

Je l’ai trouvée dans l’eau, dis-je,

lac, lagune ou mer ; ruisselante d’ombre et de nuit.

我在水中将其觅得,我说,

湖泊,环礁或海;流溢着影与夜。

 

5

Une certaine lumière, anecdotique, tombe des fenêtres

dans l’eau, donnant des faces à la pierre.

Les faces sont publiques.

Mais c’est sur les arêtes entre les faces

que ma vie s’est construite.

Et aussi dans les fissures.

某一道肤浅的光,从窗口撒入

水中,让石块产生诸多侧面。

公之于众的侧面。

但正是在分割这些侧面的棱线上

我的生活得以建立。

并建立在裂隙中。

 

 

 

 

6

Ma vie orne la pierre ou la creuse-t-elle

comme le requin cogne la barque et la renverse ?

我的生活妆点石块或掘入其中

好似鲨鱼猛击小船并将其倾覆?

 

7

La pierre amasse tes ombres et les miennes.

Ainsi grandit-elle. Elle atteindra quatre mille mètres.

石块收集你我的影子。

于是它成长。它将抵达四千米高度。

 

8

Un conquérant débarque et propose à ma pierre de vie

des couleurs que je ne connais pas.

Alors les ânes et les gens pressés inventent le mot art.

一个征服者登陆并向我的生活之石提供

诸多我不知晓的颜色。

而蠢驴与匆忙之人发明了词语“艺术”。

 

 

 

 

9

La pierre ne se voit jamais en entier.

Impossible de trouver le profil de ma vie.

Je n’y arrive pas.

Toi non plus.

石块不被完整得见。

不可能觅得我生活的侧脸。

我达不到。

你也不能。

 

10

Qui trop flatte ne trouve qu’un écueil.

那过度谄媚之人只会觅得暗礁。

 

11

La pierre émerge entière au huitième acte de la pièce

mais je suis mort bien avant. Nous tous aussi.

完整的石块在戏剧第八幕浮现

但我已死在许久之前。我们所有人概莫能外。

 

 

 

 

12

Un étranger débarque,

sa propre pierre posée sur son épaule comme un faucon brun.

Il me semble que la mienne ne repose sur rien.

Je cherche son nom.

一个异乡人登陆,

他扛在肩头的石块好似一只棕色的隼。

而似乎我的石块并未依托于任何事物。

我寻找着它的姓名。

 

13***

Ma pierre dérive dans le ciel.

Je m’en rends compte aux ombres.

我的石块在空中漂流。

我在影中把它察知。

 

 

 

 

14

Quand le soleil s’en va, ma vie s’éteint.

C’est ma pierre qui continue, à sa propre altitude.

当太阳升起,我的生活熄灭。

我的石块延续,在它自身的海拔。

 

15

A cette altitude, ma pierre joue de la pierre,

instrument qui chante entre moi et vous tous.

Ici ma pierre invente l’art. Merci à elle.

在这个高度,我的石块演奏着石块,

在我与你们所有人之间歌唱的乐器。

在这里我的石块发明艺术。向它致谢。

 

16

Ma pierre m’échappe.

Dans le désert minéral elle fut merveilleuse.

Elle fut claire.

Mais nous ne pouvions rester.

Elle et moi avons besoin d’eau.

我的石块逃离我身。

在矿物沙漠中它曾经绝妙。

它曾明净。

但我们不能停留。

它和我都需要水流。

 

 

 

 

17

Il me semble n’avoir jamais quitté ma pierre.

似乎我从未离我的石块远去。

 

 

 *

Le treizième poème de ce cycle donne lieu à cette traduction en italien et à cet écho, dus au poète Francesco Marotta (écho lui-même repris, plus bas, en français par Yves Bergeret) :

Ma pierre dérive dans le ciel.
Je m’en rends compte aux ombres.

        1. La mia pietra va alla deriva nel cielo.
        1. Me ne accorgo dalle ombre.

“Ti insegno ad abitare l’ombra
che dura sotto il sole.
La pagina mai scritta
dove il tempo immobile si guarda.
Si conosce.

Ti insegno ad ascoltare
il mio respiro di madre
nella carne.„

Je t’enseigne à habiter l’ombre

qui sous le soleil dure.

La page jamais écrite

d’où l’on regarde le temps immobile.

D’où on le connaît.

Je t’enseigne à écouter

mon souffle de mère

dans la chair.

***

Le même entrelacement des voix et des langues, italienne et française, se lit avec le 11ème poème du cycle :

La pierre entière émerge au huitième acte de la pièce

mais je suis mort bien avant.

Nous tous aussi.

La pietra emerge intera nell’ottavo atto dell’opera
ma io sono già morto da tempo. Tutti noi lo siamo.

“Essere nel tempo
l’azzardo che incrina
gli specchi del visibile.
Respirando un’unica notte
tra silenzio e stupore.
Chiamando a raccolta parole e distanze.

