Une exposition de Maïté Tanguy à Quimper

à l’« Espace d’exposition d’art textile & haute broderie » de l’Ecole de Broderie d’art Pascal Jaouen, 16 rue Haute, à Quimper, du 14 janvier au 18 mars 2022.

L’œuvre de cette artiste a déjà été présentée ici : Le rêve et le vent / Trois créatrices en art textile | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

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Mille kilomètres en train, puis marcher sur la rive de l’Odet, monter les vieilles marches de l’escalier de bois sombre, arriver enfin dans un monde réel cent fois plus dense que le monde réel. J’arrive sur la terre irréelle, très dense, aérienne pourtant, foisonnante, de Maïté Tanguy.

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Il craque sous les pas, le bois du plancher. Il tremble sous le roulement du vent de l’océan, le sol sombre du bord de l’Odet ; personne ne l’écoute ni ne le voit trembler. Tout bouge immobile, tout s’enroule, roule et déferle dans une pérennité placide inquiétante. Métamorphosante.

On ne sait pas vraiment où Maïté Tanguy travaille, sur un de ses métiers en tissant en atelier, sur ses genoux en brodant, sur les rochers que l’océan croit broyer mais qui broient les ultimes phalanges de l’océan… Maïté marche entre terre et granit, entre fougères et bruyères, entre sable et algues, entre écume et coquillages. Ses yeux relèvent le travail du ressac ; quand la vague s’en va, c’est le somptueux dépôt d’écume, d’algue, de coquille, de filet qui trace tisse à la côte le deuxième discours de l’épopée. Ulysse sortait des vagues après encore un naufrage et commençait à la table d’Alkinoos son admirable récit. Aphrodite naissait de l’écume-semence de son père et puis s’allongeait pour son premier somme sur la plage de galets de Chypre.

Certes les étoles ici présentées verticales dans l’exposition sont hiératiques, sobres, nobles. Mais la puissance de cette exposition et du travail actuel de Maïté Tanguy vient de cela que l’artiste prend dans son filet de femme, de mère, de fille et de visionnaire bien au-delà du langage, vient de cela qu’elle prend dans un frémissement de ses dix doigts. Filet lancé vers les eaux profondes de l’océan, du mythe, de l’inconscient, de la vie, filet que les courants remontent puis rejettent à la rive.

Le filet prend et ne prend pas. Le filet à son tour est pris. Et il reste le miroitant silence des bruits de l’océan. L’écume est là, le déferlement de la vague, la langueur de l’algue, mais non, le certain incertain : la forme tissée ou brodée échappe à elle-même, se redéploie sauvage, se crispe et en même temps se désarticule. Eloge des eaux salées s’appuyant à la rive de granit, luttant avec elle, l’aimant, la fuyant, la toisant avec l’humour des grandes expériences de qui a fait, tel Jason, un très long voyage et puis est retourné vivre le reste de son âge auprès de ses parents.

Mais voilà qu’au delà de l’éloge par le silence, au-delà de l’invention inlassable d’une quatrième et d’une cinquième et d’une sixième dimension, ce qui se montre stable dans cette exposition, granitiquement stable, épiquement stable, c’est finalement la couleur. Ni le chant de l’océan, ni le chant de quelque humaine attente épique. Non : la couleur. Démultipliée. Les couleurs. Couleurs, paradoxaux et splendides sédiments des bruits et de la vie de l’océan. Couleurs auxquelles luttent pour s’y attacher les formes tissées, sculpturales-et-tissées, couleurs que les mains tissantes, les mains brodantes invoquent, charment et finalement maîtrisent, souverainement maîtrisent au milieu du tumulte de la vie, du tumulte de l’océan.

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Yves Bergeret

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A la fin de cette exposition à Quimper, Maïté Tanguy est « artiste invitée » au Salon Aiguille en fête, qui se tient à Paris du 10 au 13 mars 2022, à Paris Expo, porte de Versailles, hall 7.1 ; elle y présente, dans un stand personnel qui lui est offert et qu’elle intitule Regards, comme autant de fenêtres ouvertes sur le monde, une très grande pièce tout particulière, au format déroulé de 40 cm de large sur 250 de haut : elle lui donne comme titre Au fil du Monde ; en roulottant chaque semaine durant toute une année les pages du magazine hebdomadaire du journal Le Monde, elle retrouve, en suivant ce fil rouge de l’actualité, cette écoute vers tous et cette sensation de voyages dans des pays fort différents. Ecouter le monde, donner à voir le monde en tissant Le Monde.

Voici (avec une photo) :

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3 réponses à “Une exposition de Maïté Tanguy à Quimper”

  1. Geneviève Gohin-Chignac dit :

    Merci de nous faire découvrir cette artiste à la sensibilité si présente dans ses œuvres ! Quel merveilleux monde de couleurs dans l’explosion de la matière ! On voit les algues, on aimerait toucher ces coquillages, on voudrait sentir l’écume de l’océan dans chacun des objets exposés !

  2. PERICART dit :

    Quand la mer se retire…
    se livre l’inquiétante étrangeté d’un entre-deux surprenant, où le vivant et l’artefact n’ont pas de frontière. Au retour d’une promenade, de mille promenades sur l’estran, peut-être, dans le silence et à l’abri du vent, furent tissés l’or et la douceur des fils, la rondeur des formes glissantes et souples, aux algues, aux bois flottés, aux coquillages.
    Ainsi le travail de la matière donne fixité, consistance et armature invisible au déferlement brouillon et ininterrompu des mues de l’océan.

  3. xavier lemaitre dit :

    Entre laisse de basse mer et laisse de haute mer
    (limites entre lesquelles la marée oscille)
    d’incommensurables legs ensemencent par gestes, regards et paroles;
    un florilège de lais artistes en osmose.

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