CHANTS OURALIENS, ou : la parole-espace

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

Carnet de la langue-espace témoigne sans répit de la dimension de langue et de parole qui fonde tout espace. Ce blog donne d’abord des textes de création nés du dialogue avec la parole constitutive d’un espace, parole devant laquelle on se trouve et avec laquelle on vit : dans les Alpes, au Mali, en Italie, ailleurs encore. Ce blog donne également des analyses de la relation qu’entretiennent avec leur espace natif la parole orale ou écrite et la parole par l’image, le plus souvent à fresque.

 

Comme la relation créatrice avec l’espace, qui est parole en sédimentation ininterrompue et effervescente, est le sujet de travail et de recherche de ce blog, la question de la pensée animiste se pose ici sans cesse. Car celle-ci est, dans un continuum d’interactions concrètes, l’échange constant, réciproque, polysémique et polyphonique, de la personne avec l’espace ; avec l’espace incluant bien sûr le visible et l’invisible, le présent et le passé et même le futur en gestation.

 

C’est ce dont témoigne et ce qu’analyse mon livre Le Trait qui nomme, transposition sélective et transmission complète de mes vingt-deux longs séjours au fil de dix années, seul occidental, au sein d’un peuple minoritaire animiste et sans écriture, les Toro nomu dogons, sur une montagne isolée dans le désert au nord du Mali. Ce peuple est uni, solidaire, très clairement conscient de sa responsabilité envers ce qu’il considère l’espace ; cette responsabilité est l’objet précis de la synthèse du dernier chapitre de ce livre. Voici son sous-titre : Pensées et usages de l’espace à Koyo. Ce peuple vit dans un dénuement matériel qui hors catastrophe sanitaire, politique (les razzias touaregs du passé, le djihad actuel) ou climatique le laisse totalement libre d’exercer l’amplitude et l’accomplissement de la parole.

 

Il est cependant entouré de forces réductrices et assimilatrices qui l’exposent à la disparition. Ces forces : la pression séculaire des nomades éleveurs Peuls dans la plaine de sable et de leurs très nombreux esclaves, les Tamboura ; une scolarisation alphabétisante et rationalisante si du moins elle est mal réfléchie, brutale et finalement colonisatrice ; l’influence de la transmission globalisante par des petites radios à transistors et les tout premiers indices d’un exode rural.

 

Ce peuple sans écriture mais au corpus oral considérable compte cinq mille locuteurs ; leur langue, que je parle, s’appelle le Toro tégu. La question se pose : lui et sa pensée vont-ils disparaître ? sans trace ? Non, le corpus d’œuvres sur tissu, papier et pierre que j’ai créées en dialogue avec lui est très important et a donné lieu, de manière délibérée de la part de chacun, à de très nombreuses transmissions. Est-il temps actuellement de sauvegarder une culture si minoritaire, y compris dans son aspect de micro-régionalisme, de particularisme local ; y compris s’il s’avérait que ce peuple vive selon une organisation archaïque de la société et du monde, archaïque car répétitive et en quelque sorte crispée sur des mythes originels refondés au moyen de rites profondément conservateurs ? Oui, on sait d’ailleurs la responsabilité dynamique du groupe des Femmes aînées qui chantent à Koyo les rites nocturnes ; oui, on sait qu’elles ont la capacité d’accroître le réel en y incluant de nouveaux éléments par des chants nominateurs qu’elles créent ensemble et chantent-incantent à toute la communauté dans ces rites nocturnes.

 

Je remercie ici l’éditeur Alfio Grasso, de Algra editore, qui a eu l’audace de publier en français et italien Le Trait qui nomme ; je remercie le collectif des traducteurs italiens, conduit par l’admirable Francesco Marotta ; je remercie l’UNESCO et en particulier Yasmina Sopova qui a toujours activement soutenu ce dialogue de création, d’écoute et de transmission. Je remercie tous ceux qui ont pris et prennent part à cette intense transmission.

 

*

 

Le Trait qui nomme contribue à poser deux questions. D’une part qu’est-ce qu’une « littérature », cet étrange artefact de mots et de phrases, notion d’usage récent supposant une certaine mise à distance du réel avec des personnages généralement, avec une action, avec un décor ? D’autre part quel est l’intérêt de sauvegarder une parole singulière d’un peuple minoritaire dont la culture et l’existence même seraient en voie de disparition ? Cette double question, cruciale, se pose dans un autre livre.

