La Source thermale près de la mer

 

 

 

Les poèmes et proses de la Catégorie Architecte, sur ce blog, font partie d’un dialogue de création entre l’architecte italien, de Venise, Dario Lo Bello, et Yves Bergeret, poète lecteur d’espace. Ce dialogue de création prend en particulier depuis trois mois la forme d’un atelier de travail (en alternance à Paris et à Venise, pour le moment) afin de concevoir et de construire un établissement thermal, remettant en « vie thérapeutique, culturelle et anthropologique active » une source d’eau chaude minérale dans le sud de l’Italie. Cette source donnait lieu à une intense activité thermale animiste dans l’antiquité gréco-latine ; cette activité a été reprise pendant quelques décennies en particulier lors de la vogue naissante des bains thermaux ou marins vers la fin du dix-neuvième siècle mais avait fini par s’assoupir.

 

Le processus culturel paramédical de la cure thermale mérite une approche renouvelée et réouverte, que ici l’architecte et le poète proposent ; ils aimeraient parvenir à une réelle densité poétique dans l’espace construit, densité proche de celle, admirable et dans le tout autre registre, lui méditatif et sensoriel, des Thermes de Vals, bâtis par Peter Zumthor, dans les Grisons en Suisse.

 

Les poèmes et esquisses ici publiés font partie des étapes de réflexion vers la création de cet établissement thermal du sud de l’Italie.

 

***

 

 

 

 

 

1

 

39 aphorismes

écrits sur un petit carnet le 10 décembre 2019 par le poète

et que celui-ci a remis à l’architecte.

 

 

1

L’enfant est le mystère promis à la source.

Il est son regard vertical

qui marie la pierre et l’eau.

On pourrait même l’appeler le fils du vent.

*

 

2

Le vent allège l’homme de la plaine.

Le vent libère l’homme du rivage.

*

 

3

La vie attise la vie, la vie attend le vent.

*

 

4

Le rêve est à l’angle de la source.

*

 

5

La source est ma profonde fenêtre ouverte.

*

 

6

J’aime la pierre et l’herbe

que le vent marie.

*

 

7

Près de la source j’entends le baiser de la pierre.

*

 

8

Toute pierre tourne dans mon cœur,

dit la fontaine.

*

 

9

Fontaine, tourne ma douleur,

mes hanches aussi,

sur un chariot d’or.

*

 

10

Fontaine ou source, je n’ai jamais fini d’entendre

jusqu’à l’aube le chant de ma mère.

*

 

11

Silhouette et reflet, l’eau descend par mes épaules,

chevelure dénouée, mains libres.

*

 

12

La porte est lavée, le vent brille.

*

 

13

La porte est lavée, c’est le vent qui chante ce bonheur.

*

 

14

La porte est sensible, le vent n’oublie jamais

le bonheur, la guerre s’enfuit.

*

 

15

L’enfant est le mystère que promet la source.

*

 

16

L’enfant incline le donjon

et lui donne porte et balcon de théâtre.

*

 

17

J’aime le sol et le toit que le vent marie.

*

 

18

Au balcon, j’allie l’espoir et le ciel.

*

 

19

Vent, mon robuste ami.

Source, ma citadelle d’amour.

*

 

20

Source, ma propre espérance,

ma ville aiguë à mille fenêtres amoureuses.

*

 

21

Source glacée, ma tarentelle.
Source tiède, mon ombre de vie riante.

*

 

22

Ici la vie me prend en considération

et m’associe au pacte du vent et de l’eau.

*

 

23

A l’aimante vie je réponds

et bâtis l’instable.

*

 

24

A chaque étage de ma vie la source est venue

dans un salut et un dialogue : ombre amicale.

*

 

25

Tendres visiteuses en toute saison

discrètes vaguelettes près de la source,

apprenez-nous le chemin du dialogue.

*

 

26

A chaque gorgée d’eau de la source

un théâtre de rédemption enchante

ma mémoire et ma gorge.

*

 

27

Peut-être une jarre d’eau de la source,

peut-être un ruisseau de nostalgie et de joie

de ma gorge à ma taille.

*

 

28

Chaque pierre de ma maison est une gorgée d’eau

du bonheur que je te donne.

*

 

29

A la fontaine on se parle.

*

 

30

J’ai vu que le vent incline sa tête vers la source.

*

 

31

La maison entoure le bonheur,

le vent essaime le bonheur,

la source habite en haut du toit.

*

 

32

Prudence, mon robuste ami le vent,

n’assèche pas la source !

*

 

33

Vent, fils de la source, lance un pont

entre eux et nous !

*

 

34

Dans la source le vent, oui,

m’a montré ton miroir.

*

 

35

Près de le source le vent m’a dit

comment respirer,

je marche près du bois mystérieux.

*

 

36

J’ai marché au bord du bois sacré

où chaque pas est une gorgée d’eau des dieux.

*

 

37

Ma maison sera mon plus beau sommeil,

notre fontaine sera somptueuse et sombre

comme le chant du vent à minuit.

*

 

38

Mon corps est double âme,

le vent de minuit, l’eau de midi.

*

 

39

Mon corps t’attend, double âme,

double belle porte,

pierres lavées dans la source.

 

*

 

2

 

 

Marchant vers la source thermale

 

 

Poème en quatre strophes créées en exemplaire unique par Yves Bergeret le 12 décembre 2019 sur papier chinois à double épaisseur 220 g, chaque strophe sur un diptyque ou un triptyque de 21 cm de haut par 16 par volet, avec collages (entre autres, cartes géographiques de 1818 et 1880, minute de notaire de 1567, dessins d’architecte imprimés sur calque en 1970 et enfin photos de peintures rupestres de Namibie), encre de Chine et acrylique.

