Grandes calligraphies du dialogue (1)

Yves Bergeret

le 30 octobre 2020

Cet article se lit en italien, dans une magnifique traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/11/01/grandi-calligrafie-del-dialogo-1/

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2004 : c’est la cinquième année qu’au fil de mes longs séjours dans cette région au sud du Sahara je parcours les montagnes de grès et les plaines de sable qui les entourent. Les formes des montagnes, tabulaires et isolées, sont épurées, géométriques, falaises verticales et lisses, quelques cimes crénelées ; souvent de très profondes entailles, des gorges même où une végétation basse, noueuse et épineuse, entrave tout passage, sauf celui de l’eau dans les deux mois de la saison des pluies. Je sais, à peu près, lire géologiquement et climatologiquement une montagne. Je sais, depuis mes jeunes années d’alpiniste très aventureux, lire les « lignes de parcours » d’une montagne, falaise, arête ou crête : de loin je peux estimer si, comme on dit, « ça passe » et avec une escalade de quel niveau de difficulté technique.

Je porte en moi le savoir et les souvenirs de mes ancêtres alpins ; ce savoir et ces souvenirs me permettent de pressentir comment une montagne n’est pas un stade athlétique voué à la prospérité d’un fabricant d’articles fluorescents de sport, mais est un village vertical d’énergies sacrées et de volontés animistes que certains jours les rites apprivoisent. Je suis poète donc sais écouter ce que dit la montagne, qui a bien assez de vigueur pour envoyer promener d’un bon coup d’épaule les breloques des déguisements sportivo-mercantiles. J’écris depuis des décennies le poème de la montagne. Ce poème est particulièrement dense et actif dans ces montagnes du désert, là-bas, dans le foisonnement des langues qui, y vivant, parlent et disent le désert.      

C’est la cinquième année que j’apprends à écouter puis connaître ce que disent ces montagnes de grès. Aucun occidental n’y va. Je me suis présenté aux habitants des lieux, sédentarisés ou nomades, disant toujours que je venais pour essayer d’écouter la parole particulièrement intense de ces montagnes si audacieuses, car c’est mon métier d’écouter, d’essayer de comprendre et d’écrire ce que j’entends.

Or, né dans ces montagnes du désert, on sait la parole qu’elles disent, on est sans écriture et on la retient scrupuleusement dans la mémoire. On retient scrupuleusement les rites du dialogue avec elle. Parfois sous le couvert d’un auvent de roche, sur le mur de terre face à la petite porte d’entrée de la maison, on peint un signe, deux signes, trois. Signes, pas vraiment, juste l’ébauche d’une première jeune et audacieuse nomination.

Avec six « poseurs de signes » d’un village en haut d’une montagne tabulaire, et on n’accède au village qu’en escalade, je parcours depuis cinq ans leur montagne puis peu à peu les montagnes voisines. Jamais je ne serais parti seul sur le haut plateau pétri de rites et de présence à perpétuité d’ancêtres mythiques ; j’ai toujours attendu que les « poseurs de signes » me conduisent vers où ils le décident ; et ils me mènent de plus en plus loin. « Viens aujourd’hui nous allons à Xxxx au bord du très profond ravin où le responsable des rites les plus graves est seul à pouvoir descendre ; depuis cinq ans que tu es là, tu peux accéder sans péril ni pour toi ni pour nous au bord de ce gouffre vert et brun. Les esprits ne seront pas courroucés de ta venue ». 

Dembo, un des six « poseurs de signes », me dit ce matin du 13 août 2004 qu’après notre très longue marche de ces deux derniers jours, l’ascension de deux montagnes, deux traversées de la plaine de sable, après notre nuit à la belle étoile sur le sable devant la maison de Yacouba dans le village de « captifs » de Peul dans la plaine, il désire dire avec moi « notre grand voyage ». Il me demande d’inventer d’abord le bref poème, me demande que je le dise à voix haute puis que je le calligraphie : afin qu’il puisse poser à son tour ses propres signes nés de ce même « grand voyage ». De mon sac à dos, je sors un grand papier chinois à calligraphie (148 cm de haut, par 93 cm), le déplie sur le sable que nous avons soigneusement aplani. Contre les bourrasques du vent brûlant je leste les bords du papier avec quelques pierres. Nous nous mettons au travail. J’écris : « Marchant de l’aube au soir j’ai enjambé générations et villes jusqu’à la pointe de la parole », calligraphiant en parcourant la surface de la feuille deux colonnes de mots dans le bord supérieur gauche puis le bord inférieur bas. L’aphorisme est bien le sens de ma vie non seulement dans ces montagnes du désert, mais aussi dans les espaces plus lointains européens, africains, latino-américains.

