Vallée intrépide

La haute vallée de la Drôme, du col de Cabre à son extrémité est jusqu’aux collines de Crest à l’ouest offre sans cesse des résurgences de parole et de joie, résurgences surprenantes et intenses. Vallée principale autour de la rivière et vallons annexes silencieux aux vifs torrents, vallée et vallons aux multiples expériences néo-rurales actuelles, terres reculées où les guerres de religions du seizième siècle ont permis de maintenir une vie spirituelle variée avec un profond respect non pas pour la force violente ni envers le pouvoir, mais pour la pensée et pour le livre ; et toute la vallée a été récemment terre de très active Résistance. Elle s‘honore actuellement d’accueillir de nombreux jeunes migrants du Sahel et du Proche-Orient et de favoriser leur formation professionnelle.

Dans un monde brutal d’omerta féodale, de nivellement, de marchandisation il est important et réconfortant de voir resurgir régulièrement dans cette vallée des documents d’une haute valeur humaine, artistique et éthique, documents qu’on aurait pu croire perdus dans le passé. Il y a presque un an je faisais part aux lecteurs et lectrices de ce blog de la renaissance en plein lumière du Devoir de Violence de Yambo Ouloguem et de documents d’Aragon de l’époque de la Résistance, chez Nadine Thuilier, la bouquiniste du marché de Die ; à la même époque je découvrais chez un brocanteur de Die, Sassi, une très rare figuration du Jugement de Caïphe : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/10/09/huis-clos-sediments-bancals-et-trait-qui-nomme/ (en particulier la onzième partie, intitulée Le huis clos, l’éruption).  Ce sont tous des documents de résistance et de dialogue.

Les bibliothèques privées, petites ou grandes, de la vallée sont loin d’être des « îles désertes » de rêves narcissiques. L’humanité dont le flux sédimente sans fin sur les bords de la rivière a fait apparaître ces jours-ci deux éléments surprenants.

Chez un autre brocanteur, une « première édition » entièrement gravée à l’eau-forte de réductions pour piano à quatre mains des quatre premières symphonies de Beethoven par Czerny, peu d’années après la mort du premier. Et cet ouvrage témoin d’une plus haute vigilance de la pensée humaine a vécu et vit au bord de la Drôme…

Et encore ailleurs, chez Sassi, je trouve ce samedi un porto-folio de fac-simile en très haute qualité faits en 1967 de dessins italiens du Louvre, Mantegna, Leonardo da Vinci, Andrea del Sarto… ; et d’ailleurs un étonnant dessin où Tiziano nous plonge dans le tumulte de la Bataille de Cadore. Or ce porto-folio est une édition très limitée faite essentiellement pour quelques professionnels des grands musées classiques ; cependant les sédimentations historiques de la vallée de la Drôme en ont protégé un exemplaire qui a resurgi il y a quelques jours…

Je mets au mur chez moi un dessin de ce porto-folio, une esquisse de Michel-Ange pour un « esclave » qu’il va sculpter ou pour un ressuscité du mur du fond de la chapelle Sixtine ; au dessus de lui est déjà accrochée une plaque de fer peinte par le « captif » Soumaïla Goco Tamboura au Mali en 2008, où il a figuré en bleu, rouge et blanc le grand « esprit » de la montagne au pied de laquelle il vit. L’« esprit des captifs », c’est-à-dire des esclaves, soulève à bout de bras au dessus de sa tête une sorte d’échelle massive qui, m’a dit Soumaïla Goco, est la figuration de la montagne, de toute montagne.    

Yves Bergeret

Lion-galet, scorpion-martinet

La plupart de ces poèmes d’Yves Bergeret
sont repris par lui avec collages sur quadriptyques
de Fabriano, Rosaspina 280 g en format déplié de 17,5 cm
de haut par 50 (en triples exemplaires) ;
il a créé l’ensemble créé à Die du 24 au 29 juin 2020.

On lit en italien ces poèmes grâce à une traduction
lumineuse et musicale du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/07/01/leone-scorpione-rondone/
 

1
Ce matin la montagne esquisse un pas de côté ;
tu prends le temps de te retourner :
un enfant naît dans votre ravin.
 
2
Accepte l’invitation
du rocher timide
qui sur la rive écoute
ce que tendrement
dans les remous
bégaient les galets.
 
3
Dans l’ubac la forêt aux paupières lourdes
écoute jour et nuit
le galet invisible
qui dans le torrent roule
et espère.

4
Galet, fils du torrent de la montagne,
mon chétif ami,
sauras-tu chanter l’aube ?
 
5
Le lion ne prend pas l’escalier.
Sur son crâne il porte ma maison
et fait fuir l’usurier.

6
Petit scorpion qui fécondes l’éternité
entre deux pierres de mon seuil
pique-moi tous les dix ans
pour que jamais je n’oublie
la parole sauvage.
 
7
Imaginerait-on un lion vénal ?
Et une amitié plantureuse ?
Et une pluie sèche ?
 
8
Si la clef de la montagne est perdue
passe par le nuage.
 
9
Le sel crépite dans le feu.
Contre la violence crépite la parole.
Toujours. En contrejour.
10
Ma montagne boit dans une couleur :
le bleu.
Parfois la sueur d’un solitaire lui suffit.
 
11
Viens avec moi, montagne,
osons descendre la rivière
jusque là où j’entends vagir.
 
12
Criant au soir
les martinets en tourbillons fous
remettent dans la gorge du poème
ce qu’à chaque heure a vagi ma joie.
 
13
Montagne, ma grande navigatrice,
apprends-moi à plonger, à nager dans la folle tempête
jubilante des martinets.
Dans quelques siècles tu m’indiqueras le cap.
14
Dès l’aube un martinet tire le ciel vers notre toit.
Dans le buisson un merle l’escorte en chantant.
Ouvre ta porte, un étranger arrive.
 
15
Quand j’avais l’âge du galet, dit le vent,
j’éprouvais ma virginité sur tes crêtes.
-Tu veux dire dans mes brèches ? rétorque la montagne.
16
A nulle avalanche je n’en veux, dit le torrent.
-A toute fonte, à toute mousse
je rends grâce, dit la truite.

Trois autres aphorismes en Galice (2)

4
 
Mille routes m’ont à l’aube serré la main
 
 
5
 
L’eau froide renoue son cours au levant
 
 
6
 
Au couchant la parole me lâche en riant

Trois aphorismes en Galice (1)

Sur les montagnes de la Galice, tout près des Asturies,
multiples sont les ardoises d’excellente qualité.
Elles servent de lauzes aux toits des fermes et des greniers,
de bornages aux prés, de balises aux chemins.
Lisant cet espace à la fin des années 1990,
j’y ai en particulier relevé ces six petites ardoises,
oreilles, fronts, cuirasses et opaques miroirs
pour trois aphorismes que j’ai calligraphiés en 1998
à l’encre de Chine sur trois triptyques d’Arche 300 gr,
de format déplié de 35 cm de haut par 63.
 
YB
1
 
La montagne me tend sa mue en écritoire
 
 
2
 
La montagne n’appartient qu’à l’horizon
 
 
3
 
Les pierres dansent avec nous

Lion


Attila et Yohan Gaigher continuent à restaurer à Crest
la très ancienne maison Bru où trône au pied d’un mur
la mystérieuse tête de lion travaillée dans de la molasse
[j’invite à lire à nouveau, sur ce même blog, cette prose : Le Bois de vie (à Crest, avril 2018) https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/04/10/le-bois-de-vie-a-crest-avril-2018/ ].
 
Yves Bergeret

Ma pierre est un fleuve.
Le vent y loge.
 
Réveille, réveille-toi, toi la main
qui me sculptes, tu n’as pas fini.
 
Ma molasse à peine durcit mon front.
Mon argile presque tendre encore
me gonfle les babines.
 
Deux bulles d’air,
ce sont mes yeux qui t’hypnotisent,
deux bulles d’air lâchées
par le divin poisson
au fond de ma peu dure boue
bulles de la voix du fond de ma boue.
 
Réveille ma voix,
toi qui me sculptes.
Pour le moment le poète
me prête sa voix.
 
Je veux parler seul,
parler demain haut
de ma Mésopotamie
dont les poils de ma crinière
portent les odeurs brûlantes,
de mes fils les esclaves celtes
qu’harcèlent les Romains de Die.
 
Je veux parler haut
et porter avec ma voix
l’énergie des farouches bâtisseurs,
des géniaux jumeaux
qui font honneur
à notre vallée résistante.
 
Laisse-moi poser mes yeux
où je veux.
Sur l’escalier de bois neuf
que tu fabriques planche à planche
et poses sans m’en parler
près de mon crâne.
 
Merci pour l’escalier et ses planches.
Le jour où dix tornades brasseront
l’eau folle de la Drôme
et nous jetteront tous
jusqu’à la mer impatiente
je m’en ferai un radeau.
 
Du radeau jaune
je rugirai.
 
Mon alphabet je le trouve
dans le bruit des portes qui claquent,
dans les galets invisibles qui roulent
au fond des remous.
A toute seconde je clame
liberté liberté liberté.
 

La Maquette (12 Le feu)





Les deux derniers épisodes, le onzième et le douzième, qui concluent La Maquette,
se lisent en italien dans une splendide, ample et lumineuse traduction
du poète Francesco Marotta,
à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/06/03/il-plastico-11/
 
YB

Si la maquette-masque ne prend pas feu
c’est qu’elle est plus forte que le feu
de haine, guerre et confusion.
 
Son père est un tout autre feu, elle l’honore.
De ce feu paternel peu est su
car c’est très profond sous la croûte terrestre
qu’il brûle et ronfle et nourrit et brûle,
très profond sous le fond des océans,
très profond sous la peau de la personne.
Il remue et tourne sur lui-même,
magma dit-on, jaillissant parfois
en crevant la croûte des roches froides pour
répandre destruction, recomposition et fertilité
à la surface des îles et des terres longues.
 
A ce feu paternel la maquette-masque
doit aussi d’avoir la forme d’un volcan,
d’un sein solitaire dont unique au monde
est la mélancolie scintillante
car son téton nourricier est en bas
dans l’ombre de l’orgueilleux sein,
son téton, la source rouge de la parole.
 
Sa mère est le bois le plus vif, aubier
du chêne millénaire, travaillé en poutres et
planches, poutres et planches ayant porté
et abrité humaine famille en la maison.
Et maintenant broyé broyé broyé
et étiré en rames de papier.
Et le papier a blanchi, a porté les mots écrits,
les comptes du commerçant, l’inventaire âcre
du notaire, les dettes étrangleuses et les contrats
sibyllins. Puis intoxiquée par sa propre honte,
la mère a refusé,
le bois a refusé, a reverdi et le papier a porté
les messages secrets de l’amour, les dernières
pensées des condamnés, les appels des Résistants,
en somme la beauté humaine.
 
Et quand le maternel vacarme des siècles en lutte
a trouvé meilleure voie, il a porté vie.
Bois, a tant porté vie qu’un soir il s’est fané
et la mère harassée a voulu partir.
Mais nous l’avons tant aimée que pour nous
elle s’est pliée et froissée et mêlée et broyée,
devenant le carton dont se crée la maquette.
 
Je veux que la maquette follement impudique
soit la précaution, le masque qui permet de danser
malgré les giclures acides de la guerre, de la violence
et de la bêtise et de traverser leurs flammes racistes.
 
Je veux qu’elle soit le masque qui permet
de respirer, inspirer, expirer par le feu réel
et avec le réel feu du magma, par la puissante
naissance de la vie et par la somptueuse
avalanche qui retourne à sa naissance.
 
Je veux que la maquette follement utopique
soit le masque qui porte la voix et grâce auquel
je clame et tu clames et nous clamons ce que
dévaluent la frigide écriture et l’académisme,
cela qui foisonne dans nos âmes et nos corps,
le furieux dialogue qui nous lie
et nous fait aimer qu’un rythme, un chœur,
un théâtre rendent aimable cette fureur en dédoublant
la parole incandescente, la parole de la parole,
en son ombre et en elle-même,
souffle inspirant expirant du mot
et de son petit frère le bref silence mettant
au monde le mot suivant.
 
Ainsi va la vie de la maquette,
la vie marchant allant pivotant autour de
la source rouge de la parole.

