L’Ethiopien façadier

Poème écrit et calligraphié le 26 juin 2021 dans la montagne de Pontaix, près de Die, sur diptyques de Canson 180 g de format  déplié 24 cm de haut par 32.

Ce poème se lit également en italien dans la ferme traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : Il muratore etiope | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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1

Les lettres amhariques ont cru chavirer.

Il a cru mourir de faim.

Le sol sec rouge sombre s’est creusé effondré

sous son corps allongé sec noir.

2

Jeté hors sa terre hors sa langue

il a traversé les lacs immenses les sables immenses.

La violence ahurie l’a déchiré en Libye.

Il a vu une étoile s’assécher plus sèche que le sel.

3

Il a traversé la mer et sa houle noire

qui est la fille de la misère.

La tempête chaque nuit a brisé un de ses os.

La mer chaque nuit a brisé une âme près de lui.

La mer chaque nuit a brisé une carène derrière lui.

Il n’a dormi aucune nuit.

4

Trempé jusqu’au pancréas et à l’aorte

il a mis pied en Sicile et a dormi.

On l’a battu pour qu’il cueille plus vite les oranges

et mérite une orange à manger le soir.

5

Dans mon village un jeune façadier

l’a accueilli et lui apprend le métier.

Sur l’échafaudage il redresse sa colonne vertébrale

et enduit panse le visage de la maison

que, droite ou bancale, chantante,

mes ancêtres ont dressée avec les galets du monde,

les galets roulés polis dans les horreurs

et les sursauts des peuples du monde.

*

Yves Bergeret

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Récits d’Archiane

Poèmes calligraphiés et créés par Yves Bergeret et Catherine Reeb à l’acrylique et encre de Chine le 21 juin 2021 sur Canson 224 g de format déplié 24 cm de haut par 32 dans le fond du Cirque d’Archiane, près de Die, au pied du Rocher d’Archiane et des Aiguilles d’Archiane.

Le poète Francesco Marotta donne de ces poèmes une très dynamique traduction italienne ; la voici : Racconti di Archiane | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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*

Roc d’Archiane

YB

1

Il a pu, le Roc d’Archiane,

enclore la faim et le loup,

garder le pain et le sel,

coffre dur où même le désert

vient ranger sa vigilance

et sa rustique tendresse.

2

Il enfle son torse, le Roc d’Archiane,

et le vent y engouffre mille siècles,

dix croisades

et un débarcadère.

3

Il est sûr que le ciel aime

tomber dans les grottes d’Archiane

qui ne sont pas deux miroirs

mais des oreilles,

oreilles mères des tiennes.

Torrent d’Archiane

YB

4

Torrent,

cher invisible

qui épluches la montagne

et jettes ses bribes de peau aux oiseaux,

cher sonore,

bonjour ! bon chant !

5

Torrent,

cher scieur

qui jettes le calcaire en copeaux,

en falaises, en dents, en

falaises vers le haut,

cher éleveur, bon espoir !

6

Torrent,

cher raboteur

qui frottes le grand corps calcaire

et en fais des pentes,

qui cire avec d’humides forêts

les épaules et les côtes du grand corps,

cher patient,

bonne rédemption !

Théâtre d’Archiane

YB

7

Les figurants

descendent les gradins d’Archiane.

Le vent retrousse les arbres comme des jupes.

On va commencer le récit de révolte

ou de cosmogonie

selon comme on va recoudre les avalanches.

8

Les figurants

dorment en l’air

allongés entre le zénith

et les aiguilles calcaires.

Le poing serré de l’un ou l’autre récit

porte le ciel.

9

Un anneau va nommer le grand figurant,

solitaire et fier, vide et plein,

enfant bâtard de la géllogie et de la musique,

c’est-à-dire de la main gauche

et de la main droite des hommes.

Anneau parole.

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1

Danse la montagne

CR

Le serpent de pierre

            ronfle, siffle, souffle

siffle, souffle

sous l’orage.

Racines percent et cramponnent

            les failles

pour y suspendre les cailloux.

Chemin qui tremble

            quand danse

                        la montagne.

2

Les assoiffés d’Archiane

CR

Les assoiffés se tendent l’un vers l’autre.

            Illusion de l’eau

qui s’enfuit,

Le tronc s’ouvre aux pics,

            promesse d’une sève

déjà perdue ;

Ensemble ils prient

            pour rattraper

les gouttes aux abois.

