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La Maquette (3 L’oiseau)

Ce troisième épisode de La Maquette se lit en italien dans une splendide traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/05/03/il-plastico-3/

YB

 

 

 

 

Depuis plusieurs jours

assourdissante la tempête revient :

le ventre est encore fécond

d’où a surgi la bête immonde°°°.

Sans écouter chacun crie.

La tempête délave les couleurs.

Les cris sont le haut et le profond des vagues

noires massives âpres asphyxiantes noires.

La vie, la tempête l’abrase.

 

La maquette souffre.

Elle réclame le chant grave des femmes

et notre souffle clair, ferme, constant.

 

 

 

 

Survient encore un soir épuisant,

mais moins stridents sont les cris.

Voici qu’à l’aube suivante

un oiseau avec ses immenses ailes

vient voler très près de la colline de carton.

Un aigle de ma montagne

ou un goéland de Venise, nul ne sait

car son vol va dans le contrejour

de la violence qui éblouit et aveugle.

Il la strie, la biffe, la rature.

 

Voici le trait de son vol qui nomme,

de son vol qui dit possible la paix.

Silencieux grand oiseau, qui est le souffle

dans les cordes vocales des femmes,

qui est la anche périssable et têtue

de la parole de la parole

planant au dessus de la source rouge,

allant, volant depuis le zénith de la source.

 

Ici le grand oiseau qui écoute

qui écoute qui écoute

prend la main de l’architecte, la fait

planer lentement à ras de la maquette

et sur le carton appuyant juste son index ici

et là, tout juste du toucher de l’index,

avant même les mots,

lui indique cinq emplacements autour de la source

où poser des pièces de carton très clair.

 

Puis l’oiseau, d’un coup d’aile, s’en va.

vers le haut de la pensée,

vers les vents étésiens,

puis l’oiseau d’un cri clair s’en va.

 

Dans le cœur du cri clair que le plus jeune

des vents étésiens reprend, déroule

et module, voici ces mots :

« ici avec le carton très clair

conçois et construis !

Ici bâtis la maison du soin !

Tout autour de sa source

la parole se déploie et sauve

et soigne et rend

à l’âme triste sa liberté

et au corps fragile sa mouvance ».

 

Voici : l’architecte ose poser

autour de la source rouge

quelques strates de carton blanc.

Blanc, non pas. Ce serait neige

et glace qui fondent.

Gris très clair : oui. C’est papier et papier

et papier après mille écritures,

après des signes par myriades.

C’est carton lavé, lavé encore,

aimé du soleil et des vents,

carton qui a parlé, qui parlera,

qui sait.

 

 

 

 

*

 

 

Et les chants des oiseaux fusent

des alvéoles de la ville et des replis

du fond de la colline.

Certains qui chantent fort sont de plume noire,

certains plus petits sont de plume jaune ou or.

Ils disent.

Qui les comprend ?

Revient le chant du cortège des femmes.

 

Des fleurs blanches et vert très pâle

surgissent aux branches.

Le chant noir des merles

répond à la tempête et aux vagues

qui apprendront à se taire.

 

L’écureuil monte en surplomb

sous le pli du chant.

 

 

 

 

*

°°° Aux troisième et quatrième vers de cet épisode on lit une phrase de Bertold Brecht, dans La résistible ascension d’Arturo Ui, de 1941

*

 

 

*

***

*

 

 

 

La Maquette (2 La maquette)

Voici la deuxième partie du poème Maquette. On trouve en tête de la publication de la première partie ( https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/04/21/la-maquette-1/)  les indications techniques nécessaires.

 On lit en italien ce deuxième épisode de La Maquette dans une traduction ample, fluide et architecturée du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/05/01/il-plastico-2/

YB

 

 

 

L’architecte nous a fabriqué sa maquette,

labeur tenace qu’il a fait, qu’il fait flotter

belle et nécessaire utopie

par-dessus toute tempête,

labeur vaste comme une épopée.

 

Vif et vivant est devenu l’empilement

des strates de carton, féline et fertile

est devenue la maquette dès que les femmes

l’ont chantée : alors, même des entrailles

de la violence, ont jailli les mille couleurs

de l’espérance, a jailli le ruissellement

de la parole par le haut et le bas des rues,

des roches et des jours,

la parole aube.

 

 

*

 

 

Maquette est poème,

poème est maquette,

forte foi future toujours bâtie

de main d’homme, grenier de plein ciel.  

