archive | Carène RSS pour cette section

Le Chroniqueur immobile, avec Soumaïla Goco [5]

LAMASA~2

Poèmes d’un livret (20 cm de haut par 21 ; en quatre exemplaires) avec chacun dix dessins de Soumaïla Goco Tamboura faits en février 2009 à Nissanata, dans le nord du Mali : Yves Bergeret lui avait donné un petit bloc allongé de 80 feuilles de papier quadrillé avec marge, papier qu’il demandait sans cesse. Quelques jours après il le rend au poète, une feuille sur deux étant dessinée. Il s’agit de « génies » invisibles, de tortues sacrées, de haches, d’une louche, de moutons, d’ânes, de chauves-souris et aussi de signes orthogonaux abstraits qui selon le besoin sont des figurations de parcelle cultivée près d’un puits dans le désert ou d’un jet de cauris pour la divination ; poèmes écrits à Die par Yves Bergeret du 5 au 14 mars 2016, peintures, encres et collages étant faits par lui aussi en même temps.

Ce cycle de poèmes fait partie d’un ouvrage inédit à ce jour, intitulé Carène ; il en ouvre l’Acte III. On peut le lire traduit en italien par Francesco Marotta en utilisant ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2016/07/13/il-cronachista-immobile/

 

Chroniqueur immobile f

LAMASA~4

Sixième portrait : le tailleur-de-pierre de destinées

Très loin, au fond du Sahel,
le chroniqueur des scintillants pouvoirs du monde visible
et des séismes du monde invisible,
le diseur au verbe impressionnant et tranchant,
le redouté griot, le devin aux sourcils froncés
que chaque migrant respecte et craint,
que j’écoutais pendant dix ans louer et blâmer
dans son bourg de terre à l’orée du désert,
bouge-t-il lui-même vraiment,
lui qui me lance, qui nous lance sur les pistes et les routes
en fourrant dans mes poches dans nos poches
ses bouts de papiers sacrés dessinés ?
*

Le grand chroniqueur bouge-t-il vraiment,
lui qui prend au lasso de sa parole fleurie
l’ami et l’ennemi
et les dresse droit l’un face à l’autre
comme le ciel du levant et le ciel du couchant ?
*

Chroniqueur immobile g

Bouge-t-il vraiment, le grand chroniqueur,
lui qui me lance à travers des déserts, des fleuves et des mers
en me vrillant dans les oreilles des strophes de son chant de courage ?
*

Son monde visible est une plaine.
Les maîtres de la plaine possèdent
toutes les pistes de la plaine, tous les grains du sable
et la personne du chroniqueur aussi :
ils l’entravent par ses deux chevilles
chacune liée à une montagne locale orange carrée.
Si le chroniqueur chante l’une et l’autre montagne
en leur inventant des sommets luxuriants
les entraves lui garrottent les chevilles
et ses cordes vocales restent de toute façon en bas.
*

Je voudrais croire qu’il voyage.
Les dessins qu’il me donne sont des plumes,
les chants qu’il me lance sont des os fins d’ailes.
Je veux croire qu’il croit qu’il voyage
même si avec ses ailes il ne peut gagner l’altitude
ni se choisir un cap derrière l’horizon.
*

Chroniqueur immobile b

Le feu ronge ses hanches.
Ses épaules brûlent.
La fumée de ce feu lent
s’en va par là, par le bas du campement,
par la sente des vaches.
*

La parole ronge ses dents.
Ses paupières se collent.
Sa parole cherche les oreilles inconnues,
vous, moi, qui dormons à la belle étoile
derrière le galop peureux de l’horizon.
*

Chroniqueur immobile j

Il ne traverse pas la mer ni le désert.
Il ne voyage pas avec nous.
Il jette ses dés sur un échiquier de basalte qui brûle les yeux.
Il prédit notre mauvais carrefour et notre fertile pacte,
il nous les prophétise peut-être.
Il est traversé par la furie et la verdeur de la vie.
Il tombe dans un dessin carré qu’il fait pour nous.
Il tombe dans une clameur qu’il nous chante
en trépignant sur le sable
puis s’en va dormir derrière le figuier.
*

Chroniqueur immobile c

Parfois le vent se libère et remonte à toute allure
le temps, l’histoire, le fil du récit.
Parfois le vent fait tourner plus vite le jour et la nuit
et même la terre et le cycle perpétuel des images,
des mélodies et des mythes.
Parfois le vent. Parfois.
Lui se tient face au vent jambes écartées,
il donne ses cordes vocales au vent.

La force de migrer prend forme alors.
*

Chroniqueur immobile e

Le vent bondit dans les jambes du cheval.
Le vent rugit dans la proue de la barque
qui claque sur la crête des vagues.
Le vent grimpé sur les épaules des migrants
embarqués en pleine nuit sait traverser la mer.
*

Le chroniqueur ne bouge pas.
Au vent qui bondit vibrent ses cordes vocales.
Avec le vent furieux jouent ses cordes vocales
pour faire sourire le vent
et le rendre encore plus perpétuel,
encore plus étranger.
*

Parcours Nissanata-Koyo 12, 21 février 2009

LA97CF~1

Colline en feu, avec 2 dessins de Soumaïla Goco Tamboura [4]

Livret créé (20 cm x 21, en 3 exemplaires) par Yves Bergeret à Die du 26 au 28 mai 2016, avec, parmi les encres, les gestes de couleur et les collages, deux dessins que Soumaïla Goco Tamboura a faits en juillet 2008 dans le désert au Nord du Mali. 

Si legge tradotto in italiano da Francesco Marotta, poeta, con questo link : 

https://rebstein.wordpress.com/2016/05/31/collina-in-fiamme/

 

fine settimana con angela 004 (1).JPG

 

On ne sait comment prit le feu.