Io sono natura
che insieme a te si lacera
quando cadi come un’ombra
tagliata di netto
dal richiamo smeraldino di una fonte.

Io sono la fonte
che ripete da millenni
il canto che dal fango
risuona nell’alveo del tuo nome segreto.”

 

Etre dans le temps

le hasard qui fendille

les miroirs du visible.

En respirant une unique nuit

entre silence et stupeur.

En appelant encore et encore paroles et distances.

Je suis nature

qui tout comme toi se déchire

quant tu tombes comme une ombre

taillée net

dans le rappel émeraude d’une source.

Je suis la source,

je répète du fond des millénaires

le chant qui né de la boue

résonne dans le lit

de ton nom secret.

***

 

Pierre du Luthier 9.png

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Pages en Sicile, été 2018 (3)

 

Les Hommes assis, Catane, Corso Sicilia, le 3 août 2018

Cette Page se lit ici également en chinois, dans la traduction du poète Zhang Bo, de Nankin.

***

 

Tous les jours de l’aube au soir deux ou trois hommes sont assis sur la rambarde métallique, les pieds ballant dans le vide. Sur le trottoir du fond de Corso Sicilia, du côté de l’esplanade des bus. L’esplanade est vide la nuit. Des hommes à peau sombre tirent là au soir depuis quelques années des grands cartons d’emballage récupérés je ne sais où. Les étalent soigneusement au sol. S’y allongent. Bavardent un peu. Puis s’enfoncent dans le sommeil jusqu’à l’aube suivante, où ils disparaissent. Jusqu’à la nuit suivante.

每天从清晨到黄昏总有两三人坐在金属栏杆上,双脚在虚空中摇晃。在西西里大道深处的人行道上,在公交站台旁。站台在夜间空无一人。许多年来每到傍晚肤色深沉的人们都会把我不知从哪儿回收的巨大包装纸箱拖到那里。把它们小心地铺在地上。躺下。随便闲聊几句。然后深入睡眠直到下一个清晨,届时便消失无踪。直到下一个夜晚。

Mais dans la journée sur la rambarde les deux ou trois veilleurs assis parlent, rient parfois, parlent. En wolof, je crois. Avec l’espoir tenace de vendre une ou deux paires de baskets rutilantes qu’ils ont posées près d’eux, en équilibre sur la rambarde.

但白日间两三个坐在栏杆上的岗哨会说说话,时而笑笑,再说说话。我想是沃洛夫语。带着一种固执的希望能卖出一两双搁在他们身边、平挂在栏杆上的火红球鞋。

La rambarde empêche les piétons de tomber dans le vide. Le vide, c’est la rampe d’accès au parking souterrain de l’immeuble moderne où j’habite. Depuis au moins dix ans plus aucune voiture ne passe là. Un gros grillage a été dressé pour boucher l’entrée du parking et aussi celle de la rampe elle-même. Dans la pente derrière le grillage les immondices s’accumulent, leurs couleurs sont fondues dans la poussière, l’encre des papiers de publicité a perdu tous ses pigments depuis longtemps. Sur la rambarde, au dessus du vide le plus profond, qui correspond à l’entrée même du parking souterrain, deux ou trois hommes sont assis pour toujours.

栏杆阻止行人跌落虚空。虚空,那是我所居住的现代建筑地下车库入口的坡道。自从至少十年多来不再有任何车辆从此处经过。为了堵住车库以及坡道入口,一面巨大的铁丝网被搭建起来。在铁丝网后面的斜坡上各种污物堆积如山,它们的颜色在尘埃中消散,广告传单上的油墨早已丧失色彩。在栏杆上,在最深沉的虚空之上,它与地下车库入口相呼应,总有两三人始终坐在那里。

Nous avons fini par nous connaître, au fil des années. Nous nous saluons. Ils parlent un peu français, un peu italien. Ils sont sénégalais. Ils sont arrivés en barque depuis la Tunisie et, maintenant, la Lybie ; certains habitent Catane depuis dix ans. Oui, la vie est difficile, disent-ils. Oui, ils arrivent à envoyer au village et à la famille quelques dizaines d’Euros chaque mois ; la famille vit avec cela. Oui, ils ont maintenant peur qu’un fou furieux d’extrême droite leur tire dessus en passant en voiture : comme cela se produit dans tout le pays ci et là, chaque jour.

最终我们得以互相认识,随着时光流逝。我们互相打招呼。他们会说一点法文,一点意大利文。他们是塞内加尔人。他们曾乘小船由突尼斯来到这里,现在则通过利比亚;一些人在卡塔尼亚已住了十多年。是的,生活艰辛,他们说。是的,他们终于能够给他们的村庄和家庭每月寄去几十个欧元;家人就靠这些生活。是的,他们现在因极右翼狂徒驾车朝他们扫射而感到恐惧:因为这种事每天在各地发生。

Assis sur la rambarde, ils tournent le dos au vide, sont disponibles aux passants, espérant toujours un achat de baskets. Ils tournent le dos au grand marché, dix mètres plus loin où se croisent virilement le commerce des fruits et des légumes, vaguement formel, et le commerce de la pacotille de plastique et de contrefaçons variées, clairement informel. Ils sont assis depuis des années, le os du bassin finalement adaptés à la forme de la rambarde de fer. Ils tournent le dos à la sortie-entrée du parking souterrain vide et inutile.

坐在栏杆上,他们把背转向虚空,对行人随时待命,始终期望有人购买球鞋。他们把背转向大市场,十米之外水果商和蔬菜商雄壮地交错而过,隐约是正规的,还有劣等塑料制品和各类假货贩子,明显是非法的。他们多年来就坐在那里,最终盆骨也适应了铁栏杆的形状。他们把背转上空洞而无用的地下车库出入口。

La rampe d’accès au parking est la passerelle d’accès de l’Arche de Noé. Pour l’imminent Déluge, alors que les orages grondent et que les populismes cherchent à étrangler l’Europe. Pour l’invisible Déluge qui a déjà eu lieu et a déversé les graines amères du racisme et de la haine. Mais l’Arche est vide. Et bloquée. Vide, sale, muette.

车库入口的坡道是诺亚方舟的舷梯。为了临近的洪水,当暴雨酝酿而民粹试图掐死欧洲。为了隐形的洪水,它已经发生并倾泻其种族主义与仇恨的苦涩种子。但方舟空空。而且淤塞。空洞,肮脏,缄默。

Assis sur la rambarde, ils sont les effigies de la proue de l’Arche. Les os des bassins se sont adaptés. Les colonnes vertébrales restent très droites. Ils ne se plaignent pas. Ils rient parfois ensemble. Ils parlent beaucoup. Ils parlent.

坐在栏杆上,他们是方舟的船首像。盆骨已经适应。脊柱依然笔挺。他们不抱怨。有时他们一同欢笑。他们说很多话。他们说话。

Assis sur la rambarde verte ils veillent. Ils attendent. Ils observent. Ils espèrent.

他们坐在绿栏杆上放哨。他们等候。他们观察。他们期待。

L’un est devenu fou et parle sans cesse. Dit un refrain perpétuel. S’il me parle je vois bien que ses yeux sont dans le vide. Un jour je ne l’ai plus vu. Personne ne sait ce qu’il est devenu.

一个人已经疯了不停地说话。念着一段无休止的叠句。如果他和我说话我看得出他的双眼空洞无物。一天我再也没有见到他。无人知晓他的结局。

Martinets sans ciel. Aigles sur la vire de la falaise.

失去天空的雨燕。悬崖窄台上的鹰。

*

 

 

 

 

 

Les hommes assis

L’un est devenu fou

Aigles sur la vire de la paroi

Martinets sans ciel

一群人坐着

其中一人疯了

岩壁窄台上的鹰

失去天空的雨燕

YB

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

Une pluie, un déluge 一场雨,一场洪水 Una pioggia, un diluvio

Carène, acte 2, scène 1

 

Le livre Carène, édité bilingue en Italie par Alga editore (lien: http://www.algraeditore.it/index.php/poesia/306/car%C3%A8ne-carena-detail ) avec une splendide traduction du poète Francesco Marotta, poursuit avec détermination son chemin. Le traducteur et poète chinois Zhang Bo en donne ici un nouveau passage en chinois et à cette occasion écrit :

“Ce qui m’intéresse le plus en traduisant Carène c’est son ouverture culturelle, avec vigilance, vers les autres, vers un continent ignoré, vers des peuples humiliés, une approche vers ces autres. Approche non pas avec la pensée européenne, mais avec la pensée de ce continent : ainsi surgit une vraie écoute, un vrai dialogue, qui sont nécessaires aussi pour la Chine actuelle qui éprouve en même temps des sentiments d’infériorité et d’arrogance”.

 

 

Il y a vingt ans, en 1996, j’arrivai par une pluie battante

la première fois en Sicile.

J’y restais quinze jours, chaque jour fut déluge

de pluie et de vent. Le linge ne séchait pas,

dans les chambres et les escaliers

les murs ruisselaient.

Ce n’était pas collines calcaires

aux oliviers millénaires durcis au soleil,

c’était boue, glissements de terrain,

ponts emportés dans la campagne,

brume, torrents fangeux et brume.

En somme la Méditerranée tentait de ravaler

ce que depuis le fond des millénaires et des eaux

l’Etna avait dégurgité.

 

二十年了,一九九六,我在一场倾盆大雨中

第一次抵达西西里。

我在此停留十五天,每天

风雨如洪。衬衣无法阴干,

在卧室与楼梯间

墙壁淌水。

这不是石灰质的丘陵

遍布在阳光下硬化的千年橄榄木,

这是泥浆,是土石流,

是田间卷走的桥,

是迷雾,是浑浊的激流和迷雾。

地中海试图吞咽

自千年与海水深处

埃特纳曾经喷吐之物。

 

Venti anni fa, nel 1996, sotto una pioggia battente,

arrivai per la prima volta in Sicilia.

