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Nouveaux Poèmes de Prague (juin 2018)

Ayant vécu et travaillé à Prague d’août 1988 à septembre 1990, comme le présente l’article juste précédent de ce blog, et selon mes engagements de poète qui dialogue, j’y suis retourné par la suite assez souvent. Et ces derniers jours.

Pourtant portée par des idéaux démocratiques, la Révolution de Velours de novembre 1989 a été rapidement occultée par des réformes ultra-libérales brutales. Le consumérisme a réussi à séduire beaucoup d’esprits jadis indépendants. Racisme virulent, xénophobie, antieuropéisme, et bien d’autres prurits d’extrême-droite ravagent actuellement la société tchèque. Comme celles de pays voisins. Cependant des sursauts d’indignation, des résistances et des prises de conscience se manifestent.

 

Yves Bergeret

 

Dej si pozor, vládo,

Praha nenè stádo !

Fais attention, gouvernement,

Prague n’est pas un troupeau de moutons !

 

Inscription relevée le samedi 9 juin 2018 par Jiri Pechar sur une vitre dans un wagon du métro de Prague et ici traduite par lui.

***

Les premier et quatrième de ces poèmes se lisent dans une traduction italienne ferme et très dynamique du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/07/01/nuovi-poemi-di-praga/

***

*

 

1

Il est allé au bout de la ligne du tram 17

qui monte qui monte sur la colline.

Il a trouvé une bonne table verte en bois,

s’est assis dos à la ville

qui s’enfonce dans le paysage en bas,

a commandé une bière, a ouvert son gros livre.

 

Pour sa lecture silencieuse

les martinets se sont écartés,

sont eux aussi montés montés montés

pour s’adosser aux cumulus préparant

l’orage du soir.

 

L’encre sur les pages du très gros livre

qu’il a ouvert sur la table verte

pèse un poids extrême,

comme une sueur de plomb,

traverse le papier,

ruisselle jusqu’au carrelage, jusqu’à la cave,

à la nappe phréatique, à la plage

de l’autre côté de la mer,

là où les trafiquants d’esclaves s’affairent sur le sable

pour gonfler le canot pneumatique.

 

Puis il lève les yeux de son livre,

boit un peu de bière,

lève ses yeux jusqu’aux cumulus

dont très sombre est la base

puis regarde ce qu’en volant à tire-d’aile

essaient d’écrire les martinets si hauts

que presqu’invisibles.

 

A cinq mètres du sol incliné

les fils électriques du tramway

quittent leurs pylônes,

cherchent mieux, beaucoup mieux.

 

Le lecteur dos à la ville

pose ses mains sur ses cuisses,

plonge de nouveau dans son très gros livre.

Les fils du tram se glissent dans les menus tunnels d’encre

que forment les lettres noires, tout abasourdies,

endolories, orphelines, désorientées.

Non, le lecteur relève la tête, recommence à déchiffrer

sous le nuage noir les lignes à l’encre blanche

et personne ne sait plus qui a écrit en blanc

ce dont la mémoire ne se départit jamais.

 

Les fils du tram creusent explorent des galeries

dans l’épaisseur du sens vieux

qui s’est agrippé à la peau du sol,

qui s’est embourbé près de la nappe phréatique

sous la voûte de cavernes sans lumière.

 

Est-ce qu’ici sur la colline au nord de Prague

vols de martinets, fils débridés du tram

assez se croisent pour offrir à lire

au lecteur qui a laissé le fardeau de son alphabet

lui brouiller la cervelle ?

 

Si le lecteur solitaire veut lire, trouve-t-il bien le bon alphabet,

l’humain alphabet, celui que justement remue

et brasse sur le sable

de l’autre côté de la mer l’esclave enfui

(et d’ailleurs encore un esclave puis un autre

et un autre…) qui veut venir s’installer

sur la marge du livre ouvert mais dont

l’encre est en passe de s’effacer ?

*

 

 

2

Arrivent par le fond de la petite galerie commerciale vide

la mère en robe rouge et la fille en robe rouge.

Ou la sœur et la sœur.

Chargées de cabas de courses.

Cabas au bout de chaque bras.

Jambes lourdes. Décolletés profonds pour l’été.

Remontant du sous-sol

la malédiction des péchés

qu’elles n’ont jamais commis.

Rapportant de l’arrêt du tram derrière les commerces

le verdict céleste qu’en secouant leurs épaules nues

elles annulent et font tomber

comme une bouffonnerie de plus

dans leurs cabas saignants

et le rouge déteint partout.

Et même la langue qu’elles parlent

est la flamme agitée rouge intense

où j’aimerais reconnaître la forme et l’élan

d’une pensée libre.

*

 

 

3

Ils attendent dans le noir le tram.

Tous étrangers ils ne lisent pas

l’affichette en tchèque qui annonce quelques travaux

fermant justement leur ligne cette nuit.

Ils attendent dans le noir sur la colline.

Dans le noir la ville s’en va.

Dans un marais noir la ville

sans saluer s’en est allée.

Parmi eux un ivrogne allemand.

Personne n’a de perche pour sonder le marais noir.

Personne n’a d’esquif pour glisser dans la nuit.

 

Soudain un tram passe sans bruit

mais en sens contraire, dedans en pleine

lumière des visages chinois et tchèques

tous muets, vaguement souriants.

 

*

 

 

4

Jamais si fleuris n’ont été les tilleuls,

chaque après-midi l’orage éclate ou menace.

L’herbe est déserte, courte, piquante.

Vastes les pelouses rases jaunies

et les terrasses en arc de cercle autour du château.

Fut gloire d’une famille féodale il y a cinq siècles,

est maison de retraite, palais lent et silencieux.

Au dessus de la porte close à jamais de l’écurie

le blason crispé sculpté aux huit heaumes,

personne plus ne le déchiffre.

 

Zavolej mi ! le cri sidère alouettes et martinets

très haut sous les cumulus.

 

Zavolej mi. A nouveau. Jailli de sous

le grand tilleul dont toutes les feuilles frémissent

puis se redressent et se figent dans l’air chaud.

Du côté sud du mouroir : opéra sans voix / statues

de Braun se tordant au fond de leur grès sombre.

 

Zavolej mi crie à nouveau sous le tilleul

un très vieil homme enfui de sa chambre.

La moitié de son cerveau est une boue blanche et lourde.

 

Zavolej mi crie très fort et lentement le vieil homme.

Le tilleul ouvre ses ailes.

Les statues tordues au jardin sont matière

blanche et grise et noire.

Le vieux, avant de s’endormir sous l’arbre,

le vieux crie encore une fois

Zavolej mi !

Appelle-moi !

*

 

 

5

L’Europe, c’est de l’eau, ce sont des eaux internationales.

Cernées de terres à définitions criardes

et à fonciers rudes, où empaler ceux qu’on attrape

et qu’on appelle les pirates parfois, les migrants souvent.

Les terres autour de cette mer, oui, terres :

la Baltique salée comme une morue séchée, comme

un lit calviniste mis debout,

l’Atlantique rougi du sang précolombien

et de celui du commerce triangulaire,

la Méditerranée tricheuse de théâtre catholique,

l’Oural herse de fer dont les tsars de jadis

et de maintenant déchiquètent leurs peuples.

 

L’Europe, ce sont des eaux internationales

où Platon lança son radeau d’ivoire, Elytis son soleil,

Cendrars son train sifflant, Beethoven son cyclone,

donc des algues excessives, des courants,

du plancton amoureux,.

 

Au centre des eaux batailleuses, une île souple.

Son nom : Prague. Sans rive escarpée ni falaise

ni écume ni récif ni grotte à pirates.

Une île flottante et qui revient sans cesse au centre.

Son humus et son sédiment en langues variées, c’est la parole.

Son poteau-mitan et le lest d’or de son âme,

c’est la parole. La parole éventuelle et sans maître.

 

Ici s’affrontent deux qui se disent parlants,

créatures amphibies.

 

L’un se reconnait dans la forme, toute en pointes

et en creux, d’un prophète maigre

que Braun sculpta comme un bateau échoué :

un prophète s’étant trompé de dentier, bégayant.

 

L’autre a la forme sans contour qui est

le mouvement sans fin divergeant de la parole ouverte :

cet autre parle plusieurs langues.

 

L’un possède la lueur aigre qui émane du fossile

au fond du torse sculpté en grès brun.

Voilà, c’est la cynique boussole qui clignote ; les apeurés,

les amers, les tueurs la regardent souvent

pour vérifier que la chasse aux migrants est situable et ouverte

et pour jauger leur propre pureté académique.

Ces violents ne s’aperçoivent pas qu’autour

Braun a sculpté dans le grès des guenilles moussues

pour vêtir le torse maigre du prophète

car Braun savait très bien que les hommes

sont frêles et doivent s’asseoir ensemble

pour manger et se parler : le prophète ne précède

aucune vérité, mais ouvre des parloirs et des débats.

 

Mais celui-ci a si peur des autres

qu’il lui faut à tout prix tripatouiller les os de grès,

autopsier le prophète et se rassurer avec ce squelette

qui devient le sien,

car il pense que là est la vérité unique,

qu’elle s’appelle l’académisme

et que ça le sauve des rudes tempêtes

de notre mer l’Europe.