On parle d’un jardinier maladroit,

on évoque un lézard-dragon,

un vent perfide,

un ennemi masqué parmi nous.

*

 

Le feu monta notre pente au galop,

il était un loup noir à vingt poumons.

*

 

On se précipita dans les ravins latéraux

car notre colline allait mourir

et nous avec elle, dans des douleurs égoïstes,

comme toutes nos villes.

*

 

Le feu en un jour brûla toute broussaille.

Hélas aucun Prométhée ne survint.

Les couards s’esquivaient en bluffant.

Le feu fut mon ombre indigne ;

puis il la fit blanche,

mon ombre fut digne.

La chouette affectueuse m’embrassait.

*

 

Le calcaire et le grès souffrirent

dans un rut diabolique.

*

 

Si lâche fut le vent,

si duplice la flamme à l’œil torve

que la colline qui pensait s’affaisser

se redressa. Et se dressa si haut qu’elle épousa

le membre du volcan du milieu des mers.

*

 

Alors les vaches du soleil

sculptèrent la pente.

*

 

Alors un étranger aux talons durs

sortit d’une caverne rouge

et grimpa la pente

par l’envers de la possession.

*

 

Alors un lit de ruisseau

naquit dans ses pas.

 

Alors  personne ne connut si le cours de ce ruisseau

monterait ou descendrait.

*

 

Alors le récit naquit

dans les dures souches

entre les cendres fumantes.

*

2 IMG_3977

3 IMG_3988

4 IMG_3993

5 IMG_3999

6 IMG_4000

*

8 R004-006

[ Soumaïla Goco -en chemise bleue- , captif de Peul, s’adressant en juillet 2003 à des « poseurs de signes » dogon Toro Nomu du village de Koyo, lointain (ici un grand féticheur et deux chanteurs de litanies secrètes de circoncision et d’enterrement, qui ont été mes compagnons de création pendant dix ans) ; ils sont ici assis devant la paroi aux signes peints encore assez visibles, au fond de l’auvent de Komboal Bilgadan ( = « la grotte des signes », dans le dialecte peul de la région), à une heure de marche dans la montagne au dessus du village des captifs de Peul, Nissanata ; Soumaïla Goco essaie avec eux et moi de retrouver le sens oublié et la fonction perdue de ces signes.  YB ]

 

Le Cercle de pierres-paroles, Sicile, 9 mai 2016

Répétition 3

Répétition, une heure avant

Répétition 5

Répétition 6

Si legge in italiano nella seconda parte di questo articolo

Réunis dans un tout nouveau livre bilingue des éditions Algra, avec une version italienne de Francesco Marotta, des cycles de poèmes que j’ai écrits ces quatre dernières années en Sicile, à l’île de La Réunion, à Die et à Paris, ont été présentés le lundi 9 mai au public à Catane : en plein centre de la grande ville portuaire, non loin de la mer qui porte et porte encore les barques des migrants.

Pour lire quelques extraits du livre et le commander chez l’éditeur on peut utiliser ce lien : 

https://rebstein.wordpress.com/2016/05/25/antidoti-2/

 

En reprenant le titre d’un des cycles j’ai intitulé ce livre, Le Cercle de pierres.

Ce cercle existe. Des mains anonymes l’ont créé avec des pierres blanches sur la cendre noire, sur la crête nord dominant Valle del Bove dans le flanc oriental de l’Etna. Ce cercle de pierres surplombe les tresses de coulées de lave sombre qu’émet par violents sursauts le volcan. On marche plusieurs heures, hors tout sentier, pour monter à ce simple cercle. Parfois je dors à la belle étoile près de lui.

 

De la vie simple et tenace ce livre témoigne, par ses poèmes, par ses rebonds, par son élan. De la vie simple, tenace qui ouvre la parole et que la violence, la bêtise, l’oppression féodale ne feront jamais taire. Je dis parfois en public ces poèmes, car cet allant tenace vers l’espace ouvert et vers son oralité  est au cœur de la poésie. J’ai d’abord peint et calligraphié en grand format, toujours dehors, en plein montagne, certains des cycles de poèmes de ce livre. Puis je les ai dits, souvent avec des musiciens, partageant l’élan performatif du geste de liturgie profane qui s’accomplit alors.

01 20160509_185948

02 20160509_181907

 

Je suis heureux que ce livre ait été en premier présenté à Catane, cœur battant de la Sicile, île splendide par sa créativité et ses migrations, île de rencontres et de luttes dures et sourdes. L’éditeur, Alfio Grasso, et les deux directeurs de la collection Ginestra dell’Etna qui publie ces poèmes, Maurizio Cucchi et Antonio di Mauro, nous ont réunis dans l’Auditorium de Camplus d’Aragona.

Antonio Di Mauro et Giovanni Miraglia, préfacier du livre, ont ouvert la manifestation. J’ai un peu parlé, malgré mon italien bancal. J’ai lu des poèmes. Pour cette soirée j’avais peint spécialement six extraits du premier cycle du livre, Falaise, en très grand format.

03 Presentazione ilbro di Yves 048

Carlo Sapuppo, l’ami sculpteur, a dressé une œuvre intense en pierre et fer, Vibrazioni della parola, spazio. Pia Scornavacca, Francesco Gennaro et Antonio Di Mauro ont lu des poèmes du livre en italien.

04 Presentazione ilbro di Yves 009 (1)

05 Presentazione ilbro di Yves 038

06 Presentazione ilbro di Yves 045

Trois migrants du Mali et du Sénégal, Bandiougou Diawara, Séni Diallo et Ali Traoré, arrivés depuis peu en barque, qui sont eux aussi devenus mes compagnons de création en Sicile, sont venus spécialement du centre de l’île où ils vivent actuellement, à Aidone. Nous avons dit le cycle Sang futur, moi en français, eux dans la langue italienne qu’ils ont très vite apprise et aussi en Soninké, en Mandinka et en Bambara : ainsi, par dessus le contrepoint brutal des tresses de la violence, avons-nous tous, amis siciliens et africains et moi, créé un premier cercle extraordinaire de pierres-paroles, un cercle de l’oralité la plus active et de la poésie la plus ouverte.