Vi restai quindici giorni, ogni giorno fu un diluvio

di pioggia e di vento. La biancheria non si asciugava,

nelle camere e per le scale

i muri gocciolavano.

Non c’erano colline calcaree

di ulivi secolari irrobustiti dal sole,

solo fango, smottamenti di terreno,

ponti trascinati via nella campagna,

nebbia, torrenti limacciosi, nebbia.

Insomma, il Mediterraneo cercava di riprendersi

tutto ciò che dal fondo dei millenni e delle acque

l’Etna aveva rigurgitato.

 

 

Or, non, l’eau du ciel n’était pas salée.

Et ce déluge était une ruse de plus

pour que la Sicile abîmée persuade chacun

et d’abord elle-même qu’elle se lavait dans la mer,

se lavait, se lavait de la violence,

de la fourberie et de l’arrogance

qui la souillaient tant.

 

然而,不,天空之水没有咸味。

而这场洪水是又一次诡计

为了千疮百孔的西西里能够说服每个人

并且首先是它自己去海中清洗,

清洗,清洗那些

将其玷污至此的暴力,

奸猾和骄狂。

 

Tuttavia l’acqua del cielo non era salata.

E quel diluvio era un espediente in più

col quale la Sicilia degradata cercava di persuadere tutti,

a cominciare da se stessa, che si stava lavando nel mare

si lavava, si ripuliva della violenza,

dell’inganno e dell’arroganza

che tanto la insozzavano.

 

 

Mais je veux ici être plus précis.

C’était aussi le grand effort lustral

qu’avant tout voulaient les gens clairs de l’île,

– car il en est d’honnêtes et splendides, et plus d’un –

pour que la parole se débarrasse de sa gangue locale

de fanfaronnade, forfanterie et couardise.

Ah, que les mille torrents nés de la pluie rendent la Sicile

à sa nature de terre la plus créatrice, la plus originale,

la plus instable de la pauvre vieille Europe

entartrée de marchandises amères et de calculs acharnés…

Ah, que les mille torrents nés de la pluie

jettent à la mer les carapaces des Puissants invisibles

et les breloques de fausse monnaie

qui polluent tout lien humain…

 

但在此我还想更加详细。

这也是岛屿上清醒之人最为期望的

剧烈的净化之力,

——因为他们诚实而辉煌,且不止一人——

为了话语能够从本地的吹牛、夸口与怯懦之

矿脉中解脱。

啊,愿从风雨中诞生的千条激流使西西里恢复

它那在苦涩的货品与过度的算计间结垢的

穷苦的衰老欧罗巴

最有创造性、最有原创性也最不稳定的

大地之本相……

啊,愿从风雨中诞生的千条激流

把不可见的权贵之壳

与那污染一切人类关联的假币饰物

扔进大海……

 

Ma su questo voglio essere più chiaro.

Era anche la grande spinta purificatrice

che chiedevano anzitutto le persone perbene dell’isola,

– perché ve ne sono di oneste e splendide, e più di una –

affinché la parola si sbarazzasse della sua patina locale

fatta di fanfaronaggine, furfanteria e codardia.

Ah, che i mille torrenti nati dalla pioggia restituiscano la Sicilia

alla sua dimensione di terra più creativa, più autentica,

più in fermento della povera vechia Europa

imputridita da cumuli di mercanzie e da calcoli spietati…

Ah, che i mille torrenti nati dalla pioggia

scaraventino in mare le corazze dei Potenti invisibili

e le cianfrusaglie di infimo valore

che sviliscono ogni legame umano…

 

 

Enfin à Noto une nuit de mars

où malgré les draps humides je dormais à poings fermés

la coupole fissurée de la cathédrale s’effondra,

gorgée d’eau, à minuit. Les chapiteaux sculptés

et les fresques par morceaux tombèrent

sur un mort. Son cercueil avait été la veille posé

devant le maître autel pour des funérailles au matin.

 

最终在诺托三月的一夜

尽管床单潮湿我握拳而眠

教堂开裂的穹顶崩塌,

灌满雨水,于子夜。雕花柱头

与壁画化作碎片坠落

在一个死者身上。他的棺椁前夜曾放置在

主祭坛前为了明晨的葬礼。

 

E infine a Noto, una notte di marzo

in cui malgrado le lenzuola umide dormivo tranquillo,

la cupola incrinata della cattedrale crollò,

impregnata d’acqua, a mezzanotte. I capitelli scolpiti

e gli affreschi caddero a pezzi

su un defunto. La sua bara era stata posta la sera prima

davanti all’altare maggiore per i funerali al mattino.

