Craquements ( quatre poèmes plus trois )

tous créés en double exemplaire sur diptyques horizontaux en format A3, de Tecnico 240 g de Rosaspina, encre de Chine et acrylique, par Yves Bergeret à Veynes, les quatre premiers le 26 septembre et les trois derniers le 3 octobre 2019

et tous traduits en italien par le poète Francesco Marotta dans une version particulièrement humaine et dynamique, que l’on peut lire grâce à ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2019/10/19/scricchiolii-craquements/

 

 

 

1

 

 

 

 

« J’ai pris en cisaille l’eau du ciel,

dit cette nuit le vent,

l’ai inversée puis versée

sur la nuque des plus hautes montagnes ».

 

En gelant l’eau en a fait des miroirs erratiques.

Plus aimant que jamais.

 

 

2

 

 

 

 

« Après l’aube je craque, dit l’eau dégelant.

-Après l’aube et après toi, l’eau, je craque,

dit la roche en essayant d’animer son visage de jour.

-Après l’aube et après toi, l’eau, et après toi, la roche,

je craque », dit la montagne éprouvant qu’elle est récit

aux mains caleuses et râpeuses s’appuyant au double fond

de la misère et de la splendeur humaines.

 

 

3

 

 

 

 

Craque le tonnerre.

Le ciel est plein.

il est l’armoire de l’esclave révolté

qui déplace, déplace, déplace son armoire

sur les truismes des maîtres lâches.

Révolte par trébuchement des fers et des bocaux,

fers aux chevilles,

bocaux empilés sur la tête,

bocaux tombent se brisent sur les fers,

c’est le tonnerre qui craque.

 

 

4

 

 

 

 

Le bateau craque.

La maison craque.

Le plateau scénique craque.

La même tempête pour trois,

salvatrice ou naufrageante.

Le même timonier frêle,

oreilles bouchées à la cire,

coeur toujours à l’affût

de la boussole, de la clef

et d’un texte mieux mature.

 

 

5

 

 

 

 

La glu des menteurs voulut

m’entraver les jambes

mais le soleil et moi qui sautons

par-dessus la putride colline académique

rions comme des fous.

 

 

6

 

 

 

 

A coups de gong

à coups de syllabes

à voix profondes

je découds la tunique de ferblanterie

dont mille compromissions

tentèrent d’étouffer mon torse.

 

 

7

 

 

 

 

Plusieurs fois on a sonné à la porte :

il n’y a personne.

 

Encore une fois. Tu dors. J’ouvre.

Au sol les traces

des semelles et du sang de la solitude.

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

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Huis clos, sédiments bancals et Trait qui nomme

 

 

 

1 Les charrettes, les modes de diction

2 La place du marché, le grand corps

3 Le muet massacre, la seule loi

4 Le Trait qui nomme, la constance sur le « giérin »

5 Le Trait qui nomme, la gêne de l’ « auteur »

6 Le Trait qui nomme, les académismes embusqués

7 L’élan oral, le tartre de l’héroïne

8 Le besoin du chant, le mutisme

9 Les phrases hameçons, les coups

10 Les plans inclinés, Ogo ban

11 Les huis clos, l’éruption

Les trois premières parties se lisent dans une traduction italienne, aussi précise que dynamique, du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/10/17/porte-chiuse-1/

 

 

1

 

 

Les charrettes, les modes de diction

 

 

 

 

La parole a eu en Sicile des porte-voix de sa liberté rebelle : les charrettes peintes, qui sont souvent de petits chefs-d’oeuvre. Il y a d’autres chefs-d’œuvre de couleurs et d’images sur l’île. Mais ceux-ci sont statiques et la parole y est contrainte : ce sont les retables, les fresques, les plafonds peints des églises baroques, les mosaïques romaines collées au sol comme des emplâtres, les fresques baroques de palais aristocratiques. Presque toujours contraints à louer le pouvoir, sacré ou féodal. Les charrettes ne sont en rien leurs parentes. Elles tressautaient sur les chemins caillouteux entre vignobles et oliveraies, comme de petits et très mobiles théâtres ambulants d’images peintes, héroïques ou bouffonnes, et de bouts de ferraille ciselés partout ; et puis on les décrottait et, s’il le fallait, on les utilisait au bourg pour les processions pieuses. Maintenant on en fabrique de minuscules pour les bambins des touristes ; ils les achètent. Parmi des lots de confiseries à la pâte d’amande. Voilà, l’insolente inventivité populaire, pleine d’humour, est rabougrie en un cliché touristique doucereux.

 

Rien de sirupeux dans mon poème sur cette Charrette ( le voici :https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/03/27/ce-qui-tremble-pres-de-limage/ ). On le lit au public, en italien, début août au Musée de la Charrette sicilienne, à Aci Sant’Antonio, au pied du volcan. Plus tard dans la soirée on lit aussi quelques pages du Trait qui nomme, près de charrettes siciliennes muséifiées. Outre brièvement ma voix, deux voix pour lire quelques passages : Roberto, acteur sicilien doué, à son mode (superbe voix grave, mais distrait cette fois-ci, se trompant de page, oubliant ce que nous avions préparé) et Alaye, Malien migrant, lisant ou plutôt disant à son mode (ayant préparé sans avoir besoin de l’écrire une traduction en bambara de certains passages que nous avions choisis, les prononçant, les yeux posés calmement sur le public, avec une concentration saisissante). Pour l’un, peut-être fatigué, le poème est une onde sonore dont le sens réduit à un peu de piquante frivolité enflamme son corps pour câliner l’auditoire ; pour l’autre le poème oral est un acte éthique qui demande à la fois gravité, ouverture et puissance de transmission ; Alaye a déjà lu ou dit avec moi en public plusieurs fois en Sicile, demi-improvisant ses transpositions en bambara ou en mandinké de strophes de mes poèmes ; il me dit qu’assumer de toute sa personne physique et spirituelle cette parole devant et pour l’auditoire sicilien est un moment essentiel de sa vie dans cette île.

*

 

2

 

La place du marché, le grand corps

 

 

 

 

Le téléphone sonne. C’est Dario, jeune architecte dont depuis quelques années j’avais remarqué à l’université de Venise l’intelligence originale et avec lequel de fortes analyses sur les espaces avaient été échangées. Il se trouve à l’autre bout de l’île, à côté de Palerme. Il voudrait me voir et travailler un peu avec moi. Nous trouvons le jour. Il voyage jusqu’à Catane. Nous choisissons d’aller observer et essayer de comprendre la place du Grand Marché de Catane même, aux fruits, légumes et vêtements. Lieu humain, s’il en est. Lieu où la voix humaine se fait entendre, s’il en est. Le matin, c’est marée haute. Voix très fortes, mâles, toutes en dialecte. On circule en brisures, hachures et bribes de labyrinthes entre les étals, sous les parasols bas géants, on crie, on achète, on vole, on se heurte, on rit, on crie, on porte des ballots et des cageots dans tous les sens. L’imbrication sonore et marchande est frénétique. Je ne sais pas si les gens sont satisfaits de cette agitation vibrionnaire.

 

Treize heures. Marée basse. Clients, commerçants et étals disparaissent. Le sol de la place grande est extrêmement sale. Six, seulement six, employés municipaux surgissent en vert et orange, deux petits camions poubelles, une camionnette balayeuse bruyante, six hommes verts et orange. L’un porte en bandoulière une machine à souffler les ordures au sol, extrêmement bruyante ; il pousse les ordures « dans un coin » : lequel ? il les repousse en fait « un peu plus loin ». Leur chef d’équipe hurle parfois, en dialecte. Personne ne peut saisir ses mots. Les six hommes sont les justiciers. Les toiletteurs du grand corps urbain quasi défunt, allongé au sol, carcasse et abdomen énormes. Ils le caressent, l’apprêtent, le nettoient. A la tombée de la nuit dans les coulisses de la place déserte, deux bandes de petits voleurs attendent le marcheur solitaire.

*

 

3

 

Le muet massacre, la seule loi

 

 

 

 

« Au 31 décembre vous serez dans une maisonnette de plain-pied, je vous laisserai l’argent pour l’acheter. Je vous laisserai aussi votre vieille voiture » leur dit Concetta, leur fille. Elle a trente-huit ans. Belle, intelligente, divers petits diplômes dont elle n’a jamais rien fait. Elle n’a jamais travaillé. Elle n’a pas l’intention de s’y mettre. Un peu avant ses dix ans elle a traîné un vilain rhume ; une analyse médicale lui a envisagé une allergie au gluten, banale. Depuis elle refuse d’entrer dans toute boulangerie et magasin d’alimentation. Elle envoie ses parents faire ses courses. Elle habite chez eux, dans une banlieue tranquille de Messine, une très grande maison, un vaste jardin. Il y a cinq ans elle est partie à l’autre bout de l’Italie avec un amant qui a rompu au bout de trois mois, effaré de tant de caprices tyranniques. Son élocution est presque incompréhensible. Elle exige de se faire sa cuisine seule avant les autres, interdit qu’on entre dans son lieu. Son lieu : une suite de quatre pièces sombres sur le côté nord de la maison. Elle est la seule à avoir un chauffage central, à vrai dire peu utile en Sicile. Elle se calfeutre, ne se lève jamais avant midi, se plaignant d’un sommeil gêné par les bruits de la maison et, diable, d’un effluve de farine ci ou là.

 

Les parents ? Tout juste la soixantaine. Ils ont acheté il y a plus de trente ans ce grand pressoir d’il y a trois siècles. Les charrettes peintes y apportaient le raisin. Ce vaste volume intérieur, ils l’ont modelé, rebâti, cloisonné, y ont créé des volées de marches et de très larges mezzanines. A l’achat le pressoir était déclaré comme bâtiment à trois pièces. Un contrôle fiscal assez récent a rectifié l’évaluation :  dix-sept pièces. Ils sont devenus professeurs aux Beaux-Arts, lui en gravure, elle en art du textile. Ils ont vibré aux lointains échos de Woodstock, ils ont aimé les happenings et la beat-generation, ils ont aimé les rencontres informelles d’artistes, la vie de groupe, l’éducation sans contrainte ; les liens avec leur foule d’amis artistes se sont faits et tous défaits, à la légère, sans vraiment se parler, à la liberté mélancolique. Leurs murs, leurs balcons intérieurs, leurs planchers variés sont couverts d’habitants immobiles, vieillis mais jadis intrépides : les œuvres d’art, jaunies, un peu poussiéreuses à présent, de toute une génération d’artistes siciliens post-soixante-huitarde. Un vrai musée, nostalgique. En somme l’œuvre de leurs vies.

 

Enzo, le père, élégant, élancé, rêve ; parfois il grave. Il a tellement fumé que les trois quarts de ses poumons sont maintenant du carton brun. Il survit avec une bouteille constante d’oxygène. Il est doux, ne hausse jamais la voix, tolère et attend. Rosa, l’artiste du textile, a une voix forte, une autorité définitive, s’inquiète de tout, gronde à l’occasion l’époux distrait. La terre s’arrête de tourner si elle se blesse un peu en manipulant ses pelotes de fils et ses aiguilles ; alors en tempêtant elle en parle des heures au téléphone. Parfois elle est drôle, toujours énergique tragédienne. Depuis une dizaine d’années des rhumatismes nouent ses articulations. Elle souffre. Elle le dit torrentiellement. Avec sa fille ses disputes sont épouvantables. Insultes, cris, hurlements, claquages de porte. Il y a cinq ans elle a fait un petit AVC. Le jour-même la fille est sortie en trombe de son bunker, a insulté infirmier, médecin et parents et leur a hurlé : « que personne ici ne se mette dans la tête que je serai l’aide-soignante de ma mère ». Puis elle a tourné les talons, est rentré dans sa petite forteresse en claquant à toute force la porte : trois œuvres d’art suspendues au mur sont tombées.

 

Les parents, vaille que vaille, ont imaginé qu’en s’en soustrayant ils résistaient à la féodalité sicilienne et aux usages insidieux de la mafia. Ils se sont repliés dans le lieu idéal qu’ils ont créé, ouvert aux seuls compagnons et compagnes à l’esprit libre, lieu pour une sorte de groupe artistique informel sans programme ni devise, où vivre est jouir ensemble du temps. Et leur enfant, ils l’ont laissé grandir, quasi dans la nature, sans contrainte ni règle. Eux-mêmes ont élaboré un art libre de vivre, sans discours ni injonctions. Un ami sculpteur passe parfois la soirée avec eux en soufflant dans une copie de didjiridu aborigène australien. Ils ont cru et croient avoir créé un havre de paix et d’amour, un « peace and love » où chacun sans parole fait ce qu’il veut.

 

La parole était vacante. La fille s’en est saisie : « laissez-moi la voiture, j’en ai besoin. Vous êtes faibles. Vous allez mourir bientôt. Vous avez fait votre temps ; moi je suis malheureuse. Cette allergie au gluten a détruit ma jeunesse ; maintenant je veux me promener, donnez-moi la clef de contact ». La fille maintient une pression de chaque instant. Elle vient de décider qu’elle vendrait la grande maison-pressoir car elle a besoin d’une rente. Elle a dit à ses parents qu’elle leur laisserait cinquante mille euros pour s’acheter une maison de plain-pied au fin fond de la campagne dans le sud de l’île ; « dans quatre mois, tout sera fait », leur a-t-elle crié.