Académisme, trompète-t-il, c’est rameaux de corail,

arcades de platine, racines de titane.

Hors académisme, trompète-t-il, c’est déluge,

charabia étranger.

 

L’autre en souriant

fait passer l’Europe aux tumultueuses eaux

sur des tamis de grains de sable,

trie, lave, écoute pour trouver le chant des eaux,

entend la pluie humaine, larme, baiser et bain,

soif et regain de vie

sur des tamis de grains de pensée,

entend l’Europe en ses eaux

être à son tour aussi l’humaine pluie, ocre ou brune,

beige ou rose, souple comme sa propre peau

en tous langages,

tendant au loin verres et carafe.

 

*

Y B

 

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Le Quatrième jour

Ce double poème se lit en italien dans une magnifique traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/05/11/il-quarto-giorno/

 

Avec ses cordes vocales

le ciel a pris les vents qui se querellaient.

Le ciel n’a pas de mains,

seulement des cordes vocales

désœuvrées.

Pas d’yeux non plus,

Mais il a une peau diaphane,

tendue, cicatrisable toujours.

Le ciel n’a pas d’organe vital

ni de projet.

Il a ces instruments-là, des cordes vocales.

 

En l’an mil les hommes étaient une montagne

au vaste socle gris,

une montagne avec ses quatre points cardinaux

et ses cent vingt torrents.

 

La bêtise féodale décapita la montagne humaine.

Les nuages étaient des grumeaux de sang.

Des féodaux, des brutes, des trancheurs de tête

jetaient en l’air comme des pierres

les corps de faibles, de femmes, d’enfants.

En retombant comme pierres lourdes les corps

se disloquaient et écrasaient

abris, corridors et cavernes du socle montagneux.

Il pleuvait du sang

et la douleur fut la mère de tous.

 

 

Alors des artisans ont pris le sable et le feu,

ont pris le pigment qui fait le bleu ou le jaune

et ils ont œuvré

et ils ont dressé vertical l’immense et mince écran de verre,

le vitrail, rosace lumière et couleur.

Les vents querelleurs ont eu peur

et l’ont contourné.

Alors les verriers ont dressé tout autour de lui

fines parois et fins piliers pierreux

et dans le ciel étonné

la rosace a vibré comme voile.

Effrayés les meurtriers féodaux et la guerre poisseuse

restaient de l’autre côté du vitrail en bas,

vagues et houle fangeuses où giclait à peine de lumière.

Mais avec la membrane du vitrail

les cordes vocales du ciel ont trouvé comment faire sonner

et tinter et lancer un long chant qui étonna tous.

 

A cela manquait pourtant

le sens d’un récit. Les verriers tâtonnaient.

Sous la rosace immense ils ont dressé

en vitraux verticaux tenant bien la rosace dans les vents du ciel

de très hautes effigies de forme humaine,

puissants mannequins de couleur et de lumière intense.

 

 

Sillonnant vertes vallées, carrefours et ports aux coques rouges,

parmi les légendes les verriers ont choisi

que leurs effigies humaines soient des porteurs de souffle

et des poseurs de parole sur l’éboulis confus de la détresse,

de l’espoir et de la disette : des prophètes, des diseurs.

Sous la rosace leurs effigies sont Aaron, le frère

à la langue fleurie, David aux syllabes sans peur,

Salomon l’apaiseur.

 

Alors les gens il y a mil ans

se sont resserrés au pied du vitrail de Chartres

et ont trouvé une paix chantable

car les couleurs de lumière, les effigies

et les losanges de la rosace étaient enfin

les cordes vocales du ciel réunies conjointes

pour ce qu’il apprenait à chanter

afin de soutenir la montagne des hommes

et d’enfoncer les féodaux dans ses ravins

où ils se mordaient la queue.

 

 

***

 

 

Le désert a une odeur

bien plus agrippante que quelques éclats de sel.

 

La pierre a une odeur

bien plus profonde que des incidents de burin.

 

La montagne a une odeur

bien plus âpre que telle charogne en fond de ravin.

 

Unique et universelle est l’odeur

comme le sang du deuxième jour

qui coule à flot sur le désert, la pierre et la montagne

avant de se dissimuler dans les ombres.

 

L’odeur est une et un milliard en une,

poussière du grand combat

dont ciel et terre s’entrelacèrent

et engendrèrent le désert, la pierre et la montagne.

 

Voilà pourquoi un torrent fracasse toujours

l’espace en deux avec des odeurs si amères ;

et l’ordre amoureux du monde,

on l’observe et le respecte.

 

Couards, veules et courtisans

ont bien trop peur

et cherchent partout du silence

comme un déodorant mystique.

 

Mais certains aux mains calleuses

relèvent la plume du martinet que brisa l’aigle

et le piquant du porc-épic égorgé à minuit,

brûlent et broient l’écorce de l’arbre unique,

puis à peine d’eau : voici l’encre noire ;

avec l’encre et le bout dur

ils saisissent le chemin de l’odeur sauvage

depuis le brouhaha du deuxième jour

jusqu’à notre narine droite.

 

Le chemin c’est un trait d’encre.

La narine gauche c’est l’œil unique

du désert, de la montagne et de la pierre,

l’œil qui voit le trait.

 

Je suis le troisième jour

où naît le dessin qui nous chante la légende rythmée,

merveilleuse et cinglante séquence

du tumulte odorant du monde.

 

Mains calleuses qui vous retirez dans les terriers

de l’odeur, ce matin où tracez-vous

les traits du dessin, squelettes d’os fins des ailes

qui battent dans le ciel vers le quatrième jour ?

 

***

 

 

Sont ici photographiés les vitraux du transept nord de la cathédrale de Chartres et des dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Alguima Guindo, Belco Guindo, Dembo Guindo et Hama Alabouri Guindo, de 2007 et 2009.

Ces dessins des poseurs de signes de Koyo sont tous initiatiques ; la plupart sont les supports visuels (exactement comme une partition musicale) de transmissions sur la « généalogie animiste des lieux de vie et d’action » du poète YB et des poseurs de signes. Certains dessins en outre montrent des rites oraux de parole d’accueil des ancêtres habituellement constamment présents ET invisibles (mais ici visibles) mêlés aux poseurs de signes eux-mêmes, accueil du poète lorsqu’il arrive au village de Koyo après une absence. La transcription de ces transmissions orales n’est pas effectuée ici, en raison de leurs grandes longueurs.

 

 

YB

 

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La Poésie, quelle poésie ? Venise ? (avril 2018, YB)

L’enchaînement des projets que je formule et des invitations que je reçois me conduit depuis plusieurs mois en Vénétie. Cet enchaînement est logique. Afin d’éviter quelque contresens comique voire archaïque, peut-être est-il utile de rappeler ici les étapes de vie et de création du poète que je suis.

*

 

Au début, alpiniste et lecteur permanent de René Char, je faisais toute sorte d’ascensions dans les Alpes, j’écrivais, je publiais des recueils de poèmes ; tous dans le souffle épique des paysages ouverts.

 

Six mois après la mort de Char en février 1988 je partais travailler à Prague, particulièrement dans le domaine de la musique et de la poésie contemporaines. Poètes et éditeurs dissidents, dans la langue tchèque, étaient remarquables, les courageux traducteurs de poésie aussi ; au moment même de la « Révolution de velours », fin 1989, mes poèmes disant dans cette révolution (avant qu’elle ne s’égare dans les turpitudes de l’ultralibéralisme) sa volonté de liberté, de résistance et de dialogue, le disant par les métaphores de la montagne, étaient immédiatement traduits et publiés dans la presse tchèque.

 

Puis de 1990 à 2000 je travaillais et écrivais surtout dans les Antilles où la langue, grâce au créole et au métissage très fécond des archipels, renouvelle profondément la poésie. Je rencontrai Césaire, je découvris l’œuvre fondamentale de Monchoachi. Je commençais à faire des installations de poèmes en espace, dont la majeure a été Fer, feu, parole, en avril 1999 en Martinique : c’était un ensemble de treize installations simultanées du littoral même jusqu’au sommet du volcan Montagne Pelée, avec un plasticien martiniquais et toute une équipe enthousiaste. Simultanément je me rendais à mes premières invitations en Sicile, autre île de métissage dur et douloureux, ainsi qu’à Chypre, encore une île déchirée par les conflits.

 

A partir de 1999 je commençais un long travail en Afrique noire. On m’avait d’abord demandé de faire des ateliers d’écriture au Sénégal puis au Mali. Très tôt je suis parti volontairement dans les rares zones montagneuses sans écriture, mais (ou plutôt : donc) extrêmement riches ethnologiquement, du nord du Sahel, au Mali en particulier. En brousse. Pendant dix ans j’y ai appris, et non pas livresquement, mais par l’initiation orale stricte, avisée et prudente, les pensées animiste et symbolique, dans les langues mêmes et les gestes quotidiens où elles sont vécues.

