Malgré les guenilles (1)

Poema créé par Yves Bergeret en regardant des dessins qu’Alguima Guindo a tracés à Koyo sur un petit cahier d’écolier en juillet 2006 (certains sont présentés ici) et en illustrant quelques-unes de ses strophes à l’encre de Chine, l’acrylique et avec collages sur diptyque et quadriptyques de Canson Montval 250g, à Die, du 15 novembre au 5 décembre 2020 (à l’arrière-plan des strophes calligraphiées, détails d’un poème-peinture créé avec Alguima Guindo le 26 juillet 2009 à Koyo, Bisi).

Le poète Francesco Marotta a créé une version italienne de ce prologue et de la première partie de ce Poema, dans une splendide langue, puissante, vivace et combattante. Pour lire cette traduction il convient de cliquer sur ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2020/12/07/nonostante-gli-stracci/

*

*

Prologue

Les chiens aboient dans la forêt.

Dans la pente touffue les chiens aboient.

Le gibier pleure dans la grotte.

Au soir tout au fond de la vallée

sous la falaise glacée

elle entre dans le pavillon des chasseurs.

Elle voit.

Ils traînent le cadavre du sanglier

et le pendent tête en bas.

Du cou au sexe ouvrent le corps.

Les viscères dégorgent rouges.

Ainsi jaillit le soleil de la nuit.

*

Le sanglier mort est pendu au nombril du ciel.

De ses pattes dégouline

encore un peu de sang

qui abreuve trois arbres dorés.

Malgré le sang les feuilles des trois arbres meurent.

Brassage d’humus et de sang à l’automne

invoque le cèdre torride.

A ses branches on pendra

des clefs d’or pour ouvrir la mort.

Car gouttes de sang du sanglier

portent semences de lutte et de vision.

Déjà la foule circonscrit sur le sol noir   

une arène. Ceux qui dansent surgissent,

et des actrices, et un chœur.

*

Malgré les guenilles, 1

Pour aller d’une vallée à l’autre

sous les collines sinuent des sentiers souterrains.

Ils se croisent parfois.

Alors leur toute petite lueur intérieure

devient aveuglante.

C’est la lueur aveuglante qui fait pousser

les racines des arbres que sont mes os.

Ils ne sont pas si durs que vous croyez :

ils sont ligneux.

Ils savent même flotter

à la surface des mares profondes

et la nuit à la surface de la mer

quand justement la mer n’a plus de surface

et que tout est obscur ;

alors par le trou de mes os souffle un vent

qui chante. Ce chant c’est moi.

Les branches des arbres tendent les montagnes

dès que je pose les yeux sur leurs pentes têtues ;

en même temps je circule dans leurs profondeurs.

Les rameaux des buissons enflent les collines

dès que je pose les yeux sur leurs mollesses bizarres ;

en même temps je circule dans leurs profondeurs.

Mes os ligneux sont d’un bois très souple et creux.

Soyez doux, soyez soigneux

car je vibre pour un rien.

Ce que je vibre est l’âme parole du monde,

soyez prudents.

*

Avez-vous perçu que la brume c’est moi ?

C’est-à-dire l’haleine et la buée du chant

chanté par mes os.

Je vis à l’aube et un peu après

car les racines m’exsudent.

Je semble n’être plus que ce qui m’entoure

et qui doucement me pousse dans le travers

des pentes et dans le crissement des bourgs .

Je ne suis parfois que ce qui m’entoure

et m’étonne.

Or défaisant à midi la brume, je vois

que sous elle a accouru se ventouser

une bibeloterie grise et puante.

En fait je le vois, je suis double :

à la fois l’illimité noyau,

deux étranges yeux blancs

systole diastole

cri et refus, ou plutôt

mémoire et pensée, ou même

espoir et ténacité

et à la fois tout un bricolage mien alentour

des ceintures, des bretelles, des baudriers,

des bandoulières, des diplômes, des inventaires,

des listes, des licols

qui d’une poigne de fer

se tiennent les uns les autres

Ah, si je m’entoure, je m’essouffle, je m’étouffe.

Je ne suis alors que cadastre du temps et du monde,

des limites et des parcelles, des tiroirs et des placards,

des pâtures et des clôtures.

Devrais-je être ce qui m’entoure,

j’en souffre, c’est poison.

