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Chant d’homme

Poème écrit et calligraphié à l’acrylique et encre de Chine à Briançon le 15 juin 2021, sur papier très tendre 220 g d’un vieux livre d’art des années 1945, en format A3. En hommage à Abdoulaye Guindo, homme qui a fait un long voyage héroïque.

Le poète Francesco Marotta en donne ici : Canto d’uomo | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com) une version italienne dont la beauté est d’une vigueur féline.

*

1

Violence et cruauté au Sahel

l’ont jeté à seize ans à la rue.

Cœur tenace il a pleuré il a couru.

Il a tiré sur lui le vent et s’en est couvert.

Le vent l’a aidé à aller.

2

Seul il a traversé désert et dureté extrême.

Il a pleuré ceux qui marchaient avec lui et mouraient.

Il a marché.

3

Il a nagé dans le sel et dans la violence de la mer.

Il ne savait pas nager, il a avalé trop d’eau salée.

Il a nagé, le nuage de la liberté l’accompagnait.

4

Aux mafieux de Sicile il a désobéi

et a marché jusqu’à la montagne.

Elle l’a protégé comme un vent nouveau,

plus proche, plus fraternel.

5

Il a grimpé dans la caillasse

et franchi le col où ne vont que les tigres

et ceux qui ont le cœur intransigeant et libre.

6

Il a regardé derrière lui

et a vu combien le gouffre était profond

et traitre : il ne lui a rien pardonné

et a ri.

7

De l’autre côté du col plus douce est la pente.

L’eau de la source court claire

comme les bras et les jambes de la parole.

Il a regardé et vu

qu’il est devenu le torse de la parole.

8

Il est devenu homme adulte. Solitaire et fier.

Il sait à présent guider des bœufs vers la pâture.

Il aide encore à mourir ceux qui n’en peuvent plus.

Il nomme la vie : elle a des arômes lumineux.

*

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Yves Bergeret

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Torrent Vacarme

Poème écrit et calligraphié à l’acrylique en trois diptyques, chacun en deux exemplaires, sur papier Clairefontaine de 330 g au format déplié de 24 cm de haut par 34, sur une sente de sanglier plusieurs centaines de mètres au dessus du lit bouillonnant de la Durance entre le col du Montgenèvre et Briançon le 13 juin 2021.

1

Sur mille mètres d’épaisseur

il a creusé la montagne en criant.

De son tumulte, de ses rives,

les arbres remontent en criant les pentes

verticaux, verticaux, criant,

ne criant jamais si fort,

dans leurs branches jamais le vent ne crie

si fort que le torrent.

2

Vacarme des eaux du torrent,

c’est l’accoudoir du ciel.

Si fort vacarme

le torrent emporte l’exclamation de toutes les grottes

qui attendent dans la masse de la montagne,

il clame l’espoir de ceux qui migrent

à travers désert et mer, clame la révolte des marins

qui refusent l’exécution de Billy Budd

et reprennent son flambeau d’humanité et de beauté.

3

Troncs très droits

sapins et mélèzes en foule

courent remontant les pentes

à gauche à droite du torrent

à bâbord à tribord.

Qui peut se laisser abattre par la bêtise ?

Ni les arbres ni le torrent ni nous.

Se laisser abattre par la violence ?

Ni les arbres ni le torrent ni nous.

Par la haine ?

Ni les arbres ni le torrent ni nous.

*

Yves Bergeret

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L’aube au vallon 山谷黎明

Poème écrit et calligraphié en exemplaire unique à l’acrylique et encre de Chine dans la montagne boisée de Pontaix, près de Die, les aubes des 10 et 11 juin 2021 ; le support est un papier 220 g très tendre d’un vieux livre d’art des années 1945, en format A3.

Le poète Francesco Marotta en propose ici : L’alba nella valle | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com) la version italienne, particulièrement musicale.

La traduction chinoise que l’on lit ici est de Zhang Bo.

*

1

Il saute par-dessus la montagne, le soleil,

et vient te chercher, c’est l’aube.

太阳,它从山峰之上跃起,

前来把你找寻,这是黎明。

2

Le fond du vallon dans sa brume

t’offre à voix grave

son tout premier récit.

身处薄雾中的山谷

用庄严的音色给予你

它最初的叙述。

3

Le ciel aussi chante grave,

t’offre sa toute première mémoire dans le jour,

son œil multiple prêt au tout premier espoir.

天空亦庄严歌唱,

给予你它对白昼最初的记忆,

它多重的眼眸为最初的希望做好了准备。

4

La seconde heure du jour,

le vent naît et fait chanter les arbres du vallon.

Voici, tu entends : la mer chante à son lointain enfant,

est-ce la roche, le schiste,

l’homme hirsute…

白昼的第二个小时,

风起,它令深谷中的树木歌唱。

这里,你听:大海在为它远方的孩子唱歌,

那是礁石,岩板,

须发蓬乱的人……

5

La chevelure dans le ciel, tu l’entends,

la chevelure, elle se peigne,

ce long cri qui éraille même la crête,

la cicatrice des assassinés dans la vie désertique.

天空中的长发,你听,

长发,它在给自己梳头,

这声长啸划破了山脊,

沙漠般的生活中被害者的伤痕。

6

Mousses et buissons, arbustes, herbes sèches

poussent dans la cicatrice,

demandent le fil : tu dois suturer encore.

苔藓与荆棘,灌木,干草

在伤痕中生长,

它们要求纱线:你必须继续缝合。

7

On suppose que certaines aubes pourraient

poser sur l’océan la montagne transparente

que la lumière excave dans la mémoire.

人们猜想,某些黎明

可以在汪洋上安置

阳光在记忆中掘出的透明山峰。

*

Yves Bergeret

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Océan, sable, marais

Vendée, Saint-Jean-de-Monts, mai 2021

(Ce poème se lit dans une traduction italienne, toute de vent et d’iode, du poète Francesco Marotta, à cette adresse : Oceano, sabbia, palude | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

*

Entre l’île écrasée sur l’horizon

et ton regard qui l’aime,

l’océan.

La gorge du pinson suffit à raccorder la rive

à l’île épelée sur l’horizon.

Quel chant martelé !

Entre l’horizon de pluie sombre

et tes talons s’enfonçant là d’où la vague

en grinçant se retire,

le vent froid : l’inquisiteur.

Le vent froid cajole la colonne vertébrale du cheval.

Ou c’est la colonne vertébrale du cheval

qui cajole le vent froid.

Deux cormorans tirent la volonté du vent

là où eux le veulent.

L’océan verse l’histoire des hommes.

Il ne sait comment la suspendre.

La grenouille la prend sur son dos

et la passe sur l’autre rive de l’étier.

L’océan racle le fond du temps.

L’océan racle sous la semelle crasseuse des Titans.

L’oyat ironise.

L’océan rabote le côté vaseux des timorés,

enivre la rage de vivre.

L’algue pense se préserver toute la souplesse,

t’en concède par empathie.

Quelle présomption !

L’océan empêche les nuages de toucher sol.

Les nuages blancs délèguent, dis-tu,

des hommes sans arme

pour étancher le désespoir.

L’océan écope ce qui déborde du ciel

et de l’histoire violente des hommes

puis efface.

L’océan se persécute contre la roche puis dans la vague.

La vague le lui rend bien.

L’océan fracasse les miroirs

et en fait des rochers noirs.

Au marais la grenouille montre comment nouer l’algue souple

et l’océan repart dans l’autre sens.

L’océan racle sous le sabot tolérant du cheval.

L’océan marche sur l’horizon.

Sur le sable mêlé de bris de coquillages

c’est toi qui marches.

*

Yves Bergeret

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La Frayeur du cheval

Poème écrit à Pontaix et à Die, du 23 au 30 avril 2021.

En voici la vigoureuse et lumineuse traduction italienne, due au poète Francesco Marotta : Scaccia il boa | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com) [dans la deuxième partie].

*

Hors de sa minuscule écurie de planches

bondit le cheval blanc

apeuré de mes pas dans la caillasse

puis au bout de son enclos dans les vignes

à l’écart me regarde.

Caillasse remuée,

bruit,

cailloux les uns aux autres frottés,

bruit,

c’est toute la colline et au loin le mont

qui roulent dans la main furieuse

du terrifiant faux vigneron

qui se prend pour un dieu ou même l’est,

qui nous harcèle avec ses dogmes de mort

et cherche toujours par quel côté

dans sa cuve vineuse nous presser

ou dans le méandre saumâtre

au pied de la colline nous noyer.

« Beau cheval blanc,

ma fraternelle alerte,

je ne suis pas l’émissaire du meurtrier,

ce faux vigneron qui se prétend humain.

Je suis le fils du vent léger

qui remet colline et mont

dans la paix de la parole.

— Tu passes trop vite.

Même si le gravier roule sous ta bourrasque,

à ma cabane, à mon garrot blanc, à mon ombre grise

il faut un plus clair propos.

— Sous les mottes sèches entre les ceps

j’ai trouvé la serpe rouillée

que j’aiguise pour la révolte.

Sous l’ombre du nuage

j’excave l’abreuvoir

où boit le grand récit des hommes.

Viens boire, cheval blanc !

— Boire apaise ma détresse.

Maintenant démonte l’enclos

car je veux courir,

je veux libérer le méandre,

lécher l’écorce des grands arbres.

Monte sur mon échine.

La montagne des êtres à parole claire

n’est jamais inatteignable.

— De la serpe j’ôte la rouille.

La serpe étincelle,

c’est mon poème,

c’est mon trait qui trace

et nomme le courbe sentier

filant à la source

parmi les ronces,

jusqu’à la source, œil de la parole.

Je te salue, cheval blanc, corde vocale

de la parole échevelée,

parèdre fougueux de l’abreuvoir

où murmure éternel notre grand récit. »

*

Yves Bergeret

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Dans les galets de Pontaix

Poème écrit et calligraphié le mardi 20 avril 2021 par Yves Bergeret dans le lit de la Drôme juste en amont de Pontaix, près de Die, sur cinq diptyques de Ingres Canson 100 g, au format déplié de 24 cm de haut par 32, en double exemplaire, à l’encre de Chine et acrylique.

Le poète Francesco Marotta propose de ce poème sa traduction italienne, vivace, rebelle, alerte comme le vent, et la voici : Tra i ciottoli di Pontaix | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

*

1

Ciel

Ciel unanime d’abord,

puis gros nuages blancs juste à ras des points cardinaux :

le ciel cherche le haut de mon front.

Le ciel est ma scène de théâtre d’improvisation,

ma plage ronde.

2

Oeil

Ce n’est pas le ciel qui nous épie,

c’est la querelle désolée, enragée

qui n’a même pas besoin d’adversaire.

Mais moi je cherche à enfouir la hache sous les galets.

3

Faucon

Il passe, le faucon, à mi distance du ciel

pour s’assurer des survivants.

4

Peuplier

Asymétrique, déhanché

le peuplier sauvage,

tel le porteur de la parole

qu’aucun dogme ne déracine.

5

Ruisseau

Quelques notes me sont nécessaires,

presque une mélodie :

le fil du ruisseau

me suffit,

riant des querelleurs

et des dieux à queue courte.

La grenouille est d’accord.

*

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Le rêve et le vent / Trois créatrices en art textile

Nâna Metreveli, Tbilissi, brodeuse

Mariam Partskhaladze, Die, artiste textile, feutre et technique mixte

Maïté Tanguy, Douarnenez, tisserande

*

La première moitié de cette prose se lit dans une très vivante traduction italienne du poète Francesco Marotta ; la voici : Il sogno e il vento (1) | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com) ; ; la seconde moitié, traduite de même manière, se lit ici : Il sogno e il vento (2, 3) | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

*

1

N a n a   M e t r e v e l i

Mariam Partskhaladze, dont les lecteurs de ce blog connaissent déjà le travail (Dans l’atelier de Mariam Partskhaladze, créatrice textile à Die | Carnet de la langue-espace (wordpress.com), vit et crée depuis une vingtaine d’années à Die. Chaque fois qu’elle retourne à Tbilissi elle rend visite à Nâna Metreveli qu’elle connaît depuis 1994. Nâna est née dans les années 50. Mariam qui est de la génération suivante admire son travail intense de brodeuse, ses initiatives très entières, ses audaces de démiurge ensorcelante. En 2006 les deux artistes du textile ont commencé à collaborer à la Biennale du Design à Saint Etienne. Il y a quelques années Mariam a eu l’idée de proposer à Nâna de créer certaines œuvres ensemble.

*

L’inspiration de Nâna Metreveli ? Voici : il y a quarante ans Nâna, hospitalisée en urgence, fait un rêve visionnaire : sur un tableau somptueux « apparaît » sainte Ninon, l’évangélisatrice de la Géorgie ; deux faisans, symboles de la ville de Tbilissi, encadrent l’apparition. Ce songe visionnaire ne quitte pas Nâna. Exactement comme saint Luc l’évangéliste se fait, selon la légende, dicter en rêve la création de l’icône de la Madone à l’enfant, icône des plus sacrées pour l’orthodoxie ( mais on voit aussi ailleurs le Rêve de saint Luc : Luc dort, à Notre-Dame du Travail, à Paris | Carnet de la langue-espace (wordpress.com) ) ; au fil des siècles les peintres d’icône ont mission de répéter scrupuleusement le modèle originel « révélé ». Mais le contexte soviétique d’alors, ne serait-ce que ses multiples pénuries, rend difficile de peindre un tableau de sainte Ninon. Soudain Nâna comprend qu’elle doit broder sa vision. Elle déchire une robe, d’autres vêtements, des draps. Avec l’aiguille et tous les fils colorés nés des déchirements acharnés elle perce et troue et tend et perce encore et tend et trace et perce et insiste et trace enfin la sainte : c’est un carré brodé de 80 centimètres de côté mais elle l’a brodé en le mettant sur la pointe et c’est un losange.

Ainsi commence l’œuvre infatigable de Nâna. Sur ses murs et ses meubles chez elle, partout, sont les broderies humbles ou immenses, partout. Nâna continue à déchirer, à lacérer, à déchirer jusqu’à obtenir les fils originels. Alors elle les passe un à un dans le chas de l’aiguille. Puis elle perce le tissu qui fera le fond, tire l’aiguille qui tire le fil, elle perce et tire. Elle blesse et puis suture, elle troue puis lie, elle perce puis tend et trace en pointillé de longs récits de fils de toute sorte qui bégaient ensemble, qui balbutient ensemble, qui chantonnent ensemble. Oh, au tout premier abord, raffinée et délicate n’est pas la broderie de Nâna ; elle est opiniâtre, insatiable, presque guerrière et épique dans ses beaux gestes de percer et tirer le fil à l’infini. Raffinement et délicatesse ? Si, bien sûr !, mais c’est l’affaire des nuances colorées, extrêmement riches. Nâna, démiurge. Démiurge à qui le temps n’est pas compté car le geste des doigts et du poignet est le tambourinement sourd de la création haletante qui, en se penchant sur le simple rectangle de tissu à broder, fait trembler le sommeil et lance le vent sur les herbes hautes du jardin.

