PRATIQUE DE LA POESIE, par Romain Poncet (sur Le Trait qui nomme)

 

Dans une traduction précise et limpide du poète Francesco Marotta, cet article (sa première moitié aujourd’hui) se lit en italien à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2019/08/19/pratica-della-poesia-i/ ; et dans une brillante introduction en italien Francesco Marotta rappelle que l’article de Romain Poncet et le Trait qui nomme prennent place active au centre des violents conflits idéologiques et culturels actuels.

 

 

 

 

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Comment entre-t-on dans la poésie ?

Pour ainsi dire, la poésie se divise en deux territoires. Le premier d’entre eux est peuplé d’individus qui tournent leur pensée, encore et encore, sur elle-même. Toutes leurs facultés se dépensent dans le choix des mots, dans la définition des règles métriques – ou leur subversion virtuose, dans la recherche d’une forme toujours plus épurée, plus originale, plus belle… bref, dans un perfectionnement des moyens de leur art, et un mépris affecté pour l’idée même de fin.

 

La poésie n’a pas besoin de destinataire, ni de destination. Elle se suffit à elle-même. Elle est en elle-même un monde. D’ailleurs, si ces poètes – puisqu’ils en sont – emploient le mot « monde », c’est par défaut, puisque rien d’autre vraiment n’existe pour eux que leur « œuvre ».

A cette poésie appartiennent Paul Valéry, Paul Claudel et tous les Paul après eux. Quand ils n’ont pas les honneurs de la publication en recueils, ils s’assemblent – et parfois se livrent duels – dans des partis universitaires et intellectuels, au sein desquels on s’assure que le texte ne quitte jamais la page, que la poésie demeure un art d’initié socialement valable et, surtout, un art muet.

 

L’esthétisme de « l’art pour l’art » n’en est pas pour autant inutile. Sa recherche narcissique des mots précieux, obscurs et colorés, ses efforts pour en gratter la rouille et rendre clairs les cœurs obscurs, nourrit les dictionnaires et tresse des couronnes de laurier à la langue victorieuse. Elle forge l’orgueil qui dresse des statues à l’élitisme.

 

Ce premier territoire de la poésie est souvent parcouru par les jappements des hyènes qui veulent décourager d’entrer tout aspirant un peu trop tendre. Voyez-vous, la « pÔésie » est un « Ârt » dont les maîtres sont clairement désignés par la postérité. Chacun sait que l’horizon d’un poème a les dimensions d’une salle de lycée et le sérieux d’un commentaire composé.

C’est ainsi que mon estimé professeur de philosophie de classe Terminale la comprenait. Cet homme, passé maître dans la récitation de préjugés, validés, un jour une fois, par un diplôme d’Etat, pouvait disserter sans fin sur la Nature singulière du Poète, sa Capacité surhumaine, innée, Mystérieuse, de compréhension de la Beauté. Grâce à cet homme épris de majuscules, j’ai cru longtemps que la poésie était ce seul et unique territoire.

 

 

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Le Trait qui Nomme déploie la carte d’un autre territoire du geste poétique. Plutôt qu’une révélation divine reçue dans une chapelle de Notre-Dame, le dialogue du corps et de son environnement physique (en l’occurrence et d’abord, les crêtes alpines et leurs 3000 mètres d’altitude), sans dégoût pour son immensité vertigineuse, sans vexation face à ce monde qui semble ignorer l’individu.

 

« C’est là, précisément là, que j’ai eu l’intuition de la forme du poème. Le poème comme l’inscription, dans la matière des mots, du souffle du corps, du rythme de la marche qui donnent cette vision profonde et lointaine depuis la crête : l’intuition poétique, l’énergie et la puissance de la métaphore qui donne l’évidence dynamique de notre vie et de notre espace, tels que nous entreprenons sans fin de les bâtir. »

Soudain, la poésie n’est plus un refuge pour oblitérer un monde impur, incapable de savourer toutes les finesses de langage d’un esprit supérieur. Littéralement : elle crée le monde en habitant ses architectures. Le texte poétique se fait lecture attentive qui ajoute un lien nouveau à tous ceux déjà tissés par les hommes qui les ont vécus, les ont contemplés.

Cette intuition de 1978 résonne familièrement avec l’aveu de la poétesse africaine-américaine Audre Lorde, quasiment à la même date. A l’issue de l’ascension d’une montagne de Mexico, sa propre intuition : « je pouvais infuser les mots directement avec ce que j’éprouvais. Je n’avais pas à créer le monde à propos duquel j’écrivais. Je compris que les mots pouvaient dire. Qu’il existait quelque chose comme une « phrase émotionnelle ».

Mais ce matin-là, à Mexico, je compris que je n’étais pas obligée de contrefaire de la beauté pour le reste de ma vie. »[1]

 

L’évidence dynamique de nos vies prend place, soudain, dans l’espace, légitimée à nouveau, sans élan héroïque ; non plus grille barricadée par les maîtres du beau style, mais clef vers soi, donnée à tout nouveau lecteur. La poésie habite le monde.

 

 

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Le monde poétisé, par le dialogue qu’il autorise sur tous les supports, écrits ou non, pétrit la personne en quête d’elle-même. Ainsi, la description de ce poème-peinture sur tissu : « deux grands personnages affrontés, figures extraordinaires encerclées de points de couleur.

Visages de profil, bouches grandes ouvertes, ils échangent une conversation muette, tandis qu’un long serpent allonge droit son corps entre leurs cous.

Le serpent a une tête à chaque extrémité de son corps »

 

Que sont ces deux silhouettes affrontées sans ce reptile qui porte à leur vis-à-vis le mot étranger, lancé à l’air libre et sans certitude qu’il sera recueilli ? Rien que des formes inscrites dans un univers minéral, végétal et animal. Sans cette réciprocité de la parole donnée et reçue, qui se reconnaît humain ? Sans cette voix qui n’est pas moi, qui oppose son verbe à mon verbe, qui résiste à mon ordre, qui ignore mon langage et s’efforce de le résoudre, qui se sait humain ?

Alors, la poésie, courbant les mots à la forme du lieu, s’offrant à l’écoute d’autres langages qui y courent déjà, affirme la présence à la vie de ceux qui en sont les porteurs. Leur effort vers l’autre provoque l’écho dans lequel un peu de leur propre voix leur parvient, différente, pareille.