 

C’est le soir, je suis avec Enzo et Rosa, dans leur vieille voiture dont ils ont obtenu d’user quelques heures ; nous visitons dans le sud de l’île les parages du village choisi par la fille. Comme je n’y comprends rien les parents pendant deux heures, en larmes, me racontent ces derniers événements, que je viens de dire. « Quel désespoir…C’est notre faute, nous avons raté son éducation ». Je les prie d’arrêter immédiatement ces autoflagellations, qui ne font que répéter les humiliations que leur fille leur inflige. Le passé est le passé ; mais maintenant il y a urgence et il leur faut s’organiser. Ils n’ont plus de force pour sortir de ce cercle vicieux. Je leur recommande de confier cette situation à une personne professionnelle de ce genre de conflit. « Penses-tu, elle a toujours refusé de voir un psychologue ! – Non, la question urgente est juridique. Allez voir un notaire ou, mieux un avocat spécialisé en conflits familiaux. Si l’homme de loi n’arrive pas à résoudre le conflit et à protéger votre vie dans votre lieu, il transmettra le tout à un juge aux affaires familiales, qui tranchera, avec force de loi, et peut-être prononcera une tutelle ou une curatelle ». Réponse : « ah, tu crois ? mais nous n’oserons jamais agresser notre fille, etc., etc. ».

 

Le lendemain j’appelle une assistante sociale sicilienne que je connais à Agrigente, et qui est amie d’Enzo et Rosa ; je lui demande conseil. Elle répond : « ah, comme c’est triste, ah, c’est dramatique, ah, quelle misère… – Peux-tu me donner l’adresse d’un avocat adéquat, afin que je la transmette à Enzo et Rosa ?- Ah, comme c’est triste, ah, c’est tragique». J’appelle à nouveau encore deux fois, sans obtenir le moindre renseignement. Puis j’appelle à Naples un psychiatre, d’origine sicilienne, que je connais assez bien et qui connaît très bien Enzo et Rosa. « Ah, c’est terrible, ah, c’est très délicat, ah, il y a tant de gens comme cela en Sicile ; écoute, je vais réfléchir ». J’appelle enfin un Sicilien, émigré à Bologne depuis six ans ; il a la cinquantaine, sa femme et lui sont biologistes. « Yves, toute la Sicile, est ainsi : il n’y a aucun accès réel et efficace au droit, aux services sociaux, aux mesures de sauvegarde et de protection de la personne faible. Certes une loi de protection sociale existe, mais elle n’est rien, absolument rien ; tout le monde, pas seulement la mafia, la considère comme une vague brume bouffonne et un peu honteuse qui glisse sur une terre ravagée de secrets sanglants, de luttes carnassières, d’affrontements de vrais animaux dont la cruauté est déchaînée. Les faibles sont écrasés, les forts triomphent toujours y compris de manière ignoble. Morale et loi sociale n’existent pratiquement pas, car la seule loi qui, à double face, gère l’île, c’est la cruauté captatrice et l’omerta. Parler ? Allons, parler est une erreur, voire un crime ». Dans ses Irresponsables qu’il publie en 1950 Hermann Broch fait avec éclat entendre les constants décalages de la voix brutale et âpre d’Hildegarde, de la voix indolente d’Andreas, de la voix frêle de la baronne, de la voix mesquine de Zacharias, de la voix particulièrement rude et pourtant digne de la servante Zerline, voix qu’il situe toutes, précisément « irresponsables », dans le grondant vacarme de l’Allemagne pré-nazie. En 2019 au centre de la Méditerranée, dans l’île on entend le poids mortifère du silence. Et ci et là des cris, comme des coups de griffe…

 

Enzo et Rosa savent pleurer. A l’occasion elle sait crier. Eux deux savent surtout se taire devant la force. Appelés au téléphone, mes deux premiers interlocuteurs savent émettre des phrases de reddition : elles s’évaporent dans le vide. La charrette peinte était un instrument bavard et ironique dont usait le paysan pour vivre de ses vignes et de ses oliviers ; couverte de petites peintures parodiques à motif épique ou féodal, elle allait sur les caillasses en cliquetant à l’inverse des carillons des angélus. Maintenant la charrette est sous vitrine, immobile et silencieuse, dans les salles d’un gentil musée. Dans la jolie cour du musée l’acteur sicilien n’arrive pas à donner aux spectateurs le sens et la sève de mes poèmes de rébellion et de dignité de vie.

*

 

4

 

Le Trait qui nomme, la constance sur le « giérin »

 

 

 

 

Dans la cour du musée, sous le grand palmier, après mon poème de la Charrette, je présente maintenant Carène, que j’ai publié il y a deux ans. Le poème-épopée des migrants du Sahel arrivant par la Lybie puis la mer en Sicile. Alaye en est un des personnages principaux : il a accompli ce terrible voyage. L’acteur sicilien, cette fois sans se tromper, dit Le Rêve d’Alaye, scène centrale de ce texte, Alaye, justement lui-même présent ce soir, la met en écho en la disant en italien et en bambara ; le public est extrêmement attentif. La voix d’Alaye ne tremble pas.

 

Puis je présente au public Le Trait qui nomme : le livre vaste et lent, multiple et tenace où je dis comment je suis entré très patiemment, initiatiquement en relation de création avec Koyo, le village dogon Toro nomu, tout au long de la décennie des années 2000. Nous lisons un extrait du passage central, Contrejour, en bambara, italien et français : le récit, y compris sa dimension symbolique, d’un terrifiant mais initiatique déluge de 2005, pendant la saison des pluies, sur la montagne de Koyo où je vivais avec les habitants du village. Le Trait qui nomme dit, par l’exemple de ce village singulier, ce qu’est cette Afrique noire de brousse profonde dont, au-delà du complet dénuement matériel, le système constant de pensée, de parole, de rite et de vie est si riche que nous avons, ici en Europe, beaucoup à en attendre, sans nécessairement tout accepter. Alaye est parti d’un autre village, de la plaine dans l’ouest du Mali, et d’une autre ethnie ; mais il est à son tour le transmetteur des formes de cette considérable humanité. Il le sait en toute conscience. Nous en avons cent fois parlé depuis six ans que je le connais. Carène est un des fruits de ce dont témoigne le Trait qui nomme : un des épisodes qui poursuit, d’étape en étape, le récit tragiquement épique de la grande histoire humaine. Alors qu’en même temps l’Europe trébuche sur un populisme raciste et haineux, et pas l’Europe seule, les Etats-Unis, le Brésil, la Russie… Alors que les maîtres de ces terres-ci essaient de vendre les âmes de leurs habitants à la marchandise. Au public réuni dans la cour du musée de la charrette, je le dis très clairement.

 

Roberto lit alors en italien les pages sélectionnées, se trompe malgré nos répétitions, mélange les paragraphes, saute des lignes, ouvre le livre à de mauvaises pages. Je dois aller me tenir debout derrière lui, qui est assis, pour reprendre en main la situation, et même lui indiquer du doigt les lignes à lire : presque un enfant qui bredouille et comprend mal ce qu’il lit. Quand c’est à Alaye de prendre la parole ou en italien ou en bambara, jamais sa voix ne tremble ; elle est ferme et claire, elle porte dans une des langues africaines de son immense mémoire de fils de l’oralité sa pensée et ma pensée d’hommes libres et modernes, attachés à la construction de la carène future dont notre monde en crise a besoin. La voix d’Alaye porte le récit du grand déluge initiatique de l’été 2005 à Koyo, où basculent les certitudes anciennes qui se transforment en créativité actuelle.

 

Ce soir, ce sont les premiers pas du Trait qui nomme dans le sud de l’Italie. La cour du musée est devenue un « giérin » de Koyo, une agora où la parole ouverte et en dialogue nous refonde tous. Sur cette île que le volcan menace chaque jour, que la violence primaire rigidifie en société féodale privée d’espoir où, me répète-t-on, l‘art de vivre est se taire. Je ne peux m’y résoudre. Le Trait qui nomme est un livre dense. La réflexion y est permanente. Elle montre comment le continuum de la pensée symbolique porte et crée le réel, donc l’espace, donc la parole, donc le lien, donc la personne. L’élan et l’intuition du poème, très proches de l’oralité épique, y requièrent le lecteur initiatiquement pour un lent processus d’assimilation, de maturation et de libération.

*

 

5

 

Le Trait qui nomme, la gêne de l’ « auteur »

 

 

 

 

Voici à présent trois mois que ce livre a commencé sa vie en Sicile. Le nombre de ses lecteurs est loin d’être insignifiant. Mais plusieurs échos siciliens que j’en reçois montrent une difficulté fréquente à aller de l’avant dans la lecture jusqu’au bout, patiemment, lentement, en progressive prise de conscience. Trop souvent on en reste à du pittoresque en survolant les premières pages, « au sensitif, à l’émotionnel », puis, de manière moins infantile, à la silhouette de ce brave poète aventurier qui prend bien des risques dans ce désert farouche. En somme c’est comme si l’absence d’exercice de la parole ouverte, sur cette île, l’absence d’exercice musculaire, nerveux, articulaire de la parole, la rendaient incapable de prendre part active et lucide à une recherche éthique ni à une réflexion ontologique qui requièrent un peu de souffle.

 

Mais, depuis ces trois premiers mois d’existence éditoriale du livre, ce désolant manque de souffle pour lire et pour comprendre ce que propose Le Trait qui nomme, je le perçois ailleurs aussi. Certes le livre rencontre de remarquables lecteurs et critiques, comme l’historien français de la décolonisation Romain Poncet, comme le poète et philosophe Francesco Marotta à Milan, comme le penseur et essayiste Antonio Devicienti juste au nord de Milan, à Varese : je le vois par leurs articles.

 

Il me semble que ce n’est pas seulement la longueur, d’ailleurs toute relative, du livre qui fait parfois obstacle à une compréhension vaste et profonde ; il me semble que c’est encore plus l’héritage occidental écrasant de la figure de l’ « auteur ». Non pas ma personne individuelle, banale comme toutes les autres. Mais cette sorte de nécessité christique, depuis le romantisme d’il y a deux siècles et strictement localisée à l’Europe et à ses extensions géographiques idéologiques, d’avoir, au creux de la solitude de l’individualisme démultipliée par l’impitoyable broyage humain de la révolution industrielle, la figure de salut voire de rédemption de l’« auteur inspiré », un peu visionnaire, bien sûr un peu poète, original et délicieusement farfelu, bien sûr intérieurement blessé ; cet « auteur » façonne du texte lettré comme un autre opium du peuple. Je vois bien que cette figure de l’« auteur » est attendue par l’acheteur de livres, est espérée comme un péché secret, comme une gourmandise, et tant pis pour le cholestérol, dans une nutrition de diète productiviste.

 

Alors, si on porte sur son nez ces lunettes très déformantes du « culte de l’auteur », on estime cohérent de s’arrêter où on veut dans le Trait qui nomme, de papillonner de ci de là, de humer. Sans s’apercevoir que dans ce livre l’« auteur » disparaît ou plutôt se métamorphose complètement ( mais justement c’est une des plus actives analyses de l’article de Romain Poncet. Voici le lien pour le relire : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/08/16/pratique-de-la-poesie-par-romain-poncet-sur-le-trait-qui-nomme/ ). Sans prendre conscience que cet « auteur » complètement remodelé, parvient, précisément parce qu’il est remodelé, à donner à entendre la pensée et la vie de l’autre, l’habitant de Koyo. Sans comprendre que ce sont les modifications réciproques des « poseurs de signes » de Koyo et de l’« auteur » qui ouvrent et développent l’extraordinaire dialogue de création que dit le livre. Et à nouveau je rends ici hommage à Victor Segalen qui a renversé il y a cent ans la notion et la pratique de l’exotisme, sans avoir toutefois la possibilité de parvenir au sein d’un Koyo thibétain.

*

 

6

 

Le Trait qui nomme, les académismes embusqués

 

 

 

 

Si on a l’honnêteté et, j’ose le dire, l’humilité de lire vraiment et jusqu’au bout Le Trait qui nomme on se rend compte avec évidence que ce livre, à l’exact opposé de la cruauté prédatrice et de l’omerta, est un livre de paix et de construction. Un livre de bâtisseurs : les Toro nomu, qui sont les habitants de Koyo, et moi. Si on lit jusqu’au bout, il n’y a aucune raison d’éprouver de l’inquiétude. Au contraire.

 

Mais il se trouve que ce livre bâtit la paix et notre demeure commune avec des méthodes, des outils et sur des terrains, qui ne sont pas habituels. Saint John Perse bourdonne des alizés atlantiques ; Char grésille des cigales des collines provençales. Leur en fait-on reproche ? Mais à plusieurs reprises on m’a fait reproche d’emmener le lecteur sur des pistes sales et inconfortables : dans le désert, chez les « primitifs », qui sont bien sûr des « ignorants ». Quelqu’un à qui j’avais longtemps parlé à l’avance de ce livre et qui connaît assez bien ma démarche a réussi à m’écrire qu’il préférait… mes « livres de poésie ». D’autres se sont étonnés de ne pas retrouver dans « cet ambitieux livre qui voudrait être poétique » le vocabulaire attendu, les thèmes académiques, les broderies sophistiquées sur l’impossibilité du sens, sur la crise du signe, sur le nihilisme total, sur l’amertume et la dépression de l’écrivain, etc, etc, etc, je pourrais écrire à la dizaine des lignes de cette venue. En somme la poésie est, pour ces gens, un exercice épuré virtuose dans un langage et un lexique spécifiques dans lesquels je sais très bien que depuis une lecture étroite de Mallarmé des intellectuels et des professeurs hautains se sont fossilisés et douloureusement racornis ; ces gens frileux et pusillanimes, parce que frêles et nourris d’une pensée anémique, vaguement plotinienne, en plus nihiliste, ne sont plus que des stylistes d’une scolastique soporifique dont l’horizon consiste en « barque, dalle, lampe, servante, tremblement, herbe » et encore quelques clichés de fausse modestie : il convient de les prononcer avec compassion, componction et en fronçant les sourcils. Ces gens ignorent à peu près ce qu’est la poésie des autres langues et ignorent totalement celle hors d’Europe, celle qui nourrit les admirables volumes de la collection L’Aube des peuples.

