Mémoire de Sayd Bahodine Majrouh, honneur de l’Afghanistan

Le suicide et le chant

Poésie populaire des femmes pashtounes

L’été 1977 j’organisai une expédition d’alpinisme dans l’Hindou-Kouch, en Afghanistan, seule partie de l’Himalaya non soumise à la mousson. Nous sommes allés sur crêtes et sommets aux confins du Nouristan et de la haute vallée du Panchir. Dans les villages d’altitude et les campements nomades, violence, grandeur et héroïsme fier brillaient partout. (A ce sujet je propose de lire la prose que je viens de donner au PEN Club, en hommage aux femmes et aux hommes de ce pays torturé : Vigoureux Panchir, par Yves Bergeret – Pen Club Français).

Avant de quitter le pays, trop de formalités administratives, en particulier le visa de sortie, nous obligeaient à rester à Kaboul une petite semaine. L’attente de ce visa nous a permis d’aller à Bamyan, dont les talibans n’avaient pas détruit les deux sculptures géantes de Bouddha, et surtout d’aller, sur une colline voisine, au site de Shah-e-Gholghola dont Gengis khan n’avait en 1221 laissé que des ruines après un massacre monstrueusement cruel de la totalité de la population : pour moi ce site ravagé fut l’élan de toute la création à venir, car jamais la parole ne se laisserait tarir même dans les pires répressions. De ces ruines dans le désert minéral d’une beauté incandescente renaîtrait toujours le poème.

Dans les derniers jours à Kaboul j’appris que dans le hall d’un petit hôtel proche de celui, minuscule, où nous logions, un poète afghan dirait le soir ses poèmes. L’interprète de notre expédition, ma compagne et moi nous y rendîmes. La salle était pleine, tout le monde assis à même le sol. Le poète, un homme de la soixantaine en habits traditionnels, était accompagné d’un joueur de tabla et d’un joueur de saaz ; ils étaient assis sur un tapis. D’une voix égale et douce le poète psalmodiait de longs poèmes ; malgré l’interprète je les comprenais mal. Loin d’être des raga indiens ces poèmes semblaient des sortes de récits épiques traversant lentement le rude paysage des hautes vallées du pays. Vers trois heures du matin, le poète s’est arrêté en donnant rendez-vous à son auditoire le lendemain soir. Tous les soirs avant le départ je suis retourné l’écouter. La salle était bondée. J’ai pu acheter une cassette de ses poèmes chantés ; je les ai écoutés pendant des années jusqu’au jour où la cassette, infiniment importante pour moi, a disparu dans les tribulations de la vie. J’ai beau remuer à présent ma mémoire, impossible de retrouver le nom de ce poète.

Il n’y avait pas de doute qu’une voix d’une très haute qualité humaine, musicale et, sans doute, poétique était en résonance avec de très nombreux Afghans, venant de milieux très simples de la ville. Il s’agissait certainement beaucoup plus que d’une simple résonance.

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Neuf mois après les Soviétiques suscitaient à Kaboul un coup d’état puis au bout de quatre mois envahissaient le pays et le ravageaient : ils y restaient dix ans. Un autre poète, d’une grande famille pashtoune aisée et cultivée tant dans les usages pashtouns que dans les usages occidentaux (il avait fait des études supérieures à Montpellier), très apprécié des cercles raffinés, levait sa voix d’homme fier, clair et résistant. Avant d’être contrait à l’exil en 1980 il avait occupé de hautes fonctions, ministre, ambassadeur, gouverneur d’une région, etc.. Mais il était toujours resté attentif, avec la plus décidée indépendance, à la grandeur de la beauté poétique des hommes et femmes de son pays. Il s’appelle Sayd Bahodine Majrouh.

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Contre les Soviétiques il a très activement participé à la résistance depuis Peshawar, au Pakistan, où il a été contraint de s’exiler dès 1980. Il y a fondé en 1981 le Centre Afghan d’Information diffusant des nouvelles précises et vérifiées sur la vie et sur la résistance à l’intérieur du pays occupé. Il a été assassiné la veille même de son soixantième anniversaire, le 11 février 1988. Sans doute par des intégristes religieux en train de radicaliser les camps de réfugiés afghans.

