« Fu de la mer » (Canghai fu 滄海賦) de Pan Yue 潘岳 (247-300), traduction de Lucas Humbert

L’ensemble de cette contribution se lit également en italien grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/06/04/fu-del-mare/

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Lucas Humbert, mail du 30 avril 2022 à YB

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Je vous joins à tout hasard un extrait de fu (ou « rhapsodie ») que j’avais traduit l’an dernier pour les besoins d’un séminaire. Il s’agit de ce fameux genre littéraire apparu sous les Han, un peu avant le début de notre ère, dans cette époque où les lettrés chinois n’avaient que faire de la peinture à l’encre, mais trouvaient dans leur écriture le moyen de s’en procurer la satisfaction esthétique. Cette poésie n’est pas celle qu’on enseigne dans les écoles aujourd’hui, à cause de sa réputation d’illisibilité ; il s’agit là d’un procès injuste, la prosodie des Tang étant bien plus affectée et tortueuse que celle des Han.

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Bien entendu, ce genre n’est pas sorti de nulle part, et la littérature paysagiste a ses racines dans les tout premiers produits de l’art poétique chinois ; mais pour ce qui est de la puissance inventive – qui culmine avec la formation de caractères manifestement improvisés – je crois que l’âge d’or du fu est sans équivalent, puisqu’il sera admis et reconnu de tout un chacun, au cours des dynasties suivantes, qu’on ne crée pas de caractères. Il est vrai que ces hapax d’époque Han ont considérablement compliqué la tâche des lexicographes et grossi le volume des dictionnaires.

« Fu de la mer »

Je m’en étais allé contempler son allure. Or donc, ce n’était que déluge et dérive1, formes tout immergées dans la houle des eaux suspendues à dix mille arpents du sol, qui filaient, en écume, à mille lieues de là2. Cela ne se laissait plus sonder ni embrasser du regard. Pas un lointain qui n’y fût regagné3 ; pas un recoin qui n’y fût bouleversé. Les ruisseaux s’y jetaient en foule, et la myriade des cours d’eau y affluait : cela engouffrait les Trois fleuves, cela accueillait les Quatre torrents4. Les Cinq lacs y étaient reçus comme à l’audience matinale, et les Neuf fleuves comme à celle du soir5. Le ciel couvert devenait-il pluvieux, les nuées faisaient arriver l’averse. Et quand perçait une éclaircie, cela regorgeait de brume dans le soleil éclatant.  […]

滄海賦

徒觀其狀也,則湯湯蕩蕩,瀾漫形沉, 流沫千里,懸水萬丈,
測之莫量其深,望之不見其廣, 無遠不集,靡幽不通,
群谿俱息,萬流來同,
含三河而納四瀆,朝五湖而夕九江, 陰霖則興雲降雨,陽霽則吐霞曜日。[…]

1 Dans le Livre des documents (Shujing 書經), la « Règle de Yao » (Yao dian 堯典) porte les mots suivants : « Le souverain [Yao] dit : Ah ! [Conseillers des] Quatre éminences, le déluge de la crue vient de causer de grands dommages ; les eaux en dérive ont entouré les montagnes et recouvert les collines. » 帝曰:咨!四岳,湯湯洪水方割,蕩蕩懷山襄陵。Cai Chen 蔡沈 (éd.), Shujing jizhuan 書經集傳, Shanghai 上海, Shanghai guji chubanshe 上海古籍出版社, 1987, p. 3. Après quoi les dissyllabes shangshang 湯湯 et dangdang 蕩蕩 ont pu servir, dans la littérature en langue classique, à parler d’eaux incontrôlables ; mais lorsque les souverains, forts de leurs talents hydrauliques, parvenaient à contenir ces eaux, la démesure de ces termes venait rejaillir un peu sur leur majesté. C’est pourquoi, dans le même Livre des documents, le « Grand modèle » (Hongfan 洪範) dit, si nous traduisons littéralement : « La Voie  royale, vaste déluge ! » 王道蕩蕩。Ibid., p. 76.