Un livre de Char m’accompagnait toujours. J’admirais Elytis, le fondateur solaire, Segalen l’opiniâtre. Mais aussi j’apprenais à vivre et comprendre la poésie d’une toute autre manière. Dans un monde sans écriture, extrêmement pauvre sur le plan technologique et matériel, j’apprenais et comprenais que la seule constance, la seule pierre fondatrice du monde, c’est-à-dire des relations humaines qui constituent les communautés, est la parole, la parole dense et claire, socle de tout lien humain.

 

En même temps je lisais assidûment les premiers livres de René Girard, les textes de Marcel Detienne (en particulier son admirable Les Maîtres de vérité), de Michel Cartry et de Gilbert Rouget. Je fréquentais constamment Les Techniciens du sacré de Rothenberg et la collection de CD d’ethnomusicologie Ocora-Radio-France. Attentif aux sens de chaque mot, je relisais Hésiode et Virgile chez nous, Gilgamesh, le Ramayana, et tant d’autres ailleurs. Alors les prestiges langoureux du lyrisme individualiste européen, un peu avant, pendant et après le romantisme, me sont devenus des ingénuités locales temporaires, caprices d’assez faible densité car n’apportant que de très frêles cailloux à la maison commune, que des brindilles de bois sec au chantier de la carène. Alors les évanescences de délicatesse stylistique m’ont semblé stériles ; les frissons mystiques dans la pénombre d’un signifiant écorné me sont parus des raffinements exégétiques et altiers dans un cadre spatio-temporel étroit : un bout d’Europe de l’ouest pendant un siècle et demi.

 

Pour les trois quarts de l’humanité actuelle la poésie conserve activement sa fonction fondatrice dans et de l’oralité et en conséquence son prestige. Elle est éthique, elle pose les pierres d’un socle, elle est le pavement vivant de l’agora, de l’orchestra, du forum, du giérin, où la communauté interroge la turbulence incessante du monde entièrement animiste, où parfois la communauté, hors toute transcendance réductrice, cherche, par l’intermédiaire de l’initié d’incantation, de geste et de rite, le sens du présent et du futur. La poésie est éthique, elle est responsable d’elle-même et de la communauté ; le poète est seulement l’artisan formuleur et transmetteur de cette éthique. Il ne s’efface pas, il ne s’isole pas, il ne se plaint pas. Il porte plus claire la parole qui fonde le lien et fonde donc l’espace.

 

La poésie fondatrice se retrouve partout. Partout villes et bourgs, routes et champs, ponts et rives, cols et crêtes sont créés parce que nommés dans une densité spécifique de parole. Parfois la nomination fondatrice peut également être mythique, comme par exemple le balbutiement de la Sibylle de Cumes fonde Naples d’une part et l’empire romain d’autre part.

 *

 

 

Au début de ce propos j’évoque le travail que je commence en Vénétie. Venise est un paradoxe quasiment hors parole. Aucun grand mythe ne la fonde. Elle n’a de socle que la boue fuyante dans le labyrinthe marécageux de la lagune. Aucun grand rite de parole stable ne la refonde, aucune liturgie profane centrale. Même plus, elle est la permanente mise en crise de la parole comme valeur référente car elle est l’entrepôt rusé des marchands qui négocient dans une tension rivale et compétitive entre acheteur et vendeur ; plus la négociation est dynamique, fluide et changeante plus prospèrent les dynasties commerçantes de doges et d’armateurs. Certes ce fangeux paradoxe au rebours de la parole est dynamique. Or à côté des thésaurisations de l’image peinte ou sculptée devenue elle aussi valeur marchande et rabaissée en somptueux décor de la joute commerciale, à côté du continuel pèlerinage de foules de touristes exténués en quête, justement, de sens et de parole, se produit et reproduit sans cesse le flux métissant des migrants innombrables dans les faubourgs non touristiques ou industriels de Venise, comme Mestre et Marghera.

 

Au débouché de tout l’arc alpin et de la culturellement et industriellement très riche vallée du Pô, la lagune de Venise est une Sicile renversée ou un idéal archipel antillais : les esclaves de l’ancien commerce triangulaire vers les Antilles, les migrants actuels réfugiés de guerres ou de famines économiques débarquant héroïquement en Sicile apportent tous avec eux des éléments anthropologiques considérables : car dans leurs mondes le socle-parole de la poésie est fondamental, le lien communautaire de parole fidèle et stable est fondamental. Les propriétaires, jusqu’en 1848, d’esclaves antillais n’ont jamais réussi à étouffer cette puissante dynamique de parole antillaise, en particulier dans la créativité créole. Mon livre Carène présente cet affrontement intense entre les asphyxiantes féodalités siciliennes et les créativités migrantes d’Afrique et d’Asie. Le statut ambigu de la parole à Venise et l’apport tenace des migrants depuis des siècles font de cette réalité de marécage une intense interrogation poétique.

Yves Bergeret

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En complément de ces réflexions, je souhaite attirer l’attention du lecteur sur cet autre article, récent, Bégayer, qui permet de réfléchir au fondement et à la fonction de la poésie : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/03/23/begayer/

Je renvoie également à l’entretien de juillet 2015 avec le poète -et mon traducteur- chinois Zhang Bo : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2015/07/25/origine-de-la-poesie/

Je rappelle enfin cet article, sur l’anthropologie de l’image : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/04/16/limage-au-mur-agit/

 

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Le Bois de vie (à Crest, avril 2018)

Il y a vingt ans je faisais parfois mes achats à la Quincaillerie Bru dans le centre très ancien de Crest, sous le donjon. A une trentaine de kilomètres en aval de Die, sur une rive de la Drôme qui descend des montagnes. Le nom Bru restait peint en grandes lettres sur une superbe pancarte au dessus de la double devanture ; le propriétaire d’alors s’appelait pourtant La Pra. La Quincaillerie était issue tout droit d’un roman de Balzac. Les objets par centaines pendaient au plafond ou attendaient dans des dizaines de petits tiroirs le long des murs. Il y a une dizaine d’années la Quincaillerie a fermé définitivement.

 

En 2015 je trouvais chez un brocanteur de Crest de grands Cahiers manuscrits de comptabilité des années 1900, et même deux de 1850. C’était ceux de la maison Bru. Elle vendait des sacs d’engrais et de charbon de bois dans tout le Sud-Est de la France. J’achetais ces Cahiers et découvrais cet ancien maillage commercial de négociations, de ventes, d’expéditions, maillage sur des centaines de kilomètres, maillage pour des éléments rustiques et banals, mais indispensables à la vie. J’aimais le voyage des sacs de charbon de bois. Dans la montagne très sauvage vers les cols de Menée et de Grimone en amont de Die je connais des fours lents à bois, justement destinés à noircir le bois en charbon, fours enfouis dans l’humus de sous bois profonds dépourvus de tout sentier ; dans des cabanes des immigrés italiens passaient là des mois à nourrir les braises et à étouffer les flammes trop vives, dans le voisinage des sangliers, des loups et des cerfs.

 

Le charbonnier faisait son bois. Dans un pacte merveilleux et périlleux avec les esprits de la forêt et de la montagne qui retenait tout juste ses avalanches. Puis le charbonnier vendait son charbon de bois à Bru. Ou en était directement l’employé. Le bois en charbon laissait sa trace sur les grands Cahiers de compte en longues lettres à la main en encre brune avant de poursuivre sa route vers la cuisine et la cheminée des maisons de vallée et de plaine au loin. Sacrifié-brûlé il donnait la vie.

 

Deux jours après mon premier achat j’ai créé dans la petite gare de Luc en Diois, très en amont, mes premiers poèmes avec « collages de charbonnier ». En voici le lien, sur ce même blog : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2015/10/24/fil-sillage-avec-un-charbonnier/

 

Des dizaines de fois je suis retourné à Crest devant la mystérieuse maison Bru, fermée, humble et noble. Soudain en novembre 2017 j’ai vu de la lumière au rez-de-chaussée. Je demandais à une aimable voisine ce qu’était cette lumière inattendue. « Demandez à ces messieurs », me répondit-elle : c’était deux personnages sortis directement du monde des Matinaux de René Char : Attila et Yohan Gaigher, ouvriers-artisans du bâtiment, jumeaux, hommes jeunes et directs, d’une magnifique droiture. Ils aiment restaurer les maisons anciennes, prennent leur temps pour le faire de manière aussi respectueuse que belle. Ils avaient acheté la maison médiévale depuis peu. En très mauvais état. Ils ont déjà vidé tous les débris et gravats, refait le toit. Pour ce dernier ils ont porté dans les ruelles médiévales d’énormes poutres neuves et les ont hissées au prix de manœuvres extraordinairement ingénieuses jusqu’à la charpente sommitale pour faire un toit neuf. Ils ont créé eux-mêmes cette vidéo pour l’expliquer : https://www.youtube.com/watch?v=9-qkCWwTJPk

 

 

Leur chantier, c’est un métissage de fresque de Giotto aux Scrovegni, de séquence du Décaméron de Pasolini et de tableau de Fernand Léger. Les jumeaux vont tranquillement de l’avant. Avec une lumière intérieure qui n’émane en effet que des Matinaux. Ils sont au cœur de mon cycle de poèmes La Poutre qu’on lit en français là, page 91 : https://perigeion.files.wordpress.com/2018/02/la_foce_e_la_sorgente_marzo.pdf et en italien là : https://rebstein.wordpress.com/2018/03/03/la-poutre-la-trave/

 

Attila, Yohan et moi nous nous rendons visite. Je leur présente certains de mes amis vrais compagnons d’écriture et de création. Attila et Yohan aussi le deviennent. Samedi dernier je les ai rejoints au deuxième étage de la maison Bru ; il faudrait d’ailleurs écrire à présent la Maison Bru-Gaigher. De même qu’à Venise s’est ouvert récemment un remarquable Palazetto Bru-Zane, à côté de l’université d’architecture et de l’église des Frari, un Palazetto dédié surtout à la musique française d’il y a deux siècles, petit centre d’art très actif ; Bru arrivant à Venise depuis la Suisse, après Toulouse, s’est lié à une famille locale Zane. D’où Bru de Crest était-il arrivé ?