 

Il se trouve que je viens de terminer lecture d’un travail capital porté à l’écrit et édité en français il y a peu. Il s’agit des Chants ouraliens, traduits admirablement depuis le finnois et les langues finno-ougriennes par Gabriel Rebourcet et publiés en 2006 dans la collection L’Aube des peuples, chez Gallimard. Gros volume : 700 pages. Voici ce dont il s’agit, qui est, dirais-je, tout l’inverse d’un livre de « littérature » : voici la sédimentation qui a fait ce livre. En 1840 Antal Reguly, hongrois âgé de 21 ans, arrive à Helsinki et y apprend le finnois ; l’année suivante il part à Saint Petersbourg apprendre des langues finno-ougriennes ; enfin il part en Sibérie en 1843. Il y reste quelques années, dans des conditions de vie extrêmement difficiles. Il meurt de la tuberculose en 1858 à Budapest. Il a été le premier d’une « école » de jeunes savants, en pleine émergence émancipatrice des cultures nationales minoritaires en Europe, au milieu de ce siècle-là. Il part collecter bien au delà de la Finlande, l’Estonie et la Hongrie les éléments oraux de la mystérieuse et très ancienne civilisation finno-ougrienne. Il en reçoit de multiples transmissions orales en Sibérie et surtout de part et d’autre de l’Oural. A l’ouest de cette chaîne montagneuse, la russification et la christianisation orthodoxe commencent à s’approcher ; à l’est de ces montagnes rien de tel. Ses collectes sont enrichies de quelques autres collectes, extrêmement difficiles à réaliser ne serait-ce qu’en raison du climat, par ces autres jeunes savants surtout finlandais jusque vers 1900. Les collectes sont transcrites, parfois éditées, très lentement. Les éditions solides et savantes, incomplètes encore, ne commencent en hongrois, allemand et finnois que vers les années 1950 et même plus récemment.

 

Gabriel Rebourcet a porté son choix sur les « Chants, poèmes et prières » des peuples Mordves à l’ouest de l’Oural et Vogoules et Ostyaks à l’est. Il s’agit toujours de textes oraux, dits en rites scandés parfois dansés et théâtralisés par des diseurs et diseuses ici identifiés et nommés ; ces textes sont aboutissements temporaires de créations collectives ininterrompues depuis des décennies voire des siècles, de rite en rite. La relation au réel de la toundra, au réel des très puissants fleuves, au réel de la glaciation hivernale, au réel de la faune vigoureuse ne laisse place à aucune mélancolie. La parole performative psalmodiée provoque et séduit l’ours, frère agressif, divinisé et effrayant de la personne humaine ; elle harangue le poisson du fleuve ; elle vole en compagnie de l’oie sauvage et de la grue aux ailes bruyantes. Toute la population animale et humaine est, animisme chamanique oblige, de nature divine et en métamorphose fréquente. L’oie sacrée choisit au milieu du fleuve un îlot de roseaux pour pondre et couver trois œufs dont l’un en craquant hurle le grognement de l’ours divin : car c’est lui qui éclot alors et qui continue l’action épique entreprise depuis vingt strophes par des personnages aux identités et aux contours mobiles. Les « changements à vue » sont époustouflants, l’action continuellement dense ne s’arrête jamais. La langue elle-même rebondit dans les ritournelles de la scansion, la contradiction n’est pas une erreur, La parole dite est continuellement un pouvoir en acte et le réel en danse.

 

Dans ce livre magnifique je retiens en particulier un Cycle de l’ours (vogoule) en une centaine de pages réunissant quinze poèmes extraordinaires et un Cycle de la noce (mordve) de soixante-dix pages en vingt-cinq poèmes. Et voici qui est déroutant pour un « lettré » occidental et à retenir pour le devenir de nos « littératures » écrites : certes l’hyperbole épique est présente partout, mais aussi le réalisme rude et cruel de la vie dans la toundra, mais aussi le contre-récit de prudence pour dénigrer la mariée ou les convives ou le fiancé afin d’assurer en fait la prospérité du nouveau foyer et éloigner les mauvais démons accapareurs et toxiques : le retournement de registre, de fonction, d’action, de lieu est constant. En somme l’intelligence est partout dans ces collectes extraordinaires.