 

Rilke dit : « Nous avons été placés dans la vie comme dans l’élément qui nous convient le mieux. Une adaptation millénaire fait que nous ressemblons au monde, au point que si nous restions calmes, nous nous distinguerions à peine, par un mimétisme heureux, de ce qui nous entoure. »

 

 

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Le Trait qui nomme jette la parole dans le vent, l’eau, la roche frappée d’érosion. Ne pas rester calme. La poésie crée le monde, l’échange poétique affirme la personne, mais la poésie n’échappe pas à ces lieux qu’elle habite. Elle aussi s’érode, s’efface, se renverse avec les pierres peintes posées en haut des falaises, boit les pluies d’hivernage, doit être repeinte, recouverte de paroles neuves, inlassablement.

Ainsi la comprennent les habitants de Koyo, qui baptisent leur langue « langue de la pente » : « La « pente » est le lieu de la vie visible, éphémère et fertile.

La « pente » est l’instable, éventuellement dangereux. La langue dogon de Koyo s’appelle donc cette parole qui, comme l’eau de source, comme l’épi de mil poussant sur la terrasse bâtie et cultivée en pleine pente, crée de la pensée, du savoir, du sens, dans l’instable.

Une parole sans socle préalable. Pas de table originelle et rase d’où trouver un cogito fondateur ; pas de loi fondamentale à l’adhésion de laquelle remettre la formulation de sa pensée et de son destin. La parole, au contraire, un îlot de stabilité dans un état général instable. La parole elle-même. »

 

L’éphémère accepté, qui appelle la répétition des tâches, qui rythme les ans ; quand la pierre peinte, porteuse de mots, se décolore dans la tornade, se fracture sous l’éclair, bave sous la pluie, le geste poétique, lui, se maintient dans sa potentielle répétition et le souvenir de son exercice, souvenir en partage pour le poète et les peintres, offert au lecteur qui reçoit ces pages comme une dernière lettre à un jeune poète : « L’avenir est fixe, cher Monsieur Kappus, c’est nous qui sommes toujours en mouvement dans l’espace infini. »

 

*

 

 

Lecture d’une montagne

 

 

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Le Trait qui nomme immerge qui le lit dans un environnement physique singulier : la montagne de Koyo. Chaque séjour tisse des itinéraires déjà frayés ou nouveaux. Au bout d’une ascension, d’un chemin de crête, de marches sur les plateaux, sous la pluie, la chaleur, les créations d’œuvres sur pierre ou sur tissu : le poème, comme une distillation de l’effort physique.

Du moins à première vue. Le poème se distingue-t-il si nettement de ces notations précises qui fixent sur le papier les éboulis, les marches coincées dans les chemins vers le sommet ou le cours furieux de ce torrent d’orage ? Non. La montagne imprègne le texte – ou le texte lui-même se fait montagne. Le bloc surabondant de Koyo regardant la plaine de Boni résiste au regard du visiteur qui l’approche dans l’ombre du poète. Ce cube orange dissimule à l’œil nu son chemin d’accès. Mais à mesure d’invitation, de circulation, de création, bref : de gages donnés à cet être massif, un desserrement de l’étreinte s’opère, vigilant, et révèle l’infinité de voies de passage, de toko, de points d’eau, de parcelles de culture, une richesse non pas matérielle mais de révélations.

Alors, la répétition des séjours change de nature. Non plus répétition, mais élargissement de l’espace connu. Marches, efforts sous, entre ou sur la roche, encore, encore, mais nouvelle crête, nouveau visage de ce lieu qu’on croyait connaître. Exemple parmi cent, la révélation d’Alabouri au pied d’un toko : « Alabouri me montre des empilements, presque invisibles, de pierres plates : « elles permettent un cheminement horizontal et, ainsi, tout autour de notre montagne ; seuls les gens de notre village le connaissent. Ainsi les Anciens, ajoute Alabouri, ont créé un chemin secret qui leur permet d’aller de pied de toko à pied de toko –, et qui relie les terrasses cultivées les unes aux autres, sans que les gens de la plaine ne s’en rendent compte. » Treillis de vigilance, d’astuce et de méfiance tissé dans la peau de la montagne. » Poème.

 

 

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Parce qu’il peut voir, le poète regarde. Parce qu’il ne peut convoquer tout son lectorat à Koyo, il fait de son texte une montagne et bouleverse la frontière formelle du poème et de sa préparation. Le poème libère son souffle et retourne à la gémellité de l’eau sur la montagne, de la terre arrachée à l’érosion, des rocs qui noircissent au soleil. Sous l’effet de la parole échangée avec les peintres et les autorités du village, la montagne s’ouvre. Elle donne son eau dans une jarre, fichée dans le sol « depuis des générations et des générations » pour capter la « pluie qui dégouline du surplomb ». Elle dévoile les vestiges d’une occupation séculaire comme Zongori : « J’étais passé tout près de lui deux ans plus tôt, sans rien voir. » Poèmes.

 

La circulation physique sur la montagne, guidée par ses habitants, génère dans le même mouvement la circulation de la parole. « Il est senti en effet par chacun comme une nécessité qu’à chaque rencontre la parole chemine, serpente, reconnaisse, éprouve, tourne et tourne et tourne encore, en quelque sorte tâte l’interlocuteur, jusqu’à ce qu’enfin le contact soit établi. » Où le corps marche, la parole marche, et le monde affirme sa densité. La forme même du Trait qui nomme se fait l’esprit des phrases qui le composent. Ces phrases balisent une marche reprise à chaque séjour, élargissant le cercle de compréhension à travers les échanges renouvelés, eux-mêmes étendus à certains villages éloignés, en compagnie du groupe des peintres.

 

Cette parole bat les pulsations de la montagne, à mesure qu’elles se font plus familières mais aussi plus brusques, jusqu’au dépassement. Le dénouement de cette initiation s’articule dans le chant d’Ogo Ban, imprécation épique, seule capable de sculpter l’air d’une montagne qui ne s’accorde plus avec le langage policé du récit européen, précis, rationnel, pour lequel la fin doit succèder au début. La lecture calque les efforts de circulation dans la montagne et se trouve confrontée à cette question qu’elle voudrait toujours éviter : que reste-t-il après les mots ?

A cette question, les Toro Nomu disent : « Les « esprits » de la montagne sont des surgissements actifs de la parole. Les peintres précisent alors que eux-mêmes posant leurs signes, les Femmes qui Chantent la nuit à Koyo et moi, peut-être encore plus qu’elles et eux, sommes les gens de « tegu bitikuda », de la parole retournée, de la parole mise en mouvement. » Dans toutes ses dimensions, la montagne de Koyo existe en palimpseste de toutes les couches géologiques, de tous les rejets d’érosion, de toutes les paroles et de tous les signes qui la marquent. Et ainsi du texte qui la raconte, palimpseste de toutes les visites de l’auteur et de toutes les révélations qui lui sont faites.

