Venise : le bois des carènes & la colline de Montello, par Gianluca Asmundo

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Nous empruntons un sentier qui revient du Claps de la Drôme, là où la rivière plonge dans le chaos rocheux. Nous traversons des bois profonds. Yves Bergeret me dit qu’il existe plusieurs mots français, là où la langue italienne synthétise avec le seul mot albero : aussi bien pour l’essence arboricole que pour le mât d’un navire. Dans notre conversation, fluide comme la rivière, me revient une histoire. Elle nous ramène dans un autre temps et un autre lieu : elle est liée à l’ambivalence de l’arbre en forêt et de l’ “arbre” sur le pont d’un navire. Cette histoire réelle, tout simplement, les lie l’un à l’autre.

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L’espace réel et métaphysique de Venise ne peut être conçu en séparant sa lagune et sa “terre ferme” ; tout au long de sa vie historique, Venise a construit des équilibres entre artificiel et naturel, dans le modelage de l’espace, comme presque aucune autre civilisation : il suffit de penser à la gestion de l’eau douce et de l’eau salée. A cet égard, Venise a toujours été extraordinaire, mais en même temps terrible.

Venise a été incroyablement capable d’équilibrer la protection de l’environnement, pour ses propres besoins, et l’exploitation des ressources naturelles : elle l’a fait dans un équilibre basé sur une vision à grande échelle, avec une capacité de gestion précise et une conception presque utopique. Je vais raconter ce qui s’est fait en un lieu fascinant et peu connu encore aujourd’hui, mais qui illustre fort bien la trajectoire de l’ingéniosité vénitienne.

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Venise a un immense besoin de bois pour se construire, sous sa double forme : celle flottante et navale de la flotte et celle enracinant ses propres îles et bâtiments. Ces derniers reposent sur des pilotis en bois très denses et enchâssés dans la couche géologique du caranto du fond de la lagune. Pour obtenir le bois nécessaire, Venise exploite la vallée du Pô, abattant progressivement les forêts de plaine. Venise tire peut-être le meilleur bois des sommets du Cadore, qui au XVIe siècle sont devenus sa frontière naturelle, et qui délimitent l’espace conceptuel de la dimension territoriale de Venise.

Le déboisement de la plaine, à partir de la seconde moitié du XVe siècle, s’est déroulé parallèlement à l’expansion de Venise vers le continent, créant le « Stato da terra » parallèlement au « Stato da Mar ». Une véritable colonisation agricole et aristocratique s’opère. Elle prend forme dans la « Civilisation des Villas Vénitiennes ». Celles-ci recréent l’espace et en élaborent un récit à travers des images et même des constructions de paysages dans une continuité visuelle entre fresques et paysages réels, mais c’est déjà une autre histoire. Tout cela a des conséquences sur l’érosion des sols de la plaine et sur le danger d’envasement de la lagune et du port, ce qui conduit, au fil des siècles, à l’extraordinaire épopée du déplacement des cours d’eau ; mais ceci est encore une autre histoire, faisant partie à jamais de l’utopie vénitienne du contrôle des ressources et des forces dynamiques de la nature. Et d’ailleurs, en raison de son extrême besoin de bois, Venise n’hésite pas à défricher les îles et les étendues de la côte du Kvarner et de la Dalmatie.

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Mais il y a un endroit, un endroit apparemment petit, isolé et secondaire, où les arbres ne sont pas abattus et où l’environnement est entièrement préservé : le bois de Montello. C’est une colline située entre la ville de Trévise et les Alpes, baignée, caressée et façonnée par la rivière Piave, une colline allongée et émoussée, de formation karstique avec de nombreux gouffres. Elle est isolée dans la plaine presque comme le dos d’une baleine ;  à l’époque dont je parle, elle est couverte d’une forêt de chênes.

C’est un bois crucial pour l’histoire de Venise, même si aujourd’hui c’en est un élément un peu oublié. De là, le bois peut descendre au long de la rivière Piave à travers la plaine. Puis il va au fil des canaux les plus anciens de la lagune, jusqu’à la fondamenta di Barbaria delle tole (qui en vénitien signifie “quai des planches de bois”) à côté de l’Arsenal.

Intouchables, cet espace et ce bois sont très jalousement gardés. Tout l’espace est clôturé. Il est interdit d’y couper des arbres, car ces chênes (en particulier les espèces quercus ilex et quercus ilea) sont très précieux pour Venise : ce sont les bois les plus adaptés – et d’ailleurs entièrement dédiés – à la construction de la flotte militaire de Venise et de ses galères.

