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Aujourd’hui lire, suivi de L’Homme

Aujourd’hui lire se lit en italien dans une traduction aussi précise que vivante du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/09/03/leggere-oggi/

 

 

La réalité et la pensée animistes sont universelles. Dans celles-ci le bourdonnement du continuum immanent du monde et l’échange incessant entre la communauté des personnes humaines et la communauté des êtres invisibles s’orientent toujours et partout autour de la vocalité de la parole dense : une de ses modalités les plus fréquentes est le poème oral en acte[1]. Cette parole dense constitue un corpus que le vocabulaire contemporain peut parfaitement définir littéraire : car ce corpus est éthique, mémorisable grâce à des mises en forme spécifiques, raffiné et respecté de tous. (Misérables et infantiles, les âneries racistes osent encore affirmer l’inculture des « primitifs »…)

 

La variété et la complexité des relations de parole dense entre les esprits invisibles eux-mêmes d’une part et d’autre part entre esprits invisibles et personnes de la communauté humaine sont analysées de manière aussi précise que profonde par l’ouvrage collectif qu’ont dirigé en 1995 Marcel Detienne et Gilbert Hamonic ; ils en ont synthétisé le propos en intitulant l’ouvrage La Déesse parole, la parole dense dont je parle étant considérée dans cet ouvrage au rang des instances invisibles qui mettent en dynamique agissante le monde. Ce livre passionnant montre toute la richesse de la parole dense en Grèce antique et en quatre lieux actuels : chez un peuple montagnard en oralité de la Géorgie du Caucase, chez les Amérindiens Cuna du Panama, chez un peuple des Célèbes-Sud et, avec l’écriture, dans l’Inde du Sud.

 

 

 

 

Cette parole dense indique et valide les comportements ; elle oriente les actions, les gestes, les décisions. Elle donne sens. Orale, elle n’appartient à personne, sait se glisser hors du temps immédiat sans pour autant le quitter. Elle a son parcours par une gorge indéterminée et plurielle, comme celle de la Sybille de Cumes, et en amont d’elle-même par d’autres gorges encore. Afin que se déploie le dialogue entre communauté et esprits invisibles elle est véhiculée par les gorges possédées des initiés souvent en transe : Jean Rouch dans ses films songhaï aussi bien que Virgile dans le début du sixième chant de l’Enéïde le montrent en toute clarté.

 

La parole dense constitue un corpus, mobile et aux limites variantes, depuis de simples phrases axiomatiques jusqu’à de vastes strophes volontiers narratives. Ce corpus est considéré et vécu comme présent. Il soutient toute la relation utilitaire immédiate au monde, voire se substitue à elle et aide à vivre et penser cette relation et ce monde ; ainsi en va-t-il des Chants des femmes aînées de Koyo, ainsi en va-t-il de l’aède grec qui chante un passage d’une épopée pour le village assis ce soir autour de lui.

 

Un corpus de textes mémoriels existe chez tous les peuples, y compris chez les peuples matériellement les plus démunis ; la collection L’Aube des Peuples chez Gallimard donne maintenant accès direct à trente-cinq de ces corpus ou éléments de corpus, dans leurs transcriptions écrites. Je recommande en particulier le volume consacré en 1996 à la communauté Orokaïva de Nouvelle Guinée-Papouasie, sous le titre Parle, et je t’écouterai : le bruissement violent de la forêt se vit puis se gère par les récits que ses esprits soufflent aux hommes initiés et qu’ils transmettent dans d’extraordinaires formes tressées. Je recommande également toute la collection de CD Ocora-Radio-France, issue de l’inestimable collection Ocora que dirigeait à Paris au Musée de l’Homme Gilbert Rouget, auteur du livre essentiel La Musique et la Transe. Il n’est de communauté dont la relation au monde ne se fonde par la parole dense, enfant mi des esprits mi des initiés, corpus de poèmes fondateurs et régulateurs ; et, à l’occasion, un instrument à vent, à percussion ou à corde s’adjoint comme modalité explicitement complémentaire de la parole dense. La langue de chaque corpus est en effet ornée d’une manière spécifique afin d’accroître son efficacité, son pouvoir et sa performativité. De plus si le texte oral est un peu long, afin d’aider la mémoire du diseur ce texte s’appuie sur des rimes et des scansions particulières.

 

 

 

 

L’universalité et la variété de la parole dense, c’est ce que montre le poète américain Jérôme Rothenberg dans Les Techniciens du sacré, sa grande anthologie, enrichie dans sa version française de 2015. C’est ce que montre en ce moment le poète martiniquais Monchoachi dans sa suite de publications qu’en créole de son île il intitule Lémistè, autrement dit les éléments rituels de parole dense à l’œuvre oralement en toute communauté actuelle et passée.

 

Certains de ces textes, soufflés par les esprits aux initiés, sont figurés, peints voire gravés par les premiers poseurs de signes puis inventeurs de l’écriture sur la paroi au fond de l’auvent rocheux, comme dans la montagne de Koyo le fit Ogo Ban il y a un demi millénaire sur la paroi du fond de sa grotte Danka komo, (je le présente dans mon livre Le Trait qui nomme) ou sur le fronton de la maison-temple consacrée à la réception et à l’audition de la parole dense. Et ailleurs on raconte même que d’un doigt de feu un dieu grava dans la pierre dix lois qui commandent les comportements humains entre personnes et avec le divin : cela s’est par exception fait, dit cette légende, en haut d’une montagne, le Sinaï. Au sujet de l’émergence de l’écriture je propose au lecteur de se reporter à mon article L’Image au mur agit, sur ce même blog et repris dans mon livre bilingue franco-italien L’Image en acte, aux éditions Algra editore en décembre 2017.

 

Il se trouve que les trois monothéismes se créent une transcendance hors justification, hors continuum, hors lien. Ils déploient leur propre parole dense en textes qu’en conséquence ils définissent « révélés ». Le divin n’étant plus tactile ni, s’il semble s’écarter, retrouvable par des sacrifices animistes ordinaires, les textes deviennent de nature sacrée intangible et forment un corpus serré, exclusif et bien sûr « un » pour toute la communauté. Ses clercs avec des fortunes variées s’occupent de leurs exégèses ; mais dogmatisme et intolérance sont secrétés immédiatement par le fait même de la transcendance et la prise en possession de la relation de parole humaine avec elle par une caste de lettrés.

 

A ce corpus écrit de référence tous se rallient, doivent le faire ; dans ce corpus et dans les gestes qui en découlent, tels que prières, positions rituelles du corps, pèlerinages, tous dans la communauté trouvent la justification de leur identité, de leur destin, de leur personne.

 

 

 

 

En Europe, à la Renaissance cependant les exégèses approfondies de la Bible, grâce à la redécouverte des textes originaux en particulier en grec, déstabilisent le corpus unique des clercs ; la communauté se dispute et se scinde. Sa branche la plus active, protestante en ses diverses écoles, développe l’examen solitaire voire critique des textes communautaires. La relation intime et privée au texte prend alors tout son essor.

