Bouquets au mur de la Maison Bru-Gaigher, à Crest

On se rappelle combien les frères Attila et Yohan Gaigher se sont engagés depuis 2015 dans un projet de restauration originale d’une des plus anciennes maisons de la vallée de la Drôme, à Crest : Le Bois de vie (à Crest, avril 2018) | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

.Tout le monde appelait cette magnifique maison la Maison Bru, du nom de la famille qui la possédait et y a fait si longtemps commerce de tout outillage et de charbon de bois, charbon confectionné à feu lent dans les forêts profondes de la haute vallée de la Drôme, en amont de Crest et de Die ; c’était la Maison Bru qui vendait dans tout le Sud-Est ce charbon. A présent on peut légitimement parler de la Maison Bru-Gaigher.

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On se rappelle aussi combien les frères et moi avons réfléchi et rêvé sur les deux extraordinaires têtes de lion sculptées dans la pierre de molasse et fichées au pied d’un mur intérieur à l’arrière de la maison :

Lion | Carnet de la langue-espace (wordpress.com)

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Les frères avancent leurs travaux. Ils viennent de renouveler complètement la toiture. Ils ôtent l’échafaudage qui leur a été nécessaire. Avant de partir pour un beau voyage avec leurs compagnes jusqu’au Palazzetto Bru-Zane à Venise ils rangent le matériel au premier étage. Contre un mur au fond de l’alcôve qu’une belle boiserie du 18ème siècle sépare du reste de la pièce qui a pu être un salon, mardi ils posent un élément de l’échafaudage métallique. Ah, de l’enduit ancien s’écaille et tombe. Au mur un motif coloré semblant vert et rouge apparaît. Les frères grattent doucement. En ce vert et rouge c’est un bouquet de fleurs qui apparaît. Puis à sa gauche un second bouquet ; les deux figurés posés sur une mince balustrade.

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Les frères m’appellent aussitôt et m’envoient photos de leur découverte. Mercredi je prends le premier car pour les rejoindre dans leur maison à merveilles.

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Nous voici tous les trois au premier étage, dans la haute pièce noble ; très propre, tout le matériel de chantier rangé. Vite un café. Puis nos six yeux sont kidnappés par les feuilles et les pétales ensorcelants.

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Oui les deux vases avec leurs fleurs vivaces sont posés en équilibre, à la même hauteur, celle du cou et de la tête d’un adulte debout, sur une mince barre brune elle-même posée sur des balustres renflés par un certain modelé de couleur, de l’ocre au bleu-gris. Les balustres, assez largement espacés, sont à leur tour posés sur une ligne horizontale bleu-gris un peu plus épaisse que la barre brune du haut, qui porte les deux vases.

Mais ocre et bleu-gris, ce sont les deux couleurs vraiment présentes. D’un grand raffinement. Sans la nostalgie flamboyante de l’automne, sans le vert conquérant du printemps : une sorte de non-saison, de non-temps, tout un mystère qui fait tenir dans un équilibre calme ces gros vases et leurs bouquets sur une balustrade presque illusoire.

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Légèreté, vide, souffle aérien, ambiance éthérée. Pourquoi ? C’est tout à fait mystérieux. Aucune parenté avec les bouquets profus de Séraphine ou de Brueghel de Velours, ni avec les floraisons hiératiques du Douanier Rousseau.

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Or ni les vases ni la végétation n’ont ici d’épaisseur. Tout, sauf les balustres avec leur modelé coloré, est irréel, onirique, fuyant et à la fois caressant, peut-être même nerveux. Car tout est peint, juste avec ces deux couleurs, à l’estompe ou en monotype au moyen de feuilles larges ou de couronnes de pétales mises à plat, trempées dans l’une des deux couleurs et appliqués au mur de manière parfaitement égale et régulière. Point trop de matière colorée, une pression subtile contre la paroi et alors, admirable délicatesse, toute l’empreinte végétale apparait avec ses vives nervures symétriques autour de l’axe de chaque feuille.

Tout devient alors mystérieux ballet où des formes végétales simples, certes aplaties, mais soulevées par le paradoxe d’une très mystérieuse vie, se mettent à danser les unes devant les autres, profondeur sans épaisseur, épaisseur sans profondeur, sourire ironique devant cet aplatissement de pages d’herbier mais rotation spirituelle que stimulent les transparences.

Pages de livre figées sous la presse du typographe mais récit désinvolte virevoltant dans le rêve et l’imagination du lecteur. Solidarité tacite des générations mais pas-de-deux de couples secrets. Pompe de la vie de famille dans le salon mais virevolte des irrespects salvateurs. Sursauts d’une inlassable humanité.

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Tout semble figé, comme serait une façade en un seul plan, rigide. Non, tout dit légèreté, distance, liberté, échappée dans une quatrième dimension où quelque chose se crée. Se crée dans le secret de l’alcôve. De l’alcôve vraiment ? Impossible de le savoir, ces peintures sont-elles antérieures aux boiseries ou non ? 1920 ou très largement antérieures ?

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Fort vraisemblablement Attila et Yohan Gaigher vont découvrir d’autres vases aux bouquets surnaturels alignés sur la balustrade, naïve comme un rebord de castelet de marionnettes. Mais ce n’est point ici Guignol et sa rusticité qui fait se tordre de rire les enfants, ce n’est point un théâtre d’ombres qui enseigne quelque vérité dramatique. C’est un équilibre-déséquilibre de la fécondité de la terre, du sol, de l’humus, qui prolifère dans une ironie visionnaire montrant que rien ne pèse, rien n’est épais ni ne se masque. Montrant au contraire que la liberté, l’aérienne liberté est ce qui nous tient le plus à cœur, est notre dignité théâtralisant, loin de tout dogme mais dans un sourire, notre dignité théâtralisant notre art de vivre, d’écouter, de dialoguer.

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Yves Bergeret

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3 réponses à “Bouquets au mur de la Maison Bru-Gaigher, à Crest

  1. Geneviève Gohin-Chignac dit :

    Quelle surprenante et fragile découverte ! Un moment de grâce, capté par le poète. Hâte de connaître la suite …

  2. Klein dit :

    Impressionnant !

  3. GAIGHER dit :

    Merci pour cette analyse !
    Nous avons porté une attention particulière à toutes les peintures de fleurs lors de notre périple Italien, mais rien de semblable…

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