 

*

Zhang Bo en outre a déjà traduit dans Carène :

 

Cheval-Proue, acte 1 entier

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/03/23/cheval-proue-poitiers-baptistere-20-mars-2016/

 

Ankindé seul, acte 3, scène 2

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/07/01/ankinde-seul/

 

Le Rêve d’Alaye, acte 3, scène 3

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/01/19/le-reve-dalaye-les-voix-de-nuit/

 

*****

***

*

 

 

 

 

Tenace théâtre 坚韧戏剧 (en Sicile, décembre 2017)

 

Cycle de sept poèmes calligraphiés chacun en deux exemplaires par Yves Bergeret à Catane du 26 novembre au 10 décembre 2017 (pendant les ultimes répétitions de l’adaptation théâtrale de Carène) sur quadriptyques verticaux de Fabriano Rosaspina 285 g de format 100 x 35 cm, avec en collage des dessins qu’Alguima Guindo a créés en février 2005 au village de Koyo, au Mali, et donnés au poète afin de le protéger et de l’initier à la pensée animiste complexe du peuple de ce village.

La version italienne de cet ensemble, réalisée par le poète Francesco Marotta, se lit à cet endroit : https://rebstein.wordpress.com/2017/12/27/teatro-resistente/

La version chinoise qu’on lit ici est l’oeuvre de Zhang Bo.

 

1

Ici le magma cogne.

Ici il y a peu de phrases.

Ici quelque chose prend les deux bassins de la Méditerranée

et les cogne l’un contre l’autre

comme à un oiseau on brise les ailes en les

pliant l’une sur l’autre par-dessus son dos.

 

Au milieu du pli

il y a le port, deux darses immenses, le môle.

 

Mais il y a la scansion du théâtre dans l’entrepôt

pour sous le cri et le craquement des os

chercher de nouveau parole,

retrouver souffle.

此地岩浆冲撞。

此地语句稀缺。

此地某物抓住地中海的两岸

并令它们双双碰撞

仿佛面对一只鸟人们折断它的双翅

将其层叠于它的背上。

 

在海床褶皱之间

有海港,有两片宽广的锚地,有防波堤。

 

但在库房中却有戏剧的平仄

以此在尖叫与骨骼的爆裂声中

寻找全新的话语,

重获呼吸。

2

Ici il y a la darse des noyés

et la darse des conteneurs.

Il y a des silos gris, il y a des chantiers navals.

Il y a l’Aquarius qui prépare ses prochains sauvetages.

Il y a du crime libyen, il y a l’oppression féodale

 

et le contrepoids infime et immense

du théâtre dans l’entrepôt

pour jeter de la lumière

au milieu de la grande querelle

et la faire fuir comme un cafard.

此地有溺水者的锚地

还有集装箱的锚地。

有灰白的贮仓,有船舶工厂。

还有在为下一次救生做着准备的水瓶星号。

有利比亚的罪恶,封建的压迫。

 

还有库房中戏剧

微弱而无边的抗衡之力

以此把光线抛撒在

激烈的纷争之间

并令其如蟑螂般逃逸。

3

Ici il y a le grand marché.

L’oiseau aux ailes brisées l’une contre l’autre

claudique à terre

et cent oiseaux des deux bassins de la mer

et mille oiseaux des deux continents

claudiquent sur les toits de tuiles

par-dessus les cris les ruses les cris.

此地有巨大的市场。

双翼被双双折断的鸟

在地面跛行

和大海两岸的一百只鸟

和两片大陆的一千只鸟

在瓦片棚顶上跛行

在喧哗、诡计、叫喊上方。

4

Puis un grand battement

puis deux puis dix,

c’est le chœur qui reprend souffle et dit

et ouvre sous le tumulte

dans le tumulte vorace ouvre

reprend le grand récit,

et les oiseaux s’envolent

en tourbillon dans le ciel du marché.

继而是一次剧烈的振翅

然后两次然后十次,

这是歌队重获呼吸并开口言说

在喧嚣中开启

在贪婪的喧嚣中开启

并重获伟大的记叙,

鸟群高飞

回旋在市场的天空。

5

Au môle est amarré trois jours l’Aquarius.

Puis reprend la mer trois semaines l’Aquarius.

Sur les pavés du môle débarquent les migrants secourus

des désastres, des trafiquants.

De la haute scène d’acier du sauvetage et de la survie

descendent les héros meurtris

dont les mots sont encore pudiques.

防波堤上水瓶星号停泊三日。

然后归海三周。

迁徙者在堤坝的铺石上登岸

从灾难与人贩手中获救。

从援救与幸存这一高高的钢铁舞台上

走下伤痕累累的英雄

他们的词语依然羞涩。

6

De l’autre côté de la darse

dans le vieil entrepôt glacé le chœur

avec les murmures des héros allume le feu

de la parole qui réveille,

dans le vieil entrepôt le chœur va

et bat de toutes les ailes de la parole.

在锚地彼端

歌队在冰冷的古老库房中

带着英雄们的低吟点亮

唤起活力的话语之火,

古老库房中歌队启程

并拍动话语全部的翅膀。

7

Toutes les ailes de la parole

battent,

phrases accortes,

répliques aux meurtres vieux ou neufs,

couleurs en damier et ci et là,

tandis qu’éclatent devant la lune

les petites bruyantes fusées d’artifice

des trafiquants

de cocaïne pour avertir de la livraison

fraîche.

 

Mais est-ce que ce n’est pas de la neige qui retombe,

la neige claire de la fraternité

sur la scène où le chœur appelle appelle,

où le chœur des deux continents

construit un clair damier de fidélité

sur une terre dure

où le magma n’est jamais loin

mais jamais ne se lasse le chœur.

话语全部的翅膀

拍动,

和蔼的语句,

对新或旧的凶杀的回击,

四下延伸的棋格状的色彩,

而在圆月前炸开

毒品贩

细小而嘈杂的烟火

以此通告

生鲜送达。

 

但这难道不是重新落下的雪,

明净的友爱之雪

在那歌队呼唤又呼唤的舞台上,

那里两片大陆的歌队

建起一座明净的忠贞之棋盘

在一片严酷的土地上

那里岩浆未曾远去

但歌队永不疲乏。

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René Char en Chine

Roche, Chaos, Liberté

La première édition de Fureur et Mystère sortira en Chine l’an prochain. Traduite par Zhang Bo, en collaboration avec moi. Avec une préface d’histoire littéraire par Zhang Bo. Ce dernier m’a demandé une autre préface, que voici.

Sa traduction en italien par le poète Francesco Marotta se lit ici : https://rebstein.wordpress.com/2017/10/26/rene-char-in-cina/

 

La montagne s’est éboulée. Est-ce qu’elle ne s’est pas complètement effondrée ? Son éboulis fait chaos. La montagne est son chaos futur, son chaos déjà présent. Ce splendide chaos émietté, fragmenté, éparpillé a un prénom et un nom. Il s’appelle René Char.

 

La montagne est réelle et dans le temps présent. Elle est originelle et son origine est dans le temps présent. Son temps présent est plein. Comme il porte l’émiettement dans sa constitution même il est strié de visions futures, de vision du futur.

 

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Dans l’Odyssée, à l’épouvantable cyclope Polyphème qui lui demande son nom, Ulysse répond qu’ils s’appelle « Personne ». Ulysse est Char, car l’identité propre est sans intérêt . Elle n’est que « je suis celui qui parle et dit ». Car ce qui seul intéresse c’est le profond flux de la Parole, la vaste polyphonie, le pérenne bourdon de la Parole.

 

Mais aussi Char est Polyphème qui jette en tous sens vers la rive de la mer les pierres, les rochers, les bombes volcaniques de l’Etna pour tenter de figer, d’écraser et de tuer ce « Personne » qui l’a rendu aveugle et lui échappe à présent. Char se bat et se débat avec et pour la rébellion de la langue et pour la rébellion du monde des hommes, maîtres et soumis tous ensemble.

 

Char individu est un vigoureux artisan de la langue française de la Provence, un rural Transparent de plus, frère de ceux qu’il saisit en petits portraits fugaces et cinglants dans Les Matinaux, juste après la seconde guerre mondiale ; mais il est aussi ce cyclope furieux qui dans le vide et la nuit bataille contre cette Parole sans maître qui échappe qui échappe qui échappe.

 

La Fureur d’attraper la Parole qui vole déjà au loin, insaisissable. Le Mystère de la Parole qui est présente et absente, qui se montre et se dérobe. Mais cette impermanence dionysiaque projette obliquement son éclairante splendeur sur cela que la langue voile rudement et impudiquement, cette montagne irréelle, dont un avatar sera l’utopique personne humaine « requalifiée ». La langue de Char désigne sans cesse la personne humaine en sa candeur, en sa brutalité, en sa sauvagerie intrépide, en sa jubilante énergie, jouant avec les éléments de la nature, de la vie intime du couple et de l’épaisse et éprouvante société contemporaine, comme avec des blocs de rochers à jeter dans le vide. Et dans la personne humaine Char veut, au-delà de la candeur, de la brutalité, de la sauvagerie, de l’énergie, atteindre cette densité du cœur et cet amour présent projeté vers un futur qui puisse être admirable. Personne humaine, jeune flèche. Personne humaine, bombe volcanique encore brûlante jaillie de sa propre naissance surnaturelle.

 

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L’énergie impatiente de Char remodèle sans cesse la langue française comme une lave que l’éruption torsade, comme un éboulis de tendre marne que la prochaine avalanche bouscule. La contradiction interne et l’hermétisme sont le propre de ce bouillonnement.

 

Si la première époque de l’œuvre de Char avant la guerre, surréaliste, accepte facilement torsade, contradiction et hermétisme, si Fureur et Mystère le fait encore, je ne suis pas sûr que la somptueuse langue chinoise et l’art subtil de la composition d’un poème classique des Tang ou des Song s’en accommodent facilement. Ici le traducteur ne peut qu’être vraiment créateur. D’autant plus que, chez Char, ce mouvement torrentiel adore la surprise abrupte au bout d’un vers, au détour d’une phrase. La pensée, la langue, la vision, l’espace sont profondément instables dans la poésie de Char. Et pourtant la traduire en chinois est une magnifique nécessité.

