Le bouscatier marque à la hache

Poème écrit à Briançon les 26 et 27 septembre 2021 et traduit en italien par le poète Francesco Marotta ; on lit cette traduction claire et vivace à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2021/11/02/lo-scortecciatore-marchia-con-lascia/

*

J’ai trouvé il y a trente générations

à gauche du sommet dans une grotte

où jamais ne pénètre lion ni soleil

un court filon de minerai de fer.

.

Ongles et dents, j’ai gratté.

Doigts et bouche, j’ai saigné.

Assez de bribes de minerai ai-je porté

au double feu de la révolte et de la pensée,

assez de bribes ai-je porté

au foyer incandescent de l’oreille,

au foyer irradiant de l’oreille

qu’est mon oreille mère du monde,

mère de la frayeur, mère de l’attention.

.

A grands tâtons l’oreille et mes mains en sang

avons au fer rouge donné forme très bancale

de tête d’une courte hache.

.

D’un côté de la tête

un tranchant pour écorcer tronc et même roc,

entailler miroir convexe de l’eau quand elle gèle,

entailler os d’omoplate.

.

De l’autre côté un bout carré

avec, forgées, deux initiales en relief,

l’une de mon nom de brute,

l’autre de mon prénom de sauveur.

Pour dans chaque entaille, chaque écorçage

d’un coup sec marteler mes initiales,

d’un coup violent les imprimer.

.

Depuis ma vie est d’aller

où la hache me porte.

.

Ma hache de marquage fait merveille.

Ma hache de marquage m’embarrasse.

Elle court devant moi.

Elle cogne à tout va.

.

Elle marque mon passage.

Elle me clame propriétaire.

.

Je la dénonce.

D’elle je me flatte.

.

Elle me fait croire riche.

Elle me démasque féodal.

.

Avec elle je marque la lisière de la forêt

qu’elle m’approprie ;

je marque mes rochers à moi

comme au cou un troupeau de bœufs.

.

Ma hache marque à l’épaule

mes esclaves, marque tout ce qu’elle touche

et scarifie. Elle m’horrifie.

.

Je décide de jeter la hache

au grand large pour qu’elle coule au fond

et que ma double initiale de propriété

meure sous dix mille mètres de sel et d’eau.

.

Mais la hache vient du feu,

sous sa forme forgée elle reste en fusion.

.

Sitôt jetée pour l’oubli à l’eau

elle jaillit en geyser assourdissant

qui attrape les vents terrorisés

et mes mots affectueux et mes mots forts.

.

Tous retombent à la surface flagellée de la mer,

un autre langage naît, cris, gestes,

harmoniques stridents, verbes sans lettres,

grande oralité non tactile

qu’à présent nous allons tous nous atteler à comprendre

*

Yves Bergeret

*****

***

*

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :