Transmission du Stran’ yézidi, avec Hussein Shamo Roto (2)

Yves Bergeret

Cet article, ainsi que l’article précédent sur le Stran’bèg, sont traduits en italien par le poète Francesco Marotta ; ils sont accompagnés d’une introduction historique en italien. On les trouve à cette unique adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/09/30/echi-di-un-genocidio-dimenticato/

Hussein Shamo Roto, jeune auteur-compositeur yézidi que l’on connaît depuis l’article de mi-août dernier ( https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/08/23/chant-poeme-yezidi-a-die-avec-hussein-shamo-roto/ ), vient me rendre visite ce dimanche 27 septembre. Il veut me parler. Il y a cinq jours il m’a dit au téléphone qu’il avait des choses très importantes à m’énoncer. Il est vrai que nous nous étions quittés à la mi-août en nous promettant de poursuivre traduction de ses propres « Poèmes yézidis de haute parole », qu’il appelle ses Stran’, en forme courte, qu’il a déjà composés et qu’il chante dans les réunions yézidies. Mais je perçois qu’il veut parler au-delà de ce projet. Il s’installe devant la grande fresque (on lit en italien ce qu’elle est et dit, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/08/17/una-pittura-murale-a-die/), fresque qu’Hamidou Guindo, de Koyo, a peinte en juin 2005 et où ce dernier transmet la pensée ontologique et éthique de son peuple, les Toro nomu, et où il crée un lien performatif entre la parole en acte de Koyo et celle qu’il perçoit à Die. La coïncidence est particulièrement notable : la tête de Hussein, qui va chanter, se découpe sur la figuration dansante de la mer salée dont les Femmes aînées de Koyo allaient, par un chant nocturne chorégraphié, rendre réelle un mois plus tard l’existence. Palimpseste intense de transmissions que poète je reçois et vous transmets, lectrices et lecteurs, à votre tour.

Nous partageons un bref repas et aussitôt Hussein se saisit de son saaz à trois cordes et chante un Stran’ suivi sans transition d’une chanson rythmée. Puis me redit qu’il a tenu à venir me voir pour me parler. Il a beaucoup réfléchi à la décision qu’ainsi il prenait. Il veut me parler d’un acte de parole et geste qui lui a été décisif à tous points de vue et, dit-il, pour toute sa vie. Et dont il n’a jamais complètement jusqu’ici parlé à personne. Voici cet acte : le 3 août 2014, dès le premier jour du génocide des Yézidis à Sinjar, en Irak, sa famille et lui réussissent à s’échapper. A marche forcée ils gagnent la montagne à dix kilomètres de là, l’atteignent à deux heures du matin, s’y cachent. Survivent. Il a quatorze ans, il est le plus petit de la famille. Il demande à sa mère où est le lit. Frères et sœurs dorment sur des rochers ou à même la terre. Il s’endort sur un rocher. Le froid est glacial, la journée sera torride. Au réveil il rejoint sa mère ; elle est là, à une quinzaine de mètres. Elle pleure. Le voyant elle essuie ses larmes. « Maman, il n’y a pas de petit-déjeuner ». En larmes elle répond : « non, il n’y en a pas ». Il ajoute : « j’avais quatorze ans, je n’y comprenais rien. Un peu plus tard ma mère m’a appelé, m’a bercé dans ses bras, elle m’a dit des paroles entrecoupées de larmes que je me rappelle chaque jour. Je suis en train de créer le Stran’ de ces paroles. Et maintenant j’ai décidé de venir te voir pour te les chanter, dans leur première construction en Stran’. Tu es le premier à les entendre, je veux que cela soit toi. Car j’ai compris après notre première conversation du mois passé que je devais et pouvais enfin construire ce Stran’. Je pourrais l’intituler « conversation avec ma mère » ; mais je crois que le titre sera plutôt : « le bruit/son/murmure qui bourdonne dans mon corps et me réveille sans cesse ». Hussein chante alors l’ébauche très avancée de ce Stran’, splendide, d’une haute et claire noblesse épique, avec un accompagnement raffiné et assez complexe au saaz. Je prends en notes la traduction :

« Mon fils, il y a des gens qui ne nous aiment pas

et qui veulent nous tuer.

Tu as déjà vécu soixante-treize génocides,

le soixante-quatorzième est aujourd’hui.

Tu es là, toujours en vie.

N’oublie jamais que tu es yézidi.