 

A peine après la Renaissance, suscité par elle, naît aussi en Europe le texte dense écrit que des aristocrates alphabétisés lisent en silence dans leur chambre, isolés : tels L’Astrée d’Honoré d’Urfé ou le Roman comique de Scarron. Plus besoin de diseur ni d’aède, ni de comédien interprète sacré. L’invention de l’imprimerie permet de multiplier les exemplaires d’un texte en assez petit format. Outre les Bibles portatives et autres Missels de voyage, le nouveau texte écrit reste pourtant performatif et fortement sacralisé, car il indique au lecteur comment agir dans la turbulence du monde ; le héros du quotidien ou son jumeau de contrejour, le anti-héros quichottesque, naissent, conducteurs de conscience émotionnelle et-ou pensante ; le décor du monde décrit dans le texte est un miroir simplificateur de l’épaisseur trouble du monde. Le héros se débrouille avec cela. Cet avatar de la parole dense de référence de toute communauté est simplement un accident local, dans l’Europe. Il s’appelle le roman.

 

Le roman se diversifie peu au fil des quatre ou cinq siècles de son existence locale. Le personnage principal est l’initié qui s’est glissé à demi mort dans cette quincaillerie artificieuse, pantin vaguement articulé, pantin enflé de gaz avant tout émotionnels. Ce pantin permet au lecteur, de plus en plus détaché de sa communauté et renvoyé à une solitude morose et impitoyable par les ruses du salariat, par des maîtres castrateurs, par une religion de châtiment et de rédemption individuelle, ce pantin permet donc au lecteur d’interroger l’opacité du monde. L’initié-pantin exhibe dans la narration du roman son destin, au fil d’une éducation et d’épreuves faites pour impressionner et éduquer. Au lecteur d’en juger et d’en tirer leçon.

 

Ce curieux texte romanesque, c’est la gloire, le pouvoir et le prestige que s’attribue la littérature européenne. Le romancier est le maître tout puissant ; la volonté du destin pleine de pénombre, la Tyché, l’inspiré caprice des génies et des esprits de l’animisme se dissolvent en se déplaçant jusqu’entre les mains de l’écrivain romancier, démiurge court qui se fond en fait dans la louange magistrale de l‘instinct de propriété : il s’y complait. Il peut même se produire cet errement déconcertant que l’écrivain et le professeur de cette littérature soient les épigones vétilleux de l’académisme.

 

 

 

 

Bien sûr ailleurs dans le monde, hors Europe et Amérique du nord, perdure de manière brillante la vie du texte oral, voire écrit, comme le Ramayanna ou le Maharabatta ; personne de la communauté ne peut vivre sans interroger, dans sa vivacité polysémique et polycentrée, la voix des êtres peu visibles qui agitent le monde et le sont. Et de même la chanson, qui par la parole mise en musique densifie la relation active au monde est partout inépuisable et je ne connais personne, où que ce soit, qui ne chante, ne se chante à soi-même un texte, n’écoute chanter.

 

Pourtant, ailleurs, donc, dans le monde, les colonialismes européens ont apporté les scolarisations à l’occidentale pour les « fils de chefs » afin de former des élites capables d’aider les puissances coloniales à exploiter les peuples et les terres soumis. Se considérant elles-mêmes d’avant-garde et salvatrices, ces scolarisations apportent comme outils de relation active au monde non seulement les langues d’Europe mais aussi les formes du texte moderne qui fédère les communautés colonisantes : le roman. Or le roman d’avant-garde de la fin du dix-neuvième siècle est celui du réalisme et du naturalisme français ; leur diffusion est fulgurante partout, ainsi que leur succès auprès des jeunes élites dont les colons ont acheté l’âme. Les littératures savantes écrites en langue aristocratique s’estompent partout. Tandis que la parole dense orale perdure. Flaubert, Zola et Maupassant sont partout dévorés par les jeunes « éduqués ». Dostoïevski pour sa dimension réaliste aussi. On les imite à tours de bras. Ainsi naissent, parfois immédiatement anticolonialistes en raison des leçons imprévues du réalisme, les Lu Xun, Yachar Kemal, Naguib Mahfouz etc. (Je renvoie ici à mon article Le réel et la langue de l’écrivain dans le catalogue de l’exposition Face à L’histoire 1933-1996, au Centre Pompidou en 1996).

 

 

 

 

Mais déjà le large texte, maintenant principalement écrit et romancé, auquel toute la communauté se réfère pour interroger le monde en ses inquiétantes menaces, s’éparpille. En Europe les avant-gardes futuristes russe et italienne, vorticistes, expressionnistes, dadaïstes, surréalistes, etc. du début du vingtième siècle déstabilisent fortement le roman d’éducation (même si en sa veine commerciale il continue jusqu’à présent à satisfaire un lectorat considérable et constamment en quête de consolation) ; en Europe et en Amérique du Nord naissent également anthropologie et ethnologie, d’abord colonialistes sans scrupule, puis autonomes. L’interrogation du monde opaque ne se fait plus seulement par l’usage du corpus textuel oral immémorial ou équivoquement écrit ; elle se fait aussi par les sciences humaines, elles-mêmes sans cesse en exégèses, crises et reformulations.

 

De la sorte il s’est récemment créé une nouvelle et vaste zone de parole à présent plus écrite qu’orale, entre la personne et le monde : cette zone n’est pas unifiée, soudée par une révélation ni des dogmes ; elle ne se modèle pas sur l’instinct de propriétaire. Cette zone flottante met à l’écoute, justement flottante, du monde en ses énigmes.

 

 

 

 

Elle a créé la personne contemporaine et étrange du « lecteur ». C’est de sa propre initiative qu’il se saisit des livres dont les textes non dogmatiques disent le monde, l’interrogent, cherchent à le comprendre. Le « lecteur » est solitaire. Il accoste où il veut car la lecture considère que tous les ports sont ouverts. La personne du « lecteur » est volontiers un individu. Individu peu situable dans la communauté, souvent mal utilisable dans les fonctions rituelles traditionnelles de la communauté. Il va et vient. Il en arrive même parfois à consacrer un temps considérable à la lecture ; dans sa vie elle est le rituel majeur de sa relation au monde. Dans son significatif et vivace Carnet du sédentaire Romain Eric-Marie, jeune historien, philosophe et écrivain, fait apparaître ses itinéraires personnels dans des continents entiers de lecture, continents créés par la sédimentation de textes profonds et puissants, cependant tous de la culture européenne ; puis Romain Eric-Marie s’approche des falaises abruptes qui bordent cette culture et atteint aussi les livres de Franz Fanon : et il met alors en turbulence la lecture elle-même. Le corpus de textes dont le « lecteur » Romain Eric-Marie cultive la surabondante pratique, le met en relation avec le monde dans son histoire et simultanément fertilise l’initiation de sa personne individuelle. Cette initiation ne se parachève pas ni ne se replie sur des certitudes ou des propriétés archivistiques ou matérielles mais s’ouvre sans fin sur des rebonds d’interrogations, des doutes et des excavations toujours plus libératrices de ce que sont la personne humaine et le monde polyphonique.