 

Ces élitistes littéraires français ont atrophié la parole écrite du poème et en ont fait un minuscule écureuil dans une petite cage argentée ; cet animal désespéré, ils l’appellent la poésie. Ouvrir la porte de la cage les effraie. J’ai reçu des manifestations, très agressives, de crise d’angoisse d’enfants de la nomenklatura française, dont le fief est à Paris entre les Gobelins et le jardin du Luxembourg. Certains même sont allés jusqu’à l’insulte par simple incapacité de lire, c’est-à-dire par peur de s‘avancer hors de leur huis clos, hors clichés et hors langue de bois, à découvert. Certains, jolis universitaires de Sorbonne, époustouflants lacaniens (j’en connais pourtant qui sont aussi tolérants qu’éclairants), n’ont eu aucune vergogne, ayant à peine feuilleté le livre, à d’abord le rejeter, en m’affirmant sans rire qu’ils n’y trouvaient que « de l’émotionnel et du sensitif et pas d’analyse », puis à me faire de cocasses leçons de structuralisme et de méthode. Naufrage de l’académisme français : sa parole, figée dans les glaces, devient presque muette. Ou plutôt ses monologues satisfaits construisent non pas une « carène » mais les parois laquées et d’ailleurs mal jointoyées d’une nécropole que la parole s’est empressée de quitter. Cet académisme aimerait que Le Trait qui nomme se taise. Pourtant Le Trait qui nomme ne se lasse jamais de passer outre les paresses et les rigidités d’une certaine lecture occidentale.

*

 

7

 

L’élan oral, le tartre de l’héroïne

 

 

 

 

Vincent s’assied tous les matins sous la vitrine de la boulangerie de Massy. Avec un courtois sourire, il salue les gens qui entrent et, baguettes et croissants sous le bras, ressortent. Un sur deux des clients lui donne une pièce de monnaie. Nous nous saluons, bavardons un peu. Il a la quarantaine, est ancien boulanger, a abandonné femme et enfant, épuisé de travailler comme un esclave pour payer les charges de sa boutique dans le centre de la France. Dans un large sourire il dit qu’il a choisi la liberté. La boulangerie devant laquelle il mendie fait du café, je lui en offre un. Sa parole fuse, abondante et fleurie. Il est fils de militaire ayant servi en Afrique de brousse ; enfant il a vu l’usage des sacrifices animistes de petits animaux. Il a fait ce CAP de boulanger-pâtissier. Son propos est délié et élégant, comme écrit avec recherche. Je le lui dis. Il répond oui et parle encore plus. Il se met à me donner des explications sur le sens de la vie et surtout sur le sens de l’Histoire, depuis le sacrifice du Christ, depuis les multiples grandes révolutions dont celle de 1660 en France et de 1789 en Autriche, depuis les décapitations de souverains à la hache jusqu’à maintenant car il sait que tout cela n’est que sacrifices animistes sanglants et repose sur des formules mathématiques, surtout sur le décompte des années, dont lui a eu la révélation du secret. Je lui demande s’il a écrit tout cela. Oui, me répond-il, revenez demain.

 

Le lendemain il me demande de l’argent pour aller photocopier au bureau de tabac ses sept pages manuscrites car, dit-il, il veut me donner les originales, où la vérité est plus forte. Et lui garde ces copies pâles. Sur les feuilles la prose de Vincent est stylistiquement dense, serrée, économe, ferme, dynamique. La révélation des secrets ésotériques du monde tient d’un bord à l’autre des feuilles. A peine lui ai-je posé deux ou trois questions sur elles, il parle encore plus et me dit qu’il s’est sevré d’une terrible addiction à l’héroïne, qu’il a décidé d’abandonner femme et enfant pour cela, qu’il étouffe s’il n’est pas libre. Sa prose a la densité et la proliférante imagination de celle de Nerval dans son Aurélia, de celle d’Artaud, de celle d’Henri Michaux dans son Misérable miracle ; une prose factuelle, vivace et souple. Mais Michaux fait vraiment trop de style, beaucoup de très beau style, flirte au moyen de ses phrases félines et veloutées avec les lettrés académiques qui habitent entre Gobelins et Luxembourg : le livre en devient lassant d’élitiste connivence. Vincent ne louvoie pas, ne cherche pas à séduire quelque lettré de passage, quelque éditeur aux subtiles mises en page : il n’est en aucune manière dans ce milieu-là, où trop souvent prolifère un toxique style ornemental.

 

C’est alors que je me rends compte que malheureusement Vincent tend lui aussi à coincer la parole dans une impasse, mais d’une autre nature : une impasse sans doute neurologique. Dans ce que Vincent m’a dit oralement hier et ce matin, sous le même sourire presque permanent, il cite ici et là textuellement de longs passages de ses sept feuillets. Il les cite et les répète et les répète encore. Le texte ésotérique et parfois complotiste lui est si essentiel et prégnant que sa puissante capacité d’oralité est ici et là figée dans la répétition mécanique de paragraphes écrits de son délire douloureux. Il le juge douloureux à présent. Mais il ne se rend pas compte qu’en quelque partie de son cerveau sa parole libre a été rongée par les formules brûlantes que l’héroïne lui a dictées : elles sont devenues sa charpente, sa carte marine pour naviguer sur un océan de tempêtes tumultueuses ou, ce qui revient ici au même, de silence.

*

 

8

 

Le besoin du chant, le mutisme

 

 

 

 

Sur l’île volcanique, la Sicile, que labourent cruellement la violence et une féodalité primitive, mais par certains interstices de laquelle jaillit parfois une surprenante lumière contemporaine, je découvre, comme chaque fois, des trésors d’ethnomusicologie dans une petite boutique du centre de Catane. Un disquaire à l’ancienne, dont les deux vendeurs connaissent parfaitement leurs rayons. Lors de mes derniers séjours j’y avais trouvé d’étonnants CD de musique vocale coréenne, en particulier des chants chamaniques de pêcheurs de la côte orientale. Cette fois je trouve entre autres deux CD de la grande oralité. L’un est un enregistrement en 1992 de scènes du Maharabata dites, chantées et dansées sur un fond rythmique de gamelan de l’île indonésienne de Surakarta (référence JVC / VICG-5263). L’épopée millénaire qui porte l’imaginaire de l’Asie continentale et insulaire du sud-est trouve ici une forme particulièrement dynamique et expressive qui ravit par foules entières le public. Alors que la perception touristique du gamelan n’y entend que des prouesses sonores de percussions métalliques, sans mot ni sens.

 

Et je trouve aussi un CD de chants du peuple Garifuna du Honduras (référence JVC / VICG-5337). L’enregistrement est de 1993. J’ignorais tout de ce peuple. Trois cent mille personnes. Ils descendent d’Arawak précolombiens et d’esclaves achetés en 1624 au Nigéria actuel par des négriers portugais. Ces esclaves, drossés par une tempête sur l’île antillaise de Saint-Vincent, ont commencé à se métisser avec des Arawak ; puis cinq mille d’entre eux ont été déportés en 1797 sur la côte nord du Honduras, où, après marronnage, le métissage avec les Arawak s’est accentué, jusqu’à former une culture syncrétique, à très faible base de langue espagnole, avec un sacré cousin du vaudou et avec une mémoire très active des déportations successives ; les poèmes mémoriels sont chantés avec un soutien instrumental simple, parmi lequel j’ai reconnu dès la première audition chez le disquaire le son du lambi, ce gros coquillage dans lequel la nuit, sur le point de marronner, soufflaient les esclaves antillais pour se révolter et se repérer les uns les autres dans l’obscurité. Les poèmes de ce CD, très populaires, subtils, raffinés, tout en vigueur et en verve, sont des chants de deuil, d’éthique sociale du marronnage, d’évocation de la déportation finale de 1797, de pauvreté et d’espoir, d’une danse parodique masquée du Noël des colons, d’interprétation du chant des criquets, etc. Ici le poème unit et rebâtit la communauté en ses liens les plus profonds.

 

Une semaine plus tard, en cette fin d’été, j’assiste au spectacle final d’un stage international de « Axis Syllabus » et « danse contact-improvisation » au fond de ma vallée, en amont de Die. Menés entre autres par un remarquable chorégraphe, danseur et fil-de-fériste, Jérôme d’Orso, une trentaine de jeunes danseurs et danseuses, en général professionnels de haut niveau, venus de toute l’Europe et d’Amérique, dansent le plus souvent en silence leur opiniâtre et lucide recherche du sens, dans l’espace neutre et fuyant ; leurs corps souples, aguerris et acrobates demandent au sol, demandent à l’air, demandent à l’espace immédiat le sens, le sens de la parole obscure qu’ils peinent à trouver. Parole glissée hors mémoire. Réfugiée étriquée dans des mimiques quotidiennes parodiques et désolées. Deux ou trois fois certains danseurs profèrent lentement un texte, dérisoire et fluet, parodique aussi, dont le corps en douleur cherche à se désengluer. Puis la nuit tombe sur les corps et la salle et nous tous, ravis et troublés par un rite visuellement splendide dont le sens s’est égaré on n’arrive pas bien à savoir où.

*

 

9

 

Les phrases hameçons, les coups

 

 

 

 

« Mais comment ? Tu es donc à Catane ? Mais que fais-tu ici ? » L’homme au volant s’est arrêté net au passage piéton sur lequel je m’engage, devant l’immeuble où j’habite. Il a baissé la vitre du passager. Je m’incline pour le voir : élégant, la cinquantaine. Je ne le connais pas. Avant que je ne puisse le lui dire : « mais tu ne me reconnais pas ? On s’est vu dans le Nord. – Non, Monsieur. – Mais si. Tu étais dans le Nord, non ? – Non. Ah, si, c’est vrai, à Milan début juillet. – Eh bien voilà ! Tu as dîné avec tes amis dans mon restaurant, je suis venu bavarder à votre table, vers la fin. » C’est seulement un peu plus tard que je me rappelle avoir déjeuné en effet au restaurant dans cette ville, mais à midi. Il me raconte qu’il vient souvent en Sicile où il travaille également, mais pour la firme Giorgio Armani. « Monte dans la voiture, nous ne pouvons rester ainsi sur le passage piéton. – Non, je te rejoins à cette place libre au long du trottoir là-bas, à quinze mètres ». Quelques pas : « – eh bien je suis furieux, le notaire d’Armani à Catane n’a rien préparé alors que je suis venu en coup de vent de Milan et que j’y retourne demain avec cette voiture. Il n’était même pas là. J’avais de l’argent à recevoir, des contrats à signer, des costumes à lui laisser. Eh bien je te les donne, ces costumes. Un vrai cadeau, chacun vaut trois mille euros – Non, merci, je n’en ai aucunement besoin ». Il descend de sa voiture, en fait le tour, ouvre la porte arrière, me montre quatre costumes. « Quelle est ta taille ? Mais attends, le plus simple est d’essayer dans la boutique là-bas ». Il me pousse vers le siège arrière. Je résiste. Il fronce les sourcils. Il tape du poing le bouchon du réservoir d’essence : « alors tu dois me donner de l’argent pour çà, pour mon retour à Milan, tu comprends ? » A voix très forte je répète « non » ; sur le trottoir des gens commencent à se retourner. Il refait le tour de sa voiture, s’assied et démarre en trombe.

 

Je demande au gardien de mon immeuble, présent, s’il y comprend quelque chose : « non, je n’ai jamais vu cela, je ne sais pas du tout ce que c’est » : il est obligé de « se taire ». Je demande au patron du petit bar, juste à côté, qui n’a pas peur de me répondre : « cet homme venait dans sa voiture ici depuis plusieurs jours. J’avais vu qu’il te guettait ». Je me rappelle alors que j’avais subi exactement le même scénario il y a cinq ans, mais que j’étais monté naïvement dans la voiture, dont je m’étais échappé au premier feu rouge, non loin. Une amie catanaise, que j’appelle au téléphone, me dit que c’est une tentative connue d’escroquerie, avec d’éventuels vrais costumes volés et à revendre au plus vite ; mais surtout, qu’une fois enlevée la victime est conduite dans quelque impasse sans témoin où attendent les complices qui frappent et frappent et frappent jusqu’à obtenir le code de la carte bancaire ; l’escroc et ses complices peuvent en outre être chargés d’un bref message : «  tu comprends maintenant le veto qu’on t’a imposé il y a trois mois. On te laisse là, va soigner tes bobos. Si tu continues, la prochaine fois, ce sera moins drôle ».