 

 

Attila et Yohan vissaient, ponçaient, dressaient de fines planches de bois dans le salon voisin ; toutes fenêtres ouvertes je créais, en parlant avec eux, ce premier poème en deux strophes, calligraphiant sur une longue planche sur tréteaux ; au sol les débris soigneusement lavés et rangés d’une cheminée d’au moins six siècles dont les frères avaient découvert au rez-de-chaussée deux mascarons expressifs et puissants : deux têtes de lion rugissant, encastrées dans un très vieux mur de galets de part et d’autre d’un âtre, et mystérieusement à ras du sol actuel.

 

***

 

Voici donc ce premier poème en deux strophes, créé en exemplaire unique avec la présence active d’Attila et Yohan Gaigher (en outre les photos où on me voit au travail sont d’eux) le samedi 7 avril 2018 au centre ancien de Crest au deuxième étage de la maison médiévale dont ils entreprennent la restauration.

 

1

Sur un papier bristol blanc de 280g au format de 130 cm de haut par 125, acrylique, encre de Chine et collage de papier ancien de tapisserie murale au pochoir, venu des murs de la maison Bru-Gaigher

 

Vieux murs jeunes murs

mains vierges cals aux paumes

la maison monte en graine

 

entrailles de la pensée

 

 

2

Sur le même papier au format de 130 cm de haut par 140, acrylique, encre de Chine et collage de papier ancien de tapisserie murale au pochoir venu des mêmes murs

 

Je serre la main au vent qui passe,

je tends la main à l’étranger dans l’ombre,

je tire un toit d’ivoire

sur l’histoire martyrisée

et la toute enfance de plein vent.

 

 

YB

 

*

 

 

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*

 

 

 

 

 

Bégayer

On peut entendre, dit par l’auteur, cet article avec toutes ses illustrations musicales et ethnomusicologiques sur le site et la webradio du Festival 2018 Printemps des Arts de Monte-Carlo, dans l’émission intitulée Nuit du bégaiement (du vendredi 23 mars, 23 heures, au samedi 24 mars, 5 heures ; disponible à la réécoute) et produite par David Christoffel. Voici : https://soundcloud.com/la-webradio-du-printemps-des-arts-de-monte-carlo/yves-bergeret

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Cet article arrive dans la langue italienne grâce à une traduction belle et dynamique du poète Francesco Marotta, que l’on peut lire ici : https://rebstein.files.wordpress.com/2018/03/yves-bergeret-bc3a9gayer-2018.pdf

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L’espace bourdonne : terre et ciel bourdonnent. A cet incessant bourdonnement on peut répondre en posant le signe graphique qui met soudain à distance le bruit et ouvre la brèche du silence par le premier trait qui nomme. C’est ce que j’analyse dans l’article L’Image au mur agit qu’on peut lire par ce lien : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/04/16/limage-au-mur-agit/

Mais aussi on peut répondre à ce bourdonnement en restant dans l’oralité et en osant comprendre ou  élancer quelque chose avec ses cordes vocales.

 

1

Le nom qui trébuche

 

 

Il habitait à Nissanata, dans le nord du Mali, au pied d’une montagne du Sahara. Malgré ce que dit la Constitution du pays, il restait, comme tout son village d’ailleurs, esclave d’un maître Peul invisible. La guerre actuelle l’a tué, lui, Soumaïla Goco Tamboura. Il était au bord, toujours au bord d’un autre état du réel. Ainsi était-il devin : en lançant en l’air les cauris il traduisait au consultant ce qu’à sa question inquiète les esprits invisibles répondaient par la disposition des cauris retombés à terre. Il était aussi griot pour la louange et la mémoire de la famille du maître, donc mémorialiste et généalogiste enjoliveur, mais sa psalmodie et son chant dans sa langue, le Peul, étaient si belles et si puissantes qu’il atteignait d’étranges terres de liberté par sa parole propre, bien ailleurs que dans la louange. Il ne savait ni lire ni écrire ; mais dans son village et sa région où quasiment personne ne dessinait il inventait sur papier des dessins pour transmettre, des dessins pour m’initier et me faire apprendre les esprits et les rites du lieu ; puis il me donnait chacun de ces dessins en insistant pour me le « lire », nous faisant ainsi lui et moi retourner plus vaillants dans l’oralité. Puis il abandonna le papier et me « dessina-inscrivit » des choses sur des plaques de métal qu’il trouvait un peu plus loin, à l’oasis, le jour du marché. Sur celle photographiée ici il m’a dit qu’il a écrit le nom de son village, pour le fixer dans le réel de la nomination et m’en transmettre la clef du mot qui incarne, stabilise et pérennise. Voyez comme il a écrit. Il était le grand bégayeur de son village.

 

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2

Cap Chassiron à marée basse, à l’île d’Oléron

 

 

Fin février, vent du nord, glacé. La marée basse a découvert le cap nord-ouest de la longue île d’Oléron. Loin de bégayer le phare de Chassiron par éclats brefs donne le rythme de la nuit et de la sûreté d’orientation dans ces parages sableux aux nombreux écueils où tant de naufrages au fil des siècles tuent les marins par dizaines. La marée basse dégage les couches géologiques sédimentaires au très faible pendage. Loin, à des centaines de mètres de la petite falaise du phare, la ligne de la vague déferlante. Entre elle et la falaise, les courbes, les sinuosités dans un rythme insistant et répétitif des strates minérales. J’ai d’abord cru à un impossible labour du socle rocheux par je ne sais quel dieu bégayant ivre à la charrue. En fait le labour est celui du travail incessant d’érosion des vagues, des courants, des marées et des tempêtes sur le socle minéral. Finalement difficile de savoir qui crée ces striures haletantes gigantesques : la roche en ses soubresauts à l’échelle du temps géologique, ou l’eau salée en ses rognements hors toute mesure, ou un destin aveugle ? Difficile de savoir, car tout dans ce pendage très faible reste quasiment horizontal, et la strie rocheuse, et le ciel, et l’océan. Immense bégaiement de qui pour dire quoi. Bien sûr sans aucune réponse qui puisse être formulée.

 

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3

Katajjayt inuit

 

 

Plate et blanche la terre ici. Le vent souffle sans fin. Neige couvre tout. Congères parfois se hérissent. Températures extrêmement basses. Distances immenses entre les villages. Les Inuit vivent ici avec et dans le bourdon de l’espace blanc, la note continue : le vent qui souffle sans rencontrer d’obstacle sur les étendues immenses.

 

Quand bien même on peut à présent se déplacer en moto-neige et même, si les énormes moyens financiers en sont disponibles, en hélicoptère, l’espace reste immense. Espace couvert de glace que couvre la neige au plus long de l’année. Faible relief ; ses longues formes étirées se répètent hors des limites de la perception humaine.

 

Très faible est la population. Très rare, la flore. La faune aussi, quelques grandes oies sauvages, quelques oiseaux de mer ; de rares ours, des phoques, quelques mammifères. Tous endurants au très grand froid.

 

La lumière est longuement constante et l’alternance rapide des jours rythmée en cycles d’une douzaine d’heures n’existe pour ainsi dire pas. A la nuit blanche ininterrompue de l’été succède la nuit polaire ininterrompue de plusieurs mois.

 

***

 

Là on se réunit. Pour des joutes vocales. Deux femmes assises ou debout approchent extrêmement près leurs visages, leurs bouches. En inspirant à voix de gorge très rauque l’une lance un groupe de deux à cinq syllabes ; en face l’autre lance une répartie de souffle sonore, émis avant que la première ne reprenne, sans la moindre seconde d’attente, son groupe de syllabes. Aussitôt après la seconde fait entendre son souffle d’expiration. Alternance extrêmement rapide. Ces exercices portent le nom de katajjaït ; le sens et l’étymologie de ce nom, ici au pluriel, se sont perdus.

 

Les syllabes expirées ont eu une signification, perdue elle aussi. Juste un langage résiduel dans le chant, sans syntaxe, sans récit ni intrigue ni personnage, peut-être sans action. Ni le mouvement de la prose ni la densité du poème. Mais langage : en lutte avec lui-même.