 

Ce livre pose avec la plus grande acuité des questions centrales sur ce qu’est un texte, un auteur, une littérature et une culture. Ces questions, mon livre Le Trait qui nomme les aborde sans cesse. Également elles surgissent à toute page de l’admirable projet de Monchoachi, qui a commencé à réunir en édition imprimée en plusieurs tomes l’oralité créatrice de tous les continents, sous le titre de Lémistè.

En effet : qui est l’auteur de Chants ouraliens ? Les diseurs de la mi dix-neuvième siècle ? Non. Les collecteurs finnois qui ont convaincu les diseurs et pris en note leurs dictions ? Non. Leurs premiers éditeurs savants à Budapest, Helsinki ou Berlin ? Non. Gabriel Rebourcet qui a sélectionné, traduit en français et accompagné de très utiles et précises notes ? Non. Tout simplement la question de l’auteur ne se pose pas. Chacun a sans aucun doute laissé sa marque. Mais le « chant » est d’une origine extrêmement ancienne et est le bien de tous ; il est très ancien et/ou dû à une spécificité unique du monde finno-ougrien qui déborde la « littérature » et en renverse sans arrêt les notions de décor, de personnage, d’action, de distanciation. A mes yeux de lecteur actuel, il n’est en rien « ancien »; au contraire il jouit d’une force considérable de présence : il est constamment vertébré car il est fonctionnel c’est-à-dire rituel pour des circonstances précises dans les besoins et les urgences de la très difficile vie quotidienne. Il m’est également fonctionnel car il prend sans cesse au dépourvu mon confort de lecture « littéraire » par de constants effets de surprise, par de constants coups de théâtre, par de constantes métamorphoses. Il me sort de la rationalité linéaire et de la pensée eschatologique et me remet en phase avec la jubilante richesse de la pensée animiste ; il me hisse hors de l’écriture distanciante et me rend à la liberté aérienne de l’oralité.

 

La métaphore des vertèbres est ici adéquate. Car ce gros livre montre très clairement que chaque Chant est la très souple colonne vertébrale d’une communauté orale et disante : il est nécessaire de dire le Chant, de l’écouter dire ; ce qui est dit est la chair et les vertèbres de cette communauté, tout est mobile dans le flux de l’énonciation car les contours des acteurs changent et se transforment au fil de la diction, les hauteurs du paysage et du point de vue, ciel, zénith, herbe drue, remous du fleuve ; les pêches robustes dans les remous du dégel s’accomplissent dans une diction haletante et d’un coup de sabre un homme-ours ouvre une brèche par où l’eau dégelée dégorge vers l’océan arctique. Le fil de la diction performative est vital car il moule le réel et, évidemment, la personne humaine, tant diseuse qu’écouteuse. En somme ce long livre est un très puissant frère du chœur de la tragédie grecque antique : le chœur, sous et avec l’émotion participante du public, y chante et danse son débat quotidien avec les dieux coléreux, tandis que de sa masse mobile émergent un protagoniste, un deutéragoniste portant le temps de quelques strophes un masque provisoirement identifiable ; puis le protagoniste rentre dans les remous du chœur, délaisse son masque qu’un autre choriste, protagoniste à son tour, portera en d’autres couleurs et d’autres fonctions variantes.

 

Ces « chants, poèmes et prières » ont été recueillis, surtout à l’est de l’Oural, avant toute russification, avant toute évangélisation orthodoxe, avant toute imprégnation scientifique rationalisante. C’est alors, c’est ainsi que le puissant et impressionnant balbutiement que l’on entend de la bouche de l’initié songhaï en transes dans les films de Jean Rouch, que l’on entend dans de nombreux enregistrements ethnomusicologiques de transes sibériennes de par exemple la collection Ocora, cesse d’être un flux de borborygmes opaques mais devient une succession de splendides et vigoureux poèmes où les porteuses de parole, les transmetteurs de parole tutoient l’ours, monstre émotif et généreux, dans un dialogue fluide et toujours en mouvement vers l’intentionnalité de l’énergie de vivre.