 

Si le poème classique chinois est une précieuse marqueterie, qui s’apprécie et s’admire dans l’intimité d’une contemplation subtilement codée par un monde cultivé aux profondes et lointaines racines, en particulier taoïstes, le poème de Char s’en différencie vigoureusement. Si cette poésie classique chinoise reste une référence primordiale pour les lecteurs chinois, même avec les innovations des trois dernières décennies dans la création poétique chinoise en Chine ou à l’étranger en fonction des événements et de la rencontre avec les œuvres de Baudelaire, Eliott et Mandelstam, l’arrivée de Fureur et Mystère dans la langue chinoise est une heureuse nécessité. Elle sera fertile. Elle démultiplie la puissance du vers libre et l’effet du poème en prose. A la cadence boiteuse de l’écriture par fragments elle donne une ampleur épique. De plus Char ne se gêne pas pour défaire le filet aux mailles très serrées du contrôle rationnel, prosodique et codé de chaque poème. Il ne se gêne pas pour se contredire ; son lexique peut danser de travers et trébucher et une pierre de l’avalanche peut rebondir là où la pesanteur ne l’attendait pas.

 

Car la liberté est la substance même du vent qui a secoué la grande montagne. La substance même de la rébellion qui fait se disloquer la grande masse aveugle. La substance même de la pensée. La liberté est le désordre somptueux du chaos après la disparition de la montagne. Elle est la disponibilité du monde à la langue et du poète et de son frère le lecteur. Elle est le remerciement du poète et du lecteur.

 

Et elle est même si importante qu’elle est en fait le contrejour vivable de la trop lumineuse montagne disparue. Elle a mûri et devient la parole de révolte, d’éclat et de dignité, de fraternité farouche et libre qui est humaine ; la grande montagne effondrée aurait risqué d’être un dieu écrasant, d’être l’ordonnancement du monde sous dix dogmes. La parole de révolte et de dignité, de vigilance et d’intransigeance est foudroyante, surgissante, multiple et le fragment en prose est l’éclat non aveuglant, humanisé qui lui convient car communicable ; fragment humain et inspirant. Humain : dans ma poche, depuis tant et tant d’années j’ai toujours le volume de Fureur et Mystère. En montagne, dans le désert, sur le volcan. Mais en ville aussi. Ou dans le train, dans l’avion. Ce livre, compagnon de liberté, intransigeant.

 

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Au cœur de Fureur et Mystère vivent dans un rythme implacable les 237 fragments qui constituent les Feuillets d’Hypnos. Comme une sorte de Journal du poète en pleine Résistance en Provence, dans toute la violence de l’oppression nazie et des actes de la guerre clandestine. Certains de ces fragments sont directement des récits de guérilla, d’autres grâce à l’intuition et à la langue poétiques sont des réflexions sur l’homme qu’il convient impérieusement de « requalifier ». Feuillets d’Hypnos, touchant, frêle, pathétique, splendide, humble. D’acier. Mais le retrait de Char, sous le pseudonyme de Capitaine Alexandre dans les landes de buis et entre les falaises calcaires de la Provence, n’est pas dans la méditation raffinée et nostalgique, au bord d’une cascade dans la rocaille, du haut lettré que le grand âge ou la disgrâce éloignent de la cour impériale ; son retrait dans cette nature de beaucoup de roche et de peu d’eau est dans le risque absolu d’être à tout moment tué par les nazis et dans la vigilance aiguë de ne jamais trahir la liberté, la dignité, la vigilance. En Char l’esthétique du retrait est le sauvetage urgent de la dignité de tous.

 

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Feuillets d’Hypnos est le noyau de Fureur et Mystère ; il est le journal de l’épreuve décisive que le poète alors jeune vit et qui le fait entrer dans une sourcilleuse et lumineuse vigilance pour toujours. Le poète se bat, affronte la mort très souvent, se cache, puis prend part à des drames révoltants et à des combats héroïques. Pendant quatre ans. Dans Feuillets d’Hypnos la vision poétique, de l’événement concret ou de la réflexion philosophique, est constamment portée de l’avant par une pulsion dramaturgique. Et c’est ici que Zhang Bo et moi avons touché du doigt une difficulté majeure de cette traduction vers la langue chinoise. Car le mouvement dramatique, au sens de l’action théâtrale tragique, qui affecte Char dans son quotidien et dans son écriture sur ces feuillets, s’appuie sur le socle anthropologique, extrêmement profond et enfoui, de toute pensée de l’espace méditerranéen et européen : toutes les civilisations de cette aire s’appuient sur un mythe originel, sur un acte démiurgique d’une instance divinisée, sur l’affront d’un héros révolté dont précisément la révolte enclenche la temporalité. Le surgissement cosmogonique, l’éclair originel, la rupture fondatrice sont, peu importe comment on les désigne, un élément fondamental de l’anthropologie européenne et méditerranéenne, également de maintes civilisations d’Afrique noire, d’Océanie et des Amériques précolombiennes. Et finalement le geste imprévu qui permet aux surréalistes de faire jaillir la puissance onirique de l’inconscient se comprend aussi comme une résurgence, encore une, de ce geste cosmogonique, même s’il ne s’agit plus alors que de l’inconscient d’un individu. Mais on sait l’influence immense que Tzara et Breton ont ensuite exercée partout. Et René Char à son tour exalte le coup d’éclat du geste fondateur, de la métaphore fulgurante. Dans toute son œuvre il affectionne particulièrement la métaphore de l’éclair.