3

Quand l’eau vient

CR

Les tours sentinelles contournées

            par le flot

ne savent rien du futur ;

S’engouffrant au puits

            la vague, elle, construit

son image sur la

montagne.

Tout chavire,

            ôte la voix aux humains,

            sculpte le nouveau désert.

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Chant d’homme

Poème écrit et calligraphié à l’acrylique et encre de Chine à Briançon le 15 juin 2021, sur papier très tendre 220 g d’un vieux livre d’art des années 1945, en format A3. En hommage à Abdoulaye Guindo, homme qui a fait un long voyage héroïque.

Le poète Francesco Marotta en donne ici : Canto d’uomo | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com) une version italienne dont la beauté est d’une vigueur féline.

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1

Violence et cruauté au Sahel

l’ont jeté à seize ans à la rue.

Cœur tenace il a pleuré il a couru.

Il a tiré sur lui le vent et s’en est couvert.

Le vent l’a aidé à aller.

2

Seul il a traversé désert et dureté extrême.

Il a pleuré ceux qui marchaient avec lui et mouraient.

Il a marché.

3

Il a nagé dans le sel et dans la violence de la mer.

Il ne savait pas nager, il a avalé trop d’eau salée.

Il a nagé, le nuage de la liberté l’accompagnait.

4

Aux mafieux de Sicile il a désobéi

et a marché jusqu’à la montagne.

Elle l’a protégé comme un vent nouveau,

plus proche, plus fraternel.

5

Il a grimpé dans la caillasse

et franchi le col où ne vont que les tigres

et ceux qui ont le cœur intransigeant et libre.

6

Il a regardé derrière lui

et a vu combien le gouffre était profond

et traitre : il ne lui a rien pardonné

et a ri.

7

De l’autre côté du col plus douce est la pente.

L’eau de la source court claire

comme les bras et les jambes de la parole.

Il a regardé et vu

qu’il est devenu le torse de la parole.

8

Il est devenu homme adulte. Solitaire et fier.

Il sait à présent guider des bœufs vers la pâture.

Il aide encore à mourir ceux qui n’en peuvent plus.

Il nomme la vie : elle a des arômes lumineux.

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Yves Bergeret

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Torrent Vacarme

Poème écrit et calligraphié à l’acrylique en trois diptyques, chacun en deux exemplaires, sur papier Clairefontaine de 330 g au format déplié de 24 cm de haut par 34, sur une sente de sanglier plusieurs centaines de mètres au dessus du lit bouillonnant de la Durance entre le col du Montgenèvre et Briançon le 13 juin 2021.

1

Sur mille mètres d’épaisseur

il a creusé la montagne en criant.

De son tumulte, de ses rives,

les arbres remontent en criant les pentes

verticaux, verticaux, criant,

ne criant jamais si fort,

dans leurs branches jamais le vent ne crie

si fort que le torrent.

2

Vacarme des eaux du torrent,

c’est l’accoudoir du ciel.

Si fort vacarme

le torrent emporte l’exclamation de toutes les grottes

qui attendent dans la masse de la montagne,

il clame l’espoir de ceux qui migrent

à travers désert et mer, clame la révolte des marins

qui refusent l’exécution de Billy Budd

et reprennent son flambeau d’humanité et de beauté.

3

Troncs très droits

sapins et mélèzes en foule

courent remontant les pentes

à gauche à droite du torrent

à bâbord à tribord.

Qui peut se laisser abattre par la bêtise ?

Ni les arbres ni le torrent ni nous.

Se laisser abattre par la violence ?

Ni les arbres ni le torrent ni nous.

Par la haine ?

Ni les arbres ni le torrent ni nous.

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Yves Bergeret

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L’aube au vallon 山谷黎明

Poème écrit et calligraphié en exemplaire unique à l’acrylique et encre de Chine dans la montagne boisée de Pontaix, près de Die, les aubes des 10 et 11 juin 2021 ; le support est un papier 220 g très tendre d’un vieux livre d’art des années 1945, en format A3.

Le poète Francesco Marotta en propose ici : L’alba nella valle | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com) la version italienne, particulièrement musicale.

La traduction chinoise que l’on lit ici est de Zhang Bo.

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1

Il saute par-dessus la montagne, le soleil,

et vient te chercher, c’est l’aube.

太阳,它从山峰之上跃起,

前来把你找寻,这是黎明。

2

Le fond du vallon dans sa brume

t’offre à voix grave

son tout premier récit.