 

Finalement ce livre montre que le « personnage principal » (une des notions les plus puissantes de l’artefact « littérature ») n’est ni quelque dieu caché ni telle personne humaine ni bien évidemment l’auteur mais est la parole, roulant sur elle-même, parole aux foisonnantes péripéties, aux enivrantes répétitions, parole qui moule sans cesse la personne, les instances invisibles, la nature réelle, la vie, l’espace. L’espace est parole en remous.

 

*

 

Par un seul mot on nous fit naître

dans les trois villes

au huit mille hommes,

aux écuelles, poêlons de terre,

qui défendent notre mer basse,

basse mer, à son embouchure,

 

nous avons vécu notre vie

dans les trois villes

aux huit mille hommes,

aux doloires, poignards de corne.

 

Par un seul mot on nous fit naître

sur les trois rivages de sable

aux églantines, merisiers,

par un seul mot on nous fit naître

dans trois villages

aux merisiers, aux églantines.

 

Or qui déjà le défendra

le redan haut de cette ville,

petite ville, bourg des hommes,

les huit mille hommes,

aux écuelles, poêlons de terre ?

D’ailleurs qui loge, qui habite

le haut redan de ce village ?

 

C’est mon frère, vaillant héros,

gaillard-au-bonnet-blanc-de-neige,

c’est mon cadet qui vit féal,

coiffé du bonnet blanc de glace,

c’est mon frérot qui vit sur place.

 

Qui donc a emboîté huit charges

de poutres, merrains écorcés,

qui les a chargés, jointoyés

les huit merrains taillés au fer ?

C’est mon frère aîné, bon féal,

barbe-en-patin-de-pin-cambré,

c’est mon frère qui l’a bûché,

barbe en patin, mélèze arqué

comme le patin du traîneau…

 

Début (page 599) du Chant (ostyak) de la tribu de la rivière Nadym

(traduit par Gabriel Rebourcet)

 

Plus loin le dégel du fleuve Ob (page 659) dans le même Chant :

(traduit aussi par Gabriel Rebourcet)

 

Ainsi nous passons tous les jours

d’un long hiver, le temps de neige ;

notre père, très haut seigneur,

fait venir le vent à gosier,

le vent de goule à chaude gorge,

il lève le vent de la langue,

vent de langue, le vent docile :

il fait le temps doux de l’estive,

ouvre l’été, temps de merveille.

 

Voici le temps où fond la neige,

nous y voici, la glace fond.

Sur les cimes, par-dessus l’Ob,

la rivière tant nourricière,

sur les crêtes hautes de l’Ob,

riche à foison de bon poisson,

la glace juchée à la cime

il la lève et dresse sa tête,

le collet de glace à son col

soudain le lève et le redresse :

vers le tréfonds de notre mer,

la giboyeuse, poissonneuse,

il bouscule la glace prise,

glace d’hiver couvrant le fleuve,

sur le chemin de grand voyage,

la route heureuse des fillettes

il la bouscule sur la sente,

la voie joyeuse des garçons.

 

 

 

*

***

*

 

 

Douki

L’homme à la grande paume, Dembo Guindo (nous le connaissons déjà ici : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/02/26/paume/) monte avec moi le 14 août 2004 sur une autre montagne que la sienne dans son désert. A plusieurs heures de marche par la plaine de sable. Il l’appelle Douki. Plus personne ne l’habite depuis des siècles. Le lendemain il dessine sur un petit « Cahier de dessins » de 22 cm de haut par 17, à l’encre de Chine et au pinceau, ce que je montre ici dans l’ordre où il l’a fait. Il me donne ce Cahier et me dit « d’écrire ce qu’il a écrit » ; en ce difficile 3 avril 2020 je le fais ici.

YB

On lit en italien ce poème dans une traduction lumineuse du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/04/05/sulla-montagna-di-douki/

 

 

1

 

 

 

 

Nous sommes montés par le tracé du milieu.

Le haut est un plateau.

La paroi est presque verticale.

A gauche c’est le tracé de notre volonté.

A droite c’est celui des ancêtres nés à Douki.

Ils ont accompagné notre montée.

Ils nous regardaient sans avoir encore décidé

s’ils nous accepteraient là-haut.