 

Impossible de savoir s’il y a une menace derrière ce très rapide épisode. Je sais, en toute lucidité, que des « familles », comme on dit, du centre de l’île n’apprécient ni mon regard, ni mes publications dont certains passages précis de Carène, ni tout simplement ma présence sur l’île. Cet épisode, jouant d’abord sur le bavardage de la cordialité enrobante, ce n’est certes pas le chant d’un poème. Cette scénette réaliste, ce n’est pas une autre parodie de la vanité féodale peinte sur une ridelle au flanc d’une charrette de vigneron. C’est un élément de la gestuelle opaque et au bord de la violence physique qui cherche à chloroformer et à briser la parole dans le huis clos d’un maître invisible. Il se trouve que demain est mon avion de retour pour la France.

*

 

10

 

Les plans inclinés, Ogo ban

 

 

 

 

Lorsqu’Ulysse en son très long voyage de retour vers sa petite Ithaque traverse cent cultures inconnues de lui, ses compagnons et lui à chaque escale accomplissent des sacrifices animistes suivis de repas rituels, afin de se gagner la bienveillance des dieux du lieu. Lorsqu’ils abordent la Sicile au pied de l’Etna, ils aperçoivent dans la pente du volcan, qui est le grand corps d’un dieu effrayant, « chèvres et grasses brebis », aptes à de magnifiques sacrifices. Ils débarquent. Ils ne savent pas que les Cyclopes, la population locale, ignorent les lois modernes de la cité. Ils sont particulièrement cruels même entre eux et n’obéissent à aucun des dieux, même pas aux leurs : « ils ne s’en soucient pas et leur sont bien supérieurs » : c’est ce qu’écrit Homère. Déjà, il y a trois mille ans, les mœurs de la fille de Rosa et Enzo… Ulysse et ses compagnons se sont introduits dans la demeure du cyclope Polyphème, absent ; c’est une grotte dans la pente du volcan. Polyphème de retour les y séquestre. Puis tue deux matelots d’Ulysse, qu’il mange crus, en sacrifice archaïque. Au prix de la ruse exceptionnelle que tout le monde connaît et dont la cruauté s’adapte à la cruauté permanente des Cyclopes entre eux, Ulysse et ses compagnons se tirent d’affaire et reprennent navigation au long cours.

 

Face à la dureté et à la cruauté sociales, antiques ou actuelles, en tout cas permanentes sur l’île du silence, mais finalement permanentes aussi sur toute terre frappée de la double malédiction d’une féodalité féroce et du dieu Marchandise, je ne suis pas l’adepte de la ruse sanglante d’Ulysse. Mais je pense sans cesse au mythe d’Ogo ban. Il est le cœur de l’action du Trait qui nomme : l’étranger est accepté. Il est écouté. Sa capacité de parole et de sagesse accroit la vie et la parole même du peuple Toro nomu au village de Koyo. La parole tisse sans cesse son vaste maillage qui nomme le réel et l’espace s’ouvre, s’ouvre et accueille.

 

Dans ma bonne et vieille Europe, dont je suis un enfant non soumis et non docile, je vois non pas ce maillage fécondant et souple du dialogue et de l’écoute, mais les sédimentations variées et toujours inabouties, de guingois, incomplètes, tronquées, trahies souvent, de la parole en travail. Ce sont les parodies vivaces des charrettes peintes pour invoquer la liberté. Mais c’est aussi le détournement grotesque de phrases conviviales pour tenter de m’escroquer avec violence lors de mon avant-dernier jour à Catane : détournement identique à la fourberie toute de cruauté des travestissements, et de vêtements et de phrases, des deux fiancés de Cosi fan tutte pour démontrer la faiblesse et la traîtrise de, croient-ils, leurs chéries, mais Mozart reprend à l’envers ce sadisme infantile par son insolent contrejour de beauté et d’intelligence musicales. Ce sont les glaçantes sédimentations, tragiques par surdité agressive, des académismes qui aboutissent au huis clos. Ce sont les sédimentations bancales par minéralisation aveugle du boulanger héroïnomane. Ce sont, lucides et belles, les sédimentations, mimant l’aphasie, des danseurs autour de Jérôme d’Orso dans la communauté d’« Axis Syllabus ».

*

 

11

 

 

Les huis clos, l’éruption

 

 

 

 

Parfois il arrive que des sortes d’éruptions volcaniques soulèvent ces nombreuses croûtes sédimentaires qui risquent de se figer dans du langage littérarisé, triste maquillage fendillé tant il est disparate, du rigide au tendre. Disparate et, à l’occasion, touchant. Plans inclinés, juxtaposés. Monde par morcellement. Ce n’est pas sans de très bonnes raisons tactiques que René Char écrit, et peut-être même pense, par fragments : parce qu’il ne cesse de lutter contre la violence morcelante d’un monde morcelé. A cette violence il répond coup par coup. Aussi est-il poète éruptif.

 

C’est parmi les montagnes sauvages au fond de ma vallée dioise, toute proche des collines de Char, terre de résistance et de vigilance depuis des siècles, qu’ une coïncidence peut-être nécessaire me fait trouver chez une bouquiniste les traces de splendides éruptions d’il y a peu : c’est l’édition originale du Devoir de Violence, en 1968, de Yambo Ouologuem, un des romans les plus virulents et des plus lucides, dans la lignée de Franz Fanon, pour creuser dans l’épaisseur de la langue française les leurres putrides de la feinte décolonisation. Ce sont également les premières éditions, bien sûr clandestines car du temps de l’occupation nazie en France, des Yeux d’Elsa et de la Diane française, d’Aragon ; c’est même la toute première impression clandestine du long poème Le Musée Grévin, d’Aragon, mais sous son pseudonyme de résistant François La Colère.

 

 

 

 

Et même chez un brocanteur ébéniste de Die, âgé, migrant de jadis, qui ouvre occasionnellement sa boutique, je trouve une gravure du Jugement de Caïphe. Elle a deux siècles et demi, probablement. Encollée sur une garniture dorée pompeuse d’un siècle après. Figuration très rare mais assez précise de ce monde où un morcellement de parole craquèle, se fissure, hésite où aller. Le pouvoir politique de l’occupant romain ne sait que faire pour éradiquer l’agitation libérante de ce Jésus de Nazareth, qui se dit divin et roi des Juifs et conteste tout ce qui s’est sédimenté là. Le proconsul Ponce Pilate remet l’agitateur au tribunal local de droit coutumier, le Sanhédrin. Ce tribunal délibère, hésite, argumente dans un sens puis l’autre ; finalement il condamne à mort et le proconsul romain, benoîtement, s’en « lave les mains ». La gravure que j’ai dénichée est celle du moment ouvert du débat contradictoire, et non pas du verdict ; les avis fusent, font éruption, se cristallisent écrits sur de petits panneaux désordonnés que brandissent les argumenteurs. La parole resurgit ici, car elle est montre que sa nature est d’être ouverte et en dialogue. C’est le moment où le déroulé linéaire, dogmatique, du destin de jeune fils d’un dieu transcendant s’incarnant, se suspend, incertain ; juste dans ce débat et grâce à ce débat le déroulé en monologue, la ligne d’une rectitude absolue, le dogme n’existent plus. Dans la gravure les panneaux disparates sont clairs, une lumière polycentrée en émane, le grand juge Caïphe n’est qu’une masse centrale sombre et d’intérêt médiocre ; le Christ même, décentré et de profil, reste figé et sans vie, hors du débat. Le sujet de la gravure est le débat, c’est-à-dire la parole ouverte, en acte, en dialogue : comme celle qui agit de manière permanente à Koyo.

 

 

 

 

Or j’avais été extrêmement surpris de découvrir en Sicile il y a quatre ans la figuration de ce même Jugement de Caïphe, fresque que l’on venait de dégager d’enduits séculaires et de restaurer sur un des murs du cloître du Couvent San Pietro, à Piazza Armerina. J’en avais aussitôt écrit une analyse ( https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/05/06/le-jugement-de-caiphe-a-piazza-armerina-en-sicile/ ). Le surgissement du débat, ici du seizième siècle et plutôt en style baroque, était particulièrement saisissant : ce couvent franciscain avait accepté et porté la figuration écrite des arguments des uns et des autres, issus uniquement des évangiles apocryphes que pourtant l’Eglise ne reconnaît pas. Mais en fin de Renaissance plusieurs (vraisemblablement) fresquistes avaient rendu à la parole sa foisonnante liberté et même sa capacité de douter. Au cœur de la féodale Sicile, tout près de la bourgade de Aidone que des « familles » parmi les plus archaïques et cupides tiennent d’une main de fer dans un huis clos étouffant. Au cœur même de la Sicile, à Piazza Armerina la parole créatrice resurgit.

 

 

 

 

Le Trait qui nomme disant le continuum de la parole du haut plateau de Koyo isolé dans une immense plaine actuellement ravagée par le djihad et les conflits interethniques, le Jugement de Caïphe en gravure dioise et en fresque sicilienne à Piazza Armerina, les résurgences des splendides textes résistants et vigilants de Ouologuem et Aragon, nous donnent courage, nourrissent notre espoir irréductible. Espaces petits de la parole libre ? Peut-être. Mais ils nous sauvent alors que le huis clos de la violence asphyxie des terres et des îles entières, asphyxie les microcosmes de familles ou le macrocosme du marché de Catane, mondes petits et grands qui ne savent plus où est la parole.

 

Comme à Koyo, utopie de la parole, tegu dumno abada.

*

Yves Bergeret

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Meije

Ce nouveau cycle de poèmes d’Yves Bergeret et ces photos, de lui aussi, ont été faits à La Grave les 17 et 18 septembre 2019, au pied de la face nord de la Meije. On le lit en italien dans une splendide traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/09/21/meije/

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On lit sur ce blog un premier cycle de poèmes, antérieur, inspiré de cette même montagne il y a un an et intitulé La Pierre du Luthier à cette adresse, où il est accompagné de sa traduction en chinois par Zhang Bo : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/10/28/la-pierre-du-luthier/

et à cette adresse, où il est accompagné d’un contrepoint du poète italien Francesco Marotta, chacun, le poète italien et le poète français, traduisant l’ensemble dans la langue de l’autre : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/11/12/la-pierre-du-luthier-avec-francesco-marotta/

 

***

 

 

1

Par les gorges de la Romanche, à Livet puis en aval du Freney d’Oisans puis à la Combe de Malaval

 

 

 

 

« Le galet est mon sourcil.

Sous lui, mon impatience, mon œil battent la mesure.

Galets par milliers blanchissent au bord du torrent,

c’est mon œil diurne,

à mille facettes, j’ai l’oeil de la mouche.

 

Galets par centaines se polissent

au fond du courant,

c’est mon œil nocturne,

à rêves bruns, j’ai les rêves de la truite.

 

Chaque galet est ma paupière qui bat,

mon aorte qui bat »,

dit moins furieux le cyclope

qui va renoncer à manger chair humaine

et remonte, épaules basses, le chemin de sa vie

par les gorges profondes et les gorges rocheuses

et les gorges brisées jusqu’à l’antre.

L’antre est vers le ciel.

Ici il crie.

 

 

2

A La Grave

 

 

 

 

Ici la montagne s’écarte.

Alors j’ai pris le livre,

l’ai posé debout sur le socle de schistes

sur la rive sud du torrent

et l’ai ouvert.

Aussitôt le livre a eu deux mille cinq cents mètres de haut.

La couverture et les premières pages à gauche,

bien calées, claires, nettes

avec l’écriture sur le papier blanc.

 

Vers la droite on ne voit rien, des forêts, des forêts.

Mais le pli du centre

n’a cessé de reculer

et d’ouvrir plus en profondeur

et encore plus loin dans la profondeur.

 

Mais le lointain n’est pas s’éloignant.

C’est un réseau de séracs,

de bombements glaciaires

et de masses schisteuses

et de faces granitiques lisses.

 

La vocation de tout cela est de craquer

lentement

mais la musique du livre du monde

ne s’entend qu’avec certaine ouïe.

 

Il n’a ni proche ni lointain, le livre.

 

Au moment où le soleil tombe derrière l’horizon de l’ouest

cette lumière là distend le livre

aussi du bas vers le haut.

Gris lumineux est juste à cet instant le livre.

Aïe, dans le craquement de l’espace

s’entend pourtant encore cette furie

sans presque plus de dent

qui nous projette dans l’égout du destin

qui se précipite dans la violence

qui se jette enfin en cascade rouge

jusque sous les rochers noirs dans la mer.

 

 

Or je saurai fermement

ce qu’au retour demain de la lumière d’aube

le livre aura appris à m’apprendre

et je tiendrai mes mains dans mon dos

par confiance et par fin d’effroi.

 

 

3

Nuit de pleine lune à La Grave

 

 

 

 

J’ai peu dormi

m’éveillant chaque heure

espérant que la lune me fasse lire

les lignes près du pli du fond.

 

A une heure la ligne de la pénétration

du son par le sens

et de la peau du monde par la pensée rebelle.

 

A trois heures la ligne de la double conception

de la généalogie des premiers noms

et de la partie invisible de la forme que prendra l’homme.

 

A quatre heures la ligne de l’impasse du récit

qui ne sait que s’effondrer dans le bavardage des romans.

 

A six heures la ligne de la pensée de l’arche

et de celle de la voute, claire comme une traversée marine

même quand la mer est transparente comme le noir.