身处薄雾中的山谷

用庄严的音色给予你

它最初的叙述。

3

Le ciel aussi chante grave,

t’offre sa toute première mémoire dans le jour,

son œil multiple prêt au tout premier espoir.

天空亦庄严歌唱,

给予你它对白昼最初的记忆,

它多重的眼眸为最初的希望做好了准备。

4

La seconde heure du jour,

le vent naît et fait chanter les arbres du vallon.

Voici, tu entends : la mer chante à son lointain enfant,

est-ce la roche, le schiste,

l’homme hirsute…

白昼的第二个小时,

风起,它令深谷中的树木歌唱。

这里,你听:大海在为它远方的孩子唱歌,

那是礁石,岩板,

须发蓬乱的人……

5

La chevelure dans le ciel, tu l’entends,

la chevelure, elle se peigne,

ce long cri qui éraille même la crête,

la cicatrice des assassinés dans la vie désertique.

天空中的长发,你听,

长发,它在给自己梳头,

这声长啸划破了山脊,

沙漠般的生活中被害者的伤痕。

6

Mousses et buissons, arbustes, herbes sèches

poussent dans la cicatrice,

demandent le fil : tu dois suturer encore.

苔藓与荆棘,灌木,干草

在伤痕中生长,

它们要求纱线:你必须继续缝合。

7

On suppose que certaines aubes pourraient

poser sur l’océan la montagne transparente

que la lumière excave dans la mémoire.

人们猜想,某些黎明

可以在汪洋上安置

阳光在记忆中掘出的透明山峰。

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Yves Bergeret

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La tunique bleue

Le poète Francesco Marotta crée de ce poème la version italienne d’un humanité et d’une musicalité profondes. La voici : La tunica blu | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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Comment savoir d’où il vient ?

Très longs os, muscles effilés saillants,

large front, sourire rare

portant les nuages de secret en secret.

Une longue tunique bleue pour seul vêtement,

trouée. Peu importe. Seule la vigilance importe.

Vigilance de la liberté et de la conscience.

Vigilance de la beauté, dont serein le vol plane

entre la couleur bleue, c’est une planète,

et la parole éblouissante, c’est un soleil,

maternelle parole qu’aucun sable,

qu’aucun gouffre jamais n’engloutissent.

Je l’ai rencontré dans le désert il y a vingt ans

au sommet d’une montagne orange. Il y vit.

Je l’ai salué. Il a d’abord été surpris. M’a observé.

Au bout de cinq ans il m’a ouvert

l’accès des grottes où naissent les esprits de sa montagne.

Je lui ai ouvert la porte du poème.

Dans beaucoup de langues notre histoire a été traduite.

Et puis a été dite et dite dans les cavernes du monde.

Sa tunique bleue vient du ciel,

ses trous sont pour les visites

que lui rendent les vents lointains

et pour le rappel des grands absents,

et pour l’écoute de leurs clameurs.

A son long corps très maigre

la tunique usée convient

comme d’ailleurs à quiconque sait dire,

que ce soit dire le non de la révolte,

que ce soit dire le oui de l’accueil.

On m’apprend ce soir qu’il va mal, souffre beaucoup,

muet presque. Il va s’en aller par les trous de sa tunique.

Ah, je me trouve ce jour à six mille kilomètres

sur une tout autre montagne. Lui ne peut même plus

aller ci et là sur la sienne.

Je sens passer dans le vent l’odeur de son long corps

cuit buriné tel pain au four. Les pleurs de sa femme

et de ses fils tourbillonnent autour de son vent noir.

Sa tunique trouée va regagner, je crois, le ciel,

sa meilleure peau, la loquace et rêche,

la tendre et froissée, sa meilleure peau

que la parole tissa au fil des saisons.

Et il est bon que de grands trous distendent le bleu,

chaque trou est porte ou image ou miroir.

Dans tant de bleu il est bon que du fond surviennent

le miroir d’un lac presque à sec, en somme une ville,

l’image d’une forêt en flammes, en somme notre pays,

et la porte, celle de notre insatiable vigilance.

Puis le vent du matin se lève

et, chaleur venant, se met à remonter les pentes

en tirant, tirant la tunique bleue vers ce ciel

où parle le corps de nous tous.

Parfois, avec le vent de plus en plus fort, la tunique

laisse quelques lambeaux bleus sur une montagne noire,

sur un jeune frêne, en passant, sur un toit penché, parfois.

Parfois la tunique se déchire.