 

 

*

 

 

2

 

 

 

Quand même à mi paroi

nous avons bien fait de nous asseoir

dans un abri d’ancêtre sous un surplomb.

Au centre les trois pierres pour poser

une marmite de terre sur des braises.

Autour cinq yeux écarquillés.

D’ailleurs ce sont cinq oreilles.

On nous observait et nous écoutait.

Et nous aussi écoutions et observions.

Dans le vent violent les oiseaux faisaient

grand effort pour rester en planant

à notre hauteur. Soudain ils ont plongé

vers le bas de la paroi. Les ancêtres

les avaient libérés en leur disant

que nous pouvions continuer l’ascension.

 

 

*

 

3

 

 

 

 

Ce sont les pierres plates au sommet

que nous avons choisies, peintes et dressées.

Nous avions décidé de donner salut

à la force de la vie de Douki.

Toi tu as peint tes lettres

qui font germer tes mots.

Moi j’ai inventé des signes que j’ai peints.

Ces pierres font germer notre pensée

et jaillir l’eau de la parole dans le désert.

Nous avons bien installé et calé les pierres.

Elles enjambent la mort.

Elles font arc par-dessus la peur.

Très légèrement courbes parce que

nos arrière-petits-enfants

viendront y boire.

 

*

 

4

 

 

 

 

Les oiseaux sont revenus.

Heureux de nos pierres.

Ils sont allés planer très haut.

Vraiment très haut.

Ici j’ai tracé ce que les oiseaux ont vu

du haut du ciel : les très profonds ravins dans

la montagne de Douki et dans celle de Koyo

se sont mis en parallèle

car ils allaient soulever nos montagnes

et les faire danser ensemble,

chacune dans son pas,

dans la germination et la gestation

de la parole qui soulève tout.

 

 

*

 

5

 

 

 

La parole est un arbre.

Nous sommes les fruits de l’arbre

qui croît dans les exhalaisons du vent

et dans les strates de la montagne.

 

 

*

 

6

 

 

 

C’est le sommet de Douki.

Avec nos pierres. Qu’il a avalées.

Le sommet est une coquille,

sa bouche s’est refermée

sur nous qu’elle mange.

 

 

*

 

7

 

 

 

 

Partout à Douki, des singes.

Ils nous ont observé férocement.

Bienheureux. Amis féroces.

 

 

*

 

8

 

 

 

 

C’est toi ou moi.

La personne humaine.

L’axe vertical de la parole, tronc

plein de sève, depuis un talon

jusqu’à l’œil unique

qui voit tout,

depuis ce même talon jusqu’à la bouche

qui dira tout

quand toute oreille sera ouverte.

Nous avons deux bras qui sont

des feuilles de la parole.

Nous avons une jambe facultative,

liane nerveuse pour

bondir dans la paroi.

 

 

*

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

*

***

*

 

 

 

 

 

 

Deux pierres carrées

 

On lit ce poème en italien dans une traduction d’une aérienne élégance, due au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/03/27/due-pietre-quadrate/

 

 

 

Ayant longuement voyagé

elles se sont arrêtées ici

et dans un mur de ma maison

fait de galets de rivière,

pudiquement séparées par un galet rond,

elles se sont calées haut.

 

Sûr, il y a plus d’un millénaire

quelqu’un les a taillées

pour qu’elles se montrent carrées.

 

Cubiques ? Difficile à croire.

 

Deux étranges paupières abaissées

depuis des siècles sur les yeux

de ma sentinelle dissimulée

tout là-haut dans le pignon.

 

Deux mystères (à mes yeux)

que régulièrement des abeilles

viennent flairer. Peut-être déçues

de trouver toujours porte close

mais inlassables patientes.

 

Deux sortes de cible carrée

que vient cogner le père du vent

et le fils du soleil chacun son tour

et alternativement de leur main gauche

et de leur main droite.

Ou même des deux mains ensemble.

C’est très discret mais merles, pies,

hoche-queues, martinets ont besoin

de ce rythme pour harmoniser leurs

mélodies en contrepoint des siècles humains

et des distiques des jours et des nuits.

