Grandes calligraphies du dialogue (2)

Yves Bergeret

le 3 novembre 2020

Ce deuxième article aussi se lit en italien dans une traduction dynamique réalisée par le poète Francesco Marotta. La voici : https://rebstein.wordpress.com/2020/11/04/grandi-calligrafie-del-dialogo-2/

*

En compagnie de Dembo (https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/10/30/grandes-calligraphies-du-dialogue-1/) Belco chante dans la plus haute responsabilité les paroles rituelles de deux passages fondamentaux de l’existence : au moment du voyage de l’esprit hors du corps humain lors de l’enterrement et au moment de la formation du nouveau circoncis. Ce dernier reçoit par les voix gémellées de Dembo et de lui tout le savoir rituel utile à sa vie d’adulte. Cette transmission initiatique dure deux mois, à raison d’un long chant initiatique par soir. Belco et Dembo sont des acteurs essentiels de la permanence temporelle et de la continuité spatiale du monde et de la vie. Ils sont au village les deux seuls acteurs de cette fonction. On se rappelle que la substance-même de la vie et du monde est la parole, selon le peuple Toro nomu. Je renvoie ici à mon livre Le Trait qui nomme.

En saison sèche, de septembre à juin, lorsque s’absente complètement l’eau de la pluie, donc des torrents et des cascades sur leur montagne de grès, espace et temps se distendent cruellement mais toujours pacifiquement. La parole n’est plus fluidement fécondante ; elle nécessite d’être entretenue, agitée, abreuvée, retournée (comme une terre arable) par le Chant nocturne sacré des Femmes aînées sur le « giérin », place centrale du village.

Février 2004, voici cinq ans que nous travaillons ensemble, les six « poseurs de signes » graphiques et moi, qui suis le poseur des lettres alphabétiques de la parole poétique : ensemble sur le même tissu ou le même papier, par l’acte de création en dialogue d’un poème-peinture, nous activons la parole qui en cette saison très aride certes raidit, faute de l’eau pluvieuse, mais sans jamais mourir. On aurait pu croire que la disparition de la pluie distendrait et même fissurerait l’espace. Eh bien non.

Ce 25 février 2004, Belco me montre les pierres lisses et ovales près de la dalle brûlée de soleil où nous allons peindre. « Yves, tu vois ces pierres, la parole ne s’arrête jamais. Tegu dumno abada. La pluie est partie depuis septembre. Nous allons dire comment la parole se concentre ces mois-ci : trouve les mots pour poser ton poème et puis je peindrai après toi ». J’étale une très large feuille à calligraphie, de 150 cm de haut par 96. Contre le vent je leste ses bords avec des petites pierres. Je calligraphie : « Chaque pierre a mangé un morceau du ciel ». Car ces pierres à la si parfaite forme ovale sont la concrétion la plus dense de la parole : comme des perles au fond de quelque océan minéral. Parole, elles vivent. Elles respirent. Elles parlent, par exemple avec Ogo ban, l’ancêtre d’il y a un demi millénaire. Organisme vivant, en saison sèche chaque pierre se nourrit de la fluidité raréfiée de la parole et « mange », oui mange un morceau du ciel. Car le ciel est l’eau future, infimes gouttelettes que dans quatre mois le vent, auxiliaire de la parole, abondera en familles de gouttelettes puis en foules de gouttelettes jusqu’à créer le nuage et le nuage donnera l’eau. En bas de la feuille Belco figure la pierre comme être vivant polychrome ou tendant trois mains pour saisir un peu de ciel ou émettant trois plantes étranges ou émettant l’haleine humide de trois mots.

Mais « en haut » de la feuille Belco trace deux rectangles clos sur eux-mêmes, en rose surligné de rouge. Deux portions de ciel, deux tranches de ciel dont la plus petite enserre un oiseau Je me rappelle la fonction de l’haruspice romain qui d’abord trace dans le ciel un rectangle sacré et qui examine ensuite ce que lui indique le vol des oiseaux entrant dans ce rectangle ou le traversant. Parallèlement, les Toro nomu sont extrêmement attentifs, juste avant la saison des pluies, à l’arrivée de la première grue migratrice qui, en choisissant telle branche de tel arbre au village, désigne si ce n’est décide l’intensité des pluies à venir donc des récoltes : ils appellent cet oiseau quasi prophète Ogo saï.

Entre les deux tranches de ciel Belco figure la lune et une étoile, « signe » déjà classique parmi les signes que peignent les six « poseurs de signes », pour désigner le ciel.

Et je ne serais pas étonné que le rouge qui renforce les deux tranches de ciel ainsi que la grosse pierre en bas soit la marque du sang bénéfique du sacrifice, toujours nécessaire au moins dans la pensée des « poseurs de signes » pour raccorder sans cesse ce qui dans la turbulence du monde pourrait se distendre voire se séparer et, alors, dépérir, car séparé.

*

*

*

« Déploie sur la dalle une seconde feuille, me dit Belco. Nous continuons ».