Mariam me montre une très grande broderie de Nâna : elle a dit à Mariam que c’est Le visage du Christ (environ 1 m x 2,20), paysage-portrait où ne sont visibles que marguerites répétitives sur fond bleu, sans haut ni bas. Abstraction du divin incarné seulement dans la fleur solaire démultipliée, voile de Véronique de l’irreprésentable, image polycentrée et orientable dans le sens qu’on veut, fertilité, engendrement permanent, création sans fin d’une floraison forte et intense, en somme la beauté orthodoxe s’épanouissant sans cesse. Ivresse.

Voici Le bouquet (58 cm de haut par 75) où j’ai d’abord vu un arbre en fleurs ; ou peut-être un Buisson Ardent ? La floraison prolifère, heureuse, toujours en expiration et guère en retrait ou en inspiration. Les fils épais et drus, souples et assez peu tendus tambourinent en silence la création de l’arbre-bouquet magique qu’un prochain vent, un Saint-Esprit ?, va gonfler et tendre en voile multicolore pour sillonner l’univers. Vous approchez votre regard, vous voici dans la ramure-monde en prolifération de vitalité colorée. Macrocosme en galaxie née du microcosme en bouquet.

Voici Ma maison rêvée (57 cm de haut par 110) : la petite demeure flotte sur un champ très abondamment fleuri. On dirait une petite cage en bois d’oiseau suspendue au dessus d’un pré printanier. Des fils de bleu en oblique ascendante seraient le vent, ou bien le courant léger d’une eau lustrale qui remet tout dans une aurore détendue, car chaque fil est brodé sans tension forte et semble presque relâché ; qui remet tout dans une aurore cependant tendue car ce souffle de bleu clair passe, passe sur tout : est-ce seulement le vent, est-ce le passage de la pensée, est-ce l’appel de la liberté ? est-ce le reflet mystérieux d’un ciel venté dans le miroir de la terre en promesse ?

Voici Le nid (81 cm de haut par 95) inspiré, dit Nâna, d’un Gauguin de l’époque de Pont-Aven sans doute pour sa gamme de couleurs. Exubérante à nouveau est la floraison du sol. Décentré comme un intrus ou comme un mystère obscur entrant sur la scène du monde, l’arbre apparaît par moitié à gauche, sombre, hivernal, en contraste avec le printemps édénique du sol fleuri. Hiver presque minéral, que Nâna donne à voir par un abondant entremêlement de fils de rafia brun synthétique : paradoxe ! Mais l’arbre tend une démesurée branche brune qui offre tout au bout de son élongation un nid blanc. Presque achrome : le nid est la promesse de naissance, de printemps d’éternelles couleurs à venir, de résurrection permanente de la vie.

L’âne et la fleur (100 cm de haut par 130), peut-être inspiré à Nâna par un conte ancien, suggère immédiatement une histoire. Dans le demi-cercle central une bulle de virginité oppose, vus de face, un arbre maigre dénudé à un âne de profil, noirs tous les deux. L’âne contemple une fleurette colorée au sol. Rien ne bouge. Âne contemplateur ? Âne artiste ? Âne affamé se retenant de croquer l’unique fleur sur la neige ou dans le désert ?

Mais alentour ce n’est que mouvements rectilignes ou traces de mouvements, vus d’en haut. Longues lignes colorées à point très large : traces de pattes de mouettes sur la plage de l’aube du monde ? Empreintes dans la neige des créatures colorées qui ont couru leur ballet vite de la gauche à la droite ? Mais déjà, simplement, traces de la main brodante, démiurge tendre et rapide esquissant sans répit la polyphonie de l’univers, comme un Clavier bien tempéré. Le petit âne et sa fleurette, mimant l’immobilité avant quel duel cruel ?, ce sont peut-être eux qui délivrent, déchaînent, enchaînent, enchâssent, déploient, étirent, resserrent, tendent et distendent une nappe visionnaire où temps et destin courbent ensemble l’échine avant de peut-être bondir.

