Rapport du poète à l’espace

Yves Bergeret, un éveilleur d’espaces

par Jean Teiller

Le vocabulaire de la nature est très présent dans les poèmes d’Yves Bergeret, si bien qu’au premier abord il est parfois considéré comme un poète des grands espaces naturels, comme un simple descripteur de la nature maniant une belle langue. Ceci s’oppose en tout point à la vision qu’Yves Bergeret a de la poésie.

La langue-espace

L’espace témoigne d’un ensemble de signifiés, résultats de l’aménagement et du vécu des hommes. Une simple route, un arbre planté, de vieilles pierres déplacées, une inscription dans la roche sont autant de marques dans l’espace qui illustrent son appropriation par les hommes. Observer l’espace, c’est donc lire le résultat de l’Histoire.

En tant que poète, Yves Bergeret  a également une lecture symbolique de l’espace, qui permet de faire émerger des interprétations de l’espace. Sa lecture dépasse en effet la seule observation des marques : ici il voit dans la montagne la tête d’un esprit, là il se fait surprendre par un vent diabolique, et plus loin il ressent un phénomène géologique comme l’expression d’une vérité. Ceci fait directement écho à une caractéristique humaine : l’homme a sans cesse, à travers le temps, eu une lecture symbolique de l’espace. Les civilisations animistes, notamment, voient dans chaque élément naturel l’expression d’un esprit. Et encore aujourd’hui, même si c’est moins prégnant, l’homme a cette lecture : un enfant qui a peur du noir, une personne qui refuse de passer sous une échelle, ou encore une autre qui garde précieusement un quelconque porte-bonheur sur elle. La religion a par ailleurs incorporé de nombreuses lectures symboliques : voir dans l’actualité des manifestations divines, admirer la nature comme une œuvre d’art créée par Dieu, considérer une difficulté de la vie comme une épreuve que Dieu nous charge de traverser, sont des lectures symboliques que l’on observe régulièrement dans notre société.

Lorsqu’Yves Bergeret observe un espace, il lit donc ces marques et imaginaires possibles du lieu. Ensemble, Yves Bergeret estime que ces éléments s’unissent dans l’expression d’une seule parole, la parole du lieu. Ecrire un poème sur un espace, c’est donc mettre en évidence la signification globale qu’il perçoit. D’où son concept de « langue-espace » qui est l’affirmation qu’un espace exprime une parole intelligible.

Ecrire en espace

Yves Bergeret n’aime pas écrire sous un toit. S’il lui arrive parfois de maturer son poème chez lui, pendant plusieurs jours, l’acte final d’écriture, du choix des mots, se fait toujours dans un espace extérieur, le plus souvent en montagne. Surtout, le poème est fréquemment pensé et écrit d’un bout à l’autre en montagne. La marche est en effet partie intégrante de sa démarche d’écriture. Il gravit la montagne plusieurs heures avant d’écrire, ce qui lui permet de s’immerger dans son matériau, à savoir les signifiés de l’espace.

La marche, en tant qu’exercice physique, conditionne également le poète : à chaque pas supplémentaire il se vide un peu plus l’esprit, se dégage des préoccupations matérielles, et se concentre sur la seule pensée de l’espace. La marche est donc devenue une sorte de rite nécessaire à sa démarche de création.

Puis vient l’arrêt en pleine montagne. Le poète se repose, choisit les mots et écrit le poème. Le poème émerge donc de cette ascension, et de cette immersion dans ce que l’espace lui signifie. Mais pas n’importe quel espace : celui de la montagne.

Le choix de la montagne

La montagne est presque toujours le support de la poésie d’Yves Bergeret. Elle représente un espace dont la parole est dense. En effet, la montagne n’est pas un corps au repos. A travers ses manifestations géologiques, Yves Bergeret voit la montagne en mouvement : l’ascension d’une plaque de roche à la verticale, l’érosion d’un massif par les intempéries etc. Tout ceci est certes le travail de millions d’années, mais Yves Bergeret ressent cette danse de la nature.

