Onze poèmes pour un Cahier peint, La Réunion, mai 2015, 3

Cycle de onze poèmes d’Yves Bergeret

pour un Cahier (A4) peint à Saint-Denis de La Réunion

puis écrit dans l’avion du retour, du 2 au 4 mai 2015

Grand Cahier 01

1
Par toutes les régions du ciel
pommelés ils stationnent
entre béatitude et mise en route
vers les taches harassantes et belles
de pleuvoir, laver, blanchir jusqu’à éblouir puis disparaître
par dessus les fleuves rouges, les collines lentes,
les bosquets bruns des savanes sans personne.
Leurs millions d’ombres au sol, qui les lit,
lettres noires à peine mouvantes sur la peau de la terre ?
Qui les lit depuis mon avion qui avance nonchalant dans le ciel ?

2
Sur l’Océan Indien ces autres là deux heures avant
pommelés et blancs glissaient
très lentement sur leurs propres ombres noires
que de vieux dieux grommeleux avaient cherché à ordonner
dans des récits un peu pompeux.
Mais comment ces dieux à poings serrés
auraient-ils pu écrire ?

3
De la crête que le vent bat
J’avais vu les trente hameaux
du fond du cirque volcanique.
Mille mètres plus bas. Aucune route.
Tout se vit à pied.
Minuscules rectangles brillants
ci et là dans le chaos du relief en tous sens.
Aucun bruit pourtant, que les saccades du vent.

4
Je devrais craindre les malédictions
du prêtre à moustaches qui mentit sur tous les tons
pour me soutirer en vain une offrande extravagante.
L’avion et moi rions bien,
qui louvoyons entre les cumulus qu’hérisserait
la vengeance ; mais ils la refusent, blancs serviteurs
splendides et grandiloquents de l’épopée
qui culbute et jubile en plein ciel.

5
J’ai peint sur la petite terrasse en proue
de la maison au fond d’un autre cirque volcanique,
au pied d’une paroi immense et ruisselante.
Chaque mot que je calligraphiais descendait
des autres parois sombres. Les couleurs
qu’à grands gestes je posais franchissaient des failles.
Au soir en séchant l’acrylique et l’encre du poème
tombèrent dans un soubresaut du volcan
qui ouvrit un cratère sous mes pieds et je dormis.

6
Le soir après la pluie
des écheveaux de brume
jaillirent des immenses falaises vertes,
menue monnaie
dont décidèrent de ne plus s’encombrer
les héros et les dieux disparus.

7
Comme la nuit tomba sur la ville
étagée sur la pente au dessus de l’océan,
les moteurs un à un se turent et les freins
et les tôles et les frottements.
Les petites ampoules s’allumèrent partout, en silence.
J’entendis sous les branches et les palmes
dans la pente merveilleuse au dessus de l’océan
se lever avec la lune le son des hommes,
des paroles, des rires, certains cris d’enfants
et toute l’île apportait sa respiration tremblante
dans le grand murmure des hommes.

8
Grand et curieusement désarticulé
il peut enjamber le détroit entre la confiance
et le rire.
Dans sa main gauche une feuille à défroisser,
dans sa droite le crayon qui tracerait sur elle
le plus beau poème du monde, qui tout le temps lui échappe
et le tracasse
merveilleusement.

Grand Cahier 02

9
Petit et noueux chaque jour en courant
il monte et descend une pente quelconque du volcan
cherchant, dans le léger choc du talon
touchant à chaque foulée le sol, la note idéale
qui fasse du volcan le plus beau sein du monde
et de son corps le chant de l’oiseau invisible.

10
Hommes peu jeunes dont la vie est champ de ruines
et dont la porte bât à tout vent,
ils reviennent vers le milieu de l’après-midi
au bar des jeux de chiffres et de chevaux,
au bar délabré, édenté, défraîchi, jauni
et reprennent la ritournelle impersonnelle
des blagues et des clichés
en belle langue et fleuries images
pour renvoyer au ciel la pluie faste
et au volcan le séisme somptueux
dont le mariage délivrerait chacun
de la peine de vivre.

Grand Cahier 03

11
Au dernier étage de l’immeuble devant l’océan
eux vivent parmi les livres,
fenêtres ouvertes sur les horizons du monde,
heureux peut-être, parmi les étagères fournies
et les buissons parfumés de la pensée.
Mais au centre l’enfant mystérieux
piétine inlassable un sentier de douleur
hors parole où le volcan aime se reconnaître,
étranger absolu au centre de la parole.

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