Malgré les guenilles (2)

La version italienne, d’une vigoureuse beauté, de cette seconde partie du Poema est due au poète Francesco Marotta; elle se lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/13/nonostante-gli-stracci-2/

*

*

Les clefs d’or tintent.

Les unes contre les autres sonnent les pierres.

C’est le vent qui passe.

C’est le souffle intrépide

qui rappelle sans cesse « liberté, liberté »,

« vigilance, résistance ».

Le cèdre torride écarte le froid,

découd toute guenille, éparpille tout entour.

Parle-moi, grand cèdre !

Le vent passe dans tes branches.

Le souffle sent le cèdre.

Le cèdre torride me dit qu’il pousse

de l’autre côté de la mer.

Ai-je assez de force pour aller avec les martinets

à l’autre bout du ciel ?

Ai-je jeté assez d’âneries qui lestaient mon corps ?

Ai-je renié assez de la gloriole

qui a entartré mes os ligneux ?

Battent, battent avec moi

les ailes de vingt compagnons,

nous scindons les airs.

Partout le souffle porte graines du cèdre.

Est-il migrateur qui ne porte ses graines,

graines noires graines blanches

germant dans le souffle ?

*

Au plus près de l’écorce odorante

tourne et tourne le souffle.

Large est le tronc du cèdre, creux et plein est le tronc,

le second souffle du souffle emplit le tronc.

Vide plein le tronc ample du cèdre

enfle et soulève l’air,

enfle et soulève la surface de la mer

tant à midi que la nuit quand toute surface

défaille et disparaît

et que l’isthme de l’amour surgit et disparaît,

alors les deux corps retombent chacun dans son île

et le souffle redevient l’alternée parole

de l’un et de l’autre, inépuisés,

l’alternée parole

qui franchit les espaces, qui enjambe les enclos

où tuent les puants hallebardiers des dogmes.

Les enclos grognent et s’infatuent.

Les enclos achètent et vendent.

Les guenilles singent la parole.

Les breloques marchandent.

Dans ce monde où tout s’achète et se méprise

le plus coupable c’est moi

si un jour je me dessèche d’amertume.

Martinets, donnez-moi un peu d’écorce du cèdre !

Main nue, dépèce le sanglier à nouveau

pour que son sang irradie illumine notre cèdre

et que le souffle de nos os ligneux

claque la porte-aux-guenilles !

assèche la douve-aux-guenilles !

Gibier dans la grotte, pleure et ris !

Dans les gouttes de ton sang miroitent notre refus,

ma colère, mon coup d’éclat et je saute

dans le chant que mes os ligneux

lancent par-dessus toute violence.

*

Mes cheveux sont les courants des rivières.

Mes mèches tremblent dans les nuages hauts.

Les nuages rapides naissent de mon crâne.

L’aller et le retour des marées, le ressac

et la houle, le reflux et la profondeur

de la mer brassent ma toison, ma

chevelure où je ne suis plus rien.

La nuit habite la partie droite de mon front

et ma joue droite ; à mon nez s’appuie l’aube.

Sur ma tempe gauche le jour fait son nid.

Lèvres closes peut-être, c’est sans importance

car le souffle de mes os ligneux

est la parole des femmes, des ancêtres et des hommes

qui me drosse à tout va.

En moi au lieu d’un centre j’ai un pont.

Le souffle de mes os ligneux me drosse

d’une rive de mon corps à l’autre.

Ma foule lutte, corps multiples luttent,

toutes les syllabes de la parole en vrille.

Des chevaux se cabrent,

des hommes tombent du pont.

Les vents et les vagues chassent vers la gauche

les jambes des chevaux et des hommes.

Sanglante bataille, lutte par violence

et cris étouffés, ma peau n’est plus que rides.

Le souffle s’embrouille,

les guenilles poussent dans les fissures,

qui piétine dans mon corps ?

J’entends mon mouvement de foule

et par ici et puis en sens contraire.

Grince et geint l’os ligneux

du monde, le souffle s’éraille.

Mais le cèdre, il rend à la parole le sang,

il ne craque pas

ni ne plient ses branches dorées,

*

Yves Bergeret

*****

***

*

2 réponses à “Malgré les guenilles (2)”

  1. Antonio Devicienti dit :

    Le cèdre et le martinet sont la présence concrète de la parole dans le monde offensé. La vie et la liberté jaillissent si l’on veut descendre aux racines nourrissantes qui nous constituent. C’est le cas de la présence constante de ton écriture, cher Yves.

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