 

 

1

 

 

 

 

En suivant le ruisseau

j’ai trouvé le chemin

où j’avais laissé mon enfance.

Je marche dans le ciel.

Toutes les herbes que mes jambes écartent

sont mes oiseaux du matin.

 

 

2

 

 

 

 

Ma silhouette et moi marchons en paix.

Je marche moins voûté.

Le vent du repos caresse mes arbres

ou est-ce le chant de la source ?

 

 

3

 

 

 

 

Une forêt pousse dans mon corps.

Mes pas résonnent dans la futaie.

Dans ma main le rameau d’or

ne tremble pas.

 

 

4

 

 

 

 

Source mon amie,

dis-moi ce qu’a rêvé le dieu

qui a pétri l’argile.

 

 

*

 

Puis ces quatre strophes en forme de récit d’une déambulation lustrale amenant jusqu’à la source thermale sont reprises le 14 décembre 2019 ; en écho de ces strophes l’architecte dessine au crayon et au pastel les esquisses-matrices de quatre lieux du parcours futur des curistes dans l’établissement thermal, l’entrée-accueil, deux couloirs avec larges baies vitrées donnant sur un paysage boisé, l’espace devant la source ; ensuite le poète compose les quatre brefs poèmes ci-dessous et les écrit directement sur les esquisses-matrices ; ces brefs poèmes pouvant être plus tard écrits en grand format et en italien sur les murs de ces quatre lieux.

 

 

 

 

1

 

 

 

 

Bienvenue, dit la source, à toi qui portes une douleur,

bienvenue, viens en marchant à ton pas.

Remonte le cours de mon eau,

viens trouver dans l’éclat de ma lumière

la jeune flamme de ta vie,

astres intimes du même ciel.

 

 

2

 

 

 

 

Avance, je te prie, haute est ta vie

comme la marée salée du monde,

avance, toi qui as porté une souffrance

grâce à l’iode et au sel.

 

 

3

 

 

 

 

Mille branches, cent rayons de soleil,

heureuse brume blanche,

tout sourit à ton léger rameau d’or,

qui est le fils de ton âme.

 

 

4

 

 

 

 

Ecoute jubiler doucement la source,

écoute tes pas encore humides

remonter vers le sable sec et la paix de plein vent.

 

 

*

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Deux pouvoirs divergents de l’image (Chine et Perse classiques)

 

Chevaux paissant et Cinq chevaux offerts en tribut, de Li Gonglin, 11ème siècle

et

Le Livre des rois, de Ferdowsi, manuscrit de 1333,

deux publications refondatrices de mondes.

 

 

 

 

*

 

 

A la fin des années 1970, une voyageuse française cultivée m’avait rapporté de Xi’an, en Chine, cette brochure :

 

 

 

 

je la comprends mieux à présent. Publiée avec des moyens rustiques peu après la fin de la Révolution Culturelle, alors qu’il était dans ce pays temps de reprendre conscience d’un passé non pas à détruire mais à analyser et comprendre, cette brochure est consacrée aux peintures de chevaux par Li Gonglin, (1049-1106), sous la dynastie des Song. La brochure réunit vaille que vaille les photos de deux rouleaux, chefs-d’œuvre de ce « peintre lettré ». Elle les reproduit en noir et blanc. Une très brève postface s’ensuit.

 

 

 

 

La brochure reproduit d’abord ceci : sur un rouleau de soie de 46 cm de haut par 430 cm de large, qui a été peint vers 1085 par Li Gonglin et se trouve, sous le titre Chevaux paissant, au Musée du Palais à Pékin, voici, petits, les chevaux en foule et libres parmi des collines, quasiment tous allant vers la gauche (et sens dans lequel on lit l’une après l’autre les colonnes verticales de caractères) ; seul un frotte son dos sur le sol, les quatre fers en l’air. Ce très long rouleau est une « copie », sur ordre de l’empereur, en hommage au peintre Wei Yan, copie virtuose et légère : copier la perfection idéalisante du monde a pour fonction d’insister pour refonder encore et encore cette désirable utopie.

 

Très peu d’hommes pour le soin des bêtes, une douzaine peut-être, dont trois seulement se reposent, deux assis et puis le troisième étendu à l’ombre d’un des très rares arbres. Pas une femme. Mais à un endroit un groupe dense de cavaliers, une centaine. Les foules de chevaux broutent peu, vont au pas, vont par les plateaux et les collines ondulant douces dans un paysage presque abstrait, légères esquisses, simples lignes sombres sur le blanc de l’espace. Car le paysage réel et matériel c’est en fait le puissant mouvement lent de la foule équine, comme les eaux d’un océan affluant entre les bras sableux ou peut-être rocheux d’une côte évanescente. Ici vient en écho la pensée des nomades Peul, qui poussent d’immenses troupeaux de bovins dans le semi-désert du Sahel, si bien que la réalité est non pas le sable infini mais le bétail lui-même allant lentement, et la langue Peul est d’une richesse lexicale considérable pour dire la vie des bovins. Et je me rappelle avoir si souvent entendu dans le nord du Mali la parole chantée de leurs pasteurs les Diallo, les phonèmes très variés des esclaves pour guider les bêtes, les éloges litaniques des griots envers le très riche propriétaire des animaux ; et pourtant, restant scrupuleusement et prudemment dans l’oralité, le monde Peul traditionnel ne prend le risque d’aucune figuration graphique des immenses flux de son bétail.