 

Entre le monde bruyant et le lecteur s’est élaborée une couche atmosphérique étrange, celle de la « lecture », vaste corpus de textes écrits ou même transcrits de l’oralité. Lire est devenu ainsi la grande pratique rituelle animiste contemporaine qui interroge l’épaisseur du monde ; elle est onéreuse, car un livre coûte cher ; financer une bibliothèque publique coûte cher. La « lecture » mange du temps. Avec une autorité décisive elle dégage un espace de liberté intime de jugement et de destin, tout comme le couteau du sacrificateur animiste en versant le sang de l’animal sacrifié ouvre temporairement une brèche de liberté vertigineuse et visionnaire dans la soif intarissable des morts et des vivants.

 

Finalement cette « lecture » qui aurait pu sembler fuir le contact tactile avec le continuum foisonnant et dangereux du monde instaure une instance, la couche atmosphérique rebelle et immaîtrisable du corpus lu : « lecture » comme domptage de la transcendance meurtrière et retour à la mobilité animiste.

 

 

 

 

***

 

 

L’Homme

 

Dans chaque épaule il a une montagne.

Attention, une montagne ça s’effrite.

Or les montagnes vont par chaînes et massifs.

 

L’effritement, c’est le son

ou plutôt deux effritements qui se rejoignent

en fond de vallée créent ainsi le son.

 

Le vent qui passe dans le son et l’ébouriffe

crée le mot en sa forme,

en sa fuite têtue vers l’oreille loin

et en son sens jamais circulaire.

 

Dans chaque épaule il a une montagne,

c’est un poumon.

Le couple, le village, la foule

c’est des massifs et des chaînes.

 

En haut entre épaules et poumons

il y a les têtes.

Elles tournent les unes là les autres ici

cherchant les mots clairs.

 

Les mots clairs s’effritent peu :

ce sont des falaises entre forêts et torrents

à mi-hauteur des pentes,

en somme pointes de seins,

parfois côtes flottantes

où même hanches saillantes.

 

Qui ne soufre pas se tient droit.

Qui se tient droit a des mots clairs

et l’aube est claire sur les montagnes.

 

Mais tous souffrent

et cherchent contre les ravages

contre les pillages contre les avalanches

de meilleurs mots clairs

pour mettre d’aplomb les épaules

et pour alléger soulever dans un récit long

le poids des montagnes par massifs.

 

 

 

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[1] Plutôt que sonore et vocale, ce que j’appelle la « langue-espace » est une sédimentation d’éléments physiques déposés dans tel lieu par les générations successives, qui font signes visuels actuels. A la différence de ce que j’appelle ici la parole dense dont la cohérence interne est intrinsèque, ces signes visuels ne sont pas forcément cohérents entre eux; ils aboutissent à un tramage signifiant de l’espace, même si ce tramage est parfois chaotique. On est toujours confronté à la langue-espace, de manière passive voire obéissante ou de manière dynamique voire créatrice. De même est-on toujours confronté à la parole dense.

 

YB

 

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Pages en Sicile, été 2018 (5)

 

Castiglione di Sicilia, la Cuba, 6 août 2018

 

Cette Page se lit en italien dans une traduction magnifique du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/08/11/la-cuba/

 

 

 

 

Sixième, septième siècles. On arrive du continent en passant le détroit de Messine sur une barque. On veut gagner Palerme, la grande cité depuis mille ans à l’autre bout de l’île. Y aller par cabotage au long de la rive Nord est trop risqué à cause des pirates et autres naufrageurs. Y aller par la rive Est puis la vieille cité de Catane, phénicienne, puis les bourbeux marécages du delta du Simeto puis les collines centrales à n’en plus finir, est très malcommode. On prend donc la première vallée à droite après Messine, celle de l’Alcantara, qui creuse son lit dans les couches de basalte dur. On remonte des gorges impressionnantes où l’érosion fluviale travaille en grandes formes géométriques lisses ce que le volcan a donné. Longues gorges profondes. Soudain elles s’ouvrent, on débouche sur une vallée riante. Hautes collines boisées à droite. A gauche l’énorme volcan, qui fume et gronde, très haut dans le ciel. Menace redoutable. Impossible de poursuivre sa marche vers l’Ouest sans chercher à se concilier la force voire la colère de ce dieu tellurique. On fait halte, on le salue, on fait quelque sacrifice, au moins une chèvre, on s’assied ou s’agenouille, on attend un signe. J’imagine volontiers qu’un oracle, une sybille, un devin vit là, au lieu même de l’ouverture de la vallée. Et justement c’est le lieu de la chapelle byzantine de la Cuba, dite Chiesa di Santa Domenica. Construite entre septième et neuvième siècles, sans doute d’autres maisons en pierres de lave autour, des tombes, des champs, le lit de l’Alcantara à trente mètres.

 

Si petite soit-elle l’église impressionne, elle aussi, grave, coriace, robuste. En grosses pierres de lave noire, un ciment frustre, quelques briques épaisses de terre cuite. Une coupole de pierres sombres, sans doute la plus ancienne de Sicile. Elle me fait penser aux toutes premières coupoles de l’architecture médiévale de Géorgie que j’ai vues en 1974 dans le fin fond de la campagne, au pied du Caucase, vers Chouamta. Ici une nef très courte avec seulement deux travées, la coupole la couvre. Deux bas-côtés hauts et étroits, une abside assez complexe. On l’appelle la Cuba, comme un souvenir de la culture arabe en Sicile et de ses mausolées-tombeaux de marabouts, Kouba, à coupole simple, en Afrique du Nord. Tout autour vignes, amandiers, ronces, figuiers poussent dru.

 

 

 

 

L’intérieur donne une impression contradictoire de poids et de légèreté. On devine une grande iconostase devant l’abside, et les fidèles massés dans la courte nef sous la coupole. Derrière l’iconostase, l’espace semble, en proportions, énorme pour le « iéron » où n’officie que le clergé. Murs de pierres noires et de rares briques sombres. Plus aucune trace de peinture dans un temple sûrement couvert de fresques. Sauf, dans le « iéron », les traces petites et assez confuses de deux torses et peut-être leurs têtes à auréole, à droite de l’autel, là où on peint d’habitude la table du repas mystérieux d’Emmaüs, table de l’accueil de l’étranger, du mystérieux étranger : l’accueil, à tout jamais. Le volcan gronde, les torsades de vapeurs raclent le ciel. Le petit temple sombre brasse le divin, le sacré, l’accueil.

 

 

 

Prudemment à l’écart de l’itinéraire des voyageurs et de l’Alcantara, sur une haute colline escarpée voisine le bourg médiéval fortifié de Castiglione ; de là, l’Etna se voit aussi. Un fort féodal, des ruelles étroites, on se protège, on se calfeutre, on se cache.

 

 

 

La coupole est une préhistoire de coupole. Robuste elle a traversé déjà un millénaire et demi. De l’intérieur elle n’est pas hémisphérique, mais composée de pans vaguement incurvés de briques ou de pierres de lave. Pans irréguliers, inégaux, asymétriques. Tout comme l’intérieur de la chambre magmatique du volcan, toujours inachevée et en recomposition. Microcosme magique et pacificateur en dialogue avec un macrocosme fourbe et meurtrier. Sur son pendentif nord-ouest, restent, alternant, six arcs de cercle peints en bleu et en rouge. Restes de couleurs, restes de main d’artisan peintre. Restes répétitifs, scandant la poussée de la prière des voyageurs arrêtés là pour leur péage animiste envers le dieu volcan. Vibrations alternées du bruit géologique du magma de lave. Vibrations, élan retrait élan retrait, de la peur et de l’accueil. Vibration, élan retrait élan retrait, de la pensée et de la diction. Vibration de l’ésychasme. Entre chaque arc de cercle, rouge ou bleu, se glisse un plus fin arc de cercle blanc : le suspens de la parole, qui simple et audacieuse tutoie le volcan, amadoue ses vengeances et offre de vivre. Neuf arcs de cercle.

