Le marcheur de Briançon

Antonio Devicienti et le site La Dimora del tempo sospeso soutiennent ce « Marcheur de Briançon » et toutes ses dimensions humaines, culturelles et politiques, dans cette déclaration en italien que l’on lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2021/09/25/la-dimora-del-tempo-sospeso-e-il-viandante-di-briancon/

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L’association Eternelles crapules réalise des « Festivals de street art » avec d’excellents artistes de fresques murales. Le festival de 2021 se tient à Briançon. Sept fresques monumentales sont réalisées actuellement sur des murs très visibles en pleine ville. Du 12 au 19 septembre l’artiste Pandele a peint sur le pignon aveugle dominant le parking d’un petit supermarché du plein centre (20 avenue Maurice Petsche) un gigantesque marcheur, de quinze mètres de haut. Homme sans doute jeune, marchant vers qui passe dans la rue. Son visage est en contrejour et, de ce fait, sombre et inidentifiable. On peut imaginer qu’il soit un Africain du sud du Sahara, mais tout est possible. La peinture est splendide par sa maîtrise technique, par sa dignité, par sa richesse humaine.

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On peut dire qu’il s’agit d’un migrant qui a franchi sans papier la frontière entre l’Italie et la France, juste à quelques kilomètres de Briançon : un héros de volonté et d’abnégation qu’une répression féroce a chassé de son pays ou que l’extrême pauvreté a jeté sur la route ; et « la route » jusqu’ici, c’est traversée du Sahara, traversée de la guerre civile libyenne, traversée de la Méditerranée au prix de tous les dangers.

Puis arrivé et finalement installé en France, sans la moindre trace de lamentation ou d’impudeur, c’est la solidarité et l’envoi chaque mois à la famille, restée au loin et soumise aux pires conditions, d’une part significative de l’argent gagné en France. Cet homme jeune debout marche, sa posture est digne, claire, simple, sans le moindre bagage. Héros modeste qui ignore la grandiloquence et n’entend pas les insultes racistes ou absurdes.

Il avance la jambe gauche, son torse se penche légèrement vers l’avant. Il va où ? Il va. Il n’est pas assis. Il n’est pas dans les larmes ni la mendicité. Il va. Il est quiconque d’entre nous, qui ne s’affaisse pas, qui ne somnole pas, qui ne se recroqueville pas sur un égocentrisme hédoniste et infantile ni sur des fausses certitudes délirantes de bêtise et de haine : je fais allusion à l’effrayant affaissement éthique et psychologique que la pandémie actuelle provoque et révèle chez tant de nos proches.

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Il traverse le paysage de sa vie et d’ici ; je reconnais à droite le profil des Tenailles de Montbrison et de la Tête d’Amont. Il va parmi les tiges souples d’une végétation vert clair, de peut-être une récolte à venir, de ce vert de l’espoir auquel il est hors de question de renoncer. Il franchit et accompagne l’espace d’un damier gris et blanc, à deux dimensions ; étrange damier, ambivalent. Ou bien le damier asphyxiant, comme les dalles de tombes antillaises, véritable boue solidifiée mortifère dont ses pas s’efforcent de l’extraire, et, acharné il va, inlassable il va. Ou bien c’est l’édifice de sa vie qu’il compose, journée à journée, non pas comme une linéarité stricte et dogmatique vers un but final – la consommation à outrance, le surendettement, ou bien un au-delà prescrit – mais comme une multiplicité parcourable en tous sens d’un destin toujours ouvert et toujours ensemble.

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Le corps du marcheur est pudique, le vêtement est sobre. Il n’est pas le héros en rupture, ni le sportif de la montagne avec un déguisement publicitaire de marchand de sport. Il n’est pas une bulle de solitude close sur elle-même. Il n’est pas harnaché dans une cuirasse de solitude. Il est traversé par tout l’espace, le ciel aux nuées mauves que son pantalon à droite et son thorax à gauche portent aussi, car il est aussi vaste qu’un mouvement des vents. Il est traversé par la sève vert clair de la végétation que ses pantalons, son bras droit et sa mâchoire portent, car il est fruit harmonieux de la nature et de l’admirable tapis végétal qui vit sur les pentes des montagnes tout autour de Briançon.

Voici qu’à ses pieds passe sur une remorque le tractopelle orange qui va plus loin creuser tranchée pour les nouveaux câbles de la demeure à bâtir.

Voici qu’à ses pieds passe la petite moto dont le conducteur âgé va porter en haut de Briançon la trousse de médicaments pour sa mère très âgée qui malgré toute souffrance a joie de vivre.

Voici qu’à ses pieds s’arrête le bus de ville et que ses passagers montent y prendre place pour aller apporter plus loin au damier de la ville et au damier de la vie les nouveaux carrés blancs ou gris de la commune demeure.

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Sur la fresque le jeune marcheur humble, immense, n’a pas de pieds. Ses pieds, ce sont les nôtres : comme le jeune géant sans fatigue, nous portons la parole, c’est-à-dire le sens de la vie, toujours au devant de nous, toujours à la rencontre de l’autre.

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Yves Bergeret

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7 réponses à “Le marcheur de Briançon”

  1. Geneviève Gohin-Chignac dit :

    Magnifique fresque ! Et quelle belle interprétation du poète ! oui, cet homme est certainement un migrant. Il avance, courbant un peu l’échine sous le terrible poids de ses souvenirs, des souffrances endurées durant son périple, des obstacles franchis. Mais il est déterminé et fier !
    Merci pour ce partage

  2. Hilfiger Nicolas dit :

    J’aime beaucoup ton dernier poème, avec l’immense fresque du Marcheur.

    Je remarque une accointance, entre les couleurs, irréelles, qui traversent et environnent le Marcheur,

    et =

    ton imagination poétique qui semble  » glisser » (damiers) dans une modalité, disons de ce qu’est, ou de ce que peut être

    la Lettre méta-topologique du Drame de cet homme ( je nomme drame ce qui fait événement, et non pas qq chose de l’ordre du pathos ) , et ainsi se concrétise la rencontre des topoï : fresque/couleur et vers/espace poétique.

    Le sujet traité par les 2 artistes étant la Liberté.

  3. glasmundo dit :

    Merci beaucoup pour cette prose, pour cette vision politique de la parole écrite et sous forme d’image.
    Ses pieds, ce sont les nôtres.

  4. lemaitre xavier dit :

    Fresque épique
    D’un pas décidé, le colosse foule damiers maliens et feuillus alpins.
    Brûlées par les sables sahariens, les eaux salées ou les arêtes rocheuses, voici les mains d’un bâtisseur d’avenir.
    De larges épaules charpentent l’édifice qui l’éclaire.
    Une tête cariatide porte la toiture commune.
    Son visage ouvre des fenêtres d’humanité.

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