***

2

M a r i a m   P a r t s k h a l a d z e

Voici à présent les fruits de la collaboration de Nâna et Mariam. On imagine peu facilement telle collaboration : à l’aiguille de la brodeuse pourrait même s’opposer le feutrage de Mariam. Feutrer n’est pas percer pour tirer un fil, le nouer peut-être, percer à nouveau, le tirer vers un destin précis ; feutrer est amadouer les matières, les caresser, les humidifier pour enfin les presser, les presser fortement ensemble. Pour qu’en séchant lentement leur union s’accomplisse : c’est un tout autre esprit qui est ici à l’œuvre. Il est vrai que depuis quelques années Mariam ne se prive pas de broder quelque peu ou de coudre. C’est alors technique mixte, dont cependant le feutrage est la base.

Voici d’abord cette robe blanche, toute de légèreté, œuvre de création que Mariam intitule L’envol. Sa dimension est celle du corps humain. Deux très courtes manches bouffantes : c’est ici que Mariam a placé des broderies sur tissu bleu clair de Nâna et les a feutrées. A l’avant des cuisses et des genoux une floraison légère, à dominante rose, ivoire et bleu clair, créée par Mariam, semble ouvrir des yeux sombres et mélancoliques sur des jeux de petits enfants, là, juste devant, que la femme invisible dans la robe favorise, aime et imagine, presque invente, presque suscite. En somme ce qui fait envol ici, c’est la robe, l’invisible corps féminin et, de ce corps, le rêve qui commence à se formuler comme un bonheur à venir, entrevu : l’inverse de la création de Nâna qui brode sur injonction d’un rêve préalable. Robe chrysalide, envol à venir. Et peut-être l’énergie de l’envol imminent vient-elle des petites manches où Nâna a brodé sa volonté ? La robe chrysalide de Mariam va partir dans l’espace, dans les airs, à la rencontre de ce qu’elle désire.

Voici, aussi de la taille d’un corps humain, La mariée de Chagall, thème voulu par Mariam qui demande à Nâna quelques fragments brodés pour que la mariée invisible s’envole de Die à Tbilissi, à 4000 kilomètres. Ou en sens inverse. Dans une toile de Chagall même le marié est visible et son corps comme celui de son épouse laissent dans l’espace du tableau le parfum et la fièvre des corps aimant. Or ici le corps féminin est absent et en promesse étrange, comme dans un rêve. Les manches vertes sont fermées et sans ouverture, juste des ailes vastes et sombres : ce sont les tissus brodés par Nâna. C’est sur le ventre que se déploie le réel en promesse, une intense floraison feutrée par Mariam, coquelicots, fleurs et papillons fécondeurs ; et, à y bien regarder, dans ce bouquet ventral Nâna est présente ci et là à nouveau par le cœur doré de la marguerite, les trois papillons, le petit bouquet de fleurs des champs.

L’œuvre de Mariam, avec Nâna qu’elle réinterprète, c’est le souffle, l’espace, la distance, la promesse et le futur, la jeunesse souriante comme une énigmatique figure de Botticelli dont les lèvres n’apparaîtront que si une femme actuelle ou future s’approche de la robe, l’aime, la caresse, s’en saisit enfin et la passe, déflore les manches encore closes dans leur dur vert et passe ses bras nus, ses mains comme deux longues ailes vers l’infini.

***

3

M a ï t é   T a n g u y

Dans cette même Biennale du design de 2006 à Saint-Etienne où les créations de Mariam et de Nâna étaient ensemble présentées, Mariam rencontre la grande tisserande bretonne Maïté Tanguy ; des échanges amicaux n’ont cessé depuis de se développer entre elles. Maïté est de la même génération que Nâna.

Maïté Tanguy sur son grand métier à tisser utilise toute sorte de fils, me dit Mariam. Et même du très souple et très fin fil de fer. Celui-ci se plie aux tensions du métier. Mais une fois l’œuvre ôtée du métier, il arrive que retrouvant sa liberté après tension le fin fil de fer cherche à s’enrouler voire à se vriller : alors très bien, cela constitue une deuxième étape de la création de l’œuvre et Maïté accompagne la liberté énergique de la matière vers son chemin merveilleux de sculpture textile.