-Maman, oui je sais que je suis fils yézidi de Sinjar,

cela fait des millions d’années

et soixante-quatorze génocides.

Je n’ai jamais oublié ma langue

et jamais je ne l’oublierai.

-Reste toujours yézidi,

n’oublie ni ta culture ni ta religion.

N’oublie pas que tu es toujours seul.

Nous n’avons jamais eu quelqu’un pour nous aider… »

Hussein pose son saaz et sans chanter reprend son récit : « nous sommes restés six jours dans la montagne ; je n’avais que les feuilles des arbres pour manger. J’ai vu les gens qui mourraient de faim ou de soif autour de moi. Ma mère m’a dit : « Mon fils, tu pourras dire tout cela plus tard et surtout ces paroles que je t’ai transmises le premier matin, car moi je vais peut-être mourir ». Hussein ajoute : « Et j’ai décidé de dire maintenant, six ans après, toutes ces paroles de ma mère ». Bouleversé, Hussein observe un très long silence. Puis se lève. Sort un moment dans l’air froid de la ruelle.

Réfugiée comme toute sa famille, la mère d’Hussein vit dans une petite ville à une trentaine de kilomètres en aval d’ici. Hussein vit et travaille à Valence, à soixante kilomètres de Die. « Voici un Stran’ complet, poursuit Hussein. Ce Stran’ pourrait, concède-t-il, s’intituler Portrait de ma mère ; son titre exact est Je me suis réveillé ce matin ». La tonalité est mineure, la relation de l’instrument à la voix est d’une grande délicatesse. La voix, de ténor, paraît juste posée comme un souffle léger sur le sens des mots. La voix est une caresse glissant sur chaque syllabe. Et conclut comme une berceuse, se retirant dans un soupir. 

« Je me suis réveillé ce matin

comme tous les matins.

Elle n’était pas là

elle n’était pas là.

Je t’aime maman

je t’aime maman.

Mes yeux te cherchent

mais tu as disparu.

Je crie le nom de ma mère

mais le son de ma voix ne sort pas.

Maman tu me manques beaucoup dans ce monde.

J’espère te revoir encore une fois,

je me vois comme avant dans tes bras.

Je ne peux remettre le passé au-devant du présent,

tu me manques beaucoup maman.

J’ai vu les jardins pleins de fleurs

mais je n’ai pas vu ma fleur.

J’ai vu les couleurs des fleurs

mais ma fleur n’a pas de couleur.

Les parfums des fleurs me touchaient beaucoup

mais il n’y avait pas le parfum que je cherchais

parce que tu n’étais pas là maman.

Je t’aime maman

je t’aime maman ».

Puis Hussein chante le Stran’, dit-il, de Shabass. Ce titre est en fait le prénom d’un ami très cher de ses frères aînés. Shabass a été tué à Sinjar par une bombe en 2015. Tonalité principalement majeure, les versets alternent en registre de ténor et en registre de baryton, selon qu’il s’agit plutôt de récitatif ou plutôt d’adresse directe au personnage de Shabass ; la pression dramatique est forte, le rythme ferme et allant. En écho lointain mais inversé j’entends la chevauchée du drame, aussi en alternance de récitatif et d’adresse directe, du Roi des Aulnes de Goethe et Schubert.

« Le temps, les jours et les ans

passent, sont passés et tu n’es pas revenu.

J’ai eu besoin de toi

mais tu es toujours absent.

J’ai eu des moments de grand besoin de toi

mais tu n’étais pas là.

J’étais anxieux

mais tu n’étais pas là.

Mon frère, mon ami Shabass

tu es la lumière de mon peuple.

Les étoiles et la lune et le soleil

pleurent sur toi.

Mais voici, montagnes et vallées,

se mettent à verdoyer, elles fleurissent

avec ta voix, avec ta voix.

Une fleur et le jardin fleuri donnent leur parfum.

De tes yeux mariés au parfum des fleurs

naissent les rayons du soleil.

Mon frère, mon ami Shabass

tu es la lumière de mon peuple ».

***

**

*

2 réponses à “Transmission du Stran’ yézidi, avec Hussein Shamo Roto (2)”

  1. vengodalmare dit :

    Quelles délicatesse et profondeur dans la chanson de Hussein Shamo Roto et dans la narration du poète!
    Étonnant comment de simples paroles parviennent à montrer tout le drame du migrant. Admirable la tension émotionnelle créée par le poète qui accueille toute l’humanité blessée,

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