Le tissu bleu aux mille trous, voici, traverse la mer

et va, s’accroche à un mât, à un phare, à un pylône, a donné

quelques lambeaux déjà aux murs de la chapelle Scrovegni

près de la mer à Padoue,

quelques lambeaux à un vitrail à Chartres,

à un cri de nostalgie hérissé

au centre d’une plaine, va, va le tissu bleu.

Est-ce elle ou un vaste lambeau ?

Elle s’accroche au mur d’entrée de mon village.

Sous sa voûte on doit se courber pour entrer ;

par frilosité on plante un panneau de sens interdit.

Par ruse on colle en bas du mur

une boîte à lettres jaune pour réunir les messages désespérés

des prisonniers derrière le mur ou les petites enveloppes

vers nulle part.

Mais, oui, un vaste lambeau bleu s’est plaqué sur

le haut mur, déchiré, beau comme le vol

de la parole qui plane par le ciel et la mer.

Des lettres, et même des mots, voyez-vous,

fleurissent dans le bleu sur le mur, des noms de métiers

voués à l’accueil et à certains rites de la joie.

Car la tunique bleue de la montagne orange du désert

fut tissée dans une cascade de joie

où riait tout ce qui parle, en se lavant,

qui parle, et même des lettres jaunes

et des mots orange fleurissent sur le mur

qu’ensemence la tunique venue de si loin,

mais aucun mot n’est étranger,

aucune couleur n’est hostile

car la parole est au cœur de la toute vigilante beauté.

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Yves Bergeret

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Océan, sable, marais

Vendée, Saint-Jean-de-Monts, mai 2021

(Ce poème se lit dans une traduction italienne, toute de vent et d’iode, du poète Francesco Marotta, à cette adresse : Oceano, sabbia, palude | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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Entre l’île écrasée sur l’horizon

et ton regard qui l’aime,

l’océan.

La gorge du pinson suffit à raccorder la rive

à l’île épelée sur l’horizon.

Quel chant martelé !

Entre l’horizon de pluie sombre

et tes talons s’enfonçant là d’où la vague

en grinçant se retire,

le vent froid : l’inquisiteur.

Le vent froid cajole la colonne vertébrale du cheval.

Ou c’est la colonne vertébrale du cheval

qui cajole le vent froid.

Deux cormorans tirent la volonté du vent

là où eux le veulent.

L’océan verse l’histoire des hommes.

Il ne sait comment la suspendre.

La grenouille la prend sur son dos

et la passe sur l’autre rive de l’étier.

L’océan racle le fond du temps.

L’océan racle sous la semelle crasseuse des Titans.

L’oyat ironise.

L’océan rabote le côté vaseux des timorés,

enivre la rage de vivre.

L’algue pense se préserver toute la souplesse,

t’en concède par empathie.

Quelle présomption !

L’océan empêche les nuages de toucher sol.

Les nuages blancs délèguent, dis-tu,

des hommes sans arme

pour étancher le désespoir.

L’océan écope ce qui déborde du ciel

et de l’histoire violente des hommes

puis efface.

L’océan se persécute contre la roche puis dans la vague.

La vague le lui rend bien.

L’océan fracasse les miroirs

et en fait des rochers noirs.

Au marais la grenouille montre comment nouer l’algue souple

et l’océan repart dans l’autre sens.

L’océan racle sous le sabot tolérant du cheval.

L’océan marche sur l’horizon.

Sur le sable mêlé de bris de coquillages

c’est toi qui marches.

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Yves Bergeret

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Jetant filet

poème sur un carnet chinois cousu de format 18 cm de haut par 13, contenant 22 dessins à l’encre de Chine qu’Hamidou Guindo y a tracés en février 2004 à Koyo, carnet rehaussé de collages par Yves Bergeret en même temps qu’il créait ce poème les 15 et 16 mai 2021.

Le poète Francesco Marotta propose sa traduction italienne de ce poème, d’une puissante beauté et d’une musicalité profonde : Gettando la rete | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

*

Pas précipités dans la brume,

ah, ce n’est pas encore la pensée…

Reprendre le récit embaume toute la plaine.

Rire embrase.

Vol de martinets relie caverne et zénith,

délie en un cri trois montagnes.

Qui peut, le bec soudé, éborgné, voler à rebours?

Aucune épaule n’est plus friable qu’une autre.

Les vents lui serrent la main, lui ouvrent le cœur.

La pierre déconcerte le sable.

