Le Rêve d’Alaye et les voix de nuit

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Ce poème est le centre exact de l’acte III de Carène, œuvre d’Yves Bergeret actuellement inédite.

Alaye et Ankindé sont ici photographiés tout en haut du bourg d’Aidone, en Sicile centrale.

Les autres photos présentent deux lieux du haut plateau du village de Koyo au Mali :  d’une part une brèche spectaculaire sur le bord relevé sud-ouest du haut plateau tombant par un à pic de 300 mètres sur la plaine du Sahara ; la brèche s’appelle Wosiri Ka (la « bouche de Wosiri », ancêtre d’il y a cinq siècles, à l’immense sagesse). Et d’autre part Pondo Na, ravin étroit réservé à des rites totalement secrets, loin du village, et à un bord supérieur duquel le poète français n’a été conduit que la neuvième année de ses séjours.

                          

Le poète Francesco Marotta a traduit en italien ce poème ; on peut lire sa version italienne à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2016/07/08/il-sogno-di-alaye-e-le-voci-notturne/

*

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Au milieu de la nuit d’Aidone

un rêve acide réveille en sursaut Alaye.

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Il a vu que l’eau s’est retirée de la mer.

Il a vu que les vallées immenses du fond de la mer

sont dans l’ignorance complète des vents et des couleurs de la végétation.

Il a vu que les vallées sont muettes et vides de vie.

 

Il a vu aussi dans les pentes du fond de la mer

les cadavres gonflés et gris de ceux qui tombèrent des barques,

de ceux dont le rafiot minable coula.

 

Il a vu que la forme du fond de la mer

est celle d’une immense coque

ou est l’empreinte d’une immense carène vide sans proue ni poupe

ou l’intérieur d’un crâne géant.

Il a vu que ce crâne est le sien

et tous ces cadavres muets sont ses propres yeux,

ses narines, sa bouche.

Le silence le torture et le réveille.

 

Les rives et le fond asséché de la mer

n’émettent ni bruit ni son ni aucun mot.

Lui dont l’énergie juvénile est pure prophétie

ne peut rester dans ce silence.

Il se lève, va secouer Ankindé qui dort à poings fermés

et lui demande de l’emmener tout de suite

tout en haut de la colline en haut du bourg.

*

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En haut de la colline tout en haut

se voit que la nuit noire cesse d’être noire,

cesse d’être creuse.

Dans la langue la plus secrète de la brousse

qu’ils n’ont jamais laissées, ni la langue ni la brousse,

car ils sont le dernier adjectif,

car ils sont la plus verte racine,

car ils sont la plus vigoureuse épine,

dans la langue la plus secrète

ensemble ou en alternant ils parlent.

 

« Regarde, une volée d’âmes jaillit du rocher des suicidés.

-Une bande de martinets attrape la lune comme un insecte.

-Ma main est une guêpe.

-Ta main est une abeille.

-Ma main est un marteau.

-Ta main est un pinceau.

-Les oiseaux vont nous chercher des clous dans la lune.

-Je n’ai pas de porte.

-Elle claque sans cesse.

-Je creuse une porte dans le ciel.

-La forme du mot qui n’existe pas

est la poignée de la porte.

-La forme du nom que je cherche

est le vide de la porte ouverte,

dégondée il y a mille ans.

 

-Mon front est une guêpe.

-Ton front est une abeille.

-Mon front quand je prie

racle le fond de la souffrance.

-Ton front n’a plus de pansement.

-Les oiseaux dévorent les insectes.

-Tu es brindille pour quel nid, Akindé ?

-Tu es brindille contre quelle mort, Alaye ?

*

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-A aucun feu je ne brûle.

-A chaque incendie je pleure.

-Regarde le volcan, regarde sa pointe rouge feu.

-C’est lui qui a asséché la mer.

-La mer est vide,

le torse du volcan est plein.

-Salut, gorge rauque qui en soufflant engendres l’horizon !

-Tu es l’étincelle et l’abeille, Alaye.