 

 

*

 

 

« Depuis le zénith au dessus de la source

je regarde les rues, je les fais monter et descendre,

je fais se lever et s’abaisser les maisons de carton

comme balançoires où jouent les enfants

très petits encore des femmes qui chantent.

 

C’est moi qui depuis le zénith descends

en contournant les nuages de l’aube

pour en étudier et nommer les contours merveilleux.

C’est moi qui descends jusqu’à l’oreille de l’architecte

et l’inspire en son long projet ;

je lui pressens beaucoup de douleurs

et de joies après qu’il en a déjà vécues tant

car sa vision est de sincérité, de liberté

et d’audace.

 

C’est moi qui inspire et aspire,

qui aspire depuis la source rouge la parole,

elle qui avec l’opiniâtreté des mythes remonte

et traverse l’huile sombre opaque

calcinante mais la parole n’en a pas

la moindre douleur ;

c’est moi qui ensuite lui fais traverser

les strates du carton ondulé.

 

C’est moi qui aspire les bancs de poissons

qui jaillissent du feu noir jusqu’à vers

mon point zénithal avant de retomber

en pluie d’or et de couleurs.

 

Je suis la parole dans la parole,

c’est-à-dire l’esprit des poissons

et la sève de la pensée,

le nerf invisible de l’effort invisible

qui superpose les strates de carton ondulé

et distribue sans compter les couleurs.

 

Je suis l’esprit de la parole qui pivote

autour de la source rouge et fait aller

et tourner le cortège des femmes à grave voix.

 

Je m’habille du chant des gorges des femmes.

La maquette est mon diapason dont vibrent

la pensée, toute personne, tout poème

passé et futur. Je suis la parole dans la parole. »

 

 

 

*

Vibre le carton, s’émeut le carton

enserré dans son intimité

se tend, s’émeut le carton.

*

 

 

« Ma lente origine est l’humain dialogue.

En me débattant en me contorsionnant

en m’écorchant en me blessant

je suis sortie des cris, des hurlements et des haines

et ai peu à peu trouvé la forme

simple et ouverte qui donne sens

et à la personne et au monde.

 

Si on me laisse être claire,

si les aboyeurs sont tenus à distance

je suis le socle nu et invisible

d’où se bâtissent tout lien, toute carène

et jusqu’à l’architecture la plus subtile.

 

Je suis la rosée des hommes et des femmes

se déposant chaque aube sur le réel en furie.

Je suis le regret et le désir du nuage d’aube.

Je suis vous et toi et moi.

 

Si rosée je m’évapore et vapeur

je m’élève jusqu’à mon propre zénith,

je suis toujours humaine et sensible.

Tout dogme me fait pleurer car il tue.

 

Je suis au fond de vous, sève vertébrale,

et à la fois je suis votre zénith.

La source rouge est ma confluence

de vous à moi et de moi à vous, elle est

l’honneur et la joie claire de vous à vous. »

 

 

 

*

Petite maquette déjà ignifugée,

jeune tremplin sculptable,

chaloupe qui est colline et ville,

tanguant sur la violence du monde.

*

 

 

 

 

*

***

*

 

 

La Maquette (1 La tempête)

Voici la première partie d’un poème que j’ai commencé à écrire le jeudi 19 mars 2020 à Die, où je suis retenu par les menaces réelles et insaisissables de la pandémie. J’ai réalisé certaines strophes sur triptyques de format déplié 25 cm de haut par 65 en double exemplaire, sur et avec des papiers très variés dont j’ai travaillé certains en gestes d’acrylique avant d’en faire collage.

La maquette en cours, simultanément, de travail est de l’architecte Dario Lo Bello ; c’est lui qui en a pris les photos, dans son atelier à Venise.

Voici la splendide traduction en italien de cette première partie, par le poète Francesco Marotta : https://rebstein.wordpress.com/2020/04/28/il-plastico-1/

 

 

Yves Bergeret

 

 

*

 

 

 

En ce temps de cruauté

où la montagne nous est dérobée,

où l’horizon nous est dérobé

l’architecte en découpant à l’échelle

d’un cinq centième, en superposant,

en collant par strates, du carton ondulé

a fabriqué une haute colline rocheuse

au dessus d’une rade

de carton ondulé.

 

Puis m’en a envoyé par mail la photo.

« Consolons-nous, m’a-t-il écrit.

Demain je poserai les bâtiments ».

