Mots dans la grotte, Sicile 2007- Kiev 2022

Tout cet ensemble, prose et vers, se lit en italien grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2022/03/31/presenza-dellaltro/

*

Sous la cathédrale Sainte Sophie de Kiev, splendeur fondée au onzième siècle, dont les artisans fresquistes ont couvert l’intérieur d’admirables fresques, s’est creusé dans la roche tendre du sol un réseau de catacombes où se conservent les corps de moines de jadis.

Tandis que, ce mois de mars 2022, se précipitant de Russie la violence absurde et répugnante cherche à tout détruire, à humilier quiconque, à asservir chacun.

.

Le 22 août 2007 j’ai écrit à l’encre de Chine les phrases et aphorismes qui suivent. Sur toute sorte de papiers à calligraphie, chinois ou d’Arches ou divers Fabriano, en formats variés au moins A4, que j’ai disposés au sol, sur les parois de la petite grotte Eroa et, suspendus, à son plafond ; le sculpteur sicilien Carlo Sapuppo y a posé ce même jour quelques œuvres en fil de fer.

La forme de cette petite grotte, discrète dans une pente buissonnante de Noto Antica, a été retravaillée au fil des siècles, durant au moins deux millénaires, calcaire ou tuffeau très tendre, carrière peut-être, menu sanctuaire sûrement, aux parois creusées de petites anfractuosités votives dont les stèles animistes ou paléochrétiennes ont peu à peu disparu. La main, espérante à jamais, des tailleurs de cette roche se voit, vivante, partout.

De cette colline se voit la Méditerranée qu’ont héroïquement traversée tant de migrants, réfugiés économiques ou politiques, que tant de violence a martyrisés.

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Hommage soit ici rendu à ceux qui supportent une telle violence,

qui résistent à une telle violence.

*

Parler m’enracine au bout du monde
Parler t’enracine dans mon corps
Parler s’enracine au lointain
Le fond du corps respire à l’horizon

.

Parler ensemence

.
Qui écoute qui ?

.

Tu as traversé la nuit puis la peur puis la nuit
Des abeilles noires naissent sous tes pas
Des syllabes étrangères, des abeilles
Et coule le miel du sens neuf

.

Sécrète le fil du long voyage
Dévide le récit sans frontière
Tends le fil d’or du sens inconnu

Tu vas traverser le brouillard des bruits
Naître dans la vague et la voix
Et trouver au loin ton nom

.

Déroule le chant qui emporte le son et me nomme
Dévide le son qui t’écoute et m’écoute
Tends le bras vers l’épaule encore sans nom

.

Trouve appui au fond des eaux
Au fond de ton torse
Donne le coup de talon qui t’élance à la surface
Qui lance le son
Marche sur l’eau
Frappe en rythme la peau
Danse sur l’eau
Roule sur la peau d’une île à l’autre
Chaque île est un pas que tu danses
Chaque colline un pas qui te remue
Chaque vallée un pas qui t’exclame
Chaque vent un pas qui rebondit sur ta peau

.

Regarde le ciel se courber vers l’étranger
aux longues phrases
Observe le sens qui chemine entre deux torses
Vois ce que mes mains voient dans la nuit
Guette l’étranger, sa parole est d’or

.

Lève le voile sur la mer écarlate
Lève les yeux sur l’émigrant qui nage à ta rencontre
Lève la lampe sur le monde déchiré qui se cache

.

Dis ce que tu vois
L’horizon t’embrasse
Ecoute ce que tu regardes

.

Un pollen d’or brûle devant toi
Tu marches à travers le feu des images sans périr
Mais en naissant à la parole dure qui les jette
sur les bas-côtés

Plisse les yeux, les dieux lointains t’enfantent
Ouvre les yeux sur le ciel orphelin
Lève les yeux sur la montagne future

.

L’image et la parole te regardent
Et te mettent au monde
Ainsi se croisent les regards
Fers croisés à vif
Sur des champs de bataille sans vainqueur
Fers et reflets de fer
Par qui le corps bataille avec la parole
Et la parole avec l’ombre
Or l’ombre n’a pas de son
N’a pas d’écho
N’a pas de nom clair
L’ombre assoiffée supplie la parole de venir
L’ombre aveuglée supplie la parole d’éclairer le monde
La parole qui regarde, yeux grand ouverts,
au coeur de l’ombre.