Chaque printemps le tiraillement

entre mes yeux globuleux et mon entour punitif

tire si fort, tire jusqu’au sang…

et je pars, quasi nu bien sûr, enragé,

clandestin s’il le faut,

hypocrite s’il le faut. Ou pudique.

Je traverse de longues contrées plates

et m’arrête peu car leurs habitants m’ennuient.

Pour payer ma pitance je laisse un à un

des lambeaux de mon entour, en troc :

un effilochage de vieux mythe raté, une médaille

de guerrier, une courroie, une chaîne.

Même si ça grésille encore un peu.

Je les jette sans regret,

ces bredouillages de mauvais Massenet.

Car je veux retrouver le chant qui se souffle

par le trou de mes os ligneux,

ce chant que je suis, sans savoir si j’y suis.

Je traverse de très longues contrées salées.

Trop souvent la violence me prive de mon chant

et j’en deviens muet, les yeux encore plus distants.

Je devrais me contenter de mes épluchures,

lambeaux raidis de crasse,

fatuités académiques qui m’abrutissent…

Allez, vous vous y fiez trop vite,

vous vous rassurez en ricanant

mais moi via les sentiers souterrains

je suis déjà soufflé vingt collines plus loin.

La vingt-et-unième se dissout

dans le grand jour éclatant

de l’harmonie du chant à mille mouvements

et son souffle paisible ouvre

tant d’espace entre mon regard devenu bleu

et mon entour devenu pattes noires de cent fourmis,

tant d’espace, tant d’espace que son sang

est la joie de l’aube,

tant d’espace que je suis l’aube.

*

Aisément s’est dissoute la vingt-et-unième.

On m’avait toujours averti qu’elle était pire

que mon entour et qu’elle grinçait et pliait

et geignait, quérant pitié.

Son humeur et son corps étaient de rouille,

d’excréments et de tricheries minables,

en somme une surabondance de hochets,

de grelots et de grotesques récompenses

telles que médailles, prix littéraires, reventes

et autres morsures plus toxiques les unes que les autres.

Je suis l’aube au devant du souffle de mon chant.

Des sentiers sous les vingt collines je débouche.

Je serre la lumière et la vision dans mon souffle.

De mon entour ma mémoire ne convoie

même plus les noms ni les ombres.

Mon souffle ouvre la lumière et la vision.

La vingt-et-unième colline s’émiette

dans le souffle en légers et légers et légers

pigments qui tintent à l’horizon

quand mes os ligneux prennent l’air, prennent vol

et, aspirant les courants ascendants,

renversent l’ordre du monde,

posent les cimes en bas et les caves au zénith

et engagent le grand récit

où le sang ne coagule jamais

mais tisse le libre lien entre tout os ligneux

et tout mot volant heureux dans la paume du ciel,

entre tout os ligneux et le cèdre torride

où le cliquetis des clefs d’or ouvre la mort ;

et libre elle s’en va, battant des ailes,

sans se retourner,

je chante à jamais, je chante.

*

*****

***

*

3 réponses à “Malgré les guenilles (1)”

  1. COLETTE KLEIN dit :

    Deux mots seulement : Puissant et magnifique !

  2. lemaitre xavier dit :

    On lit ici l’affreux euphémisme  » Battue administrative  » qui proscrit la fréquentation de la forêt et fusille d’inoffensifs sangliers.
    Nulle grotte abri.
    Nulle danse réparatrice.
    Nul chœur de femmes consolateur.
    La pellicule de Jean Rouch est noircie et nous ne sommes pas à Koyo.
    Sans proème ni exorde, l’animal n’entend que le feu des armes.
    L’équilibre comptable se substitue à l’harmonie du monde.
    Plus aucun Ulysse ne sera reconnu par sa nourrice Euryclée grâce à une cicatrice (une signature) laissée par un sanglier.

    « Malgré les guenilles 1″ quête active de lumière, de renaissance et de connaissance ; reconvoque l' »os léger ».
    D’abord rhizomes (métaphore philosophique de Deleuze et Guattari), puis rhizostomes de rhizo racine et stoma bouche, ce sont devenus racines qui parlent, méduses qui flottent, étoiles de mer qui volent.
    En partie désabusé, « déguenillé » ; mais pas désenchanté le créateur du Poema délie la parole, délivre le regard, libère l’espace du chant… Un chant orphique… Quel bonheur !

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