 

Les femmes qui pratiquent ces joutes parlent parfois de jeu et même de compétition. Jadis deux équipes de femmes s’affrontaient, disent-elles, en duels successifs. La perdante était celle qui la première perdait le souffle ou riait. Perdre par le rire… La perdante était remplacée par une autre femme de son équipe. L’équipe perdante était celle qui s’épuisait la première à force d’éliminations. On ne sait plus ce que l’on perdait ni d‘ailleurs ce que l’on gagnait. Ces joutes katajjaït, alors que leurs pratiques étaient sur le point de disparaître, ont soudain repris il y a une vingtaine d’années, dans tout le Nord-Est canadien, et connaissent succès, engouement, efficacité (je le pense) chez les Inuit. Actuellement la joute vocale à chants de gorge importe.

 

Si l’on entend le chant les yeux fermés sans voir les deux chanteuses presque accolées, on a l’impression d’une course effrénée. Alors on nie l’espace. On va si vite que la distance n’existe plus. Mais une course finit toujours par un épuisement progressif et une baisse de la vitesse. Or rien de tel ici. Le rythme du chant de gorge est constant, extrêmement rapide jusqu’au moment précis de son arrêt brusque.

 

De quelle course s’agit-il ? De celle du vent, auquel les chanteuses s’égalent et que même elles tutoient, accoudées à lui, le temps de la joute ? De celle d’une paire d’esprits jumeaux invisibles que l’on accompagne dans un parcours fulgurant sur ces terres blanches où le chamanisme est familier ?

 

Avant tout il s’agit de vocalité humaine. On dit parfois que ces petits groupes de syllabes s’inspirent du cri des grandes oies sauvages. Une oie sauvage en terre animiste n’est pas un gros oiseau robuste à long cou mais la forme emplumée d’un esprit puissant, bénéfique ou maléfique selon les circonstances. Cherche-t-on dans certaines de ces joutes à rejoindre un dialogue primordial avec les oies ?

 

L’alternance entre le son rauque de gorge et celui de l’expiration est toujours perceptible, même les yeux fermés. Il fait parfois penser au halètement du coït. Mais il ne fait entendre aucune montée jusqu’au paroxysme d’un orgasme ni aucun relâchement de tension ensuite. Si le halètement sexuel est dans un arrière-plan sonore de ces joutes, c’est plutôt afin de faire apparaître ce halètement comme un mouvement rythmé inaccompli où les deux partenaires s’épuisent sans trouver de permanence rythmique. Ou plutôt elles halètent à la recherche de cette permanence dont seul le katajjaït, chant de deux gorges, donne la figuration.

 

Or le katajjaït se pratique généralement à deux femmes, visages quasi accolés. Ce sont elles qui ont le pouvoir de réjouir la communauté, de la passionner, de la ressouder, de refaire le monde indéterminé, monochrome et, immesurable par le moyen d’une extrême densité vocale, densité de l’accompagnement des grues sauvages et de l’installation du beau halètement dans une éternité blanche. Le chant de gorge se révèle frère gémellé du vent, un frère qui a souveraineté sur lui, et pose dans la vocalité humaine, en toute proximité de la phrase, l’aube du mot, lui-même acte de mise à distance et de séparation par nomination, ce qui est le propre de la parole. Bégaiement salvateur. Le théâtre peut naître.

 

***

 

4

Hésiode, les Travaux et les jours, engendrement d’Aphrodite en écume par vagues

 

 

Il y a trois mille ans Hésiode reprend à partir de l’oralité et fixe dans l’écriture de sa Théogonie les épisodes de la création du monde. Voici ce passage que traduit Jean-Louis Backès, des vers 154 à 198 :

 

« Tous les enfants qui étaient nés

de Terre et de Ciel,

enfants à faire peur,

avaient de toujours grande haine

pour leur père. Lui,

dès le premier moment où ils naissaient,

il les faisait tous disparaître

-leur fermant tout chemin vers le jour-

dans les replis de la Terre.

La méchanceté lui faisait plaisir,

à lui, Ciel. Et Terre l’immense

en ses entrailles gémissait,

resserrés. Elle inventa une ruse,

astucieuse et méchante…

| …d’une pierre très dure elle fit une grande serpe

et son fils Kronos lui dit qu’il l’utiliserait… ]

Terre l’immense

éprouva une grande joie en son cœur.
Elle le plaça en embuscade ;

elle lui mit en mains

la serpe aux crocs durs,

et lui expliqua toute la ruse.

Voici qu’arrive le grand Ciel,

traînant après lui la nuit,

dans la fureur du désir il s’étend

sur Terre, il la couvre

entière. Le fils alors, de sa cachette,

étendit la main

gauche ; de la droite il saisit

la grande, longue serpe

aux crocs durs, et bondissant,

les couilles de son père

il les trancha ; il les rejeta

vite pour qu’elles tombent

derrière lui. Sa main les lâcha vite,

mais elles laissèrent des traces.

Toutes les gouttes sanglantes

qui s’éparpillèrent partout,

Terre les reçut. A mesure

qu’allaient et venaient les années,

en naquirent les Erinyes

et les immenses géants […]

 

Dès qu’il les eût tranchées,

avec la pierre dure, les couilles,

il les jeta du haut de la terre ferme

dans la mer aux fortes vagues.

La mer les transporta pendant longtemps

et une écume

blanche sortit de cette chair

qui ne meurt pas. Une fille

en naquit. Et tout d’abord vers Cythère,

l’île inspirée,

elle vogua ; puis elle aborda

à Chypre qu’entourent les vagues.

Elle sortit de l’eau, belle et pudique

déesse, et l’herbe

poussait sous ses pieds délicats.

On l’appelle Aphrodite,

déesse de l’écume […], formée avec de l’écume. »

 

Autrement dit : de la terrible violence originelle du dieu Kronos qui dévore tous ses enfants, on se libère par la violence mais contre lui seul et alors castratrice ; et le geste violent libérateur crée un nouveau dieu répétitif et éphémère, l’écume à la crête des vagues, toujours re-née, inaboutie et reprise : ce dieu est Aphrodite, perpétuel bégaiement marin qui émet et impulse le désir, onde bégayante à jamais sur les strates au littoral d’Oléron.

 

***

5

Sibylle de Cumes au balbutiement chamanique, Enéïde, chant VI

 

 

Mille ans après, à Rome dont Auguste vient de stabiliser le pouvoir impérial sur tous les pourtours de la Méditerranée, Virgile offre son épopée fondatrice, l’Enéide : Enée fuit Troyes en flammes pour la refonder dans le Latium et ainsi créer Rome. Comme Ulysse malmené par les vents divins contradictoires, Enée navigue, dérive, s’égare ; mais pour retrouver sens à sa longue errance il se rend en consultation auprès de la plus grande prêtresse d’Apollon, le maître de l’ordre du monde : dans une caverne embrumée de fumerolles sulfureuses dans la caldera des Champs Phlégréens, faubourg actuel de Naples, la Sibylle de Cumes lui indique la route de son destin de fondateur de civilisation. Virgile écrit ceci au sixième chant de l’Enéide : « L’énorme flanc de la roche euboïque est taillé en forme d’antre, où cent larges avenues conduisent à cent portes, et d’où sortent autant de voix, réponses de la Sibylle. On était arrivé sur le seuil, lorsque la vierge dit : « c’est le moment d’interroger les destins : le dieu ! voici le dieu ! » Comme elle prononçait ces mots devant les portes, tout à coup, son visage, son teint se sont altérés, sa chevelure s’est répandue en désordre ; puis sa poitrine halète, son cœur farouche se gonfle de rage ; elle paraît plus grande, sa voix n’a plus un son humain : car elle a déjà senti le souffle et l’approche du dieu. « Tu tardes à offrir tes vœux et tes prières, Troyen Enée, dit-elle, Tu tardes ! » [ Ici s’engage le dialogue halluciné entre le consultant, Enée, et la chamane d’Apollon, qui était sans doute la plus grande devineresse du bassin occidental de la Méditerranée ; alors Enée présente son récit et sa requête, espérant la prédiction d’Apollon Phébus ; la transe de possession de la Sibylle commence .]

« Cependant, rebelle encore à l’obsession de Phébus, la prêtresse se débat monstrueusement dans son antre, comme une Bacchante, et tâche de secouer de sa poitrine le dieu puissant ; lui n’en fatigue que plus sa bouche enragée, domptant son cœur sauvage, et la façonne à sa volonté qui l’oppresse. Déjà les cent portes énormes de la demeure se sont ouvertes d’elles-mêmes et portent par les airs les réponses de la prophétesse. » Ainsi traduit Maurice Rat. Et alors les révélations apportées par la bouche de la Sibylle sont capitales et permettent à Enée d’aller dans les Enfers, l’au-delà de l’Antiquité gréco-romaine, dialoguer par-dessus la mort avec ses ancêtres et les grands héros mythiques qui lui indiquent avec précision le chemin de son destin futur.