 

Mais alors, persiste l’Europe, ce livre est-il un poème ou n’en est-il pas un ? De quoi parle-t-il ? Quel est le sujet ?

Ce dilemme de pacotille impatientait Georges Braque quand on lui posait la question du sujet de ses toiles : « Pour les artistes en général… la chose ou… la couleur en l’espèce a très peu d’importance. […] C’est bien difficile de dissocier les choses d’un tableau. C’est comme les gens qui nous disent : « mais… qu’est-ce que représente votre tableau ? » Eh bien c’est entendu il y a une pomme une assiette à côté.

Ces gens-là ont l’air d’ignorer totalement que ce qui est entre la pomme et l’assiette… je le peins aussi. Et, ma foi, ça me paraît tout aussi difficile de peindre l’entre-deux que de peindre les choses. Ca me paraît un élément aussi capital que ce qu’ils appellent l’objet. Et c’est le rapport justement de ces objets entre eux et le rapport de l’objet entre lui et moi qui constitue le sujet. »

 

 

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Le Trait qui Nomme invite qui le lit à faire retour sur le monde qui l’entoure. Le mot imprimé provoque au regard, invite à relire l’environnement quotidien, à l’investir d’interrogations. Il donne aussi à voir une relation particulière entre l’acte, le geste, et son résultat.

La poésie, c’est entendu, s’achète en recueil. On feuillette les pages parfaitement organisées. Les vers sont droits ou en calligrammes, mais les œuvres sont détachées des fils impurs du travail qui les a accouchés. C’est le cadre d’édition 10×18 qui ne ménage pas de place pour l’effort d’un auteur et qui lui garantit auprès de son public l’admiration que l’on doit au génie. Retour au territoire premier de la poésie.

Dans ces récits de création à Koyo, les fils sont partout. L’atelier est désordonné. La peinture s’attache à la roche sur laquelle on tend les tissus. La pluie nous tombe dessus et empêche le travail des peintres, et même, les contrariétés les plus triviales contraignent à renoncer à une excursion planifiée depuis des mois – un membre du groupe s’est égaré. Et pas de pÔésie ! On a donc lu pour rien ?!

 

La poésie du Trait qui Nomme bouleverse l’ordre académique de la joliesse verbale. Il renonce à feindre l’élévation au-dessus du sol, loin de la lourdeur des chairs, de la crampe des jambes et des chutes inélégantes. Au contraire, il plonge dans la matière, il refuse de la nier pour le plaisir de se croire grand – et bien entendu, il retrouve d’autres grandeurs, mais indéfinies.

 

Cette immersion assumée ne sombre pas dans la trivialité. Tout au contraire, elle proclame la dignité du geste. Le geste du cultivateur sarclant les parcelles de mil en damier, le geste du peintre sur les parcelles en tissu. Observer ce geste crée la poésie. « Hamidou figure le vent par une volute rapide où l’encre de Chine s’épate sous les poils du pinceau qu’il appuie en glissant sur la feuille ; à ce moment là, Hamidou nomme le vent, « unso », et fait en même temps, de sa main, le geste qui figure la course erratique de la bourrasque à la surface du plateau de grès. Poser le signe a autant d’importance et de pouvoir que le signe n’en a lui-même. »

 

Deux conclusions inégalement désagréables pour nous, Européens : biberonnés à la domination du monde, au dogme de notre supériorité culturelle, à notre vieille histoire de Lumières et à la commisération pour toute pensée symbolique – « fétichiste », mot à la limite de l’injure – l’acte de création d’un peintre de Koyo suggère que l’œuvre plastique et visible n’est qu’un versant de sa réalité. Et en effet, « lorsque le peintre a fini de poser à genoux ou accroupi ses signes, il redresse son torse, me regarde, se met debout, enfin me dit : « voici ce que j’ai écrit ». » Le peintre, porteur du sens de son œuvre ? Mais… l’œuvre ne se suffit-elle pas à notre adoration ? Que faire de notre credo : « il faut distinguer l’écrivain Céline de l’homme Céline » qui nous rassure tant dans les débats de gens bien nés ?

Qui s’approche le plus de ce « fétichisme » méprisable ?

 

Mais il y a pire. Avec de telles pratiques, le maître atout de « l’art pour l’art » ne conserve de valeur que pour des copies de Bac… La poésie embrasse l’éthique, oblige son porte-voix à considérer autre chose que son caprice ? Loin de vouloir infiltrer en contrebande ces pénibles pensées, le poète étale au grand jour cette exigence. « Le monde physique des peintres de Koyo est d’un dénuement extrême. […] Chaque geste, chaque parole engage celui qui l’accomplit. On vit et travaille sans filet. Tout acte humain, toute parole porte directement sa part de responsabilité. »

Dire c’est être, c’est faire, c’est considérer les dangers pour soi, pour ceux qui accueillent.

 

 

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Lors des marches, les mains tâtent les prises, les pieds testent les plis du relief. Le corps se colle à la montagne et parfois, la montagne serre le corps entre deux parois. Sur la montagne, la responsabilité du geste créatif s’adapte à la forme par laquelle les villageois de Koyo représentent l’espace.

 

Cette représentation « en damier » rejoue l’impact des mots lancés à haute voix et fixés à l’écrit par les peintres, par le poète. Ces créations ajoutent à l’espace et confirment la responsabilité acceptée par les créateurs. La fréquentation de la montagne induit un investissement de ce qu’on prend pour du vide. « Dans l’espace tactile, tout repose sur l’intermittence de soi, ne serait-ce que par le rythme quotidien de la veille et du sommeil et par celui, de chaque instant, des poumons : inspirer, respirer, plus secrètement perceptible, le cœur qui bat. »

Cette intermittence prédispose à un certain dialogue poétique dont la fonction dépasse le cadre esthétique. Deux silhouettes réunies par un serpent qui les arrime dans l’univers. Mais affirmation aussi de toute la communauté villageoise. Les poèmes-peintures se conçoivent sous le double regard du ciel et de ceux et celles qui passent par là. « Bien des gens nous tiennent compagnie. On parle fort, on rit, on s’interpelle, Alabouri et Belco ne cessent d’échanger des plaisanteries. » Toute l’impolitesse du monde envahit la mansarde romantique où tout poète européen bien élevé pose à la souffrance féconde et au spleen… Ces descriptions bousculent l’aspirant génie, s’assoient sur son lit, sur son fauteuil favori, le coudoient et ce, à l’instigation d’un poète européen !

 

La création est inscrite dans le tissu dont sont cousus les jours et les peines. Pire, le seuil sacré qui voudrait séparer créateur et public est piétiné jusqu’à disparaître : « tous regardent, commentent, touchent les tissus, s’écartent un peu pour regarder encore. » Cette parole qui s’ajoute au tissu, qui, peut-être, modifie le tracé du peintre pour recevoir une réponse, ce dialogue général : comme une célébration du lieu qui retrempe le lien vivace que la nuit, la mauvaise récolte, des attaques venues de la plaine, pourraient rompre.

 

 

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Epreuves de la rencontre

 

 

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Le Trait qui Nomme parcourt une vie âpre. L’existence des villageois de Koyo est celle d’une négociation permanente avec la nature qui les accueille, qu’ils ont façonnée mais dont les soubresauts menacent à tout instant. Ainsi de la montagne, ainsi de la langue Toro Tegu que chantent les femmes du village : « Oui, difficile, comme tout effort dans la pente de la montagne : remonter qui éprouve le cœur et les poumons, descendre qui tiraille les genoux, cultiver les terrasses qui se délitent et s’éboulent, parler en marchant qui essouffle, aller puiser l’eau et la rapporter dans le récipient sur la tête. La vie est difficile, il faut le comprendre. »

 

La vie difficile pour les organismes indique aussi la vie difficile dans l’ordre de la compréhension. Les séjours rapportés l’un après l’autre veulent frayer un chemin vers l’éclaircissement de ce village qui accueille le poète et le considère comme un des siens. Le travail en dialogue à Koyo charrie une foule d’interrogations : quel fossé nous sépare ? Quelle place est accordée au poseur de signe écrit ? Que dissimule encore cette montagne ? Les indications qu’on accepte de livrer sont-elles complètes, entières, véridiques ?

 

La vie et ses énigmes attisent ce questionnement. Ici, le poète est invité à quitter la maison qui l’accueille au motif que son hôte s’est marié et que sa présence semble contraire à un code de pudeur qu’il n’avait pas perçu. L’incident de vie emporte la pensée vers le rôle exact de la création avec les peintres : ces moments seraient-ils une précaution prise par le village et non pas le rapprochement – la fusion ? – avec lui ?

Sans cesse, les conclusions d’un séjour précédent se heurtent à l’observation approfondie du suivant. La forme des peintures de Dembo, la nature de son comportement moqueur, s’expliquent après des années par la révélation de sa qualité de griot, initiateur pour les rites de passage des circoncisions.

 

De même, la structure mentale en damier, observée avec soin les premières années est subvertie par l’évolution des peintures murales d’Hama Babana Dicko. La parole du poète est jouée, encore et encore, et ne s’en cache pas. Comme un retour sur un risque de certitude qui risquerait de fortifier l’illusion d’un savoir fixe sur ceux que l’on ne connaît pas et que l’on ne se résout pas à savoir indépendant de nos exposés scientifiques. Le Trait qui Nomme invite à l’acceptation de cet espace irréductible à un système ethnographique qui trahirait « les merveilles du dialogue d’intelligences qui sont pourtant très différentes et dont une large part de chacune demeure inaccessible à l’autre. »

La parole écrite accepte de se fragiliser face à une parole qu’elle reconnaît pour égale. Le rythme du lieu dicte ainsi le rythme de la révélation. L’initié se fait ami de la patience, mais aussi de la ruse : « je me garde de poser ici une question, car je sais que je dois jouer fidèlement le jeu : que ce soit Alabouri ou Hamidou qui me révèlent les choses. On m’initie, même si mes yeux et mon observation anticipent parfois ce que je vais apprendre. »

 

 

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L’épreuve du passage vers le monde de Koyo impose à l’initié son rythme lent. La frustration, le découragement ne sont pas étrangères aux chapitres du livre. Difficile de le comprendre. Notre civilisation de touristes a appris à considérer la planète comme son terrain de jeu. Aller voir de près l’autochtone puis s’en revenir, les bagages pleins d’objets « authentiques » et l’âme plus légère de se savoir ouverte à « l’altérité », forment la trame d’un discours simpliste célébrant le métissage comme une vertu et un vaccin efficace contre le racisme – dont on s’est purgé en Europe, c’est bien connu.

 

Mais est-on bien certain d’avoir rencontré ceux qu’on appelle « autres » ? Le repos qu’on éprouve dans l’avion du retour, le bien-être qu’on est parti chercher, sont-ils les preuves que la rencontre a eu lieu ? Se pourrait-il que la rencontre soit au contraire l’occasion d’un arrachement, d’un effort pénible et parfois ingrat ?

La poésie du Trait qui Nomme commet une entorse à un autre code de bonne conduite : celui de la publicité et de ses slogans faciles. Que racontent ces escalades de Koyo et ces actes de création ?

 

Les fatigues du corps. La maladie qui abat le poète en pleine excursion, les chutes malvenues sur des roches glissantes, la piqûre du scorpion, les parois qui éraflent la peau, bientôt relayées par le soleil impitoyable… tout épuise la volonté, tout se dresse et récolte son prix. Et l’escalier de branches sur lequel passent les peintres mais qui se dérobe au pied de leur compagnon, l’obligeant à grimper dans une très étroite cheminée dans la roche, au prix de reptations où le souffle manque.

 

Le récit poétique tient à distance la photo publicitaire et la prose héroïque. L’homme qui parle est un homme, pas un géant, pas un démiurge, ni pour son lectorat, ni pour ses amis de Koyo. La montagne exige son dû, en échange de ses révélations. Elle impose une présence sans cesse contraire : « Nous montons, la pluie descend sur nos épaules, sur nos torses, sur nos jambes ; les pieds glissent sur les pierres et lèvent notre corps, notre charge, notre souffle ; la pensée reste en arrière, plusieurs pas plus bas, dans le brouillon de poussière et d’eau où elle lutte et cherche, courant après ses jambes, déjà hors de souffle. Il faut s’arrêter. »

 

La montagne est dure. Combien dure aussi l’entrée dans la pensée symbolique et le Toro Tegu. Combien difficile d’endurer la sensation de l’ignorance prolongée, même quand certains mystères paraissent levés : « Nos chemins réciproques sont à vrai dire si ardus qu’une forme de paresse donne parfois envie de renoncer en disant que la communication entre nous est décidément illusoire car impossible. Non, je veux y croire. » Poésie-Exigence.

 

 

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Question que pourrait poser l’histoire, avec un grand « h », si elle pouvait parler comme une montagne : pourquoi s’imposer toutes ces épreuves quand l’air climatisé est désormais inclus dans les forfaits d’hôtel ? Ne pas négliger cette question puisqu’elle existe sous des formes infinies, de la plus diplomatiquement présidentielle à la moins fardée d’hypocrisie.

Elle offre un chemin qu’il faut pouvoir remonter avant de répondre. Le chemin qui ramène droit au 19e siècle et à l’irruption des armées coloniales dans ces plaines du Mali qu’on intégrait alors au « Soudan français ». Ces armées aussi dépensèrent des efforts physiques effarants pour apaiser la faim de conquête du gouvernement français. Leurs officiers aussi en rapportèrent des mots. Mais dans quel but ? Dans quel but, par exemple, le capitaine Marie-Etienne Péroz décrit-il en 1894, dans Au Niger, cette scène de célébration nocturne dans un village mandingue, plus de mille kilomètres au sud de Koyo ?

 

« A ce moment, la lune dégagée de tout nuage éclaire magnifiquement le plateau sur lequel les deux villages sont construits. Des ribambelles de petits négrillons sautent et se trémoussent dans des ronds fantastiques qui se croisent et se déroulent rapidement comme des figures de cotillons. Ces centaines de petits corps nus, tout noirs, contournés, convulsés par les figures étranges de leurs danses semblent une bande de gnomes infernaux incantant quelque maléfice. »

 

Comment ce capitaine, qui se piquait d’apprécier les peuples africains, décrirait-il les polyphonies des Femmes de Koyo qui s’élèvent dans la nuit à l’adresse du poète invité ? L’irruption coloniale déploie sa parole comme on construit un mur de séparation. La conquête coloniale, le voyage d’agrément touristique se rejoignent par l’illusion dont ils se bernent : décrire « l’autre ». Dans ce langage, on entend une seule voix. Les situations décrivent un décor, indifféremment un relief franchi, une cabane, un marché, des fruits, des enfants. Les hommes et femmes n’existent pas en trois dimensions, encore moins dans leur quatrième dimension de parole. Ce sont des êtres plats, dont le contact ne risque pas d’éroder l’ego et les strates d’identité dont une vie entière en Europe nous a saturés.

La parole coloniale refuse la rencontre. Elle n’accepte que la soumission. La parole touristique lui ressemble, qui n’attend que du service.

 

Le Trait qui Nomme marche à l’envers de ce courant, sans en dissimuler les contraintes et les conséquences. Mais les habitants de Koyo ne sont pas un décor. Leur densité s’impose et avec elle, leurs refus, leurs méfiances, leur amitié. Le poète qui persiste à vouloir comprendre et rencontrer consent à perdre en partie, douloureusement, ce qui le constitue en tant qu’homme d’une époque et d’un lieu. Arrachement, effort, grincements de dents de l’individu ; élévation en commun, épaississement du monde, humanisation par le verbe écrit et peint.

 

« Je comprends mieux que ma vie, si difficile, à Koyo retourne ma peau, tissu maintenant flottant au vent. L’identité avec laquelle je suis venu à Koyo, avec laquelle j’ai grandi dans mes études et mes années, flotte, dépouille bigarrée que je vois déjà de loin, un peu haut dans le ciel, avec un léger contre-jour qui est le propre de l’adieu. C’est alors, dans cette liberté heureuse et déliée du regard et de la pensée, que la langue du poème se déploie, agit, va et me donne les mots que je pose. […]

Je vois alors s’agiter ma peau qui se rétrécit et s’éloigne ; je vois qu’elle est l’hypothèse baroque et légère mûrie par des siècles de civilisations. Heureuse et paisible mue de la conscience, qui connaît que le moi est une peau et qui découvre la minceur de cet épiderme. »

 

 

Romain Poncet

 

 

 

 

[1] “I could infuse words directly with what I was feeling. I didn’t have to create the world I wrote about. I realized that words could tell. That there was such a thing as an emotional sentence.

But that morning in Mexico I realized I did not have to make beauty up for the rest of my life.” (Sister Outsider)

 

 

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Toutes les photos, sauf une, de cet article de Romain Poncet sont extraites du livre Le Trait qui nomme.

 

 

 

 

 

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Fourmi mâle (Sicile)

 

Poème-portrait sicilien créé en trois strophes par Yves Bergeret sur quadriptyques de Rosaspina 285 g de Fabriano, aux formats usuels, en double exemplaire, acrylique et encre de Chine et quelques collages, les 12 et 13 août 2019 à Catane.

 

 

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Il lui faut un tunnel pour traverser

d’un bout à l’autre l’île violente.

Il voyage comme les fourmis, cherchant

sans cesse les syllabes crissantes de la mère, rapportant

sans cesse les perles tombées du collier de la mère.

Voyager par tunnel est plus intime. Plus secret.

Il m’a téléphoné encore hier

pour me demander l’adresse d’un architecte de tunnel.

Sa question n’est pas la bonne.

Je sais très bien qu’il voudrait créer un faux péage

en plein tunnel.

Pour y égorger ses cousins.

Pauvre île qui connaît trop l’usure solaire…

 

 

2

 

 

 

 

Labeur de mandibule

déchiquette radicelle et parole

espoir et bourgeon.

 

Fourmilière chair brûlée.

Labeur aveugle.

Labeur grillé.

Salut des dents.

 

 

3

 

 

 

 

Je sais, clame la fourmi mâle,

porter dix fois mon poids.

Je porte le volcan.

Je porte la porte du destin

et la fais retomber sur vous si vous l’ouvrez.

Je porte et porte

et vous tais.

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

Le Vol court de la chouette (Sicile)

 

Poèmes créés (en deux exemplaires) par Yves Bergeret en deux quadriptyques sur Rosaspina 285 g de Fabriano, de format 50 cm de haut par 70 cm, acrylique, collages et encre de Chine, à Catane les 10 et 11 août 2019.

 

 

 

 

 

Mère et fille

 

 

1

Des convois de vents rauques

passent derrière nos arbres,

avec de grands chiens.

Leurs crocs saillent.

 

La mère et la fille attendent

assises sur la terrasse derrière le figuier

le retour du père mort.

 

 

 

 

2

D’abord ce sont deux grands oiseaux

qui ont plané comme des aigles

au dessus d’elles puis de la colline,

puis se sont laissé porter par les vents

vers le large,

vers la brume où l’on ne voit, nous du moins,

plus rien.

Ils leur ont emporté leurs vœux de vengeance.

 

Vengeance.

Contre la féodalité qui a englouti le père

on ne se révolte pas.