La lune vient toujours trop vite.

Il jette le filet de la beauté dans la mer profonde

puis s’en retourne mourir dans la grotte.

Il cherche encore sa naissance dans les refrains de la mer.

Par où la mer s’est retirée de la roche

il passe, avec trois ombres.

Sa vie et les mondes farouches sont tirés dans le même filet.

C’est lui qui le tisse, plutôt à l’aube.

La salive de sa mère fit le fil de son filet,

la berceuse au soir

ou le chant de la moisson dont il mange le grain.

Yves Bergeret

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« Vue latérale », de Nicolas Hilfiger, 50 x 50 cm, avril 2021

L’incertaine certitude de l’espace souterrain aveugle sans repaire, on s’assied dans la rame du métro, on est secoué, le bruit secoue, ça bouge, ça va, on sort à la station désirée sans n’avoir rien clarifié des franchissements d’espace probables que l’on a vécus,

la rue, ses bureaux logements boutiques, on marche par les trottoirs, on essaie de s’orienter avec les noms des rues posés sur les plaques bleues aux angles des carrefours, il y a des bruits de moteurs, il y a, il y a,

les codes d’accès, aux codes privés on est initié, on franchit d’autres frontières, d’autres barrages, la porte et la seconde porte s’ouvrent,

l’ascenseur referme sa propre porte, épaisse, on est secoué, un bruit ronfle puis cesse, on sort dans le couloir obscur, on cherche, on sonne à la porte,

la nouvelle porte s’ouvre, un souffle aspire dedans, pénombre à l’entrée, lueur de jour vers le fond là-bas,

un salon bref, englobant, meubles sombres, épais canapé brun, coussins alignés, fauteuil, tous vides, seulement des coussins, quelque conversation à venir un jour au salon resserrée sur un noeud, hibernant tapie en fond de ruche noire, photos au mur, une statuette, un retable de voyage fermé sur lui-même,

ah, l’atelier, le voici, irradié de la lumière du ciel, relevé en pente ascendante vers la lueur aérienne, la table où les tubes et les bocaux de pigments se serrent avant l’embarquement, les pinceaux dressés en bouquets dans des verres, et six bibliothèques en forme de piliers de cathédrale partout, et ses sveltes bibliothèques en forme plutôt de vitraux dont les images proliférantes sont les dos des livres, serrés les uns aux autres sur les étroites étagères, mais chaque vitrail monte, mais chaque vitrail enserre la pensée, enserre ce que fédère la vaste parole, amasse la vaste semence dans le grenier avant l’envol vers une proche semaison,

le chevalet, près de la large fenêtre, sur lui la toile de lin tendue sur son châssis de bois, la toile contrejour carré qui vibre au souffle de la porte qu’en entrant on a ouverte, la toile qui ressent le frisson cyclonique du grand ciel derrière la vitre, qui dresse tamis entre l’entrant et l’appel du large,

Vue latérale, posée sur le chevalet, la tête de profil comme sur une médaille, regarde à la fois le ciel où l’on voguerait et la grotte d’où l’on arrive ; et voici que ce n’est ni le ciel ni la grotte qui comptent, c’est la puissance de la médaille, qui dans le temps commémore et dans l’espace échange,

la fenêtre qu’asperge la lumière, que secoue le chant rauque des grands oiseaux muets voyageant à rebours dans l’âme du ciel, la fenêtre que lave et essuie la rage de la liberté infinie, de la liberté en guerre, en conquête,

le balcon, derrière la vitre que strient les vents et les querelles héroïques de l’espace loin,

l’envol vers l’ouest, vers où propulse le latéral regard de la tête de médaille, de la tête d’icone, l’envol vers les nuées de nuages du soir, vers l’océan, la longue respiration la longue secousse de l’atelier, du corps, de la terre, de la ville, la longue et lente poussée vers le large et son sens dense ruisselant de bonheur,

la figure de la proue oblique vers l’océan, c’est elle qui se tient droite sur le chevalet, accueille, prend par la main et conduit avec sa vue latérale vers la sortie de la grotte, vers le large océanique de la ferveur rugueuse et de la conversation épique, oh, la figure de proue enfle-expire-s’enquiert-conquiert.