 

L’épisode est central. C’est par le bégaiement divin que non seulement l’Empire romain trouve comment se fonder, mais aussi que l’histoire d’un peuple dégage son sens millénaire. Le bégaiement de la prophétesse est le point de contact entre d’une part la plus profonde volonté du divin et la plus pénétrante vision prospective de ce dernier et d’autre part un groupe d’hommes allant à tâtons dans leur vie de chaque jour et cherchant courageusement le sens de leur destin. Le bégaiement par lequel se manifeste un effroi sacré est infiniment respectable.

 

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6

Chant chamanique bouriate : le bégaiement hypnotique piége le dieu

 

 

En août 1991 en Mongolie des parents inquiets pour leur fille hospitalisée viennent consulter le chamane bouriate Tseren. Il a soixante-dix ans. Dans sa petite pièce de torchis et bois, il frappe son tambour de peau tendue pour convoquer l’« esprit » adéquat tout en secouant de nombreux petits accessoires métalliques dont le son écarte les « esprits » ici maléfiques. A voix monocorde il prie et invoque l’ «  esprit » nécessaire ; pour l’obliger à venir et se saisir de ses cordes vocales afin de répondre aux parents inquiets, le chamane a besoin du bégaiement. Sa voix monocorde se précipite, balbutie, trébuche sans répit sur deux syllabes. Ainsi piégé, ainsi hameçonné, l’ « esprit » prend en possession le chamane et le dialogue thérapeutique commence. On entend ce rite sur la plage 2 du disque Ocora-Radio France C 561059.

 

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7

Moïse et Aaron, de Schoenberg : Moïse face au buisson ardent

 

 

En 1932 Schoenberg compose, texte et musique, son opéra Moïse et Aaron, basé sur le quatrième chapitre de l’Exode dans la Bible. Le sacré, en train de s’éloigner dans la transcendance inaccessible d’un invisible dieu unique, enjoint aux deux frères, Moïse le bégayeur et Aaron au verbe fluide et fleuri, de guider le peuple juif asservi hors d’Egypte à travers Mer Rouge et désert du Sinaï jusqu’à la Terre promise. Pour que les esprits synthétisés en ce dieu unique s’adressent à la communauté, la fonction de chamane est dissociée entre les cordes vocales hésitantes de Moïse en son Sprechgesang et celles claires et raffinées d’Aaron au chant presque baroque. Or le dieu garde quelque distance et exprime sa volonté dans la masse sonore mobile du Buisson ardent auquel Schoenberg donne la polyphonie de six voix. Aaron reste du côté de l’animisme donc du Veau d’or, tandis que Moïse bégayant reçoit en haut du Mont Sinaï l’inscription dans la pierre des dix commandements qui vont orienter toute la vie du peuple. C’est le bégayeur qui reçoit la nouvelle mise en forme de la vie humaine. Dès le début il proteste de sa vieillesse, de sa fatigue, de son infirmité. L’opéra se conclut par cette réplique anônnante de Moïse : « Oh mot, toi mot, que je manque ! ».

 

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8

Les avant-gardes : Schwitters, Khlebnikov, Luca

 

 

Parallèlement à l’expérience du bégaiement en sprechgesang du bègue Moïse de 1932, lassées du glacis de maîtrise académique des langues européennes les avant-gardes de cette époque et d’un peu après ont tâtonné vers quelque chose qu’un bégaiement volontaire et en quelque sorte programmatique pressentait mais qui ne soit sans doute pas un sacré diffus ou transcendant. La Ursonate que, dadaïste, compose et dit Kurt Schwitters en 1932 essaye par une succession de « sons primitifs » de rendre une dynamique centrale du monde ou de la personne. En Russie les futuristes vingt ans plus tôt cherchent un langage « zaoum », littéralement « derrière l’intelligence », qui rejoigne une autre réalité au moyen de jeux de sonorités vocales, de redoublements de syllabes, d’onomatopées, de néologismes en bredouillement : son accomplissement est probablement l’extraordinaire Zanguezi de Velimir Khlebnikov en 1922. Dans les années 1960 Ghérasim Luca, roumain devenu apatride, écrit et dit à Paris ses longs poèmes volontairement bégayant dans le souci de trouver seul accès à une autre réalité.

Leur processus d’une certaine manière est l’inverse de celui par lequel la communauté interroge un sacré varié et turbulent, mais intensément existant, pour trouver un sens dans les moments de doute ; ici le sacré en turbulence n’existe plus et a même plutôt cédé place à un vide face auquel ces poètes seuls creusent le langage pour trouver dans l’épaisseur de sa sonorité un espace encore possible, s’il en est.

 

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9

Mozart sait trébucher

 

 

En sens inverse le plus bel accomplissement occidental du souffle humain dans une linéarité mélodique s’entend dans les œuvres de Mozart. Par l’effet de l’écriture musicale le rythme de l’émission du souffle et de la reprise de souffle met en ordre de charme lustral, apaisant et refondateur à chaque volée de phrases la personne et le monde où elle vaque. Les dieux et le sacré se sont endormis, l’espace est calme même si quelque ombre remue près d’un bosquet. La personne chante ou écoute le déroulement de la concorde. Sauf quand quelque chose grippe dans le vernis social : dans les ahurissants contrats ou promesses de mariage de Cosi fan Tutte et des Nozze di Figaro les supposés notaires bégaient atrocement. Lorsque Leporello reçoit de son maître l’ordre d’inviter à dîner la statue du Commandeur que ce dernier a assassiné au premier acte de Don Giovanni, le domestique refuse de provoquer la mort en ses rites funéraires dans le mausolée même du Commandeur. Don Giovanni menace de le tuer s’il ne transmet pas l’invitation. C’est alors que soumis à l’injonction contradictoire Leporello bégaie l’invitation.

 

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10

Bégayer pour toucher une énergie surnaturelle : Pérotin, le Pansori et le Ketchak

 

 

 

Maintenant les dieux variés et capricieux du tumulte sacré sont morts ou cristallisés dans une inaccessible unique transcendance. J’entends cependant la nostalgie de cette urgence de toucher le feu de l’origine, la violence de Kronos, le blizzard congelant cisaillant, la force effroyable du destin derrière les balbutiements de la Sibylle. Alors revient et revient encore, encore et sans cesse le bégaiement.

C’est celui du hoquetus médiéval que l’Ecole Notre-Dame et Pérotin enflamment pour toucher ce dieu invisible, dans par exemple le Viderunt omnes. C’est celui par lequel la chanteuse coréenne de Pansori hâte et à fois énerve le récit pour le rendre épique et incandescent auprès de la violence originelle. C’est le choeur Ketchak d’hommes de Bali faisant claquer à rythme très rapide quelques syllabes pour signifier l’ardeur et l’impatience de l’armée des singes du dieu-singe Anuman, qui a la grammaire du monde entre ses mains, alors que le combat pour libérer la femme enlevée du dieu Rama est imminent : impatients bégaient les singes, impatients de faire éclater dans le Ramayana la violence larvée du monde afin de le refonder.

 

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11

Xenakis : Aïs hennit

 

 

En 1980 Iannis Xenakis crée Aïs pour chanteur baryton amplifié et grand orchestre. Toujours attentif aux syllabes originelles, en particulier celles que scandent les chœurs de la tragédie grecque antique, il se saisit ici de vers de l’Illiade et de l’Odyssée et de poèmes de Sappho pour explorer dans un au delà impossible le contact glaçant de la mort ; le chanteur-diseur clame, psalmodie, avance vers le halètement de la scansion hallucinée dans tous les étages de timbre de la voix et finit par un long hennissement, hyperbole du bégaiement. Du bégaiement, qui résiste à la puissance de l’orchestre, qui surnage à l’immersion dans le vacarme de l’orchestre. Bégaiement comme marque sonore humaine primordiale.

 

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12

Britten : Billy Budd, par la pendaison du bègue la foule bégaye

 

 

En 1964 Benjamin Britten crée sur une nouvelle de Melville son opéra Billy Budd. Sur un navire de guerre britannique les officiers redoutent la contagion de la Révolution française en cours et une mutinerie de l’équipage. Parmi les matelots, un homme jeune singulier par sa beauté, par une sorte de pureté diaphane qui n’est pas sans rappeler le Parsifal niais de Wagner. Il combattrait s’il le fallait mais il a la tête dans les nuages. Il s’appelle Billy Budd. Il est populaire parmi l’équipage. Il bégaye. Sa pureté irréelle fascine et agace le lieutenant qui n’obtient aucune faveur du matelot. Le lieutenant, faute d’accéder à lui, le provoque et le dénonce comme mutin au capitaine. Le capitaine, homme d’une certaine expérience éthique, lui demande se défendre. Mais Billy Budd bégaye. Face à l’énormité de l’accusation sa bouche se paralyse. Mais il frappe et tue d’un coup de poing l’accusateur. Il est arrêté, jugé, et pendu immédiatement devant tout l’équipage. Son corps en agonie ne se convulse pas. Dans un extraordinaire choeur final l’équipage se lance dans un immense bégaiement dont on ne sait s’il annonce une mutinerie décisive ou une réprobation du condamné. Le microcosme du bateau, sur une mer de violence et de guerre, ne peut supporter la présence d’une incarnation de la beauté idéale qui de toute façon est hors langage usuel ; l’officier fourbe fait tout pour l’exécuter, mais est tué d’abord, et quand l’incarnation de la beauté s’évanouit dans la mort, la totalité des marins s’enflamme dans un bégaiement choral dont le sens est inaccessible.