La Maquette (11 Le masque)

Glissent vivement les unes sur les autres
les couches de l’air. Et ainsi se déchirent
les nuages.
S’entremêlent les eaux contradictoires
de l’estuaire.
Se repose le sable des dunes
mais se meut la dune et se meut la dune.
Se froissent au rythme des siècles
les strates rocheuses de la colline.
Se frottent au rythme des mois les découpes
de carton ondulé de la maquette.
 
Martinets, chanteuses et marcheurs savent
où s’harmonise le mouvement,
où se met la vie à chanter,
où se met le chœur à vivre.
 
Cheval blanc, tailleur de pierre, pierre-ciel,
oiseau d’immenses ailes savent
où s’harmonisent le choeur qui va,
la grande figure qui respire ; d’elle
ils sont les sourcils, le front, les petites rides
au coin de ses yeux, et la fossette
à la commissure de ses lèvres.
Mais sa chevelure doit à jamais
rester libre et de plein vent.
 
Dans les eaux trop souvent furieuses
et sombres, dans le creux de feu noir
a plongé au temps de l’Odyssée
un homme aux robustes chevilles,
à la plante des pieds large,
aux poumons de dauphin.
Il a cherché au fond des eaux,
il a cherché en vain, il a cherché
comment refouler le feu noir
dans une nasse de bronze au fond de l’abîme.
Trois jours après, à bout, hors d’haleine
il a refait surface, désolé de son échec.
Ce qui lui ruisselait était larmes et sel.
 
Dans le creux de drame noir,
dans le tourbillon furieux de la violence
a plongé au temps des grandes Résistances
une femme aux bras plus souples que nageoires,
aux poumons d’albatros.
Elle a cherché au fond des eaux,
elle a cherché en vain, elle a cherché
comment retenir et éteindre l’huile noire en feu
dans la plus profonde grotte sous-marine.
Trois ans après, à bout, hors d’haleine
elle a refait surface, effrayée que la violence
sauvage puisse comme une bête immonde
naître encore et encore.
Ce qui ruisselait sur son corps rongé de sel
était la lucidité, la ténacité, l’espoir.
 
Ces jours-ci où la tempête fait rage,
ces semaines ci où la tempête par crises
pourrait être plus stupide encore, plus dévastatrice,
une personne est survenue, un cheval blanc
à sa droite, un oiseau d’immenses ailes
à sa gauche ; il nous a laissés sur la rive
et a plongé, inspirant l’air
dans tout le volume de ses poumons.
Or cette personne ne refait pas surface.
Ni le cheval ni l’oiseau ne s’inquiètent.
On entend ses pieds battre comme des palmes,
à rythme profond et régulier, les masses
les plus abyssales des eaux sombres.
On entend son souffle alterné fusant vers
les nuages et y devenir le tailleur de roche
aux bras inlassables.
 
Cette personne reste au fond des eaux,
enfant perpétuel au creux du feu
où il ne brûle pas car il est le jaillissement
même de la parole. Il porte très haut au dessus
de sa tête la maquette, articulable, souple,
sensible, jeune masque de carton ondulé,
friable et ludique, jeune masque
enflé à la surface des eaux de feu,
chaloupe qui ne coulera jamais,
terre légère peut-être, île utopique.
Sa boussole est la source rouge de la parole.

La Maquette (10 Le visage)

Ce dixième épisode de La Maquette se lit en italien dans une traduction claire et dynamique du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/05/29/il-plastico-10/

YB

Ne voyez-vous pas les couches de l’air
qui à vitesses disparates glissent
en déchirant leurs nuages ;
et que tout ce laborieux glissement des choses
est aussi celui des courants dans l’estuaire ?
Ne le voyez-vous pas ?
 
Ne sentez-vous pas que les strates de carton
tirent à hue et à dia ?
Qu’elles s’efforcent à quelque chose ?
 
Ne voyez-vous pas les couches de l’air
les unes sur les autres glissant
parce qu’elles ont la volonté de composer
(et d’ailleurs les eaux sableuses aussi)
quelque chose dont la notion ou même la réalité
semble s’atteindre avec difficulté
ou peut-être même se perdre ?
 
