Ouvrir toujours la parole, Haïti, janvier 2002

Cette prose et ces vers se lisent en italien dans une traduction très vivante du poète Francesco Marotta ; et la voici : https://rebstein.wordpress.com/2022/01/22/aprire-sempre-la-parola/

***

La décennie des années 1990 je travaillais très souvent dans les Antilles. La poésie française de France, alors sarclée durement par une râpe d’intellectualisme, m’intéressait peu. Dans ces îles où la mémoire de la déportation esclavagiste reste très vive, où la langue française est renversée, bouleversée, ravivée par le créole, j’allais chercher un autre espace, un autre souffle, une autre créativité. La lecture du Cahier d’un retour au pays natal m’avait persuadé que je les y trouverais. Certes j’ai pu discuter avec Aimé Césaire à Fort-de-France. Mais c’est dans les pentes et sur les cratères des multiples volcans éraillés chaque jour par les alizés et surtout sur le littoral rebelle des îles que je trouvais cette créativité populaire effervescente que j’ai tout de suite admirée ; avec elle et ses « poseurs de signes » j’ai aussitôt cherché et établi dialogue.

Puis en janvier 2002, il y a juste vingt ans, alors que j’avais commencé mes longs séjours dans le sud du Sahara chez des « poseurs de signes » Toro nomu sans écriture, je retournais encore une fois en Haïti. Intense créativité populaire du pays. André Breton, fuyant la France de Vichy, passant là, l’avait humée. Mais surtout Dewitt Peters, un jeune Américain et quelques intellectuels haïtiens y avaient fondé en 1944 le Centre d’Art, fédérant pour la première fois des créateurs populaires, surtout plasticiens. Puis en est issu en 1972 le Mouvement Saint-Soleil, parfois écrit Cinq Soleils, ou Saints Soleils ; je rencontrai Tiga, un des deux fondateurs du Mouvement. Mais surtout j’entreprenais de « poser des signes » avec un créateur de leur deuxième génération, un Nouveau Saint Soleil, Payas, et un peintre un peu plus jeune, indépendant, Jean-Louis Maxan. Ils étaient maçons et charpentiers.

On nous a conduits dans les collines au dessus de Port-au-Prince, à Soissons-la-montagne. Maisonnette frêle, hauts palmiers, chants vivaces d’oiseaux. Nous avons passé la journée à peindre à l’acrylique mots et signes, sur papier chinois et sur carrés de tissu de lin d’un mètre et demi de côté. Une douzaine de personnes, voisins du village, autres artistes peintres, gens d’institutions artistiques privées, nous regardaient faire ; une pause, un déjeuner frugal, en somme un petit paradis terrestre. Mais le soir je dis à Payas et Maxan que cet isolement dans la jolie nature tropicale ne me plaisait pas tout à fait : la langue-espace d’Haïti c’est bel et bien celle de la révolte de libération des esclaves en 1804, celle de Toussaint Louverture, celle des violences du quotidien, de l’émigration en tout péril vers la Floride, celle des rites ardents du vaudou.

Le lendemain nous sommes donc allés travailler dans un lieu infiniment plus vivant, la darse la plus pauvre du port de Port-au-Prince, et là sur le wharf Jérémie, un quai de terre à grand peine retenue par des palplanches. Nous avons été invités à monter sur le pont d’un petit caboteur en bois et à voiles ; accroupis sous la grande bôme, nous avons commencé à créer sur étroit et long format de papier chinois de 135 cm de haut par 30 de large. Tous ces jours-ci Maxan, Payas et moi disions avec nos signes alphabétiques ou graphiques l’esprit de ces lieux, l’humanité de la personne qui vit dans cette boue et cette forêt tropicale ; dans la réminiscence lancinante des ancêtres et dans la vigilance rudoyante des «loas », les « esprits » invisibles du vaudou.

Nous peignons en plein soleil sur le pont du petit bateau. Une vieille femme enjambe le vide entre le wharf et le bateau, s’accroupit à côté de nous, regarde longuement puis conclut en créole que les « loas » sont contents de nous et nous aident de toute leur force.

Soudain des coups de feu. Juste de l’autre côté de la darse. Nombreux. Du quai opposé, entre deux bateaux, un corps tombe dans l’eau. Un de nos accompagnateurs se précipite : « rangez vos affaires, nous partons immédiatement, vite, vite ! » Je réponds non, l’acrylique n’est pas tout à fait sèche. Payas et Maxan s’affairent. Nous montons dans la voiture qui nous avait conduits à ce bateau. J’insiste pour comprendre. En fait un petit cargo venait d’accoster en face et déjà deux gangs se disputaient à coups de feu le rackett sur le déchargement ; on ajoute : « tu es le seul Européen ici ; si les gangsters te voient ils te tuent pour te voler ou t’enlèvent pour te négocier contre rançon ».

La création avec mes amis Maxan et Payas avait été trop brève. Le lendemain matin on nous a conduits auprès de la plus grande galerie d’art du pays. Le séisme de 2010 l’a entièrement détruite. Sans me demander mon accord et par l’entremise de gens peu clairs le patron voulait me voir et surtout que je l’aide, de mon regard et de mes avis, à faire une sélection dans ses réserves pour une exposition, aux Etats-Unis si je me rappelle bien. Sur le parking de la galerie nous sortons de la voiture et gagnons les marches du perron d’entrée. Deux vigiles barrent le passage à Payas et Maxan ; de loin, derrière les vigiles, le galeriste confirme : « ceux-là n’entrent pas ». Je réponds qu’ils sont mes amis. Non !, les vigiles s’opposent absolument. Le galeriste me fait asseoir près de lui dans une salle luxueuse et m’explique qu’il veut mon regard à moi, mais « sûrement pas de ces deux là, ce sont des voyous et des voleurs ». Je répète que ce sont mes amis et informe mon hôte que je lui donne vingt minutes. On me montre en effet vingt tableaux. Je me lève et m’en vais. Parmi eux des tableaux de Payas et de Maxan.

L’après-midi j’insiste pour que notre dialogue de création se poursuive, mais auprès de la mer. Un bar à large terrasse. Un repas tardif de délicieux poissons. Personne au bar et alentours, ce qui m’étonne. Nous créons deux ou quatre (je ne me rappelle plus) poèmes-peintures sur toile enduite. Le lendemain je demande ce qu’était ce bar si étrange, alors que la ville est grouillante. On me dit : c’est le pire bar de la pègre, qui s’y réunit, boit, danse et se bagarre tous les soirs ; mais la vue sur la mer y est remarquable.

*

Une forêt et ses ombres sur la parole

Un vent et ses vingt mains dans la tienne

*

Un arbre et ses racines dans le ciel

Un oiseau et ses ailes dans la mémoire

*

Si près du soleil mon front tremble

Dans quelle eau notre parole a-t-elle perdu son ombre

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L’océan accueille le vent

Le vent renseigne l’île

Tes mots rythment la houle

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Yves Bergeret

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4 réponses à “Ouvrir toujours la parole, Haïti, janvier 2002”

  1. Antonio Devicienti dit :

    J’espère pouvoir lire de nouveaux chapitres de cette histoire vivante de l’art, de la poésie, de l’amitié entre les poseurs de signes.

  2. linette26e9b0bdf480 dit :

    Passionnant !

  3. xavier lemaitre dit :

    Incisives et exclusives, des convoitises ont asservi et colonisé.
    Incisives et exclusives, des convoitises exploitent et paupérisent.
    Mais ici le signe, là le « Loa » sont des glyphes qui font langue commune.
    Voici l’espace du récit lucide et du poème debout, mains tendues, voix qui porte.

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