Yves Bergeret

07 20160509_195627

08 Presentazione ilbro di Yves 017

09 Presentazione ilbro di Yves 026 (1)

10 Presentazione ilbro di Yves 029 (1)

11 Presentazione ilbro di Yves 034 (1)

Il cerchio di pietre-parole

Raccolti in un recentissimo volume bilingue delle Edizioni Algra, tradotti in italiano da Francesco Marotta, alcuni cicli di poemi, scritti negli ultimi quattro anni in Sicilia, nell’Isola della Réunion, a Die in Provenza e a Parigi, sono stati presentati in pubblico lunedì 9 maggio a Catania: nel centro della grande città portuale, non lontano dal mare che porta e ancora porta le barche dei migranti.

Riprendendo il titolo di uno dei cicli, ho chiamato questo libro Il Cerchio di pietre.

Questo cerchio esiste davvero. Mani anonime l’hanno creato con pietre bianche sulla cenere nera sulla cresta nord che domina la Valle del Bove, sul versante orientale dell’Etna. Il cerchio di pietre sovrasta le trecce scure di colate laviche che il vulcano espelle con violente scosse. Ci vogliono parecchie ore di cammino, fuori da qualsiasi sentiero tracciato, per risalire fino a questo semplice cerchio. Mi è capitato talvolta di dormire all’aperto nei suoi paraggi.

Coi suoi poemi, le sue riprese, il suo slancio, questo libro è una testimonianza della vita semplice e tenace – quella che apre la parola e che né violenza, né ottusità, né oppressione feudale metteranno mai a tacere. Mi capita talvolta di leggere questi poemi in pubblico, perché la tensione ostinata verso lo spazio aperto e la sua oralità diffusa è il cuore stesso della poesia. Dapprima ho dipinto e calligrafato, sempre all’aperto, in piena montagna, alcuni cicli di poemi di questo libro; poi li ho detti, spesso accompagnato da musicisti, partecipandone lo slancio performativo del gesto da liturgia profana che solo allora va a realizzarsi compiutamente.

Sono felice che questo libro sia stato presentato in anteprima a Catania, cuore pulsante della Sicilia, splendida isola di creatività e migrazioni, terra di incontri e di lotte dure e sorde. L’editore, Alfio Grasso, e i due direttori della collana Ginestra dell’Etna che ospita questi poemi, Maurizio Cucchi e Antonio di Mauro, ci hanno riuniti nell’Auditorium del Camplus d’Aragona.
Antonio di Mauro e Giovanni Miraglia, prefatore del libro, hanno aperto la manifestazione. Io ho parlato un po’, nonostante il mio italiano zoppicante. Ho letto dei poemi. Per questa serata avevo dipinto appositamente sei estratti del primo ciclo del libro, Falesia, su fogli di grandissimo formato.

Carlo Sapuppo, l’amico scultore, ha realizzato un’opera intensa in pietra e ferro, Vibrazioni della parola, spazio. Pia Scornavacca, Francesco Gennaro e Antonio di Mauro hanno letto in italiano testi tratti dal libro.

Tre migranti provenienti dal Mali e dal Senegal, Bandiougou Diawara, Séni Diallo e Ali Traoré, arrivati da poco in barca e diventati essi stessi miei compagni nel lavoro creativo in Sicilia, sono venuti appositamente dal centro dell’isola dove vivono attualmente, Aidone. Insieme abbiamo detto il ciclo Sangue futuro; io in francese, loro in italiano, lingua che hanno appreso velocemente, e anche in Soninké, in Mandinka e in Bambara: così, al di sopra del contrappunto brutale delle trecce della violenza, tutti noi, io e gli amici siciliani e africani, abbiamo creato un primo cerchio straordinario di pietre-parole, un cerchio dell’oralità la più attiva e della poesia la più aperta.

Traduzione di Francesco Marotta

12 20160509_181448_resized

 

*****

***

*

Ruisseau incrustant, avec Soumaïla Goco [3]

Ruisseau incrustant 1b

Poèmes d’un livret (20 cm de haut par 21 ; en quatre exemplaires) avec chacun onze dessins de Soumaïla Goco Tamboura faits en février 2007 à Nissanata, dans le nord du Mali : Yves Bergeret lui avait donné deux cahiers d’écolier de 48 pages de papier quadrillé avec marge, comme il en demandait sans cesse. Peu de  jours après il les rend au poète, une feuille sur deux étant dessinée. Il s’agit de « génies » invisibles, de tortues sacrées, de grenouilles, de lézards géants, de pintades, d’ânes, de chauves-souris et aussi de signes orthogonaux abstraits qui selon le besoin sont des figurations de parcelle cultivée près d’un puits dans le désert ou d’un jet de cauris pour la divination ; poèmes écrits à Die par Yves Bergeret du 7 au 10 avril 2016, peintures, encres et collages étant faits par lui aussi en même temps.

On peut lire ce cycle de poèmes traduits en italien par le poète Francesco Marotta, et dans une mise en page bilingue qu’il a réalisée, à cette adresse : https://rebstein.files.wordpress.com/2016/04/yves-bergeret-ruisseau-incrustant1.pdf

***

Voici ce que cloué à sa terre lointaine

le chroniqueur nous dit.

Ecoutez-le

car il taille sa pensée dans un matériau

qui entrerait bien dans la carène que nous élaborons.

*

 

« Je suis esclave, dit-il.

Je ne sais même pas de quel maître.

 

Voyager m’est impossible, interdit,

incongru. Je broute ma vie

autour de mon rocher.