La nouvelle feuille a le même format. J’y calligraphie, entièrement sur le bord gauche sauf le dernier mot : « Si je dois douter de toi, la montagne recule ». Anecdote quasi insignifiante : il y a quelques jours dans la plaine de sable un homme qui n’était pas du peuple des Toro nomu avait devant nous ironisé sur notre groupe, les « poseurs de signes » et moi. Son motif était obscur, jalousie, zizanie, simple bêtise, je ne sais…Mais tout comme la disparition de la pluie apparemment dessèche le réel au risque, faux, de le fissurer, cette moquerie étrangère aurait pu fissurer notre entente et déstabiliser notre petit « baïlo » (= « groupe de parole » ; je renvoie à nouveau au Trait qui nomme). Mais dans la conception toro nomu du réel, dont la substance est entièrement de la parole, l’espèce humaine est aussi de la parole : elle a pour fonction d’être les « jardiniers de la parole ». Et l’espèce animale, domestique ou sauvage, là-haut dans les rochers du plateau de grès, est constituée d’« auxiliaires des jardiniers de la parole ». Il s’agit bien sûr de la parole claire, stable, fondatrice et unie. Les Toro nomu ne doutent jamais les uns des autres, mais ils sont toujours conscients et respectueux du degré de chacun dans l’initiation à la parole. Le mensonge est inconnu, la fourberie de même ; éventuellement on trébuche par immaturité. La dynamique de parole étant partout en travail et constituant tout, le réel ne se dissocie jamais. Sauf dans la plaine où le grès se délite en sable et où l’espèce humaine souffre dans la violence féodale qu’imposent les maîtres nomades à leurs quantités d’esclaves quasi muets. Mais Belco et moi, les « poseurs de signes » toro nomu et moi poète, nous œuvrons ensemble à la dynamique de la parole que nous re-fécondons sans cesse par l’acte de création des poèmes-peintures ; exactement comme le petit « baïlo » des Femmes aînées chante-danse la liturgie de la parole-cœur du réel certaines nuits de la saison sèche.

Si du doute s’insinue entre nous, c’est que la parole se délite et que la montagne va se déliter en masse sableuse.

Le doute, Belco le figure avec ses lignes de peinture verte. Qu’il rehausse de traits volontairement hésitants de peinture rouge. Le cercle en haut à droite désigne le « giérin », la place du Chant nocturne des Femmes aînées. Elles sont habituellement huit, ici deux fois moins et elles délaissent la moitié inférieure de leur « orchestra » (=«giérin »). A gauche Belco trace le grand tambour rituel, rectangle ici gauchi et aux traits internes irréguliers car peut-être les tendeurs de la peau à battre en rythme se sont détendus.

En bas Belco trace une forme peut-être architecturale qui m’est mal perceptible. Je dirais qu’elle est une montagne en voie de dissociation, les trois quasi rectangles partant chacun de son côté ; les petits cercles rouges sont les paroles-racines dont une des trois montagnes devient pauvre, tandis que les deux autres sont déjà muettes.

Pourtant la force graphique de ce poème-peinture est si précise et si perceptible (la netteté des trois grandes formes tracées par Belco, le rythme des petites et grandes lettres de l’aphorisme poétique) que cette œuvre s’attache à annihiler le doute et en fait un murmure à peine audible derrière l’horizon sur lequel danse le rythme aérien des signes.

*

Les Toro nomu (nomu = les gens / de toro = la pente accidentée de la montagne, où jaillit l’eau de sources rarissimes) parlent le Toro tégu (tégu = la parole, du toro : de la pente fertile voire humide de la montagne). Le Toro tégu est le lien de compréhension, de solidarité et de communication entre les Toro nomu. Le Toro tégu, non écrit, est la vibration sonore de la parole (tégu) qui est en profondeur la substance active du réel. Le Toro tégu est la peau de la parole. Peut-être même l’haleine de la parole.

Le réel est constant et permanent ; sa dynamique animiste, sacrée, visible et invisible, exclut toute séparation et toute rupture de lien. Le réel et donc l’espace sont avant tout perçus tactiles, avant que visuels.

La langue Toro tégu a une expression d’une grande richesse : giro ka. Elle peut se traduire par : devant. Mais elle est composée de giro, qui veut dire l’œil et ka qui veut dire la bouche et qui veut dire aussi, en conséquence dans ce système de pensée et de perception sensible du monde, la porte, c’est-à-dire l’unique ouverture de la maison-corps pour voir, boire le monde et s’en nourrir. Si un Toro nomu me dit « marche giro ka », il me dit « marche vers ce que la bouche de ton œil sent, humecte, lèche, suce, va manger » ; mais je traduis dans ma langue européenne presque dépourvue du sens de la tactilité : « marche devant toi ». S’il me dit « regarde giro ka », il me dit « comprends ce que la bouche de ton œil perçoit, humecte, hume, lèche, baise, mangera peut-être » ; mais je traduis « regarde devant toi » en suscitant une distance entre le regardant et le regardé. Le regardant européen, moulé par deux millénaires et demi d’idéalisme platonicien et par les diverses transcendances qui s’en sont suivies, s’il veut voir de près, louche et voit trouble ou même ne voit rien.

Oui, chaque pierre a mangé un morceau du ciel : elle a si bien regardé ce morceau du ciel, qui est eau de pluie dans un futur assez peu lointain, qu’elle l’a assimilé et bu et digéré et qu’elle a grandi, parole en croissance sans fin.

Yves Bergeret

*****

***

*

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :