Les Solitudes

Yves Bergeret

 

 

 

Premier solitaire

 

Sur son sulky le jockey n’a pas de jambes.

Ah, il y a les quatre jambes du cheval,

deux pour le cheval, deux pour lui,

qui l’emmènent dans l’éther et l’alizé,

en somme oiseau qui file en battant l’air et la terre

comme le rameur la surface des eaux de la mort.

*

 

 

 

 

Deuxième solitaire

 

Celui-là, très grand, très maigre, entre,

salue, apporte sa mélancolie sur un

tout petit plateau en ivoire

puis s’en va à reculons

dans le sourire légèrement amer

que juste derrière lui le ciel ouvre

comme une baie ou même un golfe.

Il faut dire que s’il est triste

il a tout de même les épaules très larges.

D’ailleurs il a laissé ici le petit plateau,

qui est la première dent de son enfance

dans l’autre monde.

*

 

 

 

 

Troisième solitaire

 

On l’a chassé du ventre de sa mère.

On l’a chassé de la maison basse

et de l’ombre du figuier de la cour.

On l’a chassé du sable. On l’a chassé de la roche.

En mer les vagues n’ont pas accepté de l’engloutir.

On l’a chassé de sa langue puis de son nom.

A présent il s’assied. Il fait la somme des éjections :

il s’installe au centre d’une assiette si creuse

que personne ne comprend que ce parfait

grain de riz c’est lui,

minuscule grain d’humanité auquel mènent

trente ficelles du monde,

autrement dit tant et tant de récits.

*

 

 

 

 

Quatrième solitaire

 

Il court sous la pluie

et traverse vaillamment la rue

et traverse hardiment le détroit.

Si ni les requins ni les camions ne le tuent

c’est qu’il connaît les passages sains

et qu’il a la clef de tous les cadenas.

Il est bien le seul à connaître leurs combinaisons

car son esprit est le cheval fou

échappé à toute écurie

et broutant l’avoine des séismes.

*

 

 

 

Elle, coréenne de l’île de Jindo

 

Sa voix à elle avance en fendant

la vapeur sombre d’un océan en furie.

C’est sans doute la nuit.

Eh bien si c’est la nuit, elle la transperce.

C’est sans doute le fond d’un océan qui jaillit

lourdement. Jaillit à l’appel de sa voix.

 

Elle marche devant.

Les monstres tentent de la suivre

gauchement, et la nuit la suit gauchement,

et l’océan la suit, suppliant.

Les noyés la suivent, les abandonnés,

les torturés, les mutilés.

Sans se retourner c’est pour eux qu’elle chante

et avance en fendant la vapeur sombre

que fait le plomb de la vie.

Elle chante et avance et leur verse la beauté.

Sur les plaies. Et tous réapprennent à marcher.

*

 

 

 

 

L’homme aux grains noirs  

 

Dans le sillage de la voix de la femme

il avance.

Lui qui a bu l’eau des trois sources

qui jaillissent entre les trois montagnes

plus hautes que le ciel,

car il est né près des sources.

 

Cette voix, la voici qui fend la douleur des hommes ;

elle va, elle vient, elle serpente par là-bas

derrière la chaîne des montagnes rouges

et lui depuis ses trois montagnes blanches

plus hautes que le ciel

s’est dit que l’insupportable aliénation

ne devait pas lui broyer le corps à son tour.

 

Alors il s’est levé, a pris son sac de voyage

et des grains noirs.

Du haut de la combe aux trois sources

il s’est jeté dans le piémont,

il s’est jeté dans le lointain.

 

Il s’est jeté dans la pente.

Pleins sont ses poumons de l’air du vide-plein

qu’il respira entre les trois montagnes.

Aller par les pentes et les ravins lui est facile.

Sans heurt il avance

dans le sillage de la voix de la femme.

 

Long et patient est son chemin.

Long et ardent est son chemin.

La voix de la femme glisse devant lui.

Elle est le fleuve noir

et le lit du fleuve noir

où il roule,

voilà déjà, il est l’eau aux bras courts,

il est l’eau aux bras noués,

il est l’eau aux bras dénoués.

 

Il va son dur chemin dans le noir.

S’il se retourne il voit son chemin comme

long et patient fil d’araignée, noir et or,

or et noir, son sillage à peine,

un pointillé de quartz et de nacre.

*

 

 

 

 

Les doigts glacés

 

Ce matin un peu devant lui

la voix de la femme chante

le surgissement d’une voile

qui enfle, dure, concave et ferme,

qui lui offre le miroir sans fard

où se voit la tribulation de son destin

jeune et cassant.

 

Effrayé d’être si seul

dans la foule d’une ville au piémont,

effrayé de voir dans le miroir

combien il est friable

car si loin est la triple source

et si ténu désormais l’air du vide-plein…

Il prend au hasard la main ballante

d’un passant qui comme lui va

dans la nuit.

La main anonyme ne réagit pas,

elle est glacée.

 

Il n’y a personne

dans la manche d’où sort la main glacée.

Il a beau marcher au même pas

que les doigts glacés serrés dans sa main,

personne n’est là ni ne lui parle

ni ne cherche à se dégager.

 

Mais ce sont les pas de la voix

de la femme qui chante,

ce sont eux qui font aller de l’avant dans cette nuit

les arbres et les nuages bas de la ville

et les corps qui ne se parlent pas

mais vont,

et son corps aussi, son corps aux bras courts

aux bras noués aux bras dénoués,

et les grains noirs qui brillent au fond de son sac,

et même ces doigts glacés d’aucune personne

qui lui tracent le double ombreux de sa vie.

 

Mais la voix de la femme

sent qu’il s’essouffle,

mais la voix le tire le tire

funèbre funèbre rageuse rageuse

parturiente parturiente et le tire

et le tire, avance enfant faible

des trois montagnes plus hautes que le ciel.

 

La voix de la femme le griffe

et le tire vers la nouvelle peau

dans laquelle il ne parvient encore à se glisser.

Tant d’autres n’ont plus de peau

ni de vêtement et ne sont plus que

des doigts froids au bout d’une manche.
Mais ses yeux noirs brillent

et les grains noirs cherchent où germer.

*

 

 

 

 

Chant de tous

 

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La voix qui chante à l’avant

n’est pas seule. Elle est une forêt,

forêt parmi les forêts sur les collines

et les collines. Forêt parmi les longues forêts

trébuchant sombres, errant sur les

pentes basses des montagnes.

 

C’est ainsi que notre terre se vêt

de ce que laissent en se mouvant les forêts.

Chants puis lambeaux de forêts.

Comme par des lambeaux de récit se vêt

la personne, par des garigues de généalogies,

par des effilochages de narrations.

 

Mais ne vois-tu pas que la chanteuse

sait aussi soulever les branches,

soulever les lambeaux, soulever ces tissus

vieux et lustrés qui t’engoncent ?

 

Mais ne vois-tu pas que la chanteuse

soulève les sous-bois et les futaies,

écarte les pendrillons,

et la montagne se met à sourire

dans sa géologie sauvage ?

 

Car la montagne révèle qu’elle sourit dans

les reprises de souffle de la femme qui chante

 

et si elle sourit ce n’est pas que pour elle-même.

C’est aussi pour la personne dont les bouts

de costume se réajustent ou tombent.

 

Il s’est retourné sur son propre sillage,

l’homme aux grains noirs.

Son sillage est un fil d’or et d’argent

dans les sous-bois.

Son sillage est un filon de quartz et de nacre

dans l’arrière-cour schisteuse des tyrans.

Là où c’est boue noire, lui laisse sillage

en forme de vent ahurissant,

en forme de vent hérissant.

 

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*

 

Ces photos ont été prises en allant en train à Venise le lundi froid et clair 20 janvier 2020, traversée de la Saône, remontée de la vallée de la Maurienne.

Deux strophes du dernier poème sont calligraphiées à l’encre de Chine, au lavis et à l’acrylique le 24 janvier 2020 par le poète, à Venise, sur Gerstaecker Aquarelle 200g, format 36 cm x 48.

 

*

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

Visages, oeuvre de HE Haonan

 

par Yves Bergeret

 

*

Cette prose se lit en italien à cette adresse :https://rebstein.wordpress.com/2020/01/17/volti/ grâce à une traduction aussi précise que limpide du poète Francesco Marotta.

*

 

 

HE Haonan parle le chinois, a un passeport chinois mais est du peuple Yi, un des prestigieux peuples de l’oralité de l’Himalaya. Sa famille transplantée à plusieurs reprises mais toujours à l’intérieur de la province chinoise du Yunnan, vit dans une région très pauvre tout près de la frontière birmane. Les cimes des montagnes y atteignent facilement six mille mètres. Il a franchi plusieurs fois les frontières de ces régions, vers la Birmanie, le Laos, la Thaïlande. Au Tibet, juste au nord-ouest de chez lui, il a appris à peindre des tangkas, sortes de mandalas sur tissu. Il s’est également rendu au Japon. Il me dit qu’une femme âgée de sa famille sait trouver dans la montagne des champignons rares, connaît leurs vertus et chante leurs pouvoirs. De 2015 à 2017 il « apprend » les Beaux Arts à l’« université du Yunnan », à Kunming, capitale de la province : là on lui « enseigne » des arts en fait étrangers : le chinois et, selon un enseignement chinois, l’occidental. HE Haonan décide de venir en France en janvier 2018 à l’université de Lyon 2, où il a appris qu’étudient de jeunes Chinois. Il s’inscrit en « Arts de la scène ». Il s’installe à Paris en septembre 2019. Il y poursuit sa formation et ses recherches à l’université de Paris 8, en « Arts plastiques ».

 

 

 

 

HE Haonan me montre une œuvre en quatre disques de papier 300g, 33 cm de diamètre, sur les deux faces desquels il a réalisé peintures et collages. Recto et verso : double face, double visage, double langue. On n’a pas appris à HE Haonan le Yi, la langue de sa famille dans la génération qui l’a précédé. Il parle chinois, français et anglais. En somme il a double visage extérieur, deux masques. Or son visage immémorial est en creux ; et surtout il est tout sauf éteint. Du geste HE Haonan fait tourner ces disques regardables en toute direction, puis il en retourne les faces. Comme dans un moulin à prière, la rotation activée de la main peut continuer sans fin. Non pas pour porter le mantra à l’oreille d’une divinité, mais pour rappeler l’impermanence des civilisations ou leur tenace frottement les unes contre les autres. Car au bout d’un an et demi de séjour et de travail en France et Europe, loin de son Yunnan et de la Chine mais toujours en contact avec eux, voici ce que, me dit-il, il constate et pense.

 

Mais percevons d’abord bien ce qu’il en est. Il y a à peine plus d’un siècle, le grand découvreur de l’Autre que fut Victor Segalen prenait complètement à rebours l’assimilation coloniale, renversait la notion d’exotisme, partait en Océanie puis en Chine, enfin mettait toute l’énergie de sa personne et de son rêve pour atteindre, mais en vain, les hauts plateaux du Tibet. Aujourd’hui HE Haonan descend de très hautes vallées et de très hauts plateaux immédiatement cousins de ceux et celles du Tibet, mais le voici comme jeune montagnard et artiste, exaspéré de l’éradication de sa propre mémoire, refusant le bulldozer d’une globalisation coloniale et marchande. Ecoutons, oui écoutons ce qu’il constate, peint et pense.

 

 

1

La roue de la vie et le vide

 

 

 

 

Au centre du disque, à la peinture d’argent pur est tracé le caractère chinois qui signifie « le vide », notion centrale du bouddhisme ; rebondissent rythmiquement et circulairement autour de lui des arcs-de-cercle mauve, vert et violet.

 

Sur l’autre face de ce disque le centre est occupé par une figuration circulaire bleue claire de la Terre d’où se dégagent quelques volutes de nuages et surtout les déserts de l’Afrique et de l’Arabie. Une bande noire, large comme le diamètre de la Terre figurée ici, traverse toute la face du disque, une sorte de contre-Voie lactée. De même que par une nuit brumeuse la Voie lactée se perçoit mal, des mots écrits en chinois, anglais et français, tous appartenant au vocabulaire sociologique et économique, ont été écrits par HE Haonan … en noir. Noir sur noir ! On ne les voit et lit que sur l’original et avec la plus grande attention. Ensuite on croit se perdre, comme dans l’apparent fouillis d’un mandala. Mais l’accoutumance du regard et la patience amènent à lire des éléments en cercles concentriques. D’abord les emblèmes de huit pays, Chine, Japon, Angleterre, Brésil, Russie, Etats-Unis, France et Espagne. Puis à la peinture d’or brut les signes des monnaies les plus significatives de la Terre, dollar, euro, livre sterling, yen japonais et yuan chinois ; signes posés eux-mêmes sur un fouillis très ordonné de petites lettres et caractères noirs. Puis en cercle encore et en lettres plus grosses, vertes, jaunes et rouges, les mots « one for the money, two for the show ». Enfin la plage extérieure, si je poursuis la métaphore d’un disque vinyle 33 tours, est maculée de petites mais épaisses tâches de rouge, mauve, jaune et blanc. En somme, le cercle central de la Terre effectue sa rotation sous une myriade de satellites dont la substance est la puissance économique des monnaies fortes. Qu’on se le dise ! Oui, l’infinie patience du miniaturiste, du peintre de tangka ou de mandala nous le dit.

 

 

 

 

2

Festival Mémoire

 

 

 

 

Vert (un peu), mauve délavé et gris léger, violet : tout cela bouge encore et vire et gire. Au centre de cette face du disque : rien. Déporté sur un rayon du disque un crâne gris avec son nez et ses orbites oculaires : trois petits ovales noirs. En peinture traditionnelle occidentale, c’est une « vanité » parmi des accessoires de carnaval. Mais à y bien regarder je me demande si ces accessoires ne sont pas des flammes de colère ou de désespoir.

 

L’autre face, toute simple apparemment, porte de part et d’autre d’une large bande horizontale – qui fait diamètre – les mots, et en caractères chinois et en alphabet latin, « Festival » et « Mémoire ». Rouges et orange, des dizaines de petits soldats au fusil brandi et totalement vides de pensée et d’expressivité, s’empilent encollés au centre, se dispersent encollés aux alentours. La large bande horizontale est un plan urbain : le centre de Pékin et sa place Tien’anmen. Sur la plage extérieure du disque vinyle (je poursuis la métaphore) des têtes, seulement des têtes, liées les unes aux autres par un fil d’argent pur, où un rouge sang domine, où les yeux semblent morts ou crevés. Foule assassinée d’un mandala de mort. La Mémoire n’oublie jamais les massacres.

 

 

 

 

3

Le miroir de l’Occident

 

 

 

 

La moitié d’une tête d’homme blanc ouvre grand une bouche emplie (si je puis dire) de noir. Pas d’oreille, regard grave de ses yeux noirs. Que fait la bouche ? Une inspiration forte, un cri, un chant ? On n’entend rien. La tête est peinte de trois quarts face. Elle n’est pas centrée sur le disque. Vers qui s’ouvre cette bouche ? Sur le reste de ce côté du disque de multiples traces vertes et mauves témoignent d’un mouvement de rotation. Mais par-dessus l’oreille de l’homme blanc, sur l’arrière de son crâne, descendant largement sur son cou, une masse de touches brunes, beige et rouges : le bruit confus du monde qui monte à son oreille ? une chevelure touffue voire excrémentielle ? un fond de cave incompréhensible ? une figuration chaotique de la pesanteur de l’inconscient de l’individualisme ?

 

L’autre face du disque surprend. Une couronne de très européennes feuilles apolliniennes de laurier, figurées à la peinture d’argent, est posée sur un fond moucheté mystérieux. Couronne non seulement pour le disque lui-même mais surtout pour une zone irrégulière centrale bleu clair, une sorte de ciel à la Véronèse, ou bien une eau calme et variable. C’est là que je me rends compte que HE Haonan a écrit en lettres blanches, et non pas d’or ou d’argent, en un tiers d’arc de cercle autour de la partie centrale bleue, l’aphorisme : « Athènes est le reflet d’un étang ». HE Haonan, oralement, développe : « ici, si on se penche sur le miroir de l’eau d’un étang, on voit non pas le visage de Narcisse ou de soi mais Athènes, une eau bleue mouvante avec des nuages d’algues vert très clair ». Et alors se voit la même bande aux bords parallèles que dans les deux premiers disques, mais ici décentrée, où se déchiffrent sous le bleu et sous le vert et en caractères chinois et en alphabet grec les noms de quelques quartiers d’Athènes.

 

HE Haonan me raconte que son premier voyage depuis Lyon vers une terre autre a été vers Athènes, en 2018 ; sur l’Acropole, il s’est changé discrètement et s’est vêtu, laissant nue une épaule, d’une toge à l’antique avec les plis de la statuaire grecque qu’il admire. Il a demandé à un ami de le photographier devant le Parthénon. Les gardiens de l’Acropole se sont précipités pour arrêter cette sorte, selon eux, de profanation ; il a essayé de faire comprendre que c’était là une «performance artistique» pour témoigner d’une migration absolue entre les mondes car, dit-il, la « racine et le sens de la civilisation européenne sont à Athènes » (on lui a peut-être indiqué ce raccourci à Kunming).

 

 

 

 

Qui est en effet le jeune artiste montagnard du Yunnan ? Quel visage sien existe entre un masque occidental et un masque chinois ? Quelle langue et quelles images retrouve-t-il ou élabore-t-il ? Que sont ces quatre disques bi-faces hermétiques et beaux, mais dont la beauté esthétique se dépasse aussitôt dans une oralité civique, éthique et foisonnante ?

 

 

4

La souffrance de la parole

 

 

 

 

Toute cette face du disque est couverte de peinture mauve et violette, et même d’un peu de vert ; tout est en rotation. Quasiment au centre du cercle une large visage de Bouddha à la peinture d’or. Il est vu de face. Serein. Tête couronnée de ce qui semble pierreries. Partie gauche : juste des traits, un profil courbe, et d’un même trait d’or la courbe de l’œil, des sourcils et du nez. Partie droite : surchargée d’or. Désincarnation-incarnation ?

 

L’autre face du disque est saturée de peinture noire et grise ; gris nettement plus clair vers le centre, tout comme une face du disque « occidental » tournait autour du bleu méditerranéen d’Athènes. Une ligne extrêmement brisée traverse toute la face du disque, à la peinture d’argent. Cette même peinture brillante dessine sur le noir en caractères chinois : « Langage – Bombe ». Le langage est une bombe. La parole explose. Pour détruire quoi ? Pour ouvrir quelle brèche ? Pour renverser quel mur ? Est-ce une réponse ou peut-être même est-ce ce que dit sur le disque occidental la « bouche d’ombre », comme aurait écrit Victor Hugo ? Au milieu exact de la face du disque est encollée la bande à bords parallèles ; elle est toujours de même largeur, mais ici recouverte d’un vert sombre qui laisse peu de transparence. Pourtant on comprend assez vite que cette bande est une carte géographique des zones montagneuses frontalières entre Birmanie et Yunnan. Les noms de lieux sont posés en caractères chinois, alphabet latin et alphabet birman. Du doigt HE Hoanan m’indique l’emplacement de sa petite ville natale, très pauvre, où vivent encore ses parents, toute proche de la frontière : au bord d’une route dessinée en beige. Le trait argenté qui zigzague est la frontière sino-bimane. Au sud de cette région en Birmanie une guérilla très active lutte actuellement armes à la main. Un hélicoptère noir survole une vallée habitée. Il a deux missiles à la peinture d’or à ses flancs. Il a lancé un troisième missile en or, avec ses étincelles d’or, vers l’avant, le nord, pas loin. Ce que dit en souriant le visage du Bouddha de l’autre côté est totalement nié de ce côté-ci du disque.

