Sortie de terre, de Stéphanie Cailleau

Cette prose se lit en italien dans une traduction italienne dynamique que vient de publier le poète Francesco Marotta à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2020/09/23/uscita-dalla-terra/

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La grotte est lumineuse. Sa voute est blanche. Aux murs sont accolés des pieds et des têtes de lit d’il y a deux siècles, en bois sombre de noyer je crois. Pas de sommier. Les éléments des lits se sont écartés sur les bords de la salle. Au milieu lévitent verticales trois robes vides ; elles gardent la forme des corps. Une quatrième robe, brune, vide aussi, verticale aussi, s’appuie sur le sol ; de l’herbe pousse sur ses épaules et son encolure. Cela se passe dans la Cave viticole Girard à Die, en fait une ancienne draperie, bel espace vouté maintenant voué à des manifestations d’art contemporain.

Les falaises calcaires du flanc sud du Vercors sont toutes proches. Les grottes y foisonnent. A peine de l’autre côté du col du Rousset, principal passage pour accéder aux hauts plateaux depuis Die, dans les bois humides les Résistants avaient organisé un hôpital clandestin pour leurs blessés dans la Grotte de la Luire. Les Nazis l’ont découverte et ont tué sur place dix-sept blessés et soignants, puis ont déporté sept infirmières. Soixante-seize ans après le massacre Stéphanie Cailleau présente son groupe de quatre robes ; elle intitule l’œuvre Sortie de terre.

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Sous le tapis végétal va le travail puissant permanent de l’enfouissement et de la surrection géologiques. Grottes, sédimentations, poussées, contrepoussées. Le tapis végétal est la peau de la vallée et de la montagne. Dans le tapis végétal va le travail puissant permanent de l’enfouissement et de la surrection botaniques, humus, destruction, fermentation, germination, floraison pour la reproduction. Sur les crêtes, par les grottes et les bois vont les femmes et les hommes, attelés tous au travail rude de vivre ; sur leur peau, ils portent la peau du tissu, seconde peau nécessaire tant le travail de vivre rabote la peau du corps. Stéphanie Cailleau choisit quatre robes de coton imprimé, précisément aux motifs simples de fleurs. Elle les renforce de coutures en polyester. Puis les enterre entre trois et huit semaines dans des bacs en extérieur avec du terreau de la déchetterie de Die mêlé à du compost, parfois à de l’humus des sous-bois du Diois. Tel un corps enterré, le coton se décompose. L’artiste exhume les robes, rince ce qu’il en reste puis à nouveau les enfouit dans d’autres bacs en intérieur, terreau sur le dessus, en ajoutant des graines de blé. Le blé s’enracine à partir des fonds des bacs. Puis elle exhume une seconde fois les robes transformées.

C’est ainsi que Stéphanie Cailleau s’appelle aussi Cérès ou Déméter ; elle enfouit non pas vraiment quatre femmes, dans leurs simples robes d’appel floral à résurger, mais leurs linceuls moulés sur le vide des corps absents et dont l’image, la fleur à foison, clame à loisir la volonté de vivre, de fleurir, d’égrener, d’ensemencer. Or les quatre bouches absentes, que durent emplir terre et humus, ne clament rien, sont inaudibles. Stéphanie Cailleau, d’un geste divin, restaure la clameur étouffée et la parole par la graine du blé. Germant, développant racines et brins, le blé redonne fermeté à la robe, lui redonne corps, c’est bien le mot. Lui redonne vie.

C’est alors que se dressent, presque seules et sans la main de l’artiste, non pas les quatre hautes marionnettes que cette main manipulerait, mais quatre êtres majestueux, quatre femmes présentes-absentes, quatre corps sans tête ; voilà en pleine présence la Sortie de terre, comme la résurrection des morts le jour du jugement dernier à la base du tympan roman de la cathédrale d’Autun. La personne humaine est fragile, d’une matérialité friable mais elle renaît sans cesse car le geste conscient d’enfouir et de semer le blé comme une parole indestructible, imputrescible est d’une fermeté définitive. Démiurgique.