 

A sept heures la réunion des lignes par l’aube

pour la lecture du jour

mais il semble que personne ne sache

reconnaître ces neumes.

 

 

 

 

4

Matin à La Grave

 

 

 

 

Ce sont les filles qui ont chanté

et très fort, en clusters, en vagues

superposées non pas enchevêtrées.

Elles ont chanté et l’eau a remonté

par les schistes noirs, pentus, glissants

et friables comme l’incertitude des lièvres.

Elles ont chanté et l’eau de leur chant

en remontant a atteint le granite

du haut du livre et l’a lavé

comme nouvelle écriture

ramassant le sens épars et friable

de l’espèce humaine.

 

J’ai vu très clairement que l’espèce humaine

n’a rien du cyclope, n’a rien du meurtre

mais est l’herbe nourricière,

souple et granuleuse graminée

que broute le ciel dans sa solitude

et le ciel devient alors notre mère à tous,

un bras de l’autre côté de chaque horizon

où la parole a ses racines et ses fleuves

dont nos bouches ne se déprennent jamais.

 

 

5

A La Grave à midi

 

 

 

 

J’ai tété l’une et l’autre montagne

dans la même montagne.

C’est ainsi que je parle,

la cime de nuit, la cime du jour,

la voyelle et la consonne

entre les feuilles du schiste et les grains du granit,

eau parole suintant

toujours vers le haut

car je tète.

 

 

6

A La Grave à quinze heures

 

 

 

Peut-être suis-je à certaines heures

le neveu du cyclope,

le bûcheron aux coups sanglants de hache.

Mais la pente que je déboise

renaît en livre aux pages claires

que la lune racle et balaie

dans les intervalles du lourd sommeil

 

et plus haute est à l’aube

la montagne qui me tresse

et me nourrit et m’élève,

qui renforce mes os et ouvre mes yeux

jusqu’à la source fracassante de la parole.

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

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L’Orage après l’aube m a i s Explosion

 

Ces deux poèmes se lisent en italien dans une très dynamique traduction du poète Francesco Marotta (avec un commentaire en italien de celui-ci), à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/09/10/lesplosione/

 

 

L’Orage après l’aube

 

 

Poème en trois parties sur trois diptyques (en trois exemplaires chacun) de papier tchèque Aqvarel 280 g, de format 29,7 cm de haut par 42 cm, créé à l’encre de Chine et à l’acrylique par Yves Bergeret, à Veynes le 28 août 2019.

 

 

1

 

 

 

 

L’orage a choisi ma maison

pour s’acclimater.

 

Il l’a choisie parce qu’elle est une montagne.

 

Allez, vieux bougre,

tu ne t’acclimateras jamais.

C’est pourquoi je suis ton fils.

 

2

 

 

 

 

L’aube est arrivée

par le côté, sans un mot,

même la porte du jardin n’a pas grincé.

 

Les arbres à leur tour se sont juste un peu baissés

pour passer sous elle

et aller voir notre montagne en bas,

violette comme la mer.

 

 

3

 

 

 

 

Au tronc du jeune chêne

s’enlace l’écho (c’est une fille)

du tonnerre derrière la montagne.

 

Fourmi aux rides de l’écorce,

grêlon futur,

grandit comme un corsaire

l’arbre.

 

Une bourrasque

rebrousse les feuilles du chêne

dans l’autre sens,

mais on ne refranchit pas

la porte de l’aube.

 

 

***

 

 

Explosion

 

 

Le 2 septembre 2019, une mine explose sous un car de voyageurs sur la vieille piste goudronnée, défoncée, entre Douentza et Hombori, dans le nord du Mali ; à mi distance des deux bourgades l’extrémité nord de la montagne de Koyo surplombe cette route. Au moins huit voyageurs sont tués.

 

En réponse voici ce poème en trois parties sur trois diptyques (en trois exemplaires chacun) de papier tchèque Aqvarel 280 g, de format 29,7 cm de haut par 42 cm, créé à l’encre de Chine et à l’acrylique par Yves Bergeret, à Veynes le 5 septembre 2019.

 

 

1

 

 

 

 

Cachée dans la poussière de la piste

une mine a tué huit d’entre nous.

Nos falaises se hérissent.

Tirant vers la lumière aveugle

la moitié de leurs racines.

L’autre moitié, c’est la parole,

nous et le mil.

Parole, nous, mil, indéracinables.

 

 

2

 

 

 

 

Explosion projette nos corps comme des barques

contre les deux écueils du détroit.

Mais les deux écueils du détroit, les deux crocs

de la gueule incompréhensible

remercient eux aussi les chanteuses

qui ouvrent des trous dans la masse sombre

de la mort, rendent les corps à la vie.

 

 

3

 

 

 

 

Les falaises se plient davantage.

Des pans de roche tombent.

C’est comme cela, la parole

serre les poings

quand le souffle de l’explosion passe.

Mais le vent est notre étranger préféré

qui vient répondre jusqu’au bord du vide

en haut des falaises,

remettre en vie le cœur du récit,

tout ce que l’explosion froisse, notre parole

claire, notre soleil de minuit.

 

 

 

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TOUTE UNE ANTHROPOLOGIE…, par Anne Michel (sur Le Trait qui nomme)

 

 

 

Le Trait qui nomme est un ouvrage trop dense pour être appréhendé dans son intégralité et présenté en quelques pages à la suite d’une unique lecture. Le commentaire ne pourrait en être que sélectif et par là même insuffisant. Ou bien disséqué par une exposition trop pédagogique, ce livre foisonnant de vie et de création resterait mutilé de sa dimension synergétique d’un concret fouillé jusqu’à l’os et de l’envergure de son exigence passionnée de liberté d’être, d’agir et de penser.

On conviendra assez spontanément qu’il s’agit d’un livre de chevet, à consulter lorsque les sirènes de la consommation occidentale se feront trop racoleuses et les dissonances entre quotidien et poésie trop stridentes.

Nous reviendrons à lui pour prendre le temps d’ingérer tout ce qu’il aborde. Pour bénéficier d’une ouverture au monde, d’un processus de découverte inhabituel et profiter, littérairement parlant, d’une sensorialité riche en panoramas de toutes sortes. Le récit, par Yves Bergeret, de son aventure contemporaine, abonde en expériences instructives, troublantes, fâcheuses ou quasi mortelles, vécues par lui dans cette région subsaharienne du Mali située aux contreforts du désert, en vingt-deux séjours consécutifs de 2000 à 2009.

 

 

 

 

Richesse du contenu ethnologique tout du long de l’ouvrage. Circonstanciation des informations. Précision du contenu descriptif, géologie des lieux, caractéristiques du climat, modes de vie des populations ainsi que spécificité de leur habitat. Adéquation constante du texte et de sa composition avec les étapes successives d’une initiation au cours de ces vingt-deux séjours consécutifs dans le village de Koyo, surplombant la plaine de Boni, ville-oasis importante de la région de Mopti.

Cette entreprise, au départ décidée pour rencontrer et éventuellement partager les savoirs et savoir-faire avec les paysans-peintres de cette région, a peu à peu évolué vers une véritable initiation, accueillie avec joie dans un souci de découvrir une altérité. Initiation vécue jusque dans son métabolisme par sa ténacité et sa confiance de poète à l’itinérance audacieuse, puis amenée à la reconnaissance mutuelle entre les individus, par la persévérance de sa réflexion, sa perspicacité. Architecturée non dans le tempo de cadences mécaniques ou selon les modes d’une actualité touristique mais dans la préférence d’une lente immersion à tous niveaux.

 

 

 

 

Puis activée, directement nourrie des expériences du corps soumis à des épreuves physiques ; par celles d’un psychisme assailli d’émotions violentes parfois contradictoires, déstabilisantes voire perturbatrices, entraînant même des réactions limite transgressives. Enfin, formulée par écrit dans la foulée de chaque séjour, à chaque retour en France.

La sincérité évidente d’Yves Bergeret, frémissante ça et là d’une exultation perceptible, irrigue ce texte dense, fluide et copieux d’une exigence littéraire qui électrise la tension, colore les anecdotes, éclaire la valeur des épisodes, sculptant la scène.

Scène de la Nature et scène de l’Humain que nous, Occidentaux, avons définies comme structurellement différentes et divergentes, incomparables au sens premier, inamovibles chacune dans leur représentation physique, leur dynamique et leur génétique ; cependant plus que parallèles, plus que liées par les besoins de l’alimentation, la pharmacopée ou l’esthétique. Scènes conjointes, solidaires au niveau des besoins des organismes, du flux du temps, scènes croisées et épousées pour le meilleur et pour le pire, dont on ne connait pas encore, et ne connaîtra peut-être jamais, l’accord ultime. La fusion hors probabilités. Qu’en sait-on ?

 

Revenons à Koyo, au Mali brûlant de son désert tout proche pour renouer avec Yves Bergeret et à son récit, épopée d’un quotidien rural au soutènement animiste, rendu au plus proche de leurs réalités grâce  à l’exactitude du vocabulaire, à la rigueur de la syntaxe. Mais beaucoup grâce à la persistance, dans sa composition, d’un pouls qui bat avec, entre et sous les mots. Et du coup empoigne la terre, fécondée de l’attente et de l’appel au sacré des Hommes.

 

 

 

 

Ces objets, ces choses, ces instants bénis d’une perception commune, ce temps suspendu comme si la montagne-oracle allait déposer ses pierres pour le futur aux pieds des habitants ou des voyageurs, quitte à en écraser quelques-uns au passage. L’oeuvre féconde libère à son pas calme le sol avare en plantes et graines, de ses mystères, comme au dos d’un chameau s’en va le caravanier.

Ce texte fertile s’épand largement dans la plaine de l’écrit, s’étire jusque vers les mers de la vision, par vagues d’improvisations agissantes de l’intimité du poète. Serpente en vastes respirations, mesurant le décor africain pour, sans le trahir, traduire tantôt la beauté guerrière de paysages volcaniques, tantôt les à plats des plaines ou la monotonie monochrome de la savane.

 

Mais voici la dureté de l’apprentissage pour l’homme et la permanence de multiples obstacles, tenant à la région elle-même ou à la difficulté de livrer un témoignage authentique : rapporter faits, gestes, rituels et sources de création d’une culture reposant sur des centaines de siècles d’oralité.

Opposée par sa pratique du signe apposé stricto sensu à même les chairs et les matériaux à notre civilisation d’appareillage technique, intellectuel et théologique. Par sa croyance en un langage de la Terre, par sa promiscuité avec un arrière-plan magique tout puissant, à l’Occident, farouche propriétaire d’une conception d’être et de percevoir érigée en dogme. Car Loi sur/Papier, telle est notre Ville. Foi sur/Textes sacrés, tel est notre contact, et obligation, envers la transcendance.

 

 

 

 

Le réalisme constant, la clarté illustrative de ce texte qui n’élude rien du monde géographiquement, matériellement et psychologiquement approché puis intégré par Yves Bergeret, garantissent son intégrité. Témoin attentif -acteur précautionneux de cette infime partie du monde-, héraut en quelque sorte d’un fragment d’existence, d’actes et d’histoires dans cette région qu’il découvre en 2000 et de ces contrées qu’il arpente ensuite au cours de dix années de fidélité à son projet : voir. Montrer. Comprendre. Dire l’origine, l’histoire, le sens et les infinies extensions et variations de ce Trait qui nomme.

Le dessin-trace que les peintres-paysans du village et alentours créent sur les murs intérieurs ou sur les façades des maisons.

Sans jamais enregistrer ailleurs que dans la mémoire ou sur les surfaces plates ou curvilignes des habitations. Une mémoire faite de sens en ses diverses significations, de sons, de contact et de matière.

 

 

 

L’avant-propos est exemplaire pour engager les lecteurs à participer à l’aventure géographique, exploratrice, psychologique, morale et anthropologique d’Yves Bergeret. Il donne en trois paragraphes succincts et clairement informatifs, la teneur du projet et de ses étapes successives.

« Ce livre présente mes gestes et mes approches, mes hésitations, mes joies et mes réflexions, tels que je les ai écrits au retour de chacun de mes retours de travail dans ces montagnes, à partir du quatrième séjour jusqu’au quinzième. »

Yves Bergeret est parti rejoindre ces montagnes pour accomplir un travail. Nous voici d’emblée de jeu en présence de séjours à visée anthropologique.

Tout au long des treize chapitres du livre, il sera question de décrire le plus rigoureusement possible cette région aride, constituée en grande partie de déserts, de savanes se déroulant à l’infini d’une plaine faiblement ondulée. Yves Bergeret découvre ce lieu plombé par le soleil, saturé de chaleur et de lumière, planté de rares arbres, chichement fourni en une végétation sèche. Une terre monotone ponctuée de petites plantations et de maigres troupeaux, brutalement fendue d’une chaîne de falaises rouges décapitant l’espace ou le remplissant. La beauté à l’état pur. Dedans ou sous elles, à leurs flancs ou dans leurs ventres, les mystères liés à l’animisme, les interdits jumelés de sanctions à qui les enfreint. Le Mal et le Bien chrétiens y laissent la place aux Présences taboues, génératrices de bien-être ou de désordre, de joies ou de peines, d’abondance ou de famine.

Ainsi, ces sols désertiques, ce sable si bien fantasmé dans La Femme de sable de Abé Kôbô ; ces roches fièrement dressées au-dessus de la plaine et tranchant littéralement l’espace, lui intimant de se taire ou de moduler l’air, seront méticuleusement décrits.

 

 

 

 

Comme ses populations. Centre d’intérêt d’une observation impartiale et bienveillante, sans commune mesure avec celle qui présidait aux décisions ethnographiques, et colonisatrices dans la foulée, c’est à dire, enfants, femmes et hommes embarqués dans la classification réductrice de l’esprit occidental. Imbu de savoir exponentiel, fondateur-destructeur. Une observation qu’Yves Bergeret maintient plein cap sur la curiosité bienveillante et la compréhension raisonnée, d’autres fois au contraire intuitive, irrationnelle car jaillie d’un moment de partage avec les habitants.

On est conquis par la richesse des descriptions, la profusion à cru des sensations d’Yves Bergeret devant ces murs de maison ornés de dessins et de signes, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, qui ouvrent au poète un espace que l’anthropologue avait pressenti : celui du sens. Du mystère invisible et indivisible, non pas du Dieu tripartite mais d’une révélation qui s’opère à tout moment, ici et là, non dans un ciel paradisiaque, muet à jamais. D’un sacré non religieux qui se meut, se tracte et s’empoigne dans le présent, dans la durée, dans l’efficience et non la sublimation mortifère.

Alors apparaissent, mûrement réfléchis, examinés, les signes d’un monde autre, d’un monde supplémentaire, ou complémentaire comme on voudra, d’un monde à la fois inscrit et sanscrit, en l’être humain.

 

 

 

 

L’humain capable, et non coupable de naissance, d’exiger un contact avec une transcendance immédiate, de proximité. Fauteuse de trouble et de dangers aussi. Il y faut donc un apprentissage, des rituels. Une initiation.

« Puis je propose après le récit de deux ascensions quasiment rituelles, une synthèse finale qui montre où m’ont conduit mes vingt-deux séjours.  »

Car Le Trait qui nomme est le récit d’une immersion qu’il a fallu accepter au prix de bien des doutes, en effet, d’hésitations à franchir certains seuils. Quelle est la puissance des forces animistes ? Quelle est celle des diktats incrustés dans nos chairs occidentales ? Quel droit, aussi, m’autorise à pénétrer le Mystère de la grande Falaise ? De ces traditions, de ce rituel si farouchement défendu ?

Ce n’est pas Tintin sur une page de papier signé Hergé, c’est un homme, un Français, et surtout, un montagnard. Ceci expliquant cela, le goût du défi mais aussi celui d’un ciel découpé d’arêtes, la sensation du vent porteur de légendes, de dits, de figures hautement gymnastes. L’habitude de percer les humeurs du rocher : comment ne pas adhérer à cet animisme soudé à l’eau qui éblouit le regard, à la pierre qui exige a contrario : « Bâtis l’instable » qui a fait siennes la terre et la Terre, même s’il ne s’agit que d’un lopin cultivé à même la pente abrupte.

 

 

 

 

Car le Trait qui nomme, tout du long de ses treize chapitres va crescendo de l’humble respiration du civilisé à la grande goulée d’air magique, apportée par la pratique de la peinture avec les peintres-paysans de Koyo. Offerte par les généreux donateurs d’explications, de partages de secrets, propriétaires non de l’espace mais de son langage.

Le récit s’amplifie, le texte s’approfondit, toujours vigilant à traduire une réalité existante là, sous les yeux d’Yves Bergeret, lui-même sujet à des inquiétudes personnelles ou à des accidents corporels. Le chemin est ardu, ainsi qu’il l’écrit dans cet avant-propos, de l’acquisition des connaissances indispensable au dialogue et de la bienfaisance de reconnaissance réciproque.

« J’entraîne parfois le lecteur dans le feu de l’action, parfois je lui propose la distance de la réflexion ; celle-ci est nécessaire tant les découvertes mais aussi les mystères, tant les hardiesses mais aussi les évitements ont été et restent nombreux. »

Ensuite, alors qu’homme et poète ont conquis, par l’obstination dans son travail et sa démarche sans équivoque, l’assentiment des villageois et de ses initiés, vient se surimposer au texte ce que Yves Bergeret appelle l’allant de la poésie,

« Mais pas de souci, l’allant de la création, la joie profonde de l’écoute de l’Autre nous emportent tous d’un courant puissant. »

Toute la première partie, celle de l’observation, du travail de se désengorger des paroles du savoir et des préjugés de nos contrées mentalement stérilisées, aurait-elle été possible sans la présence omniprésente de la création ? La Poésie ne présente-t-elle pas quelques affinités avec la magie ? Qui anime notre conscience à recueillir sans que la volonté intervienne certaines images qui sonnent comme des échos lointains d’une présence en nous ?

 

 

 

 

Yves Bergeret ne conclut pas son travail, ne clôt pas sa recherche par la théorie d’une africanité à consonance politique ou idéologique. Mais telle une symphonie jaillissant implosive en ses derniers accords, il réaffirme la puissance de réalité et d’harmonie régnant à Koyo, en ses rythmes propres d’accouchement d’existence et de présence au monde, d’un Tout signifiant et signifié.

D’un Humain strié de sang, gainé de volonté, empli de chants, de cris et de borborygmes, palpé d’air et grandi, vieilli et basculé par le Temps dans la fosse commune de l’ici-bas.

Groupe humain dont la particularité est de cohabiter dans l’espace avec un peuple invisible qui soudain, à intervalles, se révèle, exige, quémande, se plaint, menace et gronde. Bienveillant ou carrément caractériel, sage-femme ou bourreau, comique et chicaneur ou grave ou plaisantin.

« Vous qui habitez le Temps, écrit Valère Novarina,  » Nous qui habitons l’espace » claironnent ou chuchotent les ancêtres, esprits des morts, âmes errantes ou génies des lieux, ou encore êtres à demi vivants qui n’ont pas eu de guide pour emprunter le chemin de la vie.

Yves Bergeret a expérimenté ce contexte. Il en a vécu l’immanence par ses yeux et ses oreilles, par ses mains, ses pieds, par le contact physique et visuel avec les peintres-paysans, avec les sages, avec les chefs, avec les matériaux, murs, sable, limites, rochers, trous, épines, insectes etc.

Il en a découvert la substance sacrée par la tension constante de son regard intérieur, désireux de comprendre. Son coeur et son esprit incités à transférer peu à peu l’énigme de l’Autre en soi jusqu’à pouvoir vibrer selon ce même pouls de vie, partager l’ensemble.

 

 

 

 

Ce qui apparaît très clairement dans ce livre-somme, bible profane inspirée par des préoccupations humanistes et un désaccord viscéral avec le fascisme, le totalitarisme et toute discrimination raciale, c’est cette aspiration à accéder à un humain véritable, dans la plénitude d’un achèvement toujours susceptible de se remettre en question, de se renouveler et jamais de l’ordre du divin, du sanctifié, de l’ecclésiastique ou autre.

Il ne finalise pas son ouvrage, comme on fait le nettoyage raffiné d’une façade, mais projette la pérennité d’une construction apte à se dresser debout et à y rester. Autrement dit, Yves Bergeret envisage, souhaite, espère, je ne sais quel mot choisir, dans des temps proches, de mêmes retrouvailles, une même cohésion et une même mixité entre Africains et Européens. Voir, pour preuve et pour capacité à le matérialiser, son engagement en faveur des migrants et plus, son aptitude à révéler la profondeur et la richesse de l’Afrique dans son oeuvre sociale, idéologique, poétique et théâtrale.

On peut ne pas être d’accord avec Le trait qui nomme, ni avec ses interprétations et ses conclusions, ni même avec l’esprit de son géniteur. Cependant, au-delà de la question de véracité, de vraisemblance de ce récit et même de la réalité possible de ce village enclavé par falaises et ravins, sable et espace grouillant de vies invisibles, ce texte apporte une réponse au déséquilibre des sociétés consommatrices à outrance. Riche d’un passé, d’un présent et d’un futur, (hélas menacé par la fureur d’un Djihad, comme nous l’avons récemment vu à Boni), le lieu objet et sujet mais intrinsèquement et d’abord enclave protégée d’existence humaine dans son accomplissement, pourrait amorcer une réflexion plus politique sur les pleins et les déliés, mais aussi les vides de notre humanité.

 

 

Anne Michel

 

 

 

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Remerciements en tant que lectrice, aux éditions Algra Editore qui n’a pas lésiné sur la fabrication et la présentation de l’ouvrage. Un élégant papier teinté ivoire, l’impression soignée autant du texte que des photos sur papier glacé en fin d’ouvrage rendent hommage au texte et à l’auteur du Trait qui nomme. A.M

 

 

 

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PRATIQUE DE LA POESIE, par Romain Poncet (sur Le Trait qui nomme)

 

Dans une traduction précise et limpide du poète Francesco Marotta, cet article se lit en italien à cette adresse : https://rebstein.files.wordpress.com/2019/08/romain-poncet-pratique-de-la-poc3a9sie.pdf  ; là, tout au début,  dans une brillante introduction en italien (et traduite en français), Francesco Marotta rappelle que l’article de Romain Poncet et le Trait qui nomme prennent place active au centre des violents conflits idéologiques et culturels actuels.

 

 

 

 

1

 

 

Comment entre-t-on dans la poésie ?

Pour ainsi dire, la poésie se divise en deux territoires. Le premier d’entre eux est peuplé d’individus qui tournent leur pensée, encore et encore, sur elle-même. Toutes leurs facultés se dépensent dans le choix des mots, dans la définition des règles métriques – ou leur subversion virtuose, dans la recherche d’une forme toujours plus épurée, plus originale, plus belle… bref, dans un perfectionnement des moyens de leur art, et un mépris affecté pour l’idée même de fin.

 

La poésie n’a pas besoin de destinataire, ni de destination. Elle se suffit à elle-même. Elle est en elle-même un monde. D’ailleurs, si ces poètes – puisqu’ils en sont – emploient le mot « monde », c’est par défaut, puisque rien d’autre vraiment n’existe pour eux que leur « œuvre ».

A cette poésie appartiennent Paul Valéry, Paul Claudel et tous les Paul après eux. Quand ils n’ont pas les honneurs de la publication en recueils, ils s’assemblent – et parfois se livrent duels – dans des partis universitaires et intellectuels, au sein desquels on s’assure que le texte ne quitte jamais la page, que la poésie demeure un art d’initié socialement valable et, surtout, un art muet.

 

L’esthétisme de « l’art pour l’art » n’en est pas pour autant inutile. Sa recherche narcissique des mots précieux, obscurs et colorés, ses efforts pour en gratter la rouille et rendre clairs les cœurs obscurs, nourrit les dictionnaires et tresse des couronnes de laurier à la langue victorieuse. Elle forge l’orgueil qui dresse des statues à l’élitisme.

 

Ce premier territoire de la poésie est souvent parcouru par les jappements des hyènes qui veulent décourager d’entrer tout aspirant un peu trop tendre. Voyez-vous, la « pÔésie » est un « Ârt » dont les maîtres sont clairement désignés par la postérité. Chacun sait que l’horizon d’un poème a les dimensions d’une salle de lycée et le sérieux d’un commentaire composé.

C’est ainsi que mon estimé professeur de philosophie de classe Terminale la comprenait. Cet homme, passé maître dans la récitation de préjugés, validés, un jour une fois, par un diplôme d’Etat, pouvait disserter sans fin sur la Nature singulière du Poète, sa Capacité surhumaine, innée, Mystérieuse, de compréhension de la Beauté. Grâce à cet homme épris de majuscules, j’ai cru longtemps que la poésie était ce seul et unique territoire.

 

 

2

 

 

 

 

Le Trait qui Nomme déploie la carte d’un autre territoire du geste poétique. Plutôt qu’une révélation divine reçue dans une chapelle de Notre-Dame, le dialogue du corps et de son environnement physique (en l’occurrence et d’abord, les crêtes alpines et leurs 3000 mètres d’altitude), sans dégoût pour son immensité vertigineuse, sans vexation face à ce monde qui semble ignorer l’individu.

 

« C’est là, précisément là, que j’ai eu l’intuition de la forme du poème. Le poème comme l’inscription, dans la matière des mots, du souffle du corps, du rythme de la marche qui donnent cette vision profonde et lointaine depuis la crête : l’intuition poétique, l’énergie et la puissance de la métaphore qui donne l’évidence dynamique de notre vie et de notre espace, tels que nous entreprenons sans fin de les bâtir. »

Soudain, la poésie n’est plus un refuge pour oblitérer un monde impur, incapable de savourer toutes les finesses de langage d’un esprit supérieur. Littéralement : elle crée le monde en habitant ses architectures. Le texte poétique se fait lecture attentive qui ajoute un lien nouveau à tous ceux déjà tissés par les hommes qui les ont vécus, les ont contemplés.

Cette intuition de 1978 résonne familièrement avec l’aveu de la poétesse africaine-américaine Audre Lorde, quasiment à la même date. A l’issue de l’ascension d’une montagne de Mexico, sa propre intuition : « je pouvais infuser les mots directement avec ce que j’éprouvais. Je n’avais pas à créer le monde à propos duquel j’écrivais. Je compris que les mots pouvaient dire. Qu’il existait quelque chose comme une « phrase émotionnelle ».