 

 

 

 

*

 

 

Macrocosmes dans des microcosmes. Pensée cyclique. Miniatures en giration. Quatre peintures-disques dont chacune est en fait la germination d’un livre de philosophie, d’esthétique, de sociologie, d’histoire… Peintures-disques à faire tourner sur elles-mêmes pour qu’elles fassent entendre le bruit grinçant et strident du monde contemporain ; mais les éléments de l’image peinte sont si petits et si serrés parfois que leur vitalité et leur sens ne se donnent à percevoir que dans l’oralité vers quoi nous les faisons aller ; ou retourner ? Et ici même j’écris plusieurs pages pour traverser les chaînes de montagnes les plus hautes de la Terre et chercher avec le peintre du peuple Yi le sens et le chant des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

 

 

P.S. 1 : HE Haonan écrit en chinois des poèmes ; on en lira quelques-uns, inédits, prochainement sur ce blog.

P.S. 2 : Visages, œuvre en quatre disques bi-faces peints, on peut raisonnablement le penser, se transformera peu à peu, en particulier pour devenir une installation, et même une installation de grand format.

 

Yves Bergeret

 

 

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***

*

 

 

 

 

 

La Seine à Paris, avec Emile C. (4)

 

Trois poèmes d’Emile C., 20 ans, et Yves Bergeret, sur des thèmes choisis par Emile, et créés à Paris avec gestes de couleurs des deux auteurs, sur Gerstaecker Aquarelle 200g, format 36 cm x 48, les 1er, 2 et 4 janvier 2020.

 

 

1

 

 

 

 

Au Havre il y a la fin de la Seine,

embouchure avec l’océan atlantique.

La Seine traverse la ville Paris.

Le fleuve se lève

et explose de joie.

 

« Est-ce qu’elle chante, la Seine ? Oui.

Est-ce qu’elle dort, la Seine ? seul toi le sais.

Est-ce qu’elle rêve, la Seine ? Oui.

 

Tu as entendu le récit de son rêve

qu’elle porte jusqu’aux vagues salées :

elle t’a chanté que tu es le fils aîné de son rêve »

 

 

 

 

2

 

 

La Seine et Notre-Dame

 

[La tour Eiffel tout à gauche

et la cathédrale en feu jaune d’or, peintes par Emile]

 

 

 

 

« Ma grande grande Notre-Dame

tu es magnifique mais tu as brûlé

et ta flèche est tombée.

Les pompiers… »

 

« J’entoure le feu », dit la Seine.

Je creuse la pierre », pense la Seine.

Je lave la tristesse et la peur », ose dire la Seine.

« Qui vit sur ma rive, dit la Seine donne

au vitrail, à la rosace, au tympan son salut

que j’emporte jusqu’au fond de l’espace

et jusqu’à la racine du temps. »

 

 

 

 

3

 

 

La Seine et le port de l’Arsenal

 

 

[à gauche peints par Emile en rouge la colonne de la place de la Bastille et en jaune d’or le génie ailé en haut de cette colonne, surmonté par le soleil]

 

 

 

 

Paris et le port de l’Arsenal.

Il y a le fameux port de l’Arsenal.

Il y a le fameux canal de l’Arsenal

et un jour je partirai vers l’inconnu.

 

Les pierres de la Bastille

trouvent leur liberté dans le courant bleu ;

les bois des bateaux du port

aiment que les pierres aussi portent Paris

tandis que la Seine chante avec le génie de la Bastille.

 

 

 

 

 

 

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Les Grains noirs

On lit ce poème en italien dans une traduction transparente, vigoureuse et à l’allant épique, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/27/i-grani-neri/

*

 

 

 

 

Né entre trois montagnes plus hautes que le ciel

il a bu l’eau de trois sources,

c’était l’eau des trois jambes de l’Asie,

l’eau qui court, l’eau jaune, l’eau noire.

De la sorte il a bu à la racine des océans

car ceux-ci sont aussi des fils des trois montagnes.

Ils sont faussement dociles,

ils n’ont plus eu d’herbe et de gentianes

et sont partis ; colère et misère !,

ils enragent de n’avoir que du plancton

et du sel à manger.

 

Comme il a bu ces trois eaux,

il a pressenti :

le cœur lui a frémi

et lui a dit de partir sans faillir

lutter par le chemin du vent des tempêtes

mais sans jamais perdre les grains noirs

qu’entre les trois montagnes il a récoltés

dans le vide-plein où les mondes dorment

toujours au seuil de la colère

et sont caressés par les lèvres des femmes

dont le sommeil rêve l’origine des peuples

puis qui s’éveillent en soupirant après une neuve origine

au-delà des guerres, des fiefs et des massacres.

 

Dans son voyage par le chemin des vents

les grains ont pâli

et ont semblé vouloir devenir des signes.

Des gens, aux étapes, avec assurance

déterminaient à partir d’eux des mots,

mais pffff, aucun ne satisfaisait la robustesse

du vide-plein entre les trois montagnes

et lui était le fils des trois montagnes.

 

 

 

 

Il était très jeune mais il a marché

il a marché il a marché il a enjambé les frontières

et cela ne lui est pas pardonné

par les tyrans qui dans les plaines

poussent comme des moisissures ;

il a déplacé les lignes de partage des eaux

et cela, cette liberté, on a voulu l’étouffer en lui

comme un secret dangereux.

Mais lui sait respirer

et les alevins de l’eau noire, les algues

de l’eau jaune et les étoiles de l’eau qui court

donnent à ses poumons l’air qui expulse

les étouffements. Le secret n’est pas dangereux,

il est humain, si humain que les tyrans des plaines

font tout pour répéter les étouffements,

réduire en poudre les grains noirs du vide-plein

et changer la tête de chacun

en motte de sable alluvial gris.

 

Par-dessus les sapins et par-dessus les

toits des villes, par-dessus les donjons des

hauts-fourneaux et par-dessus les grues

des ports à conteneurs, par-dessus les universités

de conquête et les antennes des écoles griffues de

commerce, et même malgré les années qui

en passant se dressent comme des cache-sexe absurdes

il entend constamment par-dessus les sapins

et par-dessus les toits la grande parole humaine

qui chante, pleure et danse dans le vide-plein noir

dans le ciel entre les trois montagnes.

 

*

 

 

 

 

Le grand roulement le grand murmure

du vide-plein noir qui lui passe entre les côtes

et les clavicules précipite devant lui

un cheval roux.

Le cheval est face aux océans,

il est roux. Le cheval se tourne et le regarde.

Les quatre pieds du cheval sont noirs

et s’impatientent mais sans colère.

C’est son père.