 

 

 

 

Mais dans la sphère chinoise, où l’écriture et le trait d’encre lui-même refondent perpétuellement le monde, Li Gonglin ose figurer en pleine lisibilité ce qu’est l’espace : il est la démultiplication mouvante de la force mystérieuse du cheval, frémissant et massif, véloce, craintif et ruant, compagnon de l’espèce humaine mais dont les sabots sont peut-être les ongles visibles de leurs ombres, ombres qui sont des dieux souterrains. Et justement sur les quatre mètres trente du rouleau aucune ombre portée ne se fait voir. Et si je dessine ces chevaux par foules, c’est non pas parce que peintre je me complais à figurativement domestiquer leur force mais parce que cette force je l’invoque, la convoque et la stabilise harmonieusement avant de la remettre à l’empereur, roulée sur le souple tissu de soie où je pose les signes.

 

 

 

 

Puis la brochure reproduit le très célèbre Cinq chevaux offerts en tribut, de 1106, également en forme de rouleau, orientés en sens inverse des foules de chevaux précédentes, cinq étalons doublés de leurs palefreniers aux dix pieds posés identiques au sol pour préparer la marche du cheval : banalité servile et perfection animale ; ou plutôt l’élégante et patiente domestication de l’altier étalon, tenu d’une longe relâchée par le palefrenier infime et presque vulgaire mais pour que sa force surnaturelle aille s’en docilement remettre au service du Maître, se mettre idéalement au service de l’empereur, à lui qui est pivot du monde, du vaste taoïste monde dont l’harmonieux équilibre se refait sans fin.

 

Chacune des deux œuvres est bien sûr unique, même si les Chevaux paissant reprennent et perpétuent un thème indispensable : le monde est quasi immobile, les traits des collines ondulent très lentement, les milliers de chevaux paissent en paix et vont en foule, au pas, vers quelqu’indispensable destin à gauche du rouleau, dans le sens de déroulement du rouleau, qui est aussi celui du déroulement du temps. Mais tout est pérenne et stable, même si le flux lent et aimant du temps ne cesse pas.

 

 

 

 

Peindre au fin pinceau ce mouvement lent et fluide, c’est le redire et, de surcroît au moyen de quelques poèmes contemporains du peintre calligraphiés en rythme au dessus des pâtures ou à gauche des « grands étalons offerts » en don, c’est refonder l’ordre temporel et éternel du monde. Puis on donne l’œuvre unique, le beau rouleau de stabilité, au collectionneur commanditaire qui acquiesce à cette liturgie graphique de la refondation du mouvement-non mouvement du monde ; et le collectionneur appose, à son tour, son sceau personnel : le voilà posant son sceau comme un clou dans le tendre bois du navire- temps pour y fixer et cette œuvre et cette conscience de l’œuvre et du temps. Puis le collectionneur, peut-être même simplement parce qu’il meurt, cède l’œuvre à une autre collectionneur, qui appose à son tour son sceau, non loin du sceau précédent, et d’ailleurs l’empereur lui-même appose son sceau car il fait sienne l’œuvre, c’est-à-dire la liturgie de refondation de l’ordre du monde. Puis il roule le rouleau, le range. L’ordre du monde est partout ; il est dit, il est figuré ; mais sa diction et sa figuration retournent, roulées, dans le secret de l’invisible et du silence. L’acte de dire se re-roule sur lui-même jusqu’au moment d’une autre transmission, d’une autre liturgie de refondation. Li Gonglin a mis un temps considérable à convoquer et à fixer dans un ordre souple la puissance du monde, puis il a roulé l’œuvre avant d’aller l’offrir, le collectionneur a déroulé le rouleau, a compris l’œuvre et l’a roulé vers son secret.

 

 

 

 

***

 

 

 

 

En 1988, comme je travaillais à Prague juste avant la Révolution de Velours et la chute du mur de Berlin, je trouvais en librairie un livre superbe : l’édition soviétique, de 1985, du Livre des Rois de Ferdowsi, cette épopée iranienne fondamentale de l’an mil, mais il s’agit ici de son manuscrit enluminé de 1333. Certainement un des derniers livres édités par l’Union soviétique, cette « Union » de la perestroïka (« la reconstruction ») et de la glasnost (« l’à-voix-haute »). Or ce qui se passe dans ce livre soviétique est une réouverture d’une relation anthropologique avec le monde au moment où justement son édition concorde avec l’effondrement d’un monde devenu archaïque.

 

 

 

 

 

Le Livre des rois raconte, en une période de grande instabilité politique, l’histoire de l’Iran depuis la création du monde jusqu’à son islamisation complète vers 750 : dans une période de grands troubles politiques Ferdowsi a tenu à compiler toutes les légendes persanes. Récits de batailles, légendes, amours princières, flamboyants élans épiques ; Ferdowsi compose ce vaste poème épique en persan et c’est ainsi la fondation littéraire éclatante de cette langue. Son Livre des rois reste encore extrêmement populaire en Iran. On connait tant et tant de si minutieux et si raffinés ensembles de miniatures persanes polychromes mettant en scène les événements princiers, les chasses mythiques et quelques combats : avec la plus grande délicatesse décorative autour de quelques vers de Ferdowsi calligraphiés en cartouches… Or dans cette édition russe est reproduit, fort bien, un manuscrit enluminé que conserve, en assez bon état, la Bibliothèque d’Etat de Saint-Pétersbourg. La signature du miniaturiste est hélas illisible. 369 pages sur les 400 de ce manuscrit se trouvent dans cette Bibliothèque, de format 36 cm par 28, dont 52 portent d’étonnantes miniatures. L’édition soviétique reproduit ces 52 miniatures.