*

 

Mon rocher est impossible, interdit,

incongru, invisible. Il est pure mémoire.

J’ignore à qui tient cette mémoire.

Elle est de vous comme de moi.

*

 

Je l’explore et je la dis.

En la disant je lui donne le jour.

Mon beau rocher, tu es vaste et creux

et vibres de ma voix.

*

 

Des esprits effroyables, des génies,

des monstres des divinités sans bouche

habitent les étages intérieurs de mon rocher.

Ma voix les caresse,

ils me concèdent des pactes.

*

 

Aux esprits et aux dieux de mon rocher

je rends visite. Je monte dans ses étages

m’acquittant en péage de chevreaux, de poules,

de certains chants que je rythme

en battant de mes pieds nus la roche écarquillée.

*

 

Mon ascension est mon récit qui va.

Si je grimpe dans le rêve de ma mémoire

je grandis hors esclavage. J’ai assez de vie

pour remonter le cours d’un ruisseau sec

au cœur de mon rocher.

*

 

Vous me suivez vers le haut de mon grand rocher

écoutant le rythme de mes pas sonores

sur les concrétions que laissa l’eau :

nous voilà tous parole, musique et eau.

*

 

Nous voilà tous parole ferme comme roc,

claire musique comme résonance du lit sec du ruisseau,

eau sauvage enfuie comme le cœur libre

qui bat en contrepoint de mon chant.

*

 

L’eau enfuie est légère comme la vie libre

que jamais je ne broute.

Du verbe migrer j’ignore l’usage

mais cherche toujours au cœur de mon rocher

une pierre philosophale.

*

 

Je chante infatigable mon chant minéral

qui dans l’immense roche de ma mémoire

creuse toujours le lit du ruisseau incrustant

qui nous dessine une colonne vertébrale,

creuse colonne nous portant tous

vers l’utopique carène

dans le rond de la mémoire,

dans le mouvant chaos salé. »

*

Ruisseau incrustant 2a

Ruisseau incrustant 3a

Ruisseau incrustant 4a

Ruisseau incrustant 5a

Ruisseau incrustant 6b

Ruisseau incrustant 7c

Ruisseau incrustant 8a

Ruisseau incrustant 9b

Ruisseau incrustant 10b

Ruisseau incrustant 11b

Ruisseau incrustant 12b

Ruisseau incrustant 13a

Ruisseau incrustant 14b

Ruisseau incrustant 15c

Cheval Proue, Poitiers, Baptistère, 20 mars 2016

 

Il s’agit de huit poèmes inédits calligraphiés d’octobre 2015 à mars 2016 ( encre de Chine et acrylique, 200 cm x 75 sur Fabriano 220g ) par Yves Bergeret et dits par lui

avec des interventions en musique contemporaine du violoniste Jean-François Vrod

 ( On consultera son site [concerts, festivals, CD, émissions de France Musique, master class, performances, etc.] : http://www.jf-vrod.com/

Jean-François Vrod et Yves Bergeret ont commencé leur dialogue de création contemporaine dans un festival Musique et Poésie Contemporaines en 2006 à Nicosie, à Chypre, où ils étaient invités ensemble.

 

L’œuvre créée spécialement pour le 20 mars est un nouvel échange avec l’esprit des lieux dans l’orientation délibérée du dialogue avec l’autre, l’étranger, l’homme inattendu, l’homme nouveau. Le Baptistère de Poitiers, le plus ancien édifice bâti (au 4ème siècle) par la chrétienté, est par excellence le lieu du passage et de la transformation. Sur son sol, des sarcophages mérovingiens dont les couvercles relevés et posés contre les murs portent des signes géométriques incisés, signes pour le voyage de l’âme du défunt ; le haut des murs porte des fresques du dixième au douzième siècles sur les thèmes de l’Ascension et de la vie de saint Jean Baptiste, signes posés comme des baumes pour aider au passage de l’âme neuve et du corps neuf.

Au temps contemporain où l’exil des migrants est si grave, l’œuvre du poète et du musicien est l’écho des signes sculptés et des signes peints et dit à son tour la nécessité de l’accueil, de l’audace et de l’écoute de l’autre.

L’œuvre est accueillie par La Maison de la Poésie de Poitiers et la Société des Antiquaires de l’Ouest.

En outre on peut la lire dans une version bilingue, italienne et française, créée par Francesco Marotta, poète et traducteur, en allant à cette adresse : https://rebstein.files.wordpress.com/2016/03/yves-bergeret-cheval-proue2.pdf

On peut également lire l’oeuvre en version bilingue, chinoise et française, créée par Zhang Bo ; cette version se trouve à la fin de cet article, après l’analyse d’Anne Michel. 

IMG_3383

IMG_3380

IMG_3414

 

1

Les rouleaux de l’océan

projettent en l’air les proues des barques,

c’est fureur et c’est guerre.

 

Assis nombreux ils s’agrippent

aux bords et aux bancs des barques

c’est clameurs et éclats.

 

La mort frappe des deux mains,

assis nombreux ils s’ouvrent

dans l’air et dans le corps

des portes et des brèches,

s’y engouffrent

puis remontent hors d’haleine les pentes

de la mémoire et de l’avenir,

l’horizon salé vient se plier

sur leurs genoux.

 

2

Les arbres arrachent leurs racines,

les plient sous les ailes de la colère

et remontent les pentes.

 

Sur l’échine des vents

sont assis sont debout

les héros qui ouvrirent des brèches dans les montagnes

et détachèrent des morceaux de mort et de banquise.

 

Les arbres remontent les pentes

vers l’œil des héros.