 

 

 

 

A trente mètres, derrière de murets de pierres volcaniques envahis de vignes, l’Alcantara jette ses eaux sur une faiblesse du basalte et creuse sa toute première gorge pour aller vers la mer. Le geste de l’eau est brave, épique, démiurgique. Démiurgique comme tout à cet endroit. L’eau qui court ouvre le basalte comme un poing fermé, déplie des formes extravagantes et lisses, déjà ouvre une gorge profonde de cinq mètres où l’eau rebondit, puis de dix mètres où l’eau rit et plonge, où l’eau parle la langue des hommes qui veulent la paix et chasser les monstres. La Cuba a été ici construite parce que, pour que l’eau de la vie accompagne profondément la parole.

*

 

 

 

 

Depuis la mer Ulysse a vu

les bœufs de sacrifice dans les pentes du volcan.

Nous à pied, allant parmi les vicissitudes des monstres,

allant avec la parole comme seule arme de défense,

ce soir nous entendons le volcan

creuser sa houle, creuser ses reins,

nous supplier de lui bâtir architecture si petite soit-elle,

de lui dresser image si simple soit-elle.

Car lui n’a pas d’yeux ni de crâne

et veut renoncer au rite du meurtre perpétuel.

 

YB

 

 

Avec Carlo Sapuppo

 

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Pages en Sicile, été 2018 (4)

 

Cette Page se lit en italien dans une traduction souple et allante du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/08/13/il-fragore-del-mare-e-il-fruscio-dali/

 

Aci Bonaccorsi, Chapelle de la Consolation et de Saint Antoine Abbé, 5 août 2018

 

 

Une rangée de lettres serrées blanches a traversé le ciel d’est en ouest, assez bas sur l’horizon, personne n’a eu le temps de lire la phrase éventuelle, et encore moins le récit. Lorsque la nuit est venue, limpide après l’orage, quatre planètes brillantes se sont mises en ordre dans tout le ciel de l’est à l’ouest, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne ; disposées en très long arc de cercle juste par-dessus l’Etna, masse plus sombre dans la nuit. A l’aube après le passage sonore d’un troupeau de chèvres sur les terrasses d’oliviers et de vignes, un long vol d’oiseaux noirs a traversé le ciel, toujours de l’est vers l’ouest. Le volcan lance très fort, par derrière, des masses de fumées blanches et grises.

 

 

 

 

Sur une petite place circulaire d’Aci Bonaccorsi, au pied sud du volcan, soudain à dix-huit heures s’est ouverte la chapelle de la Consolation et de Saint Antoine Abbé. Sans doute dix-septième siècle. Un parallélépipède et une petite abside en demi sphère. Ouverte seulement pour la messe du samedi soir. Et aujourd’hui c’est fête votive locale. L’intérieur est couvert de fresques de la même époque ; d’une seule main, assez naïve, sans doute d’un artisan qui a vu des grandes fresques ailleurs. Beaucoup de Nouveau Testament dans les figures et les scènes, un peu d’Ancien. Une dominante beige et orange douce, un peu de bleu clair. Dans ce bourg féodal jadis de vignerons, d’éleveurs de brebis et de cueilleurs d’olives, on tient la terre que fertilise la cendre volcanique en levant par dizaines des murets de morceaux de lave noire. Des figuiers de Barbarie sont hérissés partout. La vie est dure, les gestes peuvent être cruels ou braves, le poignard est facile, susceptible, vite brandi. Mais l’humanité pieuse peinte aux murs et aux voutes de la chapelle est bonasse, calme, bien nourrie, les saints et les dieux ont des visages lisses et joufflus. La république céleste, qui n’existe que dans les images, est sereine.

 

 

 

Détrompez-vous, la violence des temps anciens et modernes n’est jamais indulgente. L’Etna juste à quelques kilomètres gronde de ses successions d’effrayant boato ; pas de semestre sans éruption violente. La terre tremble, la silhouette du volcan se recompose sans cesse. La terre tremble, la chapelle tremble et se fissure. A la voute de l’abside par-dessus l’autel où trône debout un bon saint de bois peint, la foudre zèbre tout ce monde. La foudre est blanche. Elle est ce qui passe très vite, ce qui strie et sillonne le ciel le plus vite, ce qui tue le plus vite. Les yeux voient juste la trace de son passage-ravage. La vie a tremblé, le monde a bougé, la secousse de terreur a fracassé. Sur les scènes peintes, sur la comédie gentille des fresques, il reste les sillons blancs des fissures rebouchées à l’enduit, grandes cicatrices de la blessure jamais oubliable qui poignarde la vie et brutalise la pensée. Et si forte est la violence à l’oeuvre que dans un coin de la voute, les prophètes se serrent comme oiseaux dans un nid.

 

 

Une scène sur le mur gauche de la toute petite nef dit sans doute tout. Noces de Canaa ? Adossés à la table le Christ et la femme, en couleurs carmin et bleue identiques, sont tenus ferme en pose par deux vignerons qui versent boisson dans des jarres de terre et deux fortes aiguières, sans doute métalliques, au tout premier plan, par terre, mystérieusement debout en équilibre sur des bases circulaires minuscules. Ustensiles premiers, origine de l’image et du monde dit, ustensiles mystérieux qui passent, clos sur eux-mêmes comme des ombres pleines de tonnerre marin et de bruit d’ailes.

 

YB

 

 

 

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Nouveaux Poèmes de Prague (juin 2018)

Ayant vécu et travaillé à Prague d’août 1988 à septembre 1990, comme le présente l’article juste précédent de ce blog, et selon mes engagements de poète qui dialogue, j’y suis retourné par la suite assez souvent. Et ces derniers jours.

Pourtant portée par des idéaux démocratiques, la Révolution de Velours de novembre 1989 a été rapidement occultée par des réformes ultra-libérales brutales. Le consumérisme a réussi à séduire beaucoup d’esprits jadis indépendants. Racisme virulent, xénophobie, antieuropéisme, et bien d’autres prurits d’extrême-droite ravagent actuellement la société tchèque. Comme celles de pays voisins. Cependant des sursauts d’indignation, des résistances et des prises de conscience se manifestent.

 

Yves Bergeret

 

Dej si pozor, vládo,

Praha nenè stádo !

Fais attention, gouvernement,

Prague n’est pas un troupeau de moutons !

 

Inscription relevée le samedi 9 juin 2018 par Jiri Pechar sur une vitre dans un wagon du métro de Prague et ici traduite par lui.

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Les premier et quatrième de ces poèmes se lisent dans une traduction italienne ferme et très dynamique du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/07/01/nuovi-poemi-di-praga/

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1

Il est allé au bout de la ligne du tram 17

qui monte qui monte sur la colline.