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Il se traduisait lui-même en français, avec l’aide du poète Serge Sautreau. On lit de lui les deux tomes admirables de son Ego-Monstre, d’abord Le voyageur de minuit (1989), puis Le rire des amants (1991), aux éditions Phébus, sortes de livres-miroirs de successions de poèmes et de nouvelles à travers son paysage afghan personnel.

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Je voudrais, au moment des drames afghans de ces semaines-ci, attirer l’attention surtout sur le petit volume qu’il a publié en 1994 chez Gallimard dans la collection Connaissance de l’Orient sous le titre Le suicide et le chant. Sous-titre : Poésie populaire des femmes pashtounes. Sayd Bahodine Majrouh a recueilli des distiques, les  « landay », un de neuf syllabes suivi de un de treize syllabes, improvisés et chantés par les femmes pashtounes à la campagne puis dans les camps de réfugiés, au revers de la tradition machiste la plus dure et la plus méprisante. N’éludant pas le désespoir ces femmes disent entre elles avec une acuité cinglante leur ironie envers « le petit affreux » (l’époux imposé), la rencontre torride et furtive de l’amant, puis l’honneur altier de toute la famille rejetée dans l’exil.

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Ô tombe ruinée, ô briques dispersées, mon bien-aimé n’est plus que poussière

Et le vent de la plaine l’emporte loin de moi.

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J’ai fait un lit de ma poitrine

Et mon amant fourbu suit un long chemin jusqu’à moi.

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Prends-moi d’abord en tes bras, serre-moi,

Après seulement tu pourras te lier à mes cuisses de velours.

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Que peut-il faire d’autre que se conduire en héros ?

Puisque je mets sous sa tête l’oreiller de mes bras blancs.

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Rassemble du bois, fais un grand feu !

Car j’ai coutume de me donner en pleine lumière.

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Mon amour, viens vite le contenter,

L’alezan de mon cœur a rompu toutes brides.

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Va te battre à Kaboul, mon amour,

Pour toi je garderai intacts et mon corps et ma bouche.

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Jeunes gens, défendez-moi, défendez votre honneur !

Mon père est un tyran qui me jette au lit d’un vieillard.

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Tu as mangé ma bouche sans être rassasié,

Idiot, porte-moi sur ton dos, je suis prête à te suivre !

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Mets tes lèvres sur ma bouche,

Comme un sarment de vigne qui se tord sur la terre.

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Fils, si tu désertes notre guerre,

Je maudirai jusqu’au lait de mes seins.

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Cueille des fleurs à poignées,

Je suis un jardin qui sait qu’il t’appartient.

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Dieu, unis-moi à lui, ne serait-ce qu’un instant,

Comme un éclair passager aux bras sombres des nuages.

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Yves Bergeret

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5 réponses à “Mémoire de Sayd Bahodine Majrouh, honneur de l’Afghanistan”

  1. Colette KLEIN dit :

    Très beau ! Bel hommage !

  2. lemaitre xavier dit :

    Gloire aux poétesses pasthounes dont les « landay » distribuent des paires de claques à la bêtise et des couples de caresses à l’amour.
    Liberté chérie!

  3. Hilfiger Nicolas Thibaut dit :

    « Petit affreux », l’époux d’imposition est tourné dans la lettre tel un clown.
    Je visualise d’immenses vacuités-ravages et désespoirs face à l’infinité de fils de sens, de Beauté, de dignité humaine et d’étoiles poétiques. Je joins à mes yeux ma plus profonde tendresse liée à la résistance face aux féroces.

  4. Michel: dit :

    Émotions, … émotion !

  5. Geneviève Gohin-Chignac dit :

    Témoignage poignant. Comment a-t-on pu laisser la barbarie prendre le dessus et détruire les femmes, les hommes, la culture et l’essence même de l’âme afghane ? Je me permets de partager cette page

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