-Tu es la braise et la guêpe, Ankindé.

*

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Ma mère est morte depuis dix ans,

je n’ai pas d’épouse, dit Ankindé.

-Ma mère et ma femme me regardent

par dessus le creux de la mer, dit Alaye.

-Je suis l’enfant perdu dans le sable

et aussi l’abeille sans ruche qui le guide.

-Et moi je suis l’enfant muet,

les mots butinent mes joues lisses.

-Je suis la petite écaille nommable du vent futur.

-Je suis la troisième brindille

et la cheville de bois qui tient toute la voute de notre carène.

*

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-Tu es le vide dans le vide

et le trou au fond de la mer

par où se vida toute son eau claire et sombre.

 

-Je suis l’ombre du sel

qui faisait sombre l’eau de la mer.

 

-Tu es la chair multiple des noyés.

-Je suis l’espoir épineux qui les avait fait courir sur la berge

jusqu’aux barques pourries.

-Je suis le regret et le piétinement.

-Je suis le désespoir et l’espoir.

-Je martèle et piétine.

-J’assemble trente mille brindilles.

-J’assemble cent mille planches cent mille corps.

 

-Cent mille corps nous pensent.

-Le volcan luit dans la nuit sombre et claire. »

*

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Ni enfuie ni pleine n’est la mer ;

elle va et vient dans le bas des phrases

alternées ou ensemble que tressent Ankindé et Alaye

en haut de la colline.

*

 

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*****

***

*

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5 responses to “Le Rêve d’Alaye et les voix de nuit”

  1. Antonio Devicienti says :

    Ta poésie est oxygène pour le lecteur, mon cher Yves.

  2. carnetlangueespace says :

    Les djihadistes ont assassiné hier à Gao des dizaines de soldats maliens et de militants touaregs qui se préparaient à faire ensemble des patrouilles de sécurité unifiées pour sécuriser cette ville soumise sans cesse au harcèlement fanatique ; de même hier a été assassiné à la sortie de la mosquée le maire de Boni, l’oasis au pied de ses grandes falaises épiques de grès qui sont ici les photos de contrepoint du Poème le Rêve d’Alaye. Cet oxygène de liberté et de parole claire nous est indispensable, en toute circonstance.

    YB

    • vengodalmare says :

      Il est très grave et très triste l’événement qui est arrivé. Je suis vraiment désolée ; parfois l’oxygène semble insuffisant mais il est précisément dans ces cas que il faut « chanter » de plus, chanter toujours.

  3. veron says :

    Ce poème est suffocant à lire, tellement la douleur est présente. Les photographies montrent le monde perdu où la vie était sens et nourrissait le sens. L’univers s’est maintenant défait, les éléments ont perdu le contact entre eux, Alaye voit la mort s’établir, seule demeure l’empreinte de la carène dans le silence de la mort. Mais Alaye et Ankindé se retrouvent, l’enfant perdu dans le sable, l’enfant muet, mais ils tressent leurs mots et leurs phrases comme l’apprend la langue secrète de la brousse, il faut être deux, je n’existe pas sans toi, le monde peut se créer, avec ta main, ta joue, ton front, les portes s’ouvrent dans le ciel, cela est possible dans les mots qui se tressent, les mots de la langue ancienne. Je suis la cheville de bois de toute la voûte de notre carène.
    Ce poème est le centre exact de l’acte 3 de Carène, y aura-t-il une suite?

  4. carnetlangueespace says :

    Le livre Carène existe, en cinq actes, construit comme une tragédie classique. J’ai souvent pensé à Eschyle en l’écrivant. Ce livre est entièrement traduit en italien par Francesco Marotta, qui a d’ailleurs écrit une magnifique préface. Je veux espérer que ce livre verra bientôt le jour en édition papier, dans les deux pays, Italie et France. Cheval Proue (présenté sur ce blog en mars 2016) en est l’Acte I – Prologue.
    Carène est bien sûr propice à une mise en espace et à une réalisation théâtrale sur scène.

    YB

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