De leur très longue migration qui en tue tant en vol
les martinets sont arrivés hier depuis l’Afrique.
Aussitôt sans répit ils s’affairent
à ajuster les couches de l’air,
à réconcilier ce qui s’est déchiré
et s’aigrit, perclus de solitude amère.
Il n’est même le petit hoche-queue qui
ne s’affaire sur un toit à mi-pente de la maquette
à recoudre une cicatrice, une entaille
biffée dans le carton de la maquette.
 
Est-ce un sacrifice mortifère et frelaté,
est-ce un théâtre vénéneux ?
Mais voilà, le mal a été fait : notre lien,
l’argile de notre chair, le souffle de notre chœur
ont été dilacérés, et hérissés partie contre partie,
petit trône contre petit trône, voyou contre voyou
au nom de l’objet-foudre marchandise.
Les couches de l’air ont beau vouloir
se réconcilier, se retrouver, elles ont beau vouloir
aller avec nous du même pas de paix ensemble,
la violence dilacère effroyable, répugnante.
 
Mais la source rouge de la parole ne peut
jamais être colmatée.
Tirant à hue et à dia, des bribes
de la maquette pourraient tomber et pourrir,
comme à un malade très âgé la mémoire
se fendille puis par lambeaux disparaît.
Mais pourtant même la mémoire en désastre
reconnaît toujours la voix,
le son de la source rouge
et les mots du dialogue qu’inlassables
nous ajustons, recousons,
lumière de la parole.
 
Ne voyez-vous pas les glissements
et les rapprochements ?
Ne voyez-vous pas le labeur épique des martinets
affairés nuit et jour à refaire le profil
et le contour et les traits du grand visage
de celle qui parle et chante,
de celle qui aime la maquette pour retrouver
le point rouge de sa source ?

Essayer de tracer et relever au calque
les voltes des martinets est impossible.
Et peut-être mieux vaut-il laisser libre
la chevelure de l’immense chanteuse
qu’ils ébouriffent.
S’ils l’ébouriffent, c’est de joie
et ils connaissent parfaitement les raisons de leur joie.
S’ils l’ébouriffent, c’est peut-être de rite aussi.
 
Essayer d’entretisser les quelques poèmes
des tissus verticaux naissant au ciel, ondoyants
au martèlement des pas, des frappes de taille
et des coups de sabot est utopique.
Et peut-être mieux vaut-il reprendre plus lentement
la diction, phrase claire à phrase sombre,
à claire à sombre, alternant
ainsi que les tâches claires et les tâches sombres
de la peau des marcheurs et des marcheuses.
Le chemin de l’utopie au corps infini
n’est-il réel que dans le corps banal de chacun ?

*

*

***

*


					

La Maquette (9 Les calques)

Ce neuvième épisode de La Maquette se lit en italien dans une version particulièrement sensible, vivante, subtile et mobile, due au poète Francesco Marotta. On la trouve à cette adressehttps://rebstein.wordpress.com/2020/05/25/il-plastico-9/

YB

Ce matin l’architecte m’envoie par mail

une tout autre photo : non pas de la maquette

mais de croquis au crayon sur papier calque

de ce qui sera bâti autour de la source.

Il m’écrit dans sa langue : « ces calques

rendent visible le palimpseste des mots

de tes poèmes. Tes mots se sédimentent

dans l’intuition créatrice de cette maquette ».

Les feuilles de calque se soulèvent légèrement.

Transparence fait se mouvoir l’air. Les unes

sur les autres glissent les feuilles

translucides. C’est traînées de brume qui tournent

lentement, effleurant les pentes de la maquette.

C’est simple rosée des femmes et des hommes

se déposant chaque aube sur le réel en furie.

Forêt éphémère aux branches brillantes d’humidité,

lourdes d’humanité, remuées par la pensée,

par la peur ou la fuite, par la pensée.

Ni beige brut du carton ondulé de la colline

ni gris très clair du carton des bâtiments de soin

autour de la source rouge ; et dans le gris clair

bourdonne encore le labyrinthe diffus des discours

et des récits oubliés engloutis de leur vivant

par l’encre qui les a pressurés

et imprimés sur le papier ;

et le papier imprimé, vite périmé, tôt broyé,

a fait la pâte du carton gris très clair.

Voici le calque, le troisième état de la pensée écrite

qui va et passe et ici ne s’incruste pas

mais cherche où poser les lignes des dessins

et les jambages des mots pour que les butinent,

pour que s’apaisent, pour que guérissent

l’âme inquiète, le corps meurtri

de ceux qui marchent dans les tempêtes.