 

Ou en contrepoint des songes

et des longs récits des habitants de ma maison

actuels et passés, allez, il leur faut

ce double tympan calcaire

pour que le désert et le fond du monde

viennent poser leur oreille

et entendent la beauté qui toujours

sommeille et veille en nous

et s’appelle la parole.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

*****

***

*

 

 

 

Le Dessin qui dit

 

Poème d’Yves Bergeret, écrit le 17 mars 2020, avec sept dessins à l’encre de Chine et au pinceau, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Yacouba Tamboura à Bamako le 22 août 2004.

On lit ce poème en italien dans une limpide traduction du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/03/20/il-disegno-che-dice/

 

 

Le 5 juin 1913, avec les peintres Malevitch et Rozanova, les poètes Khlebnikov et Kroutchionykh publiaient à Moscou en 800 exemplaires, 40 pages au format 19 cm de haut par 14, l’admirable Igra v Adou (Jeu en enfer). Chef-d’œuvre du futurisme russe. Vigilante et vigoureuse prémonition des guerres et révolutions du siècle passé.

 

Et maintenant Yacouba Tamboura, avec les poseurs de signes de Koyo, est proie de la pire et plus sanglante violence, celle du dogme fanatique et de l’arme blanche. Comme en Europe bêtise et violence rongent profondément les esprits non clairs, maladie étrange ronge les corps.

 

 

 

 

*

 

 

1

 

 

 

Valeureux

jeu de cartes

encage le diable

chante face au vide.

 

Carte du joueur

petit miroir de carton

tire son échafaudage

sur les marées les plus

crasses, les plus acides

de la vie.

 

*

 

2

 

 

 

Sur le sable je crée l’oiseau.

Cou vers la mort.

Enflant son corps.

Dos diamant du chant.

Contre le vide je crée l’oiseau.

 

 

*

 

3

 

 

 

Deux soleils jumeaux m’escortent.

Entre eux je tends ma voile.

 

 

*

 

 

4

 

 

 

Ma voix va

par la ville obscure.

La place centrale

à chaque midi bisse ma naissance.

 

 

*

 

 

5

 

 

 

« Descends, m’a dit Virgile ;

les débris de terre cuite

se réveilleront sous nos talons ».

Les ancêtres redoublent de joie.

 

 

*

 

 

6

 

 

 

Sortilège qui prit froid.

Bourru poignard.

Moignons de doigts.

Je siffle : tout ce bric à brac

fera oiseau

à cœur d’acier.

 

 

*

 

 

7

 

 

 

Illettré suis-je…

Qui me dit illettré ?

C’est moi qui ramifie

la pensée

par les branches de plein vent.

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

Arbre

 

Poème écrit par Yves Bergeret le 8 mars 2020, avec neuf dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Belco Guindo à Bonko, sur le haut plateau de la montagne de Koyo, le 22 juillet 2005.

On lit en italien ce poème dans une traduction d’une beauté dense et radicale, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2020/03/10/arbre-lalbero/

 

 

1

 

 

 

Il y a des étoiles dans le ciel

et des montagnes sur le sol.

 

Il y a des arbres, très peu,

dans les étoiles et les montagnes.

Entre montagnes et étoiles vont les racines.

Elles peuvent servir d’échelles.

Leurs barreaux percutent en rythme le vide.

Cette percussion est le récit du monde.

 

 

2

 

 

 

Des personnages faibles,

aux épaules inarticulées.

Certainement ils attendent.

Ils montent les bras et baissent les bras.

Tout à fait immobiles par ailleurs.

Ils n’ont jamais appris à voler.

Ils ne sont pas sur le sol.

Ils sont sur le miroir,

le miroir lisse de leur gesticulation.

Ils croient qu’ils voient dans le miroir.

Par le miroir ils croient qu’ils voient

les étoiles et les montagnes.

 

 

3

 

 

 

Poussé par sa propre sève

le récit est une main

très grand ouverte ;

ses multiples doigts étirés dans la nuit

touchent les tréfonds du courage,

remuent les graines de la vie

qui sont les perles noires de diamants-mots.

 

Le centre de la paume est un carrefour.

Pas une clairière. Un carrefour.

 

 

4

 

 

 

Jamais miroir ne saurait être carrefour.

 

Les graines sèchent à plat,

c’est le savoir-faire que l’on reconnaît aux miroirs :

séchoirs.