Dembo vit dans la très dense épaisseur rituelle et ancestrale de l’espace de son peuple, les Toro nomu ; les responsabilités auxquelles il a été initié et qu’il exerce sont d’autant plus grandes qu’il stabilise et refonde, par ses chants d’une grande beauté mélodique et rythmique, cet espace animiste dans des moments critiques où tout pourrait s’effondrer et il n’y aurait alors plus que chaos mortel et non pas permanence de la dynamique animiste : ce que Dembo chante, ce sont les chants d’enterrement et de circoncision, passages périlleux que franchissent les êtres, de la vie corporelle à l’autre état de la vie qu’est la mort, et de l’âge asexué à l’âge de la maturité sexuelle masculine. Je regarde Dembo poser ses signes en gris sombre et en rose. Il peint au sol, accroupi ou debout incliné. Il se penche sur le sol. Il voit de haut la feuille. En Europe le chevalet et l’accrochage au musée entraînent à sentir les peintures comme étant verticales. Ce n’est pas le cas ici.

Dembo peint d’abord en rose. Il insinue d’abord par le « bas » (dénomination européenne) de la feuille entre les deux colonnes de mots la large forme dotée de tentacules intérieures, étranglée en isthme ensuite pourvue d’un torse, d’un cou et enfin d’une tête complexe avec un énorme œil unique. Non, ma description ici cherche l’anthropomorphisme et la forme d’une silhouette verticale ! Je reprends : Dembo et moi avons marché et escaladé ces deux derniers jours ; lui est le veilleur sacré des mouvements de transition et de métamorphose de la vie et leur ordonnateur. En regardant de haut le microcosme de la feuille étalée au sol il consigne le double rythme de la marche, de lui et de moi, plus ou moins proches sur le sable et la roche au fil des heures, partis du même lieu et arrivant ensemble autour de ce que j’ai d’abord pris pour un œil cyclopéen et qui devient alors un nombril de la pensée partagée ou une bouche qui va chanter en deux voix à l’unisson le chant de notre « grand voyage ». Deux voix : le déroulement du signe graphique et la succession des lettres ; le chant : l’œuvre visuelle, ce poème-peinture sur papier que je vous présente ici.

Puis Dembo installe dans l’angle « supérieur droit » de la feuille des formes plus petites et closes sur elles-mêmes où, grâce à maints autres dessins de lui, je suis habitué à reconnaître une sorte de plan, vu du ciel, des montagnes proches de nous. Puis il « descend » une ligne de peinture rose sur le pli médian de la feuille, la remonte quinze centimètres à gauche puis cinq centimètres encore plus à gauche fait redescendre en zigzagant la ligne rose pour qu’elle se close sur elle-même.

Enfin Dembo prend la couleur gris sombre et la déroule au long des lignes de la couleur rose. Dembo ne fait jamais couvrir le rose par du gris. Il les fait se côtoyer. Elles aussi elles marchent ensemble sur le microcosme de la feuille, comme lui et moi avons marché ensemble dans le désert. Le « chant » de notre « grand voyage » est plus clair et plus ferme, plus performatif s’il est proféré en écho de lui-même, dans l’assurance de sa gémellité.

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Dans ces mêmes journées d’il y a quinze ans, où nous avons tant marché, escaladé, marché, un soir nous sommes arrivés à un replat non dangereux pour nous allonger et dormir. Yacouba était aussi avec nous. A l’aube suivante, le 15 août 2004, Yacouba me dit qu’il souhaite « dire avec moi le mouvement de la nuit ». Car elle n’est pas l’immobilisation dans l’obscurité ni la léthargie dans le sommeil. La nuit fait tout bouger un peu : hors du strict contrôle des rites, des êtres invisibles étranges et puissants remodèlent le visage du monde. Malheur à qui se trouve pris dans l’énergie des doigts géants du mouvement : ses os craqueront, son âme fuira, et, si le corps reste debout, il ne sera plus qu’une épave errante et privée de parole. La nuit, insistent Yacouba et tous les « poseurs de signes », le danger est très grand, on évite de se déplacer, on s’allonge les uns près des autres afin de se protéger mutuellement en dormant. La nuit on laisse tout le champ libre pour le tumulte des esprits voraces.

Mais Yacouba est d’accord avec moi que aussi la nuit est belle et qu’y ouvrir par moments les yeux non seulement émerveille mais peut-être aussi élabore un pacte amadouant avec la violence obscure des choses. « Voilà, me dit Yacouba, oui, c’est exactement cela. Yves, déplie un grand papier (140 cm de haut, par 68 cm) et nous allons dire ensemble le mouvement de la nuit dernière. Commence, toi, avec les mots de ton poème ». Je répartis à l’encre de Chine, en rythme sur la surface blanche, qui a presque l’envergure d’un corps humain endormi les genoux un peu pliés, les mots de l’aphorisme que je crée : « La nuit grandit, la montagne s’allonge et la falaise luit en riant ». Oui la lune distord et recompose les formes, oui le ciel étoilé voyage beaucoup plus loin que le ciel diurne, oui la falaise de grès devient gris argenté, oui l’eau de sa cascade brille de joie en tombant. Et même rien ne tombe car la nuit est elle-même le très grand génie qui soulève tout dans sa paume et on ne peut savoir si le rire est celui du génie, celui de la lueur de la lune sur la falaise, celui du scintillement de la cascade ou tout cela à la fois.