Voici le calque, ivoire ou blanc, translucide.

*

dans le ciel de la maquette,

Les cinq feuilles de calque sont arrivées

chacune allongée sur le dos d’un vent puissant.

Les vents les ont laissé descendre

de leur échine tannée, poussiéreuse.

Les calques ne se posent pas, ni sur le sol

ni sur les reflets de l’estuaire

ni sur la rade en carton tristement ondulé

ni sur les étages osseux de la colline de carton.

Ils flottent comme des odeurs vierges.

Ils flottent dans l’air, branches aux bourgeons

à peine ouverts de la forêt, canopée infime

mais aussi tenace que le fil de l’araignée

veillant tuant protégeant à mi-hauteur

de l’accueil et du meurtre.

Voici les calques ivoire ou blancs, translucides

cassant crissant portant les hachures

crayonnées de la main intrépide de l’architecte.

Par en dessous de lui-même chaque calque

étend la canopée de la forêt douloureuse,

sauvage et entêtée, la translucide canopée

où la pierre-ciel abreuve sa soif d’infini

et le cheval blanc à queue de Voie lactée

abreuve sa soif insatiable de liberté.

Par en dessous d’eux-mêmes, par chaque face

d’en dessous les calques étendent en grinçant

les grains du sable des dunes de l’engendrement,

de la parturition et de la mort.

Par les courants turbides les marcheuses

et les marcheurs toujours avancent

sous le couvert des calques qui redessinent

à perpétuité leurs chants allant.

Sur l’autre face des calques, au-dessus,

traits et hachures, colorés ou noirs

sont les empreintes inlassables des chants

des femmes à grave voix

et de la pensée de l’architecte

et des mots du poème qu’ici j’écris.

*

*

***

*

La Maquette (8 Tissus-du-ciel)

L’épisode précédent, le septième, intitulé Le cheval, et celui-ci, intitulé Tissus-du-ciel, se lisent en italien dans une claire et puissante traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/05/23/il-plastico-7-8/

YB

 

 

 

Le martèlement du tailleur de pierre

et du cheval et du chant rythmé des

chanteuses et du cheval continue si longtemps

dans les coulisses de l’air et de la terre,

si longtemps continue

que le cœur m’en frissonne encore.

 

Si longtemps qu’il lève à l’exact mi-parcours

de la lune dans la nuit qui suit

de très hauts tissus lumineux et presque

transparents : ils vont en double ou triple lent

cortège, sinuant verticaux à la surface des eaux

comme les rideaux onduleux d’une aurore boréale.

Ils sont colorés, chacun monochrome,

avec des mots à très grandes lettres noires

parfois entrelacés de traits de couleur.

 

Je le décris par mail à l’architecte.

Je lui demande s’il connaît cette merveille.

Il me fait en réponse remarquer

que les mots calligraphiés sur les tissus mobiles

composent certaines phrases de mes poèmes

et même seront les aphorismes à inscrire

en frise en haut des parois des couloirs et des salles

à bâtir autour de la source.

 

Certains tissus qui, outre leur éclat boréal, brillent

de la lueur d’avant l’aube, sont nés, avec les mots

qu’ils portent, dans la montagne de grès où j’ai vécu

et travaillé tant d’années de l’autre côté de la mer,

de l’autre côté, bien loin, très loin. En plein Sahara

la montagne vivait, orange et beige.

Les quelques habitants de la montagne

et moi avons créé et peint ces simples

et très souples poèmes, simples figurations

à jamais de la parole de la parole.

 

C’est ainsi que les strates de carton ondulé

de la maquette ont la couleur de la montagne du désert.

Le poème né au désert en son plus grand dénuement,

en sa plus aiguë beauté aime revenir à nous

par le point rouge de la source.

Certaines nuits d’après tempête, il aime revenir

à nous par d’ondoyants rideaux très légers

qui rythment le ciel par son haut, peuplé

de minerais sombres en suspens,

qui rythment le ciel par les harmonies basses

d’un souffle qui ne cesse jamais, comme la parole.

 

 

 

 

 

*

 

 

*

***

*