 

 

 

 

 

Les copies manuscrites successives de l’épopée ont vu leur double pouvoir (celui de fédérer peuples et cours et celui de renforcer le prestige surnaturel du pouvoir) être soutenu et renforcé par les miniatures ô combien raffinées que l’on admire. Généralement sans aucune perspective ni quelque hiérarchie visuelle, un grand nombre de personnages peuple la surface assez modeste du papier, où figurent en cartouche les deux ou trois distiques ici à la source de l’image. La lumière et constante. Les couleurs très variées sont vives. L’horizon n’existe pas. L’épisode dessiné est inscrit souvent dans une architecture délicate et à la fois rigide, elle-même insérée dans l’architecture de la page. Rarement un ciel ; plutôt un traitement des très nombreux éléments qui, sans que cela d’abord ne se remarque, les incurve tout autour du spectateur, du bas vers le haut de la feuille. Et ainsi une impression ascensionnelle qui installe la figuration du monde et de l’espace dans une plénitude enrobante. On le voit dans les deux miniatures du 17ème siècle, ci dessous :

 

 

 

 

 

Mais cette édition soviétique montre un Livre des rois de 1333 tout à fait différent. Ce livre illustré est de l’école de Shiraz et est fortement marqué par des influences d’Asie centrale et surtout chinoises. Rouge vermillon, ocre et orangé dominent partout, sans respecter scrupuleusement les traits du dessin. Le bleu semble inconnu. Le vert est rarissime. Toutes les scènes sont dessinées en gros plan et d’une main très ferme, bord à bord du dessin lui-même. Les colonnes de texte enserrent étroitement l’image, elle-même très dynamique et en tension. La graphie manuscrite, en persan bien sûr, est rythmée, vive, comme autant de multiples bourrasques venteuses ou de vaguelettes à la surface d’une eau qui court. Dans le dessin lui-même figure toujours au moins un personnage. Son visage est inindividué, fortement sinisé. Beaucoup de tissus à motifs rythmés larges et simples. Le paysage s’il est présent est souvent une extraordinaire figuration de montagnes stylisées en larges chevrons successifs les uns plus haut que les autres. Seules les montagnes et déserts de la peinture siennoise de la première Renaissance, dans un style tout à fait différent, ont un mode de figuration aussi original et audacieux. Et d’ailleurs je pense aussi à la hardiesse des paysages oniriques très dynamiques que peint Kandinski vers 1910. J’imagine volontiers qu’au tout début du bref futurisme russe, en 1910-1913, Gontcharova et Larionov, ainsi que Rozanova, aient pu voir ce si tonique Livre des Rois qui se trouvait sans doute déjà dans une collection privée ou publique à Saint-Pétersbourg et qu’ils en aient parlé à leurs compagnons, Khroutchonykh et Khlebnikov, les poètes, et Malevitch, le peintre alors encore futuriste, qui allaient en juin 2013 publier leur Jeu en enfer ; j’imagine très volontiers que, futuristes eux aussi, Pavel Filonov avec ses gravures émaciées et robustes et le poète visionnaire Khlebnikov, toujours porté vers les terres outre-Caucase et outre-Oural, aient créé en 1914 leur splendide Nuit en Galicie en ayant dans leur intransigeante mémoire visuelle ce Livre des rois de 1333.

 

 

 

 


 

 

Car voici que peu à peu ce Livre des rois de 1333 bascule vers un autre mode de relation au réel et vers un autre mode de maîtrise de ce réel. Souvent des scènes de bataille, ancrées par écrit dans le marbre même de l’épopée, deviennent ici en image des affrontements vus de profil et symétriques de deux grands cavaliers, simples effigies de tissus en chevrons colorés sur un fond immédiat et totalement dépourvu de profondeur : le tissage global du dessin se met en gémellité parturiente. Une puissance non pas monothéiste et glaçante mais animiste et quasi tactile se met en travail, agite la feuille, agite la main du miniaturiste génial, agite la parole épique. Mais voilà que le duel d’affrontement n’est déjà plus de deux chevaliers, mais d’un héros avec un monstre, avec un être surnaturel à peau blanche. Et voilà, il devient clair que ce Livre des Rois de 1333 est un faisceau de pensée animiste, de visions puissantes dans la chaleur de la proximité et dans le continuum du monde où la personne et le monde ne font qu’un, où le lecteur et le réel monstrueusement agissant ne font qu’un, où l’intention sacrée tout immanente et seulement immanente gonfle les coeurs, déborde des contours du dessin, touche les yeux eux-mêmes. Beaucoup plus profondément que cette désolée compassion du décoratif mélancoliquement bavard – ce qui est le propre des miniatures persanes -, beaucoup plus que la trahison du décor dans le creux d’une hypocrite nostalgie, je pense que ce livre-ci, trois siècles après la composition de l’épopée écrite, se saisit à pleine mains d’elle. Il montre que le réel est animiste et immanent. Il montre que l’épopée est la vibration vocale de son énonciation pour une communauté : l’image en est le feu permanent. Il irradie sur la page sans jamais la calciner. Et sans doute ce Livre des rois-ci plonge-t-il très profondément dans la pensée moyen-orientale du monde, car encore plus que zoroastrien, il puise sa force et son indestructible modernité dans l’animisme et dans la pensée symbolique, ineffaçables dans la personne humaine.

 

 

 

 

 

 

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Yves Bergeret

 

 

 

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Triple voix de l’architecte

 

Ces modalités du Nouveau Portrait de l’architecte, sont ici dites en trois poèmes, créés par Yves Bergeret à Veynes le 27 novembre 2019, en double exemplaire sur quadriptyques de Gerstaecker Aquarelle 300 g de 25 cm de haut par 65 cm, à l’acrylique et encre de Chine.