Yacouba se saisit du pinceau et dépose sur la feuille étalée au sol, très minutieusement, du gris sombre. Sans la moindre hésitation. Lui aussi part du « bas » de la feuille, à gauche, et trace une courbe au dessus à droite de mon troisième membre de phrase. Puis le pinceau remonte, seul dans le blanc disponible et calme. Puis un angle obtus et voici une longue diagonale jusqu’à un triangle qu’il trace, tout « en haut » de la feuille ; dans le lexique de signes graphiques que Yacouba s’invente ces mois-ci, je suis habitué à entendre Yacouba me « lire » ce signe ou comme une hutte de paille d’un « captif de Peul » dans le désert ou comme la montagne isolée et pointue qui nous fascine tous à une trentaine de kilomètres au sud, qui se nomme Yuna Koyo ; nous avons réussi à y grimper et à y accomplir sacrifice puis création de poèmes-peintures sur des pierres que nous avons dressées au sommet et précisément à ce moment-là a surgi sur nous une tornade effrayante. A droite du triangle de la hutte ou de la montagne effrayante, l’ombre de celles-ci. Puis le trait gris redescend par le centre de la feuille et s’en va en diagonale à droite avant de tourner en bas pour rejoindre son point de départ et boucler, lui, aussi, notre « grand voyage ».

Or Yacouba trace trois lignes grises strictement parallèles, sur certains plis de la feuille. Elles semblent compartimenter l’espace déterminé par le grand tracé gris. Elles semblent surligner ces plis, comme si elles devaient matériellement accompagner, valider et sacraliser le voyage que, pliée dans mon sac à dos, la feuille du poème-peinture va faire pour être exposée en Europe. Elles semblent, si je regarde l’œuvre disposée verticale au mur d’un musée, être des barreaux d’une échelle géante qui donne accès, depuis les mots « luit en riant », à la montagne de la tornade ou à la hutte du « captif » dans le désert.

Mais qui gravit l’échelle, qui monte vers le cocon de sa vie ou vers la périlleuse montagne sacrificielle ? Yacouba, qui chemine sans fin et comme Sisyphe veut se croire heureux ? ou moi, qui d’étape en étape, de séjour en séjour, d’épreuves initiatiques en épreuves initiatiques, gagne le cœur de l’identité d’un homme du désert et/ou la montagne sacrée sacrificielle où la foudre de la tornade va dévorer sans fin mon foie ? Car poète je vole pour les hommes et les femmes au ciel son feu et en fait la pensée créatrice et rebelle pour toutes les femmes et tous les hommes ; car Yacouba, s’enhardissant dans l’acte démiurgique de poser les signes se révèle lui aussi un Prométhée voleur de feu et libérateur tant de l’humanité que de sa propre personne hors tout asservissement brutal de la féodalité ?

Yacouba lave son pinceau et à présent prend de l’ocre, pour doubler, beaucoup plus discrètement que Dembo ne l’a fait, ses lignes grises ; mais surtout pour poser des petits cercles très réguliers qui vont presque tous deux à deux : traces de ses pas dans le désert ? gémellité de nos marches, de lui et de moi, par les roches et les sables ? gémellité de nos langues ? gémellité du tracé graphique et de la métaphore poétique ?

En plein centre de la plaine striée de nos doubles itinéraires ou à mi hauteur de l’échelle Yacouba trace une forme ocre mystérieuse, aussi pudique que sensible : un long nez et deux yeux d’un visage, sans doute que non…une balise de la surface sableuse et rocheuse que nous avons parcourue ces jours-ci, je ne crois pas…un ravin profond que nous aurions côtoyé en haut d’une montagne, je n’en suis pas sûr… Je sens plutôt que Yacouba a rendu visible ici la prémonition, à mi parcours, de ce que vont être la montagne sacrificielle et/ou la hutte de vie figurées en gris sombre tout « en haut » : car tout est gémellité, tout se prépare, est en répétition dramaturgique d’un acte fondamental. Cet acte fondamental c’est, dans la fluidité de la parole en dialogue, l’accueil de l’autre dans la maison originelle et/ou en haut de cette montagne sacrificielle où la personne humaine saisit dans le feu du ciel l’instrument de sa liberté.

Yves Bergeret

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