Chant-poème yézidi, à Die, avec Hussein Shamo Roto (1)

Yves Bergeret

Dans les rues médiévales de Die je salue depuis juin à plusieurs reprises un homme de la quarantaine. D’une grande courtoisie, peut-être étranger. Fin juillet passant par une ruelle toute proche de chez moi, je le vois à la fenêtre d’une haute maison. Je le salue à nouveau. Il me répond « Monsieur, montez boire le café avec nous ». Par discrétion je refuse. Il insiste plusieurs fois. Je monte au deuxième étage. La conversation n’est pas très facile : il est un réfugié yézidi, il vit ici depuis un an et demi avec sa femme et leurs neuf enfants. Leur hospitalité est très attentionnée. Leurs enfants parlent bien le français. Leur peuple, assez minoritaire, vit en terres syriennes, irakiennes, kurdes et même un peu au-delà. Sa culture est au moins bi-millénaire ; on lui trouve parfois des parentés avec le zoroastrisme iranien. Leur peuple a été horriblement persécuté par le soi-disant Etat Islamique, jusqu’à des massacres effroyables dans et autour de la ville de Sinjar du 3 au 14 août 2014. Avec une partie de la population, la famille de mes voisins a réussi, totalement démunie, à se réfugier dans la montagne proche. Puis allant de camp en camp elle s’est finalement installée à Die, aidée par le REDAR, une association locale d’aide aux réfugiés. Trois autres familles, apparentées, sont installées dans la vallée de la Drôme ; d’autres familles se sont installées dans la région parisienne.

Je dis à mes hôtes combien je suis honoré d’être reçu par eux. Ils me demandent qui je suis. Je le leur dis et ajoute combien je serais heureux d’entendre un de leurs poèmes de et dans leur langue, que je ne connais pas du tout. Surprise : le ton change, l’atmosphère prend une certaine gravité. Mais le mot « poème » fait difficulté ; les enfants, pourtant scolarisés, de l’école élémentaire au lycée, ont de la peine à cerner le mot ou, plus exactement je crois, à le faire passer en kurmanji, la langue yézidie. Quelque chose d’important sans doute est à ce moment-là en jeu et l’usage français actuel du mot « poème », comme texte écrit souvent raffiné, sentimental ou élitiste, solitaire voire mélancolique, ne trouve pas d’équivalent en kurmanji. La famille discute d’abondance ; soudain la mère, si je me rappelle bien, dit « oui, il y a un mot et nous allons appeler notre neveu, qui vit en aval dans la vallée ; il est poète-chanteur, c’est très particulier. Attendez, voici sur Youtube, c’est lui :  il chante son poème, un poème ne peut qu’être chanté ». La famille me promet de me faire signe dès que le neveu viendra chez elle.

Hier la famille m’appelle « venez vite, le neveu est à la maison ». Un curieux hasard veut que ma propre famille soit partie deux heures avant. Salutations, très chaleureuses, café, friandises préparées par la mère et nous entrons presqu’aussitôt dans le vif du sujet. Le neveu, Hussein Shamo Roto, très jeune, né en 1999 dit-il, a trouvé un métier de haute technicité à Valence. Il est devenu un poète-chanteur déjà reconnu dans la diaspora yézidie en France. Il dit très précisément les mots que voici : « déjà, à Guébê, mon bourg près de Sinjar, j’aimais jouer un peu de musique avec les amis de mon âge. Après les persécutions horribles, arrivé en France j’ai été requis par la parole chantée. La douleur de mon cœur était telle que j’ai décidé d’apprendre à jouer du saaz (l’instrument à cordes au très long manche) ; j’en ai acheté un en Allemagne et j’ai créé et chanté en premier ce poème Réveille-toi, mon peuple. Je vais te le chanter. »

Je lui demande comment s’appelle en kurmanji ce qu’il est et ce qu’il fait ; toute la famille et lui m’expliquent qu’un seul et même mot répond à ma double question : Stran’-bèj. Ils m’expliquent que le stran’ est la haute parole et bèj est l’acte de dire-chanter. Le poète est plus exactement le « psalmodieur de la haute parole » ; il est très respecté et même admiré par tous les Yézidis car, dit Hussein, « il n’invente rien mais met dans le chant qu’il profère, soutenu par le saaz – qui, dit-il, est sa deuxième voix-, les événements très importants de la communauté. Tous le respectent car il révèle la réalité par et dans le chant ». Lui, Hussein, se considère comme un encore très jeune stran’-bèj. Mais il s’est déjà constitué un répertoire mémoriel, sans partition ni texte écrit, d’une quinzaine de pièces ; il les chante dans les fêtes yézidis. Les premiers temps il lui arrivait de pleurer en chantant certains versets.

Depuis des siècles des stran’-bèj chantent en très longs récits, d’une bonne heure, les actions graves et profondes de ce peuple ; je demande si le mot épopée conviendrait et les enfants les plus âgés, qui sont au lycée, me répondent que oui. Hussein précise que lui préfère créer des stran’-bèj courts car la capacité actuelle d’écoute s’est beaucoup rétrécie ; il veut que le public européen arrive à entendre ce que le stran’-bèj transmet du monde yézidi. La haute parole, épique ou plus brève, ne peut qu’être chantée ; les paroles d’autres statuts peuvent être parlées. Le chant du stran’-bèj sublime tout pour tout un peuple.

Voici donc une des plus hautes et profondes fonctions de la poésie, tel l’aède homérique, tel le chaman yakoute, tel le groupe des Femmes qui chantent à Koyo. Voici donc cette parole performative, quasi liturgique et sans aucun égocentrisme, qui fédère et refonde une communauté dans son ensemble. Je montre à Hussein la photo du dessin de Soumaïla Goco Tamboura que j’ai présentée dans l’article précédent de ce blog ; il me répond aussitôt que ce dessin lui « parle » et qu’il « entend très nettement les paroles de celui-ci ». Car ce dessin vit et surtout agit au cœur de la parole et de la pensée animistes responsables, de même que vit et agit toute la conversation de cette après-midi dans la maison de la famille Roto.

Hussein chante le poème qu’il a annoncé. Le mode est généralement mineur, la formulation vocale et instrumentale est d’un haut raffinement et me rappelle certaines litanies que, à l’occasion d’une expédition d’alpinisme, j’ai entendues en Afghanistan et en Iran il y a quarante ans. Chacun des cinq versets suit un parcours mélodique descendant, avec de forts accents toniques plutôt sur les interjections et particules d’appui rhétorique. Aussitôt nous avons tenté tous ensemble cette traduction :

1 Akh gali men

2 Mana bassa haftchank farman (1 & 2 répétés 4 fois)

3 Dest Bedin haf djan ou del

Hafra raben gali delkol (hémistiche répété 3 fois)

4 Direuk-ata galik jméja (2 fois)

Tchirok-ata p’eul drija

Daka Chingal kate béja mana bassa

Haftchant farman

5 Dank darnaï del jedlima

Daste dejmena lé nefma (2 fois)

Daka raben hama jberma (3 fois)

1 Aïe mon peuple

2 mais enfin, un si grand génocide ne suffit pas ?

3 Vos mains, donnez-les, prenez-les, allez, avec l’âme et le cœur !

Ensemble, éveillez-vous, debout, peuple au cœur blessé.

4 Ton Histoire de haute époque est ô combien ancienne ;

Ton histoire actuelle est immensément longue.

Ah oui, Singar [le génocide de 2014], oui, toi, dis-le, mais est-ce

Qu’un tel génocide ne suffit pas ?

5 La voix ne sort-elle pas du plus profond du cœur

Des mains trop proches de nous nous détestent

Ah oui, levez-vous, peuple, pour nous tous !

4 réponses à “Chant-poème yézidi, à Die, avec Hussein Shamo Roto (1)”

  1. Antonio Devicienti dit :

    « Un poème ne peut qu’être chanté » – quelle très haute vérité, cher Yves!
    Vraiment émouvant tout ce que tu écris et ce « psaume de la haute parole ».
    Je viens de lire (encore une fois!) un exemple de parole-en-acte et de rencontre entre cultures.

  2. Colette KLEIN dit :

    Très belle rencontre poétique et humaine ! Et si près de chez vous !

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