L’atelier de Maïté est presque à l’extrémité ouest de la Bretagne. Là où l’océan bat les falaises, les criques et les récifs de granit ; là où le fort vent d’ouest verse sans cesse les embruns sur la lande. Là où légendes et animisme foisonnent. Au sol foisonne aussi la créativité incessante, infatigable de la flore terrestre et marine, lichens, algues, mousses. Foisonne la robuste et têtue répétition des formes minérales des coquillages dont se protègent les mollusques. Maïté le voit, l’observe, l’admire. Le métier à tisser est l’écritoire de celle qui, ayant attentivement vu, ayant même collecté des petits coquillages, transcrit opiniâtrement et métamorphose dans la langue des fils de laine, de soie et autres le flux agissant de la vie.

Mais comme cette vie face à et de l’horizon salé et agité du large est constamment mobile, la tisserande transcrit l’énergie des lieux avec la force enroulante-déroulante du fil de fer, avec la liberté des excroissances souples de laines colorées. L’œuvre est tissée dans la tension rigoureuse des fils de trame et des fils de chaîne certes, mais en intégrant aussitôt le mouvement, la souplesse, l’apparente imprévisibilité des courants et des vents, des regards et des éventuels touchers ; l’œuvre est ferme, présente et pérenne avec une âme de Résistante mais elle ne fige rien et promet la continuité des mondes à venir, à venir comme, sur le sable cristallin et le merveilleux roc granitique, les vagues. Et il est même bon, Maïté le pense et le fait, d’intégrer à l’œuvre certains de ces petits coquillages du rivage, aux formes complexes et splendides.

Voici que l’œuvre de Maïté, de fils et de coquilles, de fil de fer et de brillances étranges, lointaine cousine du piano de Joseph Beuys, devient sœur d’un piano préparé de John Cage. Sur le métier-écritoire, Maïté est autant artiste du textile que sculpteuse et puis compositrice juste à la fin du silence que tempêtes et vents, écume et vagues menacent, mais dont ils favorisent en fait le désir dans le creux de notre vie. D’ailleurs Maïté a créé son Bigorneau des profondeurs au Très-Haut (25 cm par 25, plus le relief) en écoutant le compositeur Alain Kremski mettre en résonnance profonde une famille de bols en cuivre tibétains.

C’est aussi en écoutant le chant rugueux et opiniâtre qui bourdonne au coeur de la vie de Bodan Litniavski, créateur des chefs-d’œuvre d’art brut (où les coquillages, justement, prolifèrent) du Jardin des merveilles à Chauny et du Jardin-Coquillage à Viry-Noureuil, que Maïté crée son propre Dans le Jardin-Coquillage(un volume cubique de 20 cm de côté)

Et voici, ci-dessous, comment vent et marée balaient un tissage. C’est Fleurs de rocaille.

***

Où vont ces œuvres des trois artistes du textile ? Où nous entraînent-elles ?

       Chez Nâna Metreveli je sens qu’est une sorte de véritable socle granitique la révélation impérieuse et presque sacrée de l’image à broder, dans un rêve visionnaire ; puis ce rêve, au fur et à mesure des broderies, bourgeonne, bourgeonne, bourgeonne en saturant son propre espace onirique alors qu’au dehors l’espace réel est terne, voire oppressif. Le fil à broder est convoqué en masse, en foule pour densifier un nouveau réel à fonder.

      Chez Maïté Tanguy, sur son socle réel granitique de péninsule armoricaine, l’oreille entend le bourdonnement et le labeur de l’écume, de la flore de la lande, de l’immense espace alentour ; et ce somptueux bourdonnement du réel se réunit, s’unifie, se transcrit dans les fils entre les mains de la tisserande.