Ce groupe de trois poèmes se lit en italien, dans une traduction dynamique et sensible du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/01/architetto-ii-iii/

 

 

1

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Dembo Guindo qu’il a fait sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis derrière la montagne,

je la pousse

vers un certain accomplissement

qui sera notre maison commune.

J’appelle, j’appelle la parole

comme un plat de riz,

comme un plateau où poser nos verres,

comme dans une mer fourbe

le pont d’un bateau.

 

 

2

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Yacouba Tamboura qu’il a fait aussi sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis la robustesse de la pluie

depuis la grande tête luisante du ciel

jusqu’à vos pieds dans le sable.

Je suis les veines très rapides

où coule la parole

qui sait dissoudre

les ricanements des meurtriers.

 

 

3

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Alguima Guindo qu’il a fait sur le thème de ses propres lignées d’ancêtres, à Koyo le 14 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis le passé dans le chant,

le passé qui agglutine les montagnes.

Mais le chant, je dois bien le reconnaître,

est la pluie douce et bienfaisante

qui libère la pensée dormante des grottes

et me fait accoucher de moi

en une source d’eau tiède

aussi sacrée que mon nom futur.

 

 

 

 

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Nouveau portrait de l’architecte

 

Portrait en trois poèmes créés par Yves Bergeret à Veynes le 21 novembre 2019, en double exemplaire sur quadriptyques de Gerstaecker Aquarelle 300 g de 25 cm de haut par 65 cm, à l’acrylique et encre de Chine. 

Il se lit en italien, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/01/architetto-ii-iii/ , grâce au talent de traducteur du poète Francesco Marotta.

 

 

Son premier portrait, au tout début de 2019, se lisait sur ce blog à cette adresse :  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/01/04/architecte/

 

*

 

 

1

 

 

 

 

Je m’enjambe

jusqu’à ma naissance perpétuelle.

 

Dans ma main tient le soleil.

Je ne prends pas feu

mais, voyez-vous, je rebondis

au delà des montagnes obscures.

 

Je m’enjambe

jusqu’à ma naissance future

et j’arrive et m’incarne

en pensée qui découvre et bâtit.

 

 

2

 

 

 

 

Mon corps est meuble,

sable dans l’estuaire.

 

Les vagues du large

aiment le sable.

Le sable a peur puis non.

 

Un rocher dans l’estuaire

c’est mon contrejour

qui cristallise la parole,

heureuse comme le félin des sables

avec une forêt de coraux à son flanc gauche,

à son flanc droit les épisodes à foison

d’une légende plus qu’humaine.

 

 

3

 

 

 

 

Mon âme a la forme d’un pont

juste en amont de l’estuaire.

Chaque rive est brume

apte à toute forme à toute fuite

à tout fortin,

propice aux champs ou aux palais,

complice du puits ou de la scierie.

Chaque rive a trop querellé

la solitude morose de l’autre.

Je trace dans l’air le lien.

Sous mon arche coule la duplice vie

que j’unifie dans le mouvement

du trait qui nomme.

 

 

 

 

 

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*

 

 

 

 

 

 

Parole et fil

 

 

 

 

Poème-peinture créé en exemplaire unique par Hamidou Guindo à l’acrylique et moi-même à l’encre de Chine, à Bamako le 29 juillet 2006

sur dépliant chinois à vingt-quatre volets, pris ici horizontalement et ainsi de format de 27 cm de haut par  410 cm (soit 16 cm de large par volet, plus les deux plats de couverture non reliés l’un à l’autre et couverts de tissus chinois brodés à très fins motifs géométriques répétitifs, ce type de « leporello » servant en Chine à la calligraphie traditionnelle ; le papier est un papier chinois à calligraphie de 250 g, doublé).

On lit ce poème-peinture en italien, dans une langue ample, transparente et précise, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/10/parola-e-filo/

*

 

Au titre de la transmission ethnologique patrimoniale oralo-écrite, cette œuvre est capitale. Elle participe aux strates les plus profondes de ce dont parle Le Trait qui nomme.

 

*

 

A l’issue de longues semaines de création des six poseurs de signes de Koyo avec moi, Hamidou m’accompagne à Bamako et sur ce grand dépliant chinois propose que nous travaillions sur le thème du tissage sur la montagne de Koyo. Il me dit que la pratique du tissage du fil de coton s’est arrêtée sur le haut plateau du village depuis quelques décennies, car les soins pour obtenir la fleur de coton étaient extrêmement lents. Seuls les « captifs » de Peul, au village de Nissanata, dans la plaine sableuse au pied de la montagne de Koyo, poursuivent cette pratique actuellement.

 

 

 

 

Hamidou m’avait fait remarquer en deux endroits sacrés spécifiques du haut plateau, Bonodama et Bonko, des roches gréseuses oranges parfois cubiques, de 50 centimètres de côté, disposés assez régulièrement. Ce 29 juillet il me dit que ce sont des éléments installés par les ancêtres pour filer le fil de coton ; ces petits rochers de grès sont fidèlement respectés.

