« Vue latérale », de Nicolas Hilfiger, 50 x 50 cm, avril 2021

L’incertaine certitude de l’espace souterrain aveugle sans repaire, on s’assied dans la rame du métro, on est secoué, le bruit secoue, ça bouge, ça va, on sort à la station désirée sans n’avoir rien clarifié des franchissements d’espace probables que l’on a vécus,

la rue, ses bureaux logements boutiques, on marche par les trottoirs, on essaie de s’orienter avec les noms des rues posés sur les plaques bleues aux angles des carrefours, il y a des bruits de moteurs, il y a, il y a,

les codes d’accès, aux codes privés on est initié, on franchit d’autres frontières, d’autres barrages, la porte et la seconde porte s’ouvrent,

l’ascenseur referme sa propre porte, épaisse, on est secoué, un bruit ronfle puis cesse, on sort dans le couloir obscur, on cherche, on sonne à la porte,

la nouvelle porte s’ouvre, un souffle aspire dedans, pénombre à l’entrée, lueur de jour vers le fond là-bas,

un salon bref, englobant, meubles sombres, épais canapé brun, coussins alignés, fauteuil, tous vides, seulement des coussins, quelque conversation à venir un jour au salon resserrée sur un noeud, hibernant tapie en fond de ruche noire, photos au mur, une statuette, un retable de voyage fermé sur lui-même,

ah, l’atelier, le voici, irradié de la lumière du ciel, relevé en pente ascendante vers la lueur aérienne, la table où les tubes et les bocaux de pigments se serrent avant l’embarquement, les pinceaux dressés en bouquets dans des verres, et six bibliothèques en forme de piliers de cathédrale partout, et ses sveltes bibliothèques en forme plutôt de vitraux dont les images proliférantes sont les dos des livres, serrés les uns aux autres sur les étroites étagères, mais chaque vitrail monte, mais chaque vitrail enserre la pensée, enserre ce que fédère la vaste parole, amasse la vaste semence dans le grenier avant l’envol vers une proche semaison,

le chevalet, près de la large fenêtre, sur lui la toile de lin tendue sur son châssis de bois, la toile contrejour carré qui vibre au souffle de la porte qu’en entrant on a ouverte, la toile qui ressent le frisson cyclonique du grand ciel derrière la vitre, qui dresse tamis entre l’entrant et l’appel du large,

Vue latérale, posée sur le chevalet, la tête de profil comme sur une médaille, regarde à la fois le ciel où l’on voguerait et la grotte d’où l’on arrive ; et voici que ce n’est ni le ciel ni la grotte qui comptent, c’est la puissance de la médaille, qui dans le temps commémore et dans l’espace échange,

la fenêtre qu’asperge la lumière, que secoue le chant rauque des grands oiseaux muets voyageant à rebours dans l’âme du ciel, la fenêtre que lave et essuie la rage de la liberté infinie, de la liberté en guerre, en conquête,

le balcon, derrière la vitre que strient les vents et les querelles héroïques de l’espace loin,

l’envol vers l’ouest, vers où propulse le latéral regard de la tête de médaille, de la tête d’icone, l’envol vers les nuées de nuages du soir, vers l’océan, la longue respiration la longue secousse de l’atelier, du corps, de la terre, de la ville, la longue et lente poussée vers le large et son sens dense ruisselant de bonheur,

la figure de la proue oblique vers l’océan, c’est elle qui se tient droite sur le chevalet, accueille, prend par la main et conduit avec sa vue latérale vers la sortie de la grotte, vers le large océanique de la ferveur rugueuse et de la conversation épique, oh, la figure de proue enfle-expire-s’enquiert-conquiert.

Or voici : à gauche de la figure de proue en profil, un violet de Bacon pour un pape de Velasquez, un rideau de velours juste dégrossi qu’on tire,

à droite en bas les flammes terreuses de la robe d’une des Cribleuses de blé de Courbet et de la terre des Glaneuses de Millet, le labeur des travailleuses de Le Nain…

en haut un ciel tendu dans le bleu perpétuel de Piero Della Francesca et le ciel enfle le haut du crâne, porte la courbe aimante du crâne,

et au centre entre le violet, l’ocre et le bleu le vide à emplir,  le vide où souffler, le creux entre trois pôles, mais surtout pas de quatrième point cardinal, car cette tête de profil ce n’est pas une mappemonde, ce n’est pas une carte, c’est humaine tête, c’est-à-dire une voile dans laquelle imminente nécessité est de souffler un souffle de vie.

Souffler sur le profil, sur la voile, sur la figure de la proue de profil, peau-voile disponible car elle est carte marine dont le mouchetis de minuscules croix rouges indique des coordonnées. C’est un masque pour l’envol vers l’aventure océanique de la vie, masque vacant, masque-peau enfilable ajustable sur quel visage

or le tracé circulaire du crâne, pure ligne de destin, trace route maritime, trajet de navire spatial ou marin, ligne continue,

ligne de circularité de la personne, du discours, du récit de la parole

et la ligne peut-être en arche de pont, arche non pas en acier ni en pierre ni en bois mais en cordage de la baume, cordage pour tenir la voile qui dès l’embarquement se gonflera

et la ligne enfle la voile pour la profération de la parole qui va constituer la personne.

Rouge est l’orbite oculaire ; et aussi l’oreille et aussi la bouche. Grosses touches de peinture en train d’être peinte, et non pas à-plat subtil comme là-haut le ciel qui enfle le haut de la voute crânienne ; ce n’est pas du sang, c’est la glaise de la même venue que celle des Glaneuses en bas à droite, c’est le profil qui va s’ensemencer et devenir humaine parole, parole proférée et écoutée, parole dans le prochain réceptacle de la vision, la promesse de parole est vue de profil, Vue latérale.

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Yves Bergeret

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Une réponse à “« Vue latérale », de Nicolas Hilfiger, 50 x 50 cm, avril 2021”

  1. carnetlangueespace dit :

    Nicolas Hilfiger précise que cette peinture est « Huile, aérosols, encre et marqueurs », et du 11 avril 2021.
    YB

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