 

Maquette de fiction, qui plus est en photo,

petite promesse d’un vaste futur :

ah, ce pourrait être l’ouverture d’un récit

cheminant comme maint récit, refondant

qui le dit et qui l’écoute.

 

Or nous voilà ballotés entre divers récits.

Peu nombreux sont les récits actifs.

Entre eux beaucoup de creux, d’intervalles

toxiques, jamais vides : la violence insonore,

la tempête sombre, y cognent en tous sens,

océan en furie…

Nous sommes là. Inquiets, vigilants,

juste assez allégés (certes graves)

pour ne pas couler.

 

 

*

 

 

 

 

Depuis l’arrière de la colline de carton

s’avance un cortège de femmes

au chant grave et ferme.

Petits tambours à peau très tendue,

je ne sais qui tient les tambours, qui les frappe.

Chaque syllabe du chant est un pas du cortège.

Trois mêmes notes aux tambours.

C’est le chant qui est cortège.

Les femmes voguent à l’intérieur du chant.

Graves et légères elles ne coulent pas.

Ne s’enfoncent pas.

 

Elles avancent sur le creux noir

entre les récits, dont trop sont

de marbre et d’acier.

Elles voguent entre les récits.

Féminin est le chant.

 

La colline de carton de l’architecte

flotte. Vogue sur la violence.

Ses strates de carton ondulé vibrent

et craquent sur la tempête de feu.

La colline s’enflamme.

 

 

*

 

 

Une chanteuse du cortège

marche devant les autres.

Sa gorge va devant les autres gorges.

Sa gorge soulève la colline de carton

sur le creux noir et les gouffres amers.

Le creux noir brûle. Comme huile en feu.

La colline brûle sans fumée

ni cendre mais reste,

mais survit, colline

souple sur les remous des flammes

et du noir. La voix de la femme

embrasse la colline et

l’enfante.

 

Les autres femmes glissent en cortège

dans le souffle de la nouvelle-née.

La colline de carton reçoit

le souffle des chanteuses graves.

 

La colline vogue,

fière voile dans laquelle soufflent

la chanteuse première et ses sœurs.

 

La colline qui brûle

ne se consume pas.

 

C’est ici que l’architecte sait qu’il peut

poser les bâtiments. Petits bouts de

carton encollés dans les ressauts de la

pente de la colline. Et il m’envoie par mail

la photo de la colline habitée. Petits édifices,

voyelles idoines au chant.

 

 

 

 

*

 

 

La colline de carton se déplace.

La ville de carton sur la colline

de carton se déplace.

Des poissons jaillissent du fond

du creux noir et sautent par-dessus

la colline qui va.

 

De toutes les couleurs sautent les poissons

puis retombent à l’eau noire, qui brûle,

mais elle ne consume pas les poissons.

 

Ils tressent en sautant, les poissons,

une grande nuée de cent couleurs, les poissons,

couleurs flottant dans le ciel de la ville qui va.

 

Chantant les femmes hissent

du fond du creux noir en feu noir

les poissons.

 

Sautant hors de l’eau opaque

les poissons ouvrent la lumière

aux cent couleurs.

La ville vit.

 

Chaque goutte salée qui retombe

s’incarne, se cristallise dix secondes

en pas et en pas et encore en pas

du cortège des femmes qui chantent.

 

 

*

 

 

 

Au toucher des gouttes de sel

les roches en rythme aussitôt se colorent.

Les strates de la colline de carton

sont couches de roche rouge,

couches de roche bleue.

 

Au tomber des gouttes de sel

les édifices sur la colline de carton

se peuplent, c’est l’aube,

c’est le moment. Chacun se retourne sur son lit,

la première lueur traverse les paupières

et la ville veut parler.

 

Murs ocre et orange,

blanches façades où les femmes

ouvrent les fenêtres dans leur chant,

dans le soleil qui va par le ciel,

dans l’enfant qui vagit

et dans le creux noir brûlant qu’elles écartent.

 

Murs orange et blancs

escaladent la pente de la colline,

murs colorés, pans des robes, de la taille

au pied, des femmes. Elles chantent en cortège,

légères et graves ; elles montent la pente,

elles allègent la ville,

l’architecte est leur fils,

elles apaisent le feu noir du creux noir

et des gouffres amers.

 

L’humble carton, que chaque nuit

découpe et colle l’architecte,

se mue en chair vive du poème qu’ici j’écris.

 

Or voici le point rouge

vers le bas de la pente,

la source

où la parole jaillit.

 

 

 

*

 

 

 

*

***

*