 

Traduire dans la poésie de Char ce débordement d’énergie du surgissement cosmogonique désigne un des éléments les plus profonds de notre socle anthropologique. Or cet élément est peu actif dans le socle anthropologique, certes considérable, de la langue, de la sensibilité et de la culture chinoises. La Chine n’offre pas de grand récit comme dans la Bible la Genèse, que chacun connaisse, en y croyant ou pas. Passionnants, je dois dire, ont été les très nombreux échanges entre Zhang Bo et moi où nous cherchions à comprendre le mieux possible cet élan démiurgique qui est fondamental dans Fureur et Mystère.

 

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René Char habitait quatre ou cinq montagnes plus au sud que moi. Ma maison est dans un bourg très ancien et serré, au pied d’une haute montagne sévère, comme au dessus de chez Char se dresse le Mont Ventoux, puissant et massif. La vallée et les montagnes où je vis ont été très actives dans la Résistance. Zhang Bo m’y a plusieurs fois rendu visite. D’ailleurs à Paris même nous avons passé aussi des dizaines d’heures à chercher comment traduire Char en chinois. Souvent nous avons eu à comprendre telle formulation de Char à la limite de l’oralité et des particularismes lexicaux des paysans de la Provence.

 

En avril 2014 Zhang Bo et moi traduisons Seuls demeurent. Un matin nous montons sur un haut plateau calcaire au dessus de chez moi, dans le Vercors, vers deux mille mètres ; parmi un chaos ondulant de roches blanches je calligraphie un poème que je crée. Zhang Bo s’assoupit au soleil. Non, il a tout observé. Le lieu, me dit-il, le rebute ; ce n’est en effet pas « la montagne et l’eau », le shan-shui de la poésie classique chinoise ; mais c’est un désert minéral en pleine décomposition et, à l’échelle du temps géologique, en très lent chemin vers sa propre sédimentation sur place ou au loin. La montagne est au futur. Zhang Bo m’écoute attentivement le lui dire. Alors il parachève, de manière magnifique, la traduction de mon cycle de poèmes La Soif dont il publie ensuite à Pékin et à Nankin la version chinoise. En 2014 la France n’est pas en guerre, n’est pas sous une occupation raciste et mortifère. Mais l’acte de traduire a trouvé son énergie, sa fluidité, sa propre lumière par le retrait actif dans le plein vent du haut plateau minéral.

 

Zhang Bo m’a encore rendu visite plusieurs fois dans mes montagnes, seul ou avec son épouse. Pour traduire il était nécessaire d’éprouver ces lieux. Je sais que ces voyages en train jusqu’à la montagne calcaire où je vis, sœur de celle où Char a vécu, ces marches fatigantes jusqu’aux sommets de plein vent, ces attentes en plein soleil, ont été nécessaires pour que l’acte difficile de traduire trouve son heureux accomplissement.

 

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A l’époque où il écrivait les diverses parties de Fureur et Mystère Char entrait en contact étroit avec ses premiers amis peintres. Ultérieurement il a considérablement développé ce qui peut passer pour un dialogue de création. Cependant je ne suis pas sûr qu’on puisse véritablement parler d’un dialogue. Char proposait, le peintre agissait ensuite. Quoi qu’il en soit les réussites de ces approches du mot vers le trait gravé et réciproquement sont de toute beauté. Le cœur de la culture classique chinoise se manifeste dans la poème calligraphié en quelques caractères dans un paysage assez allégorique de « montagne et eau » ; les chefs d’œuvre de cet art classique, de Wang Wei ou de Su Shi par exemple, sont d’une seule et même main. Une harmonie du monde lettré en son paysage naturel et du lettré en son propre esprit se dépose sur la feuille. Tel est le référent classique. Mais Char choisit l’éclatement par fragments, la dislocation de l’harmonie et hérisse ses compagnons peintres dans la vive expression du trait solitaire, seul à l’écart dans la vallée pierreuse que l’avalanche stria. C’est ce somptueux et urticant inconfort que la traduction de Char en chinois choisit de magnifiquement rendre, vivifiant viatique de la liberté.

Yves Bergeret

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