Sous elle on se tait.

On brode la nappe de la table trop grande.

Les grands chiens reviennent se cacher sous elle.

 

 

 

*

 

 

Le Vol court de la chouette

 

 

1

A nuit tombante ils sautent en l’air

et d’une virevolte se retrouvent assis

sur le muret au chevet de l’église.

Face à la rue où il n’y a personne.

 

Assis les uns à côté des autres,

jambes ballantes.

Attendant silencieux

le bonheur que la chouette, c’est promis,

apportera ce soir.

 

Virevoltes. Silence.

Le bonheur n’est pas dans l’île.

La chouette ne sait pas traverser la mer.

 

 

 

 

2

Elle est la femme belle

torturée de tristesse,

belle comme le livre de cristal

que la chouette apportait

par pleine lune

mais, prise de doute,

laissait tomber dans le détroit.

 

Qui sait entendre ce qui tinte

sur les sables des fonds ?

La femme triste seule le sait.

Qui sait lire au revers des courants ?

La femme triste seule le sait.

 

 

 

 

*

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Cigales, à Noto Antica (Sicile), avec Carlo Sapuppo

 

 

Cycle de cinq poèmes d’Yves Bergeret créés en double exemplaire à Casa Corpo, à Noto Antica, dans le sud de la Sicile, du 5 au 7 août 2019, sur quadriptyques (en format 17,5 cm de haut par 100) en papier Rosaspina 285 g de Fabriano, les deux premiers avec des interventions de Carlo Sapuppo à l’aquarelle, les trois autres avec des interventions du poète à l’acrylique.

A la fin de ce cycle de poèmes, une petite sculpture de Carlo Sapuppo.

*

Ce cycle de poèmes se lit en italien dans une traduction lumineuse et musicale du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/08/11/cicale/

*

 

 

1

 

 

 

 

Si tu réduis ton corps à l’échelle d’une cigale

tu rejoins leur procession immobile et vorace

qui transporte le ciel au dessus de la pinède

pour l’accompagner dans les grands vœux.

 

Il y a le vœu de cisailler la violence et la bêtise.

Il y a le vœu d’offrir la pinède au vent.

Il y a le voeu de la paix perpétuelle.

 

 

 

 

Le ciel s’il bouge, c’est le vent.

Le ciel, c’est l’homme des vœux.

 

S’agrippent s’agrippent les cigales

à l’homme qui veut s’en aller

 

qui veut s’en aller derrière les collines

jusqu’à la mer accueillir

l’étranger voguant et ses vœux de fuite et de vie

 

s’agrippent s’agrippent les cigales

à l’homme qui marche à la rencontre de l’étranger

en lui multipliant les petits cailloux d’or

de l’espoir et de l’accueil

 

s’agrippent s’agrippent les cigales

en tirant tissant tirant tissant

les fils du grand tissu

qui va devenir parole,

diaphane et tremblante, coriace et multiple,

qui porte le ciel par-dessus les hommes

et tresse les vœux jusqu’à l’accord.

 

 

2

 

 

 

 

Trois arbres s’en vont sur la colline,

trois pins trois compagnons.

Le vent du large les a déhanchés

tous du même côté.

La mer brille entre leurs troncs.

 

Trois pins glissent sur leurs aiguilles,

d’un pas doux alterné vont

emportés par le chant des cigales.

 

Trois pins voyagent sans leurs racines.

Les cigales gardent les racines,

les vrillent au fond de la mémoire.

 

Voyagent-ils, les trois pins ?

L’exotisme est une claque sale.

Trois pins sont toi, elle et moi,

claudicant, sereins

sur la couche céleste des gens têtus.

 

 

3

 

 

 

 

Dans la colline il y a une montagne.

Dans la montagne il y a une grotte.

Dans la grotte un lac.

Qui s’y baignera trouvera le diamant

pour dessaler la mer

et entre deux rochers rouges

le petit rameau d’or

pour entrer nu dans le poumon de la parole

et déplier les rides de nos peurs.

 

 

4

 

 

 

 

Cigales et vent sont invisibles.

Les cigales ne savent pas encore chanter la nuit.

Le vent naît manchot.

Parfois le vent décide

de chanter plus fort dans les branches

que les cigales.

 

En réponse les cigales parodient

la cacophonie des foules,

soudain chantent à l’unisson

pour rendre hommage

à la part de beauté dans les hommes,

à leur simple parole claire.

Alors les îles écoutent.

 

 

*

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les voix, le vent, la lueur de nuit, à Aci Sant’Antonio

 

La Rencontre au Musée de la Charrette Sicilienne

à Aci Sant’Antonio, en Sicile, 2 août 2019   

 

 

 

Dans la pente sud-est de l’Etna, dans la cour intérieure du charmant Musée de la Charrette Sicilienne, de la petite ville d’Aci Sant’Antonio, le maire-adjoint à la culture et à l’environnement, Quintino Rocca, organise une rencontre avec le public, autour de mes dernières publications. Ce soir le volcan, en harmonie avec nous, refreine ses émissions de nuages de cendre. Ciel d’une pureté parfaite, température moins caniculaire. Le public arrive, nombreux. Au débouché du long porche d’entrée, une œuvre diaphane de Carlo Sapuppo suspendue au dessus du passage accueille : une irréelle méduse, métaphore et témoignage des drames silencieux de la Méditerranée, drames de ceux qui au péril de leur vie sont les héros de leur traversée, malgré tempêtes salées et horreurs de la bêtise d’extrême-droite qui voudrait les rejeter. Les longs filaments de la Méduse de, je crois, papier et soie blanche, blanche comme la couleur du deuil en Sahel, remuent au vent léger.

 

 

 

 

Mais aussi Carlo Sapuppo a remis ici en scène sa figuration de la haute silhouette de celui que j’appelle le « Chroniqueur immobile » dans Carène, dont le nom est Soumaïla Goco Tamboura, tué dans la quasi guerre civile du nord du Mali il y a quelques années, et une des personnes centrales de mon livre Le Trait qui nomme. Carlo Sapuppo s’est volontairement inspiré des dessins de Soumaïla Goco pour composer cette silhouette majestueuse, dans l’adaptation théâtrale de Carène, jouée à Catane plusieurs fois en décembre 2017.

 

 

 

 

Quintino Rocca introduit la soirée, insistant sur la poésie en espace et la poésie en acte, telle que je les pratique. Alfio Grasso, le directeur des éditions siciliennes Algra editore, éditeur de mes quatre derniers livres bilingues italo-français, l’introduit à son tour (photo ci-dessus).

 

Je présente chacune des trois séquences prévues. D’abord mon poème de la Charrette elle-même : splendide mais immobile dans son musée, cette charrette sicilienne est en fait l’œuvre d’art populaire toute en prolifération d’images peintes et de cliquetis de ferrailles allant par les cahots de la route en terre, outil de travail entre oliviers et vignes, mais aussi œuvre rebelle, narquoise et libre se mouvant par l’ardeur du labeur, par le vent de la terre et de l’espoir. C’est Francesco Gennaro, excellent lecteur en italien de mes poèmes, qui en offre ce soir la presque tarentelle en vers. On peut lire ce poème en italien et en français, dans la deuxième partie de l’article dont voici le lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/03/27/ce-qui-tremble-pres-de-limage/

 

 

 

 

La seconde séquence est consacrée à Carène, mon livre de 2016 et publié en 2017. La Carène du grand bateau futur à construire, solide et nécessaire pour les drames, tempêtes et déluge à venir ; la Sicile au centre même de la Méditerranée est l’emplacement adéquat pour un bon chantier naval, les meilleurs charpentiers y oeuvrent ; parmi lesquels arrivent encore, malgré tout, les migrants héroïques de l’Afrique. Soumaïla Goco Tamboura est le «Chroniqueur immobile » de ce grand voyage et de ce grand effort des hommes et des femmes, mais son statut de quasi esclave dans le désert l’empêche de voyager ; il est notre figure tutélaire et son incantation soutient vigoureusement notre force de parole. Carlo Sapuppo érige, oui, la silhouette de Soumaïla Goco. Au centre de Carène se déploie le Rêve d’Alaye, cauchemar puis incantation de la mémoire des morts et de la dureté des espaces traversés. Le migrant tenace et infiniment digne qui (de son vrai nom Aly Traoré) m’a inspiré le personnage d’Alaye est là, lui-même en scène, il lit parfois en italien, langue qu’il maîtrise parfaitement à présent, six ans après son débarquement ; et parfois il improvise (grâce aux vertus dynamiques de l’oralité) sa traduction en bambara de certains passages. Le vent souffle plus fort, fait tomber la silhouette de bois du « Chroniqueur immobile », Francesco, Alaye et moi nous levons aussitôt pour la remettre debout ensemble.

 

 

 

 

Enfin, en troisième séquence, je présente Le Trait qui nomme, qu’Alfio Grasso vient de publier, en italien et en français. Journal de dix ans de séjours successifs, dans la décennie des années 2000, dans le même village d’un des neuf peuples dogons au nord du Mali, terre si dramatiquement ravagée actuellement par les conflits de la violence la plus dure. Je cherchais alors dans un contexte d’oralité à voir et comprendre comment quelques personnes d’une communauté prenaient l’initiative de poser des signes graphiques. Par une très longue patience, je les ai en effet trouvés et ai même pu engager avec elles un vrai dialogue de création et de transmissions à multiples dimensions. Au centre de ce livre, une tornade de la saison des pluies se transforme en vrai déluge, noyant les sables de la plaine sous des torrents d’eau boueuse, rendant l’escalade de la falaise pour accéder à notre village particulièrement risquée, vraie épreuve initiatique : tout bascule alors. Francesco Gennaro lit en italien le récit de ce basculement radical, tandis qu’à l’occasion ma voix énonce la parole de la roche, la parole de la pluie, la parole du vent, tandis qu’alors la voix d’Alaye reprend quasiment en litanies bambara ces invocations. La nuit est tombée sur la cour du Musée, éclatent violemment les fusées d‘un grand feu d’artifice de la fête traditionnelle de la commune voisine, Aci Bonaccorsi. Derrière les grandes baies vitrées du Musée, les lumières sur les charrettes peintes les font surgir de l’obscurité, autres instruments populaires de travail et de voyage par les terres dures.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

*

 

Photos de Quintino Rocca et Carlo Sapuppo

 

 

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Marées du Marché, Catane, en Sicile (avec Dario Lo Bello)

 

Poème en deux parties, créé par Dario Lo Bello, peintures, et Yves Bergeret, strophes, sur la place du Grand Marché de Catane le matin puis l’après-midi du 30 juillet 2019, en deux exemplaires sur quadriptyques de Fabriano Rosaspina 285 g, en format 35 cm de haut par 100 cm.

 

 

 

 

1

Marée haute

 

 

 

Marée haute refluant,

s’en vont en ruisselant

entre les minuscules crêtes les acheteurs,

les filles aux grands sacs à la main

pleins de fruits tristes et somptueux.

 

Entre les minuscules crêtes remontent et s’en vont

les petits vents taiseux lyriques,

grincent puis crient les voix des sans-voix.

 

Grands sacs barques presque

tandis qu’énormes les parasols

épuisés nerveux

aident les petits vents à officier

dans l’épicentre de Catane assoiffé

et nous à graver parole claire

dans la pierre noire.

 

 

 

 

2

Marée basse

 

 

 

 

Sur la place vide

à grand bruit

balayeuse et benne

tournent à deux,

valse lente.

 

A grand bruit

elles creusent dans le passé

sous le présent désert,

ouvrent le passé

comme fraise de dentiste

le passé cactus sec âcre.

 

Les cris des balayeurs et du souffleur

traversent tout l’estran,

cris frères des sternes des morts

 

qui picorent les miettes infimes de l’Histoire,

 

les miettes sont graines,

la place est port,

les façades sont contrevents,

le vent dans le vide dresse le passé

comme le bateau qui naît dans ta main.

 

 

 

 

 

 

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La Leonardia (en Sicile, à Zafferana 2)

 

Depuis mon arrivée jeudi je vois l’Etna frémir constamment. Forte fumée beige et grise. Divers grondements. Grande chaleur. Passant ce samedi par Zafferana je vois encore mieux les destructions de décembre dernier lorsque le volcan, a été très désagréable et a provoqué un petit séisme dans ce quartier, Fleri. L’installation du Jardin bâti, tout en jaune, qui m’avait tant étonné en mars dernier (voici :  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/03/19/le-jardin-bati-de-giuseppe-leonardo-a-zafferana-en-sicile/), est toujours bien en place. Madame Leonardi me reconnaît avant même que nous descendions de voiture. Son mari, très malade à la fin de l’hiver, est debout, en pleine forme ; il va avoir 90 ans, sa femme à peine moins. Accueil très chaleureux, mes amis sont accueillis aussi et mis à l’aise tout de suite.