 

 

1

 

 

 

 

Puis, après deux volets où je calligraphie le titre, Hamidou peint sur trois volets le premier élément de sa transmission et me dit de « noter ce qu’il a écrit ici » au moyen de ses signes graphiques colorés : « ceci, c’est le récit de l’arrivée des premiers Toro nomu dogons à la montagne de Koyo ; ils se sont d’abord installés dans des grottes ; ici je fais aussi le récit des premiers accouchements et des premières circoncisions. Dans ces périodes-là, on tisse le coton. On ne descend pas dans l’oasis de Boni [au pied de la montagne de Koyo[, qui de toute façon n’existe pas encore. Les habitants de Koyo sont totalement unis et solidaires. »

 

En réponse et en écho, sur deux volets, je file la longue phrase de ce poème en prose :

 

Venu de quelle montagne, de quelle plaine, je vais toujours plus loin, plus près de la parole qui miroite au fond de mon torse et je parle avec toi, avec vous, avec nous, dans l’ombre des plus grandes pierres dont je suis le lent brouillard de poussière ; et ce matin je pose encore mes pas et mes pas et mes pas dans la poussière, belle, heureuse et simple comme bonjour à toi, bonjour à vous, bonjour hommes des lointains qui commencez juste à vous réveiller dans mon rêve et à vous relever sur un coude et à tenter de voir sur quelle montagne à l’horizon j’ai hissé mon nom, ma parole, mon ombre, sœur et enfant de notre soleil.

 

 

2

 

 

 

 

Puis sur quatre volets Hamidou peint le deuxième élément de sa transmission et me dit de « noter ce qu’il a écrit ». Voici : « ceci, c’est la « tunique » en coton filée et tissée autrefois sur la grande dalle rituelle de Bonodama [en outre lieu de certaines des plus grandes cérémonies rituelles du village et le lieu le plus fréquenté par les poseurs de signes et moi pour notre création] ; nous avons gardé encore quelques grandes bandes de coton, très étroites, que nous cousons les unes aux autres pour faire quelques « tuniques ». Nous t’en avons donnée une, spéciale pour toi, il y a quinze jours, avec des signes peints par mon oncle Alguima et moi. Ces tuniques sont le signe éminent que l’on est un Toro nomu dogon, un homme totalement libre, jamais « captif » [alors qu’est « captive » de Peul ou de Touareg l’énorme majorité des habitants des sables de la plaine]. »

 

 

 

 

 

 

En réponse et écho, sur deux volets je file les métaphores de ce poème en prose :

 

Un fil de coton long comme le vent, un fil long comme le sang, un fil long comme la veine et le sang et la sève et le vent qui remonte entre les falaises par les fissures obscures.

 

J’ai pris les fils et les fils de coton. J’ai pensé à une barque que le vent des lointains sache porter, mais le vent ne me laisse pas terminer ma barque de fil. J’ai pensé à une voile dont le vent puisse enfler la jubilation jusqu’au lointain dont je crains de rêver, mais le vent ne me laisse pas terminer ma voile.

 

J’ai posé, j’ai tissé, j’ai posé le fil et le fil et le fil sur ma peau, une moitié sur mon torse, une moitié sur mon dos. Ma deuxième peau de fil de coton est la sœur du vent qui vient la caresser et me répéter vers le soir : « libres, libres, nous n’entendons qu’ainsi. »

 

 

3

 

 

 

 

Puis sur quatre volets Hamidou peint le troisième élément de sa transmission et me dit, en insistant ici sur son caractère extrêmement grave et fondamental, de « noter ce qu’il a écrit ». Voici : « ici j’ai fait venir le Chant des Femmes aînées. Elles ne donnent ce Chant que la nuit ; en plus elles le dansent à pas lents. Au dessus d’elles j’ai « écrit » les étoiles [qui sont une des figurations-localisations des ancêtres], car ce sont les étoiles qui donnent aux Femmes aînées force et pensée pour chanter ce Chant ».

 

 

 

 

En écho-réponse, sur les deux volets suivants j’ai déroulé le fil des métaphores de ce poème en prose d’un paragraphe. Mais ce ne sont pas des métaphores. Ce sont des actes réels :

 

Sur les montagnes dansent les étoiles. Sur les épaules dansent les rêves. Nuit au souffle vaste et lent, nuit qui danse sous le pas des étoiles. Sur les bras dansent les travaux de la veille. Chaque pas est une parole, parole, parole que seules savent chanter les femmes, sombres sur la terre, et les étoiles dansent sur leur chant.

 

 

4

 

 

 

 

Or sur les quatre volets suivants Hamidou a continué d’écrire-peindre et il ne restait plus de place que pour le colophon. Il m’a dit de « noter ce qu’il a écrit », que voici : « c’est le chant des hommes ; ils ne chantent que le jour ; ils dansent avec fougue ; le soleil leur donne son énergie ». J’ajoute ici que les chants des hommes sont ceux de certains initiés individuels dont les chants entrent en relation avec certains « esprits » pour des actions spécifiques, alors que le grand chant collectif des Femmes Aînées la nuit est un rite refondateur de la parole, donc de l’espace, donc de la personne.

 

 

 

 

En pré-écho et pré-réponse, sur les deux volets précédents, j’ai déroulé, comme un contrepoint à mon poème en prose pour le Chant des Femmes Aînées et en contrebas, ces deux courts paragraphes de prose poétique :

 

Sur les dalles dansent les hommes du soleil, chantent les hommes du soleil. Sur le plateau brûlé de soleil dansent les dures fratries.

 

Les têtes droites virent et dressent les roches qui dansent, feu de pierre et de gorge, et nous nous appuyons à leur danse, dans son ombre courte, plus proches du vide qui bourdonne au bord de la falaise.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

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Cinq danseurs, vache, chat et couple ( trois dessins de rêve arméniens)

 

Chez Sassi, le brocanteur du village, j’ai trouvé trois dessins au stylo à bille. En bas de chaque feuille A4 :  la date 1961 en chiffres arabes, une signature deux fois en alphabet latin et une fois en alphabet arménien, et en langue et alphabet arméniens la mention « j’ai fait ce dessin comme je l’ai vu dans mon rêve ».