Il a trouvé une bonne table verte en bois,

s’est assis dos à la ville

qui s’enfonce dans le paysage en bas,

a commandé une bière, a ouvert son gros livre.

 

Pour sa lecture silencieuse

les martinets se sont écartés,

sont eux aussi montés montés montés

pour s’adosser aux cumulus préparant

l’orage du soir.

 

L’encre sur les pages du très gros livre

qu’il a ouvert sur la table verte

pèse un poids extrême,

comme une sueur de plomb,

traverse le papier,

ruisselle jusqu’au carrelage, jusqu’à la cave,

à la nappe phréatique, à la plage

de l’autre côté de la mer,

là où les trafiquants d’esclaves s’affairent sur le sable

pour gonfler le canot pneumatique.

 

Puis il lève les yeux de son livre,

boit un peu de bière,

lève ses yeux jusqu’aux cumulus

dont très sombre est la base

puis regarde ce qu’en volant à tire-d’aile

essaient d’écrire les martinets si hauts

que presqu’invisibles.

 

A cinq mètres du sol incliné

les fils électriques du tramway

quittent leurs pylônes,

cherchent mieux, beaucoup mieux.

 

Le lecteur dos à la ville

pose ses mains sur ses cuisses,

plonge de nouveau dans son très gros livre.

Les fils du tram se glissent dans les menus tunnels d’encre

que forment les lettres noires, tout abasourdies,

endolories, orphelines, désorientées.

Non, le lecteur relève la tête, recommence à déchiffrer

sous le nuage noir les lignes à l’encre blanche

et personne ne sait plus qui a écrit en blanc

ce dont la mémoire ne se départit jamais.

 

Les fils du tram creusent explorent des galeries

dans l’épaisseur du sens vieux

qui s’est agrippé à la peau du sol,

qui s’est embourbé près de la nappe phréatique

sous la voûte de cavernes sans lumière.

 

Est-ce qu’ici sur la colline au nord de Prague

vols de martinets, fils débridés du tram

assez se croisent pour offrir à lire

au lecteur qui a laissé le fardeau de son alphabet

lui brouiller la cervelle ?

 

Si le lecteur solitaire veut lire, trouve-t-il bien le bon alphabet,

l’humain alphabet, celui que justement remue

et brasse sur le sable

de l’autre côté de la mer l’esclave enfui

(et d’ailleurs encore un esclave puis un autre

et un autre…) qui veut venir s’installer

sur la marge du livre ouvert mais dont

l’encre est en passe de s’effacer ?

*

 

 

2

Arrivent par le fond de la petite galerie commerciale vide

la mère en robe rouge et la fille en robe rouge.

Ou la sœur et la sœur.

Chargées de cabas de courses.

Cabas au bout de chaque bras.

Jambes lourdes. Décolletés profonds pour l’été.

Remontant du sous-sol

la malédiction des péchés

qu’elles n’ont jamais commis.

Rapportant de l’arrêt du tram derrière les commerces

le verdict céleste qu’en secouant leurs épaules nues

elles annulent et font tomber

comme une bouffonnerie de plus

dans leurs cabas saignants

et le rouge déteint partout.

Et même la langue qu’elles parlent

est la flamme agitée rouge intense

où j’aimerais reconnaître la forme et l’élan

d’une pensée libre.

*

 

 

3

Ils attendent dans le noir le tram.

Tous étrangers ils ne lisent pas

l’affichette en tchèque qui annonce quelques travaux

fermant justement leur ligne cette nuit.

Ils attendent dans le noir sur la colline.

Dans le noir la ville s’en va.

Dans un marais noir la ville

sans saluer s’en est allée.

Parmi eux un ivrogne allemand.

Personne n’a de perche pour sonder le marais noir.

Personne n’a d’esquif pour glisser dans la nuit.

 

Soudain un tram passe sans bruit

mais en sens contraire, dedans en pleine

lumière des visages chinois et tchèques

tous muets, vaguement souriants.

 

*

 

 

4

Jamais si fleuris n’ont été les tilleuls,

chaque après-midi l’orage éclate ou menace.

L’herbe est déserte, courte, piquante.

Vastes les pelouses rases jaunies

et les terrasses en arc de cercle autour du château.

Fut gloire d’une famille féodale il y a cinq siècles,

est maison de retraite, palais lent et silencieux.

Au dessus de la porte close à jamais de l’écurie

le blason crispé sculpté aux huit heaumes,

personne plus ne le déchiffre.

 

Zavolej mi ! le cri sidère alouettes et martinets

très haut sous les cumulus.

 

Zavolej mi. A nouveau. Jailli de sous

le grand tilleul dont toutes les feuilles frémissent

puis se redressent et se figent dans l’air chaud.

Du côté sud du mouroir : opéra sans voix / statues

de Braun se tordant au fond de leur grès sombre.

 

Zavolej mi crie à nouveau sous le tilleul

un très vieil homme enfui de sa chambre.

La moitié de son cerveau est une boue blanche et lourde.

 

Zavolej mi crie très fort et lentement le vieil homme.

Le tilleul ouvre ses ailes.

Les statues tordues au jardin sont matière

blanche et grise et noire.

Le vieux, avant de s’endormir sous l’arbre,

le vieux crie encore une fois

Zavolej mi !

Appelle-moi !

*

 

 

5

L’Europe, c’est de l’eau, ce sont des eaux internationales.

Cernées de terres à définitions criardes

et à fonciers rudes, où empaler ceux qu’on attrape

et qu’on appelle les pirates parfois, les migrants souvent.

Les terres autour de cette mer, oui, terres :

la Baltique salée comme une morue séchée, comme

un lit calviniste mis debout,

l’Atlantique rougi du sang précolombien

et de celui du commerce triangulaire,

la Méditerranée tricheuse de théâtre catholique,

l’Oural herse de fer dont les tsars de jadis

et de maintenant déchiquètent leurs peuples.

 

L’Europe, ce sont des eaux internationales

où Platon lança son radeau d’ivoire, Elytis son soleil,

Cendrars son train sifflant, Beethoven son cyclone,

donc des algues excessives, des courants,

du plancton amoureux,.

 

Au centre des eaux batailleuses, une île souple.

Son nom : Prague. Sans rive escarpée ni falaise

ni écume ni récif ni grotte à pirates.

Une île flottante et qui revient sans cesse au centre.

Son humus et son sédiment en langues variées, c’est la parole.

Son poteau-mitan et le lest d’or de son âme,

c’est la parole. La parole éventuelle et sans maître.

 

Ici s’affrontent deux qui se disent parlants,

créatures amphibies.

 

L’un se reconnait dans la forme, toute en pointes

et en creux, d’un prophète maigre

que Braun sculpta comme un bateau échoué :

un prophète s’étant trompé de dentier, bégayant.

 

L’autre a la forme sans contour qui est

le mouvement sans fin divergeant de la parole ouverte :

cet autre parle plusieurs langues.

 

L’un possède la lueur aigre qui émane du fossile

au fond du torse sculpté en grès brun.

Voilà, c’est la cynique boussole qui clignote ; les apeurés,

les amers, les tueurs la regardent souvent

pour vérifier que la chasse aux migrants est situable et ouverte

et pour jauger leur propre pureté académique.