2 Souvenir du séjour de Confucius aux chutes de Lüliang 呂梁, tel que nous le dépeint le chapitre « Parachever l’existence » (da sheng 達生) du Zhuangzi 莊子 : « Les cascades de Lüliang s’élevaient à trente coudées de hauteur, et répandaient leur écume à quarante lieues de là. » 呂梁懸水三十仞,流沫四十里。Wang Fuzhi 王夫之 (éd.), Zhuangzi jie 莊子解, Pékin, Zhonghua shuju 中華書局, 1981, p. 162.

3 Yuanji 遠集 est une association de morphèmes qui appartient au registre du « Li Sao » 離騷, long poème issu des Élégies de  Chu (Chuci 楚辭) : « Je voudrais séjourner loin et ne pas m’arrêter. » 欲遠集而無所止兮。Hong Xingzu 洪兴祖 (ed.), Chuci buzhu 楚辞补注, Pékin, Zhonghua shuju 中华书局, 2015, p. 26. Dans son sens archaïque, ji 集 signifie « faire halte », mais la glose de Hong Xingzu 洪興祖 (1090-1155) signale une variante de ce passage, qui tient simplement « parvenir » (jin 進) : il faudrait donc comprendre « je voudrais arriver loin ». Nous traduisons le texte de Pan Yue en nous conformant à l’hypothèse d’un souvenir des Élégies de Chu.

4 Sanhe 三河, les « trois fleuves », a des significations toponymiques très diverses, mais ici ces fleuves se confondent au moins en partie avec les « quatre torrents » (sidu 四瀆), à propos desquels nous lisons dans la section aquatique (shi shui 釋水) du Erya 爾雅 : « Les Quatre torrents sont la Rivière [le Yangtsé], la Huai, le Fleuve [Jaune] et le Ji. Tous se jettent dans la mer. » 江、河、淮、濟為四瀆。四瀆者,發源注海者也。Hao Yixing 郝懿行 (éd.), Erya, Guangya, Fangyan, Shiming : Qing shu si zhong hekan 爾雅,  廣雅, 方言,  釋名 : 清疏四種合刊, Shanghai 上海, Shanghai guji chubanshe 上海古籍出版社, 1989, p. 230. Du temps de Pan Yue, il était tout à fait  indiqué d’invoquer ensemble ces quatre cours d’eau dans un texte traitant de la mer, bien qu’à ce jour la Huai se jette dans le Yangzi, et que le Ji, fleuve emblématique de l’actuelle région du Shandong 山東, ait quitté son cours ancien et n’existe plus.

5 Le parallélisme qui rapproche les toponymes de Wuhu 五湖 et de Jiujiang 九江 est ambigu. Le toponyme de Wuhu, les « Cinq lacs », est donné dans les Mémoires historiques (Shiji 史記) comme un autre nom du lac Taihu 太湖. Sima Qian 司馬遷, Shiji 史記, Pékin, Zhonghua shuju 中華書局, 1982, p. 1408. Quant au toponyme de Jiujiang, les « Neuf fleuves », il est attesté à  plusieurs reprises dans le Livre des documents, « Tribut de Yu » (Yu gong 禹貢), sur la région de Jingzhou 荆州. Cai Chen, op. cit., pp. 23-38. Jingzhou, au sein de l’actuel Hubei 湖北, se situe naturellement à bonne distance des  régions côtières, mais ici, l’important est la plénitude numérique symbolisée par le chiffre neuf.

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Lucas Humbert

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3 réponses à “« Fu de la mer » (Canghai fu 滄海賦) de Pan Yue 潘岳 (247-300), traduction de Lucas Humbert”

  1. Jean-François Mathé dit :

    A lire ce beau poème, on comprend que les Han aient préféré l’écriture à la peinture. Quel tableau restituerait la progression de la découverte et en dirait l’ampleur mieux que par ces phrases dont le lexique et la syntaxe donnent la mesure du spectacle, l’épousent? Félicitations au traducteur.

  2. Geneviève Gohin-Chignac dit :

    Double plaisir à la lecture de cette page, celui de la poésie et celui de la découverte d’un genre que sans doute très peu d’occidentaux connaissent.

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