 

Comme un taureau du Sahel

le cheval frappe de sa jambe gauche le sol.

Une immense nuée de poussière

s’élève et s’en va.

Abaissées, les trois montagnes se sont abaissées.

Les trois sources brillent.

Les trois torrents filent plus dru,

plus abondants et les berges ont peur.

 

Les tyrans de la plaine ont tué son père.

Son père lui parle.

Dans la poussière des trois montagnes

le cheval est son père

qui lui dit de ne jamais renoncer

à l’humaine parole qu’il a bue.

Le cheval lui dit :

les tyrans veulent arrêter les trois fleuves

en les enfermant dans des lacs sans mémoire.

Ces tyrans veulent assécher les lacs

et les hommes n’arriveraient même plus

à être des moutons à la mangeoire.

Mais le cheval roux qui a bondi

de son torse et de sa mémoire farouche

lui parle clair.

 

Puis de sa jambe gauche le cheval

frappe encore le sol

et les trois montagnes se relèvent de la poussière

et l’eau bondit à nouveau des trois sources

et chante de cascade en cascade

le dur drame et la force des hommes libres.

 

*

 

 

 

Qui boit aux trois sources

est emporté par leurs eaux comme paille et pétale

jusqu’au lieu où se voient les mondes

par leur face de douleur

et par l’escalier de leur dix mille récits.

 

Qui naît entre les trois montagnes

plus hautes que le ciel

porte une ceinture d’écailles,

d’épines et de brindilles,

qui tintent au moindre souffle d’espoir,

qui se révulsent au moindre aboi des hyènes.

 

Les trois torrents se jetant dans le vide,

les trois fleuves en ruant dans les gorges,

les multiples océans en roulant contre les terres

fleurissent dans le ciel,

suivent la floraison du ciel

qui va par l’escalier des dix mille récits.

 

Qui a bu aux trois sources

plus hautes que le ciel

fait peur car il a trop vu.

 

Si les vacarmes des torrents et des cascades

parmi le creux des ravins

et les gorges aux parois verticales

cachent le bruit de ses pas et l’écho,

l’écho étrange des sabots du cheval roux,

lui qui a vu sera vu,

ne sera jamais plus caché.

 

Alors il va, par des chemins poussiéreux

et des quais gris. Du fond de sa besace il tire

les grains noirs. Il les pose l’un sur une stèle,

un autre sur un seuil, l’un sur le bord d’une fenêtre,

sur la lèvre d’un récit en train de naître.

 

Car tout autour de la triple montagne

et même tout autour de son piémont

personne n’a encore tout à fait trouvé

sa propre ceinture d’épines, de diamants et d’écailles,

chacun la cherche, la cherche.

Il se peut que certains grains noirs

donnent la clef du grand récit.

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

La Source thermale près de la mer

 

 

 

Les poèmes et proses de la Catégorie Architecte, sur ce blog, font partie d’un dialogue de création entre l’architecte italien, de Venise, Dario Lo Bello, et Yves Bergeret, poète lecteur d’espace. Ce dialogue de création prend en particulier depuis trois mois la forme d’un atelier de travail (en alternance à Paris et à Venise, pour le moment) afin de concevoir et de construire un établissement thermal, remettant en « vie thérapeutique, culturelle et anthropologique active » une source d’eau chaude minérale dans le sud de l’Italie. Cette source donnait lieu à une intense activité thermale animiste dans l’antiquité gréco-latine ; cette activité a été reprise pendant quelques décennies en particulier lors de la vogue naissante des bains thermaux ou marins vers la fin du dix-neuvième siècle mais avait fini par s’assoupir.

 

Le processus culturel paramédical de la cure thermale mérite une approche renouvelée et réouverte, que ici l’architecte et le poète proposent ; ils aimeraient parvenir à une réelle densité poétique dans l’espace construit, densité proche de celle, admirable et dans le tout autre registre, lui méditatif et sensoriel, des Thermes de Vals, bâtis par Peter Zumthor, dans les Grisons en Suisse.

 

Les poèmes et esquisses ici publiés font partie des étapes de réflexion vers la création de cet établissement thermal du sud de l’Italie.

*

On lit en italien l’ensemble de cette publication, traduit avec autant de sensibilité que de profondeur humaine, par le poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2019/12/22/la-sorgente-termale-vicino-al-mare/

 

***

 

 

 

 

 

1

 

39 aphorismes

écrits sur un petit carnet le 10 décembre 2019 par le poète

et que celui-ci a remis à l’architecte.

 

 

1

L’enfant est le mystère promis à la source.

Il est son regard vertical

qui marie la pierre et l’eau.

On pourrait même l’appeler le fils du vent.

*

 

2

Le vent allège l’homme de la plaine.

Le vent libère l’homme du rivage.

*

 

3

La vie attise la vie, la vie attend le vent.

*

 

4

Le rêve est à l’angle de la source.

*

 

5

La source est ma profonde fenêtre ouverte.

*

 

6

J’aime la pierre et l’herbe

que le vent marie.

*

 

7

Près de la source j’entends le baiser de la pierre.

*

 

8

Toute pierre tourne dans mon cœur,

dit la fontaine.

*

 

9

Fontaine, tourne ma douleur,

mes hanches aussi,

sur un chariot d’or.

*

 

10

Fontaine ou source, je n’ai jamais fini d’entendre

jusqu’à l’aube le chant de ma mère.

*

 

11

Silhouette et reflet, l’eau descend par mes épaules,

chevelure dénouée, mains libres.

*

 

12

La porte est lavée, le vent brille.

*

 

13

La porte est lavée, c’est le vent qui chante ce bonheur.

*

 

14

La porte est sensible, le vent n’oublie jamais

le bonheur, la guerre s’enfuit.

*

 

15

L’enfant est le mystère que promet la source.

*

 

16

L’enfant incline le donjon

et lui donne porte et balcon de théâtre.

*

 

17

J’aime le sol et le toit que le vent marie.

*

 

18

Au balcon, j’allie l’espoir et le ciel.

*

 

19

Vent, mon robuste ami.

Source, ma citadelle d’amour.

*

 

20

Source, ma propre espérance,

ma ville aiguë à mille fenêtres amoureuses.

*

 

21

Source glacée, ma tarentelle.
Source tiède, mon ombre de vie riante.

*

 

22

Ici la vie me prend en considération

et m’associe au pacte du vent et de l’eau.

*

 

23

A l’aimante vie je réponds

et bâtis l’instable.

*

 

24

A chaque étage de ma vie la source est venue

dans un salut et un dialogue : ombre amicale.

*

 

25

Tendres visiteuses en toute saison

discrètes vaguelettes près de la source,

apprenez-nous le chemin du dialogue.