 

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13

Monteverdi : Orfeo et le nom qui trébuche

 

 

Après cet opéra visionnaire où le bégaiement passe de l’individuel au collectif, j’en reviens aux mythes fondateurs qui cherchent toujours à poser du sens sur le monde en énigme. Et en particulier sur la mort, toujours révoltante ou incompréhensible.

 

En 1607 Monteverdi crée son Orfeo en reprenant le mythe antique, en particulier dans la formulation de Virgile. Pour faire revenir à la vie Eurydice qu’un serpent a tuée il descend sous terre, là où Grecs et Romains situent l’au-delà. Avec le seul pouvoir de sa parole incantée que soutient sa lyre il brave et enfreint tous les rites et interdits de la mort. Arrive le moment décisif selon Monteverdi, où il doit convaincre de son chant le passeur Charon sur sa barque, gardien implacable de l’accès à l’au-delà. Monteverdi diffracte ici le récit, le mettant en écho de lui-même ; enfin Orphée doit se nommer aux oreilles de Charon. L’acte de se nommer devant la violence absolue de la mort est héroïque, épique et suicidaire. « Je te jette en pâture mon nom, ma peau sonore, le coeur de ma vie » pourrait aussi bien dire le personnage. Simplement Monteverdi le fait bégayer dans un splendide hoquetus « Orfeo sono io » : Orphée je suis. [ Je recommande l’interprétation de Niggel Rogers, dirigé par Jurgen Jurgens ]. Quatre fois la voyelle « o » est nécessaire, des dizaines de fois les interprètes lancent à la gueule de la mort ce « o » de plénitude, surtout le tout premier, l’initiale du nom. A Orphée Charon ouvre les portes de la mort, le bégaiement l’a envouté.

 

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Yves Bergeret

 

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Boeufs roux, lente pente (à Venise, mars 2018)

Poèmes écrits, et, pour les derniers, mis en espace calligraphié, par Yves Bergeret à Venise (et Padoue, Mestre, Marghera, Lido di Venezia, Treporti) du 5 au 15 mars 2018

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Dockers

 

Les photos montrent la base du mausolée (années 1660) du doge Giovanni Pesaro, église Santa Maria dei Frari, à Venise

 

 

 

Je décharge un sac de farine

pour la meilleure fortune

des générations futures.

 

Je préfère porter un à un sur ma tête

les sacs de l’amertume

pour la mieux étriller au soleil.

 

J’emporte un sac plein de montagnes

sur la nuque invisible de l’île.

 

L’heure et l’heure sont resserrées dans le sac.

Je décide sans compter de les porter à terre.

 

La cale pleure le sac

que j’emporte à l’air.

Elle pleure par le fond.

 

Sur le sac poussera l’arbre du vent libre.

Voilà pourquoi je le décharge à quai.

 

Je plie mes bras,

je jette par-dessus l’épaule chaque main,

le sac veut tomber, je réponds : « Reste ! »

mes mains aussi répondent,

mes ancêtres aussi.

 

Un pas sous le poids du sac me déhanche

un autre pas aussi

un autre toujours.

Le sac est le creux de mon âme.

 

Une main sur la hanche,

l’autre pour retenir le sac qui me glisse à l’épaule :

c’est la pesanteur rusée.

 

Tourne la terre toujours dans le même sens,

le sac s’emplit se vide à mon épaule.

 

Je décharge un sac de riz,

la rizière grésille dans ma colonne vertébrale.

 

Je charge un sac d’engrais,

la terre s’envole pour se rejoindre

entre parjure et rêve.

 

Je décharge un sac de charbon de bois,

je brûlais lentement avec lui, je crois,

je brûlais, je suis mon ombre restante.

 

Je décharge un sac de dattes,

les pierres du quai trépignent,

l’entrepôt barrit.

 

Je charge un sac d’étoffes.

Le bateau aura mille voiles

si la mutinerie enfin éclot.

 

Où cours-tu, sac ?

Tu crispes tes serres sur mes épaules

pour aller où ?

 

Je plisse mon front

sous l’énorme récit du sac.

 

Je révulse mes yeux

pour voir ne pas voir

ma liberté qui nage entre les nuages.

 

Tourner la tête vers le chien qui aboie

ferait pleuvoir l’or du sac.

Le chien se tait.

 

Le sac sur ma tête pèse trop :

ce sont les vents qui n’ont trouvé personne à punir.

Je les emporte, je les emporte.

Acceptons que ce soit l’aube et l’ombre.

 

 *

Scaricatori

Version italienne dans une traduction du poète Francesco Marotta

Metto giù un sacco di farina
per augurare giorni migliori
alle future generazioni.

Preferisco tenere sulla mia testa uno per uno
i sacchi del rancore
per meglio strigliarlo al sole.

Porto un sacco pieno di montagne
sulla nuca invisibile dell’isola.

Ore e ore sono rinchiuse nel sacco.
Decido senza contare di portarle a terra.

La stiva piange per il sacco
che porto su all’aperto.
Piange là in fondo.

Sul sacco crescerà l’albero del vento libero.
Ecco perché lo depongo sul molo.

Piego le mie braccia,
protendo le mani sopra le spalle,
il sacco vuole cadere, io gli rispondo: “Resta!”
anche le mie mani glielo dicono,
anche i miei antenati.

Un passo sotto il peso del sacco mi fa barcollare
un altro passo anche
un altro sempre.
Il sacco è l’incavo della mia anima.

Una mano sul fianco,
l’altra per reggere il sacco che scivola dalla spalla
sotto la spinta del peso.

La terra gira sempre nella stessa direzione,
il sacco si riempie si svuota sulla mia spalla.

Scarico un sacco di riso,
la risaia crepita nella mia spina dorsale.

Carico un sacco di concime,
la terra s’invola per ricongiungersi
tra spergiuro e sogno.

Scarico un sacco di carbone di legna,
bruciavo lentamente con lei, credo,
bruciavo, sono la mia ombra che resta.

Scarico un sacco di datteri,
le pietre del molo scalpitano,
il magazzino barrisce.

Carico un sacco di stoffe.
La nave avrà mille vele
se l’ammutinamento alla fine ha luogo.

Dove corri, sacco?
Stringi la tua morsa sulle mie spalle
per andare dove?

Io piego la mia fronte
sotto l’immenso racconto del sacco.

Rovescio i miei occhi
per vedere per non vedere
la mia libertà che nuota tra le nuvole.

Girare la testa verso il cane che abbaia
farebbe piovere l’oro dal sacco.
Il cane resta muto.

Il sacco sulla mia testa pesa troppo:
sono i venti che non hanno trovato nessuno da sferzare.
Io li trascino via, li trascino via.
Accettiamo che ciò sia l’alba e l’ombra.

 

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*****

 

Une table à Venise

 

 

Elle a remonté toute l’Adriatique.

Des vagues l’aidaient, orange et bleues,

qui lui ont porté ses maigres bagages d’exil et d’espoir,

maigres comme les radeaux des épopées.

 

Les bras et les mains de sa descendance

l’ont arrachée aux vagues

et l’ont laissée sur le sable.

Elle n’a pas de descendance,

elle en rêve avec la force des récits archaïques.

 

Elle s’est glissée peu à peu dans la langue de la lagune

au prix de certaines contusions

et de blessures parfois profondes.

 

Les blessures cicatrisent.

Est-ce que la langue n’est pas leur fil de suture ?

 

A la table qu’elle sert

je m’assieds avec un poète venu aussi du Sud.

Elle prend la commande et s’en va.

Elle enlève de la nappe les miettes orphelines.

Elle apporte des coulées de lave

et des trains de nuages noirs

et s’en va.

 

Le bois des tables vient de la sombre forêt humaine.

Dans ce bois, des nœuds, ceux des fils de suture.

Le restaurant est juste la mangeoire des hommes,

pas un salon d’écrivains raffinés.

Elle passe entre les tables, entre les phrases.

 

Elle laisse un léger accent kosovar

briller dans les empreintes de ses doigts

sur les assiettes,

mais tout s’efface très vite, de soi-même,

une tragédie pudique derrière un rideau.

 

Entre les très rares arêtes du plat de poisson

elle laisse quelques milligrammes du piment des guerres civiles

qui l’ont jetée à la mer.

 

*

Un tavolo a Venezia

Version italienne dans une traduction du poète Francesco Marotta

Ha risalito tutto l’Adriatico.
Onde di colore arancio e blu la aiutavano
portandole i suoi miseri bagagli di esilio e di speranza,
miseri come le zattere delle epopee.

Le braccia e le mani della sua discendenza
l’hanno strappata ai flutti
e l’hanno lasciata sulla sabbia.
Lei non ha discendenza,
la sogna con la forza dei racconti antichi.