.

Version italienne du poète Francesco Marotta

.

Parlare mi radica in capo al mondo
Parlare ti radica nel mio corpo
Parlare si radica nel lontano
Il corpo nel profondo respira all’orizzonte

.

Parlare insemina.

.
Chi ascolta chi ?

.

Hai attraversato la notte poi la paura poi la notte
Api nere nascono sotto i tuoi passi
Sillabe straniere, api
E scorre il miele di un senso nuovo

.

Secerni il filo del lungo viaggio
Dipana il racconto senza frontiere
Tendi il filo d’oro del senso sconosciuto

.

Attraverserai la nebbia dei rumori
Nascerai nell’onda e nella voce
E troverai il tuo nome nella lontananza

.

Sciogli il canto che diffonde il suono e mi dà nome
Dipana il suono che ti ascolta e mi ascolta
Tendi il braccio verso la spalla ancora senza nome

.

Appoggiati al fondo delle acque
Al fondo del tuo petto
Datti la spinta che ti proietta in superficie
Che slancia il suono
Cammina sull’acqua
Batti ritmicamente la pelle
Danza sull’acqua
Rotola sulla pelle da un’isola all’altra
Ogni isola è un passo della tua danza
Ogni collina un passo che ti spinge
Ogni valle un passo che ti brama
Ogni vento un passo che rimbalza sulla tua pelle.

.

Guarda il cielo che si curva verso lo straniero
dalle lunghe frasi
Osserva il senso che s’avanza tra due corpi
Vedi quello che le mie mani vedono nella notte
Scruta lo straniero, la sua parola è d’oro

.

Solleva il velo sul mare scarlatto
Alza gli occhi sul migrante che nuota verso te
Alza il lume sul mondo lacerato che si nasconde

.

Dì quello che vedi
L’orizzonte ti abbraccia
Ascolta quello che osservi

.

Un polline d’oro arde davanti a te
Cammini attraverso il fuoco delle immagini senza morire
Ma nascendo alla parola ferma che le getta
ai bordi delle strade

Socchiudi gli occhi, divinità remote ti generano
Apri gli occhi sul cielo orfano
Alza gli occhi sulla montagna futura

.

L’immagine e la parola ti guardano
E ti mettono al mondo
Così s’incontrano gli sguardi
Lame vive che s’incrociano
Su campi di battaglia senza vincitore
Lame e riflessi di lama
Con cui il corpo combatte con la parola
E la parola con l’ombra
Ma l’ombra non ha suono
Non ha eco
Non ha un nome chiaro
L’ombra assetata supplica la parola di venire
L’ombra accecata supplica la parola di rischiarare il mondo
La parola che guarda, a occhi spalancati,
nel cuore dell’ombra

*

Yves Bergeret

*****

***

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5 réponses à “Mots dans la grotte, Sicile 2007- Kiev 2022”

  1. Colette KLEIN dit :

    MERCI !
    En dépit du vœu des poètes, la parole peut-elle enrayer un tel gâchis ?

  2. Geneviève Gohin-Chignac dit :

    Quelle puissance dans la parole ! Et pourtant elle semble si faible face à la violence, la guerre, l’exil. Oui « parler ensemence » ! Mais la parole peut être blessante, meurtrière, faite de mots de haine et de rejet. Celle du poète est de paix, de main tendue, d’écoute. Puisse cette parole là être entendue …

  3. xavier lemaitre dit :

    « J’inonderai le malheur
    De pleurs non retenus,
    Je piétinerai l’oppression
    De mes pieds nus!
    Je serai alors heureux,
    J’aurai une vie prospère,
    Quand mon cœur malheureux
    Sera libre comme l’air. » Taras Chevtchenko KOBZAR

    Ecoute, Regard, Parole, Poème-action

  4. glasmundo dit :

    Hommage soit rendu. Merci.

Rètroliens / Pings

  1. Presenza dell’altro | La dimora del tempo sospeso - 31/03/2022

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