 

« Allez, prenez toutes les photos que vous voulez, on va faire un tour de jardin ». Deux gros nains sur une nacelle de ferraille peinte en jaune et ceinte de fleurs fluo en plastique narguent le volcan là-bas qui tousse, éructe, crache, fume.

 

 

 

La grosse végétation née des mains de Giuseppe Leonardi depuis tant d’années, alors qu’en même temps il pansait les opérés dans les blocs opératoires ou pilotait des voitures de course, jette en l’air ses volutes puissantes, légères et balourdes, de briques, de parpaings et de ciment, tout ça couvert de jaune, jaune, jaune vif. C’est le plein été. Le volcan grogne : il a trop chaud. La végétation naturelle est exubérante, partout les pots et plates-bandes de plantes aromatiques, médicinales et magiques regorgent de tiges exaltées, de feuilles amples : c’est le savoir-faire plus que millénaire de Madame Léonardi : elle construit un langage conquérant féminin sur le jardin, syntaxe de savoirs multiples pour gérer la vie humaine et ses accidents et ses voluptés, dans le voisinage constant du stupide volcan qui ébranle l’île, les maisons, les certitudes.

 

 

 

 

A la croisée de branches jaunes de ciment peint, Giuseppe Leonardi a posé un vase mystérieux, en terre cuite, sobre, bien sûr peint en jaune plus un peu de vert et de rouge. C’est quoi, ce pichet qui semble vide ? Qui de nous va prendre son anse, ses anses ? C’est un rappel têtu d’amphore ? C’est une urne funéraire ? Cela tremble et jette une ombre sourde sur le jardin craquant et grondant à son tour, jeune volcan moins sot, sous le soleil en extravagance.

 

 

 

 

Allez, la végétation de Madame se déchaîne, grimpe en tous sens, toise le ciel et les vents. Mais Monsieur jette les arcs et les courbes de ses lourdes et folles plantes de parpaings jaunes, forte musique de cirque, grosse symphonie en cuivres et percussions, et, allez, un peu de contrebasse aussi.

 

 

 

 

Giuseppe Leonardi nous dit de passer par là derrière, un petit escalier que je n’avais pas vu en mars. Nous voilà sur une sorte de toit terrasse. Le Jardin bâti de Madame et de Monsieur campe, très fier, très ironique, très courageux, dans l’été puissant que rythment là-bas les poussées de fièvre du volcan.

 

Retour au rez-de-chaussée. Sous le couvert d’un grand auvent nos hôtes nous offrent une boisson fraîche. Les petits séismes ont fragilisé la maison, d’évidentes contraintes de sécurité empêchent d’en utiliser les chambres, on voit quelques fissures aux murs. On vit donc sous un grand auvent à l’avant de la maison, donnant directement sur le Jardin bâti et, de côté, sur la cage du paon et la cage des perroquets.

 

Giuseppe Leonardi montre à mes amis dans ce qui sert, dans un lieu annexe à l’auvent et sécurisé, de cuisine et de chambre à coucher, ses diplômes, coupures de presse et souvenirs de pilote de voitures de course et de rallye. « Prenez ici ma femme et moi en photo ! »

 

 

 

 

Sous l’auvent, qui sert de très grande salle de séjour, une ancienne machine à coudre à pédale Singer et un puits pour accéder cinq mètres plus bas à la citerne d’eau de pluie ; le dernier séisme a fissuré et, en somme, détruit la citerne. Un maçon est descendu par le trou rectangulaire du puits pour boucher les fissures : l’eau est de nouveau là, pour la vie de la maison, des oiseaux et du jardin. Madame Leonardi est une ancienne couturière, virtuose. Elle coupe, assemble, coud, habille ses enfants et petits-enfants. La machine Singer n’a pas une journée de repos

 

 

 

 

Une grille juste posée sur le puits empêche les plus jeunes petits-enfants d’y tomber. Le seau pour puiser est le gardien fier de l’eau, posé tout droit sur la grille.

 

 

 

 

Sur le mur au dessus de la Singer et du puits, une œuvre composite : une grosse écorce ornée de fleurs en tissu, un éventail ouvert, une parodie de chapelet en petits piments rouges en plastique, deux petits fanions en soie brillante, une photo, deux apparents petits crucifix en bois laqué, un gros bouquet de fleurs épanouies en papier et plastique : en somme l’immortalité, bien peu religieuse, par l’ironie et la sobriété drue et franche.

 

 

 

 

Un peu plus loin à gauche, en direction des cages du paon et des perroquets, un très large écran plat noir pour télévision. Et juste à gauche de l’écran, en concurrence abrupte et ironique, un autel composite où dominent le blanc et, tout en haut de son petit monde syncrétique, le jaune. Jaune couleur dominante du Jardin bâti. Dans l’accolement hétérogène, un petit buste-reliquaire de la Sainte-Agathe, sainte extrêmement populaire de Catane dont le culte exubérant chaque début février conserve toutes les dimensions, y compris violentes, de l’animisme : une copie réduite d’un petit Christ baroque contorsionné, un tout petit archange Saint Michel battant ses larges ailes, diverses petites porcelaines et, dominant le tout, un très gros bouquet mêlant fleurs plastiques et naturelles. Le syncrétisme antillais ? Surtout les petits autels dits « Saint Expédit » qui pullulent à l’ile de La Réunion : son gros volcan a poussé tout seul en plein Océan Indien, au bout du monde. Sa population récente, d’au plus trois siècles, venant d’Afrique, d’Inde, de Sri-lanka, d’Europe, balise tous ses chemins et carrefours, dans les pentes basses du volcan où l’on puisse vivre, de ces petits autels syncrétiques et évidemment animistes. Du pied du Piton de la Fournaise au pied de l’Etna, on se salue les uns les autres. L’Etna, est le cœur même de la Méditerranée, l’île est le carrefour des dignités et des métissages, quand bien même des obscurantismes brutaux voudraient l’étouffer. Ici, au quartier Fleri de Zafferana, le geste de la créativité populaire crée et bâtit le Jardin de fortes sculptures jaunes. Le geste qui nomme. Œuvre exubérante et vivace. En mars lorsque j’en demandais le titre on me répondait que sans titre les sculptures jaunes étaient là, bien vivantes. Aujourd’hui posé droit devant l’écran noir qui diffuse sans doute les stéréotypes d’une haïssable globalisation, Giuseppe Leonardi et son épouse me montrent le nom dont ils ont décidé il y a trois mois d’intituler leur jardin, vrai trait qui nomme, signature dans l’espace et au cœur de l’afflux des images cruelles ou heureuses. Voici la plaque gravée : l’œuvre s’appelle Leonardia.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

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