Si è inserita poco a poco nella lingua della laguna
al prezzo di qualche contusione
e di ferite talvolta profonde.

Le ferite cicatrizzano.
La lingua non è forse il loro filo di sutura?

Al tavolo dove lei serve
mi siedo con un poeta ugualmente venuto dal sud.
Lei prende l’ordine e se ne va.
Ripulisce la tovaglia dalle briciole residue.
Porta colate di lava
e nugoli di nuvole nere
e si allontana.

Il legno dei tavoli viene dall’oscura foresta umana.
In questo legno, dei nodi, quelli del filo di sutura.
Il ristorante è solo la mangiatoia degli uomini,
non un salotto di raffinati scrittori.
Lei passa tra i tavoli, tra le frasi.

Lascia che un leggero accento kosovaro
brilli nelle impronte delle sue dita
sui piatti;
ma tutto si cancella velocemente, da sé,
una tragedia pudica dietro un sipario.

Tra le rarissime lische del piatto di pesce
rimane qualche traccia di pepe delle guerre civili
che l’hanno scaraventata in mare.

 

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*****

 

Mouette noire, bœufs roux

Gabbiano nero, buoi rossastri

La version italienne de ce cycle de poèmes est l’oeuvre du poète Francesco Marotta

*

Cycle de six poèmes en quadriptyques verticaux (en deux exemplaires) sur Rosaspina de Fabriano 280g, format 100 x 35 cm, avec gestes d’acrylique du poète et collages de dessins à l’encre de Chine avec piquants de porc-épic faits dans le désert au Nord du Mali en février 2008 et donnés alors au poète par Alguima Guindo (1), Hama Alabouri Guindo (2), Yacouba Tamboura (3), Soumaïla Goco Tamboura (4), Belco Guindo (5) et Dembo Guindo (6).

Tout d’abord ici une fresque de la chapelle latérale saint-Jacques (1370) de la Basilique saint-Antoine, à Padoue.

 

 

1

Les deux pêcheurs sont jeunes,

ils prennent la mer à l’aube.

Elle est agitée.

Trente kilomètres au large une lame monstrueuse

renverse le bateau,

ils se noient.

 

Deux jours après un corps revient sur la grève.

Du second corps on ne sait rien.

Par mer calme et basse

les bancs de rochers dansent

furieux, pas ensemble.

Chaque strate de roche noire

re-crie les cris des mouettes.

Chaque strophe crie à sa mouette noire :

« va chercher le mort ! va chercher le mort ! »

 

I due pescatori sono giovani,
escono in mare all’alba.
Il mare è agitato.
Trenta chilometri al largo un’onda mostruosa
rovescia la barca,
annegano.

Due giorni dopo un corpo riappare sulla riva.
Del secondo corpo non si sa niente.
Col mare calmo e basso
i banchi di scogli si agitano
infuriati, separatamente.
Ogni strato di roccia nera
ripete le strida dei gabbiani.
Ogni verso grida al suo gabbiano nero:
«va a cercare il morto! va a cercare il morto!»

 

 

2

Toutes les Alpes se mettent en demi-cercle

autour du Pô. Le Pô est leur fils affamé.

Toutes les Alpes s’arrachent viscères et chairs

et les jettent à leur fils.

Ceux qui habitent depuis toujours les Alpes

jettent aux torrents leurs rognures, leurs journaux

de deuil, de guerre, de fiançailles absurdes.

Le Pô reprend la totalité du legs.

Limons et galets blancs.

Les pêcheurs morts à l’embouchure du Pô

aiment le Pô. Viennent manger les débris.

 

Le Alpi si dispongono in semicerchio
intorno al Po, il loro figlio affamato.
Le Alpi si strappano viscere e carni
e le gettano al loro figlio.
Coloro che da sempre abitano le Alpi
buttano nei torrenti i loro avanzi, i loro diari
di lutto, di guerra, di compromessi assurdi.
Il Po raccoglie la totalità del lascito.
Fanghiglie e sassi bianchi.
I pescatori morti alla foce del Po
amano il fiume. Vengono a mangiare i detriti.

 

 

3

Deux bœufs roux tirent le chariot.

Sur le chariot, le cercueil du mort inconnu.

Une foule l’accompagne. Rustique, bruyante.

Les bœufs vont passer la grand’porte

peinte là-haut près de la voûte

par dessus la tête des vivants.

Les bœufs sont peints là-haut.

Toute la basilique frémit sous le sabot des bœufs peints.

Les bœufs roux, bossus comme paire de montagnes,

grands convoyeurs de cadavres

parmi la couleur et les chants.

 

Due buoi rossastri tirano il carro.
Sul carro, la bara del morto sconosciuto.
Una folla la accompagna. Paesana, rumorosa.
I buoi attraversano la grande porta
dipinta lassù vicino alla volta
sopra la testa dei viventi.
I buoi sono dipinti là in alto.
Tutta la basilica vibra sotto lo zoccolo dei buoi dipinti.
I buoi rossastri, curvi come una coppia di montagne,
grandi trasportatori di cadaveri
tra il colore e i canti.

 

 

4

Sur la place du marché chaque matin

un homme sans avant-bras mendie

de terrasse en terrasse de café.

Je crois que personne n’accroche son regard.

Il glisse d’une table à l’autre

en tordant devant les gens

les doigts difformes qui ont poussé à ses coudes.

La nappe phréatique de la ville remue

entre ses doigts affreux. Et il chante.

 

Ogni mattina sulla piazza del mercato
un uomo senza avambracci chiede l’elemosina
vagando tra i caffè all’aperto.
Credo che nessuno lo degni di uno sguardo.
Scivola da un tavolo all’altro
torcendo davanti alle persone
le dita deformi che hanno attaccato ai suoi gomiti.
La falda freatica della città sussulta
tra le sue dita terribili. Ed egli canta.

 

 

5

La lagune se tient à mi-pente du réel.

Elle ne tombe pas. Ni ne glisse.

Les bœufs la fréquentent

avec cadavre ou pas.

Le Pô l’admire. Pas les Alpes

qui sont dans le ciel et penchées.

La lagune mange les hommes,

ne laisse presque rien de leurs dépouilles.

Elle est à mi-pente car les esprits invisibles,

les gens peu visibles et nous

la portons par en dessous.

 

La laguna si mantiene a metà pendio del reale.
Non cade. Non scivola.
I buoi la frequentano
con cadavere o senza.
Il Po l’ammira. Non le Alpi
che svettano nel cielo, inclinate.
La laguna divora gli uomini,
non lascia quasi niente delle loro spoglie.
E’ a metà pendio perché gli spiriti invisibili,
le persone poco visibili e noi
la sospingiamo verso l’alto.

 

 

6

Les peu visibles vont par milliers

et dizaines de milliers. Bus, trams,

trains de banlieue tôt le matin tard le soir

regorgent d’atlantes pauvres, abrutis de fatigue, gris.

 

Long chemin depuis Pakistan, Mali,

Kosovo, Nigeria, Roumanie, longs

voyages firent les atlantes gris, les peu visibles.

La lagune et Venise et la peinture classique

et la sculpture baroque et la mosaïque

ne tombent ni ne glissent

car les atlantes venus de partout ailleurs

sur leurs épaules et leurs têtes portent

portent portent.

Essentielle est aux quais, aux entrepôts,

aux madrigaux, au raffiné flou,

essentielle est leur vie.

Essentielle : la vie humaine est leur vie.

Ils parlent peu. Ils parlent.

 

Quelli poco visibili si muovono a migliaia,
a decine di migliaia. Bus, tram,
treni locali di primo mattino e alla sera tardi
traboccano di atlanti poveri, abbrutiti dalla fatica, grigi.

Un lungo cammino da Pakistan, Mali,
Kosovo, Nigeria, Romania, lunghi
viaggi hanno reso gli atlanti grigi, poco visibili.
La laguna e Venezia e la pittura classica
e la scultura barocca e il mosaico
non cadono né scivolano
perché gli atlanti venuti da ogni dove
li reggono sulle loro spalle e le loro teste
li reggono li reggono.
La loro vita è essenziale,
essenziale per i moli, per i magazzini,
per i madrigali, per la raffinata vanescenza.
Essenziale: la vita umana è la loro vita.
Essi parlano poco. Essi parlano.

 

 

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Deux livres , Théâtre (d’Yves Bergeret, Sicile, décembre 2017)

 

 

 

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En Sicile par Algra editore est publié L’image en acte, ensemble de proses d’analyse anthropologique et poétique, bilingue, traduit en italien par Francesco Marotta et Carmelo Fausto Nigrelli. Sa première présentation aura lieu à Piazza Armerina, au coeur de l’île le 1er décembre :

 

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La même maison d’édition, Algra editore, publie Carène, poème en cinq actes, bilingue, traduit par Francesco Marotta, ouvrage qui est présenté le samedi 2 décembre à Catane :

 

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Au Théâtre Coppola, au centre de Catane, à proximité immédiate du port où débarquent tant de migrants secourus en mer, est donnée les 8 et 9 décembre l’adaptation théâtrale d’Anna Di Mauro :

 

 

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