Ceci n’implique pas qu’Yves Bergeret se replie sur une poésie de la géologie. Non, comme je le disais plus haut, ce poète lit de manière symbolique les manifestations passées et présentes de la montagne, de telle sorte que ses poèmes rejoignent souvent le ressenti véritable des hommes face à cette montagne, ou réveillent de vieilles croyances. Et qu’importe si cette lecture ne rejoint aucun discours effectif sur la montagne ! Le poème est là pour énoncer des vérités universelles, moulées par l’éthique qu’Yves Bergeret s’est construite.

Par ailleurs, la montagne est rarement un espace sauvage. Les sentiers, anciennes terrasses, arbres plantés, inscriptions dans la roche etc. viennent bien souvent manifester la présence de l’homme, et ainsi nourrir la parole de la montagne.

Le volcan, une montagne tumultueuse

Yves Bergeret aime travailler dans les « lieux de turbulence », comme il les nomme lui-même. Ces lieux sont en effet chargés de signes qui viennent nourrir la langue-espace. Yves Bergeret s’est donc naturellement tourné vers les volcans, théâtre de nombreuses turbulences du fait de leurs éruptions.

Ces vingt dernières années, Yves Bergeret a travaillé sur deux volcans : celui de la Montagne Pelée en Martinique, et celui de l’Etna en Sicile. Ses poèmes présentent les deux volcans comme des lieux à la fois de destruction et de création. Destruction, car à travers les éruptions des hommes meurent, des villes et des forêts disparaissent. Ainsi l’éruption de la Montagne Pelée en 1902, qui anéantit la ville de Saint-Pierre, revient souvent dans les textes d’Yves Bergeret. Mais création aussi, car la cendre et la lave viennent nourrir les sols, et constituent ainsi le terreau d’une nouvelle végétation. Création toujours, lorsque les manifestations du volcan viennent abreuver les croyances des hommes.

L’histoire de ces deux volcans marque différemment les poèmes d’Yves Bergeret. Concernant la Montagne Pelée, le poète insiste notamment sur les violentes éruptions du volcan, et sur le refuge ou le précipice final qu’il a incarné. Il évoque ainsi les Indiens Caraïbes venus se jeter du haut du volcan, choisissant ainsi de fuir le colonisateur français par la mort. De même il évoque les marrons, esclaves noirs en fuite, venus se réfugier et constituer leur rébellion dans les pentes du volcan.

Les trois cycles de poèmes écrits sur l’Etna, quant à eux, traitent essentiellement de la Sicile comme interface entre les civilisations. L’immigré est partout présent, chargé de sa culture et des liens qu’il maintient avec sa terre d’origine. L’immigré ne constitue cependant pas un corps étranger : il nourrit l’île, et devient lui-même un élément à part entière de la culture sicilienne.

Ouvrir la parole

La parole du volcan est ainsi matérialisée dans les poèmes d’Yves Bergeret. Cependant, si le poète cherche à mettre en évidence la parole d’un lieu, c’est pour la faire résonner dans l’esprit des gens, c’est pour la rendre performative.

C’est pourquoi, à mon sens, l’œuvre d’Yves Bergeret atteint son apogée lors des lectures en public. Loin d’adopter une lecture timide, il vit chaque mot, et donne ainsi toute sa force au texte. Surtout, lors de ses lectures, Yves Bergeret présente systématiquement le contexte de création. Il revient sur son ascension de la montagne, sur les personnes qui l’accompagnaient, sur ce qu’il a ressenti et pensé. Il revient ainsi sur la langue-espace observée, et donc sur la formation, ce jour-là, d’une parole. C’est ensuite cette parole, à travers le poème, qu’il incante devant le public.

A ce moment précis, l’esprit de marronnage antillais refait surface, la richesse de l’étranger émerge à nouveau et vient frapper les consciences.

2014

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One response to “Rapport du poète à l’espace”

  1. Antonio Devicienti says :

    Ce blog est une veritable decouverte pour moi et je vous rendrai visite tres souvent; merci de tout votre merveilleux travail et je m’ excuse, mais mon « tablet italien » ne peut pas ecrire les accents de la langue francaise.

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