Et j’ai accompagné chaque rêve d’un poème à Veyne le 24 octobre 2019 avec sa calligraphie en format A3 sur Fabriano Liscio 250g à l’encre de Chine et à l’acrylique.

Car le rêve sait parfois traverser les mers sombres de la mémoire et tutoyer leurs tempêtes.

 

Yves Bergeret

 *

Les poèmes de ce triple rêve arménien se lisent en italien dans une traduction vive et brillante du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/11/18/tre-sogni-armeni/

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1

 

 

 

 

J’ai vu qu’à l’herbe aussi

la vie sait donner sa voix.

Drue l’herbe ambiguë pousse

aussitôt jusqu’au zénith.

Un chat dressé sur ses pattes arrière

tète le pis de la vache énorme

que gardent nos ancêtres

en plein milieu de la pâture.

La vache est le passé, monstrueux, abusif,

et le chat le tire par le pis

vers les enfants qu’auront nos enfants.

L’herbe dit « courez, courez plus vite,

avant que le passé et moi ne vous étouffions ».

 

 

 

 

 

2

 

 

 

 

J’ai vu de profil

le couple impossible, assis princièrement,

entouré de courtisans debout.

Il écoute le message étranger

qui n’arrive pas à entrer dans le dessin.

Il faut au couple du cérémonial exotique

et de l’affabulation pour ne pas mourir

dans la dévotion réciproque,

je veux dire dans la dévoration réciproque,

couple littoral noir

avec des écueils tombés d’une ciel de haine.

 

 

 

 

 

3

 

 

 

 

J’ai vu les silhouettes de cinq danseurs

en haut de la montagne.

La montagne est toute pliée

car elle tient difficilement sur la feuille.

Au centre de la montagne un lac.

Dans le lac, le reflet d’un péristyle grec.

Les danseurs à force de piétiner ces rites coinçant

en exhument de l’humanité.

 

 

 

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C a r è n e, Poema en espace et en danse contemporaine

 

 

A propos d’une version de Carène avec danse et musique contemporaines

créée à la Commanderie, d’Elancourt le 7 novembre 2019

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Rappelons-le bien, Carène n’est pas, déposé en encre noire sur les pages blanches d’un livre, une vision statique extatique, ni un précieux accomplissement de joaillerie de langage délicat ni le portrait d’une personne en quelque état d’âme devant son miroir. On l’a clairement vu le soir du 7 novembre à la Commanderie, à Elancourt. Carène, poème dramatique en cinq actes, titre et sous-titre bien clairs, n’est-ce pas ?, Carène est une traversée de l’espace.

 

Quel espace traverse-t-il ?

 

Dans leur langue les Italiens ont la chance de disposer du mot Poema : vaste poème à action dramatique, avec une narrativité affleurante et une sorte de souffle épique. Carène est un Poema.

Ce Poema quitte franchement son port d’attache qui aurait pu être engoncé dans la dureté minérale de la féodalité et de la pauvreté aliénée.

Il traverse la soumission assourdissante à l’ordre féodal, il la transperce, les chiens aboient à ses trousses, il ne se retourne pas.

Il traverse le désert sableux et stérile du Sahara, il traverse la double décennie aride où mainte jeunesse est harcelée pour apprendre à prier les dieux iniques, à obéir et à consommer.

Il traverse la mer en tempête et les nouvelles effrayantes épreuves qui finalement exaltent et libèrent la volonté, l’autonomie et le courage.

Il traverse l’épaisseur puante de la bêtise et de l’arrogance.

 

 

 

 

Tout comme déjà en 1956 le « Chant des adolescents dans la fournaise » de Karlheinz Stockhausen a traversé deux décennies de feu et de sang : le compositeur, juste après les horreurs de la seconde guerre mondiale, démultiplie dans les effets de la musique électro-acoustique le récit emprunté au texte du Livre de Daniel dans la Bible et prononcé par une voix de garçon, ci et là démultipliée elle aussi électro-acoustiquement. Comme Cheval Proue qui est l’ouverture de Carène, le Chant des adolescents affirme l’élan inébranlable du récit, du grand récit et la force intransigeante de l’espoir. Et justement en ouverture de ce soir du 7 novembre à la Commanderie d’Elancourt ce sont les adolescents qui au Collège Ariane d’Elancourt ont lu Carène six mois avant et travaillé à partir de ce Poema, ce sont eux qui lisent leurs propres textes, les textes qui en sont nés. Transmission traversant l’espace dur, l’espace rétif et violent de notre monde. Et avec eux qui traverse cet espace ?

 

 

 

Qui traverse cet espace ?

 

Poème dramatique Carène dit et accompagne et encourage et précède et suit le voyage de quelques migrants du Sahel. Des héros. La totalité de leur personne traverse l’espace.

 

Carène est élancé et porté par la voix de l’Ancien, Chroniqueur immobile, qui enchaîné par sa servitude de « captif » ne peut quitter son hameau de pierrailles et de boue sèche dans le désert ; mais sa voix est si puissante qu’elle est la mère et la fille du vent, si forte et si puissante qu’elle est l’autre carène sonore, l’autre proue, aérienne, du cheval ruant mythique que chaque migrant enfourche, que chaque migrant est, que chacun de nous est et sera. La voix du Chroniqueur immobile traverse l’espace.

 

 

 

 

Qui traverse cet espace ?