Or la quatrième robe ne lévite pas. Elle se dresse du sol, phalliquement comme un champignon vigoureux ; et si vivace que, grâce à un second geste démiurgique volontaire de Stéphanie Cailleau, cette robe brune et lourde comme une bure porte à son encolure et à ses épaules de drus et vivaces brins d’herbe verte. La quatrième robe vient certes d’un même terreau, mais voici que son aura est mythe et profondeur. Profondeur fauve et rauque. Difficile de décider qui elle est. Une cendrillon… l’esclave des trois anges qui lévitent à côté, la mère fourbue des trois filles volant extatiques, la conscience terrienne du triple battement d’ailes insonores qui propulse les absentes dans une éternité impudique ? la source même de la vie, la source herbeuse et saline où se décompose et se recompose la parole féminine qui chante le monde et lui donne forme…

Les quatre robes sont pleines de vide, sont pleines d’attente, de refus et de repli, sont pleines d’élan et de questions : plénitudes-vides chaque fois paradoxales, voire provocantes car follement mouvantes et inachevées ; nous qui entrons dans la salle voutée nous voici saisis par les questions murmurées et lancinantes. Stéphanie Cailleau ne nous donne pas ici une œuvre à contempler ; elle nous dresse, du sol jusqu’au vide à mi-hauteur de la voûte, une dramaturgie profondément humaine où Cassandre nous interroge en fermant ses yeux, déjà tuée par Clytemnestre ; mais la femme-devin nous interroge de toutes les fibres de sa peau végétale – une dramaturgie où les trois Dames de la Flûte enchantée attendent nos répliques, où les Erynies d’Eschyle acceptent de s’apaiser et de renaître en Euménides, où les grandes Résistantes, les grandes Vigilantes nous murmurent avec certitude et confiance : « allez, maintenant, dans notre époque où la parole pourrait s’affaisser sous les coups de la violence, il est grand temps qu’en répliques alternées nous parlions et dialoguions».

Depuis un sol minéral, avec le matériau pérenne de la pierre claire, les Korè grecques du -6ème siècle dressent la certitude apollinienne de l’équilibre du cosmos ; sur le drapé régulier et rythmé comme les vagues de la mer calme, régulier et rythmé comme le déroulé des heures du jour et de la nuit, repose le cou puissant, se dresse droite la tête aux nattes symétriques abondantes, se dresse la tête immobile dont les larges yeux apaisent toute inquiétude et apprennent à mourir heureux.

Les sculptures du portail royal ouest de la cathédrale de Chartres, du douzième siècle, étirent verticalement les drapés de l’aube du chant polyphonique de Pérotin et de l’Ecole Notre-Dame, pour porter une foi où la foule pieuse inindividuée se réunit sous l’égide d’un seul et même élan rythmé de la pierre ascensionnelle ; mais l’étirement de la figuration humaine tant dans les visages que dans les irréalistes drapés manifeste avec autant de force la jubilation peut-être même narquoise des tailleurs de pierre, l’indépendance rustique de la virtuosité des artisans.

La Sortie de terre de Stéphanie Cailleau pose les mêmes questions centrales : que dire de la personne humaine, que montrer de la femme qui ici sombre jaillit du sol et là aérienne danse trois fois en tressages de fleurs fanées revigorées ? La personne humaine de notre temps occidental est un vide, son corps n’a pour intériorité que l’air qui souffle et passe, visité d’une lumière hésitante et secrète, hésitante du peu de secret que l’intériorité enfuie lui a laissé. La personne moderne est féminine, elle se regroupe, se rétrécit, se réfugie et finalement renaît dans une peau végétale en devenir, putrescible et inépuisablement renaissant, une peau constamment entremêlée de fils de vie et de mort, apparence complexe et non essentialiste dans une société du spectacle où la fluidité enragée des apparences gesticule. Mais Stéphanie Cailleau, à mon avis, n’a ni le désespoir ni le ricanement d’une nihiliste. Car la femme qu’elle rythme en quatre peaux végétales et tissées est la parole en appel, la réplique primordiale qui appelle, qui élance, qui initie la dramaturgie contemporaine où rien n’est acquis ni assuré d’avance mais où, oui, il est grand temps que nous parlions et dialoguions.

Yves Bergeret

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Rètroliens / Pings

  1. Uscita dalla terra | La dimora del tempo sospeso - 23/09/2020

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