*

 

26

A chaque gorgée d’eau de la source

un théâtre de rédemption enchante

ma mémoire et ma gorge.

*

 

27

Peut-être une jarre d’eau de la source,

peut-être un ruisseau de nostalgie et de joie

de ma gorge à ma taille.

*

 

28

Chaque pierre de ma maison est une gorgée d’eau

du bonheur que je te donne.

*

 

29

A la fontaine on se parle.

*

 

30

J’ai vu que le vent incline sa tête vers la source.

*

 

31

La maison entoure le bonheur,

le vent essaime le bonheur,

la source habite en haut du toit.

*

 

32

Prudence, mon robuste ami le vent,

n’assèche pas la source !

*

 

33

Vent, fils de la source, lance un pont

entre eux et nous !

*

 

34

Dans la source le vent, oui,

m’a montré ton miroir.

*

 

35

Près de le source le vent m’a dit

comment respirer,

je marche près du bois mystérieux.

*

 

36

J’ai marché au bord du bois sacré

où chaque pas est une gorgée d’eau des dieux.

*

 

37

Ma maison sera mon plus beau sommeil,

notre fontaine sera somptueuse et sombre

comme le chant du vent à minuit.

*

 

38

Mon corps est double âme,

le vent de minuit, l’eau de midi.

*

 

39

Mon corps t’attend, double âme,

double belle porte,

pierres lavées dans la source.

 

*

 

2

 

 

Marchant vers la source thermale

 

 

Poème en quatre strophes créées en exemplaire unique par Yves Bergeret le 12 décembre 2019 sur papier chinois à double épaisseur 220 g, chaque strophe sur un diptyque ou un triptyque de 21 cm de haut par 16 par volet, avec collages (entre autres, cartes géographiques de 1818 et 1880, minute de notaire de 1567, dessins d’architecte imprimés sur calque en 1970 et enfin photos de peintures rupestres de Namibie), encre de Chine et acrylique.

 

 

1

 

 

 

 

En suivant le ruisseau

j’ai trouvé le chemin

où j’avais laissé mon enfance.

Je marche dans le ciel.

Toutes les herbes que mes jambes écartent

sont mes oiseaux du matin.

 

 

2

 

 

 

 

Ma silhouette et moi marchons en paix.

Je marche moins voûté.

Le vent du repos caresse mes arbres

ou est-ce le chant de la source ?

 

 

3

 

 

 

 

Une forêt pousse dans mon corps.

Mes pas résonnent dans la futaie.

Dans ma main le rameau d’or

ne tremble pas.

 

 

4

 

 

 

 

Source mon amie,

dis-moi ce qu’a rêvé le dieu

qui a pétri l’argile.

 

 

*

 

Puis ces quatre strophes en forme de récit d’une déambulation lustrale amenant jusqu’à la source thermale sont reprises le 14 décembre 2019 ; en écho de ces strophes l’architecte dessine au crayon et au pastel les esquisses-matrices de quatre lieux du parcours futur des curistes dans l’établissement thermal, l’entrée-accueil, deux couloirs avec larges baies vitrées donnant sur un paysage boisé, l’espace devant la source ; ensuite le poète compose les quatre brefs poèmes ci-dessous et les écrit directement sur les esquisses-matrices ; ces brefs poèmes pouvant être plus tard écrits en grand format et en italien sur les murs de ces quatre lieux.

 

 

 

 

1

 

 

 

 

Bienvenue, dit la source, à toi qui portes une douleur,

bienvenue, viens en marchant à ton pas.

Remonte le cours de mon eau,

viens trouver dans l’éclat de ma lumière

la jeune flamme de ta vie,

astres intimes du même ciel.

 

 

2

 

 

 

 

Avance, je te prie, haute est ta vie

comme la marée salée du monde,

avance, toi qui as porté une souffrance

grâce à l’iode et au sel.

 

 

3

 

 

 

 

Mille branches, cent rayons de soleil,

heureuse brume blanche,

tout sourit à ton léger rameau d’or,

qui est le fils de ton âme.

 

 

4

 

 

 

 

Ecoute jubiler doucement la source,

écoute tes pas encore humides

remonter vers le sable sec et la paix de plein vent.

 

 

*

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Deux pouvoirs divergents de l’image (Chine et Perse classiques)

 

Chevaux paissant et Cinq chevaux offerts en tribut, de Li Gonglin, 11ème siècle

et

Le Livre des rois, de Ferdowsi, manuscrit de 1333,

deux publications refondatrices de mondes.

*

Cet article se lit en italien dans une traduction claire et très dynamique du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/18/due-poteri-divergenti-dellimmagine/

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*

 

 

A la fin des années 1970, une voyageuse française cultivée m’avait rapporté de Xi’an, en Chine, cette brochure :

 

 

 

 

je la comprends mieux à présent. Publiée avec des moyens rustiques peu après la fin de la Révolution Culturelle, alors qu’il était dans ce pays temps de reprendre conscience d’un passé non pas à détruire mais à analyser et comprendre, cette brochure est consacrée aux peintures de chevaux par Li Gonglin, (1049-1106), sous la dynastie des Song. La brochure réunit vaille que vaille les photos de deux rouleaux, chefs-d’œuvre de ce « peintre lettré ». Elle les reproduit en noir et blanc. Une très brève postface s’ensuit.

 

 

 

 

La brochure reproduit d’abord ceci : sur un rouleau de soie de 46 cm de haut par 430 cm de large, qui a été peint vers 1085 par Li Gonglin et se trouve, sous le titre Chevaux paissant, au Musée du Palais à Pékin, voici, petits, les chevaux en foule et libres parmi des collines, quasiment tous allant vers la gauche (et sens dans lequel on lit l’une après l’autre les colonnes verticales de caractères) ; seul un frotte son dos sur le sol, les quatre fers en l’air. Ce très long rouleau est une « copie », sur ordre de l’empereur, en hommage au peintre Wei Yan, copie virtuose et légère : copier la perfection idéalisante du monde a pour fonction d’insister pour refonder encore et encore cette désirable utopie.

 

Très peu d’hommes pour le soin des bêtes, une douzaine peut-être, dont trois seulement se reposent, deux assis et puis le troisième étendu à l’ombre d’un des très rares arbres. Pas une femme. Mais à un endroit un groupe dense de cavaliers, une centaine. Les foules de chevaux broutent peu, vont au pas, vont par les plateaux et les collines ondulant douces dans un paysage presque abstrait, légères esquisses, simples lignes sombres sur le blanc de l’espace. Car le paysage réel et matériel c’est en fait le puissant mouvement lent de la foule équine, comme les eaux d’un océan affluant entre les bras sableux ou peut-être rocheux d’une côte évanescente. Ici vient en écho la pensée des nomades Peul, qui poussent d’immenses troupeaux de bovins dans le semi-désert du Sahel, si bien que la réalité est non pas le sable infini mais le bétail lui-même allant lentement, et la langue Peul est d’une richesse lexicale considérable pour dire la vie des bovins. Et je me rappelle avoir si souvent entendu dans le nord du Mali la parole chantée de leurs pasteurs les Diallo, les phonèmes très variés des esclaves pour guider les bêtes, les éloges litaniques des griots envers le très riche propriétaire des animaux ; et pourtant, restant scrupuleusement et prudemment dans l’oralité, le monde Peul traditionnel ne prend le risque d’aucune figuration graphique des immenses flux de son bétail.

 

 

 

 

Mais dans la sphère chinoise, où l’écriture et le trait d’encre lui-même refondent perpétuellement le monde, Li Gonglin ose figurer en pleine lisibilité ce qu’est l’espace : il est la démultiplication mouvante de la force mystérieuse du cheval, frémissant et massif, véloce, craintif et ruant, compagnon de l’espèce humaine mais dont les sabots sont peut-être les ongles visibles de leurs ombres, ombres qui sont des dieux souterrains. Et justement sur les quatre mètres trente du rouleau aucune ombre portée ne se fait voir. Et si je dessine ces chevaux par foules, c’est non pas parce que peintre je me complais à figurativement domestiquer leur force mais parce que cette force je l’invoque, la convoque et la stabilise harmonieusement avant de la remettre à l’empereur, roulée sur le souple tissu de soie où je pose les signes.

 

 

 

 

Puis la brochure reproduit le très célèbre Cinq chevaux offerts en tribut, de 1106, également en forme de rouleau, orientés en sens inverse des foules de chevaux précédentes, cinq étalons doublés de leurs palefreniers aux dix pieds posés identiques au sol pour préparer la marche du cheval : banalité servile et perfection animale ; ou plutôt l’élégante et patiente domestication de l’altier étalon, tenu d’une longe relâchée par le palefrenier infime et presque vulgaire mais pour que sa force surnaturelle aille s’en docilement remettre au service du Maître, se mettre idéalement au service de l’empereur, à lui qui est pivot du monde, du vaste taoïste monde dont l’harmonieux équilibre se refait sans fin.

 

Chacune des deux œuvres est bien sûr unique, même si les Chevaux paissant reprennent et perpétuent un thème indispensable : le monde est quasi immobile, les traits des collines ondulent très lentement, les milliers de chevaux paissent en paix et vont en foule, au pas, vers quelqu’indispensable destin à gauche du rouleau, dans le sens de déroulement du rouleau, qui est aussi celui du déroulement du temps. Mais tout est pérenne et stable, même si le flux lent et aimant du temps ne cesse pas.

 

 

 

 

Peindre au fin pinceau ce mouvement lent et fluide, c’est le redire et, de surcroît au moyen de quelques poèmes contemporains du peintre calligraphiés en rythme au dessus des pâtures ou à gauche des « grands étalons offerts » en don, c’est refonder l’ordre temporel et éternel du monde. Puis on donne l’œuvre unique, le beau rouleau de stabilité, au collectionneur commanditaire qui acquiesce à cette liturgie graphique de la refondation du mouvement-non mouvement du monde ; et le collectionneur appose, à son tour, son sceau personnel : le voilà posant son sceau comme un clou dans le tendre bois du navire- temps pour y fixer et cette œuvre et cette conscience de l’œuvre et du temps. Puis le collectionneur, peut-être même simplement parce qu’il meurt, cède l’œuvre à une autre collectionneur, qui appose à son tour son sceau, non loin du sceau précédent, et d’ailleurs l’empereur lui-même appose son sceau car il fait sienne l’œuvre, c’est-à-dire la liturgie de refondation de l’ordre du monde. Puis il roule le rouleau, le range. L’ordre du monde est partout ; il est dit, il est figuré ; mais sa diction et sa figuration retournent, roulées, dans le secret de l’invisible et du silence. L’acte de dire se re-roule sur lui-même jusqu’au moment d’une autre transmission, d’une autre liturgie de refondation. Li Gonglin a mis un temps considérable à convoquer et à fixer dans un ordre souple la puissance du monde, puis il a roulé l’œuvre avant d’aller l’offrir, le collectionneur a déroulé le rouleau, a compris l’œuvre et l’a roulé vers son secret.

 

 

 

 

***

 

 

 

 

En 1988, comme je travaillais à Prague juste avant la Révolution de Velours et la chute du mur de Berlin, je trouvais en librairie un livre superbe : l’édition soviétique, de 1985, du Livre des Rois de Ferdowsi, cette épopée iranienne fondamentale de l’an mil, mais il s’agit ici de son manuscrit enluminé de 1333. Certainement un des derniers livres édités par l’Union soviétique, cette « Union » de la perestroïka (« la reconstruction ») et de la glasnost (« l’à-voix-haute »). Or ce qui se passe dans ce livre soviétique est une réouverture d’une relation anthropologique avec le monde au moment où justement son édition concorde avec l’effondrement d’un monde devenu archaïque.

 

 

 

 

 

Le Livre des rois raconte, en une période de grande instabilité politique, l’histoire de l’Iran depuis la création du monde jusqu’à son islamisation complète vers 750 : dans une période de grands troubles politiques Ferdowsi a tenu à compiler toutes les légendes persanes. Récits de batailles, légendes, amours princières, flamboyants élans épiques ; Ferdowsi compose ce vaste poème épique en persan et c’est ainsi la fondation littéraire éclatante de cette langue. Son Livre des rois reste encore extrêmement populaire en Iran. On connait tant et tant de si minutieux et si raffinés ensembles de miniatures persanes polychromes mettant en scène les événements princiers, les chasses mythiques et quelques combats : avec la plus grande délicatesse décorative autour de quelques vers de Ferdowsi calligraphiés en cartouches… Or dans cette édition russe est reproduit, fort bien, un manuscrit enluminé que conserve, en assez bon état, la Bibliothèque d’Etat de Saint-Pétersbourg. La signature du miniaturiste est hélas illisible. 369 pages sur les 400 de ce manuscrit se trouvent dans cette Bibliothèque, de format 36 cm par 28, dont 52 portent d’étonnantes miniatures. L’édition soviétique reproduit ces 52 miniatures.