Mais ce matin-là, à Mexico, je compris que je n’étais pas obligée de contrefaire de la beauté pour le reste de ma vie. »[1]

 

L’évidence dynamique de nos vies prend place, soudain, dans l’espace, légitimée à nouveau, sans élan héroïque ; non plus grille barricadée par les maîtres du beau style, mais clef vers soi, donnée à tout nouveau lecteur. La poésie habite le monde.

 

 

3

 

 

 

 

Le monde poétisé, par le dialogue qu’il autorise sur tous les supports, écrits ou non, pétrit la personne en quête d’elle-même. Ainsi, la description de ce poème-peinture sur tissu : « deux grands personnages affrontés, figures extraordinaires encerclées de points de couleur.

Visages de profil, bouches grandes ouvertes, ils échangent une conversation muette, tandis qu’un long serpent allonge droit son corps entre leurs cous.

Le serpent a une tête à chaque extrémité de son corps »

 

Que sont ces deux silhouettes affrontées sans ce reptile qui porte à leur vis-à-vis le mot étranger, lancé à l’air libre et sans certitude qu’il sera recueilli ? Rien que des formes inscrites dans un univers minéral, végétal et animal. Sans cette réciprocité de la parole donnée et reçue, qui se reconnaît humain ? Sans cette voix qui n’est pas moi, qui oppose son verbe à mon verbe, qui résiste à mon ordre, qui ignore mon langage et s’efforce de le résoudre, qui se sait humain ?

Alors, la poésie, courbant les mots à la forme du lieu, s’offrant à l’écoute d’autres langages qui y courent déjà, affirme la présence à la vie de ceux qui en sont les porteurs. Leur effort vers l’autre provoque l’écho dans lequel un peu de leur propre voix leur parvient, différente, pareille.

 

Rilke dit : « Nous avons été placés dans la vie comme dans l’élément qui nous convient le mieux. Une adaptation millénaire fait que nous ressemblons au monde, au point que si nous restions calmes, nous nous distinguerions à peine, par un mimétisme heureux, de ce qui nous entoure. »

 

 

4

 

 

 

 

Le Trait qui nomme jette la parole dans le vent, l’eau, la roche frappée d’érosion. Ne pas rester calme. La poésie crée le monde, l’échange poétique affirme la personne, mais la poésie n’échappe pas à ces lieux qu’elle habite. Elle aussi s’érode, s’efface, se renverse avec les pierres peintes posées en haut des falaises, boit les pluies d’hivernage, doit être repeinte, recouverte de paroles neuves, inlassablement.

Ainsi la comprennent les habitants de Koyo, qui baptisent leur langue « langue de la pente » : « La « pente » est le lieu de la vie visible, éphémère et fertile.

La « pente » est l’instable, éventuellement dangereux. La langue dogon de Koyo s’appelle donc cette parole qui, comme l’eau de source, comme l’épi de mil poussant sur la terrasse bâtie et cultivée en pleine pente, crée de la pensée, du savoir, du sens, dans l’instable.

Une parole sans socle préalable. Pas de table originelle et rase d’où trouver un cogito fondateur ; pas de loi fondamentale à l’adhésion de laquelle remettre la formulation de sa pensée et de son destin. La parole, au contraire, un îlot de stabilité dans un état général instable. La parole elle-même. »

 

L’éphémère accepté, qui appelle la répétition des tâches, qui rythme les ans ; quand la pierre peinte, porteuse de mots, se décolore dans la tornade, se fracture sous l’éclair, bave sous la pluie, le geste poétique, lui, se maintient dans sa potentielle répétition et le souvenir de son exercice, souvenir en partage pour le poète et les peintres, offert au lecteur qui reçoit ces pages comme une dernière lettre à un jeune poète : « L’avenir est fixe, cher Monsieur Kappus, c’est nous qui sommes toujours en mouvement dans l’espace infini. »

 

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Lecture d’une montagne

 

 

5

 

 

 

 

 

Le Trait qui nomme immerge qui le lit dans un environnement physique singulier : la montagne de Koyo. Chaque séjour tisse des itinéraires déjà frayés ou nouveaux. Au bout d’une ascension, d’un chemin de crête, de marches sur les plateaux, sous la pluie, la chaleur, les créations d’œuvres sur pierre ou sur tissu : le poème, comme une distillation de l’effort physique.

Du moins à première vue. Le poème se distingue-t-il si nettement de ces notations précises qui fixent sur le papier les éboulis, les marches coincées dans les chemins vers le sommet ou le cours furieux de ce torrent d’orage ? Non. La montagne imprègne le texte – ou le texte lui-même se fait montagne. Le bloc surabondant de Koyo regardant la plaine de Boni résiste au regard du visiteur qui l’approche dans l’ombre du poète. Ce cube orange dissimule à l’œil nu son chemin d’accès. Mais à mesure d’invitation, de circulation, de création, bref : de gages donnés à cet être massif, un desserrement de l’étreinte s’opère, vigilant, et révèle l’infinité de voies de passage, de toko, de points d’eau, de parcelles de culture, une richesse non pas matérielle mais de révélations.

Alors, la répétition des séjours change de nature. Non plus répétition, mais élargissement de l’espace connu. Marches, efforts sous, entre ou sur la roche, encore, encore, mais nouvelle crête, nouveau visage de ce lieu qu’on croyait connaître. Exemple parmi cent, la révélation d’Alabouri au pied d’un toko : « Alabouri me montre des empilements, presque invisibles, de pierres plates : « elles permettent un cheminement horizontal et, ainsi, tout autour de notre montagne ; seuls les gens de notre village le connaissent. Ainsi les Anciens, ajoute Alabouri, ont créé un chemin secret qui leur permet d’aller de pied de toko à pied de toko –, et qui relie les terrasses cultivées les unes aux autres, sans que les gens de la plaine ne s’en rendent compte. » Treillis de vigilance, d’astuce et de méfiance tissé dans la peau de la montagne. » Poème.

 

 

6

 

 

 

Parce qu’il peut voir, le poète regarde. Parce qu’il ne peut convoquer tout son lectorat à Koyo, il fait de son texte une montagne et bouleverse la frontière formelle du poème et de sa préparation. Le poème libère son souffle et retourne à la gémellité de l’eau sur la montagne, de la terre arrachée à l’érosion, des rocs qui noircissent au soleil. Sous l’effet de la parole échangée avec les peintres et les autorités du village, la montagne s’ouvre. Elle donne son eau dans une jarre, fichée dans le sol « depuis des générations et des générations » pour capter la « pluie qui dégouline du surplomb ». Elle dévoile les vestiges d’une occupation séculaire comme Zongori : « J’étais passé tout près de lui deux ans plus tôt, sans rien voir. » Poèmes.

 

La circulation physique sur la montagne, guidée par ses habitants, génère dans le même mouvement la circulation de la parole. « Il est senti en effet par chacun comme une nécessité qu’à chaque rencontre la parole chemine, serpente, reconnaisse, éprouve, tourne et tourne et tourne encore, en quelque sorte tâte l’interlocuteur, jusqu’à ce qu’enfin le contact soit établi. » Où le corps marche, la parole marche, et le monde affirme sa densité. La forme même du Trait qui nomme se fait l’esprit des phrases qui le composent. Ces phrases balisent une marche reprise à chaque séjour, élargissant le cercle de compréhension à travers les échanges renouvelés, eux-mêmes étendus à certains villages éloignés, en compagnie du groupe des peintres.

 

Cette parole bat les pulsations de la montagne, à mesure qu’elles se font plus familières mais aussi plus brusques, jusqu’au dépassement. Le dénouement de cette initiation s’articule dans le chant d’Ogo Ban, imprécation épique, seule capable de sculpter l’air d’une montagne qui ne s’accorde plus avec le langage policé du récit européen, précis, rationnel, pour lequel la fin doit succèder au début. La lecture calque les efforts de circulation dans la montagne et se trouve confrontée à cette question qu’elle voudrait toujours éviter : que reste-t-il après les mots ?

A cette question, les Toro Nomu disent : « Les « esprits » de la montagne sont des surgissements actifs de la parole. Les peintres précisent alors que eux-mêmes posant leurs signes, les Femmes qui Chantent la nuit à Koyo et moi, peut-être encore plus qu’elles et eux, sommes les gens de « tegu bitikuda », de la parole retournée, de la parole mise en mouvement. » Dans toutes ses dimensions, la montagne de Koyo existe en palimpseste de toutes les couches géologiques, de tous les rejets d’érosion, de toutes les paroles et de tous les signes qui la marquent. Et ainsi du texte qui la raconte, palimpseste de toutes les visites de l’auteur et de toutes les révélations qui lui sont faites.

 

Mais alors, persiste l’Europe, ce livre est-il un poème ou n’en est-il pas un ? De quoi parle-t-il ? Quel est le sujet ?

Ce dilemme de pacotille impatientait Georges Braque quand on lui posait la question du sujet de ses toiles : « Pour les artistes en général… la chose ou… la couleur en l’espèce a très peu d’importance. […] C’est bien difficile de dissocier les choses d’un tableau. C’est comme les gens qui nous disent : « mais… qu’est-ce que représente votre tableau ? » Eh bien c’est entendu il y a une pomme une assiette à côté.

Ces gens-là ont l’air d’ignorer totalement que ce qui est entre la pomme et l’assiette… je le peins aussi. Et, ma foi, ça me paraît tout aussi difficile de peindre l’entre-deux que de peindre les choses. Ca me paraît un élément aussi capital que ce qu’ils appellent l’objet. Et c’est le rapport justement de ces objets entre eux et le rapport de l’objet entre lui et moi qui constitue le sujet. »

 

 

7

 

 

 

 

Le Trait qui Nomme invite qui le lit à faire retour sur le monde qui l’entoure. Le mot imprimé provoque au regard, invite à relire l’environnement quotidien, à l’investir d’interrogations. Il donne aussi à voir une relation particulière entre l’acte, le geste, et son résultat.

La poésie, c’est entendu, s’achète en recueil. On feuillette les pages parfaitement organisées. Les vers sont droits ou en calligrammes, mais les œuvres sont détachées des fils impurs du travail qui les a accouchés. C’est le cadre d’édition 10×18 qui ne ménage pas de place pour l’effort d’un auteur et qui lui garantit auprès de son public l’admiration que l’on doit au génie. Retour au territoire premier de la poésie.

Dans ces récits de création à Koyo, les fils sont partout. L’atelier est désordonné. La peinture s’attache à la roche sur laquelle on tend les tissus. La pluie nous tombe dessus et empêche le travail des peintres, et même, les contrariétés les plus triviales contraignent à renoncer à une excursion planifiée depuis des mois – un membre du groupe s’est égaré. Et pas de pÔésie ! On a donc lu pour rien ?!

 

La poésie du Trait qui Nomme bouleverse l’ordre académique de la joliesse verbale. Il renonce à feindre l’élévation au-dessus du sol, loin de la lourdeur des chairs, de la crampe des jambes et des chutes inélégantes. Au contraire, il plonge dans la matière, il refuse de la nier pour le plaisir de se croire grand – et bien entendu, il retrouve d’autres grandeurs, mais indéfinies.

 

Cette immersion assumée ne sombre pas dans la trivialité. Tout au contraire, elle proclame la dignité du geste. Le geste du cultivateur sarclant les parcelles de mil en damier, le geste du peintre sur les parcelles en tissu. Observer ce geste crée la poésie. « Hamidou figure le vent par une volute rapide où l’encre de Chine s’épate sous les poils du pinceau qu’il appuie en glissant sur la feuille ; à ce moment là, Hamidou nomme le vent, « unso », et fait en même temps, de sa main, le geste qui figure la course erratique de la bourrasque à la surface du plateau de grès. Poser le signe a autant d’importance et de pouvoir que le signe n’en a lui-même. »

 

Deux conclusions inégalement désagréables pour nous, Européens : biberonnés à la domination du monde, au dogme de notre supériorité culturelle, à notre vieille histoire de Lumières et à la commisération pour toute pensée symbolique – « fétichiste », mot à la limite de l’injure – l’acte de création d’un peintre de Koyo suggère que l’œuvre plastique et visible n’est qu’un versant de sa réalité. Et en effet, « lorsque le peintre a fini de poser à genoux ou accroupi ses signes, il redresse son torse, me regarde, se met debout, enfin me dit : « voici ce que j’ai écrit ». » Le peintre, porteur du sens de son œuvre ? Mais… l’œuvre ne se suffit-elle pas à notre adoration ? Que faire de notre credo : « il faut distinguer l’écrivain Céline de l’homme Céline » qui nous rassure tant dans les débats de gens bien nés ?

Qui s’approche le plus de ce « fétichisme » méprisable ?

 

Mais il y a pire. Avec de telles pratiques, le maître atout de « l’art pour l’art » ne conserve de valeur que pour des copies de Bac… La poésie embrasse l’éthique, oblige son porte-voix à considérer autre chose que son caprice ? Loin de vouloir infiltrer en contrebande ces pénibles pensées, le poète étale au grand jour cette exigence. « Le monde physique des peintres de Koyo est d’un dénuement extrême. […] Chaque geste, chaque parole engage celui qui l’accomplit. On vit et travaille sans filet. Tout acte humain, toute parole porte directement sa part de responsabilité. »

Dire c’est être, c’est faire, c’est considérer les dangers pour soi, pour ceux qui accueillent.

 

 

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Lors des marches, les mains tâtent les prises, les pieds testent les plis du relief. Le corps se colle à la montagne et parfois, la montagne serre le corps entre deux parois. Sur la montagne, la responsabilité du geste créatif s’adapte à la forme par laquelle les villageois de Koyo représentent l’espace.