Ces violents ne s’aperçoivent pas qu’autour

Braun a sculpté dans le grès des guenilles moussues

pour vêtir le torse maigre du prophète

car Braun savait très bien que les hommes

sont frêles et doivent s’asseoir ensemble

pour manger et se parler : le prophète ne précède

aucune vérité, mais ouvre des parloirs et des débats.

 

Mais celui-ci a si peur des autres

qu’il lui faut à tout prix tripatouiller les os de grès,

autopsier le prophète et se rassurer avec ce squelette

qui devient le sien,

car il pense que là est la vérité unique,

qu’elle s’appelle l’académisme

et que ça le sauve des rudes tempêtes

de notre mer l’Europe.

Académisme, trompète-t-il, c’est rameaux de corail,

arcades de platine, racines de titane.

Hors académisme, trompète-t-il, c’est déluge,

charabia étranger.

 

L’autre en souriant

fait passer l’Europe aux tumultueuses eaux

sur des tamis de grains de sable,

trie, lave, écoute pour trouver le chant des eaux,

entend la pluie humaine, larme, baiser et bain,

soif et regain de vie

sur des tamis de grains de pensée,

entend l’Europe en ses eaux

être à son tour aussi l’humaine pluie, ocre ou brune,

beige ou rose, souple comme sa propre peau

en tous langages,

tendant au loin verres et carafe.

 

*

Y B

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

Le Quatrième jour

Ce double poème se lit en italien dans une magnifique traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/05/11/il-quarto-giorno/

 

Avec ses cordes vocales

le ciel a pris les vents qui se querellaient.

Le ciel n’a pas de mains,

seulement des cordes vocales

désœuvrées.

Pas d’yeux non plus,

Mais il a une peau diaphane,

tendue, cicatrisable toujours.

Le ciel n’a pas d’organe vital

ni de projet.

Il a ces instruments-là, des cordes vocales.

 

En l’an mil les hommes étaient une montagne

au vaste socle gris,

une montagne avec ses quatre points cardinaux

et ses cent vingt torrents.

 

La bêtise féodale décapita la montagne humaine.

Les nuages étaient des grumeaux de sang.

Des féodaux, des brutes, des trancheurs de tête

jetaient en l’air comme des pierres

les corps de faibles, de femmes, d’enfants.

En retombant comme pierres lourdes les corps

se disloquaient et écrasaient

abris, corridors et cavernes du socle montagneux.

Il pleuvait du sang

et la douleur fut la mère de tous.

 

 

Alors des artisans ont pris le sable et le feu,

ont pris le pigment qui fait le bleu ou le jaune

et ils ont œuvré

et ils ont dressé vertical l’immense et mince écran de verre,

le vitrail, rosace lumière et couleur.

Les vents querelleurs ont eu peur

et l’ont contourné.

Alors les verriers ont dressé tout autour de lui

fines parois et fins piliers pierreux

et dans le ciel étonné

la rosace a vibré comme voile.

Effrayés les meurtriers féodaux et la guerre poisseuse

restaient de l’autre côté du vitrail en bas,

vagues et houle fangeuses où giclait à peine de lumière.

Mais avec la membrane du vitrail

les cordes vocales du ciel ont trouvé comment faire sonner

et tinter et lancer un long chant qui étonna tous.

 

A cela manquait pourtant

le sens d’un récit. Les verriers tâtonnaient.

Sous la rosace immense ils ont dressé

en vitraux verticaux tenant bien la rosace dans les vents du ciel

de très hautes effigies de forme humaine,

puissants mannequins de couleur et de lumière intense.

 

 

Sillonnant vertes vallées, carrefours et ports aux coques rouges,

parmi les légendes les verriers ont choisi

que leurs effigies humaines soient des porteurs de souffle

et des poseurs de parole sur l’éboulis confus de la détresse,

de l’espoir et de la disette : des prophètes, des diseurs.

Sous la rosace leurs effigies sont Aaron, le frère

à la langue fleurie, David aux syllabes sans peur,

Salomon l’apaiseur.

 

Alors les gens il y a mil ans

se sont resserrés au pied du vitrail de Chartres

et ont trouvé une paix chantable

car les couleurs de lumière, les effigies

et les losanges de la rosace étaient enfin

les cordes vocales du ciel réunies conjointes

pour ce qu’il apprenait à chanter

afin de soutenir la montagne des hommes

et d’enfoncer les féodaux dans ses ravins

où ils se mordaient la queue.

 

 

***

 

 

Le désert a une odeur

bien plus agrippante que quelques éclats de sel.

 

La pierre a une odeur

bien plus profonde que des incidents de burin.

 

La montagne a une odeur

bien plus âpre que telle charogne en fond de ravin.

 

Unique et universelle est l’odeur

comme le sang du deuxième jour

qui coule à flot sur le désert, la pierre et la montagne

avant de se dissimuler dans les ombres.

 

L’odeur est une et un milliard en une,

poussière du grand combat

dont ciel et terre s’entrelacèrent

et engendrèrent le désert, la pierre et la montagne.

 

Voilà pourquoi un torrent fracasse toujours

l’espace en deux avec des odeurs si amères ;

et l’ordre amoureux du monde,

on l’observe et le respecte.

 

Couards, veules et courtisans

ont bien trop peur

et cherchent partout du silence

comme un déodorant mystique.

 

Mais certains aux mains calleuses

relèvent la plume du martinet que brisa l’aigle

et le piquant du porc-épic égorgé à minuit,

brûlent et broient l’écorce de l’arbre unique,

puis à peine d’eau : voici l’encre noire ;

avec l’encre et le bout dur

ils saisissent le chemin de l’odeur sauvage

depuis le brouhaha du deuxième jour

jusqu’à notre narine droite.

 

Le chemin c’est un trait d’encre.

La narine gauche c’est l’œil unique

du désert, de la montagne et de la pierre,

l’œil qui voit le trait.

 

Je suis le troisième jour

où naît le dessin qui nous chante la légende rythmée,

merveilleuse et cinglante séquence

du tumulte odorant du monde.

 

Mains calleuses qui vous retirez dans les terriers

de l’odeur, ce matin où tracez-vous

les traits du dessin, squelettes d’os fins des ailes

qui battent dans le ciel vers le quatrième jour ?

 

***

 

 

Sont ici photographiés les vitraux du transept nord de la cathédrale de Chartres et des dessins à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic de Alguima Guindo, Belco Guindo, Dembo Guindo et Hama Alabouri Guindo, de 2007 et 2009.

Ces dessins des poseurs de signes de Koyo sont tous initiatiques ; la plupart sont les supports visuels (exactement comme une partition musicale) de transmissions sur la « généalogie animiste des lieux de vie et d’action » du poète YB et des poseurs de signes. Certains dessins en outre montrent des rites oraux de parole d’accueil des ancêtres habituellement constamment présents ET invisibles (mais ici visibles) mêlés aux poseurs de signes eux-mêmes, accueil du poète lorsqu’il arrive au village de Koyo après une absence. La transcription de ces transmissions orales n’est pas effectuée ici, en raison de leurs grandes longueurs.