 

3

« Je creuse mon berceau dans les montagnes,

dit le vent,

c’est elles qui m’apprennent de quel pas

l’alphabet des images jamais ne se lasse

à descendre remuer la nuit des hommes

pour leur façonner un mythe supportable. »

 

-« Ecoute ma crainte, répond le cheval,

aux cris des assassins je me cabre.
Mais mon bond est le fils de ta vitesse,

ô vent carnassier, ô vent cristallin,

et même là où mon sabot ripa mon bond reprit foi.

Rien ne me lasse, j’emporte mon cavalier

par-dessus des abîmes».

 

La robe du cheval ruisselle de musique, de voix, de chants.

Le cheval est musique, voix, chant.

Cheval vocal chant cheval musique.

 

4

« Entre le vent vif qui creuse le sillage des images

et le cheval aux bonds solaires

je suis le récit,

 

le récit que l’enfant sur son tricycle

tourne devant le palais des meurtriers.

 

La fontaine en son bassin

fredonne mon rire de séparation.

 

J’écarte les poings qui se frappaient,

je reprends les montagnes qui tombent,

je distends les foules qui s’égarent et se piétinent.

 

Je raconte l’itinéraire,

je déroule l’alternance des falaises qui se bloquaient

et la joie du couple dépossédé de ses rages,

je déplie vos phalanges de fer,

je chante ce que j’entends. »

 

5

Les montagnes et les grandes pierres

vont en voyage

en suivant le fil du récit

 

en déroulant le fil du récit

 

celui de la naissance de Vénus dans l’écume sur les galets,

celui d’Ulysse sauvé du naufrage sur la rive de Nausicaa,

celui d’Ali et Séni rescapés à Lampedusa

 

le fil du récit

reprenant à l’envers le vacarme du volcan

et lui créant une mémoire

avec des épisodes tranchants ou tendres

selon la rage ou la pitié des héros

lorsqu’ils ouvrent la bouche, les yeux, le cœur.

 

6

Contre la coque les vagues et le sel

claquent chaque heure plus haut.

Ici le grand récit vient se poser sur les genoux du migrant

assis à la proue de la barque :

le migrant lui parle à l’oreille comme à un cheval.

 

« Tu vois, j’ai le corps trop lourd pour flotter.

Porte-moi, grand récit, jusqu’à l’île utopique,

porte-moi comme dans son bec l’oiseau porte la graine.

Mûrir et mourir dans la terre que je n’ai pas,

cela moulera la phrase de mon destin.

La terre est toujours autre.

J’ai besoin de toi, récit,

comme tu as besoin de mon sang

et de mon courage ivre ».

 

 

7

Le grand récit nous donne nom

puis nous dit

 

puis nous jette aux quatre coins de l’édifice,

dans le courant des quatre fleuves,

dans le chaud et le froid des quatre points cardinaux.

 

Le grand récit délie l’horizon

qui se lovait sur nos genoux,

il bouscule les images car leur beauté était mièvre et sucrée.

 

Il recueille nos épisodes en braille,

nos accidents amers

puis se cabre, se jette dans l’espace

et nous, à cru, agrippés à sa crinière,

l’écoutons, le chantons,

 

chœur de l’espace,

vocalité chorale.

 

Au grand récit je me cogne,

au grand récit je m’entends,

au grand récit je nous connais.

 

8

Le grand récit est le fleuve de l’air

dans le vent sonore aux mille langues.

 

Dans ses jeunes bras le récit prend

le bruit de fond sous la croûte terrestre.
Le bruit de fond prend souffle sur les paroles

et les gestes et les joies et les larmes d’Ulysse, de Rama,

de Roland et de Sindbad, d’Enée et d’Hanuman.

Il n’a pas de fin car chacun lui tresse

épisode et réplique, chacun de nous,

chacun tresse. Chacun creuse à coups de burin sur la pierre

les jambages d’un signe. Pose le baume d’une

peinture. Mille langues, mille signes

qui retombent en feuilles vives ou mortes et créent

des masques bigarrés, fissurés ; des Achille,

des Perceval, des Zidane, des Gilgamesh.

 

Pose ton ocre et ton rouge,

creuse des arcs de cercle,

chacun de tes gestes est le cheval proue qui se cabre,

le cheval qui retourne comme un vêtement passé

le grand récit qui bondit encore encore,

le cheval qui l’emporte dans l’élan actuel de la parole

où la violence et l’ombre ravagent.

Mais récit et parole ne se lassent jamais.

IMG_3481

IMG_3489

IMG_3491

IMG_3494

IMG_3499

IMG_3506

IMG_3509

IMG_3515

IMG_3523

IMG_3527

IMG_3528

IMG_3541

IMG_3553

 

Photographies de Clémence Bergeret

*****

Da Otranto a Poitiers

di Antonio Devicienti

 

poitiers_constantinus

 

Seguo con ammirazione e partecipazione l’attività di Yves Bergeret che non si limita alla scrittura poetica, ma è incontro con le persone, arte figurativa, performance in situ, musica, viaggio, caparbia ricerca del dialogo.
Poitiers, il Baptistère de Saint Jean (la testimonianza cristiana più antica in terra di Francia), il 20 marzo 2016: qui, in quest’ambiente che unisce la propria sacralità alla bellezza dell’architettura e dei suoi affreschi, Yves ha realizzato un atto non solo artistico, ma etico, preparato a lungo in ogni dettaglio e che ha dovuto affrontare e superare anche delle opposizioni d’ispirazione fascista e razzista; ricordo che a Poitiers fu combattuta, il 10 ottobre dell’anno 732, la battaglia che Carlo Martello vinse contro gli Arabi, fermandone l’espansione in Francia, per cui in certi ambienti Poitiers viene usata e abusata come vessillo anti immigrati e anti Islam; Yves, che ha accumulato una lunga esperienza in Mali e che ripetutamente ritorna in Sicilia, ha voluto, con la passione e la veemenza che lo contraddistingue, raccogliere nel Battistero di Poitiers coloro che credono nella forza pacificante della parola e dell’arte.
E io, Salentino, non posso non andare col pensiero alla Cattedrale di Otranto, al pavimento musivo del monaco Pantaleone e alla Cappella dei Martiri: qui, in questo “carrefour des langues et des routes” che desidero sia Via Lepsius, mi piace pensare ad un cammino ideale che leghi Otranto (il punto più orientale d’Italia) a Poitiers, che, portandoci a meditare sugli scontri sanguinosi del passato, ci faccia riflettere senza pregiudizi e con chiarezza su quello che succede ai nostri giorni.

