Cinq toits de chaume : inciser / oindre

A Crest, en aval de Die, je trouve chez un brocanteur professionnel un étonnant tout petit tableau. Crest, lit plus large de la rivière, montagnes déjà un peu lointaines vers l’amont.

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Le poète Francesco Marotta propose ici https://rebstein.wordpress.com/2022/12/31/lo-sguardo-che-ascolta/ sa version italienne de ce poème, en une dynamique fine et claire.

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Regardant cette peinture à l’huile, à la signature illisible, je me rappelle une gravure de Rembrandt, de 1651, 12 cm par 32 : un paysage non sans quelque parenté avec celui de cette petite peinture. Mais l’espace créé par le trait précis et aigu de l’incision du graveur sur sa plaque est complètement différent : trait incisé, incisant, en quelque sorte « éloignateur ».

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Cette petite peinture, au contraire, rapproche ; elle appelle dans une proximité sensible et presque tactile la personne qui la regarde. J’approche mon oreille de la peinture. L’œil écoute. L’oreille voit. Elle voit ceci :

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Il a abaissé le rabat du secrétaire.

Il a choisi parmi les vingt petits tiroirs

juste celui du milieu à gauche.

Il en a démonté le fond biseauté,

treize centimètres sur dix-huit,

y a passé un enduit léger,

a saisi quatre couleurs et ses pinceaux,

a fermé ses yeux.

Et dès que, les yeux clos,

sur ce fond il a commencé à peindre,

il a ouvert le monde.

.

Certains muscles de sa main et de son avant-bras

ont brisé leurs brides,

ont caracolé, se sont cabrés,

ont mêlé mêlé mêlé le brun et l’ocre.

Ses phalanges ont brassé l’air,

ont rompu la torpeur du jardin devant sa chambre,

la somnolence de son plafond.

Tous ainsi, tous l’ont entraîné.

Il glissait dos au sol sans se blesser

et a glissé a glissé dans la rue de terre battue

du village de sa naissance et de sa mort.

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Brune est la terre, brun est le ciel,

brune la ligne des maisons et bruns leurs toits de chaume.

Mais du blanc rend céleste le brun,

rend onctueuse la peinture, souple la peinture,

profuse la peinture qui dresse

sa démesure, sa folle liberté,

et voici cinq pauvres maisons au toit de chaume,

cinq demeures s’éloignant une à une

vers à droite le brouillard brun qui les avale,

monde ocre et brun s’esquivant dans un sourire,

juste un peu d’ombre plus brune

sous le débord des toits, sur un ou deux pans de chaume.

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Sur le petit rectangle de bois

les cinq toits à forte pente rient de la neige,

rient de la terre et du ciel,

rient de la fuite qui court vers la droite

et qui recule le fond, recule, dans des volutes de boue

si ce n’est de terrienne nuée,

recule le doute, la peur,

et jubile sous les doigts du peintre aux yeux clos,

du peintre mort depuis trois siècles.

.

Et voici que sa petite peinture m’apporte cinq vertèbres

de l’homme allongé dans son sommeil,

cinq vertèbres pointant sous le chaume,

dans sa gloire

.

tandis qu’à la première masure par une fenêtre

et par la porte grand ouverte brille un peu de rouge

réincarnant l’homme aux yeux clos

dont en riant mes yeux accueillent

la confiance totale dans la touche de couleur

qui aspire l’infini.

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*

Yves Bergeret

*****

***

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5 réponses à “Cinq toits de chaume : inciser / oindre

  1. Sandrine Péricart dit :

    Le regard porté sur le tableau et l’accueil qui en est fait sont d’une précision et d’une finesse extraordinaires.
    Photos, eau forte, peinture à l’huile, tous les « paysages » renaissent chaque fois qu’on les regarde bien, et chaque fois autrement. Ainsi naît un chœur aux voix multiples.
    Formidable est la recréation des gestes préparatoires du peintre, cette magie par laquelle l’artiste gratte la croûte au dessus du monde. Délicatesse, bonheur, traits de sens profus et profonds, liturgie profane.
    Étonnante aussi est l’utilisation de certains mots de résonance religieuse, comme « céleste » ou « nuée », qui font dialoguer ce peintre à la signature illisible – et c’est bien ainsi- , avec tous ceux qui, bien que répondant aux commandes officielles de l’Église, parvinrent tout de même à exprimer leur propre relation multiforme au monde.
    Le regard qui sait voir restitue sa « gloire » au tableau, et c’est une grande joie !

  2. Colette Klein dit :

    De l’art de peindre ce qui suscite le poème. De l’art de tresser les mots pour donner à voir l’œuvre du peintre.

  3. Michel L: dit :

    Difficile de lire en fermant les yeux, …
    Ce poème nous invite pourtant à visualiser et nous laisser porter, comme le spectateur visualiserait un film. C’est vraiment une belle réussite !
    Merci poète !

  4. Gohin-Chignac dit :

    Une tendre et délicate farandole de mots, de couleurs, de sensations, d’images réelles et rêvées ! La poésie dans son éclatante évidence

Rètroliens / Pings

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