 

 

YB

 

*****

***

*

 

 

 

 

La Poésie, quelle poésie ? Venise ? (avril 2018, YB)

L’enchaînement des projets que je formule et des invitations que je reçois me conduit depuis plusieurs mois en Vénétie. Cet enchaînement est logique. Afin d’éviter quelque contresens comique voire archaïque, peut-être est-il utile de rappeler ici les étapes de vie et de création du poète que je suis.

*

 

Au début, alpiniste et lecteur permanent de René Char, je faisais toute sorte d’ascensions dans les Alpes, j’écrivais, je publiais des recueils de poèmes ; tous dans le souffle épique des paysages ouverts.

 

Six mois après la mort de Char en février 1988 je partais travailler à Prague, particulièrement dans le domaine de la musique et de la poésie contemporaines. Poètes et éditeurs dissidents, dans la langue tchèque, étaient remarquables, les courageux traducteurs de poésie aussi ; au moment même de la « Révolution de velours », fin 1989, mes poèmes disant dans cette révolution (avant qu’elle ne s’égare dans les turpitudes de l’ultralibéralisme) sa volonté de liberté, de résistance et de dialogue, le disant par les métaphores de la montagne, étaient immédiatement traduits et publiés dans la presse tchèque.

 

Puis de 1990 à 2000 je travaillais et écrivais surtout dans les Antilles où la langue, grâce au créole et au métissage très fécond des archipels, renouvelle profondément la poésie. Je rencontrai Césaire, je découvris l’œuvre fondamentale de Monchoachi. Je commençais à faire des installations de poèmes en espace, dont la majeure a été Fer, feu, parole, en avril 1999 en Martinique : c’était un ensemble de treize installations simultanées du littoral même jusqu’au sommet du volcan Montagne Pelée, avec un plasticien martiniquais et toute une équipe enthousiaste. Simultanément je me rendais à mes premières invitations en Sicile, autre île de métissage dur et douloureux, ainsi qu’à Chypre, encore une île déchirée par les conflits.

 

A partir de 1999 je commençais un long travail en Afrique noire. On m’avait d’abord demandé de faire des ateliers d’écriture au Sénégal puis au Mali. Très tôt je suis parti volontairement dans les rares zones montagneuses sans écriture, mais (ou plutôt : donc) extrêmement riches ethnologiquement, du nord du Sahel, au Mali en particulier. En brousse. Pendant dix ans j’y ai appris, et non pas livresquement, mais par l’initiation orale stricte, avisée et prudente, les pensées animiste et symbolique, dans les langues mêmes et les gestes quotidiens où elles sont vécues.

Un livre de Char m’accompagnait toujours. J’admirais Elytis, le fondateur solaire, Segalen l’opiniâtre. Mais aussi j’apprenais à vivre et comprendre la poésie d’une toute autre manière. Dans un monde sans écriture, extrêmement pauvre sur le plan technologique et matériel, j’apprenais et comprenais que la seule constance, la seule pierre fondatrice du monde, c’est-à-dire des relations humaines qui constituent les communautés, est la parole, la parole dense et claire, socle de tout lien humain.

 

En même temps je lisais assidûment les premiers livres de René Girard, les textes de Marcel Detienne (en particulier son admirable Les Maîtres de vérité), de Michel Cartry et de Gilbert Rouget. Je fréquentais constamment Les Techniciens du sacré de Rothenberg et la collection de CD d’ethnomusicologie Ocora-Radio-France. Attentif aux sens de chaque mot, je relisais Hésiode et Virgile chez nous, Gilgamesh, le Ramayana, et tant d’autres ailleurs. Alors les prestiges langoureux du lyrisme individualiste européen, un peu avant, pendant et après le romantisme, me sont devenus des ingénuités locales temporaires, caprices d’assez faible densité car n’apportant que de très frêles cailloux à la maison commune, que des brindilles de bois sec au chantier de la carène. Alors les évanescences de délicatesse stylistique m’ont semblé stériles ; les frissons mystiques dans la pénombre d’un signifiant écorné me sont parus des raffinements exégétiques et altiers dans un cadre spatio-temporel étroit : un bout d’Europe de l’ouest pendant un siècle et demi.

 

Pour les trois quarts de l’humanité actuelle la poésie conserve activement sa fonction fondatrice dans et de l’oralité et en conséquence son prestige. Elle est éthique, elle pose les pierres d’un socle, elle est le pavement vivant de l’agora, de l’orchestra, du forum, du giérin, où la communauté interroge la turbulence incessante du monde entièrement animiste, où parfois la communauté, hors toute transcendance réductrice, cherche, par l’intermédiaire de l’initié d’incantation, de geste et de rite, le sens du présent et du futur. La poésie est éthique, elle est responsable d’elle-même et de la communauté ; le poète est seulement l’artisan formuleur et transmetteur de cette éthique. Il ne s’efface pas, il ne s’isole pas, il ne se plaint pas. Il porte plus claire la parole qui fonde le lien et fonde donc l’espace.

 

La poésie fondatrice se retrouve partout. Partout villes et bourgs, routes et champs, ponts et rives, cols et crêtes sont créés parce que nommés dans une densité spécifique de parole. Parfois la nomination fondatrice peut également être mythique, comme par exemple le balbutiement de la Sibylle de Cumes fonde Naples d’une part et l’empire romain d’autre part.

 *

 

 

Au début de ce propos j’évoque le travail que je commence en Vénétie. Venise est un paradoxe quasiment hors parole. Aucun grand mythe ne la fonde. Elle n’a de socle que la boue fuyante dans le labyrinthe marécageux de la lagune. Aucun grand rite de parole stable ne la refonde, aucune liturgie profane centrale. Même plus, elle est la permanente mise en crise de la parole comme valeur référente car elle est l’entrepôt rusé des marchands qui négocient dans une tension rivale et compétitive entre acheteur et vendeur ; plus la négociation est dynamique, fluide et changeante plus prospèrent les dynasties commerçantes de doges et d’armateurs. Certes ce fangeux paradoxe au rebours de la parole est dynamique. Or à côté des thésaurisations de l’image peinte ou sculptée devenue elle aussi valeur marchande et rabaissée en somptueux décor de la joute commerciale, à côté du continuel pèlerinage de foules de touristes exténués en quête, justement, de sens et de parole, se produit et reproduit sans cesse le flux métissant des migrants innombrables dans les faubourgs non touristiques ou industriels de Venise, comme Mestre et Marghera.

 

Au débouché de tout l’arc alpin et de la culturellement et industriellement très riche vallée du Pô, la lagune de Venise est une Sicile renversée ou un idéal archipel antillais : les esclaves de l’ancien commerce triangulaire vers les Antilles, les migrants actuels réfugiés de guerres ou de famines économiques débarquant héroïquement en Sicile apportent tous avec eux des éléments anthropologiques considérables : car dans leurs mondes le socle-parole de la poésie est fondamental, le lien communautaire de parole fidèle et stable est fondamental. Les propriétaires, jusqu’en 1848, d’esclaves antillais n’ont jamais réussi à étouffer cette puissante dynamique de parole antillaise, en particulier dans la créativité créole. Mon livre Carène présente cet affrontement intense entre les asphyxiantes féodalités siciliennes et les créativités migrantes d’Afrique et d’Asie. Le statut ambigu de la parole à Venise et l’apport tenace des migrants depuis des siècles font de cette réalité de marécage une intense interrogation poétique.