 

 

 

 

 

Les copies manuscrites successives de l’épopée ont vu leur double pouvoir (celui de fédérer peuples et cours et celui de renforcer le prestige surnaturel du pouvoir) être soutenu et renforcé par les miniatures ô combien raffinées que l’on admire. Généralement sans aucune perspective ni quelque hiérarchie visuelle, un grand nombre de personnages peuple la surface assez modeste du papier, où figurent en cartouche les deux ou trois distiques ici à la source de l’image. La lumière et constante. Les couleurs très variées sont vives. L’horizon n’existe pas. L’épisode dessiné est inscrit souvent dans une architecture délicate et à la fois rigide, elle-même insérée dans l’architecture de la page. Rarement un ciel ; plutôt un traitement des très nombreux éléments qui, sans que cela d’abord ne se remarque, les incurve tout autour du spectateur, du bas vers le haut de la feuille. Et ainsi une impression ascensionnelle qui installe la figuration du monde et de l’espace dans une plénitude enrobante. On le voit dans les deux miniatures du 17ème siècle, ci dessous :

 

 

 

 

 

Mais cette édition soviétique montre un Livre des rois de 1333 tout à fait différent. Ce livre illustré est de l’école de Shiraz et est fortement marqué par des influences d’Asie centrale et surtout chinoises. Rouge vermillon, ocre et orangé dominent partout, sans respecter scrupuleusement les traits du dessin. Le bleu semble inconnu. Le vert est rarissime. Toutes les scènes sont dessinées en gros plan et d’une main très ferme, bord à bord du dessin lui-même. Les colonnes de texte enserrent étroitement l’image, elle-même très dynamique et en tension. La graphie manuscrite, en persan bien sûr, est rythmée, vive, comme autant de multiples bourrasques venteuses ou de vaguelettes à la surface d’une eau qui court. Dans le dessin lui-même figure toujours au moins un personnage. Son visage est inindividué, fortement sinisé. Beaucoup de tissus à motifs rythmés larges et simples. Le paysage s’il est présent est souvent une extraordinaire figuration de montagnes stylisées en larges chevrons successifs les uns plus haut que les autres. Seules les montagnes et déserts de la peinture siennoise de la première Renaissance, dans un style tout à fait différent, ont un mode de figuration aussi original et audacieux. Et d’ailleurs je pense aussi à la hardiesse des paysages oniriques très dynamiques que peint Kandinski vers 1910. J’imagine volontiers qu’au tout début du bref futurisme russe, en 1910-1913, Gontcharova et Larionov, ainsi que Rozanova, aient pu voir ce si tonique Livre des Rois qui se trouvait sans doute déjà dans une collection privée ou publique à Saint-Pétersbourg et qu’ils en aient parlé à leurs compagnons, Khroutchonykh et Khlebnikov, les poètes, et Malevitch, le peintre alors encore futuriste, qui allaient en juin 2013 publier leur Jeu en enfer ; j’imagine très volontiers que, futuristes eux aussi, Pavel Filonov avec ses gravures émaciées et robustes et le poète visionnaire Khlebnikov, toujours porté vers les terres outre-Caucase et outre-Oural, aient créé en 1914 leur splendide Nuit en Galicie en ayant dans leur intransigeante mémoire visuelle ce Livre des rois de 1333.

 

 

 

 


 

 

Car voici que peu à peu ce Livre des rois de 1333 bascule vers un autre mode de relation au réel et vers un autre mode de maîtrise de ce réel. Souvent des scènes de bataille, ancrées par écrit dans le marbre même de l’épopée, deviennent ici en image des affrontements vus de profil et symétriques de deux grands cavaliers, simples effigies de tissus en chevrons colorés sur un fond immédiat et totalement dépourvu de profondeur : le tissage global du dessin se met en gémellité parturiente. Une puissance non pas monothéiste et glaçante mais animiste et quasi tactile se met en travail, agite la feuille, agite la main du miniaturiste génial, agite la parole épique. Mais voilà que le duel d’affrontement n’est déjà plus de deux chevaliers, mais d’un héros avec un monstre, avec un être surnaturel à peau blanche. Et voilà, il devient clair que ce Livre des Rois de 1333 est un faisceau de pensée animiste, de visions puissantes dans la chaleur de la proximité et dans le continuum du monde où la personne et le monde ne font qu’un, où le lecteur et le réel monstrueusement agissant ne font qu’un, où l’intention sacrée tout immanente et seulement immanente gonfle les coeurs, déborde des contours du dessin, touche les yeux eux-mêmes. Beaucoup plus profondément que cette désolée compassion du décoratif mélancoliquement bavard – ce qui est le propre des miniatures persanes -, beaucoup plus que la trahison du décor dans le creux d’une hypocrite nostalgie, je pense que ce livre-ci, trois siècles après la composition de l’épopée écrite, se saisit à pleine mains d’elle. Il montre que le réel est animiste et immanent. Il montre que l’épopée est la vibration vocale de son énonciation pour une communauté : l’image en est le feu permanent. Il irradie sur la page sans jamais la calciner. Et sans doute ce Livre des rois-ci plonge-t-il très profondément dans la pensée moyen-orientale du monde, car encore plus que zoroastrien, il puise sa force et son indestructible modernité dans l’animisme et dans la pensée symbolique, ineffaçables dans la personne humaine.

 

 

 

 

 

 

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Yves Bergeret

 

 

 

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Triple voix de l’architecte

 

Ces modalités du Nouveau Portrait de l’architecte, sont ici dites en trois poèmes, créés par Yves Bergeret à Veynes le 27 novembre 2019, en double exemplaire sur quadriptyques de Gerstaecker Aquarelle 300 g de 25 cm de haut par 65 cm, à l’acrylique et encre de Chine.

Ce groupe de trois poèmes se lit en italien, dans une traduction dynamique et sensible du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/01/architetto-ii-iii/

 

 

1

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Dembo Guindo qu’il a fait sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis derrière la montagne,

je la pousse

vers un certain accomplissement

qui sera notre maison commune.

J’appelle, j’appelle la parole

comme un plat de riz,

comme un plateau où poser nos verres,

comme dans une mer fourbe

le pont d’un bateau.

 

 

2

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Yacouba Tamboura qu’il a fait aussi sur le thème de la pluie, à Koyo le 21 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis la robustesse de la pluie

depuis la grande tête luisante du ciel

jusqu’à vos pieds dans le sable.

Je suis les veines très rapides

où coule la parole

qui sait dissoudre

les ricanements des meurtriers.

 

 

3

 

 

Avec un dessin à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Alguima Guindo qu’il a fait sur le thème de ses propres lignées d’ancêtres, à Koyo le 14 juillet 2006

 

 

 

 

C’est moi qui suis le passé dans le chant,

le passé qui agglutine les montagnes.

Mais le chant, je dois bien le reconnaître,

est la pluie douce et bienfaisante

qui libère la pensée dormante des grottes

et me fait accoucher de moi

en une source d’eau tiède

aussi sacrée que mon nom futur.

 

 

 

 

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