 

 

5

 

 

 

 

Les gens aux épaules tristes cherchent.

Ils veulent trouver les barreaux de l’échelle.

Ils veulent monter et aller ;

sous la plante de leurs pieds

qui n’ont rien où marcher

ils sentent bien l’air battre en rythme.

Ils clament « poignard »

puis « couteau » puis « harpon »

mais rien ne se rejoint, tout cela glisse

sur le miroir, rien ne va se lier

et le vide entre eux tous n’a pas d’oxygène.

 

 

6

 

 

 

 

Le sixième jour l’un dit (car il avait vu) :

« il existe l’arc-en-ciel.

Il est doué d’existence.

Il pénètre le ventre languide du temps.

Au dessus du ventre, cela je l’ai bien vu,

l’un de nous est déjà arrivé tout en haut.

S’est retourné, là-haut le vent souffle.

Il tient de ses mains neutres

un grand voile qu’il peut laisser retomber

sur le ventre ».

 

 

7

 

 

 

Vers l’arc-en-ciel

et la bouche du ventre

se forme le nuage.

 

Le dessus du nuage est un pré.

L’arc-en-ciel s’y resserre

et s’y tend comme un ressort.

 

Le rythme des barreaux d’échelle

ne faiblit pas. Il y a de l’harmonie en lui.

L’un d’entre nous tend entre ses doigts

une herbe noire et souffle sur elle.

L’herbe vibre.

L’herbe parle en avalant les couleurs.

Seule.

 

 

8

 

 

 

C’est l’herbe qui nomme les arbres, un à un.

C’est l’herbe qui distribue la lumière

et la paix. C’est l’herbe et le rythme

qui reprennent la chair du nuage

et l’étendent sous les pieds des êtres pâles.

L’herbe n’est jamais suffisamment toxique

pour dissoudre les mots « poignard », « couteau »…

mais elle tourne autour des racines

qui vaquent des étoiles aux montagnes,

mais elle accomplit que la personne humaine

est toujours un nouvel arbre, parmi les vents stellaires.

 

 

*

 

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

Paume

 

Poème d’Yves Bergeret, écrit le 26 février 2020 pour célébrer la première présentation du Trait qui nomme la veille au soir à Paris, avec seize dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, créés dans le déroulement où ils sont ici, au format 22 cm de haut sur 17, par Dembo Guindo à Bonko, sur le haut plateau de la montagne de Koyo, le 22 juillet 2005.

A cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/28/paume-palmo/ on lit la très vivante version italienne de ce poème, due au poète Francesco Marotta.

 

1

 

 

 

 

Ton regard est mon rabot.

 

Mon corps est un bout de tôle,

tout vent y claque.

 

*

 

2

 

 

 

 

Il perd son crâne,

le dieu.

 

Il perd son titre,

le seigneur.

 

Il perd son cadastre,

le romancier.

 

*

 

3

 

 

 

A tous les étages

craque la prison du roman.

Entre les paliers

les marches s’éprennent

du trou dans le toit

et du gouffre sous la cave.

 

*

 

4

 

 

 

Avec une pince

je saisis la mort

par la nuque.

D’un sortilège

je jette au feu

notre pauvre peau de personnage.

Adieu, ma belle !

 

*

 

5

 

 

 

Saute l’unijambiste

par le travers de la montagne édentée.

Grimpe le manchot

par les écorces et les nœuds du tronc.

Germe dans sa clameur robuste

le bâtard né de la montagne et de l’arbre.

 

*

 

6

 

 

 

Je suis

tête à un œil,

chaudron renversé.

 

Le soleil m’est tombé

dans le front.

 

Je vais me mettre à penser.

 

*

7

 

 

 

J’ouvre toute grande ma paume.

Chaque doigt lèche

un point cardinal.

Le cinquième s’occupe

du feu sous la pierre.

 

*

8

 

 

 

Quant à mon torse

les cartes nautiques

et les encyclopédies grecques

s’y sont rangées

en s’écriant

à chaque battement de cœur.

 

*

9

 

 

 

Beaucoup d’enfants, mon ami.

Beaucoup de cruauté, mon feu.

Beaucoup de nids et de cris,

ma pauvre amie qui t’acharnes.