otranto_arturus rex

 

On consultera le blog d’Antonio Devicienti à cette adresse

 https://vialepsius.wordpress.com/

***

 

Une analyse d’Anne Michel

Cher Yves

C’est une dynamique centrée sur la nécessité d’un humanisme solidaire reliée à certains évènements actuels qui préside, pour moi, à cette présentation de vos tableaux et poèmes. On y perçoit aussi, parallèle à cette exigence éthique, le besoin qu’éprouve l’artiste de nouer le contact entre l’oeuvre contemporaine et celle du passé. Ici, se rapprochent deux bords du Temps, l’un aux confins du Moyen-Age, l’autre à ceux du troisième millénaire. Rapprocher, nouer, unir, voici des concepts qui sont des ferments d’évolution essentiels.

L’architecture du Baptistère, bâti au IV siècle, permet d’exposer les tableaux par deux au coeur de ces belles pierres taillées. Rivés aux lignes et aux formes qui courent sur vos panneaux peints, eux-mêmes adossés aux couvercles mis debout des sarcophages, les poèmes calligraphiés semblent danser, chevauchant la peinture dans un tourbillon de mouvements, de zébrures hachées, vibrionnantes, comme la foudre au-dessus de la mer.

Ce remuement coloré des tableaux répondant aux fresques du XIIème siècle m’évoque un grand bouquet de fleurs qui palpite au rez de chaussée tandis que les figures bibliques du haut se pressent sous les voûtes pour fêter l’Ascension et Saint-Jean Baptiste.

Dans leur naïve et touchante raideur, ces silhouettes médiévales ont perduré de siècle en siècle, dominant des assemblées successives de fidèles pour les associer au mariage du Ciel et de la Terre, rêvé par le poète William Blake.

Cette présentation de Cheval Proue, du nom de l’une des figures d’animaux en haut du Baptistère, est une étape importante pour vous, qui vous êtes déjà depuis 1993, également en 2006 dans La Mer parle, soucié du grave problème des migrants, aujourd’hui en situation d’espérer ce que célèbrent ces fresques dédiées à Saint-Jean Baptiste : l’accès à une vie nouvelle, un soutien moral ainsi que le repos pour leurs corps épuisés.

Vos poèmes participent d’une épopée dont les strophes éclatées dénoncent la violence de la traversée sur des barques rudimentaires

Les rouleaux de l’océan

projettent en l’air les proues des barques,

c’est fureur et guerre.

On pense au cri du héros  » Guerra e morte  !  »  dans Le Combat de Tancrède et Clorinde, de Monteverdi.

Une cadence nerveuse emporte dans son rythme impétueux des mots chargés de mémoire collective, nous décrivent ces pauvres êtres fuyant dans l’urgence, l’eau qui piaffe autour des barques, la peur, le désordre et la tension. Les verbes fusent pour empoigner la brutalité de cette cavalcade maritime. Tout se précipite pour évoquer l’urgence d’un exil sauvage : le ciel hostile, la mer et les tragédies du récent passé s’entremêlent en un décor à la Géricault.

Puis voici le Cheval qui bondit et se cabre, symbolisant la révolte devant le fracas d’un monde saisi de folie. Il incarne aussi celle de la création, figure de proue d’un art qui n’est pas seulement au service de la beauté mais aussi, ou même d’abord, à celui de l’humanité.

 » La robe du cheval ruisselle de musique, de voix, de chants

Le cheval est musique, voix, chant.

Cheval vocal chant cheval musique. « 

Enfin, à partir du poème 4, intervient le récit qui, personnifié tel un héros, va tenir le rôle d’un narrateur justicier et chantre de la multiplicité des expériences et de leur partage, récit étymologiquement du verbe réciter, mot-acteur mis en œuvre par le poète, par définition acquis à l’acte de transmission, à l’élargissement de la parole

Le grand récit est le fleuve de l’air

dans le vent sonore aux mille langues.

Anne Michel

 ***

Cheval Proue 船艏马

Yves Bergeret

Traduction en chinois par Zhang Bo

IMG_3390.JPG

 

1

Les rouleaux de l’océan

projettent en l’air les proues des barques,

c’est fureur et c’est guerre.

大洋的巨浪

把舟艏投向空中,

那是狂怒,那是战争。

Assis nombreux ils s’agrippent

aux bords et aux bancs des barques

c’est clameurs et éclats.

大群人坐着他们紧握

舟舷与舱板

那是叫嚷与轰响

La mort frappe des deux mains,

assis nombreux ils s’ouvrent

dans l’air et dans le corps

des portes et des brèches,

s’y engouffrent

puis remontent hors d’haleine les pentes

de la mémoire et de l’avenir,

l’horizon salé vient se plier

sur leurs genoux.

死亡用双手敲击,

大群人坐着他们在空中与体内

为自己开启

城门与豁口,

一拥而入

然后气喘吁吁地爬上

记忆与前途的斜坡,

盐渍的地平线折叠

在他们膝头。

 

2

Les arbres arrachent leurs racines,

les plient sous les ailes de la colère

et remontent les pentes.

树木扯出根茎,

把它们收进愤怒的羽翼

然后爬上斜坡。

Sur l’échine des vents

sont assis sont debout

les héros qui ouvrirent des brèches dans les montagnes

et détachèrent des morceaux de mort et de banquise.