Or voici : à gauche de la figure de proue en profil, un violet de Bacon pour un pape de Velasquez, un rideau de velours juste dégrossi qu’on tire,

à droite en bas les flammes terreuses de la robe d’une des Cribleuses de blé de Courbet et de la terre des Glaneuses de Millet, le labeur des travailleuses de Le Nain…

en haut un ciel tendu dans le bleu perpétuel de Piero Della Francesca et le ciel enfle le haut du crâne, porte la courbe aimante du crâne,

et au centre entre le violet, l’ocre et le bleu le vide à emplir,  le vide où souffler, le creux entre trois pôles, mais surtout pas de quatrième point cardinal, car cette tête de profil ce n’est pas une mappemonde, ce n’est pas une carte, c’est humaine tête, c’est-à-dire une voile dans laquelle imminente nécessité est de souffler un souffle de vie.

Souffler sur le profil, sur la voile, sur la figure de la proue de profil, peau-voile disponible car elle est carte marine dont le mouchetis de minuscules croix rouges indique des coordonnées. C’est un masque pour l’envol vers l’aventure océanique de la vie, masque vacant, masque-peau enfilable ajustable sur quel visage

or le tracé circulaire du crâne, pure ligne de destin, trace route maritime, trajet de navire spatial ou marin, ligne continue,

ligne de circularité de la personne, du discours, du récit de la parole

et la ligne peut-être en arche de pont, arche non pas en acier ni en pierre ni en bois mais en cordage de la baume, cordage pour tenir la voile qui dès l’embarquement se gonflera

et la ligne enfle la voile pour la profération de la parole qui va constituer la personne.

Rouge est l’orbite oculaire ; et aussi l’oreille et aussi la bouche. Grosses touches de peinture en train d’être peinte, et non pas à-plat subtil comme là-haut le ciel qui enfle le haut de la voute crânienne ; ce n’est pas du sang, c’est la glaise de la même venue que celle des Glaneuses en bas à droite, c’est le profil qui va s’ensemencer et devenir humaine parole, parole proférée et écoutée, parole dans le prochain réceptacle de la vision, la promesse de parole est vue de profil, Vue latérale.

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Yves Bergeret

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Chasse le boa

Face aux poussées populistes, aux sectarismes médiévaux et aux conspirationnismes illuminés, ce poème a été créé le 7 mai 2021 avec le point d’appui de dessins à l’encre de Chine que l’été 2004, dans les rochers de grès au débouché de Bonko tokié sur le plateau sommital de Koyo, Belco Guindo et Alguima Guindo firent auprès du poète, à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic, sur un Leporello chinois à 24 volets de format déplié de 21 cm de haut par 372 cm de long. La vigueur de ces traits à l’encre, même d’entre les oppressions de la féodalité nomade et du grand banditisme, est sœur de la clarté de la parole qui dialogue et ne meurt jamais.

De ce poème le poète Francesco Marotta offre une traduction italienne limpide, sculpturale et puissante à cette adresse : Scaccia il boa | La dimora del tempo sospeso (wordpress.com)

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1

Au boa constricteur de la bêtise

je dis non.

.

A l’autoritarisme académique

qui est borgne, qui crie dans mes oreilles

et s’imagine penser à ma place

je dis non.

.

A la condescendance dogmatique

qui renverse le lait de ma tasse

et qui tire sur moi ses salves

pour que j’ânonne ses instructions

je dis non.

2

A la bêtise opaque

j’oppose la joie de la cascade

et le rire limpide qui comprend.

.

A la tyrannie

j’oppose de l’aube à l’aube suivante

l’entente entre nous

.

Au mépris

j’oppose chaque soir notre choeur,

heureuse est notre fatigue :

nous avons défriché un nouveau sentier.

3

A la bêtise

je n’ai que ma chemise à offrir en butin

et même un lambeau de ma peau s’il le faut.

.

A la tyrannie

je n’ai que mon rire à délivrer,

tout mon rire, et je le déverse en infini ressac

sur ses marigots boueux et ses écueils noirs.

.

Au mépris obscurantiste

je n’ai qu’encore plus de clarté à répandre

pour que la pluie de la parole

irrigue encore mieux les corps tristes et blessés.

4

A la bêtise

je dis non

et choisis la personne, même dans son ombre,

et l’effort têtu de la montagne vers la parole.

.

A la tyrannie

je dis non

et choisis de multiplier la confiance dans le dialogue

qui fleurit, fleurit vers une perpétuelle moisson.

.

Au mépris

je dis non

et choisis de rendre transparente la frontière

car j’y ouvre brèche, car je lance pont

dont chaque arche est le poème clair

qui accueille.

*

Yves Bergeret

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***

*