 

*

10

 

 

 

Alors j’ai lancé un grand cri

et le sol a basculé vers le couchant

en laissant apparaître deux pattes

sous son ventre blanc.

 

Alors j’ai lancé un grand cri

qui m’a transpercé la gorge

et la gorge m’a ruisselé

en cascade chantant

éperdument le monde.

 

*

11

 

 

 

Ma tête est deux fois pierre.

Une pour l’œil.

Une pour la bouche.

Pas de nez.

Mais oppressé

l’air,

mais agitées

la montagne

me supplie

avec brume,

la mer

avec écume.

 

*

12

 

 

 

Si ouverte est en ce douzième jour

ma paume que s’y lisent

les entailles des drames,

les plongeons de tout ce qui est naïf

et la cicatrice mal suturée

entre toi, chienne aveugle,

et toi, bourru palefrenier.

 

*

 

13

 

 

 

Sûrement je finirai

par n’être que miroir

offert au ciel pour qu’il compte

les rides de ses nuages et les éreintantes

croisades de tous ses romans

dont tu es machistement fier.

 

*

14

 

 

 

Je veux une forêt sur la mer.

Je veux une bronchite dans le récit.

Je veux un rocher dans la cascade.

Je veux cent mille arbres.

Je pars respirer l’autre récit

qui me dissolve pied par-dessus tête ;

et alors l’œil sera ce que je suis.

 

*

15

 

 

 

Merci à la planche

qui dérive sur la furie des langues.

Merci à la paume

qui a avalé mes deux paumes.

Merci aux rides

qui se sont plissées

dans l’âme terreuse.

 

*

16

 

 

 

La paume

a quatre rivières,

a quatre douves vides

et beaucoup

beaucoup d’adieux

qui prolifèrent de joie.

 

*

*****

***

*

 

 

Le Métier de cartographe

 

Poème créé et calligraphié par Yves Bergeret à Veynes le 13 février 2020, sur trois diptyques en double exemplaire (encre de Chine et acrylique, sur papier 200 g Aquarelle Etival de Clairefontaine de 30 cm de haut par 40), et accompagné des photos de trois cartes de la Renaissance.

On le lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/15/il-mestiere-di-cartografo/  dans une version italienne du poète Francesco Marotta, qui sait combien la carte des langues et des pouvoirs est mobile et, parfois, ouverte.

 

*

 

 

1

 

 

 

 

Il ne serait pas faux de dire

que sa forme est celle de l’air.

L’air visitant non sans quelque tendresse

des poumons, un peu partout,

ici pénétrant dans deux collines boisées

en plein hiver, quand les feuilles

croient être mortes.

 

Il aurait recueilli les routes du ciel

et les auberges où les vents se reposent

avant de retraverser l’océan dans l’autre sens.

 

Il est la mémoire du ciel,

tout ce que les générations ont suspendu

à la voûte, comme des chauves-souris,

le savoir, l’espoir, le grand rite,

le sanglant récit

en ses étapes et ses routes.

 

 

 

 

2

 

 

 

 

Il va par la lisière.

Il trace le bord des falaises

et pousse dans le vide la part de malheur

juste bonne à nourrir les poissons et les crabes.

Parfois il se pousse lui-même dans le vide,

se brise les jambes en rebondissant dans la pente

et reste accroché à un arbuste.

Les mouettes mangent son corps

et crachent dans les vagues ses bouts d’os.

Ainsi rebat-il le murmure et le vacarme du ressac.

 

Sa carte est hérissée de toponymes

car toute lisière tressaute,

enivrée de chaque chute sous l’aisselle

de la moindre falaise,

silex, fossiles, humaines fibules

et tortueux évangiles auxquels nul jamais

n’a cru.

 

 

 

 

3

 

 

 

 

Mais enfin, pourquoi monte-t-il

sans fin des pierres oranges depuis le fond du feu ?

Elles lui retombent sur les pieds.

Qui s’enflamment. Oui, mais c’est tout.

Et il remonte encore ces pierres

les unes par-dessus les autres.

Cela fait des murs. Entre eux

se tortillent des villages nains

traversés par des semi-remorques silencieux

surchargés de troncs de chêne.

 

 

 

 

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