      Mariam Partskahladze, telle une nièce fidèle des deux, propose d’entreprendre au-delà de quelque rêve originel un voyage : à chacune Mariam apporte un mystérieux souffle humain dans le creux même des œuvres, apporte la confiance discrète du corps, la transparence du vent et la lumière de l’espérance déliée.

*

Leurs œuvres seront pour la première fois réunies du 19 au 25 juillet prochain pour une exposition à l’Abbaye de Valcroissant, près de Die.

*

Yves Bergeret

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-Les photos des œuvres de Maïté Tanguy sont D.R.-

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Les Rêves de Nala

Poème créé sur sept diptyques de Fabriano Liscio 220 g au format déplié de 24 cm de haut par 33, à l’encre de Chine et acrylique, au bord d’un talus de pierres sèches protégeant d’un torrent un alpage de Glaise, près de Veynes, les 1 et 2 avril 2021.

Ce poème se lit en italien, dans une traduction, toute en vivacité et en sensibilité, du poète Francesco Marotta ; la voici : I sogni di Nala | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

1

Il pousse la porte,

dans ton dos il pousse, il pousse la porte, le torrent,

par laquelle un matin la montagne

avec un fracas de légendes s’engouffrera.

Et peut-être y basculeras-tu toi aussi.

2

Pour l’heure la montagne se resserre au sol,

pleine d’espoir,

arque devant toi son échine.

3

Il se rit de toi, vieux mâle, le pic-vert qui passe.

4

Le faucon muet glisse en planant

te chercher la clef de la porte.

5

Or par la porte invisible

surgit la mère du pic-vert et du faucon,

Nala, la chienne blessée, la boiteuse lustrale

jonglant avec le nuage irréel et le buis fidèle

dont entre ses crocs d’ivoire

elle t’apporte un rameau d’or.

6

Noire et blanche, oreilles frémissantes,

Nala anticipe l’élan de la montagne,

sans réussir cherche comment saisir

par le cou le torrent moqueur.

Mais bon, c’est Nala qui a su franchir la porte.

Elle te la tient ouverte.

7

Nala boit le rêve que se partagent

la montagne et le torrent.

Puis elle nourrit le rêve

qui bouillonne dans le creux de ton torse.

Chaque fois que tu tousses, Nala

bondit un étage plus haut dans le ciel de la pensée

par-dessus la friable et acide machinerie

de ces incompréhensibles hommes secs

qui mettent tant d’énergie à se détruire.

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Yves Bergeret

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Pour Anne Michel (5.7.1942 / 21.3.2021)

Poème créé dans le lit du Buech, à l’encre de Chine sur diptyques de Fabriano Liscio, de format déplié de 24 cm de haut par 33, à Veynes, le 31 mars 2021, en hommage à Anne Michel, poète, romancière et artiste.

Ils se tordent les chevilles, les enfants

qui jouent dans le lit de galets du torrent.

Avec leurs cris,

quelle beauté !,

ils érodent l’érosion.

Soir, le soleil descend

derrière les arbres dénudés de la rive

pour chercher dans la forêt

l’âme vive de la défunte

et la rendre au torrent,

au torrent, notre futur insatiable.

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Yves Bergeret

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Archiane

Poème écrit et calligraphié en deux diptyques (à l’encre de Chine et acrylique sur « Dessin à grains » de Clairefontaine 180 g au format déplié de 29,7 cm de haut sur 40), au pied du Roc d’Archiane, près de Die, le 28 mars 2021.

« J’ai deux épaules, dit la montagne,

l’une pour porter le sel des hommes, l’autre leur sang ».

Elle l’accepte. Elle en parle à demi-mots.

« Ma tête vogue.

Elle pourrait voguer, dit la montagne,

même sur vos choses peu claires

car je sais voir loin.

C’est vous qui m’avez suggéré le lointain

en perdant votre virginité

que vous aviez prise pour votre espoir ».

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Yves Bergeret

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