 

La parole traverse, la parole en mouvement et en prise acrobatique de risque. Le propre de la parole n’est pas son épuisement dans la contemplation et son éblouissement dans un absolu azur infini. Laissons cette conception aux mystiques médiévaux et aux contemplatifs qu’a siphonnés le monothéisme. La parole est le sens naissant dans les vibrations des cordes vocales quand celui qui émet le son cesse de l’émettre pour crier sa souffrance ou sa violence, et cessant de crier ou pleurer, salue et interroge celui ou celle en face de lui qui émet aussi du sens oral : alors naît le dialogue, alors naît le débat, c’est-à-dire la parole. La parole ouvre l’espace en cantonnant en bas sur le côté ses ombres menaçantes ; elle devient le mouvement même qui met l’espace dans le large mouvement traversant toute violence et toute ombre pour bâtir commune demeure, adéquat commun projet, carène à lancer sur les eaux profondes. Sur les « gouffres amers », dit Baudelaire, va la parole, grande voyageuse, réelle et endurante, bâtisseuse jamais lasse.

Voilà pourquoi les cycles de poèmes du grand Poema Carène sont des brefs Poema successifs, naïfs mais dépourvus de doute, épiques mais dépourvus de sensiblerie, allant mais dépourvus de langueur.

 

 

 

 

Qui traverse cet espace ?

 

Le diseur dont la voix, portée de l’avant et à la proue de son risque dans le silence tendu, inquiet, assoiffé de la salle et des spectateurs, va de l’avant, sans trembler, en dynamique, en souffle et en reprise de souffle, chaque syllabe déposant une planche sur la structure de la carène de notre chantier naval. Le diseur est à l’avant du chœur, des gens ici présents, réunis en écoute et en attente, le diseur entraînant, envoûtant, enchantant, le diseur que le musicien soutient, précède et illumine en frottant ses cordes, c’est le violoncelle brillant et sensible d’Olivier Journaud ce 7 novembre ; d’autres soirs tel autre musicien, en faisant vibrer sa anche, en frappant la peau ou le bois ou le métal. Le diseur marche à l’avant du cortège de tous, traversant l’espace, il écarte les buissons et les épines, il piétine sable et neige, il signale la vallée de lumière et d’humanité que premier arrivé au col il offre aux autres par ses paroles claires.

 

 

 

 

Qui traverse cet espace ?

 

Le danseur traverse l’espace de crainte que fendent et ouvrent le Poema et la voix du diseur. Il est au creux de la parole ; son corps est comme un lent météore dans l’élan de la métaphore que le Poema et la voix du diseur élancent dans l’espace libéré. Mais il n’est pas comme le musicien dont l’instrument émet l’onde sonore cousine ou même sœur de l’onde sonore vocale du diseur. Car le corps mobile du danseur est silencieux. Il se meut en espace avant, après et en même temps que l’onde sonore, mais il n’est pas elle. Il est tout autre car il ne développe aucune pantomime paraphrasant le Poema. Il est hétérogène. Et c’est justement son hétérogénéité qui déstabilise encore plus fertilement l’espace que le Poema fend et ouvre. Le corps de Jérôme d’Orso ce soir du 7 novembre extirpe un espace tiers. Il l’excave. Par la gestuelle de ses mains, de ses jambes, de son torse, de ses bras, de son bassin, de son cou. Il y a effort tenace dans l’action du danseur et pourtant rien ne pèse ni ne rebute, aucun ahan ne se décèle ; du sens dans un lexique et une syntaxe corporels se délibère et s’organise, dans une rythmicité parallèle à celle du Poema de Carène ; du sens qui, parallèle, visionnaire, anticipant en éclaireur la diction ou la suivant à quelques secondes, donne contrepoint. Mais non pas donne uniment, car le corps du danseur reste constamment indépendant, un peu ailleurs et avec une très forte attractivité visuelle. Le danseur agit dans une sorte d’autre action de donner du sens ; sa gestuelle terrienne et aérienne à la fois, tellurique et solaire à la fois offre, suggère mais en même temps recueille sur son propre corps le sens de l’action humaine des héros du Poema.

 

 

 

 

Il me semble que Jérôme d’Orso danse le poème, dans la voix du diseur et dans le chant du violoncelle, en introduisant une quatrième dimension à l’espace du Poema. Le danseur est la sculpture vivante qui sort de sa gangue, comme un esclave que sculpte Michel Ange, et s’anime dans l’intuition visionnaire du flux des métaphores éthiques du Poema. Il traverse lui aussi l’espace : il ouvre un creux, un gouffre peut-être même, un creux bourdonnant d’humanité, entre les corps de chacun de ceux qui sont en scène et surtout dans l’immense onde du Poema. Certes dans ses modalités propres de danseur, il incarne le mouvement dynamique du Poema, comme dans leurs modalités propres le violoncelliste et le diseur : fugue à trois voix. Mais le danseur crée une quatrième dimension, où lui-même ne se trouve pas, ni ne se trouvent le musicien et le diseur, mais où le Poema peut, par exception, devenir une puissante incarnation de destin d’humanité, celui auquel le Poema rend hommage.

 

 

 

 

Merveilleuse est cette exception, car il se produit dans le geste du danseur auprès des mots du Poema un émerveillement d’ordre animiste : une proliférante cristallisation de sens, une cristallisation qui ne se fige pas mais fait voir, comme une apparition magique, de quoi notre commun destin humain est capable dans sa plus haute  dignité.

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

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Vifs remerciements à Juliette Belliard et Aurélie Buffel, professeures du Collège Ariane, de Guyancourt ; aux Itinéraires Poétiques ; à la Commanderie, d’Elancourt

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Les photos sont l’œuvre de San-Shu, poète et traducteur de Shanghaï

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