Au début du XVIe siècle, Montello devient ainsi une réserve presque sacrée, dans laquelle les arbres ne peuvent être coupés et replantés que pour la construction navale, grâce à une sylviculture attentive aux aspects écologiques pour maintenir un équilibre parfait dans la continuité de la nature. L’espace de Montello est placé sous le contrôle direct du Sénat de la République Sérénissime et des Patrons de l’Arsenal, puis du Conseil des Dix, puis d’une magistrature spéciale appelée” Provveditorato sur le Bois de Montello”. Des décrets sont pris pour le protéger. La peine de mort est même instaurée pour les contrevenants.

Il y a aussi une forêt jumelle avec le même but et les mêmes caractéristiques, mais encore plus oubliée aujourd’hui, qui est située au-delà de la mer et dans les montagnes, à Montona, actuellement appelée Motovun, cachée dans le cœur vert de l’Istrie.

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Les secrets militaires de Venise et de sa flotte n’étaient donc pas seulement cachés à l’intérieur de l’Arsenal, protégé par de hautes murailles infranchissables. Par mesure de précaution envers d’éventuels espions ottomans, même les fenêtres du clocher de S. Pietro di Castello sont murées, de sorte que rien ne puisse être vu de ce qui se passait à l’intérieur de l’Arsenal. L’espace de Montello est lui aussi théoriquement clôturé, quoique de manière modeste. La colline et sa chênaie sont considérées comme un véritable secret militaire délocalisé, loin des regards indiscrets.

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Détail d’une carte du 18ème siècle

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À un moment donné, quelque chose d’ingénieux est également inventé. Les Vénitiens comprennent qu’en suspendant des poids aux branches des chênes dans un système d’équilibrage alterné, ils peuvent modéliser à l’avance les arbres un à un afin qu’ils prennent la forme exacte et presque définitive d’éléments précis de la construction navale, par exemple le bordé : en somme, c’est presque une préfabrication effectuée par extraction à partir du corps même de l’arbre. Un système extraordinaire qui mêle technologie à nature, artifice et domination à sauvegarde et écologie. J’ai trouvé dans des archives un traité dont une page présente des dessins rehaussés à l’aquarelle qui montrent cette pratique fort inventive, cette faculté de prévoir.
Sur Montello, les arbres parlent le langage d’un espace à la fois humain et naturel. Ce langage façonne plastiquement le bois. Une utopie fascinante et peut-être dérangeante, mais aussi un équilibre durable basé sur le respect.

Chênes de Montello à croissance rectifiée pour construction navale (gravure du 17ème siècle, Archives d’Etat de Venise, Provv. Boschi R. II)


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Cette continuité de l’espace et du bois de Montello a duré jusqu’à la chute de la République de Venise. Puis Montello est exploité et divisé en lotissements privés. Des traces de quelques routes survivent encore, comme des sillons dans l’espace : on les appelle « strade di presa » (elles servaient à l’entretien et à l’acheminement du bois). Elles courent perpendiculairement vers le haut de la colline. Aujourd’hui, il reste peu de la forêt de chênes et, à part quelques reliques de végétation, elle a été en grande partie annulée par d’autres utilisations anthropiques aveugles. Ce qui restait de la chênaie a été en grande partie remplacé par d’autres espèces comme le criquet noir, les allochtones et les adventices.
Une exception : un endroit carré presque vierge, parfait et abstrait dans son plan, découpé du côté orographique de la pente, près de Volpago. Ce carré de forêt est occupé par une poudrière stratégiquement située ; elle date de la guerre froide, est aujourd’hui désaffectée mais reste propriété de l’Armée et est inaccessible.
Au-dessus du paysage, la colline, bien que transformée, continue de s’élever et de raconter un espace utopique, celui d’un bois des carènes, un bois-carène.

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Gianluca Asmundo

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( P.S.: Gianluca Asmundo, chercheur,

 a obtenu un doctorat en architecture,

à l’Université d’Architecture de Venise)

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Traduction : YB

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2 réponses à “Venise : le bois des carènes & la colline de Montello, par Gianluca Asmundo”

  1. Sandrine Péricart dit :

    Merci pour cet article extrêmement intéressant et qui donne envie d’en savoir davantage sur Venise.
    J’aime l’aspect très concret de cette « utopie » de la colline de Montello (tout est très bien expliqué), qui fait réfléchir non seulement sur notre rapport à la nature (les croquis qui représentent les arbres infléchis sont extraordinaires), mais qui interroge aussi notre rapport actuel au temps…

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