在风的脊梁上

坐着和站着

打开群山豁口的英雄

解开死者与浮冰的碎片

Les arbres remontent les pentes

vers l’œil des héros.

树木爬上斜坡

向着英雄的眼睛

 

3

“ Je creuse mon berceau dans les montagnes,

dit le vent,

c’est elles qui m’apprennent de quel pas

l’alphabet des images jamais ne se lasse

à descendre remuer la nuit des hommes

pour leur façonner un mythe supportable. ”

“我在群山中开凿我的摇篮,”

风说,

“群山教会我图像的语汇

以怎样的步伐永不疲倦地

降落并摇动人类的夜晚

为他们制作一个可堪忍受的神话。”

-“ Ecoute ma crainte, répond le cheval,

aux cris des assassins je me cabre.
Mais mon bond est le fils de ta vitesse,

ô vent carnassier, ô vent cristallin,

et même là où mon sabot ripa mon bond reprit foi.

Rien ne me lasse, j’emporte mon cavalier

par-dessus des abîmes”.

“倾听我的忧虑”,马回应道,

“面对杀人者的叫嚣我挺身直立。

而我的跳跃是你速度的子裔,

哦食肉的风,哦结晶的风,

即使在那里我的马蹄依旧移动我的跳跃重获信仰。

没有什么使我疲倦,我载着我的骑士

狂奔在深渊之上。”

La robe du cheval ruisselle de musique, de voix, de chants.

Le cheval est musique, voix, chant.

Cheval vocal chant cheval musique.

马的皮毛散发出乐,和声,和歌。

马是乐,是声,是歌。

声之马歌唱乐之马。

 

4

“ Entre le vent vif qui creuse le sillage des images

et le cheval aux bonds solaires

je suis le récit,

在开凿着图像尾迹的烈风

与俊马光芒四射的跳跃之间

我是记叙,

le récit que l’enfant sur son tricycle

tourne devant le palais des meurtriers.

关于一个孩子骑着三轮车

在杀人犯的宫殿前打转的记叙。

La fontaine en son bassin

fredonne mon rire de séparation.

水池中的喷泉

哼唱我分离的笑声。

J’écarte les poings qui se frappaient,

je reprends les montagnes qui tombent,

je distends les foules qui s’égarent et se piétinent.

我隔开互相敲打的拳头,

我重建分崩离析的山峦,

我安抚误入歧途和互相践踏的人群。

Je raconte l’itinéraire,

je déroule l’alternance des falaises qui se bloquaient

et la joie du couple dépossédé de ses rages,

je déplie vos phalanges de fer,

je chante ce que j’entends. ”

我讲述旅程

我展开阻塞的峭壁让它们重新交替

还有夫妇间被怒火剥夺的欢喜,

我掰开你们的钢手指,

我歌唱我听到的一切。

 

5

Les montagnes et les grandes pierres

vont en voyage

en suivant le fil du récit

群山与巨石

出发旅行

跟随着记叙的线索

en déroulant le fil du récit

展开着记叙的线索

celui de la naissance de Vénus dans l’écume sur les galets,

celui d’Ulysse sauvé du naufrage sur la rive de Nausicaa,

celui d’Ali et Séni rescapés à Lampedusa

那是关于泡沫中卵石上诞生的维纳斯的记叙

那是关于海岸边被瑙西卡从海难中救起的尤利西斯的记叙,

那是关于在兰帕杜萨岛脱险的阿里和塞尼的记叙

le fil du récit

reprenant à l’envers le vacarme du volcan

et lui créant une mémoire

avec des épisodes tranchants ou tendres

selon la rage ou la pitié des héros

lorsqu’ils ouvrent la bouche, les yeux, le cœur.

记叙的线索

倒诉着火山的吵嚷

为它创造一段记忆

以及锋利或柔和的插曲

依据英雄的怒火或同情

当他们张开嘴,眼与心。

 

6

Contre la coque les vagues et le sel

claquent chaque heure plus haut.

Ici le grand récit vient se poser sur les genoux du migrant

assis à la proue de la barque :

le migrant lui parle à l’oreille comme à un cheval.

抵抗着船身海浪与盐分

劈啪声随着时间愈加轰鸣。

这里伟大的记叙被放进坐在舟艏的

迁移者膝头:

迁移者向它耳语仿佛倚着马颈。

“ Tu vois, j’ai le corps trop lourd pour flotter.

Porte-moi, grand récit, jusqu’à l’île utopique,

porte-moi comme dans son bec l’oiseau porte la graine.

Mûrir et mourir dans la terre que je n’ai pas,

cela moulera la phrase de mon destin.

La terre est toujours autre.

J’ai besoin de toi, récit,

comme tu as besoin de mon sang

et de mon courage ivre ”.

“你看,我的身体对于漂浮来说过于沉重。

承载我吧,伟大的记叙,直到乌托邦的岛屿,

承载我吧,就仿佛鸟儿用它的尖嘴承载种子。

在一块我不曾拥有的土地上成熟并死去,

这将铸造出属于我命运的语句。

土地永远在别处。

我需要你,记叙,

就像你需要我的血液

还有我酒醉的勇气。”

 

7

Le grand récit nous dit

伟大的记叙对我们言说

puis nous jette aux quatre coins de l’édifice,

dans le courant des quatre fleuves,

dans le chaud et le froid des quatre points cardinaux.

然后把我们抛向建筑的四角,

在四条江河的水流中,

在东南西北的冷暖中。

Le grand récit délie l’horizon

qui se lovait sur nos genoux,

il bouscule les images car leur beauté était mièvre et sucrée.