Yves Bergeret

*

 

En complément de ces réflexions, je souhaite attirer l’attention du lecteur sur cet autre article, récent, Bégayer, qui permet de réfléchir au fondement et à la fonction de la poésie : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2018/03/23/begayer/

Je renvoie également à l’entretien de juillet 2015 avec le poète -et mon traducteur- chinois Zhang Bo : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2015/07/25/origine-de-la-poesie/

Je rappelle enfin cet article, sur l’anthropologie de l’image : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/04/16/limage-au-mur-agit/

 

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Le Bois de vie (à Crest, avril 2018)

Il y a vingt ans je faisais parfois mes achats à la Quincaillerie Bru dans le centre très ancien de Crest, sous le donjon. A une trentaine de kilomètres en aval de Die, sur une rive de la Drôme qui descend des montagnes. Le nom Bru restait peint en grandes lettres sur une superbe pancarte au dessus de la double devanture ; le propriétaire d’alors s’appelait pourtant La Pra. La Quincaillerie était issue tout droit d’un roman de Balzac. Les objets par centaines pendaient au plafond ou attendaient dans des dizaines de petits tiroirs le long des murs. Il y a une dizaine d’années la Quincaillerie a fermé définitivement.

 

En 2015 je trouvais chez un brocanteur de Crest de grands Cahiers manuscrits de comptabilité des années 1900, et même deux de 1850. C’était ceux de la maison Bru. Elle vendait des sacs d’engrais et de charbon de bois dans tout le Sud-Est de la France. J’achetais ces Cahiers et découvrais cet ancien maillage commercial de négociations, de ventes, d’expéditions, maillage sur des centaines de kilomètres, maillage pour des éléments rustiques et banals, mais indispensables à la vie. J’aimais le voyage des sacs de charbon de bois. Dans la montagne très sauvage vers les cols de Menée et de Grimone en amont de Die je connais des fours lents à bois, justement destinés à noircir le bois en charbon, fours enfouis dans l’humus de sous bois profonds dépourvus de tout sentier ; dans des cabanes des immigrés italiens passaient là des mois à nourrir les braises et à étouffer les flammes trop vives, dans le voisinage des sangliers, des loups et des cerfs.

 

Le charbonnier faisait son bois. Dans un pacte merveilleux et périlleux avec les esprits de la forêt et de la montagne qui retenait tout juste ses avalanches. Puis le charbonnier vendait son charbon de bois à Bru. Ou en était directement l’employé. Le bois en charbon laissait sa trace sur les grands Cahiers de compte en longues lettres à la main en encre brune avant de poursuivre sa route vers la cuisine et la cheminée des maisons de vallée et de plaine au loin. Sacrifié-brûlé il donnait la vie.

 

Deux jours après mon premier achat j’ai créé dans la petite gare de Luc en Diois, très en amont, mes premiers poèmes avec « collages de charbonnier ». En voici le lien, sur ce même blog : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2015/10/24/fil-sillage-avec-un-charbonnier/

 

Des dizaines de fois je suis retourné à Crest devant la mystérieuse maison Bru, fermée, humble et noble. Soudain en novembre 2017 j’ai vu de la lumière au rez-de-chaussée. Je demandais à une aimable voisine ce qu’était cette lumière inattendue. « Demandez à ces messieurs », me répondit-elle : c’était deux personnages sortis directement du monde des Matinaux de René Char : Attila et Yohan Gaigher, ouvriers-artisans du bâtiment, jumeaux, hommes jeunes et directs, d’une magnifique droiture. Ils aiment restaurer les maisons anciennes, prennent leur temps pour le faire de manière aussi respectueuse que belle. Ils avaient acheté la maison médiévale depuis peu. En très mauvais état. Ils ont déjà vidé tous les débris et gravats, refait le toit. Pour ce dernier ils ont porté dans les ruelles médiévales d’énormes poutres neuves et les ont hissées au prix de manœuvres extraordinairement ingénieuses jusqu’à la charpente sommitale pour faire un toit neuf. Ils ont créé eux-mêmes cette vidéo pour l’expliquer : https://www.youtube.com/watch?v=9-qkCWwTJPk

 

 

Leur chantier, c’est un métissage de fresque de Giotto aux Scrovegni, de séquence du Décaméron de Pasolini et de tableau de Fernand Léger. Les jumeaux vont tranquillement de l’avant. Avec une lumière intérieure qui n’émane en effet que des Matinaux. Ils sont au cœur de mon cycle de poèmes La Poutre qu’on lit en français là, page 91 : https://perigeion.files.wordpress.com/2018/02/la_foce_e_la_sorgente_marzo.pdf et en italien là : https://rebstein.wordpress.com/2018/03/03/la-poutre-la-trave/

 

Attila, Yohan et moi nous nous rendons visite. Je leur présente certains de mes amis vrais compagnons d’écriture et de création. Attila et Yohan aussi le deviennent. Samedi dernier je les ai rejoints au deuxième étage de la maison Bru ; il faudrait d’ailleurs écrire à présent la Maison Bru-Gaigher. De même qu’à Venise s’est ouvert récemment un remarquable Palazetto Bru-Zane, à côté de l’université d’architecture et de l’église des Frari, un Palazetto dédié surtout à la musique française d’il y a deux siècles, petit centre d’art très actif ; Bru arrivant à Venise depuis la Suisse, après Toulouse, s’est lié à une famille locale Zane. D’où Bru de Crest était-il arrivé ?

 

 

Attila et Yohan vissaient, ponçaient, dressaient de fines planches de bois dans le salon voisin ; toutes fenêtres ouvertes je créais, en parlant avec eux, ce premier poème en deux strophes, calligraphiant sur une longue planche sur tréteaux ; au sol les débris soigneusement lavés et rangés d’une cheminée d’au moins six siècles dont les frères avaient découvert au rez-de-chaussée deux mascarons expressifs et puissants : deux têtes de lion rugissant, encastrées dans un très vieux mur de galets de part et d’autre d’un âtre, et mystérieusement à ras du sol actuel.

 

***

 

Voici donc ce premier poème en deux strophes, créé en exemplaire unique avec la présence active d’Attila et Yohan Gaigher (en outre les photos où on me voit au travail sont d’eux) le samedi 7 avril 2018 au centre ancien de Crest au deuxième étage de la maison médiévale dont ils entreprennent la restauration.

 

1

Sur un papier bristol blanc de 280g au format de 130 cm de haut par 125, acrylique, encre de Chine et collage de papier ancien de tapisserie murale au pochoir, venu des murs de la maison Bru-Gaigher

 

Vieux murs jeunes murs

mains vierges cals aux paumes

la maison monte en graine

 

entrailles de la pensée

 

 

2

Sur le même papier au format de 130 cm de haut par 140, acrylique, encre de Chine et collage de papier ancien de tapisserie murale au pochoir venu des mêmes murs

 

Je serre la main au vent qui passe,

je tends la main à l’étranger dans l’ombre,

je tire un toit d’ivoire

sur l’histoire martyrisée

et la toute enfance de plein vent.

 

 

YB

 

*

 

 

*****

***

*