 

Cette représentation « en damier » rejoue l’impact des mots lancés à haute voix et fixés à l’écrit par les peintres, par le poète. Ces créations ajoutent à l’espace et confirment la responsabilité acceptée par les créateurs. La fréquentation de la montagne induit un investissement de ce qu’on prend pour du vide. « Dans l’espace tactile, tout repose sur l’intermittence de soi, ne serait-ce que par le rythme quotidien de la veille et du sommeil et par celui, de chaque instant, des poumons : inspirer, respirer, plus secrètement perceptible, le cœur qui bat. »

Cette intermittence prédispose à un certain dialogue poétique dont la fonction dépasse le cadre esthétique. Deux silhouettes réunies par un serpent qui les arrime dans l’univers. Mais affirmation aussi de toute la communauté villageoise. Les poèmes-peintures se conçoivent sous le double regard du ciel et de ceux et celles qui passent par là. « Bien des gens nous tiennent compagnie. On parle fort, on rit, on s’interpelle, Alabouri et Belco ne cessent d’échanger des plaisanteries. » Toute l’impolitesse du monde envahit la mansarde romantique où tout poète européen bien élevé pose à la souffrance féconde et au spleen… Ces descriptions bousculent l’aspirant génie, s’assoient sur son lit, sur son fauteuil favori, le coudoient et ce, à l’instigation d’un poète européen !

 

La création est inscrite dans le tissu dont sont cousus les jours et les peines. Pire, le seuil sacré qui voudrait séparer créateur et public est piétiné jusqu’à disparaître : « tous regardent, commentent, touchent les tissus, s’écartent un peu pour regarder encore. » Cette parole qui s’ajoute au tissu, qui, peut-être, modifie le tracé du peintre pour recevoir une réponse, ce dialogue général : comme une célébration du lieu qui retrempe le lien vivace que la nuit, la mauvaise récolte, des attaques venues de la plaine, pourraient rompre.

 

 

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Epreuves de la rencontre

 

 

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Le Trait qui Nomme parcourt une vie âpre. L’existence des villageois de Koyo est celle d’une négociation permanente avec la nature qui les accueille, qu’ils ont façonnée mais dont les soubresauts menacent à tout instant. Ainsi de la montagne, ainsi de la langue Toro Tegu que chantent les femmes du village : « Oui, difficile, comme tout effort dans la pente de la montagne : remonter qui éprouve le cœur et les poumons, descendre qui tiraille les genoux, cultiver les terrasses qui se délitent et s’éboulent, parler en marchant qui essouffle, aller puiser l’eau et la rapporter dans le récipient sur la tête. La vie est difficile, il faut le comprendre. »

 

La vie difficile pour les organismes indique aussi la vie difficile dans l’ordre de la compréhension. Les séjours rapportés l’un après l’autre veulent frayer un chemin vers l’éclaircissement de ce village qui accueille le poète et le considère comme un des siens. Le travail en dialogue à Koyo charrie une foule d’interrogations : quel fossé nous sépare ? Quelle place est accordée au poseur de signe écrit ? Que dissimule encore cette montagne ? Les indications qu’on accepte de livrer sont-elles complètes, entières, véridiques ?

 

La vie et ses énigmes attisent ce questionnement. Ici, le poète est invité à quitter la maison qui l’accueille au motif que son hôte s’est marié et que sa présence semble contraire à un code de pudeur qu’il n’avait pas perçu. L’incident de vie emporte la pensée vers le rôle exact de la création avec les peintres : ces moments seraient-ils une précaution prise par le village et non pas le rapprochement – la fusion ? – avec lui ?

Sans cesse, les conclusions d’un séjour précédent se heurtent à l’observation approfondie du suivant. La forme des peintures de Dembo, la nature de son comportement moqueur, s’expliquent après des années par la révélation de sa qualité de griot, initiateur pour les rites de passage des circoncisions.

 

De même, la structure mentale en damier, observée avec soin les premières années est subvertie par l’évolution des peintures murales d’Hama Babana Dicko. La parole du poète est jouée, encore et encore, et ne s’en cache pas. Comme un retour sur un risque de certitude qui risquerait de fortifier l’illusion d’un savoir fixe sur ceux que l’on ne connaît pas et que l’on ne se résout pas à savoir indépendant de nos exposés scientifiques. Le Trait qui Nomme invite à l’acceptation de cet espace irréductible à un système ethnographique qui trahirait « les merveilles du dialogue d’intelligences qui sont pourtant très différentes et dont une large part de chacune demeure inaccessible à l’autre. »

La parole écrite accepte de se fragiliser face à une parole qu’elle reconnaît pour égale. Le rythme du lieu dicte ainsi le rythme de la révélation. L’initié se fait ami de la patience, mais aussi de la ruse : « je me garde de poser ici une question, car je sais que je dois jouer fidèlement le jeu : que ce soit Alabouri ou Hamidou qui me révèlent les choses. On m’initie, même si mes yeux et mon observation anticipent parfois ce que je vais apprendre. »

 

 

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L’épreuve du passage vers le monde de Koyo impose à l’initié son rythme lent. La frustration, le découragement ne sont pas étrangères aux chapitres du livre. Difficile de le comprendre. Notre civilisation de touristes a appris à considérer la planète comme son terrain de jeu. Aller voir de près l’autochtone puis s’en revenir, les bagages pleins d’objets « authentiques » et l’âme plus légère de se savoir ouverte à « l’altérité », forment la trame d’un discours simpliste célébrant le métissage comme une vertu et un vaccin efficace contre le racisme – dont on s’est purgé en Europe, c’est bien connu.

 

Mais est-on bien certain d’avoir rencontré ceux qu’on appelle « autres » ? Le repos qu’on éprouve dans l’avion du retour, le bien-être qu’on est parti chercher, sont-ils les preuves que la rencontre a eu lieu ? Se pourrait-il que la rencontre soit au contraire l’occasion d’un arrachement, d’un effort pénible et parfois ingrat ?

La poésie du Trait qui Nomme commet une entorse à un autre code de bonne conduite : celui de la publicité et de ses slogans faciles. Que racontent ces escalades de Koyo et ces actes de création ?

 

Les fatigues du corps. La maladie qui abat le poète en pleine excursion, les chutes malvenues sur des roches glissantes, la piqûre du scorpion, les parois qui éraflent la peau, bientôt relayées par le soleil impitoyable… tout épuise la volonté, tout se dresse et récolte son prix. Et l’escalier de branches sur lequel passent les peintres mais qui se dérobe au pied de leur compagnon, l’obligeant à grimper dans une très étroite cheminée dans la roche, au prix de reptations où le souffle manque.

 

Le récit poétique tient à distance la photo publicitaire et la prose héroïque. L’homme qui parle est un homme, pas un géant, pas un démiurge, ni pour son lectorat, ni pour ses amis de Koyo. La montagne exige son dû, en échange de ses révélations. Elle impose une présence sans cesse contraire : « Nous montons, la pluie descend sur nos épaules, sur nos torses, sur nos jambes ; les pieds glissent sur les pierres et lèvent notre corps, notre charge, notre souffle ; la pensée reste en arrière, plusieurs pas plus bas, dans le brouillon de poussière et d’eau où elle lutte et cherche, courant après ses jambes, déjà hors de souffle. Il faut s’arrêter. »

 

La montagne est dure. Combien dure aussi l’entrée dans la pensée symbolique et le Toro Tegu. Combien difficile d’endurer la sensation de l’ignorance prolongée, même quand certains mystères paraissent levés : « Nos chemins réciproques sont à vrai dire si ardus qu’une forme de paresse donne parfois envie de renoncer en disant que la communication entre nous est décidément illusoire car impossible. Non, je veux y croire. » Poésie-Exigence.

 

 

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Question que pourrait poser l’histoire, avec un grand « h », si elle pouvait parler comme une montagne : pourquoi s’imposer toutes ces épreuves quand l’air climatisé est désormais inclus dans les forfaits d’hôtel ? Ne pas négliger cette question puisqu’elle existe sous des formes infinies, de la plus diplomatiquement présidentielle à la moins fardée d’hypocrisie.

Elle offre un chemin qu’il faut pouvoir remonter avant de répondre. Le chemin qui ramène droit au 19e siècle et à l’irruption des armées coloniales dans ces plaines du Mali qu’on intégrait alors au « Soudan français ». Ces armées aussi dépensèrent des efforts physiques effarants pour apaiser la faim de conquête du gouvernement français. Leurs officiers aussi en rapportèrent des mots. Mais dans quel but ? Dans quel but, par exemple, le capitaine Marie-Etienne Péroz décrit-il en 1894, dans Au Niger, cette scène de célébration nocturne dans un village mandingue, plus de mille kilomètres au sud de Koyo ?

 

« A ce moment, la lune dégagée de tout nuage éclaire magnifiquement le plateau sur lequel les deux villages sont construits. Des ribambelles de petits négrillons sautent et se trémoussent dans des ronds fantastiques qui se croisent et se déroulent rapidement comme des figures de cotillons. Ces centaines de petits corps nus, tout noirs, contournés, convulsés par les figures étranges de leurs danses semblent une bande de gnomes infernaux incantant quelque maléfice. »

 

Comment ce capitaine, qui se piquait d’apprécier les peuples africains, décrirait-il les polyphonies des Femmes de Koyo qui s’élèvent dans la nuit à l’adresse du poète invité ? L’irruption coloniale déploie sa parole comme on construit un mur de séparation. La conquête coloniale, le voyage d’agrément touristique se rejoignent par l’illusion dont ils se bernent : décrire « l’autre ». Dans ce langage, on entend une seule voix. Les situations décrivent un décor, indifféremment un relief franchi, une cabane, un marché, des fruits, des enfants. Les hommes et femmes n’existent pas en trois dimensions, encore moins dans leur quatrième dimension de parole. Ce sont des êtres plats, dont le contact ne risque pas d’éroder l’ego et les strates d’identité dont une vie entière en Europe nous a saturés.

La parole coloniale refuse la rencontre. Elle n’accepte que la soumission. La parole touristique lui ressemble, qui n’attend que du service.

 

Le Trait qui Nomme marche à l’envers de ce courant, sans en dissimuler les contraintes et les conséquences. Mais les habitants de Koyo ne sont pas un décor. Leur densité s’impose et avec elle, leurs refus, leurs méfiances, leur amitié. Le poète qui persiste à vouloir comprendre et rencontrer consent à perdre en partie, douloureusement, ce qui le constitue en tant qu’homme d’une époque et d’un lieu. Arrachement, effort, grincements de dents de l’individu ; élévation en commun, épaississement du monde, humanisation par le verbe écrit et peint.

 

« Je comprends mieux que ma vie, si difficile, à Koyo retourne ma peau, tissu maintenant flottant au vent. L’identité avec laquelle je suis venu à Koyo, avec laquelle j’ai grandi dans mes études et mes années, flotte, dépouille bigarrée que je vois déjà de loin, un peu haut dans le ciel, avec un léger contre-jour qui est le propre de l’adieu. C’est alors, dans cette liberté heureuse et déliée du regard et de la pensée, que la langue du poème se déploie, agit, va et me donne les mots que je pose. […]

Je vois alors s’agiter ma peau qui se rétrécit et s’éloigne ; je vois qu’elle est l’hypothèse baroque et légère mûrie par des siècles de civilisations. Heureuse et paisible mue de la conscience, qui connaît que le moi est une peau et qui découvre la minceur de cet épiderme. »

 

 

Romain Poncet

 

 

 

 

[1] “I could infuse words directly with what I was feeling. I didn’t have to create the world I wrote about. I realized that words could tell. That there was such a thing as an emotional sentence.

But that morning in Mexico I realized I did not have to make beauty up for the rest of my life.” (Sister Outsider)

 

 

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Toutes les photos, sauf une, de cet article de Romain Poncet sont extraites du livre Le Trait qui nomme.

 

 

 

 

 

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Fourmi mâle (Sicile)

 

Poème-portrait sicilien créé en trois strophes par Yves Bergeret sur quadriptyques de Rosaspina 285 g de Fabriano, aux formats usuels, en double exemplaire, acrylique et encre de Chine et quelques collages, les 12 et 13 août 2019 à Catane.

 

 

1

 

 

 

Il lui faut un tunnel pour traverser

d’un bout à l’autre l’île violente.

Il voyage comme les fourmis, cherchant

sans cesse les syllabes crissantes de la mère, rapportant

sans cesse les perles tombées du collier de la mère.

Voyager par tunnel est plus intime. Plus secret.

Il m’a téléphoné encore hier

pour me demander l’adresse d’un architecte de tunnel.

Sa question n’est pas la bonne.

Je sais très bien qu’il voudrait créer un faux péage

en plein tunnel.

Pour y égorger ses cousins.

Pauvre île qui connaît trop l’usure solaire…

 

 

2

 

 

 

 

Labeur de mandibule

déchiquette radicelle et parole

espoir et bourgeon.

 

Fourmilière chair brûlée.

Labeur aveugle.

Labeur grillé.

Salut des dents.

 

 

3

 

 

 

 

Je sais, clame la fourmi mâle,

porter dix fois mon poids.

Je porte le volcan.

Je porte la porte du destin

et la fais retomber sur vous si vous l’ouvrez.

Je porte et porte

et vous tais.

 

 

 

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