伟大的记叙解开

缠绕在我们膝头的地平线,

它推翻图像因为它们的美造作而甜腻。

Il recueille nos épisodes en braille,

nos accidents amers

puis se cabre, se jette dans l’espace

et nous, à cru, agrippés à sa crinière,

l’écoutons, le chantons,

它收集我们用盲文组成的插曲,

还有我们苦涩的意外

然后挺身直立,抛洒在空间之中

我们径直抓住它的鬃毛,

倾听它,歌唱它。

chœur de l’espace,

vocalité chorale.

空间的齐鸣,

合唱的歌吟。

Au grand récit je me cogne,

au grand récit je m’entends,

au grand récit je nous connais.

向着伟大的记叙我敲击自己,

向着伟大的记叙我听见自己,

向着伟大的记叙我认出我们。

 

8

Le grand récit est le fleuve de l’air

dans le vent sonore aux mille langues.

Dans ses jeunes bras le récit prend

le bruit de fond sous la croûte terrestre.
Le bruit de fond prend souffle sur les paroles

et les gestes et les joies et les cris d’Ulysse, de Rama,

de Roland et de Sindbad, d’Enée et d’Hanuman.

Il n’a pas de fin car chacun lui tresse

épisode et réplique, chacun de nous,

chacun tresse. Creuse à coups de burin sur la pierre

les jambages d’un signe. Pose le baume d’une

peinture. Mille langues, mille signes

qui retombent en feuilles vives ou mortes et créent

des masques bigarrés, fissurés ; des Achille,

des Perceval, des Zidane, des Gilgamesh.

伟大的记叙是一条气流

在千种语言的洪风中。

在它年轻的臂弯里记叙抓住

地壳深处的声响

地心的声响

为尤利西斯、罗摩、罗兰、辛巴达、埃涅阿斯与哈努曼

的气息与动作、喜悦与呼唤带去生命。

它永无止境因为每个人都为它编织着

插曲与对白,我们中的每个人

每个人都在编织。用刻刀在岩石上开凿

字符的部首。抹上颜料的香膏。

一千种语言,一千种符号

重新落下,变成鲜活或枯死的纸页,创造出

遍布五色裂纹的面具:阿喀琉斯的,

帕西瓦里的,齐达内的,吉尔伽美什的。

Pose ton ocre et ton rouge,

creuse des arcs de cercle,

chacun de tes gestes est le cheval proue qui se cabre,

le cheval qui retourne comme un vêtement passé

le grand récit qui bondit encore encore,

le cheval qui l’emporte dans l’élan actuel de la parole

où la violence et l’ombre ravagent.

Mais récit et parole ne se lassent jamais.

抹上你的赭石与鲜红,

开凿圆弧形的图案,

你的每一个动作都是那挺身直立的船艏马,

骏马翻转记叙仿佛反穿一件褪色的衣物

伟大的记叙依然依然在跃起,

骏马承载着它,在暴力与阴影肆虐的

话语当下的冲击中。

但记叙与话语永不停息。

IMG_3454.JPG

 

*****

***

*

Sang futur / L’Étape dans l’île 2, Sicile décembre 2015

01 Installation Berbete 1, Koyo, juillet 2009

Quatre premiers poèmes d’Yves Bergeret issus du séjour sicilien de décembre 2015 se trouvent sur le blog à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/01/10/letape-dans-lile-sicile-decembre-2015/

Ils présentaient en particulier les portraits de deux migrants du Sahel arrivés en barque sur l’île.

Dans ce cycle-ci de brefs poèmes Yves Bergeret dit la rencontre il y a juste un an avec un autre migrant arrivé aussi par barque. Ce cycle-ci de poèmes se lit en italien, traduit par Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.files.wordpress.com/2016/03/yves-bergeret-le-fil-du-rc3a9cit-2015-20161.pdf    et là, à la page 77.

02 Après l'orage, aout 04

03 20150806_190511

Ici, à Aidone, en mars de l’an passé
la brume me prit à la gorge
tandis que par le bas s’enfuyaient
les collines en désordre.
*

La grosse ville, Catane rouillée et salée,
quittée six heures plus tôt
battait ses tambours
à flanc de mer.
Dans ma mémoire
la mer perdait son sel.
*

La brume s’appuyait de toutes ses forces
sur le bourg et se mit à me manger.
Sur sa crête le bourg vide
n’était pas vide.
*

Une poignée de riz en somme,
c’est ce que la brume de toute la mer
savait offrir au bourg,
toutes les portes étaient fermées.
*

Je ne sais qui avait faim.
La faim veillait dans le bourg.
Le bourg avait froid.
*

Mais voilà que au fond d’une boutique
d’une triple salutation à rebond double
des yeux noirs m’ont mangé.
*

Il venait du Mali.
Son nom : Ankindé.
Il avait traversé la mer
dans le plus violent désordre
et laissé sa jeunesse au fond de la brousse,
son sang était futur.
*

La brume le mangeait lui aussi.
Mais lui qui ne savait pas nager
avançait à toute allure sur encore un océan
de fureur et de fourberie qui projetait
les unes contre les autres des personnes
aux bras si maigres
qu’ils crevaient la peau des tambours
et les tympans de la mémoire.
*

Il aurait pu à son tour être ce grand chasseur
que furent ses ancêtres
et s’occuper de remettre des montagnes à l’endroit
et des monstres dans les cages de la beauté.
Mais il veut à toute allure scinder la mer
en deux visages.
*

La brume mange le bourg.
La brume mange tout visage.
La brume mange les deux pommettes.
On ne peut plus fermer les yeux.
*

Tout s’écarte en deux,
la volonté tranche le présent,
entre les deux pommettes
le visage est la brume au futur.
*

Son sang est au futur.
Il n’a pas beaucoup de repli possible,
toute sa fortune tient dans ses poches.
Son sang pâlit dans la brume
qui s’écarte.
*

04 IMG_3245

05 Sicile, décembre 2010 584